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An Amorous Woman of Tang Dynasty transcende son héroïne médiévale en Blu-ray chez Spectrum Films

Retour sur le troisième film estampillé Cat. III à être édité par Spectrum Films, An Amorous Woman of Tang Dynasty, un récit d’émancipation féminine dans la Chine médiévale.

Synopsis : Les derniers mois de la vie de Yu Hsuan Chi, prêtresse et poétesse taoïste, engagée dans un combat féministe qui parfois va la dépasser.

1984 : l’odyssée érotique

L’appartenance du film d’Eddie Fong, An Amorous Woman of Tang Dynasty, à la Cat. III (Catégorie III de la classification filmique hongkongaise) lui permet non pas de plonger de façon vaine ou joyeusement cringe dans le stupre ou l’excès, mais de suivre, dans une ambiance poétiquement érotique et sensuellement spirituelle, l’émancipation du personnage de Yu Hsuan Chi dans une chine impériale aux mœurs masculinistes.

En effet, Yu Hsuan Chi va chercher à se libérer de sa condition de femme(-objet) dans la Chine médiévale : « Je ne veux dépendre de personne. » Le personnage va réussir par elle-même en devenant une prêtresse et poétesse taoïste réputée. Elle sera aussi l’objet de rumeurs concernant ses pratiques sexuelles. Car Yu Hsuan n’est pas la femme que d’un homme, ni la femme de quelqu’un/e tout court. Elle s’est ouverte à tous les plaisirs sexuels dont ceux lesbiens, non pas par débauche mais par volonté de transcender son expérience physique qu’elle expérimente comme intimement liée à sa voie spirituelle.  Il s’agit ainsi pour Yu Hsuan Chi de balayer le cadre sociétal qui lie (voire qui broie) les corps féminins, mais aussi de se transcender en tant qu’être humain individuel.

Le film, hélas présenté dans sa version coupée par la production, possède de très douces séquences combinant érotisme, poésie (parfois guerrière) et spiritualité dans la recherche du dépassement de soi. Si le projet du film est bel et bien clair et régulièrement incarné, les spectateurs pourront parfois peiner à suivre le parcours du personnage tant des coupes franches ont été opérées dans son montage. Certes, nous sommes tous formés à l’art de l’ellipse par un simple cut. Mais ici, cela n’a pas de sens et comme l’explique Arnaud Lanuque dans la présentation du film, on ne comprend pas toujours le cheminement du personnage d’une séquence à une autre.

Ce qui est d’autant plus regrettable avec le retournement de situation ainsi trop vite mis en images. Aveuglement fière, Yu Hsuan Chi est devenue tout ce qu’elle a juré de combattre, la gardienne d’un nouveau cadre social pour sa servante. Servante qu’elle considère comme sa sœur, mais qui n’a pas le droit de la quitter, servante qui est tombée enceinte, mais qui doit rester, notamment pour assouvir le désir sexuel de Yu Hsuan Chi. Pire, Yu Hsuan ira jusqu’à rompre la première loi du taoïsme : « tu ne dois pas tuer ». La fin tragique libérera notre personnage et l’un de ses comparses. Et ironiquement, malgré leur sort, Yu Hsuan Chi disparaitra de la main qu’elle aura elle-même armée, et non de celle d’un énième bourreau.

An Amorous Woman of Tang Dynasty en Blu-ray

Le film d’Eddie Fong est à (re)découvrir dans une édition Blu-ray française signée Spectrum Films. En l’état, la version présentée est l’une des plus soignées des longs métrages de la Shaw Brothers édités par Spectrum. Toutefois, il y a beaucoup à redire. Certains plans laissent apparaître un grain épais (souvent synonyme d’un master assez daté), on note de façon heureusement irrégulière un étalonnage assez terne ainsi que des images fortement traitées avec des outils de filtrage numériques. En effet, quelques plans ont subi un emploi trop intensif du réducteur de grain ainsi que du DNR (Digital Noise Reducer). Malgré tout, l’image, propre et stable, semble assez équilibrée sur sa colorimétrie et correctement précise sur la majorité du long métrage, réussissant à valoriser, sinon respecter les intentions filmiques du cinéaste et de son équipe. On note toutefois que le film est présenté avec la mauvaise cadence de 25 images par seconde au format entrelacé (1080i, et non en 1080p).

Du côté du son, nous trouvons deux pistes en surround 5.1 mandarin et cantonais qui n’ont de « surround 5.1 » que l’intitulé, hormis quelques effets. Ces deux mix relèvent davantage du mono. Par ailleurs, la piste dual mono cantonaise aussi présente n’est pas si différente en termes d’efficacité.

Pour compléter la séance, nous retrouvons le formidable Arnaud Lanuque, qui revient notamment sur le contexte de conception du projet – de son fond historique au bouleversement de la Shaw Brothers à l’aune de la Nouvelle Vague Hongkongaise –, sur la carrière d’Eddie Fong, justement scénariste de la Nouvelle Vague Hongkongaise, sur les parcours des acteurs ainsi que sur la beauté poétique du long métrage qui dépasse la simple commande d’un film érotique en costume. En plus de la présence habituelle de la bande-annonce d’An Amorous Woman of Tang Dynasty, Spectrum Films a aussi donné l’accès à une nouvelle interview d’Alex Man par Frédéric Ambroisine, un autre grand habitué des éditions Spectrum. L’interprète de Tsui Pok-hau, l’une des grandes flammes de notre protagoniste, revient sur ses premières années à la Shaw Brothers et se remémore, avec un plaisir communicatif, du tournage du métrage.

Même si toutes les conditions ne sont pas au rendez-vous, Spectrum Films a le mérite de mettre à l’honneur ce beau film malade avec une édition assez solide pour mériter le déplacement.

Bande-annonce – An Amorous Woman of Tang Dynasty (Eddie Fong, 1984)

CARACTERISTIQUES TECHNIQUES

BD-50 – 1080i – Mpeg-4 AVC – 16/9 – Format 1.85 – Langues : Cantonais et Mandarin 5.1 ; Cantonais Dual Mono – Sous-titres français optionnels – Hong-Kong – Drame érotique historique – Durée : 97 mn

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque

Interview d’Alex Man par Frédéric Ambroisine

Bande-annonce du film

Sortie le 06 Octobre 2022 – prix indicatif public conseillé : 25,00€

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4

Fumer fait tousser (et beaucoup rigoler)

La cigarette est au cinéma ce que le cendrier est au fumeur. Si le système hollywoodien a fortement fait profiter l’industrie du tabac, il doit également à ce dernier une partie de sa légende. On s’est tous retrouvé un jour devant une photographie de Rita Hayworth, Humphrey Bogart ou James Dean la clope au bec, pâmé d’admiration face à cet enfumage de charisme en mode sépia. Avec Hollywood, fumer devenait synonyme de « sexy ». Avec Quentin Dupieux, fumer devient drôle(ment intéressant pour le cinéma). Fumer fait tousser (re)met la cigarette à l’avant-garde de la fiction cinématographique, en faisant sauter les digues du cinéma d’auteur à la française.

