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« La Vie secrète des gènes » : l’inné, l’acquis et le codé

La biologiste Évelyne Heyer publie aux éditions Flammarion La Vie secrète des gènes, qui complète utilement, par le truchement de courts chapitres thématiques, l’excellent ouvrage de vulgarisation L’Odyssée des gènes, paru en juillet 2020. Pour ce faire, ce nouvel essai compile une trentaine de sujets développés à l’antenne de La Tête au carré, sur France Inter.

Quand elle évoque l’ADN, Évelyne Heyer l’appréhende comme une machine sophistiquée, permettant de remonter le temps et d’en apprendre davantage sur nos ancêtres, dont nous avons en héritage une mosaïque complexe de fragments génétiques. La Vie secrète des gènes s’inscrit pleinement dans cette démarche, mais en déborde occasionnellement le cadre pour porter plus loin ses réflexions, qui transcendent alors les disciplines et embrassent l’anthropologie, la sociologie, la démographie ou encore l’archéologie. C’est ainsi, par exemple, que la biologiste lie la survie des femmes après la ménopause – contrairement aux autres espèces – à l’importance que tiennent les grands-mères dans l’éducation de leurs petits-enfants. Ou qu’elle explique la sociabilité des hommes par une succession d’événements : la bipédie entraîna un sous-dimensionnement du bassin des femmes, qui engendra ensuite la mise au monde de bébés au cerveau encore immature, nécessitant alors la prise en charge collégiale, en famille et plus largement en communauté, d’enfants dépendants des adultes. Ce paradoxe obstétrical a grandement influencé les interactions au sein du groupe et le cerveau des nouveau-nés ne cesse de se développer, au cours des premières années, à la faveur d’échanges abondants et continuels. Une autre preuve de coopération humaine se trouve dans les restes d’animaux chassés et découpés en groupe, retrouvés sur des sites archéologiques. Évelyne Heyer indique par ailleurs les trois éléments qui ont toujours présidé à cette organisation des sociétés : réciprocité, comportement visant à préserver sa réputation et régulation des abus.

Organisé en courts chapitres thématiques, La Vie secrète des gènes nous apprend que chacun d’entre nous ayant un ancêtre hors d’Afrique doit environ 2 % de son génome à l’homme de Néandertal, qui a affecté notre phénotype et donc les traits observables de notre corps. Plus loin, il revient sur l’organisation en branches de l’humanité et rappelle qu’il y a 60 000 ans, nous étions pas moins de cinq espèces humaines à cohabiter, dont les « hobbits » d’Indonésie, dont la taille était alors comprise entre 1 et 1,10 mètre. L’ADN a par ailleurs permis de revoir l’opinion majoritaire sur le rôle des femmes dans la préhistoire. Citons cet exemple : il y a 8000 ans, dans les Amériques, les prétendus chasseurs étaient en réalité pour partie des femmes, qui composaient jusqu’à 40 % des individus. C’est aussi par l’analyse génomique que l’on peut suivre la série de mutations génétiques ayant permis la consommation croissante de viande grasse, la production d’enzymes permettant sa digestion et même la possibilité nouvelle, pour les nouveau-nés, d’absorber plus facilement la vitamine D du lait maternel, chacun de ces points ayant son importance alors même que l’homo sapiens a quitté les milieux tropicaux et rejoint des contrées où l’ensoleillement faisait défaut.

L’Odyssée des gènes ne disait pas autre chose : notre culture se condense dans notre ADN. Qu’il s’agisse des Inuits du grand Nord, des populations digérant le lait et plus précisément le lactose (une anomalie à l’échelle de la planète) ou simplement de la taille des individus (liée au climat ou aux préférences sexuelles), des pans entiers de l’humanité s’objective à travers notre génome. Ce dernier nous confère d’ailleurs à tous des parentés lointaines, constitue un grand livre d’histoire médicale (l’exemple de la tuberculose et du gène TYK2 est cité dans l’ouvrage) et se révèle bien plus complexe encore qu’il n’y paraît (notamment au regard de l’ADN non codant ou des fonctionnements en réseaux). Dans sa dernière partie, La Vie secrète des gènes revient sur trois thèmes passionnants : l’intelligence, la communication verbale de nos ancêtres et la race. Évelyne Heyer annonce une héritabilité du QI de l’ordre de 17 % à peine et explique que la plasticité neuronale érige l’environnement dans lequel les individus grandissent en facteur déterminant. Le niveau scolaire des parents conditionne ainsi bien plus l’avenir de leurs enfants que l’ADN qu’ils leur lèguent. Plus loin, elle questionne les aptitudes verbales de Néandertal, qui émettait a minima des sons, et porte un énième clou au cercueil des théories raciales, puisque la génétique réfute la notion de race en vertu de ce simple constat : nous sommes tous identiques à 99,9% et les gènes responsables du teint de la peau ne disent absolument rien du comportement, de l’intelligence ou de la résistance aux maladies.

La Vie secrète des gènes, Evelyne Heyer
Flammarion, octobre 2022, 240 pages

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Zoom sur « La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain »

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La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain, d’Olivier Bossard et Maud Rivière, paraît aux éditions Delcourt, dans la collection « Octopus ». L’album se propose de démystifier cette crypto-monnaie numérique, dont la valeur fluctuante a atteint des sommets vertigineux et régulièrement fait les gros titres des journaux.

Après la crise financière de 2008, un individu caché sous le pseudonyme de Satoshi Nakamoto veut s’affranchir du contrôle des Banques centrales. Il invente un système de monnaie numérique peer-to-peer, indépendant, sécurisé et transparent, basé sur la blockchain. Une monnaie qui doit être minée, avec une difficulté ajustée en permanence, de manière à générer les nouveaux blocs selon le rythme le plus approprié. Adoubé au Japon, interdit en Chine, vu avec circonspection en Corée du Sud, reconnu comme une matière première aux États-Unis mais comme une monnaie privée en Allemagne, le bitcoin divise des gouvernements encore en tâtonnements.

Comment fonctionne au juste une monnaie numérique indépendante des banques ? Dématérialisée mais garantie par la signature numérique dont elle est porteuse, elle se transfère entre deux adresses bitcoins à la manière d’un transfert bancaire classique. Son instabilité peut cependant occasionner des situations cocasses : qui n’a ainsi pas entendu parler de ces deux pizzas achetées au début du bitcoin pour l’équivalent, actuellement, de plus de 100 millions de dollars ? Les coûts de transaction s’avèrent quant à eux de moins en moins avantageux pour les paiements nationaux. Ainsi, de fil en aiguille, par le biais de courts chapitres thématiques, La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain vulgarise la technologie blockchain et les crypto-monnaies.

« Les mineurs sont les comptables et la blockchain constitue le grand registre de comptes. » La formule est jolie, mais mérite d’être étayée. Olivier Bossard et Maud Rivière s’y emploient tout au long des presque 130 pages de leur album. Ils reviennent sur des spécificités organisationnelles ou techniques telles que les fermes de minage, le hachage, la cryptographie asymétrique, la non-réplicabilité ou l’horodatage, mais se penchent également sur les investissements induits par les crypto-monnaies. Sous-tendant nombre de produits financiers, s’échangeant sur des plateformes dédiées, les bitcoins et leurs dérivés ont suscité l’intérêt croissant des investisseurs, au point de se voir qualifiés d’« or numérique ». Cette matière complexe est ainsi progressivement rendue accessible grâce au travail de pédagogie entrepris par les auteurs. En cela, ils s’inscrivent fidèlement dans les intentions affichées depuis sa création par la collection « Octopus ».

