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Les Œillades 2022 : Noémie dit oui de Geneviève Albert, la poupée qui fait non

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Premier long-métrage à la fois percutant et maîtrisé de la réalisatrice québécoise Geneviève Albert, Noémie dit oui ausculte l’enfer de la prostitution juvénile montréalaise à travers le regard meurtri d’une adolescente de quinze ans livrée à elle-même, qui sombre peu à peu dans une sexualité lugubre et fantasmatique. Un personnage remarquablement interprété par la jeune Kelly Depeault, révélée l’année dernière dans La Déesse des mouches à feu. 

Abandonnée par sa mère, Noémie (Kelly Depeault, bouleversante de fragilité) est une enfant placée en centre de jeunesse à Montréal. Désespérément en quête de nouveaux repères, elle fugue pour rejoindre son ancienne amie Léa (l’ambiguë Emi Chicoine) et tombe dans les griffes perverses de Zach (James-Edward Métayer), un bad boy proxénète qui devient son petit-ami. Inexpérimentée et vulnérable, la jeune fille au cœur punk accepte contre son gré de se prostituer le temps du Grand Prix de Formule 1 et entre alors dans une spirale infernale. 

Premier long-métrage de la cinéaste québécoise Geneviève Albert (Reviens-tu ce soir?, La traversée du salon) qui traite du consentement et de l’exploitation des prostituées mineures surnommées « les survivantes », Noémie dit oui surprend tant par la maîtrise de son sujet que par la pertinence de sa mise en scène.

Tournant sa caméra vers les prédateurs afin de ne jamais érotiser le corps de la proie ni glorifier le viol, la réalisatrice joue avec le hors-champ, instaure un contraste entre distance et proximité pour filmer le rapport sexuel comme une transaction répugnante, brutale, malsaine, dans l’espace hermétique et suffocant d’une chambre d’hôtel vide et glacée.

Ingénieux et subtil, le montage parallèle produit ici un violent oxymore entre le dehors – l’effervescence vrombissante de la course automobile –, et le dedans – la détresse sourde de la jeune fille qui enchaîne les passes à un rythme effréné pour pouvoir s’offrir une nouvelle vie –, tout en accentuant la rudesse du cercle vicieux qui étouffe les personnages. Pièce maîtresse de cet esthétisme de la répétition, un effrayant chapitrage permet notamment de matérialiser l’angoisse croissante de l’héroïne.

En effet, Noémie dit oui restitue avec retenue et profondeur toute la mécanique pernicieuse de l’escorting, la technique de manipulation, la rivalité qui peu à peu s’installe entre les filles sélectionnées sur catalogue numérique, ainsi que les pratiques, fantasmes et comportements humiliants de leurs clients on ne peut plus ordinaires. L’un des plus beaux plans du film montre la frêle silhouette de Noémie, enroulée dans un rideau, prise au piège du linceul opalescent de son existence éclatée qui bascule et s’assombrit comme un nuage. Un premier geste de cinéma choc et nécessaire pour sensibiliser les jeunes aux dangers d’une prostitution banalisée, porté par le cri de douleur de Kelly Depeault, à la fois sombre et lumineuse, fiévreuse et rebelle. Une réussite.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : Noémie, une adolescente impétueuse de 15 ans, vit dans un centre jeunesse depuis trois ans. Lorsqu’elle perd tout espoir d’être reprise par sa mère, Noémie fugue du centre en quête de repères et de liberté. Elle va rejoindre son amie Léa, une ancienne du centre, qui l’introduit dans une bande de délinquants. Bientôt, elle tombe amoureuse du flamboyant Zach qui s’avère être un proxénète. Fin stratège aux sentiments amoureux ambigus, Zach incite Noémie à se prostituer. Récalcitrante au départ, Noémie dit oui. 

Noémie dit oui – Fiche technique

Réalisation : Geneviève Albert
Scénario : Geneviève Albert
Avec : Kelly Depeault, James-Edward Métayer, Emi Chicoine, Maxime Gibeault, Myriam Debonville, Joanie Martel…
Production : Patricia Bergeron
Photographie : Léna Mill-Reuillard
Montage : Amélie Labrèche
Costumes : Renée Sawtelle
Musique : Frannie Holder
Distributeur : Wayna Pitch
Durée : 1h56
Genre : Drame
Sortie : 26 avril 2023

Note des lecteurs2 Notes
3

Pearl de Ti West: au coeur d’Eros et de Thanatos

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Sorti en même temps que X, Pearl est son préquel et a été tourné dans la foulée, en Nouvelle-Zélande durant la COVID. Habillé des caractéristiques similaires, Pearl prend la torche et nous guide dans la tête trouble de son personnage éponyme. Retour sur un film qui offre une expérience différente, malgré les mêmes artifices.

Avec X, Ti West commençait la rentrée 2022 en beauté. Mia Goth, son interprète principale a fait des merveilles en Maxine et en Pearl. Mais justement, qui est Pearl?

Synopsis: 1918, Texas, Pearl vit avec ses deux parents d’origine allemande. Son mari, Howard, s’est engagé dans l’armée en Europe. Entre sa mère stricte comme un fouet qui claque et son père immobilisé, Pearl est malheureuse. Très malheureuse. Elle s’échappe parfois lors des courses qu’elle fait au village, mais cela devient de plus en plus difficile. Son rêve à elle est de briller. Et elle fera tout pour y arriver…

Le Vide Texan

Le casting a changé, mais Mia Goth reprend le rôle de Pearl, jeune. Parmi les acteurs, on retrouve David Corenswet (Hollywood), Tandi Wright, Emma Jenkins-Purro, Matthew Sunderland et Allistair Sewell. Il est le reflet du vide qui oppresse Pearl dans la toute petite bourgade texane où elle vit. En effet, l’image n’est pas bombardée de figurants. Ils se comptent sur les doigts de la main. Cela reflète beaucoup la solitude extrême à laquelle la mère de Pearl oblige sa fille.

C’est aussi un intéressant curseur pour Pearl elle-même qui, tout le long du film divertit un spectateur. Certaines séquences qui la montrent sur une scène en train de danser comme ses idoles, sont en fait un calque du divertissement qu’elle offre au spectateur. Cela se constate à travers les affiches du film et le générique de fin. Sinon pourquoi Pearl sourirait-elle en nous regardant? En cela, c’est impressionnant de voir le 4e mur brisé, sans échange de répliques.

Les similarités techniques avec X

Nous retrouvons les mêmes caractéristiques visuelles que pour X avec le plan qui s’élargit en début de film, le grain de l’image et sa coloration qui appuient sur le bleu, le vert et le rouge. Le jaune est très peu présent, mais les champs de blés ont un sous-ton verdâtre. C’est aussi le cas de la mare de Theda, l’alligator à qui Pearl donne ses victimes.

