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Promethium, les métaux rares ça promet !

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Ce court roman graphique (105 pages et 8 de dossier) est une libre adaptation en bande dessinée de La Guerre des métaux rares (2018), best-seller dans son genre (essai), du journaliste Guillaume Pitron, qui travaille pour National Geographic et Le Monde diplomatique.

Dans un premier temps, je pensais qualifier cette BD de tentative d’adaptation de l’essai de Guillaume Pitron, plutôt que d’adaptation. Tout simplement parce que La Guerre des métaux rares est bien un essai, documenté et argumenté, alors que cette BD est une fiction avec des personnages. De plus, n’ayant pas lu l’essai de Guillaume Pitron, j’ai découvert cette BD en me demandant, d’un bout à l’autre, quoi en penser. Tout compte fait, je suis partagé. Outre le fait que je ne cours pas après les adaptations en BD, on peut se demander l’intérêt d’adapter un essai : comment et pourquoi ? Finalement, je considère que la BD mérite la lecture, au moins pour toute personne découvrant le sujet. Par contre, passer de l’essai original à cette fiction futuriste surprend, même pour une libre adaptation (comme indiqué sur la couverture). La couverture mentionnant trois noms sans indication des rôles tenus dans l’élaboration de la BD, il faut un peu d’attention pour trouver l’endroit mentionnant que le scénario est dû à Guillaume Pitron et Séverine de La Croix, alors que les dessins sont de Jérôme Lavoine. Le scénario nous emmène en 2043, avec comme postulat qu’alors l’utilisation de charbon, pétrole et tous leurs dérivés est enfin stoppée, de façon à respecter l’accord de Paris (COP 21, 2015) pris pour limiter le réchauffement climatique. Rappel, l’objectif est de limiter ce réchauffement à 1,5°C par rapport au niveau de l’ère préindustrielle et donc d’arriver à un état qu’on pourrait qualifier de durablement stable. Sauf que pour en arriver là, il faut passer par ce qu’on appelle la transition énergétique. Concrètement, son objectif est de trouver le moyen de continuer à utiliser de l’énergie, mais cette fois sans altération de l’atmosphère. Il faut donc arriver à produire de l’énergie sans brûler de charbon ou de pétrole (notamment), afin de ne produire aucun gaz à effet de serre. Cette énergie est dite propre et la BD commence dans un futur hypothétique où on aurait effectivement réussi à se passer de toutes ces sources d’énergie produisant des gaz à effets de serre. Le constat est que les moyens nécessaires pour obtenir de l’énergie dite propre amènent des effets pervers qu’on tend à passer sous silence. Ainsi, le matériel nécessaire au fonctionnement des appareils à énergies dites propres nécessiterait l’emploi de métaux rares comme le Promethium (symbole Pm et n°61 dans la table de Mendeleïev) du titre. Autant dire que l’expression métaux rares ne doit rien au hasard et que le Promethium comme les autres métaux cités ne sont absolument pas des objets de fictions ou de fantasmes. Ils seraient nécessaires notamment à la conception de nos objets connectés (ordinateurs, téléphones portables, etc.) mais également aux éoliennes. On atteint le paradoxe mis en évidence par Guillaume Pitron et exploité dans cette BD : la production d’énergie se complique de plus en plus, par l’indispensable extraction des matériaux nécessaires à l’outillage idoine. Cette extraction (ainsi que l’indispensable recyclage, puisqu’il est question de métaux… rares) risque de coûter de plus en plus cher, et de devenir source de multiples tensions. Le bilan risque d’être lourd du point de vue écologique, surtout si on veut bien regarder ce qui se passe de façon globale. La conclusion est que pour produire une certaine quantité d’énergie, il faut en dépenser de plus en plus. Or, certains croient et veulent nous faire croire qu’on peut passer à l’ère de l’énergie verte. Qui donc ? Tous celles et ceux qui ne pensent qu’en termes de croissance, à l’infini. C’est évidemment un leurre, puisque les ressources naturelles de la Terre sont limitées. Une tentative d’abandon des sources d’énergie jusqu’ici classiques (celles qui émettent du CO2 et donc contribuent au réchauffement climatique) nous fait toucher ces limites.

De l’essai à la BD

Bref, l’essai de Guillaume Pitron fait le tour de la question, ce qui est intéressant mais n’empêche pas les puissances capitalistes (et celles qui lui sont liées) de poursuivre leur œuvre. Cette BD est bienvenue, puisqu’elle apporte une réflexion fondamentale sur un sujet crucial pour notre avenir, à un public qui n’en connait pas les tenants et aboutissants. Malheureusement, elle est assez brouillonne, et les dessins (noir et blanc) pas toujours très convaincants. Je ne parle pas du scénario qui a tendance à s’éparpiller et a bien du mal à s’affranchir d’une volonté pédagogique qu’on peut difficilement lui reprocher. Finalement l’album vaut essentiellement pour son dossier final qui se penche plus en détail sur quelques points essentiels. Évidemment, on ne fait pas le tour de tout ce qu’il faut savoir en quelques pages quand l’essai de Pitron en fait plusieurs centaines. On peut quand même dire que la BD et son dossier ont le mérite d’exister et d’inciter les curieux à explorer la question par eux-mêmes.

Promethium, Guillaume Pitron, Séverine de La Croix et Jérôme Lavoine
Massot éditions, LLL, avril 2021

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FIFF Namur : Trois nuits par semaine, Sœurs de combat … des familles et du feu

Le FIFF Namur se poursuit avec ses projections quotidiennes, ses rencontres… et sa version en ligne ! Nous avons pu découvrir cinq nouveaux films de fiction et documentaires : Ashkal de Youssef Chebbi (compétition 1ères œuvres), Le Film de mon père de Jules Guarneri (compétition 1ères œuvres), Trois nuits par semaine de Florent Gouëlou (compétition 1ères œuvres), Sœurs de combat de Henri de Gerlache (place au doc belge) et Nous, étudiants ! de Rafiki Fariala (compétition 1ères œuvres). Retour sur ces projections.

Ashkal de Youssef Chebbi
Avec : Fatma Oussaifi, Mohamed Houcine Grayaa, Hichem Riahi, Nabil Trabelsi, Bahri Rahali, Rami Harrabi
Production  : Blast Film, Poetik Film, Supernova Films
Synopsis : Dans un des bâtiments des Jardins de Carthage, quartier de Tunis créé par l’ancien régime mais dont la construction a été brutalement stoppée au début de la révolution, deux flics, Fatma et Batal, découvrent un corps calciné. Alors que les chantiers reprennent peu à peu, ils commencent à se pencher sur ce cas mystérieux. Quand un incident similaire se produit, l’enquête prend un tour déconcertant.

Ashkal est un film fascinant et déroutant.  Un film de feu, de mort, de corruption. Un film d’enquête aussi, une enquête impossible, telle celle de La Nuit du 12, mais où tout flambe, tout suinte, tout est caché. C’est un film baigné par des décors durs, vides, graphiques, sur une révolution impossible. Les personnages tentent de résister, s’opposent, cherchent, mais se heurtent à des murs et à cette incroyable histoire de corps qui brûlent mais ne ploient pas, de mains qui transmettent le feu et d’une société qui tombe à n’en plus finir. Un grand film de désespoir collectif porté par une mise en scène d’une grande qualité (métallique, sombre, intense).

Le Film de mon père de Jules Guarneri
Scénario: Jules Guarneri, Arnaud Robert
Production : Intermezzo Films
Synopsis : Le Film de mon père est mon premier film. Celui que mon père a toujours rêvé que je fasse. Et c’est peut-être ça le problème. Un jour, il s’est acheté une caméra et a commencé à se filmer quotidiennement. Son but : me donner ce matériel autobiographique pour que je réalise mon premier film. Le journal intime d’un veuf solitaire, vivant entouré de mon frère et ma sœur adoptés sur la propriété familiale « La Belle Poule ». Avant de mourir, il aimerait encore accomplir trois choses : rendre mon grand frère Oskar autonome ; se réconcilier avec ma sœur Iwa ; construire un chalet dans le jardin pour que je revienne vivre à leurs côtés. Je filme mon père, son désir de transmission, ma sœur qui lui échappe, mon frère qui tente de se construire. Et moi, au milieu, qui réalise un film comme une étape indispensable pour quitter ma jeunesse.

