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« Une romance anglaise » : quand le hasard fait mal les choses

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La collection « Aire libre » des éditions Dupuis accueille Une romance anglaise, du scénariste Jean-Luc Fromental et du dessinateur Miles Hyman. L’intrigue se déroule à l’aube des Swinging Sixties, avant l’avènement des Beatles et la libération des mœurs. Ostéopathe du tout-Londres, Stephen Ward est aussi un homme à femmes, autour duquel gravite notamment une certaine Christine Keeler, sorte de Galatée moderne qui va précipiter sa chute…

La proposition de Jean-Luc Fromental et Miles Hyman ne souffre aucune ambiguïté. Il s’agit, pour les auteurs, de revenir sur l’affaire Profumo, qui a probablement conditionné la victoire des travaillistes aux élections générales de 1964 en Grande-Bretagne. Ce scandale politico-sexuel, qui fait l’objet de multiples théories, jamais tout à fait tranchées, nous est raconté à travers le point de vue du docteur Stephen Ward, qui finit au terme d’un procès pour le moins retentissant jeté en pâture et suspecté de proxénétisme. Son tort ? Avoir été le Pygmalion du jeune mannequin Christine Keeler et l’entremetteur de ses rencontres avec l’agent russe Evgueni Ivanov et le secrétaire d’État à la Guerre John Profumo. Dans des hautes sphères londoniennes où on goûte volontiers aux plaisirs charnels, les genres vont se mélanger, les maladresses s’accumuler et les hasards faire leur œuvre jusqu’à provoquer la démission du Premier ministre Harold Macmillan et donner à des affaires de mœurs des allures spécieuses de complot international.

Stephen a tout du gendre idéal. Il côtoie le tout-Londres, en qualité d’ostéopathe, crayonne habilement et se montre capable de se fondre dans n’importe quel groupe social, du fait de son amabilité et de son refus de catégoriser ses interlocuteurs en fonction de leurs revenus ou de leur couleur de peau. C’est aussi un coureur de jupons, un charmeur invétéré, qui va s’éprendre d’une jeune vamp, Christine Keeler, qu’il façonne pour partie et introduit dans la haute société. Cheville ouvrière des services secrets, il va user des charmes de ce mannequin de dix-neuf ans pour obtenir des renseignements volés à l’agent russe Evgueni Ivanov, immédiatement séduit par elle. L’affaire aurait pu en rester là, mais Christine évolue avec ivresse dans un monde dont elle ne maîtrise pas les codes. Elle se rapproche dangereusement d’un ministre, John Profumo, et provoque la rivalité et l’ire de deux amants noirs, dont les dérapages vont éveiller la suspicion de la justice et entraîner la chute de tous ses proches, ainsi que du gouvernement conservateur en place. Rien que ça.

Portrait d’une époque, d’un milieu et d’une opinion publique à laquelle il en faut peu pour être chauffée à blanc, Une romance anglaise demeure d’une actualité brûlante à l’heure de la post-vérité et des suspicions généralisées de complots. Énorme scandale (oublié) des années 1960, il convoque des personnalités complexes, à fort relief romanesque, sur lesquels brodent en clercs Jean-Luc Fromental et Miles Hyman. Car au-delà de la dimension politique et culturelle de l’intrigue, c’est avant tout la chair humaine des différents protagonistes, et en premier lieu de Stephen et Christine, qui confère à cet album toute sa saveur. Prenez ce Pygmalion retors, bientôt malmené par une Galatée brûlant la chandelle par les deux bouts, et entraînant dans sa perdition une constellation de puissants et de marginaux. Ajoutez-y ce qu’il faut de romantisme et d’espoir déçus. Vous obtenez un cocktail détonnant, sulfureux, explosif. Au point de faire vaciller la vieille démocratie britannique.

Une romance anglaise, Jean-Luc Fromental et Miles Hyman
Dupuis, octobre 2022, 104 pages

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4

Un Homme est Passé : Démons passés et présents

Avant Les Sept Mercenaires et La Grande Évasion, John Sturges, figure emblématique du cinéma américain, réalise Un Homme est Passé. Moins emblématique que certaines de ces œuvres, ce film n’en reste pas moins qu’un des plus aboutis de son metteur en scène, tant il brille dans sa modernisation du western, qu’il va mélanger au film noir et au thriller afin d’imposer son regard nihiliste sur une Amérique déconnectée du reste du monde.

Un western en huis clos

1945, la guerre est finie. John J. Macreedy ( Spencer Tracy ), mystérieux individu, s’arrête dans la petite ville de Black Rock. Dès son arrivée, il interroge la population afin d’obtenir des renseignements sur un lieu-dit appelé Adobe Flat. Mais sans comprendre pourquoi, l’évocation de ce lieu génère chez la population de la ville une vive animosité envers l’homme. Et plus les questions sont posées, plus la population est menaçante envers Macreedy. A l’image du train qui ouvre le film, celui-ci ne perd pas de temps et déroule ses enjeux et conflits à toute vitesse. Tous les habitants qui constatent l’arrivée du train sont choqués, puisque depuis quatre ans, aucun train ne s’est arrêté à Black Rock. Ainsi, dès qu’il pose un pied dans la ville, l’homme mystérieux est un élément perturbateur.

Le film se débarrasse de nombreuses contraintes spatio-temporelles pour densifier son intrigue. Il se déroule sur 24 heures, jusqu’au prochain train, et se situe dans le même espace réduit qu’est Black Rock. La tension est permanente, accentuée par ce lieu, qui isole et étouffe totalement son protagoniste. Toute la communauté est très clairement caractérisée, et on voit très clairement l’influence de certains individus sur l’ensemble de la ville. Parmi eux, un groupe de voyous se démarque, emmené par Reno Smith interprété par Robert Ryan, mais où figurent également d’autres acteurs emblématiques tels qu’Ernest Borgnine et Lee Marvin. Le shérif de la ville en est réduit au silence et à l’humiliation tellement cette influence est grande.

John Sturges utilise à merveille le format Cinémascope pour décupler le mystère et la tension du film. A l’image d’autres grands westerns, ce format sublime à merveille le paysage aride, isolé de cette Amérique profonde. Il permet également au cinéaste de travailler avec une grande méticulosité ses compositions de cadre. Le placement des personnages n’est aucunement le fruit du hasard, mais bien celui d’une grande réflexion de Sturges sur leur rôle dans la ville et leur influence sur les autres personnages. Ainsi, les personnages de Robert Ryan ou Lee Marvin, sont souvent au premier plan du cadre, entourant les autres membres de la ville. Et dans le même temps, certains personnages comme le shérif, passif et peu influent, sont excentrés ou à l’arrière-plan, étouffé par la profondeur de champ. Il y a une véritable hiérarchie jusque dans le cadre.

L’inconnu qui réveille un fantôme

Mais pourquoi toute cette méfiance ? A priori celle-ci est due uniquement à deux mots : Adobe Flat. Le film, bien que très court, se permet de révéler progressivement les lignes de son récit. Macreedy recherche un individu appelé Komoko. Mais on comprend que ce Komoko est mort, et les circonstances demeurent longtemps mystérieuses. Et c’est ici que réside le sujet principal du film, à savoir le racisme latent des Américains. Plus précisément le racisme envers les Nippo-américains dû à la Seconde Guerre mondiale.

On apprend au cours du film que Macreedy a participé à cette guerre, et que le fils de Komoko lui a sauvé la vie en se sacrifiant. En se rendant à Black Rock, il souhaite remettre la médaille de son fils à Komoko, témoignant de son respect. Mais par l’attitude des individus et leurs remarques, on comprend que ce respect est inexistant chez eux. Reno Smith révèle son mépris pour les Nippo-américains, et qu’il a tenté d’intégrer l’armée suite à Pearl Harbor. Ces mêmes individus qui tentent de se débarrasser de Macreedy sont en fait les coupables d’un terrible crime. Isolé géographiquement, Black Rock l’est également dans son rapport à l’Amérique contemporaine. Les individus s’y comportent comme dans le temps des cow-boys et leurs règlements de comptes.