La Grande Aventure du bitcoin et de la blockchain, Olivier Bossard et Maud Rivière
Delcourt/Octopus, octobre 2022, 128 pages

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« Cultes ! » présente « 100 lieux mythiques de séries »

Les éditions Fantrippers publient dans leur série « Cultes ! » un beau-livre prenant pour objet les lieux mythiques des séries télévisées. Une opération similaire à celle réalisée pour le cinéma ou la littérature, qui jette une lumière profuse sur ces personnages qui ne disent pas leur nom : Fox River (Prison Break), Wisteria Lane (Desperate Housewives), le McLaren’s (How I Met Your Mother), Baltimore (The Wire), la maison des Fisher (Six Feet Under) ou encore le Cheesecake Factory (The Big Bang Theory).

Certaines séries télévisées sont à ce point liées à leur cadre qu’il serait incongru d’effeuiller leurs personnages sans analyser au préalable l’espace qu’ils investissent. C’est le cas, bien entendu, de Fox River, dont les plans sont tatoués sur le corps de Michael Scofield et dont les murs constituent un horizon clos dont il s’agit à tout prix de s’extraire. La prison désaffectée de Joliet confère une authenticité précieuse au show de Paul Scheuring mais a également occasionné quelques écueils pratiques : une exiguïté rendant difficile l’installation et le déplacement du matériel de tournage, une chaleur parfois accablante, des lieux chargés d’histoire intimidant certains membres de l’équipe… La rue fictive de Wisteria Lane, sise dans la banlieue cossue d’une ville baptisée Fairview, constitue un autre cas d’école : les personnages de Desperate Housewives y mènent leur vie, y élèvent leurs enfants, y trouvent l’amour… Un cadre en apparence idyllique, porteur de contrastes qui rendent les intrigues imaginées par Marc Cherry d’autant plus grinçantes. Un grand absent était pourtant tout désigné pour figurer dans l’ouvrage : Oz et sa Cité d’Émeraude ne mettaient pas seulement en images les principes de surveillance panoptique du philosophe Michel Foucault, puisque le quartier pénitentiaire expérimental placé au frontispice de l’intrigue y conditionne implacablement la vie des détenus, tout en témoignant des aspirations du directeur de projet mais aussi de leurs limites dans un environnement gangréné par une nature humaine dévoyée.

Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries n’évoque pas seulement ces espaces emblématiques de la culture populaire à l’aune de leur dimension fictionnelle. Les auteurs s’y penchent aussi sur l’histoire, bien réelle, des bâtiments ayant abrité les tournages. C’est la maison des White (Breaking Bad) désormais protégée par une imposante barrière pour éviter que des aficionados n’y expédient une pizza sur le toit, conformément à l’intrigue de la série. C’est un Cheesecake Factory cité – et reconfiguré – dans The Big Bang Theory, sans que cela fasse l’objet d’un quelconque accord de placement. La maison des Banks, dans Le Prince de Bel-Air, ou celles des Soprano et de Malcolm font elles aussi l’objet d’une entrée spécifique, tant pour ce qu’elles révèlent de leurs personnages que pour leur histoire propre. À ces descriptions bidimensionnelles s’ajoutent des anecdotes en cascade. Saviez-vous que David Schwimmer a poussé la porte du restaurant Little Owl dans Greenwich Village sans même se rendre compte qu’il pénétrait dans l’immeuble censé abriter l’intrigue de Friends ? Ou que Matt LeBlanc aurait pu interpréter le rôle de Phil Dunphy dans Modern Family ? Que Sons of Anarchy a été lancée le lendemain de la diffusion du dernier épisode de The Shield (autre absence notable) et qu’elle se base notamment sur les confessions que Kurt Sutter a lui-même tirées auprès de véritables bikers ?

Beau-livre généreux en illustrations, Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries traverse les époques (21 Jump Street y côtoie La Case De Papel) et les réseaux (Netflix, AMC, HBO, Showtime, Fox…). Vous y prendrez connaissance de l’impressionnante filmographie du bâtiment abritant l’entreprise Dunder Mifflin (The Office), du véritable restaurant dans lequel se rendent Jerry Seinfeld et ses amis, du premier manoir Wayne ou de la célébrité soudaine d’un restaurant Twisters, porté à l’écran dans Breaking Bad et Better Call Saul. Le traitement systématique de ces « lieux mythiques » par double-page ainsi que la place significative dévolue aux images restreignent fortement le développement des textes. Il ne faut donc pas attendre de Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries des analyses étayées ou évolutives (saison par saison). L’intérêt de l’album réside ailleurs : dans la mise en exergue ludique d’espaces parfois anodins, réels ou appartenant à des studios, désormais investis par la culture populaire.

Cultes ! : 100 lieux mythiques de séries, ouvrage collectif
Fantrippers, octobre 2022, 224 pages

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« En lutte ! » et en chansons

Les éditions du Détour publient En lutte !. Vingt-quatre chants engagés et/ou révolutionnaires y sont présentés, contextualisés et problématisés. De la « Marseillaise » à Public Enemy en passant par « Bella Ciao », les auteurs, par ailleurs animateurs du site L’Histgeobox, reviennent ainsi, le temps de quelques pages, sur plusieurs textes séminaux. L’illustratrice Agata Frydrych agrémente quant à elle la lecture avec quinze dessins inspirés.

Par sa choralité, son caractère fédérateur et l’entrain ou la communion qu’il dégage, le chant a souvent occupé une place de choix dans la célébration, la festivité ou la contestation. L’histoire du blues a ainsi partie liée avec les esclaves noirs exploités dans les plantations américaines, tandis que celle du rap a émergé dans les ghettos new-yorkais et californiens, notamment suite à l’avènement des samplers. En lutte !, carnet de chants propose à cet égard deux analyses passionnantes, portant respectivement sur « Go down Moses » et « Fight the power ». Le premier puise dans les paroles et thèmes bibliques de quoi verbaliser les conditions de vie des populations noires mises en servitude. Basé sur le livre de l’Exode, « Go down Moses » reprend à son compte le récit des Égyptiens affligés par les malheurs en raison de leur refus d’obéir à Dieu. C’est une allusion directe aux Blancs menacés de punition divine à la suite de l’esclavage. Un chant qui sera repris par les chorales de gospel mais aussi par le grand Louis Amstrong. Des décennies plus tard, « Fight the power » inscrit Public Enemy au frontispice de la contestation afro-américaine. Le groupe de rap de Long Island se mue en une sorte de CNN des quartiers défavorisés. Négritude, libéralisme, racisme institutionnel, abus immobiliers : tout passe à la moulinette des rimes saccadées et des basses frétillantes, augmentées par les extraits sonores des discours de militants des droits civiques.

« La Marseillaise », qui se verra détournée par Serge Gainsbourg, tient lieu de chant révolutionnaire derrière lequel la France se soude occasionnellement. « L’Internationale » représente l’engagement du peuple, des déshérités, des ouvriers. Elle élargit peu à peu son audience au début du XXe siècle, avant de devenir l’hymne de la Russie soviétique. Sonnant comme une sommation, elle appelle les prolétaires à l’union et la mobilisation. « Bella Ciao » est un autre chant de lutte incontournable qui, malgré ses origines difficiles à déterminer, est rapidement élevé au rang de symbole de la résistance antifasciste. Plus tard, cette chanson se voit expurgée de sa dimension politique, récupérée à des fins marketing et même remise au goût du jour par Netflix. Sa mélodie, l’accent tonique italien, sa simplicité, ses paroles émouvantes expliquent son succès planétaire, des séries télévisées aux révolutions arabes en passant par les Gilets jaunes ou maître Gims. Les auteurs se penchent également sur « Saluez, riches heureux », qui occupe une place particulière dans l’histoire de la Bretagne et de ses sardinières, « Debout les femmes », qui devient l’hymne du Mouvement de Libération des Femmes (MLF), ou encore « Nabucco », de Verdi. À chaque fois, l’occasion est saisie de se replonger dans le contexte historique, d’identifier ce qui a permis la popularité et l’adoption commune de ces chants, de raconter par leur biais des moments de lutte sociale et politique.