Fumer fait tousser le cinéma français

Comment résumer Fumer fait tousser ? Tâche ardue s’il en est. Le dernier né de Quentin Dupieux s’érige en pièce maîtresse de l’humour noir. Un homme broyé par une machine qui se transforme en seau. Une femme qui s’improvise tueuse en série après avoir essayé un casque de 1930. Un barracuda qui parle et un robot suicidaire. Un groupe de super-héros aux allures de power rangers qui combattent de super méchants en dénonçant les méfaits de la cigarette. Vous n’y comprenez rien ? Rassurez-vous : nous non plus. Et c’est tant mieux. Inutile d’essayer de vous raconter l’histoire du film. Vous n’en seriez pas plus avancé. Fumer fait tousser se moque des codes du « cinéma d’auteur ». Cette expression désigne un certain cinéma dont la naissance concorde avec la montée en puissance des réalisateurs de la Nouvelle Vague. A mille lieux du « cinéma de papa » qu’ils exècrent, les François Truffaut, Claude Chabrol et autre Jean-Luc Godard vont imposer leur marque, faisant naître le « cinéma d’auteur », dénommé comme tel en vertu de la prédominance du réalisateur sur le producteur.

Considéré comme un démiurge, le réalisateur a la toute-puissance sur son film – y compris sur le très convoité final cut. Pas question de sacrifier le sacro-saint scénario sur l’autel de la rentabilité économique. Le scénario est un Graal qui appartient à l’auteur-cinéaste. Le cinéma d’auteur doit sa mauvaise réputation à ses histoires réputées lancinantes, conceptuelles (et, il faut le dire, quelque peu autocentrées). Si ces critiques peuvent paraître fortement injustes, elles révèlent, cependant, une certaine vérité – celle de spectateurs déconnectés d’un cinéma qu’ils jugent trop sérieux, sinon narcissique. A jouer la carte de la rupture – chère aux tenants de la Nouvelle Vague – on finit par verser dans le classicisme formel un peu plan-plan, voire au mieux générer une totale incompréhension. On pense à certains Chabrol et aux derniers Godard.

Smoking no smoking

Fumer fait tousser dynamite les codes esthétiques et narratifs d’un cinéma d’auteur pompier (et par trop pompeux). La clé du succès du cinéma de Quentin Dupieux repose sur la sollicitation de nos émotions les plus enfantines. Fini les concepts triturés jusqu’à la moelle. Place à l’humour gras et aux histoires absurdes. Il est vrai que l’humour et l’absurde constituent de vieux outils cinématographiques. Ils sont, en effet, nés avec le cinéma de Méliès avant d’être définitivement imposés par Charlie Chaplin. Ce dernier incarne le porte-drapeau d’un genre à part entière, devenu dans le cinéma anglo-saxon une véritable manne économique et esthétique. Pensons aux parodies de Mel Brooks, à celles des Monty Python ou encore aux comédies romantiques des frères Farrelly.

En France, le terrain de l’humour et de l’absurde semble avoir été peu investi ces dernières années au cinéma. Il y a bien eu le personnage de François Pignon développé par Francis Véber à partir des années 70, les films du Splendid dans les années 80 ou encore ceux de Michel Gondry dans les années 2000. Ces œuvres restent pourtant marquées par une ligne narrative claire. Quant à l’absurde en lui-même, il se discute. Certaines disposent d’un humour qu’on qualifierait de « bête et méchant » à l’instar du Père noël est une ordure (1982). D’autres se caractérisent par la présence d’un humour poétique à l’image de Soyez sympa, rembobinez (2008).

Thank you for smoking

L’humour et l’absurde bousculent chez Quentin Dupieux la plupart des codes classiques du cinéma d’auteur imposés à l’orée des années 60. Fumer fait tousser utilise le récit choral – une histoire qui en raconte plusieurs – dans un kaléidoscope narratif qui en fait exploser les marges. La simplicité, qui caractérisait la base du scénario, s’allie alors à une complexité. Tout est haché, fou et incompréhensible. Même constat pour la psychologie des personnages qui, si elle n’est qu’esquissée, n’en demeure pas moins confuse.

Le cinéma de Quentin Dupieux impose une temporalité de l’instant. Il se passe quelque chose à un instant T auquel les héros sont évidemment sommés de répondre. L’essentiel est l’action que les personnages entreprennent à un moment donné. « N’allons pas si vite, pourriez-vous me rétorquez. Car, si la rupture narrative autant que l’absence de psychologie constituent, entre autres, des caractéristiques de la Nouvelle Vague et, dans la foulée, du cinéma d’auteur qui en a découlées, en quoi Fumer fait tousser apparaît-il, de ce fait, comme une révolution du genre ? » Il est des changements qu’on remarque et d’autres qu’on ne voit pas. C’est d’ailleurs peut-être à cela qu’on les reconnaît.

Fumer fait tousser a le fin de posséder l’ubiquité d’une révolution cinématographique à la fois explicite et implicite. Quentin Dupieux opère un détournement des codes du cinéma d’auteur à la manière de Godard. Il va, cependant, plus loin que le père de la Nouvelle Vague. Fumer fait tousser radicalise les ruptures de ton et autres coupes franches dans la narration. L’histoire déjoue toutes nos attentes. Son absence de direction claire et, a priori, de sens incite le spectateur à se débrouiller par lui-même. C’est à un cinéma de la réception sensible qu’en appelle le cinéaste. Le rire offre un truchement par-delà duquel il est possible d’inscrire une réflexion et une nouvelle esthétique cinématographique qui mélange comédie et sérieux, cinéma d’auteur et parodie pure.

Fumer fait tousser s’impose ainsi comme le renouveau d’un cinéma d’auteur qui renoue avec la dimension politique de l’humour absurde. Un barracuda qui parle, une troupe de power rangers qui sauve le monde en militant contre le tabac, un lapin baveux érigé chef du contre-espionnage, sont autant de leviers narratifs qui offrent une réflexion ironique sur l’état d’une société (et d’une industrie cinématographique) qui ont, disons-le, bien besoin d’œuvres d’art qui mettent un grand coup de pied aux règles du « bien comme il faut ». Qui a dit que Fumer fait tousser n’était pas bon pour la santé ? 