Ainsi, Macreedy peut être assimilé à une sorte de cure, qui progressivement et lentement, tente de soigner les maux d’une ville. Les maux d’une ville, mais également ceux de tout un pays, comme si il essayait de rendre justice aux victimes collatérales provoquées par son pays. Il est en quelque sorte la personnification de la peur de l’étranger, de l’inconnu. De la même manière que le personnage de Sidney Poitier révèle au grand jour le racisme systémique des États-Unis de Dans la chaleur de la nuit, le vétéran arrive dans une ville gangrenée par cette peur. Petit à petit, il réussit à réveiller l’humanité de certaines personnes, jusque-là endormie par le climat mis en place par les voyous.

Si le message du film est toujours aussi impactant aujourd’hui, c’est (malheureusement) à cause de l’universalité de celui-ci. En parlant de cette Amérique post-guerre, Sturges évoque également l’Amérique passée. Et le génie de Sturges tient de sa volonté de faire de ce film un western. En ancrant son intrigue dans ces lieux si emblématiques, il fait également écho aux crimes du passé de son pays, coupable du meurtre d’une grande partie de la population indienne. Enfoui derrière ces beaux et majestueux paysages se cache l’héritage de tout un pays, qu’il perpétue aujourd’hui sur la population afro-américaine.

En voulant évoquer les maux contemporains de son pays, le film élargit son propos à l’ensemble de l’histoire de celui-ci. En résulte un western noir, où la tension est permanente, et où son protagoniste est toujours opposé à la lâcheté de la nature humaine. Brillamment écrit, mis en scène, et avec des acteurs formidables, Un Homme est Passé restera le premier chef d’œuvre de John Sturges.

Un Homme est Passé : bande annonce

Un Homme est Passé : fiche technique

Titre original : Bad Day at Black Rock

Réalisation : John Sturges

Scénario : Millard Kaufman, Don Mcguire, Howard Breslin

Interprétation : Spencer Tracy ( John J. Macreedy ), Robert Ryan ( Reno Smith ), Anne Francis ( Liz Wirth ), Lee Marvin ( Hector David )

Photographie : William C. Mellor

Musique : André Previn

Montage : Newell P. Kimlin

Durée : 1h21

Genre : Western, Thriller

Date de sortie : 1955

Pays : États-Unis

Un Homme est Passé : Démons passés et présents
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4.5

Butterfly Vision : Le bel envol de Maksym Nakonechnyi

Butterfly Vision est un impressionnant premier film d’un Ukrainien,  Maksym Nakonechnyi, rattrapé plus que de raison par la réalité de son pays. Son point de vue sur la guerre est centré sur ses effets sur une femme-soldate victime de violence basée sur le genre, et c’est une réussite.

Synopsis de Butterfly Vision :  Lilia, une spécialiste en reconnaissance aérienne, retourne auprès de sa famille en Ukraine après plusieurs mois passés en prison dans le Donbass. Le traumatisme de la captivité la tourmente et refait surface sous forme de visions. Quelque chose de profondément ancré en elle l’empêche d’oublier, mais elle refuse de se voir comme une victime et se bat pour se libérer.

Zero Dark Thirty

Butterfly Vision. Le titre de ce premier film de Maksym Nakonechnyi fait référence à la vision spécifique que l’on obtient avec un drone, un drone papillon comme on en voit ici par exemple. Lilia (Rita Burkovska) opère un tel objet, elle est une spécialiste de reconnaissance aérienne de l’armée ukrainienne. C’est ainsi qu’elle a gagné le surnom de Papillon. Le film commence par de telles visions qui captent de haut , de très loin, la situation sur les théâtres d’opérations où Lilia est déployée. Cette distance, qui sera exploitée par le cinéaste tout au long du métrage, apporte quelque chose de magique et d’irréel à ce qui est en réalité une zone de guerre dans le Donbass, la guerre entre séparatistes pro-russes et l’armée ukrainienne qui a lieu depuis 2014. Compte tenu de la situation actuelle, ce contexte résonne immédiatement et fortement auprès du spectateur qui, à ce stade, est nourri, abreuvé même, d’informations géostratégiques de toutes sortes en provenance d’Ukraine, où la guerre a pris une tournure et une intensité plus dramatiques.

Après cette introduction quelque peu surréaliste, le film atterrit sur le plancher des vaches lors d’échanges de prisonniers entre les belligérants. Lilia est l’une d’entre eux, la seule femme d’ailleurs, après avoir été faite prisonnière plusieurs mois durant par les séparatistes pro-russes. De cette minute jusqu’à la fin du film, on entendra très peu la protagoniste, qui reste comme en apesanteur, détachée de tout. Lilia retrouve les siens, sa mère, son mari, l’armée. Mais elle n’est plus la même Lilia ; tout comme sa famille a été également remodelée par la guerre. Le dispositif cinématographique de Maksym Nakonechnyi comprend entre autres des décrochages de l’image qui brusquement se pixellise, se disloque comme Lilia elle-même, lorsqu’elle a des flashes de ce qui a été des tortures subies lors de son emprisonnement. Elle a subi des viols, est tombée enceinte, et n’a plus de prise sur sa réalité. Le réalisateur n’hésite pas à convoquer le fantastique pour souligner ce détachement de la réalité, ce côté surréaliste, comme en témoigne cette belle et troublante scène de lévitation digne du plus pur des films d’horreur.

Maksym Nakonechnyi livre un film puissant , sous couvert d’une fausse froideur, d’un faux détachement. En sous-texte, il analyse l’évolution de la société ukrainienne elle-même, les relents nationalistes de certains, la désapprobation de certains autres vis-à-vis de l’action des militaires. Le regard est objectif sur son propre pays. Mais surtout, il prend le parti d’analyser l’après d’une femme militaire rendue aux siens, victime de violence genrée mais luttant pied à pied pour combattre le traumatisme d’un viol et d’une grossesse non désirée. Pour ce faire, le jeune cinéaste s’est adjoint les services d’Iryna Tsilyk, une femme-soldat qui a réalisé avec d’autres femmes un documentaire sur ces combattantes et en particulier sur la problématique de la captivité.

Le timing de Butterfly Vision et de sa présentation à Cannes en mai 2022 donne particulièrement du relief à un film qui n’en a pas forcément besoin, tant le traitement singulier de la guerre au Donbass suscite l’intérêt. Documentariste, Maksym Nakonechnyi a réussi son passage à la fiction à bas bruit, mais d’une manière très convaincante. L’actrice Rita Burkovska est une impressionnante révélation, épousant totalement la psyché de son personnage, permettant à cette taciturne Lilia d’irradier sous ses abords froids et ses airs d’indifférence au monde.

Butterfly Vision – Bande annonce  

Butterfly Vision – Fiche technique

Titre original : Bachennya metelyka
Réalisateur : Maksym Nakonechnyi
Scénario : Maksym Nakonechnyi, Iryna Tsilyk
Interprétation : Rita Burkovska (Lilia), Lyubomyr Valivots (Tokha), Myroslava Vytrykhovska-Makar (La,mère deLilia), Natalya Vorozhbit (La Pie)
Photographie : Khrystyna Lizogub
Montage : Alina Gorlova, Ivor Ivezic
Musique : Dzian Baban
Producteurs : Yelizaveta Smit, Darya Bassel Co-producteurs : Mario Adamson, Sergio C. Ayala, Anita Juka  , Dagmar Sedlácková
Maisons deProduction : 4 Film, MasterFilm, Sisyfos Film Production, Tabor Productions
Distribution (France) : Nour Films, Wild Bunch International
Durée : 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 12 Octobre 2022
Croatie . République tchèque . Suède . Ukraine– 2022

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4

Le Juif errant, d’Eugène Sue : critique-feuilleton, épisode 2

Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons donc d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture. Aujourd’hui, un deuxième épisode où nous assisterons à un complot international, à un naufrage et à plusieurs emprisonnements, entre autres.