Bien qu’incomplet et forcément subjectif, En lutte !, carnet de chants n’en demeure pas moins une lecture passionnante, reliant à sa façon l’art (oral, choral, musical) à l’engagement politique. Plus proche de nous, il met en exergue Keny Arkana et ses paroles tranchées, anti-mondialistes, proches des indigents et des marginaux. Les auteurs auraient pu tout aussi bien se tourner vers NTM, Mysa ou IAM (parmi tant d’autres), mais l’essentiel est évidemment ailleurs : inscrire des courants musicaux modernes dans une longue tradition où chansons et militantisme/contestation n’ont jamais cessé de prendre langue.

En lutte !, carnet de chants, ouvrage collectif
Édition du Détour, septembre 2022, 224 pages

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En bref : Le Best of des découvertes scientifiques les plus loufoques, Super Dickie, Typhon, Hanami et Le Chant du temps inversé

Retour sur quelques nouveautés de ces mois de septembre et octobre 2022. Au programme : Le Best of des découvertes scientifiques les plus loufoques, Super Dickie, Typhon, Hanami et Le Chant du temps inversé.

Le Best of des découvertes scientifiques les plus loufoques. Dans une sélection de dix découvertes loufoques ou étranges, dans laquelle on aurait probablement pu retrouver l’asepsie d’Ignaz Semmelweis, le Téflon de Roy Plunkett ou le Viagra de Pfizer, les scientifiques Aleksandra Kroh et Madeleine Veyssié présentent de manière légère et succincte dix événements au cours desquels la recherche a provoqué la stupéfaction, et parfois le scepticisme. L’homéopathie de Jacques Benveniste, soutenue par le journal Le Monde mais traitée avec mépris par Nature, provoque la gêne de l’Inserm : aucune étude sérieuse ne viendra jamais étayer la prétendue mémoire de l’eau qui la sous-tend. Pourtant, un peu plus loin dans l’opuscule, on apprend que Dan Ariely a prouvé que plus un placebo est cher, plus son effet est visible sur ceux qui s’y exposent. Faut-il dès lors faire fi de la psychologie au point de se priver des potentiels bienfaits des granules ? Plus étonnant peut-être est cet intérêt du grand Richard Feynman pour les spaghettis et leur propension à se briser en plus de deux morceaux. Les auteurs en profitent pour revenir sur les travaux de Basile Audoly et Sébastien Neukirch, qui expliquent que c’est par la propagation d’ondes et la fragilisation de la structure que les tiges se fracturent à différents endroits. Le toucher thérapeutique, les enlèvements extraterrestres, la beauté artistique atténuant la douleur, l’élasticité de la mort quand il s’agit d’échapper à l’impôt figurent également en bonne place dans ce best of, qui risque par ailleurs de surprendre plus d’un directeur des ressources humaines. En effet, une entrée est consacrée à Alessandro Pluchino, Andrea Rapisarda et Cesare Garofalo. Leur postulat audacieux ? Avoir prouvé, à l’aide de modèles mathématiques, que des promotions purement hasardeuses seraient plus avantageuses pour une entreprise que si elles se basaient sur l’expérience, les compétences ou l’assiduité. Une conclusion pour le moins inattendue, et qui sied parfaitement à ce petit ouvrage aussi enrichissant que divertissant.

Le Best of des découvertes scientifiques les plus loufoques, Aleksandra Kroh et Madeleine Veyssié
Flammarion/Librio, septembre 2022, 112 pages

Super Dickie. La double page 24-25 est édifiante quant à la teneur du nouvel album de Dickie : Pieter De Poortere y met en scène rien de moins que Tintin, le Marsupilami, Boule et Bill, Astérix, Lucky Luke, Corto Maltese, Spirou, Hellboy, Mickey Mouse, Superman, Gaston Lagaffe ou encore Titeuf dans un maelstrom de références. Il faut dire que dans Super Dickie, le personnage débonnaire, bon enfant et taciturne va endosser tous les costumes et traverser tous les univers, de Marvel (Thor, Iron Man, Spider-Man, Hulk…) à DC (Batman) en passant par la culture populaire cinématographique, musicale ou littéraire (Madonna, Harry Potter, Tarzan, King Kong, Queen, Sherlock Holmes, Freddy Krueger, Indiana Jones, L’Agence tous risques, Game of Thrones…) et les grandes figures historiques (Gandhi, Nelson Mandela, Martin Luther King…). Le plus souvent en douze cases muettes, parfois moins, caractérisées par un trait rond et avenant, Dickie va pousser le sens de l’absurde à son paroxysme, exploiter à foison le comique de situation et de caractère, le tout en faisant preuve d’une inventivité permanente. Jugez plutôt : c’est un vendeur de costumes cherchant à irriter Bruce Banner de manière à lui vendre toujours plus de vêtements, un King Kong kidnappant une danseuse à seule fin de manger les bananes qui lui servent de cache-sexe, un Harry Potter victime de mouches écrasées en jouant au Quidditch ou encore un Luke Skywalker exploitant R2D2 et C3PO en tant que vulgaires robots ménagers. Irrévérencieux, serti de références, toujours aussi malin et efficace, Super Dickie se lit d’une traite, avec plaisir et dérision.

Super Dickie, Pieter De Poortere
Glénat, septembre 2022, 56 pages

Typhon. Le calme olympien est-il possible, ou même souhaitable ? Cette question moins évidente qu’il n’y paraît sous-tend la réflexion du philosophe et homme politique Luc Ferry, dans un passionnant dossier glissé à la fin de Typhon. Il faut dire que la mythologie grecque ne ménage pas vraiment les Dieux. Venant péniblement à bout des Géants après avoir affronté les Titans, voilà Zeus et ses acolytes confrontés à Typhon, le fils monstrueux de Gaia, prêt à fondre sur le mont Olympe pour y semer le chaos. Le dessinateur italien Federico Santagati, déjà croisé chez Marvel (Les Gardiens de la Galaxie), déploie alors des trésors d’imagination pour portraiturer une créature spectaculaire et le marasme qu’elle occasionne sur Terre et au-delà. Tandis que les Dieux fuient la menace, c’est Cadmos, le courageux (et intéressé) souverain de Thèbes, qui vient en aide à Zeus. En retour, ce dernier lui promet la main de la sculpturale Harmonie, ainsi que la présence des hôtes de l’Olympe à leur mariage. Typhon ne se contente pas d’adapter en bande dessinée les grandes lignes d’un récit de la mythologie grecque : Luc Ferry, Didier Poli, Clotilde Bruneau et Federico Santagati lui confèrent un souffle et des dessins (couleurs, lumière, agencement) dignes d’une épopée grandiose aux enjeux d’ampleur existentielle.

Typhon, Luc Ferry, Didier Poli, Clotilde Bruneau et Federico Santagati
Glénat, septembre 2022, 56 pages

Hanami. Un carnet de voyage en bande dessinée. Un couple de jeunes Espagnols découvrant Tokyo et ses environs, le Japon, son folklore, ses us et coutumes. En publiant Hanami, de la scénariste et dessinatrice d’origine argentine Julia Cejas, les éditions La Boîte à bulles proposent rien de moins que le récit, découpé en saynètes, d’un dépaysement. Un voyage dans les contrées nippones, à travers lequel le lecteur peut s’initier aux fêtes locales – dont le hanami du titre, célébrant les cerisiers en fleur –, mais aussi aux yokai, ces étranges esprits démoniaques, ou aux undokai, des épreuves sportives scolaires. Amusant de par les contrastes culturels mis en saillie – et parfois générateurs de malaise –, passionné par son objet, cet album restitue l’expérience de l’auteure au Japon, où elle a étudié et a dû composer avec un environnement nouveau et méconnu. Ce dernier s’appréhende essentiellement à la faveur des choses les plus anodines : des étiquettes incompréhensibles dans les supermarchés, des toilettes hyper-sophistiquées, le tabou consistant à se moucher en public, le port généralisé du masque (même en période pré-Covid), une gestion des déchets kafkaïenne, des programmes télévisés saugrenus, des bicyclettes abandonnées à la vue de tous sans la moindre protection antivol… Doté d’un code chromatique faisant la part belle au bleu, blanc et rouge, comportant toutes sortes de références à la culture japonaise – le jet d’eau d’un WC se pare ainsi des atours de La Grande Vague de Kanagawa –, Hanami est tout à la fois : une déclaration d’amour au Japon, le choc de deux civilisations, un récit initiatique… De quoi s’évader de manière ludique et en poésie.