Bande-annonce – Fumer fait tousser

Fiche technique – Fumer fait tousser

Réalisation et scénario : Quentin Dupieux
Décors : Joan Le Boru
Costumes : Justine Pearce
Photographie : Quentin Dupieux
Montage : Quentin Dupieux
Production : Hugo Sélignac
Société de production : Chi-Fou-Mi Productions
Société de distribution : Gaumont (France)
Pays : France
Genre : comédie, action
Durée : 1h20
Sortie : 30 novembre 2022

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4.5

Zizi cabane, entre vie et mort

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Ce nouveau roman de Bérengère Cournut était assez attendu, au moins par celles et ceux qui avaient lu son précédent (De pierre et d’os, 2019) et apprécié son originalité. Autant dire que la jeune femme surprend tout en pouvant également laisser perplexe, car elle se contente cette fois d’une histoire familiale. Mais ce n’est pas si simple…

Il s’agit donc de l’histoire d’une famille habitant dans une maison à la campagne, au village de Laguerre. Zizi Cabane s’avère être le surnom utilisé pour la petite dernière (Ambre-Iseline), un surnom qui se justifie très simplement par une expression enfantine d’un de ses frères. Le père (Urbain) se fait appeler Ferment (à prendre comme un prénom), le frère aîné de Zizi est Martin-Béguin (Martin pour l’état civil, Béguin pour la famille) et son cadet s’appelle simplement Chiffon (sans autre prénom, inutile). Le seul prénom vraiment utilisé est celui de la mère : Odile. Il s’avère cependant que l’intrigue ne démarre pour de bon qu’avec sa disparition. Le mot disparition correspond parfaitement, car rien n’indique qu’elle soit morte. Simplement, une nuit elle disparaît sans laisser de trace. Ceci dit, nous, lecteurs, comprenons assez rapidement qu’elle n’est pas morte, du moins au sens où nous l’entendons en principe. Ce qu’elle est devenue (et surtout comment et pourquoi) est trop difficile à expliquer pour tenter la moindre approche. D’ailleurs, le texte entretient un certain flou sur son état, bien qu’il s’arrange pour lui donner la parole après sa disparition. Et puisque son état reste flou, la parole d’Odile (destinée aux lecteurs et non à sa famille) se présente sous forme poétique, mais une poésie sans règles trop précises, ce qui me paraît une bonne idée pour retranscrire l’état d’Odile (la poésie se ressent avant de s’expliquer). On peut juste dire qu’elle voit toujours sa famille même si eux ne peuvent pas la voir ni même observer le moindre signe révélateur de sa présence. Il faut dire qu’elle est constamment en mouvement et que si son esprit reste attaché à la famille, son action semble quelque peu lui échapper.

Doute et mystère

L’action progresse par chapitres où divers personnages prennent la parole à tour de rôle, la mieux À noter qu’il faut être attentif pour identifier chaque intervenant, surtout qu’autour de la famille gravitent oncles et tantes, un grand-père qui n’est peut-être qu’une sorte d’usurpateur bienveillant, des voisins, etc. Le roman montre comment tout ce petit monde évolue au fil des années. Les enfants grandissent et les adultes changent, chacun.e avec ses obsessions. Et puis, dans la maison, un phénomène étonnant apparaît, avec de l’eau qui commence à s’infiltrer à partir d’un mur sans qu’on parvienne à comprendre d’où elle vient exactement. D’une sorte de fuite, ce filet va progressivement enfler jusqu’à devenir un sorte de ruisseau dont le passage s’avère impossible à maîtriser.

Cheminement du deuil

Chacun.e supporte donc l’absence de la mère selon son caractère. Ce roman qui affiche une certaine simplicité dans son style et dans sa trame générale s’avère finalement assez subtil. Bérengère Cournut ne déçoit donc pas. Son roman devient assez prenant et plus original qu’on pourrait penser en l’abordant. S’il tient du conte et qu’il est centré sur une famille, ne surtout pas le classer en littérature jeunesse. Parmi les points essentiels, on remarque que l’eau y prend une place conséquente et fondamentale, ce qui ne doit rien au hasard, puisqu’elle est symbole de vie. Elle peut rester stagnante (mare, flaque, lac, etc.) à l’image de ces vies réglées comme du papier à musique. Mais ici, à part Ferment qui vit dans le souvenir d’Odile, toutes et tous évoluent et bougent régulièrement. Mieux, l’un des frères de Zizi choisira une activité professionnelle très en rapport avec l’eau. L’eau peut être rapprochée du liquide amniotique associé à la gestation (de vie future, donc de projets). On peut aussi considérer que toute naissance amène son lot de surprises. D’autre part, l’eau peut être associée aux mouvements et elle se révèle insaisissable. Et puis, elle peut apporter son lot de tracas (fuites, inondations) et même se révéler dangereuse voire apporter la mort (noyade). On ne s’étonnera donc pas de certaines péripéties ni du danger que court Zizi, beaucoup plus liée à sa mère que ce qu’elle imagine (elle n’avait que 3 ans à sa disparition). À vrai dire, le roman nous fait également sentir comment chacun des membres de la famille reste lié à Odile, malgré sa disparition. On constate que, d’une certaine manière, elle vit toujours en chacun de ceux qui l’ont connue et aimée. Une certaine sérénité reste possible pour toutes et pour tous, y compris Ferment, une fois la disparition d’Odile acceptée et assimilée, forme de deuil.

Zizi Cabane, Bérengère Cournut
Le Tripode, sorti le 18 août 2022
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3.5

« L’Attraction de la foudre », les soustractions de la guerre

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Les éditions Delcourt agrandissent leur collection « Les Futurs de Liu Cixin », avec la parution d’un album intitulé L’Attraction de la foudre. Thierry Robin s’y empare d’un récit science-fictionnel dystopique, où le deuil, les conflits géopolitiques et l’obstination scientifique tiennent le haut du pavé.

Le jour de ses quatorze ans, Chen Kun vit un traumatisme qui va conditionner le reste de son existence. Ses parents sont transformés en poudre blanche après l’apparition d’une étrange boule d’énergie. Cette foudre globulaire, puisque c’est ainsi qu’elle se voit baptisée, ne cessera dès lors plus d’exercer une puissante fascination sur le jeune homme, qui entame des études scientifiques dans l’espoir d’en percer tous les mystères.

Dès ses premières planches, L’Attraction de la foudre distille des indications d’ordre culturel ou économique sur la Chine. Les enveloppes rouges distribuées lors des anniversaires ou les quartiers rasés pour y installer des centres commerciaux contribuent à la caractérisation d’un pays en voie de modernisation mais toujours attaché à ses coutumes. L’autre pendant du récit, qui va peu à peu le phagocyter, reléguant le deuil en arrière-plan, n’est autre que la guerre. La Chine s’oppose militairement à une Coalition démocratique composée des États-Unis et de leurs proches alliés. C’est dans ce cadre que les recherches de Chen Kun vont s’accélérer, aboutir et être mises en pratique.

« Pour étudier la foudre globulaire, il faut inventer un nouveau cadre d’analyse. Il faut perdre le sens de la réalité et du plausible. » Et pour cause : cette énergie fait disparaître les individus, peut altérer les systèmes électroniques, semble donner naissance à des fantômes quantiques et voit son étrangeté accentuée, notamment, par des photographies qui se modifient au cours du temps. Patiemment, arrimé à un personnage obstiné et hanté par la mort de ses parents, Thierry Robin livre les secrets de ces sphères orageuses que seules les capacités militaires, en moyens comme en connaissances, permettent d’objectiver.

L’armée ne s’y cantonne pas, elle fait l’objet de descriptions plus larges. On y trouve des généraux espionnant leur fille. Des projets d’armements recourant à des insectes munis de charges explosives ou à des gaz à effets mécaniques. Un environnement opaque, paranoïaque, répondant à des règles très spécifiques. Chen Kun y est immédiatement confronté à un dilemme douloureux : laisser en jachère ses recherches ou prêter main-forte à une potentielle industrie de la mort. « Tu veux vraiment renoncer à la quête à laquelle tu as consacré ta vie et qui peut trouver ici des réponses ? », lui assène-t-on, comme pour le convaincre.