Deuxième épisode
Cet épisode, qui regroupe les parties 2 à 7 du roman, pourrait s’intituler Le Complot et nous fait arriver environ au quart du roman.
Si la première partie du roman pouvait se définir comme un drame plutôt intimiste, l’action se limitant à quatre personnages dans une auberge, la suite va donner au roman d’Eugène Sue une dimension humaine et géographique totalement différente. Le nombre de personnages va augmenter considérablement, et l’action va se répandre dans différents pays (même si la France, et surtout Paris, va rester le lieu central).
La deuxième partie du roman va apporter des réponses à certaines questions. En effet, comme on le soupçonnait, l’action du roman va tourner autour d’un complot organisé par les Jésuites dans le but de s’accaparer une forte somme d’argent et d’augmenter son pouvoir. Les Jésuites sont décrits dans le roman comme une organisation secrète cherchant à utiliser la religion et les sentiments religieux de certaines personnes dans le but d’acquérir du pouvoir, manipuler les gens et transformer les puissants en des marionnettes (dans un prochain épisode de cette critique-feuilleton, nous évoquerons plus précisément la vision de la religion développée par Eugène Sue dans ce roman). Une organisation qui agit dans l’ombre, par le renseignement, le chantage et l’extorsion, par la peur et la manipulation, tout en se donnant l’aspect d’une morale irréprochable. Comme exemple des procédés employés, la Compagnie fait pression sur un couple de vieux régisseurs d’un château appartenant à une famille noble : soit le régisseur espionne la propriétaire du château et fait son rapport à intervalles réguliers, soit il perdra son travail et se retrouvera sans moyens de survie. Au fil des chapitres, nous découvrons que les Jésuites ont à leur botte toute une série de personnages, pas forcément religieux, qui vont espionner ou faire pression, des voisins, des patrons, des médecins, etc.
Bien avant Hitchcock, Eugène Sue avait compris que le personnage du méchant est le plus important d’une telle œuvre. Alors, à la tête de son complot, il a placé l’abbé-marquis d’Aigrigny. Personnage abject manipulant tout le monde dans l’ombre, on le voit, lors de sa première apparition, préférer s’occuper de son complot et du bien-être de l’organisation, que d’aller voir sa mère mourante qui le supplie de venir à son chevet. Lui et son « secrétaire », le très ambitieux M. Rodin, apparaissent toujours là où il y a une victime à manipuler ou un personnage à convaincre.

Et ce complot, quel est-il précisément ?
La première partie du roman nous présentait des jumelles possédant un étrange médaillon. Sur ce bijou figure une inscription fixant un rendez-vous au 13 février 1832 à une certaine adresse parisienne.
La deuxième partie du roman, très brève, nous explique ce qui arrive avec plus de précision, tout en ouvrant l’action du Juif errant pour y englober de nombreux personnages dans des lieux très divers.
Ce médaillon est distribué aux descendants d’une même famille, une famille dont les ancêtres protestants avaient dû fuir la France peu avant la révocation de l’Édit de Nantes. Les descendants sont donc priés de se retrouver ce fameux 13 février à l’adresse citée, et, d’après ce que l’on comprend, ceux qui seront présents recevront une forte somme d’argent.
L’objectif du complot jésuite fomenté par le perfide abbé-marquis d’Aigrigny (avec son secrétaire particulier M. Rodin) consiste à empêcher les membres de cette famille, dispersés de par le monde, à se trouver à l’adresse convenue au moment voulu. Ils souhaitent qu’un seul descendant puisse y arriver, un prêtre nommé Gabriel, dont ils contrôlent totalement les faits et gestes, et espèrent ainsi pouvoir toucher seuls l’intégralité du trésor familial.
Le roman va alors se dérouler dans différents pays. Chaque partie va alors poursuivre un double objectif : présenter un nouveau personnage et faire avancer l’action. Dans la partie deux, nous découvrons les deux méchants principaux et le complot, alors que la partie trois nous entraîne sur l’île de Java à la rencontre d’un prince indien, etc.
Si Eugène Sue diversifie les décors et les personnages, jamais il ne perd de vue l’unité du roman. Certes, les contraintes du roman-feuilleton vont l’inciter à multiplier les incidents et les événements, à faire se croiser les trajectoires individuelles, à faire voyager son lecteur, à parcourir toutes les couches sociales de la France des années 1830, mais Le Juif errant conserve une unicité d’action remarquable. Tout ce qui arrive est directement lié à ce complot initial, que ce soit pour le poursuivre ou pour le contrecarrer.
Car si une organisation de l’ombre cherche à emprisonner les personnages pour les empêcher d’être au rendez-vous, il semblerait qu’une force opposée fait tout pour favoriser la tenue cette rencontre. Là aussi, Eugène Sue sait entretenir une part de mystère : comment Dagobert et les deux jumelles ont-ils été libérés de la prison de Leipzig ? Comment plusieurs personnages se sont-ils retrouvés dans le même bateau en partance pour la France ? Et tout cela alors qu’un seul personnage semble au courant de l’enjeu de cette affaire (sans pour autant soupçonner l’existence du complot).
Le Juif errant se transforme alors en un immense roman d’aventures : poursuite d’une secte d’assassins à Java, prêtre missionnaire crucifié en Amérique, naufrage et tentative de sauvetage des naufragés, l’action est permanente.

À suivre, pour approfondir les aspects politiques, sociaux et religieux du roman…

La femme qui en savait trop… dans quel domaine ?

Après Madame Einstein (2016), Marie Benedict propose un nouveau portrait de femme. Celle qui en savait trop (2019) a connu la gloire à Hollywood sous le nom d’Hedy Lamarr. Autrichienne d’origine, elle s’était fait remarquer toute jeune au théâtre, dans le rôle de Sissi, tapant dans l’œil d’un certain Friedrich Mandl

Si le titre français fait ouvertement référence à Alfred Hitchcock dont la filmographie comporte deux versions différentes (1934 et 1956) de L’Homme qui en savait trop, le rapport avec le maître du suspense n’est qu’indirect, car le personnage central va faire carrière à Hollywood (quelques rôles dans des films noirs, mais aucun dirigé par Hitchcock). Autre étonnement avec la mention figurant en début d’ouvrage (sur la même page que le copyright) : « Ce livre est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les événements sont le fruit de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, serait pure coïncidence. » Autant dire que ces précautions bien classiques sont fausses ! En effet, ce livre (qui cite de nombreuses personnes réelles) est une autobiographie romancée de celle qui est passée à la postérité sous le pseudonyme de Hedy Lamarr. Alors, si le livre peut se lire comme un roman, quelque chose ne colle pas. En effet, la quatrième de couverture mentionne Hedy Lamarr, alors que l’accroche suivante, « Son extraordinaire beauté lui a sauvé la vie. Son brillant esprit a changé la nôtre », figure sur la couverture (édition de poche). Bien entendu, la photographie de couverture montre Hedy Lamarr au temps de sa splendeur. Bref, pourquoi de tels procédés destinés à intriguer et donc à faire vendre, alors que le livre possède des qualités ?

Première qualité

Ce livre se lit aisément, car Marie Benedict évite les effets chocs pour se concentrer sur ce qu’elle veut dire. Elle a de la matière, car la vie de son personnage est particulièrement riche. De plus, elle sait apporter des informations de manière littéraire, sans assommer son lecteur, mais en enchaînant les chapitres relativement courts qui font tous avancer l’intrigue. Je pense également qu’elle fait un choix judicieux en écrivant à la première personne, car elle se glisse assez facilement dans la peau de son personnage. L’inconvénient est un probable manque d’objectivité. Effectivement, par moments, on se demande quels peuvent bien être les défauts de son personnage. Mais non, avec un peu de réflexion, on lui en trouve et cela va en s’accentuant avec la deuxième partie.