Le Film de mon père est un documentaire foisonnant qui explore mille pistes : les liens familiaux, l’émancipation, le rapport au père, à la mère, au corps. De cette famille étonnante, comme recluse dans sa propriété, Jules Guarneri tente de s’extirper. D’ailleurs, il est parti, mais revient sans cesse, filme, s’interroge, regarde et finalement est attaché à ce nœud familial qu’il tente de dénouer en filmant. A peine tire-t-il un fil que mille questions viennent. Au moins, il aura terminé ça, ce film, ce témoignage d’une grande richesse sur un regard qui veut s’éloigner et qui se ne cesse de demeurer auprès des siens.

Trois nuits par semaine de Florent Gouëlou
Avec : Romain Eck – Cookie Kunty, Pablo Pauly, Hafsia Herzi
Production: Yukunkun Productions
Synopsis : Baptiste, 29 ans, est en couple avec Samia, quand il fait la rencontre de Cookie Kunty, une jeune drag queen de la nuit parisienne. Poussé par l’idée d’un projet photo avec elle, il s’immerge dans un univers dont il ignore tout, et découvre Quentin, le jeune homme derrière la drag queen.

Trois nuits par semaine est souvent flamboyant. Les interprètes sont au top et l’univers des drag queen bien décrit à travers les yeux d’un novice. De plus, le travail de Baptiste consiste à regarder et à transmettre ce regard à travers ses photos. Cette question du regard, traité ici par tous les moments où Baptiste photographie ses amies « hors scène », est passionnant, les images sont magnifiques. On regretta cependant que le film réponde à un scénario très classique : tomber amoureux, vivre l’histoire, rencontrer des obstacles, se séparer, grande déclaration puis réconciliation. Bref, que tout ne soit traité qu’à travers le prisme de cette histoire d’amour alors que Trois nuits par semaine est surtout le récit de formidables amitiés, d’une quête de liberté absolue et … d’une grande joie, celle d’être ensemble.

Sœurs de combat de Henri de Gerlache
Raconté par : Cécile de France
Production : Alizé Production, Belgica Films, Le Cinquième rêve
Synopsis :Il y a plus de vingt ans, Julia Butterfly Hill s’est engagée corps et âme pour sauver une forêt de la destruction au Nord de la Californie. Comme un écho retentissant, des jeunes femmes, partout dans le monde aujourd’hui, se sont levées et rêvent, chacune à leur manière, de protéger le vivant et la planète de la destruction en marche. L’expérience extraordinaire de Julia éclaire l’engagement actuel d’Anuna, Adelaïde, Luisa, Leah, Lena et Mitzi et leurs parcours s’entremêlent, comme les racines des arbres, comme des sœurs qui se connaissent sans le savoir.

Sœurs de combat revient sur le parcours de Julia Butterfly Hill pour raconter en parallèle le combat de jeunes femmes d’aujourd’hui pour l’écologie. Se voulant inspirant le film mêle images d’archives et portraits, avec les mots de Julia adressés à ses sœurs qui portent aujourd’hui encore le flambeau. Souvent, le documentaire reste cependant en surface des combats menés par les jeunes femmes. On les voit, les entend, mais peine à cerner ce qui les anime vraiment. Cependant, le souffle est là et le film est une lettre adressée à toutes celles et ceux qui veulent se lever et défendre la vie, la planète.

Nous, étudiants ! de Rafiki Fariala
Montage : Xavier Sirven, Gilles Volta, Christian Moïse Nzengue, Daniele Incalcaterra, Boris Lojkine
Production : Kiripi Films, Makongo Films, Unité
Synopsis : Nestor, Aaron, Benjamin et Rakifi sont étudiants en licence d’économie à l’Université de Bangui. Naviguant entre les salles de classe surpeuplées, les petits jobs qui permettent aux étudiants de survivre, la corruption rôde partout. Rafiki nous montre ce qu’est la vie des étudiants en République centrafricaine, une société brisée où les jeunes continuent de rêver à un avenir meilleur.

Être étudiant à Bangui, c’est rêver beaucoup et avoir pas mal de déconvenues. Cependant Nestor, Aaron, Benjamin et Raifki veulent y croire alors ils étudient, ils triment, ils se donnent du courage. Le film aborde aussi l’état des relations entre les filles et les garçons du pays, avec la menace répressive et les enfants qui naissent presque malgré tous. Ce n’est pas un film optimiste, mais il va de l’avant, pour donner à ces étudiants le courage d’aller au bout des combines administratives (des notes qui disparaissent, des filles obligées de répondre aux avances des professeurs…). Un esprit de collectif se dégage du film qui mêle moments de vie, témoignages et moments chantés, dansés comme pour mieux raconter une jeunesse qui veut tout reconstruire, mais qui doit déjà arriver au bout de ses études. Quand cela arrive, c’est déjà un miracle ! Un vrai film de fraternité positive qui ne se voile pas la face, un film où le réalisateur rêve « juste » de faire des films, voyager beaucoup et … aider l’Afrique, tout en gardant intactes des amitiés précieuses et fondatrices.

FIFF Namur : Interview de Lise Akoka pour Les Pires

Lise Akoka est revenue pour nous sur la genèse du film Les Pires, mais aussi la co-écriture, la responsabilité de l’art et le tournage avec un casting d’enfants. Son film est projeté au FIFF Namur les 4 et 5 octobre, nous l’avions découvert début août au festival Passeurs de films.

Les Pires a été co-écrit avec Romane Gueret. Comment s’est passée la co-écriture, puis la co-réalisation ?

Le film a même été écrit à six mains puisque nous sommes en collaboration avec une scénariste qui s’appelle Éléonore Guerrey, nous avons écrit toutes les trois. c’était un travail d’écriture assez long puisque la première phase d’écriture a été une immersion dans le Nord afin de rencontrer des centaines d’enfants pour inspirer le récit et les rôles principaux. la collaboration avec Romane Guéret : on ne se divise pas les tâches, on est tout le temps ensemble, on est assez complémentaires et on fait vraiment tout à deux. Après, nous sommes assez complémentaires et il y a des terrains sur lesquels on est plus à l’aise l’une et l’autre, moi ce sera plutôt sur la direction d’acteurs et Romane sur la mise en scène.

Vous réalisez un premier film, qu’est-ce que cela a de particulier ? 

On a réalisé avec Romane un court métrage, Chasse Royale, dont Les Pires serait, en quelque sorte, la prolongation. Le fait que ce court métrage ait eu pas mal de sélections dans des festivals  et qu’il ait été apprécié, nous a donné la crédibilité et la possibilité de faire ce long métrage. C’était une bonne carte de visite pour nous, même si sur un long métrage les gens attendent un peu avant de vous accorder leur confiance , donc on a traversé certains échecs, réponses négatives sur des questions de financement. Cependant, ça c’est plutôt bien passé même si nous avions un temps plutôt limité sur le tournage, c’  est à dire que ça a été un tournage fait dans l’urgence parce que nous manquions de temps et que le fait que ce soit notre premier film joue forcément. J’espère que nous serons un peu plus à l’aise et confortables par la suite.

Vous avez écrit et filmé un personnage de réalisateur très radical, avec des scènes parfois compliquées, comment s’est passé le tournage qui, comme vous l’avez précisé, s’est fait sur un temps très court ? 

L’ambiance était super sur le tournage, on a eu la chance d’être entourées d’une équipe de techniciens globalement assez jeune et qui a tout donné pour le film. Beaucoup se retrouvaient chefs de postes pour la première fois donc nous nous sommes vraiment tous rassemblés autour d’un objectif commun et  c’était beau et émouvant à voir. Il y a eu une urgence donc certains jours, on ne savait pas ce qu’on avait dans la boîte, ce qu’on venait de faire, on avait tellement le nez dedans qu’on ne savait pas ce qu’on avait, on a donc pu être très inquiètes avec Romane par moments. Il y a aussi des enfants qui jouaient dans le film et qui sont pour certains un peu difficiles à gérer donc c’était plein de surprises, d’inattendus, on ne savait même pas s’ils allaient se réveiller, venir sur le plateau… il y a eu des petites histoires, mais rien de dramatique et globalement avec les enfants ça a été merveilleux de les voir évoluer, devenir acteurs et  apprendre à s’exprimer à travers le cinéma.

Le film s’intitule Les Pires, c’est un choix, et dans une scène vers la fin du film, Judith est interrogée dans un bar et se voit reprocher un film qui raconte, encore, la misère des quartiers et qu’il faudrait montrer autre chose, ce à quoi elle rétorque que ce sont des enfants qui existent et qu’il faut les montrer. Est-ce qu’elle exprime votre voix de réalisatrice à ce moment-là ?