Incapable de renoncer, le jeune chercheur va partir à la rencontre du scientifique russe Alexander Gemov, qui l’accueille à Noksbek, une ville utopique devenue fantôme. Elle a jadis été le fleuron de la recherche scientifique soviétique, sortie de terre dans les années 70, loin de toute forme de vie, par souci de discrétion. En quelques vignettes, Thierry Robin extrait la moelle de la dictature communiste : les lourdeurs administratives et les contraintes politiques ont toujours empêché les initiatives scientifiques valables. Un mur d’ampoules, sis sous un vieil immeuble, semble constituer l’ultime témoin de recherches menées en pure perte mais très consommatrices en vies humaines.

La seconde partie de L’Attraction de la foudre repose davantage sur les applications opérationnelles de la foudre globulaire, sur fond de tensions militaires croissantes. Entre macro-mondes et phénomènes quantiques, les mystères se dissipent, mais Chen demeure enferré dans une position morale inconfortable, qui lui vaudra bientôt la prison. En filigrane, on apprend par ailleurs que des organisations terroristes s’opposent aux essais menés par les forces armées. C’est une science sans conscience, voisine du projet Manhattan (mais pas que), qui transparaît alors.

Dessiné avec soin, fin dans ses descriptions d’un deuil inconsolable ou des conflits géopolitiques, l’album de Thierry Robin ne manque certainement pas d’épaisseur ni d’attrait. Mais sa principale force réside évidemment dans la caractérisation d’un personnage ambivalent, en proie aux dissonances cognitives et aux déterminismes psychologiques. La notion d’éthique, politique ou personnelle, sous-tend l’ensemble d’un récit bien ficelé.

Les Futurs de Liu Cixin : L’Attraction de la foudre, Thierry Robin
Delcourt, novembre 2022, 272 pages

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3.5

Repenser « Le Cinéma de Sam Peckinpah »

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Spécialiste de Céline et des rapports entre le cinéma et la littérature, Alain Cresciucci publie aux éditions LettMotif un ouvrage consacré à Sam Peckinpah. Réalisateur sulfureux et polytoxicomane doublé d’un visionnaire génial et radical, ce dernier a longtemps fait figure de pestiféré à Hollywood, qui l’a dépossédé de plusieurs de ses longs métrages, mutilés en salle de montage.

La formule aurait probablement plu à Alfred Hitchcock : Sam Peckinpah est une fenêtre donnant sur la cour hollywoodienne. Son avènement au cinéma est concomitant à celle d’une génération de cinéastes ayant fait ses classes à la télévision, et parmi lesquels on peut citer Sidney Lumet, Stanley Kubrick, Arthur Penn ou Franklin J. Schaffner. Si Don Siegel lui a mis le pied à l’étrier, caractéristique qu’il partage avec Clint Eastwood, son parcours s’avère cependant plus proche de celui d’un Orson Welles ou d’un Michael Cimino. Il a en commun avec le premier les mutilations que ses films ont subies en salle de montage, avec le second une forme de paranoïa indexée à un jusqu’au-boutisme des plus obstinés. Au septième des arts, il a laissé en héritage plusieurs chefs-d’œuvre, de La Horde sauvage à Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, une redéfinition de la violence graphique et une inventivité au montage caractérisée par l’alternance des points de vues et la multiplication des ralentis. On se souviendra aussi de Sam Peckinpah pour ses déclarations au cyanure, son attitude erratique sur les plateaux et envers les studios, ses westerns crépusculaires et ses motifs ou thèmes récurrents – les enfants, la vengeance, les rapports homme/femme, la trahison…

Dans un ouvrage retraçant la carrière du cinéaste américain, Alain Cresciucci ne manque pas de mettre chacun de ces points en saillie. Le portrait qu’il brosse de Sam Peckinpah est celui d’un metteur en scène maudit, plus contraint que libre dans ses choix de scénarios, sorti de l’ornière par le producteur Daniel Melnick, de manière un peu inespérée, alors même que l’expérience douloureuse de Major Dundee et son éviction du Kid de Cincinnati – pour cause de mésentente avec les studios – l’avaient placé dans une situation des plus précaires. S’il se montre capable de succès populaires, comme le film Guet-Apens en atteste clairement, Peckinpah demeure l’homme des séquences (d’hyper-violence ou non) spectaculaires ou sépulcrales (les fusillades, une tête coupée cerclée de mouches, une arène de fourmis et de scorpions…). Sa filmographie a fait école non seulement à la faveur d’une brutalité esthétisée, mais aussi à travers une vision du Mexique expurgée de son exotisme lumineux et chargée d’un pessimisme méphistophélique. Le Cinéma de Sam Peckinpah effeuille un à un les projets du réalisateur américain et n’omet jamais d’en préciser le contexte de production ni d’en rapporter la réception. Pour ne citer que cet exemple, la controverse ayant entouré Les Chiens de paille, où Dustin Hoffman campe un jeune mathématicien aux airs de gendre parfait reconverti en vengeur furieux, fait l’objet d’une longue évocation. Alain Cresciucci rappelle notamment que la célèbre critique de cinéma Pauline Kael avait écrit en son temps qu’il s’agissait du « premier film américain qui soit une oeuvre d’art fasciste ».

Le cinéma de Sam Peckinpah a aussi partie liée avec son enfance et son histoire familiale. Il est conditionné à la santé physique et mentale d’un cinéaste aussi génial qu’incontrôlable. Et d’une carrière féconde achevée modestement, dans les clips vidéo, il reste une volonté d’affranchissement, des personnages partiellement autobiographiques, des fulgurances techniques et une représentation personnelle d’un monde légendaire (les westerns, surtout inscrits à la fin des grandes conquêtes) ou moderne et environnant (Les Chiens de paille, Guet-Apens). « Bloody Sam » et sa « Stock Company », comme on les a depuis surnommés, ont longtemps constitué la pointe avancée de ces artistes en rupture consommée avec les grandes structures régissant leur industrie. De tout cela, Alain Cresciucci rend parfaitement compte.

Le Cinéma de Sam Peckinpah, Alain Cresciucci
LettMotif, novembre 2022, 300 pages

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4

« La Buse » : le forban et son trésor

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Peintre officiel de la Marine et membre titulaire de l’Académie des Arts et Sciences de la Mer, le très prolifique Jean-Yves Delitte publie le premier tome de La Buse aux éditions Glénat. Pirates et trésors en forment la matrice.

Dès la fin du XVIIe siècle, les actes de piraterie connaissent une brusque recrudescence. Quelques corsaires désabusés profitent des accalmies sur le front militaire pour se lancer dans une vaste entreprise de flibusterie : ils jettent leur dévolu sur le commerce maritime, porteur de richesses ardemment convoitées. Scénariste et dessinateur, Jean-Yves Delitte prend le parti de revenir sur l’un d’entre eux, à travers l’histoire d’Olivier Levasseur, plus connu sous le pseudonyme de La Buse, que l’on retrouve condamné à mort en début d’album pour piraterie et forfaitures.

