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La possession : emprise qui s’insinue, corps traversés, identités dépossédées

Il suffit qu’une voix étrangère parle dans notre bouche, qu’un geste ne nous appartienne plus, qu’une image de nous soit habitée par une intention qui n’est pas la nôtre, pour que l’illusion d’un moi clos se fissure. La possession n’est pas un événement spectaculaire réservé au fantastique : elle est la condition discrète et permanente de l’être contemporain, là où les forces invisibles – esprits, traumas, algorithmes, regards sociaux – traversent le corps sans s’annoncer, le contrôlent sans le briser ouvertement, et le font agir au nom d’un autre. Dans ces moments où le sujet se sent traversé, habité, dépossédé, ce n’est pas la perte de soi qui advient, mais la révélation cruelle qu’il n’a jamais été pleinement sien.

La possession n’est pas reliquat du surnaturel : elle est la figure ontologique qui hante notre époque, la preuve que l’identité n’est jamais pleine, jamais souveraine, toujours poreuse à ce qui la dépasse et la traverse. Le corps devient champ de bataille, l’esprit terrain de capture, l’image surface où l’autre s’insinue. Lacan y verrait l’Autre qui parle à travers le sujet, le réel qui perce le symbolique et le possède sans médiation. Deleuze et Guattari y liraient les intensités, les devenirs qui traversent le corps sans sujet, le corps sans organes envahi par des forces étrangères qui le font vibrer autrement. Foucault ajouterait que la possession est la forme contemporaine du biopouvoir : non répression brute, mais emprise qui investit le corps de l’intérieur, le fait parler, le fait désirer, le fait agir au nom d’une puissance qui n’est pas la sienne. Bataille verrait dans l’excès possessif la déchirure souveraine : le sujet se perd, se donne, se laisse habiter jusqu’à l’effacement. Nous sommes toujours déjà traversés : par des images, des récits, des algorithmes, des forces sociales qui nous habitent sans que nous le sachions, qui nous contrôlent en nous faisant croire que nous choisissons.

La possession au cinéma : corps habités, esprits traversés, emprise qui déforme

Le cinéma matérialise la possession comme une altération sensorielle : une force invisible qui entre dans le corps, le déforme, le fait parler d’une voix qui n’est pas la sienne. Dans L’Exorciste, la possession est affrontement physique : le corps de Regan devient champ de bataille, spasmes, vomissements, blasphèmes – l’emprise lacère la peau et la voix pour exposer l’impuissance radicale du sujet. Le corps n’appartient plus ; il est possédé, traversé par une puissance qui le fait crier sans que ce soit sa voix. Dans Hereditary, la possession est héritage : elle est inscrite dans la lignée, dans les gestes transmis, dans les rêves qui se répètent. Annie, Peter, Charlie ne sont pas victimes isolées ; ils sont habités par une force qui les précède, qui les traverse de génération en génération, qui fait du corps un vecteur de destin inéluctable. Chez Polanski dans Rosemary’s Baby, l’emprise est insidieuse : le corps de Rosemary est habité sans qu’elle le sache pleinement, manipulé par une communauté qui la possède à travers son enfant à naître – la possession est sociale, elle investit le corps féminin comme terrain de contrôle absolu. Ces films ne montrent pas la possession ; ils la font ressentir : le spectateur sent l’emprise dans sa propre chair, dans la façon dont le corps à l’écran se tord, se convulse, se déforme sous une force qui n’est pas la sienne.

La possession dans les séries : emprise psychologique, contrôle narratif, mémoires hantées

Les séries étendent la possession au-delà du corps unique : elles l’inscrivent dans l’espace, dans la mémoire, dans la famille, dans le temps long. Dans The Haunting of Hill House, la maison possède ceux qui l’habitent : elle n’est pas décor, elle est organisme vivant, mémoire active qui traverse les murs et les corps, qui fait resurgir les traumas sous forme de fantômes intérieurs. La possession est transgénérationnelle : la maison habite la famille autant que la famille habite la maison, et les enfants deviennent vecteurs d’une emprise qui les précède. Dans Legion, la possession est multiplicité : David est traversé par des voix, des identités, des forces parasites qui cohabitent dans son esprit, qui prennent le contrôle de son corps et de ses pouvoirs. L’emprise n’est pas unique ; elle est légion, elle fait du sujet un champ de bataille pour des entités qui se disputent son être. Dans Marianne ou Evil, la possession est psychologique et narrative : elle manipule les émotions, les souvenirs, les récits pour contrôler les personnages de l’intérieur. La série devient elle-même possédée : elle saute, elle ellipse, elle fait surgir des visions qui habitent le spectateur autant que les protagonistes. La possession sérielle n’est pas ponctuelle ; elle est diffuse, elle s’insinue dans les interstices du récit, elle habite le temps pour mieux contrôler.

La possession dans les arts visuels : images habitées, corps traversés, forces qui déforment

Dans la peinture et la photographie, la possession apparaît comme altération visible : une présence invisible qui traverse la surface, qui déforme le corps pour le faire parler d’autre chose. Chez Francis Bacon, les figures ne sont pas simplement déformées ; elles sont possédées par une énergie interne qui les dépasse, qui les tord, qui les fait hurler sans bouche – le corps est habité par une force qui le déchire de l’intérieur, qui fait saigner la chair pour exposer l’invisible. Louise Bourgeois, dans ses cellules et ses sculptures, fait du corps un espace hanté : des figures maternelles ou infantiles traversées par des aiguilles, des fils, des présences spectrales qui les habitent et les contrôlent. Bill Viola, dans ses vidéos lentes, montre le corps possédé par l’eau, le feu, la lumière : il est traversé, submergé, transformé par des forces élémentaires qui le dépassent, qui le font flotter ou brûler sans que ce soit son choix. Dans la performance, la possession devient geste : l’artiste se rend disponible à une altération, laisse une force extérieure agir sur son corps, le traverser jusqu’à ce qu’il ne soit plus lui-même. La possession visuelle n’est pas représentation ; elle est présence : l’image devient poreuse, habitée, traversée par ce qui la dépasse et la déforme.

La possession numérique : avatars capturés, deepfakes qui habitent, identités volées

Dans le numérique, la possession est appropriation technique : l’image du corps est capturée, habitée, contrôlée par des algorithmes, des deepfakes, des avatars autonomes. Le deepfake est possession pure : un visage habité par une autre voix, un autre corps, une autre intention – le sujet n’est plus maître de son image, elle est traversée, possédée par une IA qui la fait parler, sourire, agir sans consentement. L’avatar n’est plus extension ; il peut devenir entité autonome, une version de soi qui échappe, qui agit indépendamment, qui possède à son tour le sujet originel. Dans les filtres et les algorithmes de recommandation, la possession est subtile : ils habitent nos désirs, nos choix, nos émotions pour nous faire consommer, cliquer, rester. L’identité numérique devient terrain de capture : elle est traversée par des forces invisibles qui la contrôlent, qui la font dériver vers des versions d’elle-même qu’elle n’a pas choisies. La possession numérique n’est pas surnaturelle ; elle est technique et biopolitique : elle investit le corps-image pour le faire agir au nom d’une puissance qui n’est pas la nôtre.

La possession comme condition contemporaine

La possession n’est pas un motif ancien réactivé : elle est la condition contemporaine de l’identité. Nous vivons dans un monde où les images, les récits, les forces sociales, les algorithmes traversent les corps et les esprits sans demander la permission. La possession révèle ce qui nous habite, ce qui nous dépasse, ce qui agit en nous sans que nous le voulions. Elle n’est pas perte de soi ; elle est excès de soi, prolifération de forces qui nous constituent en nous dépossédant. Dans ce régime, le sujet n’est jamais seul : il est toujours déjà traversé, contrôlé, habité. La possession n’est pas exception ; elle est norme : nous sommes des corps poreux, des identités ouvertes à l’emprise, des images qui peuvent être capturées et faites parler par d’autres. Et dans cette ouverture réside la vérité cruelle : nous ne possédons rien, pas même nous-mêmes.