L’impulsion initiale ça a été de donner la parole à ces enfants, de rendre visible leurs conditions de vie, mais aussi leurs richesses, leur talent, toutes leurs qualités. On a eu envie de retranscrire, de communiquer au spectateur, toute l’admiration qu’on a pu ressentir pour eux et toute la tendresse. Le personnage de Judith exprime cela dans la scène et c’est vrai que quelque part c’est un peu notre voix, le fait que ce soit vrai que le cinéma soit là pour mettre en lumière et non pas masquer ces enfants et la réalité sociale dans laquelle ils évoluent. Après, on trouvait intéressant de faire entendre le discours de l’éducatrice dans le film qui met en lumière le fait qu’il y ait divergence d’intérêts entre le monde de l’art et le monde associatif/politique et que ce débat est central, il n’y a pas d’un côté un qui a raison et de l’autre un qui a tort. Le débat est compliqué en tout cas.

Certaines scènes ont-elles été compliquées à tourner, je pense notamment à la scène où le jeune garçon doit se battre et où le réalisateur le pousse dans ses retranchements ? Comment gérer les émotions des acteurs aussi ?

Cette scène précisément a été très compliquée à tourner. Il y a énormément d’enfants, des cascades, une chorégraphie de cascades puisqu’il y a une bagarre. Timéo le petit garçon qui joue Ryan avait du mal à garder son sérieux en jouant la colère…C’est une scène qui nous a donné du fil à retordre donc on a dû rajouter une journée de tournage, au départ, elle était prévue sur une journée, mais à la fin de celle-ci, on n’avait pas la scène en entier. C’était la scène la plus difficile à tourner pour nous, mais pour Timéo, c’était bien du jeu, il n’était pas vraiment dans cet état-là.

Dans le film, le réalisateur va justement très loin pour obtenir cet état. Vous êtes-vous aussi posé la question des limites et de ce qu’on peut demander ou non à un acteur (ici très jeune) au nom du cinéma ? Quel regard portez vous sur le monde du cinéma ?

C’est le sujet principal du film, c’est précisément cette question qu’interroge le film : la responsabilité qu’a le cinéma d’utiliser la vie d’enfants qui n’ont pas forcément une vie facile. Le film interroge cet endroit de fabricant dans le cinéma et dans l’art en général avec ce réalisateur qui est sincère dans sa démarche, qui veut aller au bout d’une vision artistique mais qui pour le faire parfois franchit certaines limites, d’ailleurs sans s’en forcément s’en rendre compte. Nous nous sommes beaucoup posé ces questions de limites puisqu’on a été directrices de casting et coachs enfants avant de devenir réalisatrices donc ce sont des choses qu’on a vachement observées sur des plateaux de tournages en voyant des réalisateurs travailler puisqu’on a accompagné plein d’enfants sur des tournages, avant également lors des castings. Après, on est devenues réalisatrices et on s’est interrogées sur notre propre façon de faire ce métier, on s’est posé des questions morales.

Pour terminer, quels sont vos projets pour la suite ? 

Actuellement, on écrit un nouveau film toutes les deux qui est un peu une sorte de prolongation d’une série qu’on a réalisé ensemble, qui s’appelle Tu préfères et qui est sur Arte.

Propos recueillis dans le cadre du FIFF Namur où Les Pires est présenté dans le cadre de la compétions 1ère œuvre. Les Pires sort en salle le 30 novembre 2022.

Les Pires : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=a8VdyYdVl4s

 

« Vampyria Inquisition » : sur les traces d’une hors-la-loi sanguinaire

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Les éditions Soleil publient le premier tome de Vampyria Inquisition, intitulé « L’Inquisiteur et son ombre ». Victor Dixen et Eder Messias, respectivement scénariste et dessinateur, y livrent une uchronie fantastique composée de vampires, de nobles, de gueux et d’inquisiteurs.

Cette nouvelle saga baptisée Vampyria Inquisition n’est autre qu’une extension des romans de Victor Dixen. Elle peut cependant être lue indépendamment des livres dont elle s’inspire. Fondus dans un univers graphique baroque et inventif, les personnages de Sylvère et de Daphné y tiennent les premiers rôles. L’un est un jardinier recueilli au château de Torteval et admiré pour la qualité de ses ouvrages, l’autre est la lectrice attitrée de la baronne. Malgré la différence de classe qui les oppose, ils s’éveillent tôt l’un à l’autre et se fréquentent clandestinement, à l’ombre du labyrinthe végétal que Sylvère entretient à longueur de journée.

Ces deux protagonistes sont entourés par la famille qui règne sur le château de Torteval. Les finances n’y sont pas au beau fixe et Faustin, le fils turbulent, semble n’en faire qu’à sa tête. « À vous écouter, Mère, il faudrait que je respecte les lois du couvre-feu et du parcage, tel un vulgaire roturier ! Je ne suis pas un bouseux comme votre jardinier. » Aidé en cela par un rat transformé, le jeune homme triche aux cartes, s’affranchit des recommandations familiales et se voit supplanté, dans l’esprit de ses parents, par son frère Thibaud, respectable économe. Victor Dixen et Eder Messias vont toutefois le placer dans une situation doublement inconfortable, puisqu’après être soumis au bon vouloir de Sylvère, qu’il a tant méprisé, il va devoir endosser le costume d’ombre et se mettre plus ou moins à son service…

Cela fait en effet trois siècles que le Roy-Soleil, devenu vampyre, règne depuis Versailles sur un empire baptisé la Magna Vampyria, s’étendant à l’Europe entière. L’Inquisition, à ses ordres, frappe l’hérésie à chaque fois que cela s’avère nécessaire. Après avoir croisé la route de « la Collectionneuse », Sylvère, transformé, et Faustin, banni, par ailleurs tous deux condamnés, vont être réquisitionnés par l’empereur Louis l’Immuable pour la pourchasser. C’est donc un duo dissonant, au lourd passif, qui se forme en fin d’album. Pour l’un, il s’agira de retrouver Daphné, l’être aimé, désormais sous la coupe de « la Collectionneuse ». Pour l’autre, c’est une question de survie et, peut-être, de réhabilitation.

Inventif, traversé d’intrigues familiales, psychologiques et amoureuses, « L’Inquisiteur et son ombre » prend le parti de tourner en dérision une famille noble et de déplacer les enjeux de château dans un univers baroque et fantastique. Coloré, choral, bien mené, ce premier tome prometteur demeure plutôt engageant quant à la suite de la série.

Vampyria Inquisition : L’Inquisiteur et son ombre, Victor Dixen et Eder Messias
Soleil, octobre 2022, 64 pages

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3.5

« Le Scandale Tartuffe » : Molière face aux dévots

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Les éditions Glénat publient le second tome de Molière, intitulé « Le Scandale Tartuffe ». Vincent Delmas et Sergio Gerasi, respectivement scénariste et dessinateur, y racontent les déboires de la figure tutélaire de la Comédie-Française, désargenté, en proie aux menaces du clergé et plus ou moins abandonné par sa troupe et le Roi.

À l’occasion des 400 ans de la naissance de Molière, Vincent Delmas et Sergio Gerasi ont entrepris de livrer un triptyque sur celui qui demeure sans conteste l’un des auteurs les plus éminents de l’histoire de France. « Le Scandale Tartuffe », second tome, introduit un personnage à la plume affûtée, audacieux, maniant en clerc la satire à double fond. Ils lui opposent une Église bien ordonnée, composée d’un cardinal réservé, un archevêque combattif et des croyants criant au blasphème, dont certains rêveraient de voir le dramaturge placé sur le bûcher. Le Roi a beau rire aux traits satiriques de Molière, il n’a d’autre choix que de composer avec un clergé encore tout-puissant. Il finit par interdire la pièce, laissant l’auteur dans une situation économique délicate : ses représentations se font plus rares, et le jeune Racine s’apprête en outre à lui tourner le dos et rejoindre la concurrence.

Rien, décidément, ne sourit alors à Jean-Baptiste Poquelin (son nom au civil). Il perd un enfant, Louis, voit sa femme se détourner de sa personne et remettre en question ses choix, subit les critiques de sa troupe. Désargenté, menacé par le pouvoir et le clergé, il s’obstine à jouer une pièce pourtant frappée d’interdiction, à laquelle il apporte certes des changements mineurs, mais insuffisants pour qu’elle ne soit pas interrompue sur ordre du gouvernement. Dans un album à la narration bien maîtrisée, Vincent Delmas et Sergio Gerasi ne sacrifient rien du contexte de l’époque et dressent le portrait d’un auteur cherchant à éveiller les consciences, à user de sa liberté d’expression, quitte à froisser les détenteurs d’un pouvoir, exécutif ou spirituel, qui ne devrait selon lui aucunement empiéter sur ses prérogatives littéraires.