Deuxième qualité

Ce livre rend compte de façon réaliste et prenante, de l’ambiance en Autriche pendant les années 30. La montée du nazisme vue du côté autrichien se révèle très instructive, surtout quand on réalise l’influence qu’elle a eue sur des destins personnels. Ainsi, on voit la jeune actrice Hedy Kiesler approchée par un homme habitué à obtenir tout ce qu’il désire. Friedrich Mandl affiche la puissance d’un industriel auquel rien ni personne ne résiste, ainsi qu’un physique dégageant une grande virilité. Mais il traîne la réputation d’un marchand d’armes sans scrupules. Bref, on le craint, y compris Hedy et ses parents. Mais les parents d’Hedy voient en lui celui qui pourra les protéger dans cette période d’avenir trouble. C’est ainsi qu’ils acceptent qu’Hedy sorte avec Fritz, puis qu’il l’épouse. La condition, c’est qu’Hedy mette fin à sa carrière d’actrice. En entrant dans le jeu de Fritz, Hedy met le doigt dans un engrenage infernal. Si elle enregistre des informations liées aux activités de son mari, elle perd progressivement quasiment toute prise sur sa vie. Il lui restera tout juste la force d’élaborer une stratégie pour fuir l’emprise d’un homme qui se rapproche de plus en plus du monstre. Le suspense quant au sort d’Hedy constitue la troisième qualité du livre.

Le plus

On pourrait ajouter une quatrième qualité au livre avec la description du milieu hollywoodien où la fuyarde réussit à se faire sa place sous le pseudonyme d’Hedy Lamarr. Mais si cette deuxième partie du livre se lit avec intérêt, à mon avis elle manque un peu de sel par rapport à la première. La raison pourrait être qu’elle souffre de l’absence d’enjeu crucial, car on sait qu’Hedy Lamarr court vers le succès. On réalise quand même son manque de stabilité dans ses relations sentimentales. Quant à son sentiment de culpabilité vis-à-vis d’innocents meurtris lors de la Seconde Guerre mondiale alors que les États-Unis restent à l’écart des hostilités, il pourrait s’agir d’un procédé romanesque. Toujours est-il que l’idée de génie qui émerge dans le cerveau de l’actrice étonne par son caractère scientifique (et même si Marie Benedict s’arrange pour rendre cette partie tout à fait compréhensible, louable effort). On finit quand même par se souvenir des conversations d’Hedy avec son père à propos de l’actualité internationale ainsi que de sa compréhension des affaires menées par Fritz (aussi bien pour son activité d’industriel que dans le domaine politique). Ainsi le portrait d’une femme intelligente au caractère suffisamment fort pour avoir échappé à une destinée de femme soumise émerge progressivement. On retiendra que son invention eut bien du mal à convaincre les décideurs (masculins) américains de son époque, mais qu’elle trouve toujours des applications, notamment dans l’appareillage de nos téléphones portables d’aujourd’hui. On tâchera de minimiser les défauts de la femme peu à l’aise dans son rôle de mère (adoptive), et capable de trouver irrésistible un homme franchement dangereux (d’ailleurs, à l’avenir, elle n’en trouvera aucun autre à la hauteur de ses aspirations), car il lui ouvre les portes d’un monde de luxe et d’abondance.

La Femme qui en savait trop, Marie Benedict
Presses de la cîté, octobre 2020


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3.5

« Prison » : derrière les murs

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Initié à la suite d’une conversation avec Rosanna Lendom, une avocate préoccupée par les droits des détenus, Prison rassemble Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange dans une entreprise mêlant critique et déconstruction, l’une portant sur l’univers carcéral, déshumanisant, l’autre sur les individus qui le peuplent, loin des clichés habituellement véhiculés à leur endroit.

Dans la préface de cette bande dessinée, l’avocate Rosanna Lendom note que « la méconnaissance de la violence carcérale et de son organisation dictatoriale est immense ». Elle évoque aussitôt des problèmes d’aération, de promiscuité, d’hygiène et, bien entendu, d’insécurité. Dans une certaine mesure, c’est le voyage qu’entreprend Prison : une plongée brutale là où « les années comptent triple », dans « un lieu violent et fortement pathogène ». Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange en proposent une déconstruction en quatre actes, à travers le récit de détenus éclairant, chacun à sa manière, l’envers du décor carcéral.

L’alternance des premières vignettes est une manière de portraiturer le choc carcéral dont il est question dans le quatrième et dernier arc narratif de Prison. Aux oiseaux qui déploient leurs ailes en toute liberté aux abords d’un centre de détention succèdent ainsi les miradors cerclant une cour fermée protégée par des barbelés et des murs épais. Braqueur de banques, Guy partage une cellule de 10m2 avec un héroïnomane, Vic, et un étranger taciturne, Hassan. Ce dernier est fiévreux et attend patiemment la visite d’un infirmier qui ne viendra jamais – ou, en tout cas, bien trop tard. Tout est déjà là : les repas chiches et indigestes, l’épicerie à prix exorbitants, le personnel aux rangs clairsemés, le travail en prison pour 350 euros par mois. Il n’est dès lors guère surprenant de retrouver des visions fantastiques cauchemardesques ou de lire que « la colère est une nourriture dont raffole la prison ».

Usant du pointillisme pour dépeindre un microcosme glaçant et déshumanisant, où on se meurt dans l’indifférence la plus totale, où « les personnes incarcérées souffrant de troubles psychiatriques représenteraient plus du quart de la population carcérale », cet album salutaire s’emploie aussi à prendre le contrepied des clichés véhiculés à l’endroit des prisonniers. Les auteurs les nantissent d’une chair humaine qui rend d’autant plus insupportable leur environnement immédiat. Marginalisés, mis à l’écart du travail, de leur famille et de leurs amis, les prisonniers vivent dans des lieux insalubres, privés d’espoir, traversés par la détresse et la violence. Toufik souffre de troubles psychiatriques renforcés par « la symphonie du chaos pénitentiaire ». Les conversations, les cris, les plaintes, les bruits de porte, les téléviseurs, la musique s’entremêlent et contribuent à brouiller un peu plus ses sens. Une réalité douloureuse, qui frappe aussi ceux qui finissent derrière les barreaux un peu par hasard, à l’instar d’Antonio, incarcéré pour conduite en état d’ivresse et saisi de vertige par l’altération sensitive que provoque la prison.

Dans ce milieu vicié, point de salut. Même quand l’amour tente d’y faire son nid, à la faveur d’une relation sincère mais interdite entre une surveillante et un détenu, l’Administration y met un terme en renvoyant l’un à sa condition de prisonnier et en privant l’autre de son gagne-pain. À la lumière de ces éléments, très bien restitués dans l’album, la postface de La Ligue des Droits de l’homme prend tout son sens. Et on se désole, à nouveau, par la faible problématisation du milieu carcéral, comme s’il s’agissait d’un totem impossible à réinventer. Heureusement, l’art, et a fortiori la bande dessinée, ne manque pas de s’en emparer, comme en témoignent les multiples propositions récentes sur le sujet, toutes probantes : Prison n°5, Perpendiculaire au soleil ou encore Souvenirs en cavale.

Prison, Fabrice Rinaudo, Anne Royant et Sylvain Dorange
La Boîte à bulles, octobre 2022, 80 pages

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4

« Red Room » : horreur et voyeurisme

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Les éditions Delcourt publient Red Room, du scénariste et dessinateur américain Ed Piskor. Récit horrifique foisonnant de vignettes gores et spectaculaires, ce dernier se penche sur les instincts humains les plus primaires à la faveur de chaînes de torture porn dissimulées dans le dark web.