Le Juif errant, d’Eugène Sue : critique-feuilleton, épisode 3

Pour rendre compte du Juif errant, d’Eugène Sue, roman long (1600 pages dans l’édition que nous lisons actuellement) et foisonnant, nous décidons donc d’en faire une critique-feuilleton, découpée en plusieurs épisodes qui paraîtront à intervalles plus ou moins réguliers, au fil de la lecture. Dans ce troisième épisode, nous évoquerons les mauvais prêtres, les bons chrétiens et les injustices sociales.

Troisième épisode

Cet épisode, qui s’étend jusqu’à la moitié du roman, pourrait s’intituler 13 février. En effet, c’est là que l’on atteint cette date fatidique si importante depuis le début du roman, et que l’on apprend la teneur de ce mystérieux héritage et tous les enjeux qui lui sont liés.

Cette date structure vraiment le roman depuis ses premières pages. Chaque partie commence par un rappel chronologique, se situant donc par rapport à ce fameux 13 février en un compte à rebours qui entretient le suspense. Le rendez-vous fixé en cette date détermine les mouvements des personnages : c’est pour être à Paris le 13 février que Dagobert et les jumelles quittent la Sibérie, que Djalma part d’Asie et Gabriel d’Amérique. C’est l’approche de cette date qui pousse l’abbé d’Aigrigny à mener son complot visant à emprisonner les différents héritiers. Symboliquement, la partie consacrée à ce rendez-vous est fixée au milieu du roman, coupant l’oeuvre en un avant et un après-13 février.

Bien entendu, nous ne dévoilerons rien ici de ce qui se déroule dans cette longue partie, mais le résultat est à la hauteur des attentes. Cette partie est pleine de suspense et de rebondissements, riche en émotions.

« Il n’y a pas d’ennemi plus implacable qu’un mauvais prêtre »

En plus d’être un grand roman d’aventures et de suspense, Le Juif errant est un roman que l’on pourrait qualifier d’engagé. À bien des moments, Eugène Sue se réserve le droit d’écrire des paragraphes où il expose clairement ses idées en matière de politique ou de religion.

La religion constitue, bien entendu, une part essentielle du roman, puisque les « méchants » appartiennent à la Compagnie de Jésus. Sur ce sujet, Sue fait une distinction importante entre des églises constituées qui enferment les gens dans un dogme strict et la spiritualité personnelle et sincère des personnages.

Les jésuites représentent ce que Sue semble détester dans une religion : ils divisent les personnes selon leurs croyances, misent sur la culpabilité des fidèles pour les manipuler, attisent les haines et les intolérances. Ces religieux agissent non pas dans le but de développer la spiritualité, mais pour obtenir un pouvoir financier et une influence politique.

Face à cela, Sue met en scène des personnages qui ne sont pas des croyants fidèles ; certains mêmes, comme Dagobert, ont combattu contre des prêtres, et sont prêts à recommencer ; d’autres sont des croyants, sans pratiquer dans le cadre d’une religion précise. Quasiment tous sont considérés comme des incroyants, voire des mécréants, par les religieux traditionnels. Et pourtant, leur comportement est clairement empreint d’une charité qui en fait des figures christiques. Agricol (fils de Dagobert), la Mayeux, et même la très libérée Adrienne de Cardoville sont sans cesse guidés par leur rejet de l’injustice sociale et l’amour de leur prochain.

Et lorsque certains de ces personnages sont bel et bien pratiquants dans une église (c’est le cas de Françoise, la femme de Dagobert, et de leur fils adoptif Gabriel), ils en viennent à prendre conscience de la manipulation dont ils font l’objet et cherchent à s’en libérer.

« Le travail auquel le pauvre est obligé de demander son pain devient souvent un long suicide »

L’aspect politique et social occupe une grande place également, une place de plus en plus importante au fil du roman. Par ses descriptions, mais aussi par ses propos directement politiques, Eugène Sue prend la défense des plus faibles, des plus misérables, dans une société française décrite comme injuste.

Ces considérations se font toujours au détour d’un chapitre, au fil de l’action. Ainsi, la présentation des personnages de Françoise et de la Mayeux permet à Sue de faire la description de la vie difficile des ouvrières parisiennes, et de réclamer plus de justice sociale à leur égard.

L’internement forcé d’un personnage est l’occasion de faire tout un topo sur la situation de la médecine psychiatrique.

Sue se scandalise aussi de la situation des plus misérables et appelle vivement à résoudre ce que l’on n’appelait pas encore les « fractures sociales ».

L’auteur va même jusqu’à tenir un discours que l’on qualifierait de nos jours d’« anticolonialiste », affirmant que la colonisation ne peut qu’inciter les peuples colonisés à employer la violence pour retrouver leurs libertés.

Avec une incroyable modernité, l’auteur se lance même dans des discours sur la nécessaire indépendance des femmes par rapport aux hommes, à travers les actions d’Adrienne de Cardoville. La jeune femme, aussi belle que riche, est guidée par le souci de sa liberté : liberté de faire ses propres choix sans avoir à demander l’autorisation d’un parent ou d’un tuteur, liberté de disposer de ses biens, mais aussi de son corps comme elle le souhaite, liberté de vivre seule même si cela offusque les tenants d’une société traditionaliste, etc.

Presque 180 ans après la publication du roman, les thèmes abordés par Eugène Sue résonne toujours dans l’actualité politique et sociale.

À suivre, pour découvrir comment l’action va rebondir après cette date fatidique du 13 février.

Le destructuralisme libérateur d’Audrey Ouazan

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Qui est Audrey Ouazan, la femme derrière le projet du Destructuralisme libérateur ? Cette artiste a décidé de renverser les codes, en présentant un texte parfois polémique. Bien déterminée à remettre les pendules à l’heure, l’auteure pointe du doigt les vices d’un système trop rigide, qui ne prend plus le temps d’innover…

Avant de se lancer dans l’écriture, Audrey Ouazan était avocate. Elle a également enseigné. Deux métiers qui ne la prédisposaient aucunement à ce projet ambitieux. Rompre avec les codes, les lois préexistantes afin de redéfinir l’Art et plus spécifiquement l’écriture. Comment repenser ces domaines très techniques (sculpture, peinture) ? Comment se passer de l’approbation des élites de l’Académie française, en jouant avec les mots ? L’audace manque aux yeux de la fondatrice de ce mouvement littéraire et artistique. Toujours selon elle, il serait urgent de s’extirper du conformisme et d’oser de nouvelles formes d’expression grâce au destructuralisme libérateur…

Clash des générations et recherche de nouveauté

De nos jours, même les ados se répètent que « c’était mieux avant ». Avec une préface signée Fabienne Amiach, la journaliste admet avoir adhéré aux valeurs du mouvement. L’étape suivante ? La création du projet sociétal Cursus Honorum. La présidente et fondatrice est une vraie passionnée des arts. Grâce à sa méthodologie, elle entend réunir toutes les inspirations et privilégier l’impulsion : la spontanéité. Sur son site web, Audrey Ouazan regrette le rejet de la culture, l’oubli du patrimoine chez les plus jeunes. Et si l’intérêt naissait dans une école plus libre ? Le génie créateur se déleste du règlement et se moque des bienséances. Entre les pages de ce long manifeste, la fondatrice présente petit à petit ses objectifs en avançant des arguments qui susciteront bien des réactions. Après tout, le but de ce livre est de promouvoir ses messages et ses ambitions, quant à l’avenir de l’écriture.