Au-delà de son intérêt historique et du souffle romanesque qui l’anime, « Le Scandale Tartuffe » possède évidemment des résonances très actuelles, s’étendant des caricatures de Charlie Hebdo à des films tels que Baise-moi ou La Passion du Christ. Molière y apparaît comme un artiste entier, sans concession, absolument obsédé par son art et la manière de l’exposer au public sans subir la censure. Une séquence en témoigne mieux que n’importe quel discours : on aperçoit, à différentes occasions qui se succèdent vignette après vignette, l’auteur perdu dans ses songes, tandis que les événements du quotidien se déroulent sous ses yeux. Il y a aussi ce vœu d’Armande, son épouse : elle exprime le désir que son attachement à la liberté (d’écrire, de se produire, de dénoncer) soit indexé à celui de rester en vie.

Cette dernière subira dans son intimité la plus profonde les conservatismes qui frappent alors la société européenne – et qui affligent Molière et son œuvre. Une révélation tardive va en effet corroborer tout ce qui avait déjà pu être observé à l’endroit de Tartuffe et sa réception par les ecclésiastiques et les fidèles les plus dogmatiques. L’épisode n’a rien d’anecdotique, puisqu’en plus d’éclairer son temps et les us de la bourgeoisie, il témoigne de la faculté, discrète, qu’ont Vincent Delmas et Sergio Gerasi de conférer de l’ampleur à leur propos. Et les dessins raffinés, généreux en détails, ne gâchent évidemment rien au plaisir de lecture.

Molière : Le Scandale Tartuffe, Vincent Delmas et Sergio Gerasi
Glénat, septembre 2022, 48 pages

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Damien Ziegler passe au crible « Once Upon a Time… In Hollywood » aux éditions LettMotif

Les éditions Lett Motif publient Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure, de Damien Ziegler. L’auteur, qui n’en est pas à sa première analyse filmique, se penche avec érudition sur le dernier long métrage de Quentin Tarantino.

Comme souvent, Damien Ziegler éclaire une œuvre à la lumière de celles qui l’ont précédée. Avec Quentin Tarantino, cela renvoie à une esthétique pop et publicitaire, à une cinéphilie consommée et à des références picturales et littéraires parfois inattendues – mais toujours pertinentes. Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure effeuille ainsi le dernier film du cinéaste américain dans ses aspects les plus généraux comme les plus anecdotiques : la gestion de l’éclairage à la Tobe Hooper rencontre le flare inspiré d’Easy Rider, la dichotomie tragicomique d’un Woody Allen, le schématisme des fables des frères Grimm ou la violence sadique envers les personnages négatifs dont pouvait se prévaloir un Homère.

Doté d’un budget de 95 millions de dollars, l’un des plus importants dans la carrière de Quentin Tarantino, Once Upon a Time… in Hollywood affiche une longueur comparable à celle de ses précédents films, tels qu’Inglourious Basterds ou Django Unchained. Il s’emploie aussi à faire coexister et s’entrecroiser les arcs narratifs (à l’instar de Pulp Fiction), à portraiturer la société américaine des années 1960 et à proposer un dialogue impossible entre un Hollywood lisse et souvent clinquant, vecteur de liens et de communicabilité, sur lequel il s’attarde longuement, et une contre-culture symbolisée par des hippies dénués de relief psychologique, rejetés à la marge, et aussi dangereux que pathétiques.

Pour s’en convaincre, Damien Ziegler rappelle le relatif désintérêt de Tarantino quant à la caractérisation de Charles Manson et ses ouailles, mais aussi la dimension absurde d’une vengeance aveugle s’abattant davantage sur un symbole – la villa d’un producteur qui a refusé à Manson sa caution et son soutien – que sur les personnes qui l’ont investi – dont Sharon Tate. Et puisque le mot est lâché, l’auteur ne se prive pas de problématiser la vengeance dans l’œuvre de Quentin Tarantino, ni d’imaginer la séquence où Rick et Cliff s’en font les exécutants comme une sorte de retour de boomerang fomenté depuis l’au-delà – il s’appuie notamment sur la blancheur du visage de Sharon Tate pour accréditer cette lecture et souligne par ailleurs sa parenté avec l’Ophélie d’Odilon Redon.

Le montage, la narration tripartite, les coupes, les jump cuts, le « cool », les couleurs et le rendu chromatique, le deuil impossible (parallèle avec Christopher Nolan), la justice préventive (cette fois avec Minority Report), le traitement et la légitimité du châtiment (avec Peter Pan, notamment), le point d’équilibre entre pessimisme et optimisme ou encore la notion de bien et de mal irriguent la réflexion, pour le moins étayée (plus de 300 pages), de Damien Ziegler. Au cours de sa démonstration, qui fait dialoguer Once Upon a Time… in Hollywood avec Edgar Allan Poe, John Ford, Martin Scorsese, les théâtres du baroque et de l’absurde ou encore Andy Warhol, l’auteur érige la ruine du ranch Spahn en doublure dévoyée de la ville de Los Angeles, Rick en personnage du Nouvel Hollywood (sentimental, larmoyant) et la dualité en thématique riche et plurielle (l’acteur/le cascadeur, la réalité/la version alternative, les multiples interchangeabilités, etc.). Et si le lecteur se perd par moments en chemin, il aura au moins l’assurance de glaner çà et là quelques analyses précieuses.

Once Upon a Time… in Hollywood, le monde et sa doublure, Damien Ziegler
LettMotif, septembre 2022, 372 pages

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3.5

« Les Pizzlys » : en dehors de nos contrées

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Les Pizzlys, qui paraît aux éditions Delcourt dans la collection « Mirages », est un récit pluriel, sur la famille, le deuil, l’écologie, les contrastes culturels, le déracinement ou encore l’amour. Toutes ces thématiques se fondent ensemble dans une unique ligne directrice, interrogeant nos modes de vie et notre relation à la nature et l’altérité.

Scène de la vie parisienne, devenue trop banale : un chauffeur Uber surendetté multiplie les courses pour payer les échéances d’une voiture de luxe dans laquelle il véhicule des clients pressés, peu courtois, parfois malades. Nathan fait partie de ces bataillons précarisés qui ont sacrifié leurs études par la force des choses – le deuil de sa mère, la nécessité de s’occuper de son frère et de sa sœur – et se trouvent désormais sous la coupe d’une plateforme déshumanisée, en rupture consommée avec le droit social. Le jeune homme se confond désormais tant avec sa BWM et son GPS qu’il en vient à s’extraire de la réalité, lors de moments d’absence de plus en plus fréquents, pour répondre machinalement aux instructions de l’un tout en tenant la volant de l’autre.

Les Pizzlys va proposer une échappatoire à cette séquence d’exposition désillusionnée. Et métaphoriquement, c’est un accident de la circulation mettant son véhicule hors d’usage qui va pousser Nathan à étudier sérieusement la proposition d’une cliente, Annie, qui l’enjoint de l’accompagner en Alaska, loin du tumulte métropolitain, pour renouer avec l’environnement et surtout avec lui-même. Accompagné de Zoé et Étienne, il accepte finalement de partir au grand large, ce qui constitue pour chacun d’entre eux une rupture profonde : le manque d’électricité ne permet pas de recharger la batterie de la console d’Étienne, qui s’en désole, l’iPhone de Zoé est en jachère, les températures glaciales nécessitent un temps d’adaptation, la nourriture vient occasionnellement à manquer et des menaces bien tangibles apparaissent çà et là.

À ces considérations bien entendues, Jérémie Moreau va injecter ce qu’il faut de poésie et de justesse pour susciter l’intérêt du lecteur. C’est d’abord une couverture aux couleurs douces et agréable au toucher, dessinant en filigrane un ours. On passe ensuite à un choc culturel matérialisé, avec beaucoup d’à-propos, par deux dessins antinomiques. Puis à des représentations psychédéliques, ou au travers desquelles l’homme apparaît en fusion avec la nature. À une palette chromatique faisant la part belle aux teintes rosées et, pour portraiturer l’Alaska, au blanc et au bleu. L’auteur et dessinateur n’oublie pas, après avoir sondé la vie parisienne, de se pencher sur ces villages indiens vidés de leurs habitants, soumis aux affres de la violence et des assuétudes (alcool, drogues), menacés par les bouleversements écologiques et leurs catastrophes sous-jacentes. Ces dernières sont parfois silencieuses, à l’instar de ces cycles naturels interrompus, brisés, brouillés, qui empêchent désormais les autochtones de prévoir quand et quoi récolter ou chasser.