Il y a un constant jeu de mise en valeur de couleurs, reprenant ceux des premiers films en couleurs. Un petit rappel au Magicien d’Oz est glissé dans l’image. Les transitions et le fondu au noir final paraissent similaires aux dessins animés des Looney Toons. Ce sont à notre avis, des hommages au cinéma et à l’animation qui bourgeonnent les deux décennies suivantes. C’est aussi un jeu fait dans X avec des codes cinématographiques des années 70.

Les couleurs de Pearl

Pearl porte comme Maxine du bleu assez régulièrement, même si sa vraie couleur est le rouge. Si théoriquement, cela peut représenter un caractère, une personnalité, nous ne pourrons seulement comprendre le plein sens de cette couleur pour les deux héroïnes qu’en complétant la trilogie.

Mais en voyant Pearl ne porter cette couleur qu’avec sa famille et son amant et surtout, avant les meurtres qu’elle commet, cela peut indiquer la perception ou la place qu’on veut lui attribuer. La fille gentille, sans problèmes à donner à son entourage, celle qui est facile à vivre, à séduire, à jeter, à ramasser. Bien sûr, cette perception est erronée. Elle est une femme écarlate. Elle le devient après une énième punition de sa mère.

L’explosion de la violence: L’expression du Thanatos chez Pearl

Le film ne présente pas une Pearl innocente, ni le produit d’une éducation stricte et déséquilibrée. Pearl est ainsi faite, violente envers les animaux, puis les humains. Elle aurait pu être mieux traitée que cela n’aurait strictement rien changé. Il n’y a pas vraiment de réponse à pourquoi elle aime cette violence. La violence déchainée contre ses géniteurs n’est qu’un acte anodin si l’on se réfère à ses comportements déjà limite. Mais c’est à partir de son échec à l’audition de la paroisse qu’elle se met à être plus créative en terme de violences.

Sa haine explose contre le personnage blond de l’histoire et si nous soulignons sa couleur de cheveux, c’est parce qu’elle montre, même sénile,une vraie haine contre les blondes gentilles. Qu’elles soient paroissienne ou actrice porno (dans X), elle les perçoit comme des concurrentes et leur voue une haine tenace après l’échec de l’audition.

Et Eros?

Les pulsions d’Eros ne sont jamais loin du Thanatos… En plus d’avoir la pulsion de Mort en elle, Pearl est très passionnée et que ce soit pour son mari, pour son amant ou n’importe quel autre homme, elle est active dans la séduction. L’Amour, ou plutôt le Désir, le sexe, la séduction,  sont importants pour elle. Mais ils ont la même valeur que dans un  film de 90 minutes : quelque chose de beau et d’illusoire. Pearl ne sait malheureusement pas aimer.

Le lien entre X et Pearl

Le réalisateur ne cherche pas à expliquer pourquoi Pearl est ainsi. Il montre depuis quand sa folie meurtrière est présente. Quand elle regarde un petit film érotique avec le monteur, elle est loin de s’imaginer qu’elle est en train de regarder le futur du cinéma. Après tout, la pornographie et la danse ont en commun l’utilisation du corps. Elles ont en commun la physicalité : on a besoin du corps pour danser et pour faire l’amour. Le dialogue se transmet par des gestes corporels. Elles se caractérisent dans les deux cas par la brièveté: les carrières sont courtes, émergent des ténèbres, pour aussitôt s’y replonger. Encore une fois, il y a beaucoup d’Eros et de Thanatos dans les deux disciplines.

Conclusion

Le problème des préquels est l’anticipation du spectateur qui veut savoir comment se crée un tueur. Et si la réponse est qu’il n’y en a pas vraiment besoin. Pearl est un bon préquel, il anticipe cette question en décidant de surprendre le spectateur. Pearl n’a pas besoin d’une origine sombre. Elle est déjà sombre.

Elle est une tueuse qui aime tellement ça que c’est un acte qui fait partie de son quotidien. Jamais elle n’en a pris conscience. L’Eros et le Thanatos Freudiens sont ses carburants. Elle vit pour tuer et pour être désirée.

De plus, il y a une excellente idée de rattacher la Pearl âgée de X à Maxine. Cette dernière n’est que le futur auquel Maxine n’échappera pas: la Vieillesse, le déclin de la beauté, de la séduction. Qu’elle reste dans l’industrie ou pas, elle vieillira aussi.

https://www.youtube.com/watch?v=9fBMQoxBTaM

Fiche technique: Pearl

Réalisateur: Ti West
Scénariste: Ti West et Mia Goth
Producteur: Ti West, Kevin Turen, Jacob Jaffke, Harrisson Kreiss
Musique: Tiler Bates, Tim Williams
Longueur: 102 minutes
Langue: Anglais, Allemand

 

The walking dead, le chef d’œuvre zombifié

Ça y est, après plus de 11 années d’antenne, The Walking Dead a tiré sa révérence. Difficile d’être passé à côté du phénomène durant toutes ces années. Également adapté en un exceptionnel jeu vidéo, l’univers créé par la bande dessinée d’Images Comics aura su gagner le cœur des fans avec une rapidité fulgurante. Mais, à trop vouloir se rapprocher du soleil, The Walking Dead s’est brulé les ailes, et pas qu’un peu.

Bien que cette critique concerne la série dans son intégralité, elle ne contiendra aucun spoiler majeur sur les évènements. 

La marche vers le paradis

Difficile de l’imaginer si, pour vous, le genre zombifique ne dessert que le nanard qui ne compte pas ses litres de faux sang, mais à ses débuts, The Walking Dead, c’était exceptionnel. Brutale, bien écrite, parfaitement bien rythmée et interprétée, la première saison nous laissait voir le potentiel grandissant de la série, avec six épisodes seulement. L’écriture, pleine de grâce, dévoilait des personnages, peu nombreux, attachants ou profondément détestables mais tous parfaitement crédibles. Humains, avec leurs forces et faiblesses.  Bien sûr, la palme revient à Rick Grimes, personnage principal de la série, incarné par le superbe Andrew Lincoln et surement l’un des meilleurs personnages de la télévision.

Dès ses débuts, la série frappe fort par son univers cohérent, travaillé et sa dure réalité. Dehors, le monde se meurt mais n’en demeure pas moins menaçant. Toute cette noirceur se ponctue par des touches d’espoir, d’humanité et de douceur, qui feront le mordant de la série pendant un bon moment. On avance avec nos personnages. On a déjà nos préférés, ceux qui nous désespèrent et ceux qu’on espère voir mourir très vite. La saison 2, de qualité mais moins réussie, permettra malgré tout d’établir quelques points extrêmement importants : la folie n’est jamais loin, tout le monde peut mourir et surtout, le leadership de Rick se confirme. Mais disons-le, c’est véritablement avec sa 3ème saison que la série connait ses plus grandes heures de gloire.