Déstructurer pour mieux construire et se sentir bien

Par-delà la simple vocation de changer et avancer, Ouazan souhaite mettre en avant l’instinct. Pour cela, elle évoque une nouvelle manière de produire, grâce à l’écriture spontanée. À différencier de la forme automatique, cette approche expérimentale ressemble à un état de transe, où l’auteur est comme habité par une muse qui viendrait jouer un air, à l’oreille du créateur. Mais à quoi peut donc servir l’Art ? La catastrophe liée à la pandémie mondiale dès 2020 a dévoilé l’avis du gouvernement, au sujet de ces professions considérées comme non essentielles. Dans des messages peu subtils, les hautes sphères politiques clamaient que les livres, séries, films n’étaient pas de grande utilité. Et pourtant, à l’heure du confinement, la recherche du frisson et du divertissement était bel et bien intense. De nombreux auteurs ont profité de cette période étrange pour oser franchir le pas de l’écriture. Un journal, une lettre, un texte.

L’imagination plus forte que tout

Maintenant, Audrey Ouazan souhaite la valoriser, plus que jamais. Afin de l’exploiter dans tous les domaines, il convient de la dompter, de lui faire prendre une forme exaltante. Dans un cadre cinématographique, Tim Burton s’est déjà exprimé sur la puissance de la spontanéité : « La spontanéité est la meilleure façon d’obtenir de bonnes choses. Vous pouvez faire un maximum de répétitions, dessiner tous les story-boards que vous voulez, lorsque vous arrivez sur le plateau, vous repartez de zéro. » Face à ces mots avisés, ce concept semble être le moteur même de l’inspiration. Le livre d’Audrey Ouazan appelle à la réflexion et peut s’apparenter à un manuel de méthodologie expérimental et alternatif. Paru le premier septembre 2020 aux éditions Baudelaire, l’ouvrage assure une découverte optimiste, dans laquelle l’auteure souhaite voir la francophonie s’unir, sous une bannière de renouveau artistique.

Le destructuralisme libérateur, enfin un nouveau mouvement littéraire et artistique pour tous, Audrey Ouazan
Éditions Baudelaire, septembre 2020, 114 pages

La guerre clanique continue dans « Les 5 Terres »

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Neuvième tome de la série Les 5 Terres, « Ton rire intérieur » paraît aux éditions Delcourt. Le collectif de scénaristes Lewelyn et le dessinateur Jérôme Lereculey continuent sur leur (belle) lancée, entre conflits claniques, deuil et péripéties déroutantes.

« Ton rire intérieur » ne perd rien de la choralité et des arcs narratifs qui se succèdent, en alternance, dans la série Les 5 Terres. Une fois encore, le collectif de scénaristes Lewelyn et le dessinateur Jérôme Lereculey optent pour un récit très découpé, effectuant des bonds d’un espace à l’autre, pour y dévoiler les intrigues du moment. Sans grande surprise, la rivalité entre le clan du Sistre et celui du Coucal occupe une place prépondérante dans l’album. « On a tapé assez fort pour lui démolir la confiance », pensent les adversaires d’une Alissa apparaissant plus que jamais diminuée. Les rumeurs vont en effet bon train sur son compte : elle a renvoyé les anciennes, songerait à s’allier les services de recrues issues du Tillandsia mais diviserait surtout au sein de sa propre communauté, comme en témoignent les altercations avec Mana. À moins que…

Thori, de son côté, ne ménage pas sa peine. Elle s’entraîne vaille que vaille quand elle ne fait pas des heures supplémentaires au restaurant. La maladie de son fils, son traitement hors de prix la poussent dans ses derniers retranchements mais contribuent surtout à révéler les dessous d’une personnalité caractérisée par l’abnégation, l’amour maternel et la résilience. Teruo et Ostue semblent quant à eux en bien mauvaise posture dans une jungle hostile. Ils vont faire la rencontre de Kauri, qui leur livre les secrets de la jungle et de son au-delà, tout en précisant la nature des menaces auxquelles ils s’exposent. C’est ainsi que les différents protagonistes évoluent, parfois par petites touches, selon un canevas narratif que l’on pourrait schématiser comme suit : A1+B1+C1 / A2+B2+C2 / A3+B3+C3…

Neuvième tome d’une série se définissant par sa qualité et sa richesse, « Ton rire intérieur » comporte un final explosif et quelque peu inattendu. Il se penche par ailleurs sur les divisions et appétits claniques, reprenant à son compte certaines des théories machiavéliennes. Le sens de l’honneur, de même que celui de la famille, s’y voient mis en exergue, tandis que les aspirations des uns se voient contrariés par la roublardise des autres. Assez bavard, toujours aussi brillamment mis en vignettes (cette magnifique pleine page 40), cet épisode n’en demeure pas moins passionnant, et parfois au détour de séquences pouvant pourtant paraître plus anecdotiques. On pense par exemple à Shin Taku cherchant à réformer, à sa façon, des modes opératoires avec lesquels il n’est pas forcément en accord.

Vivement la suite.

Les 5 Terres : Ton rire intérieur, Lewelyn et Jérôme Lereculey
Delcourt, octobre 2022, 56 pages

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« Mixtape 2.0 » : Cut Killer se raconte

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Dans Mixtape 2.0, Cut Killer et Julien Civange reviennent sur l’émergence en France d’une culture musicale et urbaine née aux États-Unis. C’est à travers la carrière personnelle du DJ parisien, riche en anecdotes passionnantes, que l’histoire du hip-hop nous est contée, dans un livre fourmillant d’images et pulsant au rythme des platines.

Strasbourg-Saint-Denis, Paris, années 80. Le jeune Anouar Hajoui, fan de John Wayne et de Bruce Lee, traîne sa gouaille facétieuse dans les cinémas – le Grand Rex, le Brady – ou fréquente les jeux d’arcade, dans un quartier caractérisé par sa diversité. Élève médiocre, issu d’une famille d’origine marocaine, il s’ouvre vite à la musique, walkman en poche, avant de plonger, béat, dans une culture hip-hop dont Sidney se fait chaque semaine l’ambassadeur sur TF1. Quelques années plus tard, c’est sous le pseudonyme de Cut Killer qu’il va importer en France le concept américain des mixtapes, ces cassettes musicales qui s’échangent sous le manteau, ou dans des boutiques triées sur le volet. Un vent de fraîcheur souffle dans les ghettos américains, et bientôt dans les banlieues françaises. Le rap émerge, et ceux qui manient les platines avec une habileté déroutante lui emboîtent le pas.

Dans Mixtape 2.0, Cut Killer raconte deux odyssées imbriquées l’une dans l’autre. Car les pionniers du rap français, d’IAM à Radio Nova en passant par Original M.C., ont tous eu partie liée avec le DJ. Ainsi, aidé en cela par Julien Civange, le Parisien livre les détails d’un cheminement passionné et passionnant, promenant le lecteur des premières K7 à la séquence devenue mythique de La Haine, où il mélange les courants musicaux dans un mix enlevé et sulfureux, jusqu’à ces fameuses soirées où il croise, installé derrière ses platines, Puff Daddy, Bruce Willis et Jennifer Lopez, dans des fêtes luxueuses et parfois exotiques. Cut Killer, c’est un gamin enivré par la créativité, un mélomane bercé par une culture venue d’ailleurs, un artiste entrepreneur, un gars qui a d’abord rêvé d’écouler quelques cassettes, puis de voir sa musique diffusée dans les boutiques spécialisées et enfin de devenir un Bad Boy à l’image de ceux qu’ils côtoyaient dans les studios new-yorkais de son acolyte Puff Daddy.