Il ne serait pas exagéré d’avancer que Les Pizzlys comporte une dimension philosophique, voire métaphysique. Dans sa construction narrative, il semble nous faire passer de Laurent Cantet à Into the Wild, les pérégrinations des personnages les menant des douleurs et vacuités urbaines aux grands espaces enneigés où on redécouvre les besoins primaires (se nourrir, se chauffer, dialoguer, découvrir). Jérémie Moreau radiographie les failles humaines et civilisationnelles dans des planches souvent aérées et clôture son album par une séquence quasi onirique, dont les couleurs et lumières font écho au feu environnant. S’il fallait à tout prix exprimer des réserves, ces dernières porteraient plutôt sur les dessins, parfois sommaires, et notamment en ce qui concerne les expressions faciales, volontairement réduites à leur portion congrue. Pas de quoi gâcher une lecture caractérisée par sa densité et sa sensibilité.

Les Pizzlys, Jérémie Moreau
Delcourt, octobre 2022, 200 pages

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3.5

« Ténébreuse » : seuls contre tous

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Vincent Mallié et Hubert publient aux éditions Dupuis, dans l’excellente collection « Aire libre », le second tome de Ténébreuse, récit habilement construit et mâtiné de fantastique, se déroulant dans un univers médiéval. Au programme : éveil sentimental, enjeux de pouvoir, ostracisme ou encore résilience.

Ce qui caractérise en premier lieu les deux principaux protagonistes d’Hubert et Vincent Mallié, c’est leur marginalité. Arzhur et Islen subissent le rejet des leurs et n’ont vraiment leur place nulle part. Le premier a vaincu son Roi à la loyale après avoir couché avec sa femme, la seconde, suspectée d’être sous l’emprise de pouvoirs maléfiques et incontrôlables, hérités de sa mère, vient d’être libérée d’une tour dans laquelle elle s’était plus ou moins volontairement retranchée. En libérant Islen, Arzhur est probablement en quête de rédemption : il s’imagine secourir une princesse en souffrance et s’élever contre ses oppresseurs. Si l’histoire apparaît un peu plus complexe que cela, leur épopée commune va néanmoins déboucher sur un éveil sentimental d’une rare subtilité, à travers lequel les mécanismes de défense vont se fissurer et les inhibitions, tant physiques que psychologiques, céder une à une.

Le diptyque Ténébreuse mêle à un univers médiéval des touches fantastiques. Arzhur n’est autre qu’un chevalier déchu, ayant malgré lui déshonoré sa famille, et désormais manipulé, au même titre qu’Islen, par trois vieilles femmes étranges et dotées de pouvoirs surnaturels, évoluant dans son ombre comme une menace indicible. Une trame narrative a priori convenue, mais pourtant sublimée par des reliefs vertigineux : un passé duquel les deux héros cherchent obstinément à s’affranchir, des figures parentales malfaisantes et corrompues, l’acceptation des différences, l’amour ou encore l’ostracisme. Et pendant qu’Hubert apporte une densité remarquable à son scénario, habilement ficelé, Vincent Mallié prend soin de portraiturer à traits fins plaines, sorcières, animaux, batailles, tout en s’employant à donner leur pleine mesure aux expressions faciales de ses personnages. L’ensemble s’avère de haute teneur, avec un découpage des planches faisant alterner vignettes verticales et horizontales, petites et grandes, en gros plan et vues plus larges.

Ténébreuse est un double témoignage. Vincent Mallié et Hubert y narrent les aspirations peu scrupuleuses de Meliren, la mère d’Islen, dont la passion amoureuse, trahie et battue en brèche, apparaît aussi débridée que sa soif de vengeance (ou son besoin d’être désirée). Les auteurs se penchent surtout sur le couple tâtonnant formé par Arzhur et Islen, dont les fêlures, profondes, appellent une forme de compréhension, de bienveillance et de tendresse mutuelles. Aux habituelles intrigues de château, Ténébreuse préfère sonder les cœurs, trouvant à la marge des sociétés mises en vignette ce supplément d’âme rendant ses protagonistes si attachants. C’est à la fois sophistiqué et débordant de justesse.

Ténébreuse : livre second, Vincent Mallié et Hubert
Dupuis, septembre 2022, 80 pages

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4

« De Big Pharma aux communs » : se tourner vers le collectif

Les éditions Lux publient l’opuscule Des Big Pharma aux communs, de Gaëlle Krikorian. De la constitution de positions dominantes, voire monopolistiques, aux recherches subventionnées en passant par la détermination de prix tout sauf démocratiques, l’économie du médicament et l’organisation de la filière font l’objet d’une critique en règle.

La pandémie de Covid-19 a remis ces questions sur la place publique. Il y a d’abord eu la commercialisation de vaccins basés sur une technologie novatrice, l’ARN messager, fruit de quarante années de recherches croisées. La production de millions de doses, l’opacité autour des prix, les inégalités d’accès à ces nouveaux produits ont ensuite à leur tour fait les gros titres des journaux. Dans l’opuscule De Big Pharma aux communs, Gaëlle Krikorian ne cesse de rappeler l’importance des financements publics dans la recherche et le développement des médicaments, mais aussi les raisons pour lesquelles les marchés de petite taille (dont la Belgique) ou émergents (en Afrique, en Asie) se trouvent parfois exclus, ou sanctionnés, au moment de se porter acquéreurs de produits pharmaceutiques dont ils ont – parfois impérativement – besoin.

Quelques données nous aident à mettre en lumière les enjeux présents. Les pouvoirs publics français encouragent la recherche via le système des crédits d’impôts, qui représente à lui seul plus de 600 milliards d’euros de subventions annuelles pour le secteur pharmaceutique. Aux États-Unis, la situation est similaire, puisque le public y finance à plus de 50% la recherche. En 2020, les huit premières multinationales pharmaceutiques affichaient des marges de profit se situant entre 15 à 25 %, alors que le taux moyen tous secteurs confondus était de l’ordre des 7 %. En 2021, pendant la crise sanitaire, Moderna, qui déclarait à peine 60 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2019, a pu se prévaloir d’un CA redimensionné, avoisinant les 18 milliards. À ces faits, Gaëlle Krikorian ajoute les pénuries diverses, les scandales pharmaceutiques (le Mediator en France, l’OxyContin aux États-Unis) ou encore certains prix scandaleux, et pas seulement pour les maladies rares (Gilead facture ainsi 42 000 € une cure de trois semaines pour l’hépatite C, tandis que les Américains diabétiques doivent payer plus de 1000 dollars par mois pour leur dose quotidienne d’insuline).

Gaëlle Krikorian rappelle que les maladies touchant principalement les populations pauvres ne font généralement pas l’objet de recherches scientifiques étayées, car la commercialisation de médicaments est alors jugée non rentable. Des défaillances de marché qui s’appliquent aussi aux cancers pédiatriques et qui, dans le cas des pénuries, peuvent toucher des substances aussi usuelles que la pénicilline (ou la morphine lors des pics d’hospitalisation de la Covid-19). Les firmes pharmaceutiques n’hésitent pas à mener des études pour voir quel montant serait prêt à payer les malades des pays riches, ainsi que leurs organismes assureurs. Et les brevets présentés comme une condition sine qua non de la recherche et du progrès scientifique entraînent toutes sortes de dérives. Même quand ils sont publiés conformément aux recommandations de l’OMC après vingt ans, les documents, jusque-là confidentiels, demeurent lacunaires, ce qui rend l’apparition de produits alternatifs d’autant plus complexe. Et l’auteure de rappeler que même des adaptations mineures font aujourd’hui l’objet d’une protection intellectuelle.

Le secteur pharmaceutique est aujourd’hui très financiarisé. Les grands groupes ne sont plus dirigés par des scientifiques ou des médecins, mais par des gestionnaires ou des juristes. Les dividendes, le lobbying (36 millions d’euros rien qu’à Bruxelles), les portes tournantes y forment un horizon indépassable, témoignant d’une mutation du métier et d’un renouvellement des attentes. En 1995, une douzaine de firmes menée par Pfizer pesait déjà sur les accords de l’OMC ayant trait à la propriété intellectuelle. Aujourd’hui, ces mêmes multinationales déclarent leurs profits dans des paradis fiscaux (de l’Irlande à Singapour) et abusent du secret commercial et d’affaires pour que règne l’opacité sur leurs activités. C’est ainsi que les négociations tarifaires avec les pouvoirs publics demeurent secrètes, de même que les résultats de certains essais cliniques, ou les capacités/modalités/coûts de production des médicaments. Pour remédier à cette situation insatisfaisante, Gaëlle Krikorian en appelle aux licences obligatoires, à la transparence, à l’évolution du droit, à de nouveaux types de collaboration et de contrat entre les différents acteurs. C’est peut-être par une réflexion profonde sur les communs que le secteur gagnera en éthique et en diligence.