« Il puait le bouc et avait une vilaine balafre à la joue… » C’est de cette manière que La Buse est décrit par les tenants d’un comptoir mal protégé dont il vient de gréver les trésors. Des vaisseaux anglais, espagnols ou français tentent de faire bonne figure en écumant les mers, entretenant ainsi l’illusion d’une autorité maritime, mais cela ne trompe personne : La Buse et ses pairs ont désormais pignon sur rue. Une partie d’entre eux a d’ailleurs trouvé refuge à Libertalia, une colonie sise dans le nord de la grande île de Madagascar, et constituée d’hommes en rupture de ban et des femmes de petite vertu.

Ce premier tome de La Buse, intitulé « La Chasse au trésor », s’intéresse plus spécifiquement aux richesses du Nossa Senhora do Cabo. L’île de la Réunion est devenue, depuis l’arrivée des Français, un point de mouillage pour de nombreux navires. Ce vaisseau portugais y fait une escale forcée. Une fois immobilisé, privé de ses moyens de défense, il voit les pirates partir à l’assaut de son trésor, accumulé depuis une dizaine d’années par le vice-roi des Indes orientales. La dernière partie de l’album montre la sidération des Portugais devant l’audace de La Buse, qui s’empare d’une embarcation lui promettant un avenir radieux.

Expert dans les représentations maritimes, Jean-Yves Delitte ne manque pas non plus de se pencher sur ce qui anime ses protagonistes. La Mouche et le Breton expriment un appétit grandissant à l’égard des avoirs cachés de leur capitaine. Il n’en faut pas plus pour qu’une partie de l’équipage ne se mette à philosopher au sujet de partage. Le socialisme avant l’heure. Parmi les chasseurs de pirates, c’est l’éloignement du pays qui éreinte les volontés et plonge les esprits dans la mélancolie. Ne trouvant pas la place propice à de longs développements (48 pages), ces radiographies de la nature humaine contribuent toutefois à élever le propos de ce bel album.

La Buse : La Chasse au trésor, Jean-Yves Delitte
Glénat, novembre 2022, 48 pages

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3.5

« Le Labeur du Diable » : pouvoir et perdition

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Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland s’associent à l’occasion de l’album Le Labeur du Diable, qui paraît aux éditions Glénat. Pétrie de références, notamment cinématographiques, sondant le tréfonds de la nature humaine, cette bande dessinée narre un accès de folie au croisement du Christine de John Carpenter, du Joker de Todd Phillips et du Chute libre de Joel Schumacher. Vaste programme.

Webster Fehler est le genre de type qui, la quarantaine entamée, se réveille en sursaut au milieu de la nuit et se met du baume au cœur en se masturbant sur une vidéo pornographique lancée depuis son smartphone. Le matin, il déjeune seul, avant de quitter sa banlieue pavillonnaire pour se rendre au bureau, dans un cabinet juridique, où on ne répond pas à ses salutations mais ne manque jamais une occasion de l’admonester. Cette situation lui est d’autant plus pénible qu’il estime faire montre de professionnalisme et d’assiduité. Mais les efforts fournis ne sont récompensés que par des heures supplémentaires non payées et un mépris généralisé. Vulnérable, impuissant, il se réfugie dans les arts, éminemment programmatiques. Ainsi, sa collection personnelle va de Taxi Driver à L’Être et le néant en passant par Céline, Psychose et Salò ou les 120 Journées de Sodome.

En bon historien du cinéma, Fathi Beddiar charge son scénario de références assumées. On pourrait mentionner Irréversible, cité à plusieurs reprises, ou la convocation de tous ces perdants maudits du cinéma qui se réalisent en sombrant dans un abîme de violence. Ainsi, Webster Fehler est à la fois Travis Bickle, William Foster, Norman Bates et « Arnie » Cunningham. C’est un individu qui s’éveille à la violence débridée, en vertu d’une dualité à certains égards schizophrénique. Un passif-agressif qui se réfugie dans un journal intime. Et qui, un jour, libère le monstre tapi en lui, ce qui se manifeste de manière symbolique par un autodafé. Cette seconde nature luciférienne apparaît sous forme d’ombre menaçante, d’illusions auditives ou, dans une pleine page représentant Fehler en surplomb de la ville de Los Angeles, dans un ciel grondant. L’exploration psychologique du personnage donne tout son sel au Labeur du Diable. La violence y tient lieu de mécanisme de défense ; elle constitue une réponse disproportionnée aux traumatismes d’un enfer sartrien.

« L’autorité est un opium velouté. » Lorsqu’il met la main de manière fortuite sur un sac contenant une arme à feu et un badge de policier, notre employé modèle et pathétique entame sa mue. Il envoie valser son boulot, non sans tirer profit des photographies compromettantes dont il dispose, puis soigne sa silhouette en s’adonnant à la musculation et part sillonner le LA le plus sordide qui soit, notamment à Watts, où le désespoir ambiant est plus que palpable. Celui qui baissait les yeux devant un biker lui crachant au visage et qui admirait secrètement les gangs locaux pour leur solidarité et leur hédonisme n’envisage plus du tout le suicide – ou alors, celui des autres, qu’il est prêt à faciliter. Déjà très explicites, Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland s’en donnent à cœur joie : éjaculation faciale, passage à tabac, meurtres à bout portant. À la violence psychologique se juxtapose celle des actes, de plus en plus insoutenables. Le Labeur du Diable ne fait pas dans la demi-mesure : tout y est exacerbé, noir comme le charbon, incandescent comme le fer sorti du feu.

La perdition s’inscrit aussi dans l’espace, puisque la ville de Los Angeles se caractérise par ses mendiants, ses bandes organisées, ses « enfants sauvages » de South Central, ses putes en cloque taillant des pipes sous les ponts… Ses murs sont recouverts de peintures à l’effigie de figures sulfureuses telles que Juan Rodriguez Cabrillo. Le basculement de Webster Fehler est presque consubstantiel à la mal nommée Cité des Anges. À l’instar de Lou Bloom dans Night Call, le quadragénaire se nourrit de la détresse environnante. Là où le reporter de Dan Gilroy monnayait les images spectaculaires régurgitées par la métropole, Fehler les crée après avoir souffert des brutalités de la ville. Entre James Ellroy et The Shield, le nihilisme porté à son apogée, Le Labeur du Diable radiographie un mal existentiel aux excroissances létales. Son making-of, glissé en appendice, rembobine le fil des sources d’inspiration, de Michael Mann à Oliver Stone en passant par Akira, Edward Bunker, MC Ren et Johnny Cash. De quoi multiplier les niveaux de lecture d’une bande dessinée radicale et haletante.