Partie prenante dans l’affirmation d’un rap à la française, qu’il a largement contribué à promouvoir et démocratiser, Cut Killer a pourtant toujours eu le regard tourné vers les États-Unis, d’où il ramenait des disques, des idées et des rêves. DJ et ami du rappeur East, proche des Marseillais d’IAM et notamment d’Akhenaton, animateur sur Radio Nova, instigateur des incontournables et séminaux Hip Hop Soul Party, il a été impliqué dans tout ce qui a contribué à asseoir et faire grandir un mouvement naissant en France. « 30 ans de culture hip-hop », semble nous promettre le sous-titre de Mixtape 2.0. Ces trente années, bien qu’écourtées dans l’ouvrage (qui se termine à Marrakech dans l’immédiat post-11 septembre), doivent énormément à ce DJ aujourd’hui quelque peu oublié, dont le succès fut concomitant, par exemple, à celui de Fabe et de Doudou Masta. Au-delà des événements et anecdotes contés, il restera de ce témoignage inédit une fascination contagieuse pour une musique d’abord marginale, puis intégrée dans les standards commerciaux.

Mixtape 2.0, 30 ans de culture hip-hop, Cut Killer et Julien Civange
Robert Laffont, octobre 2022, 224 pages

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Critique du documentaire Physio de Lazare Timsit

Le métier de physionomiste est aussi célèbre qu’inconnu. Le physio est celui qui sélectionne les gens à l’entrée des boîtes de nuit. La précision a de quoi faire hérisser le poil dans une société qui prône l’égalité de tous ses citoyens. Pour sa première incursion dans le genre documentaire, Lazare Timsit s’attaque à l’une des professions les plus controversées du monde de la nuit. Conscient d’aborder une figure repoussoir, Physio réussit, cependant, à proposer une réflexion globale qui interroge le sexisme et le racisme de classe qui règnent en milieu festif.

Haro sur le pollice verso

« Physio ». Les noctambules connaissent bien cette drôle d’apocope. Celle-ci rythme leur nuit autant qu’elle leur permet d’entrer en soirée. Le physio est une figure légendaire pour tout.e fêtard.e qui se respecte. Le monde de la nuit est une gigantesque arène dont il est l’empereur aussi bien que le génie. Intronisé gardien du temple à qui il incombe de décider du sort d’une (bonne) soirée. L’emphase avec laquelle débute Physio ne doit pas faire oublier une réalité (nettement moins lyrique). Le documentaire s’appuie sur un angle mort. Si mythique qu’il soit, le physio reste un métier largement méconnu du grand public. Le dispositif scénique, voulu par le réalisateur rappelle, à dessein, le format vidéo raffolé par Brut. Pendant cinquante minutes, cinq physios triés sur le volet vont s’exprimer face caméra.

A l’enquête fouillée, Lazare Timsit préfère la nudité du témoignage. La parole est libre. Cette dernière est sans cesse contrebalancée par des séquences filmées en direct. Si la confession frôle ouvertement avec les limites de la séquence émotion, son artificalité assumée oriente le documentaire vers une réflexion qui dépasse le cadre narratif initial.

On voit, en effet, poindre une critique derrière l’apparente frivolité des images. Ces dernières mettent en avant une profession qui repose sur une doctrine proprement discriminatoire. La fête est un espace encore fortement marqué par des inégalité de genre et de classe. Certaines personnes sont autorisé.es à entrer quand d’autres se voient d’office recalées. « Tous les hommes sont égaux mais certains le sont plus que d’autres » disait Georges Orwell dans La Ferme des animaux. On pourrait en dire de même du milieu festif. Qui aurait cru que la boîte de nuit, symbole de liberté par excellence, pourrait un jour être comparée à une dystopie sur les dérives du système totalitaire ? Le rôle du physio rassemble à celui d’un diamantaire qui serait mis au service du capital de l’entertainment. Sa sélection obéit à un cahier des charges qui lui est imposé. Dans ces conditions, le physionomiste est ainsi moins celui qui dit non que celui qui n’a pas le choix de dire non.

Capital on the dancefloor

Héritant des conceptions antiques, la physiognomonie crut longtemps qu’il existait un lien entre les traits du visage et le caractère. Cette croyance fut très en vogue au XIXe avant de disparaître progressivement au XXe. La boîte de nuit moderne rompt avec la philosophie du visage comme miroir de l’âme. Le physiognomoniste balzacien est ringardisé par le physionomiste orwellien. Le big brother est maintenant incarné à hauteur d’homme. Le don de voyance du physio 2.0 répond à une logique qui viser à traquer un capital corporel (décrété de facto) rentable.

La boîte de nuit est un gigantesque plateau de cinéma où chaque entrée (de clients) équivaut à celle d’un acteur économique. Les « normes » qui président à la sélection du physio, pour reprendre le terme d’un intervenant, s’appliquent avant tout aux corps féminins. Les femmes ont plus de facilités à entrer en soirée. Elles constituent, en effet, une importante plus-value pour la boîte de nuit. Celle-ci mise sur la « quantité » autant que sur la « qualité » des corps féminins sélectionnés. Les clientes sont triées en vertu de critères de beauté arbitraires. Celles qui ont la chance d’être choisies doivent cocher les cases de la féminité prônée par le système capitaliste. Le corps des femmes est une publicité gratuite qui, intégré à une logique de marchandisation, est censé attirer davantage de consommateurs masculins.

Le physio constitue également une plus-value. Il est un outil nécessaire à la bonne santé économique de l’industrie festive. Sans lui, la fête n’est plus folle(ment rentable). Son pouvoir décisionnaire indexe significativement les recettes d’une boîte de nuit. Sa politique du « oui » ou du « non » renvoie à la binarité d’une système (capitaliste) qui n’offre aucune alternative à ses agent.es. Le physio apparaît, malgré lui, comme un chien de garde injuste. Il est le garant de la perpétuation d’une industrie dont les profits reposent sur (encore aujourd’hui) sur le sexisme et le racisme de classe. Le physio est (aussi) un être humain comme les autres. Sa survie économique dépend de sa capacité à mettre au placard son humanité et sa conscience politique s’il veut conserver son travail. En cela : le physio est bel et bien un employé de bureau comme un autre.

Bande-annonce – Physio

https://www.france.tv/slash/physio/4227250-physio-la-bande-annonce.html

Fiche technique – Physio

Réalisation : Lazard Timsit, Quentin Sitbon
Production : 10.7 Production et Infinite Media
Genre : documentaire
Durée : 54 minutes
Disponible sur France Tv Slash jusqu’au 27 mai 2025.

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2.8

La Chasse (1980) de William Friedkin : cuir et underground

Œuvre maudite, décriée à sa sortie en 1980, La Chasse (Cruising) posséda longtemps une fragrance de polémique et de scandale. En habitué de la provocation, William Friedkin, un des chefs de file du Nouvel Hollywood, brava toutes les protestations et un Al Pacino dépassé par les événements, afin de venir à bout de ce thriller situé dans le milieu BDSM gay new-yorkais. Un thème qui sent le soufre, un artiste qui ose montrer un univers que d’autres n’ont jamais montré, un scénario complexe et ambigu, et une star non voulue : les ingrédients du film culte sont réunis. Avec le temps, le formidable et inclassable Cruising a fini par imposer ses qualités. Le film méritait amplement cette nouvelle édition truffée de suppléments passionnants, signée ESC. Plongée dans un microcosme rarement vu au cinéma. 