Des Big Pharma aux communs, Gaëlle Krikorian
Lux, octobre 2022, 138 pages

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3.5

Catherine Deneuve et Jacques Demy : Conte de fée sur fond de cinéma engagé

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Début septembre 2022, la Mostra de Venise décernait à Catherine Deneuve un Lion d’Or pour l’ensemble de sa carrière. L’occasion de se replonger dans la filmographie de l’actrice. Ce mois-ci, le Magduciné a choisi de se concentrer sur sa fructueuse collaboration entre Jacques Demy.

Affranchir Galathée de Pygmalion

Le cinéma est un art collectif. Cette affirmation pourrait sembler une lapalissade tant elle nous paraît évidente. Si une œuvre cinématographique ne saurait se passer du savoir-faire de l’équipe technique et artistique, son existence (et sa réussite) dépendent aussi, en grande partie, de la rencontre entre le cinéaste et son acteur. Si le cinéma américain charrie avec lui un grand nombre de duos iconiques – Robert de Niro et Martin Scorsese, Bill Murray et Wes Anderson, la liste est longue et pourrait être déclinée pendant des heures – le même constat s’impose dans l’hexagone. On pourrait citer entre autre Gerard Depardieu et Maurice Pialat ou encore Pierre Arditi et Alain Resnais.

Vous allez sans doute trouver que ces énumérations n’ont rien à voir avec le sujet de l’article. Vous auriez à la fois tord et raison. S’il est généralement admis de louer les tandems (masculins) qu’à vu naître le septième art, la réciproque n’est pas tout-à-fait vraie lorsque l’acteur est une actrice. Celle-ci est bien souvent perçue comme la « muse » d’un metteur en scène. Ce discours entraîne une perception légèrement erronée, sinon carrément problématique, puisqu’elle minimise le travail de l’actrice, cantonnée au rôle « passif » de simple inspiratrice, accréditant, au passage, l’idée que l’existence du film doit (exclusivement) à l’imagination d’un seule homme. Le cinéma est un art collectif qui ne devrait souffrir d’aucune sorte de projections stéréotypées (et misogyne). Une comédienne peut être une muse et être considérée comme partie prenante de la création artistique (au même titre qu’un acteur) me direz-vous.

La collaboration entre Jacques Demy et Catherine Deneuve illustre peut être très bien ce paradoxe. Magnifiée, emportée vers les confins de terres cinématographiques à l’inventivité folle, l’actrice n’est, cependant, jamais fétichisée par le cinéaste. L’histoire entre le réalisateur et la comédienne commence au début des années 60. Jacques Demy fait partie des jeunes loups du cinéma français. S’il n’a pas encore montré ses crocs, le cinéaste est aux aguets.

Ce dernier vient tout juste de réaliser son premier long-métrage Lola (1961), une comédie musicale sur une entraîneuse (Anouk Aimée) en mal d’amour. Grand admirateur de Max Ophüls et de Vincente Minelli, Jacques Demy a l’idée de faire une drame musical en couleur qui s’appellerait Belle d’amour. Si le projet, rebaptisé Les parapluies de Cherbourg, sera long et difficile à mettre en place, lui laissant le temps de tourner La baie des anges (1962), il parviendra, néanmoins, à voir le jour l’année suivante. Le choix de Catherine Deneuve s’impose d’emblée au cinéaste qui l’avait remarqué, l’année précédente, dans L’homme à femme (Jacques-Gérard Cornu, 1960). Si Les Parapluies de Cherbourg assoie définitivement le succès critique Jacques Demy, il impose également Catherine Deneuve dans le coeur du public.

Catherine Deneuve et Jacques Demy ou l’art de contre-balancer les stéréotypes

La carrière de Catherine Deneuve ne se résume pas à l’oeuvre de Jacques Demy. Pourtant, son nom semble aujourd’hui être indissociable du cinéaste. Ce dernier doit, en effet, à la comédienne ses plus grands succès publiques et critiques.

Dès Les Parapluies de Cherbourg, Catherine Deneuve accepte d’incarner un rôle risqué. On ne voit pas très bien aujourd’hui où se trouve le scandale dans cette comédie musicale pop acidulée. L’histoire possède pourtant tout les ingrédients pour choquer le bourgeois. Le parlé-chanté qui caractérise le film s’avère être une stratégie redoutablement efficace pour évoquer les choses qui fâchent. Le Cherbourg criard à la bonne humeur contagieuse ne doit pas nous tromper. En arrière-plan, la guerre d’Algérie fait rage, emportant avec elle, l’insouciance de la jeunesse. Geneviève découvre que la réalité n’est pas toute rose. Cette dernière comprend que l’amour ne suffit pas toujours face aux impondérables imposés par la société.

Tout juste sortie du film, l’actrice reprend le chemin des tournages. S’ouvre alors une période faste ponctué d’incursions remarquées chez les plus grands cinéastes européens de l’époque. L’actrice incarne  des personnages de femmes complexes, tour à tour névrosées (Répulsion, Roman Polanski, 1965), sexuellement frustrés (Belle de jour, Luis Buñuel, 1967) ou indifférentes (La Sirène du Mississipi, François Truffaut, 1969). La comédienne se voit, cependant, très accolée l’étiquette d’actrice froide et austère. Cette image qu’elle a sciemment cultivée est, néanmoins, sans cesse contre-balancée. C’est ici qu’intervient, de nouveau, Jacques Demy.

« Amour, amour, je t’aime tant »

Après avoir passé deux ans aux Etats-Unis où il a tourné Model Shop (1967), Jacques Demi pense déjà à son prochain film. Ce dernier s’inspirerait de la culture populaire française et, tout particulièrement, du conte de fée, un genre cher au réalisateur. Le cinéaste a, en effet, choisi d’adapter le conte de Charles Perrault Peau d’âne. Fidèle à lui-même, le réalisateur dynamite les codes du conte (de fée) en proposant une relecture résolument moderne du mythe initial. L’oeuvre flirte ouvertement avec le politiquement incorrect.  Peau d’âne relate, effet, l’histoire d’une princesse voulant échapper aux griffes d’un père un peu trop aimant. Jacques Demy ose aborder le tabou de l’inceste en le maquillant avec le style pop qu’on lui connaît.

En résulte, une œuvre plus grave qu’il n’y paraît. Pour fuir son père, Peau d’âne a le choix entre la misère et la mariage. Elle choisira (de raison) le mariage (d’amour). La liberté du personnage n’est pas négociable, voire est-elle carrément impossible, devant s’incarner (et s’oublier) obligatoirement dans la passion amoureuse. A l’instar des Parapluies de Cherbourg, Jacques Demy interpelle politiquement son public sans jamais en avoir l’air. Les couleurs criardes n’ont – là encore – pas vocation à faire de la figuration. La binarité rouge bleue présente dans le film sert une réflexion plus globale sur le peu d’alternatives qu’offre la société aux femmes désirant s’émanciper du joug patriarcal.

Catherine Deneuve modernise, quant à elle, le personnage de Peau d’âne, loin de correspondre au cliché de la princesse supposément « passive ». Plutôt que de subir une situation non désirée, Peau d’âne choisit de renoncer à son statut (et à l’amour de son père). Elle conserve, cependant, grâce à sa marraine la fée (Delphine Seyrig), des pouvoirs qui lui permettent de prendre sa vie en main (et si besoin est de forcer un peu le destin). Face à un désir masculin qui se veut implacable, Demy et Catherine Deneuve prouvent que le cinéma peut mettre en avant une sororité féminine bienvenue.

Des sœurs jumelles « nées sous le signe des jumeaux »

Si Peau d’âne est instantanément devenu un objet culte, un autre film, réalisé trois plus tôt par le réalisateur, devait lui aussi marquer à jamais l’histoire du septième art. Il s’appelle Les Demoiselles de Rochefort. Cette œuvre mythique s’est imposée dans le panthéon des comédies musicales les plus réussies. Delphine (Catherine Deneuve) et Solange (Françoise Dorléac) Garnier sont des sœurs jumelles « nées sous le signe des jumeaux ». Elevées seules par leur mère (Danielle Darrieux), ces dernières sont à la recherche du grand amour. Derrière ce canevas un brin « cul-cul » se cache une fable politique aussi facétieuse qui jouissive.