Hanami, Julia Cejas
La Boîte à bulles, octobre 2022, 144 pages

Le Chant du temps inversé. Il a quinze ans, elle en a dix-huit. Il est cultivé et introverti, elle est tournée vers les autres mais peine toutefois à trouver sa place dans une famille amputée et dysfonctionnelle. Lui, c’est Paul, amateur de culture nippone, fidèle et discret client d’une boutique geek. Et pas n’importe quelle échoppe, puisqu’elle, Pandora, y travaille, assistant ainsi son oncle, propriétaire des lieux et tuteur de fait, bien que peu regardant sur ses actes – elle fume de l’herbe – ou ses fréquentations – elle voit qui elle veut quand elle le veut. Paul et Pandora se cherchent. Il a encore tout à apprendre de la vie, elle est déjà pleine de fêlures. Ils vont s’éveiller l’un à l’autre et nouer une relation complexe, ambivalente, bravant peu à peu les interdits – Pandora est en couple –, mais sans jamais l’avouer, la plupart du temps sous forme de jeu. Auteur et dessinateur, Galaad façonne un one-shot plein de sensibilité, en noir et blanc, partagé de manière quasi équivalente entre légèreté et gravité. Les références y sont nombreuses – de Miyazaki à Pokémon en passant par Star Wars ou Dragon Ball Z –, les adultes brillent par leur absence (parfois écrasante) et les deux principaux protagonistes se caractérisent par une justesse émotionnelle confondante. Quelque part, Pandora initie Paul autant que ce dernier la réconforte. Ils se trouvent au bon moment, le temps d’une découverte salutaire, bien que probablement sans avenir. Le Chant du temps inversé est typiquement le genre d’œuvre qui possède l’ampleur que le lecteur saura lui donner : certains n’y verront certainement qu’une bagatelle adolescente, d’autres des reliefs psychologiques et initiatiques vertigineux.

Le Chant du temps inversé, Galaad
Dupuis, octobre 2022, 216 pages

Redécouvrir La Baie Sanglante

Pourquoi (re)découvrir un film à l’air aussi désuet ? Méthodique, sans concession et conduit avec une précision au scalpel, La Baie sanglante est un chef-d’œuvre du cinéma en général et non seulement de genre car il parvient à le transcender ; le meurtre, le fun et le gore s’effacent lentement au profit d’un lyrisme macabre dont on a du mal, des jours après, à percer le mystère.

A l’image des gialli d’Argento les plus profonds, des contes gothiques de Lucio Fulci les plus abjects, dont aucun pourtant ne ressemble à La Baie sanglante, le spectateur, pour peu qu’il puisse se laisser charmer, comprend qu’il est en présence de bien plus qu’un film d’épouvante. A l’heure où les superproductions rivalisent de moyens pour repousser un spectacle plat qui tourne vite à la rengaine numérique, redécouvrir Mario Bava permet de mettre le doigt sur ce qui fait d’un film d’horreur une pépite aussi effroyable qu’intelligente.

La comtesse Federica Donati, habite dans une baie immaculée dont elle est la propriétaire. Un soir, elle est assassinée par son ex-mari, le comte Filippo Donati. Peu de temps après, le comte est lui-même poignardé et son corps dissimulé dans la baie. L’architecte Franco Ventura, assisté de sa maîtresse Laura, veut transformer le manoir des Donati en un lieu touristique et semble donc motivé par le profit. Peu de temps après, quatre jeunes hippies venus passer un week-end de débauche se font assassiner les uns après les autres. Ils laissent place au couple formé par Renata, la fille du comte, et son mari obéissant, qui tout deux cherchent à s’emparer de la baie. Mais c’est sans compter Simone, le fils de la comtesse qui semble ne pas vouloir lâcher le lieu dans lequel il pêche ses nombreux poulpes si facilement. Et quel est le lien qui unit ces étranges personnages avec le couple non moins étrange formé de l’ entomologiste et d’une cartomancienne gothique qui a élu domicile près de la baie ? Au centre de tous les désirs de possession, la baie est aussi le milieu exclusif du film où se déploie le cadre et la fureur meurtrière qui infectent peu à peu tous les personnages.

Un jeu de fausses-pistes

Nous y suivons en effet l’histoire de cette baie dont une vieille comtesse surannée est propriétaire et dont le refus de vendre va entraîner une réaction en chaîne ( Reazio a catena – « réaction en chaîne » en italien est d’ailleurs l’un des titres du film) dans l’horreur.

Habitués comme on peut l’être aux slashers funs, La Baie sanglante a l’air de dérouler un scénario trop convenu pour nous surprendre mais en dépassant ce premier coup d’oeil superficiel, c’est cette esthétique faussement balisée qui regorge en réalité d’une inventivité et de malaises ciné-visuels. Une baie à l’automne, des jeunes venus faire la fête et une sombre histoire d’héritage dont le secret trivial conduit à une série de meurtres gratuits; treize personnages autour d’un lieu mystérieux, treize meurtres, voilà le scénario bien mince d’un pseudo-slasher ou d’un pseudo-giallo.

On comprend donc sans peine que s’il s’agit d’un giallo (ce genre italien précurseur du slaher où horreur flirte avec érotisme dans la recherche d’un meurtrier masqué à l’arme blanche), il est à tout le moins étrange ; pas de meurtrier unique, pas de traumatisme passé comme semblant d’explication au crime, pas d’imagerie intrigante – et surtout pas de récit guidé par la recherche du malfaiteur. L’esthétique de la première scène – une vieille comtesse de l’ancien temps assassinée dans son manoir un soir d’orage – nous mettrait plutôt sur la voie du conte gothique mais là encore, ce sentiment disparaît bien vite devant l’accumulation insensée des meurtres et de leur perpétrateurs. Les jeunes hippies bien vides venus faire la fête et l’amour près de la baie semblent, pour le coup, pointer en direction du slasher. Là encore, ce ne peut valoir que pour leur propre scène et à condition d’oublier toute stylisation du meurtrier. Ici, le leur – Simone – les tue certes à l’arme blanche ( une sorte de serpe à vider les poissons) mais sur ordre de la fille de la comtesse dont le but est de s’approprier la baie ; déception pour celui qui voudra trouver la personnification mystérieuse du mal inarrêtable et implacable que nous portons tous en nous. Quel est le genre de ce film considéré comme un classique du film de genre ? Quels codes suit-il ?

Comme la plupart des films italiens de cette époque et de ce genre considéré comme inférieur ( la fameuse terzia vista qui désignait les cinémas très populaires loin des centre cultivés des grandes villes), La Baie sanglante s’est vue affublée de plusieurs autres titres dont le principal serait « l’écologie du crime » (l’ecologia del crimine). La clé du mystère est peut-être là : M. Bava, très à gauche et dans le sillage des autres grands maîtres de l’époque ( Visconti et Fellini en tête) nous offre une critique du capitalisme et du changement brusque qu’il impose à l’Italie, tant sur les espaces que sur les consciences ; il est vrai que la motivation première des personnages semble être l’avidité – posséder cette magnifique baie pour s’enrichir – et le meurtre n’y interviendrait qu’après, à titre de moyen. L’enquête finirait dès la lecture de ce titre, contenant la totalité du sens à extraire d’un film, en fin de compte, classiquement codifié.