La prison avant l’emprisonnement

L’arc de la prison, comme le disent les fans, est réellement extraordinaire. La série s’ouvre au monde et démontre, dans une explosion de talent, toute la noirceur de son univers. Pour la première fois, l’histoire tient un véritable antagoniste en la personne du Gouverneur, véritable taré à la tête d’une autre communauté. Les personnages ne sont plus seuls et les humains deviennent des ennemis encore plus redoutables que les rodeurs. Les intrigues s’entremêlent parfaitement, au fur et à mesure que nos protagonistes sombrent aussi plus facilement dans la violence.

La saison 4, tout aussi fabuleuse, suit ce schéma et le pousse encore plus loin. Les décès s’enchainent, mais jamais gratuitement. Chaque perte sert à l’intrigue et ce, pour de nombreuses saisons à venir. Les nouveaux venus sont tous intéressants et attachants (ou détestables, encore une fois). A cette époque, The Walking Dead peut prétendre au titre de chef d’œuvre, tant chaque épisode met une claque dans la tronche. Si on n’égale pas la qualité d’écriture d’un The Last of Us Part II à ce niveau, la série propose une absence de manichéisme bienvenue, dans ce monde ou ses survivants veulent survivre, à tout prix.

Puis, Mi saison 5, quelque chose se produit. Les survivants atteignent un endroit et, je vais faire quelque chose d’exceptionnel, je vais vous conseiller de vous arrêter là. La plupart des intrigues sont résolues, les personnages restants sont en sécurité. Dites-vous que c’est fini, que l’intrigue ne redémarre pas et que la série s’achève au terme de cinq saisons de très, très haute tenue.

La descente vers l’enfer

Le conseil est un petit crève-cœur, car la saison 6, bien que moins incroyable, reste de très haute tenue. Elle s’achève sur un terrible cliffhanger, qui enchaine sur le premier épisode la saison 7 : l’un des meilleurs épisodes de la série. Mais ensuite, AMC propose un naufrage absolu et grotesque. Longue, absolument incohérente, mal écrite et rythmée, The Walking Dead ne perdure que par le duel Negan/Rick, porté par le jeu d’acteurs totalement hallucinant de Jeffrey Dean Morgan et Andrew Lincoln. Je pourrais donc vous dire de vous arrêter début saison 7, mais ce serait impossible pour vous.

Malgré quelques excellents moments, The Walking Dead n’est plus que l’ombre d’elle-même avec ses saisons 7 et 8. Les personnages, désormais beaucoup trop nombreux, sont moins bien écrits (voire pas du tout, ne se contentant que de stéréotypes vus et revus), les décès, autrefois si intelligemment amenés et constructifs deviennent gratuits et souvent inutiles (et débiles, de surcroit) . Sur les 32 épisodes qui composent les deux saisons, à peine la moitié sert réellement l’intrigue. Le reste ne se contentant que faire du sur place, les personnages marmonnant quelques répliques pendant 40 minutes. Les héros semblent même totalement hermétiques face au décès de leurs proches. Nous pouvons par exemple citer la réaction totalement absurde (et inexistante) de Carole, qui apprend la mort d’un personnage pourtant présent depuis le début de la série dont elle était très proche. Ou, plus tard encore, Daryl restera presque de marbre face à la mort imminente d’un de ses plus proches amis, lui aussi présent depuis très longtemps.

Errer comme un zombie

L’écriture fane, la série fait du sur place et s’enferme dans un cycle jusqu’à la fin de sa 11ème saison. Entre temps, deux spins off sont nés et cela se ressent énormément sur la qualité. The Walking Dead n’est plus seule et les scénaristes semblent même bien décidés à offrir plus de travail à Fear The Walking Dead, plus constant dans sa qualité. Une fois l’Arc Negan terminé (façon de parler), de nouveaux ennemis prennent le relais et ainsi de suite, jusqu’à l’épuisement. Dommage, car les méchants sont réussis, dans l’ensemble. L’arc des chuchoteurs propose quelques moments très réussis, mais trop peu et pour trop de ratages.

A force, on en est usé. Les réactions n’ont plus de sens, les moments géniaux des premières saisons n’existent plus et les meilleurs protagonistes sont tous décédés ou presque, ne laissant qu’une équipe B bien moins impactante. On n’est plus attaché à personne, à part un ou deux survivants de longue date. Le pire, sans doute, c’est que la série ne termine même pas, pas réellement. Trois autres spins off sont prévus pour faire office de conclusions à différents personnages. Oui, trois séries. 3 DLC. On peut comprendre l’idée, mais quand même…

The Walking Dead – Bande-annonce saison 11 partie 2

 

Note des lecteurs6 Notes
Les cinq premières saisons
Rick Grimes, personnage extraordinaire
Des antagonistes très réussis
Un acting impeccable, un doublage VF de qualité (au début)
Une écriture de départ particulièrement brillante
Une baisse de qualité phénoménale à partir de la saison 7
Passe du chef d'œuvre à la catastrophe
Une série beaucoup trop longue...
... et qui ne se termine pas, puisque 3 séries qui feront office de conclusion arrivent. Oui, 3 séries.
2.6

« Choujin X » déjà de retour chez Glénat

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Initié par le créateur de la série Tokyo Ghoul, le manga Choujin X adopte le point de vue d’adolescents confrontés à l’apparition de pouvoirs surnaturels. Ce second tome creuse plus avant leur personnalité et revêt une dimension sociale évidente.

On retrouve au début de ce nouvel épisode de Choujin X Ely, la jeune cultivatrice de tomeïto, et Tokio, l’adolescent effacé marchant dans l’ombre de son ami Azuma. Les deux personnages se voient cependant redimensionnés à l’aune de super-pouvoirs inattendus. Ils affrontent ensemble un choujin maléfique ayant pris la forme d’un serpent géant particulièrement iconique. Pour Tokio, c’est l’heure des premières leçons : il se blesse au bras en raison de son incapacité à évaluer correctement la puissance qu’il délivre, ce qui se produit apparemment souvent chez les zoomorphes encore balbutiants. Ces reliefs initiatiques se doublent rapidement de la découverte d’un institut privé formateur, ayant pour objectif de réprimer les surhommes faisant mauvais usage de leurs pouvoirs. C’est là-bas, à Yamatomori, que Tokio et Ely vont chercher à acquérir leur certificat d’enregistrement et s’élever (au moins) au rang B, un statut leur assurant de pouvoir exploiter leurs facultés en cas d’urgence.