Artiste jusqu’au-boutiste, William Friedkin est aussi un homme au goût prononcé pour le risque et, il faut l’admettre, la provoc. Metteur en scène intouchable depuis qu’il a terrorisé le monde entier avec L’Exorciste (1973), il se lance dans le projet larger than life Sorcerer (Le Convoi de la peur) quatre ans plus tard. Un tournage sur lequel tout tourne à la catastrophe et qui, sorti un mois après le premier opus de la série Star Wars, fait un four. Qu’il s’agisse en réalité d’un chef-d’œuvre aujourd’hui réhabilité, est une autre histoire… Un an plus tard, le cinéaste tourne une comédie sans prétention, Têtes vides cherchent coffres pleins (The Brink’s Job) pour prouver qu’il est redevenu « fréquentable », et le voilà qui se lance ensuite dans un projet qui a tout du suicide artistique : Cruising. Friedkin est une sacrée tête brûlée, et c’est pour ça qu’on l’aime.

D’abord confiée à Steven Spielberg qui ne réussit pas à intéresser un studio, l’idée d’une adaptation du roman du même nom de Gerald Walker, un reporter du New York Times, atterrit chez Friedkin. Le metteur en scène de The French Connection se montre initialement assez tiède, mais finit par s’y intéresser après avoir lu des articles sur une série de meurtres dans le milieu des bars gays au début des années 1970. De son propre aveu (il le répète à plusieurs reprises dans les suppléments de cette édition), Friedkin souhaite simplement réaliser un polar. Le milieu gay n’est à ses yeux qu’un cadre dans lequel l’histoire est campée. C’est sans compter une partie de la communauté homosexuelle de New York, qui s’oppose violemment au projet du film, par crainte qu’il renvoie une image négative de celle-ci. Le tournage est sans cesse perturbé par des centaines de manifestants, qui rivalisent d’imagination pour le faire capoter. Les sifflets et sirènes ruinant définitivement les prises de son, Cruising devra être largement postsynchronisé en studio ! Quant à Al Pacino, traumatisé par la polémique alors qu’il doit quitter le plateau entouré de plusieurs gardes du corps, il rejettera par la suite le film en bloc, au point de souhaiter que celui-ci n’apparaisse pas dans sa filmographie officielle… A sa sortie, Cruising sera une réussite commerciale modeste, mais il attirera la fureur de la critique. Trois ans après Sorcerer, Friedkin signe une seconde œuvre maudite. Ce ne sera pas la dernière (The Nurse/1990, Jade/1995 ou encore L’Enfer du devoir/2000)…

Aujourd’hui, à plus de quarante ans de distance, on peut heureusement réévaluer le film à sa juste valeur. Comment résumer le film ? D’abord comme un polar situé dans le milieu gay BDSM, tel que le voyait justement son auteur. Basé sur des faits réels, Cruising est l’histoire d’un jeune flic, Steve Burns (Pacino), qui pour s’assurer une promotion plus rapide, accepte une mission d’infiltration dans le milieu gay du Meatpacking District de New York afin d’y débusquer un tueur en série. Plongé dans un monde totalement inconnu, Burns est de plus en plus affecté par ce qu’il expérimente. Sa relation avec sa petite amie Nancy (Karen Allen) en pâtit, mais le mal qui ronge Burns semble plus profond encore…

La première qualité du film, n’en déplaise aux détracteurs du film, est son indéniable authenticité documentaire. Et pour cause : Friedkin et son équipe ont tourné toutes les scènes de bar dans des lieux réels, avec de vrais clients qui furent encouragés à s’y comporter comme ils le faisaient d’habitude. Le résultat est sidérant et constitue une représentation incroyablement crue de cette « niche » très particulière du milieu gay, rarissime au cinéma. C’est aussi un pan enfoui de l’histoire de la culture gay que le film documente, les décors ayant aujourd’hui quasiment tous disparu aujourd’hui, comme le rappelle Didier Roth-Bettoni dans les bonus (lire plus bas). Aujourd’hui, le Meatpacking District est en effet devenu un quartier de hipsters et de boutiques de luxe. Fidèle à ses habitudes, Friedkin s’est beaucoup documenté avant de réaliser le film et, peu échaudé par la pression subie et les conditions de tournage éprouvantes, n’hésita pas à y inclure nombre de séquences malaisantes ou choquantes. Et encore ! La légende raconte que le réalisateur coupa 40 minutes de scènes « explicites » afin d’éviter une sortie sous classement « X »…

Le plus cocasse reste d’imaginer Al Pacino, star au sommet de sa carrière à cette époque, engagé dans un projet aussi insolite et sujet aux polémiques. Pas vraiment la tasse de thé du héros du Parrain ! Il est pourtant dommage que l’intéressé rejette aujourd’hui ce film aussi catégoriquement, car il y est, comme souvent, brillant. Il a pourtant dû composer non seulement avec un tournage « immersif » (il fut le témoin de scènes pour le moins licencieuses) et de conditions difficiles, déjà décrites, mais aussi avec un scénario remanié par Friedkin, qui brouillera encore davantage les pistes au montage. C’est à la fois l’originalité et le talon d’Achille du film. Cruising est davantage un film d’atmosphère qu’une enquête policière classique, cette dernière étant nourrie (par l’écriture et par le montage) de fausses pistes et d’indices contradictoires. Ce choix est parfaitement assumé et vise à désorienter le spectateur auquel on n’offre aucune certitude – il en va ainsi de l’idée brillante de conférer le timbre de voix du tueur à différents personnages. Pour un esprit cartésien, le film peut paraître incompréhensible à certains égards, mais la résolution de l’enquête n’est pas ce qui intéresse Friedkin. Le thème principal de Cruising est l’ambiguïté, et Al Pacino excelle dans le registre du doute qui s’installe, du mystère dans le regard, de la personnalité qui mue. Jusqu’à sombrer lui-même dans la folie meurtrière ? La magnifique avant-dernière image, un gros plan sur Pacino qui se regarde lui-même dans les yeux, le suggère subtilement. Et dire que le comédien n’était pas le premier choix de Friedkin, qui lui avait préféré un certain Richard Gere…

Synopsis : A New York, un tueur fou aligne avec sadisme les cadavres les uns après les autres. L’affaire est d’autant plus inquiétante que les victimes font partie du même milieu homosexuel sadomasochiste. Une communauté très fermée que Steve Burns, l’officier de police chargé de l’enquête, devra infiltrer pour mieux débusquer l’assassin… 

SUPPLÉMENTS

Cette édition signée ESC reprend intelligemment la version collector publiée par Warner en 2007, en lui adjoignant de nouveaux bonus, pour un résultat très complet – on peut parler d’une version « définitive ». Deux suppléments proviennent ainsi de l’édition de 2007, des documentaires détaillant la genèse et la réalisation du film, pour une durée d’une quarantaine de minutes environ. Très intéressants, ils donnent la parole à de nombreux intervenants, de Friedkin lui-même aux consultants « techniques » (souvent d’anciens policiers, qui apparaissent d’ailleurs dans de petits rôles dans le film), en passant par des comédiens. Le commentaire audio du cinéaste est, quant à lui, passionnant dans le premier tiers de l’œuvre. On y constate son investissement important dans l’écriture et la documentation, Friedkin s’étant notamment attaché à montrer fidèlement le milieu gay SM, dont on retrouve les lieux, les protagonistes… et les mœurs dans le film. L’homme est également généreux en anecdotes : des nombreuses sources d’influence du scénario qu’il signa à la controverse qui agita le tournage et la sortie du film, on apprend beaucoup de choses de sa (forte) personnalité. Le commentaire devient hélas moins intéressant par la suite, Friedkin se contentant souvent d’expliquer avec ses mots les scènes que l’on voit à l’écran…

ESC a ajouté à ces suppléments généreux deux nouveaux entretiens en français. Le premier donne la parole au critique et historien du cinéma Philippe Rouyer. Même s’il faut constater quelques redondances logiques avec les autres suppléments, le spécialiste propose une analyse très complète du film, le resituant dans son époque et soulignant parfaitement l’apport extrêmement riche de William Friedkin à une œuvre qui, lorsqu’on la réduit à l’essentiel, épouse les codes voyeuristes et provocateurs du cinéma d’exploitation. Le second entretien contextualise Cruising dans le cadre des films ayant représenté la communauté LGBT, par le truchement du journaliste et historien du cinéma Didier Roth-Bettoni. Celui-ci, qui a consacré plusieurs ouvrages au sujet, livre une analyse très intéressante, loin du simple discours politiquement correct que l’on pouvait craindre. Revoir le film aujourd’hui constitue en effet une plongée dans un microcosme du mode de vie gay qui a, pour ainsi dire, totalement disparu de l’environnement urbain.