Un film moderne en décomposition

Mais alors il s’agirait d’une critique tout à fait légère puisque cette motivation, loin d’être partagée par tous les meurtriers, semble bien mince au regard de la cruauté graphique que les meurtres déploient les uns après les autres. Quel est le point commun de tous ces meurtriers ? C’est bien le crime sanglant lui-même ; réponse tout aussi mince que la précédente mais loin d’être légère.Tuer est aussi facile qu’insensé autour de cette baie. L’arme blanche du giallo devient alors la métonymie de ce passage de relais macabre que le motif de la cupidité peine à éclaircir.

C’est que ces personnages sont réduits à leur plus simple appareil narratif : l’avidité pour l’architecte et la fille de la comtesse, une forme de vengeance puis de cupidité pour Simone, le jeu pour les derniers tueurs. La maigreur de ces motivations renvoie le spectateur dans les cordes de ses habitudes filmiques – surtout dans l’anticipation d’un giallo classique, et aboutit finalement à l’ impossibilité pour lui de s’identifier.

La seule chose qui semble subsister, c’est précisément cette propension au meurtre qui reste le trait caractéristique unique de tous les personnages, d’autant plus mystérieux qu’il est partagé par tous – jusqu’aux plus innocents. Le récit lui-même perd de sa consistance et se retrouve réduit à ce maigre faisceau qui ne tient que par le meurtre et le besoin de le satisfaire. Théâtre macabre, dans la plus pure tradition postmoderne, La Baie sanglante n’offre donc qu’un squelette de récit sur lequel viennent se greffer des personnages réduits non pas à leur motivation mais à un instinct meurtrier que personne ne semble vouloir interroger. La véritable horreur se trouve donc dans ce non-sens qui reste le premier habitant de ce lieu effroyable qu’est la baie et qui ne peut effectivement que donner lieu à l’effusion de sang.

Effusion de sang et autres humeurs en fait, dans la mesure où l’esthétique du film semble appuyer cette narration et ce sens en décomposition ; tout est sale, criard, glauque, décrépi dans la baie ; des arbres automnaux jusqu’aux insectes rampants de l’entomologiste, en passant par les poulpes flasques de Simone ( joué par le frère de l’excellent Gianmaria Volonté, Claudio). Suscitant à lui seul plus de malaise que tous les autres, il est le meurtrier le plus productif, et paraît s’être identifié au poulpe ou à la baie comme l’atteste son visage, baigné constamment dans une sueur grasse qui s’étend toujours plus au cadre comme l’indiquent les nombreux fondus enchainés ou les plans simplement flous qui s’étirent jusqu’au malaise. Rien n’est limpide, tout est visqueux, poisseux, comme englué dans cette décomposition de la forme et des personnages ; ici, le paysage glaçant n’est pas la métaphore de l’âme torturée des personnages comme le chanteraient les grosses caisses d’un romantisme bon marché, mais représentent au contraire les états d’âme qui semblent jaillir de la baie pour mieux la personnaliser, puisqu’après tout, elle est seule à impulser la dynamique narrative.

La vision pessimiste de l’homme.

S’ouvrant en effet sur la baie en proie aux frimas de l’automne, le film finit sur des arbres en fleur comme si, le temps de l’horreur, elle avait trouvé de quoi se régénérer. Si cela paraît toujours ampoulé et présomptueux de localiser le véritable héros dans autre chose que ses personnages ( du type « le véritable personnage principal, c’est la narration »), on n’y coupera pas ; la baie n’est pas seulement sanglante, elle est le héros dans la mesure où elle suscite l’action dans ce qui apparaît comme une simple accumulation stérile de meurtres. Le style même de la mise en scène l’indique clairement : usant de la fameuse vision subjective en extérieur, M. Bava nous plonge dans incertitude : s’agit -il de Simone, d’un des autres tueurs ou bien de la baie elle-même ?

Si la baie jouit d’une personnification, les personnages d’un vide psychologique criant, Bava raconte en cela un monde où l’humain a déserté la scène pour n’être réduit qu’à ces différentes explosions criminelles. Nul doute que ce maître parmi les maîtres (oubliés) signe ici un de ses films les plus pessimistes et cyniques puisqu’il va bien au delà d’une farce punitive et moralisatrice dans le genre des mauvais slashers qu’il a inspirés – on pense évidemment au Vendredi 13 de Sean Cunningham qui n’en retrouve ni l’énergie, ni l’écologie. Ici, point de mystère à peu de frais déguisant une logique meurtrière certes implacable mais indigente – une mère vengeant son fils victimisé au centre aéré ou un colosse increvable additionnant les meurtres jusqu’à l’absurde – c’est bien cette étrange baie qui contamine les uns après les autres les personnages, dès lors réduits à l’état de contenants pulsionnels.

L’un des premiers plans sur une mouche se faisant écraser nous le dit, l’homme dans le cinéma moderne d’après guerre – dont l’histoire a été la scène de tant d’horreurs – n’est plus réduit qu’à un jeu mécanique macabre, trouvant dans l’insecte insignifiant son image parfaite. L’entomologiste marié à une obscure cartomancienne qui finit décapitée joue ainsi le rôle de métaphore spéculaire par laquelle il s’agit de nous montrer qu’aucune douleur ne pourra nous être épargnée dans ce système clos qu’est la baie. Plutôt donc qu’un théâtre de l’horreur absurde, il s’agit d’un cirque à puce où virevoltent les pire actions humaines car davantage que des silhouettes, ces personnages sans épaisseur ne sont là que pour servir de support ou de véhicules aux pulsions.

En cela, le titre du film est tout à fait éclairant à condition de bien comprendre que la baie n’est que le monde originaire qui sert de milieu d’étude. Mario Bava à travers sa mise en scène nous offre l’étude des pulsions dans un monde originaire où l’humanité au sens moral est introuvable. Là où Antonioni cherchait à déshabiter son cadre, il s’agit ici d’étudier en naturaliste la décomposition de toute habitation humaine possible. Car une fois de plus, si les pulsions – jusqu’à la scène finale – sont mises à nue par l’oeil scrutateur du réalisateur et sous le regard médusé du spectateur, elles n’en demeurent pas moins sans objet. Sans doute s’agit-il de la logique d’une accumulation macabre aussi stérile dans la mesure où le temps de la narration se révèle finalement comme temps vide, temps qui se défait pour restaurer un lieu sans homme.

Malgré le rendu visuel fait de bric et de broc, et une économie de moyens palpable qui font aussi le style de La Baie Sanglante, l’écologie du crime et de la mort qui s’y attestent font de cette œuvre un classique du maître italien qu’il serait cruel de rater. Car au fond, ce que dit le film n’est pas nouveau puisqu’on trouve à peu près au même moment des thèmes similaires chez d’autres maîtres, et parfois tout aussi transalpins ( on pense à Antonioni bien sûr mais aussi Visconti dans une étude de la décomposition sociale face à une modernité insensée telle que Le Guépard). Mais personne ne l’a montré ainsi, avec de telles images et un sens si aigu du dégoût et du malaise. A l’heure où un film semble se juger avant tout à l’accumulation de marketing et à la surenchère d’effets spéciaux, Bava nous prouve qu’on peut faire tenir de grands thème et dire de grandes choses à l’intérieur d’un petit genre (ou considéré comme tel). Glauque à souhait dégoulinant d’idées et de saletés, il parvient à rassembler la grande culture – celles des idées et de l’étude naturaliste – et la culture dite basse, dans un style qui semble décidément faire mauvais genre.