Red Room repose sur quatre récits interconnectés, liés entre eux par le torture porn qui les sous-tend. Le scénariste et dessinateur américain Ed Piskor imagine des chaînes vidéo abritées sur le dark web, sponsorisées par les crypto-monnaies de voyeurs pervers et sadiques, poussant leurs auteurs à aller toujours plus loin dans la violence et l’abjection. En ce sens, ces « réseaux antisociaux » portent à incandescence les instincts humains les plus primaires, instituant une zone virtuelle de non-droit où les pulsions les plus malsaines peuvent s’exprimer en toute liberté. Ces espaces enfouis dans les profondeurs de l’Internet, dessinés sans pudeur, dans leur dimension la plus spectaculaire, feraient passer Funny Games et les snuff movies pour des contes pour enfants.

Dans les commentaires additionnels qui ponctuent Red Room, Ed Piskor citent certaines de ses influences : Alan Moore, Todd McFarlane ou Stephen King ont tous investi l’imaginaire de l’illustrateur américain, au même titre d’ailleurs que la pandémie de Covid-19 (ce fameux masque de médecin de la peste). Nul doute que Ça, Le Silence des agneaux, Saw, Hostel ou Massacre à la tronçonneuse lui ont également inspiré quelques vignettes. C’est la conjonction de toutes ces figures tutélaires, volontiers sépulcrales et horrifiques, qui sert d’écrin à une Amérique rendue au dernier degré de la violence et de l’infamie. Une nation constituée de pères de famille dérangés, de filles vengeresses, d’ex-prostituées tueuses en série, de hackers dévoyés et de juristes corrompus… Un pays anesthésié qui ne vit plus que par électrochocs, à l’occasion de séquences atroces et sanguinaires n’appelant que surenchère et validation sociale sur des forums…

Ed Piskor n’épargne rien à ses lecteurs. Ses planches en noir et blanc (ou plutôt beige) abondent d’inserts terrifiants, de monstres iconiques et de figures en perdition. La violence est stylisée, la mise à mort glaçante et inventive, les personnages tous négatifs, ou presque. Un homme recueilli sur le toit d’une Église, après une montée des eaux, finira entre les mains d’un chirurgien captif qui le transformera en gueule de cinéma aussitôt destinée à finir en chair à canon. Pendant ce temps, un public anonyme mais exigeant se montre las de voir se répéter continuellement les mêmes actes de torture. Même l’abjection se doit d’être renouvelée. Red Room enchâsse tellement les individus dans la turpitude qu’on peine à identifier qui, des tortionnaires ou de leur public, des bourreaux ou de leurs victimes en quête de vengeance, demeurent les plus à blâmer. On pourrait d’ailleurs prolonger la réflexion en questionnant notre propre rôle de lecteur-voyeur, et c’est peut-être là, qui sait ?, l’objet principal de l’album d’Ed Piskor.

Red Room, Ed Piskor
Delcourt, septembre 2022, 208 pages

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3

Jim Thorpe mis à l’honneur dans la collection « Coup de tête »

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Les éditions Delcourt publient Jim Thorpe : La Légende amérindienne du football américain dans leur prolifique collection « Coup de tête ». L’athlète médaillé d’or aux Jeux olympiques de 1912 prend ainsi place aux côtés de Michel Platini, George Best ou Tony Estanguet.

Quand il quitte sa nation Sauk et Fox pour rejoindre le collège de Carlisle, Jim Thorpe est déjà en cours de redéfinition. Là-bas, en effet, on rééduque les Amérindiens pour les fondre dans une Amérique WASP au sein de laquelle aucune tête ne doit dépasser. Celle de Jim est pourtant en passe de devenir l’une des plus célèbres de son temps. Car l’enfant chasseur et facétieux aperçu dans les premières pages de Jim Thorpe : La Légende amérindienne du football américain se distingue rapidement en tant que sportif tout-terrain : rapide, agile, puissant, il fait des ravages sur les terrains de football mais aussi lors d’épreuves sportives plus diversifiées telles que le décathlon ou le pentathlon.

Kevin Lecathelinais, Emmanuel Michalak et Georges Chapelle racontent l’avènement d’un compétiteur de haut niveau, la place qu’il investit dans une Amérique encore ségrégationnée et les motivations profondes qui l’animent. Parmi ces dernières, on retrouve le deuil inconsolable de son frère jumeau, mort d’une pneumonie à l’âge de neuf ans, à qui il dédie secrètement chacune de ses victoires. Les auteurs mettent très bien en lumière les qualités athlétiques exceptionnelles du jeune Thorpe : il bat le record de saut en hauteur de son école un peu par hasard et sans l’équipement d’usage, il collectionne les médailles lors d’une journée sportive où il enchaîne les compétitions, il s’impose comme le leader naturel et technique d’une équipe de football américain sur laquelle, quelques mois plus tôt, personne n’aurait parié…

Tout n’est pourtant pas rose dans la vie de Jim Thorpe. Il se désintéresse tôt de l’école, vit mal les promesses non honorées de ses entraîneurs et se retranche même dans une ferme alors que ses performances sportives le prédestinent pourtant au terrain… Entier, plein d’abnégation, représentant de fait d’une communauté souvent malmenée, Thorpe donne cependant toujours le meilleur de lui-même et finira, comme le narrent brillamment Kevin Lecathelinais, Emmanuel Michalak et Georges Chapelle, par vaincre, lors d’un match retentissant, les cadets de West Point alors dirigés par Ike Eisenhower. Une victoire qui sonne comme une revanche. Une manière de déjouer le sort alors même que l’athlète était personnellement visé, par ses adversaires du jour, par des attaques sournoises et malveillantes.

Passionnant, l’album se clôture par un dossier didactique éclairant plus avant la vie, la psychologie et la carrière (contrariée) de Jim Thorpe. Ce dernier fera notamment les frais de l’hypocrisie de l’école industrielle de Carlisle, qui l’abandonnera lors de sa disgrâce et destitution, quand ses médailles olympiques lui seront retirées sous prétexte qu’il aurait concouru sans être véritablement amateur. Mais entre les lignes, par-delà sa relation avec le coach Pop Warner ou ses mérites sportifs, on comprend surtout à quel point Jim Thorpe était lié à son frère disparu et mû par cette promesse de faire son trou sur le terrain…

Jim Thorpe : La Légende amérindienne du football américain, Kevin Lecathelinais, Emmanuel Michalak et Georges Chapelle
Delcourt, octobre 2022, 104 pages

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3.5

« Le Stress au travail » dans sa pluralité

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Docteur en sociologie des organisations et ingénieur de recherche, Raphaël Pirc publie aux éditions Apogée un opuscule intitulé Le Stress au travail. Entre injonctions contradictoires, manque de latitude ou de gratifications et pressions multiples, ce phénomène de plus en plus débattu, dans la presse comme dans l’entreprise, nous est dévoilé par le menu.

Pionnier des études sur le sujet, le médecin québecois Hans Selye décrit le stress comme un syndrome général d’adaptation. Dans un article publié dans la revue Nature en 1936, il identifie les trois étapes successives qui le caractérisent : la phase d’alerte, la phase de réaction et la phase d’épuisement. Cet état de tension nerveuse naît donc d’un déséquilibre, d’un élément perturbateur, que Raphaël Pirc va qualifier dans son ouvrage de stresseur. Comme le rappelle l’auteur, le taylorisme, le fordisme et le toyotisme, la production spécialisée, juste-à-temps et en flux tendu qu’ils sous-tendent, mais aussi la mondialisation et la mise en concurrence des entreprises et de leurs travailleurs, vont aboutir progressivement à une prolétarisation du travail et à l’émergence de facteurs favorisant les situations génératrices de stress.