Notons, dans cet ensemble roboratif de bonus, l’absence des trois comédiens principaux (contrairement à plusieurs seconds rôles) : Karen Allen, Paul Sorvino (décédé en avril de cette année) et, surtout, Al Pacino. Preuve que, quarante ans après sa sortie, le film n’a pas totalement perdu son odeur de soufre… Quelles que soient les réactions qu’il suscite, voici une édition tout simplement parfaite, que l’on aurait tort de bouder ! 

Suppléments de l’édition DVD/Blu-ray

  • Entretien avec Philippe Rouyer (20 min)
  • Entretien avec l’historien du cinéma Didier Roth-Bettoni (20 min)
  • L’Histoire de « Cruising – La Chasse » (21 min)
  • Exorciser « Cruising – La Chasse » (22min)
  • Commentaire audio de William Friedkin

Note concernant le film

3.5

Note concernant l’édition

5

Sport et sexualités au cœur de deux atlas aux éditions Autrement

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Le 19 octobre verra deux atlas paraître concomitamment aux éditions Autrement. Pendant que Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan font du sport un enjeu économique et diplomatique, Nadine Cattan et Stéphane Leroy s’interrogent sur la vie amoureuse, le couple et les nouvelles pratiques sexuelles à l’ère de #MeToo.

Certains événements ont cette faculté rare de surligner ce qui apparaissait jusque-là en pointillé. L’organisation des Jeux olympiques à Pékin ou de la Coupe du monde de football au Qatar ont ainsi braqué les projecteurs sur le sort des Ouïghours ou des Tibétains en Chine et sur celui des travailleurs migrants à Doha. Une donnée essentielle, abondamment commentée dans l’Atlas géopolitique du sport, s’est également rappelée à notre bon souvenir : à l’instar du tableau des médailles des JO, les événements sportifs d’ampleur mondiale offrent à ceux qui les accueillent – ou à ceux qui s’y distinguent – une formidable vitrine, propre à renforcer leur soft power. Ce n’est ainsi pas un hasard si Benito Mussolini voyait les joueurs de football comme des soldats de la cause fasciste, ou si les nazis se sont échinés à mettre en scène la ferveur nationale au moment des Jeux de Berlin en 1936. Dans un autre registre, le mouvement #MeToo est revenu comme un boomerang au visage de ceux, nombreux, qui pensaient que la réification du corps des femmes ou les violences à leur encontre n’avaient pas ou peu de prise dans les espaces public, moral et judiciaire. On sait aujourd’hui ce qu’il est advenu de certaines personnalités déchues – Harvey Weinstein ou Jeffrey Epstein – et on réinterroge, avec une attention accentuée, les phénomènes de féminicides, de viols ou de violences.

On le sait, les atlas des éditions Autrement permettent de passer en revue une thématique et de la déconstruire en une trentaine de chapitres. Le travail de pédagogie entrepris par les auteurs caractérise souvent ces publications qui, à défaut d’épuiser leurs sujets, parviennent très habilement à les contextualiser et à en faire jaillir les principaux enjeux. Les deux ouvrages qui nous intéressent ne dérogent aucunement à la règle. Lukas Aubin, directeur de recherche à l’IRIS, et Jean-Baptiste Guégan, consultant spécialiste des questions sportives, illustrent à merveille la devise de George Orwell selon laquelle le sport n’est autre qu’une guerre sans balles. Qu’il s’agisse d’investir le terrain géopolitique à une époque lointaine où Romains, Siciliens, Syriens ou Égyptiens se disputaient les Jeux d’Olympie ou de se pencher sur les groupes transnationaux modernes tels que le City Football Group ou la galaxie Red Bull, le sport a toujours été employé à des fins d’image et de puissance. La prouesse architecturale que constituait (déjà) le Colisée de Rome au Ier siècle après J.-C. (capable d’accueillir jusqu’à 50 000 spectateurs) trouve un écho contemporain et décentré dans les tentatives de récupération des valeurs du sport d’une marque de boisson énergisante usant et abusant de l’inbound marketing. De leur côté, Nadine Cattan et Stéphane Leroy posent un regard actualisé sur le mariage, la polygamie, la sexualité, la prostitution, la contraception ou l’avortement. Ils dépeignent un monde divisé, où religions, cultures et traditions marquent de leur empreinte les pratiques amoureuses et sexuelles. Il ne faut pas forcément aller loin pour s’en rendre compte. Même dans les pays occidentalisés où la polygamie a mauvaise presse, voire est prohibée, les mormons de l’Idaho, du Wyoming ou de l’Utah continuent de s’y adonner en nombre. Et les disparités régionales touchent à d’autres problématiques, dans d’autres pays. Saviez-vous par exemple que l’on rapporte en moyenne 6,1 faits de violence conjugale pour 10 000 femmes dans la Creuse, contre 50,1 en Seine-Saint-Denis ? Ou que le mariage, en chute partout en Europe, croît pourtant dans le bastion catholique que demeure l’Irlande ?

Les chiffres permettant d’objectiver certaines situations, les deux ouvrages en fourmillent. On apprend ainsi que les revenus de diffusion des Jeux olympiques n’ont cessé de croître, passant de 287 millions de dollars en 1984 à 1332 millions en 2000, puis 2868 en 2016. L’évolution des droits télévisés dans les grands championnats de football suit la même logique exponentielle, à l’exception de l’Italie au cours des dix dernières années. Et si on détache le sport de ses assises politiques ou économiques pour ne s’intéresser qu’à l’essence, c’est-à-dire l’effort, on pourra se référer aux données suivantes : la Suède et la Finlande figurent parmi les pays où sa pratique est la plus répandue dans l’Union européenne, tandis que la Bulgarie (22 %), l’Italie (40 %) ou le Portugal (36 %) apparaissent plutôt en queue de peloton. Revenons à l’Atlas mondial des sexualités. Dans certains pays africains, plus de 30 % des femmes sont mariées avant leurs 18 ans, un phénomène surtout visible en milieu rural, où les chiffres peuvent monter à plus de 65 % (notamment en Afrique de l’Ouest). Des études internationales ont par ailleurs démontré que 10 à 30 % des femmes dans 35 pays étaient victimes de violences sexuelles de la part de leur conjoint ou de leur ex-conjoint et que 10 à 27 % des femmes dans le monde faisaient état d’abus sexuels subis pendant l’enfance ou l’âge adulte. En France, presque 40 % des femmes de 18 à 69 ans sont sexuellement inactives, contre 28 % en Espagne et 46 % au Royaume-Uni. Et seuls 31 % des gens se disent très satisfaits de leur vie sexuelle.

Des grandes institutions sportives internationales cherchant à dépolitiser le sport aux équipes « nationales » des pays fantômes en passant par la valorisation de la virginité ou l’industrie pornographique et ses porosités avec la prostitution, ces deux atlas, pourtant si différents sur le fond, se rejoignent sur la forme pour évoquer leur sujet dans toute sa pluralité. Au bout de ces deux lectures, un sentiment se fait jour : et si la culture était pour l’un ce que l’économie et le soft power sont pour l’autre ? Car force est de constater, bien qu’il faille y apporter des nuances, que les prescriptions sexuelles reposent sur les croyances et coutumes au même titre que le développement du sport répond, souvent, à des motivations marchandes et géopolitiques. Ainsi, la radicalisation des positions sur l’avortement aux États-Unis ou la polygamie répondent à des grilles de lecture géosocioculturelle au même titre que les attitudes virilistes de Vladimir Poutine ou l’internationalisation de la F1 s’expliquent par des considérations d’ordre diplomatique.