Toujours très inspiré sur le plan graphique, où les vignettes grandioses et référencées (Alien, les médecins de la peste…) se succèdent sans discontinuer, Sui Ishida n’oublie pas de caractériser ses jeunes protagonistes, ni de conférer une dimension sociale à son manga. Ainsi, tandis qu’on le questionne sur ses rêves, Tokio se montre incapable de prononcer le moindre mot. Il songe un instant à son ami Azuma, ne trouve rien de satisfaisant à dire et s’enferme alors dans un mutisme confondant, évocateur de ses impensés. Se pourrait-il que l’adolescent se soit à ce point subordonné à Azuma qu’il en ait oublié de se livrer aux introspections les plus banales ? Ely, elle, est plus directe : elle aspire à la richesse, mais non à des fins vénales, puisqu’elle aimerait avant tout venir en aide à son grand-père. Au cours de leurs pérégrinations, les deux comparses vont croiser la route de Shiozaki, un ancien lycéen joueur de baseball, contraint de raccrocher après avoir révélé au monde sa véritable nature de choujin – disqualifiante en l’état.

Ce dernier élève seul son frère et sa sœur. Il prend des libertés avec les règles et la bienséance pour y parvenir vaille que vaille. Ses super-pouvoirs l’ont paradoxalement diminué, en l’empêchant de se réaliser : celui qui s’échinait à percer dans le baseball pour échapper à son quotidien morose à Yamato n’a maintenant d’autre choix que de vivoter dans ses quartiers pauvres, marginalisés au sud de la province. Sui Ishida met ainsi en scène un personnage ambivalent, complexe, soucieux du bien-être de ses proches mais désillusionné par les épreuves endurées. Si ce second tome de Choujin X lui doit beaucoup, il se distingue aussi par la technique nouvellement éventée du « raise » et par la convocation de la criminelle Ririka et de son garde du corps à tentacules, sur lesquels on sait encore peu de choses. Le récit, en construction, laisse ainsi quelques belles promesses en suspens…

Choujin X (T.02), Sui Ishida
Glénat, novembre 2022, 276 pages

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3.5

« Dragon Ball : Le Super Livre » de retour aux éditions Glénat

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L’éditeur français emblématique de l’univers Dragon Ball propose un second « super livre » consacré cette fois à l’animation. L’occasion de revenir sur les étapes itinérantes de Son Goku et ses amis, face à des adversaires aux armes de mieux en mieux fourbies.

Quand petit Son rencontre Bulma, il n’est encore qu’un garçonnet ingénu. Les premiers mangas d’Akira Toriyama mettent en scène un enfant aussi gauche qu’attachant, incapable de différencier une fille d’un garçon, vivant seul dans une jungle hostile où, pour se nourrir, il doit chasser des monstres bien plus imposants que lui. Des années plus tard, devenu père par deux fois, doublé d’un guerrier Super Saiyan repoussant toujours plus loin ses propres limites, il est désormais le héros discret d’une Terre qui lui doit, sans même le soupçonner, sa survivance. Entre ces deux moments, l’extraterrestre envoyé de la planète Vegeta pour décimer une espèce humaine à laquelle il a fini par se lier profondément, aura affronté des créatures glaçantes, sans pitié, perpétuant des instincts de mort et de prédation. Freezer, Cell ou Boo, pour ne citer que les trois principaux, ont fait office d’adversaires obstinés, d’ampleur mythologique, dont la caractérisation sophistiquée – et changeante – a été porteuse d’effroi et d’une puissante iconisation.

Découlant des grands livres, ce second Super Livre consacre l’essentiel de son corpus aux différents arcs narratifs de Dragon Ball. Richement illustré, doté d’une édition très soignée, l’ouvrage fait revivre au lecteur les grands moments de Son Goku et ses proches, du premier tournoi Tenkaichi Budokai aux récits Red Ribon, Piccolo, Saiyan, Namek, cyborgs et Majin. C’est toute une constellation de personnages (de l’ami indéfectible – Krilin – aux frères ennemis – Vegeta ou Piccolo – en passant par les rivaux mortels – Freezer, Cell ou Boo) qui se voie verbalisée, narrée avec passion, recontextualisée dans les grands enjeux dont l’univers d’Akira Toriyama s’est fait le précieux réceptacle. On y retrouve autant de légèreté et d’humour que de gravité et de tragédie, des facéties de Son, Tortue géniale ou Yamcha aux menaces existentielles induites par Freezer, mégalomane et effroyable, ou Boo, multiforme, incontrôlable et mû par ses seules pulsions immédiates.

Ce Super Livre revient sur des arcs absents du manga d’origine, présente succinctement Dragon Ball Kai ou Le Plan d’éradication des Super Saiyans, se penche sur l’histoire de Trunks, Vegeta ou Piccolo et se clôture par une interview inédite d’Akira Toriyama, au cours de laquelle il revient sur l’humour, le choix des voix, les fans et leurs lettres ou encore sa consommation de jeux vidéo. Il indique aussi, détail amusant, que si Son Goku devait être une musique, il serait une mélodie enjouée au tempo rapide. La spontanéité, la bonhomie et l’énergie débordante du personnage – avec pour corollaire une faim insatiable – semblent en effet parfaitement solubles dans un tel choix. Et quelque part, c’est justement cette mélodie inconsciente que ce second Dragon Ball : Le Super Livre se propose de rejouer, en passant en revue les principaux traits constitutifs d’un univers étendu – ici : l’animé – qui a exercé une fascination vertigineuse sur des générations entières de téléspectateurs.

Dragon Ball : Le Super Livre (tome 2), l’animation – 1ère partie
Glénat, novembre 2022, 358 pages

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4

« Le Livre noir de Vladimir Poutine » : un tchékiste au pouvoir

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Ouvrage collectif placé sous la direction de Galia Ackerman et Stéphane Courtois, Le Livre noir de Vladimir Poutine vient en quelque sorte prolonger le travail entrepris par Darryl Cunningham aux éditions Delcourt : narrer l’ascension d’un dictateur nostalgique de la Grande Russie, ancien tchékiste reconverti en conservateur ayant fait de l’Occident un ennemi à la fois moral et géopolitique.

Portraiturer Vladimir Poutine en novembre 2022 nécessite d’opérer certains choix. Faut-il axer sa réflexion sur le passé kagébiste de l’homme fort du Kremlin ? Narrer sa répulsion à l’encontre des Révolutions de couleur et la manière dont la Tchétchénie et surtout la Géorgie furent entendues comme les points de départ d’une reconquête russe dans l’ancienne sphère soviétique ? À moins de s’appuyer sur la diplomatie du gaz, si utile pour faire pression sur les Européens, ou de verbaliser les multiples procédés visant à ériger Moscou en chantre des valeurs traditionnelles, avec l’accord tacite de l’Église orthodoxe du patriarche Kirill ? Dans un ouvrage collectif très documenté, découpé en chapitres thématiques radiographiant à 360° le régime poutinien, Galia Ackerman, Stéphane Courtois et leurs coauteurs analysent les traits constitutifs d’une Russie néo-hégémonique, nostalgique de son passé, arc-boutée et manœuvrière, ayant fait de Sputnik et Russia Today des outils de propagande, et des cyber-attaques ou de l’appui apporté à l’extrême droite européenne, une puissante arme de déstabilisation.