Le Labeur du Diable, Fathi Beddiar, Babbyan et Geanes Holland
Glénat, novembre 2022, 144 pages

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4

Le Bébé des Buttes-Chaumont et son destin

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Avec ce dixième album, le dessinateur Jacques Tardi clôture sa série emblématique des aventures extraordinaires d’Adèle Blanc-Sec, un album qui malgré une longue gestation (n°9, Le Labyrinthe infernal date de 2007, le n°8, Le Mystère des profondeurs datant lui de 1998) risque de décevoir les fans de la première heure et d’en rebuter quelques autres.

Disons-le d’emblée, l’histoire qu’on était en droit d’attendre au vu du titre fait long feu. Outre le fait qu’il n’en est longtemps que très peu question, le sujet n’est traité qu’en quelques pages et donc de manière assez anecdotique, une remarque bien à l’image de l’album de manière générale. En effet, le principal reproche à noter est qu’il est complètement dépourvu d’un scénario digne de ce nom, comme si Jacques Tardi ne l’entreprenait qu’à contrecœur. Peut-être tout simplement parce qu’il l’avait annoncé, ce que son éditeur n’a probablement pas manqué de lui rappeler, peut-être même en avançant que le public l’attendait. Mais, cette habitude héritée des feuilletonistes (que Tardi affectionne) ne fonctionne que lorsque l’auteur a déjà la suite en tête. Cela ne veut pas dire que Tardi ne l’avait pas, car il est également possible qu’il ait été accaparé par d’autres projets et que le détail du présent album lui ait paru de moins en moins clairement. Toujours est-il qu’ici il fait intervenir l’essentiel des personnages des précédents albums de la série, avec des notes de bas de page pour rappeler où ils interviennent auparavant. Concrètement, cela devrait être une invitation à relire la totalité de la série pour se remettre en tête les détails permettant de profiter pleinement de ce Bébé des Buttes-Chaumont. Or, la lecture des premières planches laisse surtout la regrettable impression que Tardi retarde le moment de commencer son histoire pour de bon. Malheureusement, cette impression persiste quasiment tout au long de la lecture, la fin n’apportant pas de réelle satisfaction. On note également que le dessin est moins assuré ou franc, surtout pour les personnages. Il reste heureusement le plaisir de l’œil pour tous les décors parisiens qui sont très variés. Le meilleur à mon avis est à observer du côté du musée Grévin avec les passages sous verrières (une visite encore hautement recommandable dans le Paris d’aujourd’hui, pour celles et ceux qui voudraient découvrir des aspects de la ville sortant un peu des sentiers battus). On note aussi que l’album comporte 62 planches et malheureusement je ne vois pas selon quel critère cela pourrait se justifier, hormis le fait que Tardi a un peu de mal à admettre qu’il abandonne définitivement ses personnages, surtout qu’il annonce clairement à la fin (en forme de clin d’œil au début d’Adèle et la bête, le premier album de la série) qu’il s’oppose fermement à toute reprise ultérieure par quiconque.

Passons outre les défauts

L’album mérite quand même qu’on s’arrête sur certains détails, car la série me semble un reflet de l’évolution de la personnalité de son dessinateur. Clairement antimilitariste à la base, Tardi montre ici un état d’esprit quasiment anarchiste. À considérer ses personnages, on se dit qu’il ne s’en trouve aucun (aucune) pour rattraper les autres. Ainsi, il dote Adèle Blanc-Sec de clones qui amènent forcément à douter lorsque sa silhouette apparaît. On s’attend à ce qu’elle mène l’enquête à propos du bébé des Buttes-Chaumont, mais elle semble plus intéressée par ses discussions pseudo philosophiques avec sa momie (et ses copines) et elle fait partie des personnages qui se demandent ce qui lui arrivent avec les tentacules qui lui sortent par les oreilles et les pustules qui commencent à lui couvrir le visage. On remarque donc que Tardi imagine une épidémie qui pourra rappeler que son album sort après celle de Covid-19 et qu’il en fait une sorte de symbole de la bassesse humaine (un autre élément peut être rapproché de l’épidémie de la vache folle) et le principal ressort de l’album. Cela lui donne l’occasion de tirer à vue sur tout ce qui bouge. En gros, la seule qui échappe à ce jeu de massacre est la momie d’Adèle qui présente l’avantage de n’être que spectatrice de ce monde qui grouille sous ses yeux (elle est morte depuis longtemps). Et donc, on peut défendre cet album en avançant que Tardi nous présente un monde qui se détraque et où les uns et les autres agissent en dépit du bon sens, ce qui justifierait qu’il parte un peu dans tous les sens. Pour le rattacher à notre époque, Tardi le peuple de personnages en trottinette qui voltigent régulièrement à force de circuler sans précautions. Et puis, le dessinateur ne se gêne pas pour ironiser sur nos académiciens qui planchent sur le dictionnaire, les illustres Immortels considérés comme une sorte d’élite intellectuelle chargée de défendre la pureté de la langue française. Il les représente comme des personnages tellement ancrés sur des positions passéistes qu’on peut les considérer comme aussi vieux et morts que la momie d’Adèle.

Pour conclure

Bref, à part certains détails comme celui-ci et d’autres qui rappellent que Tardi est un bon connaisseur de l’histoire et notamment de celle de la ville de Paris, l’album ne laissera pas un souvenir impérissable.

Le Bébé des Buttes-Chaumont, Jacques Tardi
Casterman : sorti le 12 octobre 2022
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2.5

Quand la neige investit l’estampe japonaise

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Jocelyn Bouquillard publie aux éditions Hazan La Neige par les grands maîtres de l’estampe japonaise. Il y revient sur les origines et les représentations d’un motif artistique qui a inspiré de nombreux illustrateurs.

Le mouvement artistique japonais ukiyo-e renvoie à un « monde flottant » caractérisé par l’impermanence des choses. Il n’est guère étonnant d’y retrouver en abondance le motif de la neige, non seulement lié au cycle naturel des saisons, mais dont l’état, la texture et la perpétuation dépendent des phénomènes auxquels elle est soumise : les températures, l’action humaine, les surfaces sur lesquelles elle se pose.

De nombreux illustrateurs ont nappé leurs estampes d’un manteau blanc ; il a recouvert les montagnes, s’est étalé dans les plaines, a habillé les temples ou s’est posé, sous forme de flocons, sur des courtisanes chaudement vêtues. Comme le rappelle à dessein Jocelyn Bouquillard, l’absence de couleurs de la poudreuse constitue un défi pour l’estampe polychrome nippone. L’usage du blanc du papier laissé en réserve, l’ajout de touches de couleur permettant de rehausser certains détails ont constitué un mode opératoire participant à la sublimation de l’instant présent, des beautés de la nature et des plaisirs éphémères qu’elle renferme.

Parmi eux, les oiseaux se signalent tout particulièrement et demeurent symptomatiques d’une idée d’évanescence et de fugacité parfaitement soluble dans le mouvement ukiyo-e. Mais derrière la poésie de l’anodin, la neige cache aussi un caractère ludique exprimé dans les jeux d’enfants, ou à l’occasion de la création d’un lapin géant dans le jardin du Genji (chez Utagawa Hiroshige). Elle est également associée aux « vues célèbres » du meisho-e : certains lieux réputés apparaissent ainsi nappés d’un blanc immaculé. Au XXe siècle, le mouvement Shin-hanga va récupérer le motif et y accoler des jeux d’ombre et de lumière, ainsi qu’une vision plus personnelle, censée restituer des atmosphères.