La Baie Sanglante : Bande-annonce

La Baie Sanglante : Fiche technique

Titre original : Ecologia del delitto
Réalisation : Mario Bava
Scénario : Mario Bava, Franco Barberi
Acteurs principaux : Claudine Auger, Luigi Pistelli, Claudio Volonté
Musique : Stelvio Cipriani
Pays : Italie
Société de production : Nuova Linea cinematografica
Sortie : 1971

FIFF Namur : Amore Mio, Arlette, Spare keys

Le FIFF Namur referme ses portes demain, nous y avons découvert douze longs métrages et notamment Amore Mio de Guillaume Gouix (compétition 1ère œuvre), Arlette ! de Mariloup Wolfe (les pépites), Spare Keys de Jeanne Aslan et Paul Saintillan (FIFF Campus 12+).

Amore Mio de Guillaume Gouix
Avec : Alysson Paradis, Élodie Bouchez, Viggo Ferreira-Redier, Félix Maritaud
Production : Agat Films – Ex nihilo
Synopsis : Lola refuse d’assister à l’enterrement de l’homme qu’elle aime. Elle convainc Margaux, sa sœur, de les emmener, elle et son fils, loin de la cérémonie. Sur la route qui les mènera vers l’Italie, elles découvrent les adultes qu’elles sont devenues et tentent de retrouver la complicité des enfants qu’elles étaient.

Déjà dans Mon Royaume, son court métrage de 2019, Guillaume Gouix avec un sujet un peu « attendu » créait un peu la surprise avec ces trois frères et sœurs, dont l’un décidait de ne pas se laisser envahir par la nostalgie, de faire son deuil autrement. Il privilégiait la fraternité, le moment présent, pas le ressassement. C’est certainement aussi le choix de Lola lorsqu’elle refuse d’aller à l’enterrement de l’Amore mio du titre. Elle étouffe alors elle veut faire son deuil à sa manière en embarquant son fils (qui lui avouera plus tard qu’il aurait aimé aller à l’enterrement) et sa sœur, avec laquelle elle ne parle plus depuis plusieurs années (une distance invisible s’est peu à peu créée entre elles). Ce road movie, cette histoire de sororité, est racontée avec beaucoup de simplicité, une attention aux regards, aux moments qui, l’air de rien, comptent et font basculer une relation. Ce n’est pas de la nostalgie, mais ce qui persiste de la vie au cœur d’un drame, de ces petites vidéos que Gaspard regarde puis fabrique à son tour, pour se souvenir, reproduire et continuer à célébrer celui qui n’est plus.

Arlette ! de Mariloup Wolfe
Avec : Maripier Morin, Gilbert Sicotte, David La Haye, Paul Ahmarani, Benoît Brière
Production : Caramel Films
Synopsis : Approchée par le Premier ministre du Québec pour rajeunir l’image de son gouvernement, Arlette Saint-Amour, directrice d’un magazine de mode, devient, du jour au lendemain, ministre de la Culture. Elle réussit par son look et son audace à créer un véritable buzz autour de la Culture. Téméraire, elle n’hésite pas à affronter le plus puissant d’entre tous : le ministre des Finances. Leurs dossiers sont des batailles à livrer, mais leur confrontation est une véritable guerre autour du pouvoir de l’image.

Deuxième visionnage de la catégorie « les pépites » qui nous faire redire que la sélection porte définitivement bien son nom ! Arlette ! est un petit bijou magnifiquement interprété par une Maripier Morin, alias Arlette Saint-Amour, ex-journaliste de mode et toute nouvelle ministre de la culture, à mi-chemin entre les dédales et autres arrangements de Borgen et le piquant de Quai d’Orsay. Arlette est féministe, ou forcée de l’être par le regard qu’on porte sur elle, sans cesse renvoyée à sa beauté, son statut de « starlette ». Arlette est dynamique, montée sur ressorts, elle n’attend pas trois minutes avant d’accepter une proposition, de s’opposer au mâle alpha par excellence en la personne du ministre des finances. Le film est sans temps mort, dans l’affrontement verbal permanent et très joliment mis en scène et dialogué, très drôle, très fin aussi dans ce qu’il dénonce avec un casting au sommet ! Bref, un petit bijou. Arlette est une combattante joyeuse (même si elle connaît des moments d’abattement) et sûre d’elle, non pas parce qu’elle veut écraser, mais parce qu’elle veut défendre ses convictions, coûte que coûte.

Spare Keys de Jeanne Aslan et Paul Saintillan
Avec : Céleste Brunnquell, Quentin Dolmaire, Ilan Schermann, Romane Bertrand, Megan Northam
Photographie : Alan Guichaoua
Synopsis : Nancy, début de l’été… et Sophie, dite Fifi, 15 ans, est coincée dans son HLM dans une ambiance familiale chaotique. Quand elle croise par hasard son ancienne amie Jade, sur le point de partir en vacances, Fifi prend en douce les clefs de sa jolie maison du centre-ville désertée pour l’été. Alors qu’elle s’installe, elle tombe sur Stéphane, 23 ans, le frère ainé de Jade, rentré de manière inattendue. Au lieu de la chasser, Stéphane lui laisse porte ouverte et l’autorise à venir se réfugier là quand elle veut…

L’histoire de Fifi aurait pu être un énième récit d’apprentissage au cœur d’une famille pauvre et chaotique, mais par son attachement à l’instant présent, sa rencontre très douce, il déjoue les attendus. Quand Fifi rencontre Stéphane, elle n’est pas en très bonne posture mais garde la face et il lui ouvre les portes de sa maison et un peu de son cœur (mais pas trop). L’enjeu aurait pu être uniquement amoureux, mais les réalisateurs le déplacent sans cesse, créant une osmose entre ces deux personnages en décalage dans leurs vies, sans être extravagants. La douceur et l’étrangeté des personnages est renforcée et sublimée par le jeu et la personnalité des deux acteurs Céleste Brunnquell (vue dans En thérapie, saison 1) et Quentin Dolmaire (vu dans Ovni(s), la série de Canal+), que le cinéma n’a, on l’espère, pas terminé d’admirer.

Extrait interview : Guillaume Gouix pour Amore Mio au FFA

« Duo » : conjuguer les talents

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Projet collaboratif original et initié de longue date, Duo, qui paraît aux éditions Glénat, repose sur 57 binômes exceptionnels et internationaux. Des artistes provenant de tous horizons (animation, bande dessinée, illustration, jeu vidéo, presse…) partagent à chaque fois une double page avec un.e homologue, la diversité et complémentarité des styles contribuant à façonner des œuvre uniques, cohérentes ou graphiquement hybrides, souvent poétiques et toujours porteuses de sens. Un artbook tout en horizontalité, visuellement sublime, dont les bénéfices seront reversés à l’association Epic, active en faveur de la jeunesse et de l’environnement.

Des duos arrangés ou spontanés, des visions personnelles qui se complètent et se conjuguent, des techniques, parentes ou non, fondues ou mises en miroir dans une même unicité, des couleurs répondant au noir et blanc, des traits fins à des rondeurs, l’encrage au crayonné, l’aquarelle au feutre… Instigateurs de cet ouvrage pour le moins original, les illustrateurs Gérald Guerlais et Sébastien Mesnard organisent des dialogues artistiques et stylistiques caractérisés par leur inventivité et leur pluralité, et impliquant des dessinateurs tels que Kim Jung Gi, Paul Mager, Alexandre Day, Clotilde Perrin ou encore Juanjo Guarnido. Duo a quelque chose qui tient du cadavre exquis, les angles morts en moins, la concordance des créativités en plus. Peu conventionnel, il se révèle en revanche magnifique et fascinant. La superposition des regards, des gestes et des sensibilités, la volonté des uns d’augmenter ou de faire écho aux propositions des autres, la rupture, la problématisation ou la prolongation née de deux visions distinctes : tout participe à la richesse d’un artbook foisonnant de détails et de sophistications.