Le parcours de Vladimir Poutine mérite évidemment que l’on s’y attarde. Issu d’un milieu modeste, il a souvent endossé le rôle de souffre-douleur durant son enfance. Devenu plus impétueux à l’adolescence, il a ensuite appris le droit sous la direction du professeur Anatoli Sobtchak, avant de concrétiser un vieux rêve : entrer au KGB, organisation secrète qui le fascine tant, où il participe à la lutte contre les dissidents dans la région de Leningrad. Une fois muté en ex-RDA, il s’adonne volontiers au chantage sexuel dans le cadre de ses missions, puis assiste, médusé, à la chute de l’URSS, qu’il impute à un mouvement populaire qu’il perçoit depuis lors comme destructeur. Tandis qu’une poignée d’initiés – dont les membres du Komsomol et du PCUS – pille les richesses d’un pays en déliquescence, Anatoli Sobtchak prend sous son aile, à la mairie de Saint-Pétersbourg, un Vladimir Poutine qui n’a même pas encore 40 ans. Doté d’une fonction très rémunératrice, il s’inscrit alors au cœur d’un vaste système de corruption, bientôt éventé, mais qui n’empêche toutefois pas Boris Eltsine de le placer à la tête du FSB avant d’en faire son Premier ministre. Bientôt installé au Kremlin, l’homme a déjà eu l’occasion d’expérimenter le kompromat, ces affaires montées de toutes pièces afin de se débarrasser des indésirables (et auxquelles les oligarques n’échapperont pas) et il se montre particulièrement agressif vis-à-vis des Tchétchènes (il promet de « buter les terroristes jusque dans les chiottes »). Tout est déjà : cette volonté d’expurger la Russie de ses opposants (Berezovsky, Goussinski ou Khodorkovski en feront les frais), une capacité rare à manipuler l’opinion publique (y compris occidentale), un langage volontiers outrancier et argotique, une mise en scène permanente de sa personne et de son pays (la doctrine marxiste est désormais remplacée par un nationalisme expansionniste et une vision eurasienne inspirée des thèses de l’idéologue Alexandre Douguine).

Une double guerre, armée et culturelle

Si Le Livre noir de Vladimir Poutine revient abondamment sur l’ascension trouble de l’actuel président russe, l’essentiel de son corpus a pour but d’éclairer la double menée, militaro-territoriale et culturelle, d’un pays désireux de renouer avec sa grandeur passée et soucieux d’étendre son influence partout où résident des populations russophones. C’est de là que partent l’obsession de contrôle (de l’information, de la justice, des peuples), la vision paranoïaque du monde (les prétendues menaces de l’OTAN, pour ne citer que cet exemple) ou encore l’érection de la religion orthodoxe en arme diplomatique. Galia Ackerman, Stéphane Courtois et les autres contributeurs de cet essai dressent le portrait étayé et proprement glaçant d’un pouvoir noyautant les oppositions, empoisonnant ses ennemis (qui a oublié Alexeï Navalny et le Novitchok ?), perpétuant les méthodes tchékistes, lancé dans une guerre mémorielle au point d’imposer des lectures orwelliennes (par exemple en exagérant le nombre de victimes soviétiques durant la Seconde guerre mondiale). Le Kremlin de Vladimir Poutine a qualifié le gouvernement ukrainien de « néonazi », il a réprimé la liberté d’expression au point de censurer l’art ou de s’en prendre aux ONG subventionnées par l’étranger, il a préparé les mentalités à de nouveaux conflits, allant jusqu’à instrumentaliser les livres de coloriage des enfants ou à exploiter sans fard les ficelles tirées par le politicien d’extrême droite Vladimir Jirinovski, lequel a détruit peu à peu les résistances aux bassesses et aux brutalités, tout en promouvant le chantage nucléaire, les politiques hégémoniques ou les discours ouvertement racistes.

Pendant ce temps, comme le rappellent les auteurs, le régime poutinien a soufflé sur les braises occidentales à chaque fois qu’il était possible de le faire : les émeutes dans les banlieues, le mouvement des Gilets jaunes, le terrorisme islamique ont été présentés comme des preuves irréfutables de la décadence des Européens. Et cette dernière était aux yeux du Kremlin déjà visible dans les réactions timides qui suivirent la guerre en Géorgie ou l’annexion de la Crimée. À ce titre, l’ouvrage revient sur cet entre-deux savamment entretenu par les Russes : les manœuvres militaires, bien que condamnables, s’avèrent souvent soit dissimulées (les hommes verts, le groupe Wagner), soit effectuées sous des couvertures commodes (la guerre contre Daech). Mais la bataille est aussi culturelle et informationnelle, comme en témoignent les théories du complot alimentées et diffusées par Russia Today ou Sputnik, l’imaginaire déployé par les propagandistes du Kremlin (Moscou serait l’ultime bastion des valeurs familiales et chrétiennes), les mécénats muséaux ou universitaires pilotés par des oligarques russes tels que Roman Abramovitch ou Len Blavatnik, le financement d’organisations diverses par les ambassades russes ou l’activité de la Commission présidentielle sur l’Histoire, principalement occupée à en falsifier les récits. Parfois, les jeux d’influence sont moins discrets, plus abrupts, comme lors des tentatives de Gazprom de couper le robinet gazier en Europe centrale, ou dans cette volonté à peine masquée de tenir l’Allemagne par les approvisionnements en énergies, espérant ensuite que Berlin en fasse de même vis-à-vis de l’Europe pour le compte de Moscou.

Le Livre noir de Vladimir Poutine est passionnant, transversal et généreux dans ses démonstrations. Il n’omet pas non plus les échecs des services secrets russes dans le dossier ukrainien, illustrés par exemple par la mise à l’écart de Sergueï Besseda, jugé coupable de désinformation. Mais peut-on seulement dire la vérité à celui qui auto-entretient une réputation de maître espion tout en se montrant incapable d’analyser correctement les informations récoltées par ses services sur l’Ukraine ?

Le Livre noir de Vladimir Poutine, ouvrage collectif placé sous la direction de Galia Ackerman et Stéphane Courtois
Robert Laffont, novembre 2022, 464 pages

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4

Un portrait de Mussolini aux éditions Glénat

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La collection « Ils ont fait l’Histoire » des éditions Glénat se penche sur la figure de Benito Mussolini, qui prit la tête du gouvernement italien en 1922 pour y instaurer une révolution fasciste.