La recherche a abouti à différents modèles conceptuels ayant trait au stress. Quand Robert Karasek se base sur les degrés d’exigence et de latitude applicables aux travailleurs, Johannes Siegrist met en avant un déséquilibre entre l’effort attendu et la récompense allouée, tandis que Leonard Pearlin va plutôt se pencher sur les processus sociaux sous-jacents. En plus de revenir sur chacune de ces théories, Raphaël Pirc énonce en quoi la maîtrise des zones d’incertitude permet de mieux négocier le travail face aux écueils des prescriptions. Ce qu’il faut comprendre, c’est que la théorie entourant les tâches à réaliser contient des angles morts dont le travailler doit s’emparer, en faisant valoir son intelligence pratique, afin de se mouvoir au mieux dans les interstices entre travail prescrit et prestations réelles. Le stress, l’insatisfaction, voire la souffrance résultent pour partie de l’impossibilité, pour les travailleurs, de procéder à ces accommodements. Un espace d’action permettant de faire face aux aléas et aux imprévus, des axes de négociation et de communication, l’élaboration d’astuces et de jeux stratégiques vont conférer du sens aux actions des travailleurs et contribuer à l’édification de leur identité professionnelle. Le sociologue Robert Merton note d’ailleurs, sans surprise, que des règles trop rigides empêchent toute adaptation rapide à des circonstances particulières.

Raphaël Pirc va ensuite abondamment illustrer son propos à travers l’exemple des chauffeurs routiers. Leur stress peut être imputable à l’imprudence des autres usagers de la route, à leur incivilité, à l’intériorisation des règles de conduite, à l’auto-contrôle des émotions, aux injonctions contradictoires – respecter le code de la route et les temps de pause, faire face aux embouteillages, mais livrer impérativement selon l’horaire convenu… L’auteur verbalise aussi la manière dont ces chauffeurs personnalisent la cabine pour en faire une extension d’eux-mêmes. Et il complète enfin son opuscule, très intéressant, notamment dans son approche théorique, par l’évocation des risques psychosociaux et des troubles musculo-squelettiques, par la présentation des textes de loi entourant les maladies professionnelles et par les huit réserves du sociologue américain Erving Goffman (se rapportant aux « territoires du moi » : mon corps, mon espace de travail, mes affaires/outils/fournitures, mon intimité…).

Le Stress au travail, Raphaël Pirc
Apogée, octobre 2022, 130 pages

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4

Jack Mimoun et les secrets de Val Verde : en route pour la verdure

« Je m’appelle Jack Mimoun et j’affronte les défis les plus extrêmes où avoir les bons gestes de survie est une question de vie ou de mort » Presque 20 ans après le raid et les soubresauts d’OSS 117, la comédie d’aventures hexagonale n’est pas encore condamnée à l’encéphalogramme plat. L’ambition de ce film généreux d’ambitions en témoigne.

Synopsis : Deux ans après avoir survécu seul sur l’île hostile de Val Verde, Jack Mimoun est devenu une star de l’aventure. Le livre racontant son expérience est un best-seller et son émission de télévision bat des records d’audience. Il est alors approché par la mystérieuse Aurélie Diaz qui va ramener Jack Mimoun sur Val Verde pour l’entraîner à la recherche de la légendaire Épée du pirate La Buse. Accompagnés de Bruno Quézac, l’ambitieux mais peu téméraire manager de Jack, et de Jean-Marc Bastos, un mercenaire aussi perturbé qu’imprévisible, nos aventuriers vont se lancer dans une incroyable chasse au trésor à travers la jungle de l’île aux mille dangers.

La recette de l’insuccés

Jack Mimoun et les secrets de Val Verde, c’est un titre très gourmand, volontairement fouillis qui se serre pour tenir en entier sur l’affiche. Alors à quoi peut-on s’attendre? C’est un « Jack », sûrement la référence marquée pour l’hommage assumé aux films (américains) des années 80, comme en parle Malick Bentallah pendant la promotion. C’est aussi un « Mimoun » qui nous rappelle autant un glorieux champion olympique qu’il construit un blase comique, l’alliage entre le mâle des actioners des années Reagan avec la maladresse petite française qui n’ose pas les regarder dans les yeux. Rajoutez la référence au Val verde, pour la petite pincée d’exotisme, en espagnol, la vallée verte sans folie ni terreur, un territoire qui appelle plus les nostalgiques d’en route pour l’aventure et ses décors de cartons pâtes sur feue la cinq que les aventuriers du national geographic. Voilà comment on construit un film en kitch, sans passer par Ikea.

Parodie et par Odin !

Passé l’affiche, Jack Mimoun, c’est d’abord un gars trapu et costaud comme un tigre, incarné par un Malick Bentallah qui a soulevé de la fonte, ou bien mangé 15 kilos de beignets ou bien encore un comédien qui doit attaquer prochainement en justice son chef costumier. Peut-être les trois à la fois. Parce que ce bonhomme qui sort d’un programme télé en singeant Bear Grylls, est une masse penaude qui s’avère très rapidement difficile à filmer. Sorti de l’habillage télé parodique qui offre dans son envers du décor le meilleur gag du film, trop tôt, sur un serpent dangereux à l’écran, blindé de trangsène en coulisses, Jack Mimoun est un maladroit qui s’assume, sans trop regarder sur les détails. C’est là où l’hommage aux héros des années 80 roulant des coudes fonctionne le mieux. Dans ces plans où Jack signe des autographes à 10 enfants cadrés de près pour en paraître 100, ceux où l’attaché de presse incarné par Jérôme Commandeur annone pour dévoiler avec cynisme l’ombre d’un héros daté. Peut-être encore cette scène où il essaie de draguer avec des arguments écolos la jeune aventurière incarnée par Joséphine Japy, qui use de sa concupiscence sans trop s’user à la tâche. Il y a en tout cas ici la matière pour en tirer le pastiche moquant cet homme gonflé et gonflant, lourd : le seul souci est que cet angle est aussi celui du cinéma mainstream depuis plus de 20 ans.

En route pour la verdure

Quand un scénario est cousu de fil blanc, on rappelle maintenant avec pudeur qu’il s’agit d’un « hommage » aux films d’antan (choisissez votre période préférée) Jack Mimoun et les secrets de Val verde marque donc, on peut le dire sans frémir, le respect le plus profond jamais vu envers les films d’aventures depuis plus de 20 ans. La liste est longue des figures imposées que le récit dévoile, tout sourire. Les comptabiliser n’est pas très pertinent car une des essences du projet est semble t-il de tourner en rond en empilant des perles, comme ses personnages paumés sur une île grande comme un petit plateau de tournage. Un cas symptomatique en est la teneur des dialogues : les punchlines de Jérôme Commandeur et de François Damiens n’appellent pas de réponses, d’échanges, comme des phrases restant hors sol dans leur propre contemplation du bon mot. « J’ai l’impression que les mots sortent tous seuls chez vous, vous ne commandez pas grand-chose» dévoile un dialogue perdu dans la brousse. Qu’une réplique péremptoire bien écrite fonctionne, tous les spectateurs en ont, d’Audiard à Kaamelott, mais ce script en abuse, au point de laisser peu d’espace pour que ses personnages interagissent les uns avec les autres.

Tous derrière et moi devant

Filmer l’aventure pour tendre la main au spectateur mendiant un dépaysement en plein automne, c’est naturellement un des projets de Jack Mimoun. Et convoquer les années 80 en pleine promotion du film, c’est comme jouer avec une tablette de ouija mal configurée : assez rapidement, Indiana Jones va venir vous fouetter l’échine par derrière. Jack Mimoun se trimballe dans une jungle assez triste, volontairement réduite, filmée sans un sens du cadre en faisant un personnage parmi les personnages. Oubliez Prédator également, ici même une fougère n’a pas de personnalité. Ce qui apparaît frustrant dans la non-découverte d’un exotisme kitsch qui semblait promis dans la bande-annonce, c’est que la demande pour ce film fantasmé qui n’apparaît pas dans le cadre, est, elle, très forte. Comment oublier les aventures du Léopard, celui incarné par Claude Brasseur, du tigre aime la chair fraîche, de Claude Chabrol, pastiche assumé lui aussi et les échecs plus récents des films défiant Koh Lanta ? En prenant conscience que la télé et son esthétique très plate a planté un pieu assez profondément dans ces récits d’aventures. Désormais codifiés, ces plans et ce découpage très fade qui mène la barque jusque dans un temple à peine digne d’une mauvaise pub pour des céréales chocolatées sont ceux qui ont vampirisé des images qu’on apprécie, rassasiés. En partant pour l’aventure dans des terrains connus esthétiquement, historiquement et sans aucun autre adverbe de manière derrière, Jack Mimoun défiait plus qu’une malédiction et un nouveau méchant mal écrit: il souhaitait lui-même survivre à un crash dont il ne pouvait pas sortir. Jack est une créature de télé perdue dans le poste en cherchant à repousser les bords : en quelque sorte, une sorte de poisson rouge qui a mal au crâne à force de se cogner la tête. Il avait pourtant pris un gros cachet.