Atlas géopolitique du sport, Lukas Aubin et Jean-Baptiste Guégan
Autrement, octobre 2022, 96 pages

Atlas mondial des sexualités, Nadine Cattan et Stéphane Leroy
Autrement, octobre 2022, 96 pages

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4

« La Petite Histoire des grands médicaments » : (r)évolutions médicales

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La journaliste Marie-Morgane Le Moël publie La Petite Histoire des grands médicaments aux éditions Autrement. Pénicilline, Viagra, aspirine, pilules contraceptives… Comment ont-ils vu le jour ? Qu’ont-ils impliqué ?

Après le déclenchement de la Première guerre mondiale, un problème d’approvisionnement en aspirine apparaît rapidement. Plusieurs entreprises allemandes, dont Bayer, se trouvaient jusque-là en situation de quasi-monopole sur la production de ces anti-douleurs. Plus récemment, en pleine crise de la Covid-19, quantité de produits régulièrement utilisés dans les services de réanimation ont soudainement manqué. Il faut dire que la souveraineté sanitaire de l’Europe n’a jamais semblé aussi illusoire : le vieux continent dépend en grande partie de l’Inde et de la Chine en ce qui concerne les principes actifs de ses médicaments. En ce sens, l’ouvrage de Marie-Morgane Le Moël offre une analogie douloureuse, mais édifiante, entre des situations plus proches qu’il n’y paraît.

Mais l’intérêt de La Petite Histoire des grands médicaments se situe bien évidemment ailleurs. Il s’agit pour l’auteure de porter à la connaissance de ses lecteurs les événements et cheminements scientifiques ayant présidé à la mise sur le marché de médicaments parmi les plus vendus au monde. L’aspirine voit ainsi le jour sous forme de poudre vendue dans de petits sacs en papier au début de l’année 1899. Elle n’apparaît en comprimé que plus tard, commercialisée par la société Bayer. Dépositaire d’un brevet, cette dernière occasionne – déjà – des différends relatifs à la propriété intellectuelle, puisque si elle a contribué à mettre au point une technique de production améliorée, la formule chimique sous-jacente de l’aspirine avait quant à elle été élaborée des dizaines d’années plus tôt par le chimiste français Charles Gerhardt. Des soucis de paternité qui rappellent ceux qui entourent la découverte de l’insuline, puisque les nobélisés canadiens Frederick G. Banting et John J.R. Macleod cachent, comme le note Marie-Morgane Le Moël, des laissés-pour-compte tels que Charles H. Best et John B. Collip.

Ce petit ouvrage fourmille d’anecdotes auquel tout bon lecteur saura se montrer sensible. Certaines sont passées à la postérité. On pense spontanément à la découverte accidentelle de la pénicilline par le brillant médecin écossais Alexander Fleming. D’autres demeurent plus confidentielles. C’est le cas par exemple de cette greffe de testicules de bouc pour lutter contre les troubles érectiles, de ces solutions contraceptives à base d’excréments de crocodile ou de ces comas insuliniques provoqués afin de soigner la schizophrénie, dans le cadre des cures de Sakel. Au détour des différents chapitres, Marie-Morgane Le Moël revient également sur certains enjeux contemporains : l’antibiorésistance faisant suite à la sur-prescription d’antibiotiques à large spectre ; le mouvement antivax se nourrissant de scandales tels que ceux supportés par les campagnes contre la poliomyélite (des doses contenaient le virus actif) ou le virus H1N1 (narcolepsie, cataplexie) ; la cinquième édition du DSM tendant à médicaliser tous les problèmes de la vie quotidienne ; la surconsommation de Ritaline (la pilule de l’obéissance) ; le phénotypage numérique et les applications de santé telles que Woebot, IA conseillère en santé mentale.

Dans un ouvrage documenté et accessible, Marie-Morgane Le Moël fait montre d’un vrai talent de conteuse au moment d’évoquer l’histoire de certains blockbusters médicamenteux. Nuancée dans ses analyses – elle n’omet pas les échecs du marché actuel du médicament, auxquels Gaëlle Krikorian vient de consacrer un essai –, elle vise avant tout à explorer la manière dont sont nées certaines des solutions chimiques qui ont révolutionné le domaine de la santé. Ces histoires, largement masculines, supportent leur lot de faits grotesques, inattendus ou avant-gardistes. Le mérite en revient à l’auteure d’avoir pu les condenser de belle façon.

La Petite Histoire des grands médicaments, Marie-Morgane Le Moël
Autrement, octobre 2022, 160 pages

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3.5

« Détenus 161 et 325 à Guantanamo » : les prisons de la honte

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Dans la collection « Encrages » des éditions Delcourt paraît la suite du diptyque Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden, intitulée « Détenus 161 et 325 à Guantanamo ». En donnant la parole à Mourad et Nizar, deux jeunes des Minguettes (Vénissieux, banlieue lyonnaise) partis en Afghanistan, Jérémie Dres entend raconter les dessous des prisons américaines extrajudiciaires, où privations et tortures étaient monnaie courante. L’auteur et dessinateur français recueille aussi les témoignages, précieux, de Dominique de Villepin, ex-ministre des Affaires étrangères, et de l’ancien député-maire de Vénissieux, André Gérin.

« Détenus 161 et 325 à Guantanamo » peut être appréhendé comme un reportage dessiné, émaillé d’entretiens de première main, d’archives (par exemple de journaux télévisés) et de scènes reconstituées. L’auteur et dessinateur Jérémie Dres y initie un dialogue bienveillant, et édifiant, avec deux jeunes Français musulmans partis, sans même s’en rendre compte, faire le djihad en Afghanistan. Ce second tome du Jour où j’ai rencontré Ben Laden dévoile plus spécifiquement les conditions de détention épouvantables en vigueur dans les prisons de Kandahar et de Guantanamo. Humiliés au point de devoir déféquer dans des seaux et de s’exposer nus aux regards inquisiteurs, soumis à des traitements inhumains comprenant privations, insultes et violences, pris pour cibles à travers leur famille ou leur religion, les personnes détenues arbitrairement dans ces prisons extrajudiciaires américaines font en sus l’objet d’interrogatoires tout sauf pertinents, comme le raconte très bien un ancien interrogateur du FBI.

C’est d’ailleurs là l’un des points essentiels de l’album. La torture, les mauvais traitements, les confessions obtenues par la force ne mènent qu’à deux choses : des allégations mensongères, mettant les enquêteurs sur de fausses pistes, et un esprit de corps débouchant sur des grèves de la faim, des attitudes contestataires et une incommunicabilité ne faisant que s’accentuer. Jérémie Dres portraiture les cages exiguës, les isolements altérant les sens, les multiples vexations et violences subies, la nourriture transbahutée dans des seaux rebutants ou ce coran blasphémé, assimilé par les gardiens à Mein Kampf. Il apporte toutefois une nuance : la rotation des gardes pouvait vous faire passer, à Guantanamo, d’un tortionnaire à un samaritain. Derrière l’uniforme, par-delà la fonction, vous pouvez tout aussi bien trouver celui qui vous invective ou vous meurtrit que celui qui fait preuve de sollicitude et de générosité.