« J’aurais pu contraindre le Parlement et former un gouvernement composé uniquement par des fascistes », avance Benito Mussolini, le nouvel homme fort de l’Italie, comme pour se disculper. L’heure est grave : le fondateur du Parti national fasciste a pris le pouvoir alors même que les chemises noires étaient massées aux portes de Rome. Les uns questionnent dès le départ la stabilité de son régime, les autres ne savent quoi penser : les commerces restent ouverts, la violence se raréfie dans les rues. L’avènement de cet homme, « porté en triomphe comme un nouveau César », ne serait-elle pas, tout compte fait, une bonne chose ?

L’album de Davide Goy, Luca Blengino, Catherine Brice et Andrea Meloni témoigne parfaitement de ces ambivalences. Les Italiens sont partagés entre la construction d’une ligne ferroviaire très attendue et des opposants jetés en prison, entre une capitale redessinée de fond en comble et une dictature politique en gestation. Mussolini, lui-même, constitue un mélange désordonné de bonhomie, de populisme, d’autoritarisme, de certitudes et de doutes, de visions et de caprices. Il prononce l’oraison funèbre de la démocratie italienne après avoir loué son sens de la mesure. Il s’attache à Rome, en laquelle il ne voyait pourtant que corruption et bourgeoisie. Il semble tour à tour accablé et fanatisé, sa maîtresse Margherita s’échinant à juguler ses humeurs – et à appuyer l’art nouveau fasciste.

Mussolini est aussi une invitation à redécouvrir la capitale italienne : Piazza Venezia, Capitole, Colisée, palais de Venise… Tandis qu’ils narrent l’ascension de Benito Mussolini, les auteurs présentent une ville en plein renouvellement, où les pioches s’affairent à moderniser des lieux quasi immémoriaux. Le terrain politique et diplomatique fait lui aussi l’objet d’explorations fines : le rôle de la presse d’opposition, l’assassinat du socialiste Giacomo Matteotti, les associations citoyennes contrôlées par la police, les syndicats muselés, les enjeux économiques (dette, monnaie nationale), le soutien apporté par Churchill ou JP Morgan aux fascistes, les accords noués avec le Vatican pour une reconnaissance mutuelle, les guerres en Libye et en Ethiopie, où la fin justifie les moyens…

On ne saurait évoquer le fascisme sans mentionner l’avènement de l’« homme nouveau ». Mussolini revient amplement sur les préoccupations du nouveau régime. « Il faut inculquer aux jeunes la virilité, le goût de la puissance, de la conquête… Il faut les élever dans notre foi, la foi fasciste. » Quinze ans après la marcia su Roma, les bras se tendent toujours à l’arrivée du « providentiel » Duce. Il est désormais rejoint sur l’estrade par son homologue allemand Adolf Hitler, une visite qui précédera d’ailleurs de peu la promulgation des lois raciales décrétées en 1938 à l’encontre des Juifs et qui se résumeront en trois mots : expropriations, expulsions, exclusions. Le récit se clôture par le pacte d’acier et la Seconde guerre mondiale, loin des promesses esquissées par la nouvelle capitale du cinéma européen, Cinecittà.

Un dossier didactique, en fin d’ouvrage, apporte un éclairage précieux sur le « guide » fasciste, un homme complexe, aux multiples visages, dont les doctrines ont évolué au fil du temps, et notamment à l’endroit de la monarchie, du suffrage universel ou du capitalisme. L’historienne Catherine Brice y rappelle que le régime mussolinien a continuellement navigué entre la dictature et la révolution, sans la terreur de masse observée dans l’Allemagne nazie ou la Russie soviétique.

Mussolini, Davide Goy, Luca Blengino, Catherine Brice et Andrea Meloni
Glénat, novembre 2022, 56 pages

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4

« 1629 » : tragédie(s) en haute mer

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La Compagnie néerlandaise des Indes orientales affrète le Jakarta et y masse quelque 300 personnes, la plupart en perdition, dans des conditions épouvantables. Le navire a la lourde charge de transporter un mirobolant trésor, destiné à soudoyer l’Empereur de Sumatra. Il est confié à un capitaine alcoolique, un subrécargue psychorigide et son second, dont la vilenie n’a d’égale que le machiavélisme. Tous les ingrédients annonciateurs du drame à venir sont là… Les éditions Glénat publient le premier tome du diptyque 1629, rassemblant les excellents Xavier Dorison et Thimothée Montaigne.

Au XVIIe siècle, la puissante Compagnie néerlandaise des Indes orientales a les coudées franches. Le Jakarta constitue le fleuron de sa flotte. Au début de 1629, le navire est affrété dans l’urgence, afin de rejoindre l’Indonésie, où l’Empereur fait l’objet d’attentions particulières et intéressées. En plein deuil, puisqu’elle vient de perdre son enfant, l’aristocrate Lucrétia Hans embarque sur ordre de son mari. À bord, elle doit voyager avec la lie d’Amsterdam, des déserteurs français, des mercenaires allemands, des assassins, « des animaux sauvages, des bêtes féroces ». Une stricte ségrégation ordonne les lieux ; l’arrière du grand mât est bordé d’une frontière qui lui est interdite.

Le Jakarta a pour skipper Arian Jakob, « un ivrogne aussi violent que stupide », ce qui provoque aussitôt le désarroi du subrécargue Francisco Delsaert, véritable maître des lieux. Ses commanditaires le rassurent toutefois en lui adjoignant un second précédé d’une réputation flatteuse, Jéronimus Cornélius, qui ne se révèlera finalement qu’en apothicaire ruiné, sociopathe et manipulateur. Le voyage, éprouvant, est particulièrement propice aux infamies. La nourriture, indigeste, vient rapidement à manquer. L’équipage se décime, les cadavres sont jetés à la mer. Sur le navire, des coffres remplis d’or et de bijoux attisent les convoitises et permettent aux plus sournois de faire tourner quelques têtes – et retourner quelques vestes. Dans ce « cimetière flottant », le capitaine Jakob se rapproche peu à peu de Cornélius, dont les intentions néfastes se devinent dès la première vignette, laquelle l’introduit en contre-plongée, à la faveur d’un jeu de lumière et d’un sourire sournois trahissant d’emblée sa véritable nature.