Ce nouvel ouvrage consacré aux estampes japonaises nous fait passer de « Shotei », l’un des premiers artistes emblématiques, à qui l’on doit Clair de lune sur la neige ou Prunier dans la neige, à Kawase Hasui, lui aussi friand du motif, qu’il déclinera en clerc dans Neige à Itsukushima, représentation dans laquelle un rouge saillant vient trancher avec le blanc-bleu-gris général. Dans les estampes de Hasui, tout est déjà là : le blanc envahit l’espace, les pas sont imprimés dans la poudre, les temples et les arbres dénudés recouverts de flocons, les promeneurs cramponnés à leur parapluie…

La sélection d’estampes proposée dans ce volume apparaît d’ailleurs une nouvelle fois soignée. De Takahashi Hiroaki à Utagawa Hiroshige, l’invitation à la contemplation d’une nature reconfigurée par les éléments naturels est permanente. Des Vues célèbres d’Edo à Bac sur la Sumida par un soir de neige à Hashiba, on découvre ces « mondes flottants » empreints de poésie, aux points de vue parfois vertigineux et aux lignes sophistiquées. Les femmes, les animaux, les constructions humaines prennent part à ces panoramas hivernaux, restitués avec justesse dans la grande tradition des estampes japonaises. Le livret explicatif de Jocelyn Bouquillard y apporte comme attendu, avec concision, tous les éléments contextuels nécessaires.

La Neige par les grands maîtres de l’estampe japonaise, Jocelyn Bouquillard
Hazan, novembre 2022, 236 pages

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4.5

Un « Abécédaire irraisonné » du cinéma d’horreur aux éditions Ocrée

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Erwan Bargain publie aux éditions Ocrée l’Abécédaire irraisonné du cinéma d’horreur et d’épouvante contemporain, une sélection personnelle, et donc tout à fait subjective, d’entrées relatives aux films horrifiques et à leurs metteurs en scène. D’Alien à Scream, de John Carpenter à Stanley Kubrick, l’auteur, journaliste indépendant et contributeur régulier au magazine L’Écran fantastique, revient avec passion sur quelques morceaux de choix d’un genre riche en chefs-d’œuvre, motifs récurrents et séries B ou Z inventives.

Le cinéma d’horreur et d’épouvante a ses bonnes histoires, ses artisans chevronnés et ses fulgurances passées à la postérité. C’est le travail réalisé par H.R. Giger et Dan O’Bannon pour l’avorté Dune d’Alejandro Jodorowsky réemployé dans l’Alien de Ridley Scott. Un chef-d’œuvre caractérisé par son huis clos spatial, sa créature féroce biomécanique et son héroïne forte en gueule. Ce sont les effets visuels de Rick Baker, couronnés du premier Oscar décerné pour les maquillages, rendant si spectaculaires une transformation lycanthropique ou des zombis décharnés, dans un film mêlant l’horreur et l’humour, à savoir Le Loup-Garou de Londres. C’est une ouverture sacrificielle devenue mythique, celle de Scream, un slasher emblématique des années 90 et qu’un scénario méta-fictionnel signé par Kevin Williamson conduira à la renommée mondiale. Erwan Bargain ne s’y trompe pas en mettant en exergue ces films et personnalités dans un Abécédaire irraisonné plus passionné qu’exhaustif – on aurait ainsi aimé lire, par exemple, que l’alien dispose d’attributs féminins (et pas seulement virilistes comme énoncé) ou que la Drew Barrymore de Scream cite, au moins implicitement, la comédienne Janet Leigh, qui disparaît elle aussi de manière inattendue et précoce dans Psychose.

Alexandre Aja, Dario Argento, Julia Ducournau, Stuart Gordon et Rob Zombie figurent parmi les rares cinéastes faisant l’objet d’une entrée spécifique dans l’ouvrage. Là où d’aucuns s’attendaient probablement à retrouver Wes Craven, John Carpenter, Tobe Hooper, George A. Romero ou Mario Bava, Erwan Bargain fait le choix de se replier sur des figures moins prévisibles (au-delà de Dario Argento) et de mettre sous cloche, du moins pour partie, les morts-vivants, sur lesquels il était déjà amplement revenu à l’occasion de son essai Zombies : des visages, des figures. On se réjouira par ailleurs de la présence dans le corpus d’un long métrage tel que The Mist, qu’Erwan Bargain effeuille avec talent, en revenant tant sur les liens étroits entre l’œuvre de Stephen King et de Frank Darabont que sur ses références télévisuelles, du cadrage ou montage à la The Shield (dont il récupère certains techniciens) à l’atmosphère se réclamant ouvertement de La Quatrième Dimension. L’auteur n’oublie pas non plus qu’au-delà des monstres extérieurs, bien palpables, il est également question de monstres intérieurs, engendrés par la peur et la division. Aux évocations attendues des sagas Halloween, Chucky ou Freddy, ou des incontournables Jaws, L’Exorciste ou The Thing, cet Abécédaire irraisonné mêle des œuvres plus récentes et bien moins commentées.

Il en va ainsi de The Babadook, It Follows, The Purge ou Insidious. Le premier est analysé (notamment) à l’aune de la métaphore psychologique et filiale, le second en considérant la perte d’innocence et la transition difficile vers l’âge adulte, le troisième par le truchement de son sous-texte politique et dystopique, le dernier à la lumière du spiritisme et de ses environnements sonore et visuel. Erwan Bargain papillonne autour des films plus qu’il ne les épuise ; son essai ouvre des pistes de réflexion, porte un enthousiasme éminemment communicatif et livre, presque toujours, des éléments contextuels de production et de réalisation. Abécédaire de par sa forme, irraisonné en raison de sa partialité revendiquée et de la passion qui s’en dégage, cet ouvrage généreux (456 pages) ravira les amateurs de cinéma horrifique et apporte un crédit appréciable à un genre bien plus sophistiqué et pluriel qu’il n’y paraît de prime abord.

Abécédaire irraisonné du cinéma d’horreur et d’épouvante contemporain, Erwan Bargain
Ocrée, octobre 2022, 456 pages

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3.5

« Brel », les cycles de la passion

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L’historien et scénariste Salva Rubio s’associe à nouveau au dessinateur Sagar pour donner suite à la première partie du triptyque Brel : une vie à mille temps. Bien qu’au sommet de sa gloire, le chanteur belge apparaît en rupture avec la logique commerciale des studios et désireux de mettre sa carrière musicale entre parenthèses. Pour retrouver un second souffle.