Trois exemples suffisent à attester de la pertinence d’une telle démarche. Amélie Fléchais et Nicolas Duffaut échafaudent deux protagonistes principaux antithétiques : la première recourt aux teintes vertes et aux motifs naturels là où le second privilégie les couleurs jaune et rouge, ainsi que les totems urbains et industriels. D’un côté, des oiseaux se posant sur des branches dégarnies, de l’autre des protagonistes secondaires aux têtes remplacées par des écrans de télévision ou des cheminées fumantes. Plus loin, Sébastien Mesnard portraiture des monstres burtoniens, à traits fins, en noir et blanc, pris pour cibles par les couleurs que leur adressent les enfants colorés, enjoués et débonnaires de Céline Gobinet. Dernier exemple : ce pique-nique quasi magrittien, jouant des oppositions et substitutions, jour/nuit, soleil/lune, rose/bleu, champignon/arbre, papillon/étoile, chaperon rouge/loup, princesse/sorcière… Florence Guittard et Coralie Vallageas font à la fois œuvre de mimétisme et d’antagonisme dans une double page onirique et portée à hauteur d’enfant.

Tout Duo repose sur les mêmes principes. Quand l’animateur Rodolphe Guenoden occupe le côté gauche d’une double page en se focalisant sur la répression de policiers en action, l’artiste de développement visuel Christophe Lautrette complète l’espace de droite en lui conférant des couleurs et en mettant en scène des musiciens manifestement peu concernés par ceux qui les pourchassent. Loïc Jouannigot et Paul Mager investissent un tableau où les lapins décharnés de l’un font les frais des facéties enneigées de l’autre. Adolie Day et Maly Siri se complètent presque parfaitement, un peu comme le yin et le yang, un yin se réclamant de la caricature et un yang du réalisme. À d’autres occasions, les apports des artistes s’amalgament de manière si homogène qu’on peine à distinguer ce que l’on doit à l’un et à l’autre. Mais dans tous les cas, la fusion ou la résonance de deux propositions artistiques particulières donne lieu à un exploration riche et passionnante. On n’en attendait pas moins.

Duo, ouvrage collectif
Glénat, octobre 2022, 160 pages

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4.5

« Le Premier Dumas » : courage et engagement

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Les éditions Glénat publient « Le Dragon noir », tome 1 du Premier Dumas. Salva Rubio et Rubén Del Rincon y narrent, en s’appuyant sur les révélations de son fils, la vie d’Alexandre Dumas, père du célèbre romancier français.

À la lecture du « Dragon noir », on peut identifier trois moments charnières dans la vie du jeune Alexandre Dumas, futur père de l’auteur homonyme de la trilogie des mousquetaires. Le premier d’entre eux intervient tôt, au moment où, à Saint-Domingue, il se voit arraché à sa famille et emmené de force, sur un bateau, vers la France, où il rejoint sans le savoir son père, un comte blanc qui lui révèle alors sa véritable situation. Quelques années plus tard, il observera d’un œil médusé les geôles où sont détenus, dans des conditions inhumaines, les Noirs tentant de pénétrer sur le territoire français. Enfin, en 1791, en tant que soldat, il se rangera du côté des protestataires, c’est-à-dire du peuple, contre un pouvoir réprimant dans le sang les mouvements sociaux.

Ces trois moments entrent intimement en résonance avec l’Histoire de France et font d’Alexandre Dumas le témoin (douloureusement) privilégié de son temps. Son enfance est d’abord affectée par le colonialisme. Son père est absent, sa terre natale investie par l’esclavagisme, sa mère réifiée et vendue avec le reste de sa famille tels des objets. Plus tard, c’est dans la France prétendument libre qu’il découvre les horreurs d’un régime statuant sur les individus sur base de leur couleur de peau. Ensuite, en tant que Dragon de la Reine, il va côtoyer les miséreux, ceux qui vivent dans leur chair les famines et l’impuissance des autorités. Il va alors s’opposer à La Fayette, le héros américain, symbole dévoyé de la liberté, qui tourne les canons vers le peuple. Comme il s’était opposé, quelques années auparavant, à Guillaume Poncet de La Grave, juriste et historien peu enclin à la diversité…

Alexandre Dumas est donc un personnage qui permet à Salva Rubio et Rubén Del Rincon de prendre langue avec l’Histoire de France. C’est aussi le détenteur d’un authentique souffle romanesque. Car au-delà de la Police des Noirs, de son statut de comte de la Pailleterie, de ses multiples talents – cultivé, sportif, artiste, etc. –, c’est un homme meurtri, en plein questionnement identitaire, déchiré entre les avantages dus à sa noblesse et un héritage familial, et même national, inconsolable. Porteur de blessures par procuration, il va renoncer à son titre et renier son nom, indexer son comportement sur les valeurs qui sont les siennes, s’épanouir au contact de Marie-Louise, la fille de l’homme blanc qui l’accueille chez lui alors qu’il est en mission.

Passionnante, cette bande dessinée se complète d’un dossier didactique foisonnant, revenant sur les différentes étapes de la vie d’Alexandre Dumas relatée dans le récit. Prudents, Salva Rubio et Rubén Del Rincon insistent sur le caractère potentiellement biaisé des informations tirées de Dumas fils et confessent quelques accommodements avec les faits afin de donner une portée plus grande à leur histoire. Cette dernière, dense et à fort relief psychologique, était en tout cas tout indiquée pour être portée – et de belle façon ! – en bande dessinée.

Le Premier Dumas : Le Dragon noir, Salva Rubio et Rubén Del Rincon
Glénat, septembre 2022, 72 pages

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4

« Goya, le Terrible Sublime » : entre génie et folie

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Les éditions Glénat publient Goya, le Terrible Sublime, d’El Torres et Fran Galan. Les auteurs y prennent le parti de faire dialoguer génie et folie, comme si les fantômes qui ont longtemps hanté Goya étaient inhérents à sa créativité débordante (à moins que ce ne soit l’inverse). Les relations du peintre avec la duchesse d’Alba se trouvent également en bonne place dans l’album.

Surdité, hallucination, syphilis, démence… ? Maladie ou malédiction ? Le mal qui a longtemps rongé Francisco de Goya a été largement débattu et fait l’objet de maintes hypothèses. El Torres et Fran Galan s’en emparent dans Goya, le Terrible Sublime, qui inscrit la créativité du peintre espagnol à la remorque de ses visions cauchemardesques, liant les deux dans un même élan, comme si elles s’auto-alimentaient en permanence. Les auteurs en profitent en sus pour témoigner de l’amitié ambivalente entre Goya et la duchesse d’Alba, avec qui le peintre avait en commun ces spectaculaires hallucinations – très joliment restituées dans l’album.

Du génie précoce d’Orson Welles, si souvent dépossédé de ses œuvres, à la malédiction qui semble frapper le club des 27 en passant par les cercles haschischins, la folie d’une Camille Claudel ou la synesthésie des Stevie Wonder, Duke Ellington ou Arthur Rimbaud, on a souvent caractérisé les artistes par leur marginalité, leur propension à outrepasser les règles, leur dimension maudite ou leurs inspirations puisées ailleurs, dans des substances interdites ou des fêlures psychiques. À cet égard, l’angle choisi par El Torres et Fran Galan pour raconter Francisco de Goya n’a rien de vraiment surprenant. Mais le traitement graphique des visions du peintre, leur impact sur sa vie privée et leur centralité dans la relation qu’il noue avec la duchesse d’Alba viennent s’ajouter, à dessein, à ce cadre attendu.

Dès les premières planches, les mouvements de paupières de Francisco de Goya laissent entrevoir une réalité altérée, déformée par l’imagination du peintre, assaillie de créatures abominables. Fran Galan met son talent au service de représentations horrifiques et des réactions outrées qu’elles engendrent. Pendant ce temps, le scénariste El Torres se penche sur la vulnérabilité du peintre, ses relations conflictuelles avec sa femme Josefa Bayeu ou encore la mort précoce de leurs enfants. Goya cherche à se départir de ses démons, à les exorciser à travers ses tableaux, mais ces derniers ne cessent de se rappeler à son bon souvenir. Un point semble incontestable : l’œuvre du génie espagnol serait tributaire, toute ou en partie, de ces hallucinations monstrueuses. El Tiempo ou Le sabbat des sorcières en attestent d’autant plus clairement après la lecture de ce roman graphique.