Ce qui se met en place dans une gradation savamment orchestrée a quelque chose de vertigineux. Deux camps sont appelés à se faire face, dans un climat de tension à la fois silencieux et assourdissant. La moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres. Et le machiavélique Jéronimus Cornélius s’échine à y ajouter ce qu’il faut d’essence pour accélérer l’incendie. Haletant, gratifié de personnages finement caractérisés, ce premier tome de 1629 pose les jalons d’une tragédie navale probablement inévitable, car conditionnée par des caractères irréconciliables, des fractures sociales édifiantes, des conditions de vie déplorables et la permanence (sur place, dans les esprits) d’un trésor si proche et pourtant inaccessible. Le dessinateur Thimothée Montaigne, dont Mathieu Lauffray (Raven) constitue une source d’inspiration manifeste, aligne les planches somptueuses comme des tombeaux : elles sont à la fois sépulcrales et solennelles, la contemplation se substituant ici au recueillement.

Récit survivaliste doublé d’une critique acerbe du capitalisme – les tensions à bord du Jakarta sont exacerbées par les diktats de la VOC –, 1629 n’est pas seulement une « bonne histoire » basée sur des faits réels. Comme l’explique très bien le scénariste Xavier Dorison dans le dossier de presse qui accompagne la parution de l’album, il constitue la démonstration que l’effet Lucifer, documenté par Philip Zimbardo à l’occasion de l’expérience de Stanford, s’applique à tous, en ce y compris à des Amstellodamois vivant à une époque où les Pays-Bas se distinguaient en tant que pointe avancée de la culture, du savoir et de la tolérance. Aussi, les valeurs universelles que les Européens entendaient alors exporter aux quatre coins du monde se trouvent annihilées par les actions délétères d’un capitalisme aveugle.

À la lecture de ce premier tome, il est difficile de ne pas s’enthousiasmer, voire de parler de chef-d’œuvre : dialogues fusants, science de l’image, sous-propos substantiels (le commerce avec les Africains, par exemple), explorations de la psychologie humaine (prédation, autorité, compassion…), références rabelaisiennes, visions cauchemardesques en pagaille (le charnier, les coups de fouet, le lémurien dépecé…). C’est peu dire qu’on attend la suite avec impatience.

1629, Xavier Dorison et Thimothée Montaigne
Glénat, novembre 2022, 136 pages

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5

« Indians ! » : heurts civilisationnels

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Les éditions Bamboo publient Indians !, une bande dessinée collective épousant le point de vue des Amérindiens et narrant leur rencontre, ô combien douloureuse, avec l’homme blanc. Tiburce Oger, scénariste, s’approprie le genre du western pour retracer quatre siècles de colonisation (de 1540 à 1889) à l’origine de la disparition d’environ 14 millions d’autochtones. Pour y parvenir, il propose rien de moins que seize histoires autonomes reliées entre elles par des motifs récurrents – tels que le grand aigle.

Les espaces insondés de Félix Meynet, les chevaux de Derib, la figure légendaire du Grand Chef revisitée par Paul Gastine, les bisons de Corentin Rouge, l’époque espagnole et la découverte du cheval par les Amérindiens selon Hugues Labiano… Indians ! se caractérise d’abord par sa pluralité : de récits, de dessinateurs (et donc de styles graphiques), de temporalités, de motifs… Réunie autour du scénariste Tiburce Oger, une constellation d’illustrateurs investit le champ du western pour raconter, à travers les yeux des Amérindiens, ce que la colonisation européenne de l’Amérique a pu occasionner parmi les populations autochtones.

Le gouverneur Francesco Coronado s’attache à conquérir dans le sang le village de Shiwona, à la recherche d’un or qui ne s’y trouve pas. Bien plus loin dans Indians !, une affirmation s’en fait tristement l’écho : « L’homme blanc a trouvé le métal jaune qui le rend fou, et il revient pour tout détruire… » Il n’en faut pas plus pour déterminer les fondements d’une relation toujours conflictuelle et intéressée. Cette dernière aboutira par exemple à l’achat de Manhattan par le navigateur Pierre Minuit pour le compte de la Compagnie des Indes occidentales. Et comme le rappellent très bien les auteurs, il en résultera par ailleurs 400 millions d’hectares volés aux peuples autochtones en vertu de traités qui ne seront jamais respectés par les Blancs… Pendant ce temps, 1200 combats, dont certains figurent en bonne place dans cet album, aboutiront à l’annihilation partielle des Amérindiens. Ainsi, à titre d’exemple, sur les quelque 300 langues et dialectes autrefois parlés, seuls le Sioux et le Navajo s’avèrent encore d’usage aujourd’hui.

Les massacres, les guerriers iroquois, les cérémonies indiennes, les chevaux indissociables des tribus autochtones, les accords de dupes passés avec les Blancs, les mariages interraciaux… Indians ! explore tous azimuts les rapports entre les colons et les Amérindiens. Les auteurs y racontent la vente, par une tribu esseulée, des territoires collectifs d’Indiana aux Européens. Ils reviennent sur le sort des Cherokees de Géorgie et du Tennessee, vivant en paix avec les Américains mais ensuite contraints d’acheter des terres sur des territoires spécifiques, réservés aux Indiens, et de vendre ou emmener avec eux leurs esclaves. Tantôt on assiste à une séance de chasse, tantôt on observe des Cherokees combattant avec les Confédérés dans l’espoir de récupérer leurs terres. Les auteurs évoquent ailleurs les esprits, les figurines d’argile, les instituts de rééducation destinés aux Indiens. Ces derniers rappellent par exemple celui fréquenté par Jim Thorpe durant sa jeunesse : il s’agit de transformer les indigènes en parfaits petits Américains, quitte à changer leur nom, leur manière de parler, et jusqu’à leurs valeurs…

Après le succès retentissant de Go West Young Man, qui s’est écoulé à plus de 50 000 exemplaires, Indians ! réunit à son tour, dans une démarche voisine, dix-sept dessinateurs talentueux et passionnés par la conquête de l’Ouest. Chacun à sa manière, ils vont mener le lecteur des Chippewas aux Cheyennes, d’une séquence à la The Revenant aux rencontres typiques des westerns de John Ford ou Howard Hawks. Le seul fil conducteur de l’album naît des rapports de force et de domination entre civilisations et entre tribus. Comme pour rappeler qu’au-delà des personnes, des espaces et des époques, la colonisation européenne de l’Amérique et l’exploration de l’Ouest ont toujours été vectrices d’injustices, de souffrances et de privations.

Indians !, ouvrage collectif
Bamboo, novembre 2022, 120 pages

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4

Les Œillades 2022 : Annie Colère de Blandine Lenoir, une pour toutes

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Dans Annie Colère, son troisième long-métrage porté par une Laure Calamy toujours solaire, la cinéaste féministe Blandine Lenoir (Zouzou, Aurore) pose un regard à la fois intime, lumineux et émouvant sur les destins oubliés des militantes du collectif MLAC, qui pratiquaient, à l’aide de la méthode Karman, des avortements avant leur légalisation par la loi Veil en 1975. Sensible et délicat, le film explore l’intime pour tendre vers l’universel sans chercher à imiter L’Événement d’Audrey Diwan sorti l’année dernière.