A l’image de Peau d’âne, et contrairement à ce que leurs vœux pourraient laisser entendre, Delphine et Solange ne sont pas à cours d’initiatives. Quand l’une décide de quitter son amant, l’autre tombe sous le charme d’un militaire en permission. Pas question pour autant de jouer le jeu de la tradition. Les deux jeunes femmes imposent leur choix et leurs préférences aux personnages masculins. Courtisée par deux danseurs, les sœurs jumelles acceptent d’être leurs partenaires de scène à la condition qu’ils les emmènent à Paris. Catherine Deneuve et sa sœur Françoise Dorléac incarnent avec panache des personnages de femme faisant fi de la morale dominante. La folie virevoltante qui émane de ce film fait écho à celle que l’on retrouve dans L’évènement le plus important depuis que l’homme a marché sur la lune.

Quand la joie politise des questions de société

Deux ans après Peau d’âne, le duo Catherine Deneuve-Jacques Demy récidivait au cinéma, en portant cette fois sur les écrans l’histoire d’un homme (Marcello Mastroianni) qui tombe enceint. Son épouse Irène de Fontenoy tient un salon de coiffure qui devient bien malgré lui le centre de l’attention médiatique. À l’inverse de leurs précédents films, Catherine Deneuve ne tient pas ici le haut de l’affiche (du moins en apparence).

L’actrice interprète un rôle qui n’a rien de « second ». Le cinéaste lui confie – là encore – un personnage de femme très en avance sur son temps. Si les années 70 voient se développer le travail féminin, celui-ci reste encore très largement minoritaire. Irène de Fontenoy travaille en pourvoyant, à parts égales avec son conjoint, aux dépenses du ménage. Cette dernière fait également preuve d’une ouverture d’esprit dont ne peuvent pas se vanter l’ensemble des protagonistes masculins du film. Lorsqu’elle découvre l’heureux évènement, elle l’accepte gaiement, y voyant là une nouvelle plus réjouissante qu’affligeante. Ce progressisme affiché anticipe plusieurs débats actuels notamment la reconnaissance de paternité des hommes transgenres ayant donné naissance à des enfants.

Cette comédie musicale atypique et peu connue du répertoire de Jacques Demy illustre les tendances observées plus haut. On y retrouve le style coloré qui a fait la marque de fabrique de son auteur, une myriade de chansons inoubliables interprétées par Mireille Mathieu et – last but not least – un sujet politique servi par une poésie optimiste et surannée. Jacques Demy politise la joie en la mettant au service d’une réflexion qui ne s’embarrasse pas des tabous. Cette collusion permanente entre la réflexion politique et la fantaisie poétique doit beaucoup à la force d’incarnation de son actrice principale. Si Catherine Deneuve s’affirme comme l’actrice fétiche de Jacques Demy, elle ne devient jamais le « fétiche » silencieux du réalisateur. Celle-ci navigue, au contraire , avec intelligence dans un univers complexe qui lui permet d’exprimer toute l’étendue de son talent.

Bande-annonce – Peau d’âne

FIFF Namur : Petites, Les femmes préfèrent en rire… et quelques hommes

La 37e édition du Festival International du Film Francophone de Namur a débuté ce vendredi 30 septembre par la projection en ouverture de L’Innocent de Louis Garrel. Au Mag du Ciné, nous sommes accrédités en ligne et ne pouvons donc découvrir qu’une sélection de neuf films des catégories : compétition officielle, compétition  première œuvre, les pépites, place au doc belge. Retour sur les premiers visionnages : Petites de Julie Lerat-Gersant (1ere œuvre), Les Grands Seigneurs de Sylvestre Sbille (pépites) , Men of deeds de Paul Negoescu (compétition officielle) et Les Femmes préfèrent en rire de Marie Mandy (doc belge).

Petites de Julie Lerat-Gersant
Avec : Romane Bohringer, Victoire Du Bois, Pili Groyne
Synopsis : Enceinte à 16 ans, Camille se retrouve placée dans un centre maternel par le juge des enfants. Sevrée d’une mère aimante mais toxique, elle se lie d’amitié avec Alison, jeune mère immature, et se débat contre l’autorité de Nadine, une éducatrice aussi passionnée que désillusionnée. Ces rencontres vont bouleverser son destin…
Distributeur : Haut et Court

Petites retrace, en lui collant aux basques, un petit bout de vie de Camille, qui est placée dans un centre maternel alors qu’elle est enceinte à 16 ans. Très proche de sa mère, dont elle va peu à peu se détacher pour mieux avancer, Camille doit faire ses propres choix. L’odyssée est souvent douce et amère à la fois, dans ce centre où des adolescentes tentent de devenir mères, se plantent, essayent encore. Quant à Camille, elle fait le choix assez tôt d’accoucher sous secret. Tout son parcours sera la confirmation de ce choix, ses vacillements et sa réconciliation avec sa propre histoire. Très brut, porté par des interprétations magistrales, Petites se rapproche de la force et de l’intelligence du cinéma adolescent tel qu’avait pu l’être 3xManon. Ecorchées, en quête d’amour, ces petites-là doivent, tout à coup, être mères, un vrai challenge accompagné par des adultes qui font « comme ils peuvent », représentés notamment par l’éducatrice campée par Romane Bohringer, en vive opposition, tant filmée que contrastée, avec la mère de Camille, jeune femme paumée jouée par Victoire Du Bois. S’il n’évite pas toujours les bons sentiments, Petites est porté par une flamme, celle qui consiste à aller de l’avant, et ce, jusque dans sa mise en scène.

Les Grands Seigneurs de Sylvestre Seille
Avec : Renaud Rutten, Damien Gillard, Ben Riga, Sébastien Waroquier
Synopsis :Roger est dans la mouise, mais il va rebondir. Il lui suffit d’obtenir un modique prêt de Monsieur Durieu, son banquier. Mais celui-ci le prend de haut et lui refuse son argent. Humilié, Roger décide de passer à l’action : il kidnappe Durieu et le menotte dans une grange abandonnée. Monsieur Durieu lui propose alors un marché : forcer la salle des coffres de la banque d’en face, celle de son ennemi juré. Les deux hommes fraternisent autour de leur nouvelle cause commune, celle qui pourrait enfin faire d’eux des Grands Seigneurs.
Production : Eklektik Productions, Les Aventuriers, Répliques

Les Grands Seigneurs est présenté dans la catégorie « Pépites » et en est assurément une. Petit bijou d’humour décalé, cette rencontre entre deux hommes est une suite de gags jamais poussifs sur deux types qui tentent de s’en sortir. D’abord très opposés, les deux hommes vont peu à peu fraterniser et c’est alors une histoire d’amitié bancale et touchante qui s’offre à nous. Déjà réalisateur de Je te survivrai en 2012, Sylvestre Sbille propose une nouvelle disparition d’abord suivie puis choisie et une comédie de la débrouille. Mais Les Grands Seigneurs est avant tout un film d’acteurs, de visages qui en disent plus long que les mots et de clowns tristes qui décident de tout changer dans leurs quotidien et surtout de ne pas se laisser abattre. Savoureux.

Men of deeds de Paul Negoescu
Avec : Iulian Postelnicu, Vasile Muraru, Anghel Damian
Synopsis : Ilie est le chef de la police d’un village du nord de la Roumanie, près de la frontière ukrainienne. Entouré d’illégalités, Ilie va bientôt sentir la pression de faire enfin ce qu’il est censé faire depuis des années : protéger les villageois et lutter contre les abus de pouvoir.
Production : Papillon Film

Men of deeds est d’abord l’histoire d’un homme qui veut acheter un verger. Il veut un petit bout de terre à lui, des arbres, et puis ensuite une famille, mais comme il vient de divorcer et va vendre son appartement en ville, rien n’est gagné pour lui et il le paiera au prix fort. Les hommes d’action du titre sont loin d’exister ici, tant la corruption et la terreur font rage et empêchent la quiétude de naître. Quel choix s’offre alors à Ilie de faire son travail de chef de la police, de protéger quand la violence règne ? Dans une infinie douceur pour le contexte (que viennent contraster la scène finale et quelques plans macabres), le film suit ce personnage empêché, dont la conscience s’ouvre. Un homme qui veut pouvoir se regarder en face, mais qui va se perdre aussi. Les personnages sont tour à tour inquiétants, touchants, paumés, mais c’est cette confrontation permanente qui irrigue tout le film. Une confrontation qui ne dit pas son nom. Ilie est toujours en mouvement, pourtant il ne parvient à rien résoudre. Un grand film de désespoir et de lutte. Malgré le pessimisme de son propos, quelqu’un se lève enfin, même trop tard. On est dans un western sans héros, sans sauvetage, balayé de grands paysages abandonnés et de rêves corrompus.