Exploration vertigineuse, Goya, le Terrible Sublime lance le lecteur à l’assaut de deux montagnes : celle, sacrée, d’un peintre virtuose ; celle, maudite, d’une psyché fragile. El Torres et Fran Galan conjuguent les deux tout en les insérant dans la vie privée, en souffrance, du maître espagnol. Finalement, qu’il s’agisse de son pendant fictionnel ou graphique, l’album constitue une belle réussite.

Goya, le Terrible Sublime, El Torres et Fran Galan
Glénat, septembre 2022, 112 pages

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3.5

« Nouvelle vie », la suite de « Pitcairn » paraît aux éditions Glénat

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Les scénaristes Mark Eacersall et Sébastien Laurier et le dessinateur Gyula Németh donnent une suite à l’album « Terre promise », qui initiait la série Pitcairn, L’île des révoltés du Bounty aux éditions Glénat.

« Terre promise » racontait la destinée des mutins du Bounty, prompts à investir des espaces sauvages et à y semer la discorde, voire le chaos. La narratrice Mary Ann Christian revenait sur « une histoire de sang et de malheurs » qui allait contrarier les plans idylliques de son père, désormais en rupture avec la Royal Navy. « Nouvelle vie » s’inscrit évidemment dans la continuité de ce récit. Au début de l’année 1790, les mutins débarquent sur une île déserte et isolée, Pitcairn. Ils s’y établissent, démontent leur navire, se partagent les femmes et tentent de faire face à tous les événements qui ne manqueront pas de mettre à mal leur communauté.

Parmi ces derniers, on compte bien entendu les désaccords organisationnels, les conflits culturels, mais aussi les questions filiales, familiales et sexuelles. Ainsi, il suffit qu’une femme décède pour que son veuf jette son dévolu sur celle d’un autre, au risque de provoquer de graves tensions dans le groupe. Le dessinateur Gyula Németh peut donner la pleine mesure de son naturalisme expressif dans des cases aérées, où les paysages, les éléments naturels et la lumière (un feu, des rayons de soleil, la pénombre…) occupent une place centrale.

Adaptation, résilience, accommodements… Dans un récit où les uns et les autres tendent à se regarder en chiens de faïence, souvent pour des motifs culturels, Pitcairn devient un microcosme sujet aux dissensions et aux tensions. L’espoir d’un renouveau fait rapidement place aux problèmes pratiques, aux besoins humains les plus élémentaires, aux croyances ancrées et/ou dévoyées. Dans une communauté en mutation constante, les auteurs font alterner les séquences où les femmes indigènes discutent de leur statut, où les hommes blancs se réservent le droit de vote et donc de décision, où les trahisons se révèlent dans leur extrême pluralité.

Et si cette société utopique se muait en authentique enfer ? C’est en tout cas le chemin que prend ce second tome de l’adaptation en bande dessinée du récit-enquête de Sébastien Laurier. Les dernières planches font ainsi place au sadisme, à la rancœur et aux divisions inexpiables. Les bases étant désormais bel et bien posées, on attend des scénaristes un effort significatif dans la caractérisation des différents personnages, qui continuent de manquer de relief – et souvent, plus prosaïquement, de dialogues.

Pitcairn, L’île des révoltés du Bounty : Nouvelle vie, Mark Eacersall, Sébastien Laurier et Gyula Németh
Glénat, octobre 2022, 56 pages

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3

Les Passagers de Julia Brandon

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Qui sont Les Passagers de Julia Brandon ? L’œuvre est parue chez Le Lys Bleu Édition. Dans ce roman acidulé et coloré, l’auteure saupoudre un gâteau sucré de larmes et parfois de sang. Un ensemble détonant, qui mixe l’ouvrage jeunesse à l’obscurité.

Depuis que sa fille Nejma est décédée à l’âge de cinq ans, Gustave déploie toute sa force pour la sauver. Pour cela, il consomme des confiseries ensorcelées, des bonbons lui permettant de voyager dans le temps. En parallèle, l’ado Félix se rend compte qu’il est doté de pouvoirs surnaturels… Quel est ce lien si particulier qui unit ces deux personnages ? La magie, bien entendu.

Julia Brandon raconte la triste histoire d’un enseignant qui a perdu l’espoir…

Pour ce premier roman, Julia Brandon mise sur la nostalgie. Auteure de nouvelles, ce livre est un format plus long. Pour cela, elle décide de tisser une grande toile où tout est connecté. Son héros atypique appelé Gustave se démène pour ressusciter sa fille, en achetant des « rebrousse-temps », auxquels il devient accro. Dans la vallée fictive de Pallia, son neveu – le très curieux Félix ne tarde pas à le suivre dans ses mystérieuses visites. Par ailleurs, Félix découvre qu’il a des capacités plutôt étranges. Par exemple, il semble manipuler la glace. Lors d’une discussion, les deux protagonistes se rendent compte qu’ils sont tous les deux des mages très puissants, liés par une prophétie. Une amitié atypique naît entre l’homme brisé, dépressif, mais déterminé et l’adolescent optimiste, rejeté pour sa différence.

« Si tu tues qui que ce soit dans le passé, alors le présent n’existe plus. »

Les tentatives de Gustave se répètent. Il avale un bonbon, revit indéfiniment la même scène, retrouvant sa fille noyée… Mais à force de déjouer les lois de la nature de la sorte, quelles en seront les conséquences ? Julia Brandon instaure un monde où la magie est un mythe. Les descriptions des lieux ressemblent à un genre de petit village au cœur de la Suisse. Là-bas, les habitants coulent de jours heureux… Mais cette apparente plénitude va se retrouver bouleversée du jour au lendemain, lorsqu’une succession d’évènements tragiques s’enchaîne, changeant la face de ce lieu préservé de l’industrie lourde. Dans un climat idyllique, Gustave et Félix se trouvent l’un et l’autre, puisqu’ils sont très seuls. En effet, les parents du garçon voient d’un très mauvais œil sa télépathie et son affinité avec l’eau.

Derrière un bon moment de divertissement : des thèmes plus adultes

Le ton du texte varie. Alors que certains passages pourraient être intégrés à des contes pour enfants, d’autres exposent des visions cauchemardesques comme des incendies criminels, le suicide, la mort de jeunes enfants, et même la torture. Comment juger un homme obsédé à l’idée de modifier les lois de la nature ? Le lecteur éprouve une empathie progressive pour Gustave. Réussira t-il à sauver sa fille ? Est-ce vraiment une bonne idée ? Autour de ces deux protagonistes, d’autres têtes évoluent dont les collègues sorciers, qui vivent dans un manoir isolé. Rejeté, car différent, Félix apprend petit à petit à s’accepter. Une belle métaphore pour s’encourager, assumer sa personnalité et ses traits uniques. Outre ce message positif, l’approche du deuil est sérieusement imagée. En réalité, cette obsession malsaine pourrait bien causer du tort à celui qui en souffre le plus…

Au fil de ce long ouvrage, le lecteur ressentira le frisson et rira souvent. En effet, avec une bonne dose d’humour, cette découverte parfois pesante grâce à une atmosphère effrayante insuffle un vent de fraîcheur. Consciente de la complexité de son propre univers, Julia Brandon joue avec les attentes du lecteur et superpose de nombreuses intrigues. En résulte un genre de mille-feuilles, où le dénouement est totalement impossible à prédire et heureusement ! Enfin, il semblerait que des références à la saga Harry Potter et autres monuments destinés à la jeunesse et aux adolescents se soient glissés dans ce roman ! Une lecture intense et touchante.

Les passagers, Julia Brandon
Lys Bleu Édition, août 2021, 300 pages