Une nuée de journalistes se tourne vers Jojo, le secrétaire de Jacques Brel, ou vers Miche, sa femme. La même question est sur toutes les lèvres : comment expliquer le pas de côté effectué par la nouvelle star de la chanson française ? C’est ainsi que s’ouvre ce second tome de Brel : une vie à mille temps. Et la réponse aux interrogations ahuries de la presse nous est livrée, sans fard, en fin d’album : « Écrire une chanson est un travail d’homme, la chanter soir après soir est un travail d’animal. » C’est parce qu’il a perdu de sa passion, qu’il monte sur scène presque mécaniquement et quasiment tous les soirs, au point de chanter deux fois les mêmes strophes sans s’en rendre compte, que Brel prend la décision douloureuse de se retirer du circuit. « J’ai l’impression d’être de retour à l’usine familiale. Je me sens enfermé. »

Entretemps, son ascension aura été rythmée par les embûches. Si les grandes tournées en Europe, dans l’Union soviétique, au Moyen-Orient ou aux États-Unis ont témoigné d’une célébrité désormais internationale, et bien que des chansons telles que « Le Moribond », « Les Bourgeois », « Madeleine » ou « Les Biches » aient trouvé un public des plus enthousiastes, Jacques Brel a aussi dû faire face aux logiques marchandes pernicieuses et aux polémiques usantes. La maison de disques Philips, dont les cadres, interchangeables, sont ingénieusement représentés dans l’album en costume-cravate dépourvu de la moindre imagination, ne raisonne qu’en études de marché et feedbacks consommateurs. Elle claironne à qui veut l’entendre que l’heure est aux guitares électriques et aux compositions entraînantes, graphiques à l’appui. Pour Brel, qui espère (naïvement) produire une musique personnelle dotée de paroles sensées, cela ne peut appeler qu’une fin de non-recevoir.

L’artiste veut rejoindre le label Barclay, qui lui promet une latitude musicale absolue, mais est toutefois tenu par un contrat contraignant… Finalement, après que les tribunaux ont statué sans pour autant le libérer de ses obligations, un accord est trouvé entre les deux compagnies : Brel rejoint Barclay en provenance de Philips et Johnny Hallyday fait le chemin inverse. Cet épisode – trop peu connu – a été éprouvant pour le chanteur belge, qui n’est pourtant pas au bout de ses peines, puisque la chanson « Les Flamandes » lui vaut par ailleurs les foudres répétées des flamingants. De plus en plus enserré dans un conformisme qu’il rejette pourtant de toutes ses forces, Brel cherche ailleurs l’ivresse et l’intensité : dans les femmes, qu’il fréquente en nombre et ne parvient jamais vraiment à quitter, dans l’aviation ou la navigation, qu’il pratique volontiers, dans cette fameuse chandelle brûlée par les deux bouts, caractérisée par des nuits trop courtes, des représentations trop nombreuses et harassantes, des soirées souvent passées au bar… On comprend mieux cette sentence, exprimée dans les premières planches de l’album : « Je hais de toutes mes forces le confort et la sécurité. Je préfère de loin les rêves, ce sont eux qui mènent au bonheur. »

En dix ans, Brel est passé de l’avant-dernière place d’un concours de chant local à la médaille d’or de la Ville de Bruxelles, des premières parties de concert devant un public clairsemé à la tête d’affiche d’une salle de l’Olympia à guichets fermés. Avec beaucoup de tendresse et sans rien omettre des reliefs psychologiques de l’artiste, Salva Rubio et Sagar nous présentent pourtant un homme peinant à s’épanouir, dont l’éthique personnelle occasionne un divorce évident avec une industrie musicale par trop calculatrice. Les auteurs reviennent aussi, à plusieurs reprises, sur la dualité qui tourmentait l’artiste belge : l’aime-t-on pour l’enfant d’industriels catholiques qu’il est ou pour la star sur laquelle se projettent tous les fantasmes ? Comme son prédécesseur, ce nouvel épisode brille par sa densité et ses innombrables qualités, tant graphiques que narratives.

Brel : une vie à mille temps (T.02), Salva Rubio et Sagar
Glénat, novembre 2022, 64 pages

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4.5

« Mourir et revenir » : les coulisses du pouvoir

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Après une incursion au sein d’une secte de chrétiens fondamentalistes, Didier Convard et Denis Falque appuient cette fois leur récit sur les manœuvres conjointes de la Russie et de la Corée du Nord à l’encontre d’un triumvirat aussi clandestin qu’utile aux grandes puissances mondiales. Le rectificateur Jean Nomane y est traqué par des hommes de main dans les montagnes françaises…

Tandis qu’il remonte à moto les pentes sinueuses et désolées d’une région montagneuse française, Jean se remémore quelques souvenirs d’enfance. C’est ici, précisément, que son père s’est efforcé à lui enseigner le sens de l’effort, à l’image de ces forçats de la route qui grimpent énergiquement les cols dans les grandes courses cyclistes. Ce père, enterré il y a longtemps, n’est mort que symboliquement, puisqu’il l’accueille dans une vieille maison coupée du monde. Jean ne le sait que trop bien : c’est ainsi que se retirent les anciens Rectificateurs, par peur que leurs ennemis passés ne mettent inopportunément la main sur eux. Et c’est justement pour échapper à ceux qui pourraient le traquer que Jean a décidé, en se basant sur les informations contenues dans un vieux carnet de notes, de se retrancher quelques jours avec son père, perdu de vue depuis longtemps.

Didier Convard et Denis Falque exposent ce qui a présidé à cette situation. Des délégués à l’ONU, par ailleurs Directeurs d’un mystérieux triumvirat, ont été liquidés par des tueurs à gages missionnés par la Corée du Nord, avec l’appui logistique des Russes. Ces derniers ont en effet œuvré à la cyberattaque ayant permis aux Coréens d’identifier les agents de l’organisation honnie, coupable d’avoir empêché la mise en application d’une arme bactériologique de nature à décimer l’espèce humaine. Celle que l’on appelle « Madame », agent de liaison entre les États et les Rectificateurs, cherche alors à exercer son influence sur le président français pour infléchir le cours de l’histoire : il s’agit de contraindre les Russes en agitant le chiffon rouge d’un blocage humanitaire en Syrie.

Ce qui s’enclenche ressemble fort à une course contre la montre. Les commandos dépêchés sur place doivent retrouver au plus vite Jean, avant que les Russes n’exigent des Coréens et de leurs hommes de se retirer. La diplomatie mondiale se mêle ainsi aux assassinats clandestins, le tout sur fond de réunion filiale entre un fils et son père, deux agents du triumvirat, séparés puis réunis par son entremise. L’essentiel de « Mourir et revenir » a lieu dans les décors enneigés d’une France reculée, où deux hommes devancent, et cherchent à piéger, leurs assaillants, à la solde de puissances étrangères corrompues. À cet égard, ce second tome de Rectificando parvient à un équilibre délicat, entre chair humaine (les affects familiaux) et nerfs politiques (les jeux de pouvoirs en coulisses). Bien menée, cette bande dessinée emprunte certes des voies balisées, mais elle s’y comporte plutôt bien, en ne sacrifiant rien des différentes thématiques qui nourrissent son récit, entre action et émotion.

Rectificando : Mourir et revenir, Didier Convard et Denis Falque
Glénat, novembre 2022, 56 pages

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3.5