Contacté par téléphone, Dominique de Villepin explique en quoi la justice expéditive américaine ne pouvait décemment s’appliquer à des ressortissants français sans mettre à mal les principes démocratiques les plus élémentaires. L’ancien député-maire de Vénissieux André Gérin (PC) raconte quant à lui son obstination à ramener ces jeunes dévoyés dans leur ville et à détricoter les réseaux qui s’en servent comme chair à canon, en les envoyant combattre – et souvent mourir – à des milliers de kilomètres de chez eux, sous des prétextes fallacieux. Personne ne sort grandit de ces témoignages : ni ces apprentis djihadistes ignorant tout de l’islam, ni ces États-Unis faisant leur deuil des règlements internationaux, ni ces interrogateurs incapables de se concerter ou de recouper leurs informations, ni ces agences gouvernementales occidentales, américaines ou non, compromises à force de tordre ou contourner les règles. Si « Détenus 161 et 325 à Guantanamo » est une lecture nécessaire, elle se veut aussi glaçante et désillusionnée. Seule lueur d’espoir : les leçons tirées de ces mésaventures, dispensées devant des auditoires souvent fascinés, voire abasourdis. Pour que l’information circule, les esprits se forment et les mêmes erreurs ne se répètent pas continuellement.

Le Jour où j’ai rencontré Ben Laden : Détenus 161 et 325 à Guantanamo, Jérémie Dres
Delcourt, octobre 2022, 232 pages

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3.5

« Bunker » : jeunesse, transition et identité

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Camille Poulie publie Bunker aux éditions Dupuis, dans la collection « Les Ondes Marcinelle ». En transition vers l’âge adulte, en quête d’identité sexuelle, en crise d’orgueil, ses personnages adolescents, tout en fêlures, se retrouvent le temps d’un été qui va les redéfinir touche par touche.

L’authenticité qui se dégage du long métrage Entre les murs, Palme d’or au festival de Cannes 2008, a partie liée avec le langage sociolectique, brut et spontané employé par ses jeunes protagonistes, des collégiens du 20e arrondissement de Paris, pour la plupart issus de l’immigration. Le champ lexical argotique et ordurier de Jessica et ses acolytes dans Bunker participe du même effet : Camille Poulie fixe par son truchement une génération, des conditions sociales et une transition douloureuse vers l’âge adulte et la maturité sexuelle censée en découler. Personnage principal, Jessica n’est autre qu’un garçon manqué indissociable de ses cheveux courts, son survêtement de sport et ses postures viriles, caractérisées par une silhouette carrée et massive. Elle se comporte comme une petite frappe, s’échine à dissimuler ses seins et entretient des rapports de force avec les garçons qu’elle fréquente.

Ces derniers expriment eux aussi, à leur façon, un certain mal-être. Antoine se montre complexé par la taille de son sexe et mû par un sentiment d’impuissance. Blessé dans son orgueil, il n’hésite pas à se retourner contre Jessica et à colporter à son sujet toutes sortes de rumeurs, parfois infondées. Avec ses attitudes de pervers narcissique, il cherche à se faire valoir en altérant l’image des autres. Bozo est peut-être plus pathétique encore, puisqu’il en est le souffre-douleur plus ou moins consentant. Incapable de tenir tête aux autres, il adopte une attitude passive et grégaire. Autour d’eux gravitent des personnages secondaires essentiellement fonctionnels, de l’adolescente aux mœurs légères taillant des pipes dans un bunker abandonné aux cailleras du coin, coutumières des tocades et rodomontades. Les insultes fusent, les réflexions demeurent primaires, tout dans Bunker est épais, trivial et en pointillé. Il est d’ailleurs à noter que les propositions graphiques de Camille Poulie, singulières, en noir et blanc et abruptes, concordent parfaitement avec l’esprit de l’album. À cet égard, l’osmose est totale.

Si les relations entre les uns et les autres s’avèrent tellement accidentées et conflictuelles, c’est avant tout parce que chaque personnage cherche sa place dans un gigantesque enfer sartrien. Se déroulant sous la présidence de Jacques Chirac, Bunker est une fresque adolescente sans complaisance ni enjolivement, amarrée à des jeunes gens issus de conditions modestes, et en pleine crise identitaire. Accusations archétypales de lesbianisme (surlignées par les « bulles » noires qui investissent les vignettes), interdits bravés (sexe, cigarettes, etc.), cristallisation des rapports de domination, effeuillage social et culturel : Camille Poulie fait montre d’une grande pertinence dans les portraits qu’elle dresse, tous fondus dans un univers désenchanté, pour ne pas dire poisseux. Il y a là un peu de Charles Burns et de David Small. Et beaucoup de savoir-faire.

Bunker, Camille Poulie
Dupuis, octobre 2022, 144 pages

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3.5

« Proies et prédateurs » : dévorer la Terre

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Les Futurs de Liu Cixin accueillent un sixième tome intitulé « Proies et prédateurs » aux éditions Delcourt. Jean-David Morvan et Yang Weilin y dépeignent un monde au bord de l’apocalypse, menacé par des extraterrestres cherchant à puiser sur Terre de quoi satisfaire leurs appétits. Et si nous n’étions plus qu’une ressource en sommeil, similaire à celles que nous exploitons au quotidien, parfois éhontément ?

Sans en dévoiler tous les tenants et aboutissants, on peut avancer que « Proies et prédateurs » repose un cycle ininterrompu de prédations. À l’heure où les rapports climatiques et environnementaux alarmants s’accumulent, cette adaptation de Liu Cixin questionne à nouveau notre (in)capacité à vivre en harmonie avec la nature et à préserver l’équilibre d’une planète dont nous exploitons de manière non durable des ressources qui ont mis des siècles à se former. Il se trouve que cette réflexion traverse dans l’album plusieurs temporalités et circule sans heurts d’une civilisation à l’autre, les auteurs s’employant à diaboliser certains comportements pour ensuite nous révéler, de manière subtile, en quoi nous tendons à les reproduire nous-mêmes. Ce n’est pas un hasard si Cristal, l’entité ayant parcouru l’univers pour prévenir l’humanité du danger qu’elle encourt, finit lasse et résignée par l’attitude irresponsable des hommes.

Le pitch paraît presque trop simple : un émissaire informe l’ONU qu’un vaisseau spatial gigantesque, baptisé le Dévoreur, s’approche de la Terre en vue d’en absorber toutes les ressources. Partant, nos représentants vont dialoguer avec les envahisseurs, sortes de dinosaures anthropomorphiques, et chercher à déjouer leurs plans. La menace est sérieuse, et définitive : les hommes pourraient à terme être cultivés afin que les extraterrestres puissent en consommer la viande, tandis que la planète bleue serait ponctionnée par ce qui ressemble à un réseau tentaculaire de trompes aspirantes. Les parallèles avec l’exploitation irraisonnée des ressources naturelles sont limpides, mais l’histoire se tapisse de bonds temporels et se densifie dès lors que les agissements des uns et des autres se voient mis en miroir.

Pertinent sur le fond, soigné sur la forme, « Proies et prédateurs » se replie par moments sur un antagonisme central, qui oppose un soldat à la longévité artificiellement étendue et un émissaire extraterrestre ravi d’échanger (enfin) avec quelqu’un qui a du répondant. L’oppresseur est aveuglé par son orgueil, l’oppressé plus retors et résilient qu’il n’y paraît. Mais de cette lutte feutrée puis frontale, c’est un vainqueur inattendu qui va émerger. Et là aussi, dans un final assez poétique et faisant sens, la dimension écologique du récit apparaît réaffirmée. Du reste, on se réjouira de l’inventivité de l’histoire, de la caractérisation, par analogies, de nos pires instincts et de ces visions cauchemardesques d’une planète autrefois idyllique et désormais victime de ses déséquilibres et de son anémie « anthropocénique ».

Les Futurs de Liu Cixin : Proies et prédateurs, Jean-David Morvan et Yang Weilin
Delcourt, octobre 2022, 108 pages

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3.5