Bande-annonce : Jack Mimoun et les secrets de Val Verde

Fiche technique

Réalisation : Malik Bentalha et Ludovic Colbeau-Justin
Scénario : Malik Bentalha, Florent Bernard et Tristan Schulmann
Musique : Mathieu Lamboley
Décors : Maamar Ech-Cheikh
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Photographie : Thomas Lerebour
Montage : Delphine Rondeau, Vincent Tabaillon
Production : Éric et Nicolas Altmayer
Coproducteurs : Niels Court-Payen, Caroline Dhainaut et Ardavan Safaee
Productrice associée : Marie de Cenival
Sociétés de production : Mandarin Films et Pathé Films
Société de distribution : Pathé Distribution (France)
Budget : 14,47 millions d’euros

Distribution

Malik Bentalha : Jack Mimoun
Benoît Magimel
François Damiens : Jean-Marc Bastos
Jérôme Commandeur : Bruno Quézac
Joséphine Japy : Aurélie Diaz

Dahmer-monstre – L’histoire de Jeffrey Dahmer : flirter avec l’insoutenable vérité et la palme imaginaire de Ryan Murphy

Cela ne fait pas un mois que Dahmer, la nouvelle série de Ryan Murphy est sur Netflix qu’elle soulève déjà les foules. Entre polémique et adoration, le récit à moitié fictif de la vie du Cannibale de Milwaukee est une des séries de cette rentrée 2022.

Sur internet, ses portraits ne manquent pas. Il est un des pires serial killers ayant sévi aux Etats-Unis. Il rejoint le cercle très fermé d’autres serial killers comme John Wayne Gacy, Ted Bundy et BTK.

Synopsis: Basé sur l’histoire vraie qui se passe il n’y a pas si longtemps de Jeffrey Dahmer, la série éponyme est à cheval entre le biopic, le documentaire et le thriller. Ayant sévi en Ohio et dans le Wisconsin entre les années 70 et 90, le meurtrier a tué près de 17 hommes. L’horreur suscitée par ces crimes, qui ne s’arrêtent pas qu’au meurtre, révèlent une mystérieuse attraction pour un esprit tordu. 

Puiser dans la réalité

Moins sanglant que son bébé légendaire American Horror Story, mais continuant de s’inspirer de la légende urbaine, Dahmer est une incroyable et insoutenable immersion dans un esprit malade. Jeffrey Dahmer ne vient pourtant pas d’un milieu mauvais. Il vient d’une classe plutôt moyenne à aisée et son père bénéficie d’un excellent travail. Mais la dépression de sa mère et sa consommation abusive de médicaments font que leurs rapports sont quasi-inexistants. Alcoolique dès son adolescence, il va aux cours avec de la bière dans ses poches. Il dépèce et dissèque aussi des animaux depuis son enfance. Le divorce de ses parents a sûrement été un des cataclysmes de sa vie. Son père s’absentait régulièrement pour échapper aux tensions dans son couple. Délaissé et livré à lui-même, Jeffrey Dahmer se replie sur lui-même. Ses relations sociales sont très mauvaises, voire inexistantes. Il n’a pas d’amis.

Il n’est pas brillant durant ses études et fait un très court passage à l’armée dont il est renvoyé. En grandissant, son homosexualité le livre aussi à la solitude à cause du statut encore très tabou et mal vu de cette orientation. Les hommes gays seront ses victimes principales. Il « chassait » notamment dans les boites de nuit gays. La plupart des victimes sont noires ou asiatiques. C’est un détail très important dans la série et nous en détaillerons l’importance plus bas.

Le cas Dahmer est problématique car il ne se contentait pas de tuer ses victimes. Il les droguait, les photographiait, puis « expérimentait ». Son ambition était de créer des « zombies » qui le serviraient, en leur injectant des produits qui finissaient par les tuer. Lorsque cela arrivait, il démembrait les corps et en consommait des parties. C’est ce qui fait de Jeffrey Dahmer un cas criminel terrible à mettre à l’image: tuer n’est que la première partie de l’horreur. Il y a une forme de blasphème et de désacralisation du corps humain et de l’individu en lui-même dans ce processus et cette anthropophagie. Lorsqu’il est arrêté dans les années 90, il est condamné à la prison à vie. L’état du Wisconsin ne dispose pas de la peine de mort. Mais il ne reste pas beaucoup en prison car il y meurt tabassé à mort par un autre prisonnier.

La mise en image d’une histoire « inspirée des faits »

L’impression principale qui émane de la série est une ambiance terriblement lourde. Nous ne conseillons pas le visionnage de la série en une fois tant l’histoire peut émotionnellement impacter le spectateur. Nous ne l’avons d’ailleurs pas fait. Dans cette série, ce n’est pas tant la colorimétrie de l’image que l’impression de saleté qui sont mises en scène. De fait, cette impression est si forte et suffocante que nous sentirions les odeurs dont se plaint le personnage de Glenda Cleveland, interprétée par Niecy Nash (Never Have I ever).

Il y a une ambiance de mort permanente quand le personnage de Jeff est dans les parages. Il est visuellement associé aux cadavres, à une lumière blafarde dans son appartement, à la couleur sale et jaunâtre de ses murs, à la crasse de son conduit d’aération. Jeff est aussi négligé physiquement, avec des cheveux souvent sales, des lunettes un peu floues autour du regard, qui est sombre et vide de toute expression. Il porte presque toujours les mêmes vêtements.

Son calme ajoute à ce je-ne-sais-quoi qui nous fait craindre le pire. Evan Peters interprète le rôle avec un flegme naturel à retourner les tripes. Dahmer a beau sourire de temps en temps, cela ne rassure pas mais nous enjoint plutôt à courir très loin de lui.

Pour autant, l’œuvre ne suit pas tout à fait l’histoire d’origine. Par exemple, une scène où Jeff cherchait à frapper un joggeur d’une batte de baseball vient des souvenirs de celui-ci. Il est montré comme sortant des broussailles afin de l’attaquer. Dans la réalité, le joggeur n’est jamais passé ce jour-là. Les victimes ont eu leur nom changé sauf pour de rares exceptions.

À ce titre, nous assistons à de la fiction pure, certains événements, ou scènes ont été instrumentalisés et réécrits pour s’adapter au format.

Le traitement des meurtres

À la différence d’autres séries, il semble que les créateurs ont choisi, peut-être par respect pour les familles des victimes, de ne pas beaucoup trop en montrer. L’histoire est encore fraiche. Pour rappel, les victimes sont incomplètes corporellement, ce qui laisse une horrible impression que les choses n’ont jamais été complètes. Le deuil des familles pourrait être encore en cours à cause du fait que des corps humains soient à ce point mutilés.

Pour ne jamais trop en montrer, il y a quelques flashs éclairs de ce qui suit le meurtre mais jamais trop longtemps ni en détail. La violence est brève mais les conséquences sont les plus mises en image. C’est une idée plutôt appréciable et en adéquation avec une ambiance si asphyxiante qu’il fallait modérer cet aspect. Le regard que le spectateur a des actes de Jeff est externe, comme s’il était face à celui-ci. Nous n’avons pas le point de vue de Jeff. C’est glaçant de se retrouver comme face à face à ce tueur, de ne pas savoir ce qu’il pense. Sa parole est très modérée. Le silence s’installe quand il entre, c’est une horrible impression de sentir le personnage de Jeff Dahmer dans une pièce. Il y a comme un instinct de survie face à son regard prédateur.