Les Femmes préfèrent en rire de Marie Mandy
Avec : Nicole Ferroni, Farah, Florence Mendez, Constance, Roukiata Ouedraogo, Samia Orosemane, Tania Dutel, Laura Domenge, Alexandra Pizzagali
Synopsis :A l’occasion d’un improbable voyage en train, neuf femmes humoristes et diablement féministes balancent, cognent, mordent, émeuvent. Avec un humour engagé, elles épinglent les travers de notre société machiste. Et quand elles se font insulter ou menacer en retour, elles préfèrent en rire….

Porté par des humoristes percutantes et engagées, le documentaire de Marie Mandy allie parfaitement extraits de spectacles et discours sur leur féminité, leur art par ces femmes qui ne veulent pas être catégorisées « humoristes féminines ». La mise en scène est souvent pétillante, axée sur les insultes reçues par les femmes humoristes sur les réseaux sociaux. Bien décidées à ne pas être emprisonnées par leurs images, les femmes du documentaire parlent déconstruction, combat, féminisme sans qu’ils soient des gros mots ou des concepts vides de sens. Marie Mandy a réalisé de nombreux documentaires – elle a déjà été primée au FiFF Namur il y  a tout juste 30 ans ! -, la question des femmes traverse nombre de ses œuvres. Elle traite ce sujet sans en faire une complainte mais en le transformant en un voyage d’émancipation et de réflexion (ici représenté par le train) très salutaire et revigorant !

Smile : sourire crispé

Premier long-métrage de Parker Finn, Smile s’inscrit dans la mouvance de tentatives de renouvellement du cinéma horrifique américain, aujourd’hui en plein essor notamment à travers les productions A24. Mais dans ce cas précis, cette tentative s’insère au sein d’un énième récit de malédiction, prenant la forme d’un sourire terrifiant. En résulte un film emprunté, qui ne trouve jamais le bon équilibre dans son exécution.

Synopsis de Smile : Après avoir été témoin d’un incident traumatisant impliquant l’une de ses patientes, la vie de Rose Cotter tourne au cauchemar. Terrassée par une force mystérieuse, Rose va devoir se confronter à son passé pour tenter de survivre…

L’appel de la folie

Derrière son concept de malédiction, le film de Parker Finn se focalise avant tout sur Rose, son héroïne. Très froide dans son apparence et ses agissements, le personnage semble faillible. Et le long-métrage n’a aucun remords en la malmenant très rapidement. L’introduction du film est clinique dans son lieu comme dans ses intentions. Rose est confrontée frontalement à une folie ambiante, qui culmine avec le suicide de sa patiente. Point de bascule du récit, cet événement l’est également pour notre héroïne, qui bascule petit à petit dans la folie.

C’est une véritable descente aux enfers que le spectateur est forcé de regarder. Cette spirale infernale est souvent bien retranscrite à travers la mise en scène du cinéaste. La photographie froide du film, à son apogée dans la clinique psychiatrique de la protagoniste, renforce son atmosphère oppressante. Le montage est astucieux dans sa volonté de déconstruire la linéarité du récit. Les nombreuses coupes rapides, sans transition, sont assez déconcertantes, et traduisent parfaitement l’installation progressive du labyrinthe mental de Rose.

Les inspirations du film sont nombreuses, Ring et It Follows étant les plus évidentes d’entre elles. Comme chez Hideo Nakata, la menace de la malédiction est accompagnée d’un compte à rebours, qui une fois à zéro tue sa victime. Du film de David Robert Mitchell, Smile reprend la menace, invisible à l’œil nu, comme une maladie virale. Mais également la musique, aux portes de l’expérimental, s’inspirant largement de la bande originale de Disasterpeace. Le cinéaste a su digérer toutes ses influences pour les mettre au service de son récit, et se créer un univers propre à lui, le film étant l’extension d’un court-métrage qu’il avait réalisé auparavant.

Les thématiques abordées en lien avec l’évolution de la protagoniste sont assez pertinentes, notamment autour de la santé mentale et des traumatismes et l’acceptation de ceux-ci. Car si la protagoniste est touchée par le virus, son angoisse est décuplée par la réapparition d’un traumatisme d’enfance, toujours présent en elle mais longtemps refoulé. Il est intéressant de noter qu’au-delà de la mise en scène qui oppresse Rose, c’est également son entourage qui la délaisse. Excepté un des protagonistes qui l’aide dans sa quête de réponse, chaque personnage réagit de manière négative envers elle. Son petit ami, sa sœur ou même son ancienne psychiatre, tous remettent en question la menace. En plus de servir le récit, on peut assez aisément voir ces réactions comme le reflet de notre société. Rarement acceptés, les troubles mentaux sont un véritable tabou dans notre société. Y compris pour les individus qui en sont atteints.

De bonnes intentions noyées dans les clichés

Malheureusement, si toutes ces intentions sont louables, elles sont entravées par de trop nombreuses fautes de goût. Comme beaucoup de productions horrifiques américaines, le film abuse des surenchères habituelles, notamment des jump scares rarement bienvenus et la plupart du temps gratuits dans leur apport au récit. Si sa mise en scène se situe au-dessus de la moyenne des productions horrifiques, ses jump scares et ses séquences sont du même acabit que celles des films Blumhouse. Souvent ridicules dans leur abondance de sang ou leur body-horror mal exécuté, ces séquences ont paradoxalement davantage tendance à faire sourire.

Ainsi, les références convoquées par le cinéaste sont réduites à de simples clins d’œil tant elles sont desservies par les errances clichées du film. Car là où Ring et It Follows impressionnent, c’est bien dans leur atmosphère. Tout le long de ces films, l’angoisse est omniprésente grâce à une mise en scène froide et épurée, et la menace du film est très souvent invisible donc encore plus menaçante. En incorporant tous ces jump scares, ainsi qu’en incorporant des séquences gores, Finn anéantit sa tentative d’horreur atmosphérique. La potentielle tension permanente est rapidement illusoire. Elle laisse place à des peurs éphémères, disparues dès qu’elles quittent l’écran. Deux styles radicalement opposés sont présents dans le film. Mais le long métrage ne sait jamais sur lequel d’entre eux se reposer.

La tenue du récit n’aide malheureusement pas à le faire gagner en efficacité. Sa durée de 1h55 le dessert assez rapidement. D’autant plus lorsqu’il tarde à donner des réponses en y incorporant une enquête qui pollue grandement le récit. L’acheminement du mystère est laborieux. Tout cela pour enfin identifier la menace et lui donner une justification, une origine. Il aurait probablement été plus intéressant de garder inconnue les origines du mal. Mais le cinéaste a peut-être pour volonté d’installer une mythologie qui lui permettrait d’étendre son récit au-delà d’un seul film.

Cet entre-deux permanent handicape les thématiques esquissées par le cinéaste. L’intérêt de celles-ci est bien là. Mais leur traitement s’avère rapidement bien trop grossier, culminant dans une confrontation finale assez surprenante de frontalité. Il faut tout de même souligner que la fin du film rehausse les errances de son deuxième acte. Le film retrouve la tension construite dans son début. Mais encore une fois, Parker Finn manque une opportunité en retournant la situation une fois de trop. Le chemin parcouru par Rose s’avère finalement assez vain. Résumé d’un film rempli de bonnes intentions, mais trop rarement bien exécuté.

Smile – bande annonce

Smile – fiche technique

Réalisation : Parker Finn
Scénario : Parker Finn
Interprétation : Sosie Bacon ( Dr Rose Cotter ), Kyle Gallner ( Joel ), Caitlin Stasey ( Laura Weaver ), Jessie T. Usher ( Trevor )
Photographie : Charlie Sarroff
Montage : Elliot Greenberg
Production : Marty Bowen, Wyck Godfrey, Isaac Klausner
Distribution ( France ) : Paramount Pictures
Genre : Horreur, Thriller
Durée : 1h55
Date de sortie : 28 Septembre 2022
Pays : Etats-Unis

Smile : sourire crispé
Note des lecteurs2 Notes

2.5