Les familles des victimes Vs. DAHMER

Nous ne sommes pas de la famille des victimes mais nous comprenons à quel point regarder ces images peut être intensément traumatisant. Nous comprenons pourquoi beaucoup d’entre elles sont en colère contre Netflix. C’est vrai que cataloguer la série comme « série LGBT » met en avant un membre de la communauté qui n’a rien de positif à y apporter et ne lui fait surtout pas honneur. D’après certains témoignages, les familles des victimes semblent avoir été écartées de la création de la série.

C’est aussi oublier la dangerosité de la situation. Pour la communauté gay, les meurtres de Jeffrey Dahmer raisonnent encore à cause de la violence des attaques. La série ne se finit pas lorsque Jeffrey est arrêté, mais lorsqu’il meurt. Il y a un long focus sur le deuil des victimes, le choc post-traumatique et le harcèlement qu’elles ont subi à cause de cette affaire.

Le deuil est impossible car les corps ne sont pas complets. Cet aspect est non-négligeable, puisqu’il ne permet de trouver le repos et laisse inachevé ce processus. Le choc post-traumatique des voisins est une partie de la série que nous apprécions, car peu de séries se concentrent sur cet aspect. Le personnage de Glenda y est central car c’est elle qui a contacté la police plusieurs fois sans qu’on ne prenne au sérieux ses appels. Elle se sent coupable de n’avoir « rien » fait. Elle se rappelle les cris des victimes par la bouche d’aération, les odeurs nauséabondes, les tentatives désespérées de sauver le jeune garçon de 14 ans, Konerak Sinthasomphone, des griffes de Dahmer.

Le racisme contre la famille laotienne de Konerak est bien montré à l’écran avec le père recevant des appels téléphoniques des policiers qui l’insultent alors qu’il vient de perdre un enfant. Cette thématique est aussi importante dans le processus venant après l’arrestation de Dahmer. La police est montrée comme incapable jusqu’à ce qu’une des victimes réussisse à s’échapper. La tristesse et la colère qui étreignent Glenda au moment où Dahmer est arrêté nous prennent à la gorge. Si la police avait pris au sérieux ses allégations dès les premiers appels, combien de victimes auraient pu être épargnées?

Lorsque la fin se focalise sur Glenda et sa bataille afin qu’un parc soit dédié aux victimes de Jeff Dahmer et que nous voyons que 30 ans plus tard rien n’a été fait, il est impossible de ne pas ressentir de la colère. Pourquoi là où des massacres commis sont normalement mis en avant sur des plaques commémoratives, les massacres de Jeffrey sont destinés à être oubliés?

Conclusion

Dahmer est une série à regarder non comme une réelle mise en image de ce qui s’est passé à Milwaukee, mais comme une série fictionnelle qui s’inspire des événements ayant eu lieu. Les familles des victimes ont le droit d’être mal à l’aise, car elle vient raviver des souffrances d’une vie.

Mais c’est aussi une bonne chose de ne pas laisser un tel carnage tomber dans l’oubli. Elle pointe du doigt des discriminations importantes: le racisme car la plupart des victimes n’étaient pas blanches. La police aurait-elle autant trainé face à des victimes blanches? Les défunts étaient homosexuels, une communauté ostracisée 30 à 40 ans en arrière mais qui pâtissent toujours de discrimination aujourd’hui. Il n’y a qu’à regarder l’actualité pour s’en rendre compte…

Est-ce une série incontournable pour autant? Non. En vérité, elle n’apporte pas beaucoup de nouveauté ni dans sa conception, ni dans la technique, ni dans l’histoire. Ce n’est pas la première œuvre de fiction qui met en avant un tueur en série.

https://www.youtube.com/watch?v=xl2FRiW938o

Fiche Technique:

Créateur: Ryan Murphy et Ian Brennan
Scénario: Ian Brennan, David McMillan, Ryan Murphy, Reilly Smith, Janet Mock, Todd Kubrak
Réalisateurs: Carl Franklin, Clement Virgo, Jennifer Lynch, Paris Barclay, Gregg Araki
Casting: Evan Peters (Jeff Dahmer), Niecy Nash (Glenda Cleveland) , Richard Jenkins (Lionel Dahmer), Molly Ringwald (Shari Dahmer), Rodney Burford (Tony Hugues)
Langue: Anglais
Saison: 1
Épisodes: 10x 45 ou 63 minutes
Musique: Nick Cave et Warren Ellis

Sources nécessaires à la rédaction de cet article:

Dahmer- wikipédia

Dahmer : pourquoi les familles des victimes sont furieuses contre Netflix ? – linternaute

Dahmer- imdb

Crédit image- imdb

« Derrière le rideau » : dissonances cognitives

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Les éditions Steinkis publient Derrière le rideau, de Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez. Les auteurs y mettent en scène un couple pour le moins célèbre, Simone Signoret et Yves Montand, en partance pour une tournée au-delà du rideau de fer, où leurs sympathies communistes vont se heurter aux réalités d’une dictature implacable.

Des écrivains jetés derrière les barreaux, des chars investissant les rues de Budapest, des salles de spectacles réquisitionnées au dernier moment, des signes apparents de pénurie et de pauvreté, des journalistes aux ordres colportant des mensonges inventés de toutes pièces… Durant leur tournée en Europe de l’Est, alors communiste, Simone Signoret et Yves Montand voient leurs sympathies politiques mises à rude épreuve. Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez narrent la relative cassure qui apparaît dans le couple : tandis que la comédienne prend rapidement conscience des faux-semblants d’un régime autoritaire, son compagnon, acclamé à chaque représentation, peine à dessiller les paupières…

Gratifié de dessins en noir et blanc plutôt sommaires (les arrière-plans sont ainsi souvent vides ou hachurés), Derrière le rideau s’appuie en revanche sur un scénario solide, échafaudé avec soin, et contextualisant assez brillamment la visite de Simone Signoret et Yves Montand dans l’Europe communiste. En France, le couple aux origines sociales diverses (spécificité creusée dans l’album) fait face aux intimidations des fascistes, qui finissent par convaincre les deux comédiens de se produire derrière le rideau de fer malgré les événements en Hongrie, où une insurrection est réprimée avec force, et bientôt dans le sang. Là-bas, la police secrète n’est jamais loin, leur image est exploitée par la propagande et le périmètre de leur tournée ne cesse de changer.

Si Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez révèlent par bribe les dessous du communisme – et de ses défaillances politiques, sociales ou économiques –, ils s’attachent surtout à portraiturer un couple pris au piège de ses propres convictions, capable de demander des comptes aux élus et représentants qu’il croise – dont Khrouchtchev en personne – mais jamais d’infléchir le cours des événements et de prendre la pleine mesure de la marche de l’Histoire (en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie…). Derrière le rideau organise ainsi un dialogue impossible entre l’authenticité d’un engagement et l’hypocrisie de son détournement. C’est précisément dans ces interstices politiques qu’Yves Montand, mais aussi sa compagne, vont devoir se mouvoir, parfois à grand-peine.

Les personnalités culturelles peuvent-elles échapper aux tentatives de récupération politique ? Doivent-elles être reconnues coupables de croire et défendre des convictions humanistes et altruistes parce que ces dernières se voient dévoyées par des politiciens qui en corrompent les fondements ? Ces deux questions sous-tendent tout le roman graphique de Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez, qui parviennent habilement à mêler la parenthèse biographique (une visite de Simone Signoret et Yves Montand) et l’Histoire mondiale du XXe siècle.

Derrière le rideau, Xavier Bétaucourt et Aleksi Cavaillez
Steinkis, septembre 2022, 120 pages

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3.5