« Que savent-ils de mon ventre ? Pensent-ils qu’on en dispose ? » fredonnait la chanteuse engagée Anne Sylvestre en 1974 (un an avant la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse), point de départ du récit d’émancipation de Blandine Lenoir. En nous plongeant dans une France giscardienne en retard sur l’égalité hommes-femmes, la réalisatrice de Zouzou et Aurore raconte ici le fonctionnement interne du collectif illégal MLAC — lequel réclame la liberté de l’avortement et de la contraception –, et dessine d’émouvants portraits de ses héroïnes, toutes animées par une colère sourde.

Ouvrière dans une usine à matelas, mariée et mère de deux enfants, Annie, interprétée par Laure Calamy (Antoinette dans les Cévennes, Une femme du monde, À Plein temps) toujours rayonnante, est une femme courageuse, dévouée, exemplaire, mue par le besoin urgent d’intégrer le groupe de jeunes militantes (Zita Hanrot, India Hair, Rosemary Standley) dont elle va rapidement devenir un pilier.

Choisissant un dispositif frontal à la fois sobre et millimétré, Blandine Lenoir met en scène avec pudeur la renaissance de cette protagoniste à l’identité multiple qui, traversée par un événement intime, découvre son moi profond par l’apprentissage simultané de son corps et de sa conscience politique. Discrète, la caméra se faufile au plus près des visages féminins. Elle capture le tourbillon de leurs émotions brutes, bouleversantes. Tiraillées entre joie et souffrance, acceptation et déni, engagement citoyen et vie de famille, Annie et ses camarades doivent en effet trouver leur place au sein du mouvement, assurer tous les rôles (confidentes, assistantes, praticiennes…) dans un exercice de solidarité aussi remarquable qu’éreintant. Annie Colère s’attarde ainsi sur la chorégraphie méticuleuse de l’avortement, montrant les gestes très précis qu’on enseigne et reproduit par pure solidarité, notamment lorsque la canule vient vider précautionneusement l’utérus, comme pour ne pas blesser l’embryon.

Enfin, le film séduit par sa reconstitution minutieuse des années 1970, appuyée par le cri de colère digne de l’actrice Delphine Seyrig, icône du féminisme qui dénonçait vivement, sur les plateaux télévisés de l’époque, le concept vulgaire de « sexualité vagabonde ».

Malgré des dialogues très didactiques qui écrasent çà et là le jeu solaire de Laure Calamy, Annie Colère demeure une œuvre incandescente et terriblement actuelle, qui nous rappelle que la bataille de l’avortement continue de faire rage.

Bande-annonce

Synopsis : Février 1974. Parce qu’elle se retrouve enceinte accidentellement, Annie, ouvrière et mère de deux enfants, rencontre le MLAC – Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception qui pratique les avortements illégaux aux yeux de tous. Accueillie par ce mouvement unique, fondé sur l’aide concrète aux femmes et le partage des savoirs, elle va trouver dans la bataille pour l’adoption de la loi sur l’avortement un nouveau sens à sa vie.

Annie Colère – Fiche technique

Réalisation : Blandine Lenoir
Scénario : Blandine Lenoir, Axelle Ropert
Avec : Laure Calamy, Zita Hanrot, India Hair, Rosemary Standley, Damien Chapelle, Yannick Choirat, Florence Muller, Cédric Appietto, Lucia Sanchez, Pauline Serieys, Louise Labèque, Pascale Arbillot, Eric Caravaca…
Production : Nicolas Brevière, Charlotte Vincent
Photographie : Céline Bozon
Montage : Stéphanie Araud
Costumes : Anne Blanchard
Musique : Bertrand Belin
Distributeur : Diaphana
Durée : 2h00
Genre : Drame
Sortie : 30 novembre 2022

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3

Le Menu : satire saignante

Après Sans Filtre, récompensé d’une Palme d’Or à Cannes, la satire sociale semble être à la mode. Avec Le Menu, Mark Mylod, notamment réalisateur d’épisodes de la série Succession, s’attaque à la bourgeoisie et au monde culinaire. En résulte une comédie noire plutôt efficace, non pas dénuée de défauts, mais qui fonctionne tout de même grâce à son propos et son casting réjouissant.

Critique savoureuse de la bourgeoisie

De premier abord, on pourrait prendre Le Menu pour un Whodunit, tant il reprend certains de ces codes. Comme chez Agatha Christie, un large panel de personnages détonants nous est présenté. Ici, chacun de ces personnages est convié sur une île isolée afin de prendre part à un dîner gastronomique organisé par un grand chef. Parmi eux se trouvent Margot et Tyler, jeune couple interprété par Anya Taylor-Joy et Nicholas Hoult. Mais rapidement, au fil des dégustations, cette soirée mondaine prend une tournure très dérangeante.

Comme tout bon whodunit, ce sont ces étranges personnages, tous plus loufoques les uns que les autres, qui nous maintiennent en haleine. Entre le duo de critique culinaire snob, la star de cinéma, ou les employés d’une grande boîte, toutes les strates de la haute société sont représentées. Seule Margot, la protagoniste, semble différente. Elle est la seule qui n’adhère pas aux étranges menus concoctés par le chef, interprété par Ralph Fiennes. Et dans le même temps, son petit ami, fasciné par la cuisine, est en totale admiration devant les faits et gestes du cuisinier.

Ainsi, notre point de vue s’adapte à celui de Margot. Comme elle, on assiste aux comportements vaniteux de ces personnages. Et Le Menu appuie grandement sur cet écart social en employant le ton de la comédie. Le premier acte, jusqu’à son élément déclencheur, est simplement comique, en se moquant tour à tour de tous ses personnages. On retient notamment le personnage interprété par Judith Light, particulièrement agaçante en critique culinaire.

Ce n’est que lorsque le film assume sa dimension horrifique que la satire sociale se met réellement en place. Ce qui n’était que comique jusque-là devient tout à coup bien plus dérangeant. Et le dispositif de mise en scène du film retranscrit convenablement cette tonalité. Par ses choix de cadrages ainsi qu’une photographie très soignée, Mark Mylod traduit parfaitement le malaise prégnant dans la salle. Toute l’artificialité du lieu est traduite par des plans très minutieux, presque cliniques, à l’image du milieu de la gastronomie qu’il dépeint. Tous les plats servis sont présentés comme dans les émissions de télévision, avec des ralentis aussi artificiels que les produits présentés.

Mélange de saveurs déséquilibré

Malheureusement, ce mélange d’horreur et de comédie peine à pleinement convaincre. Le récit ne semble jamais réellement trouver son équilibre dans sa tonalité. De ce fait, il n’arrive jamais à être totalement drôle ou totalement effrayant. Ce déséquilibre permanent ampute également le rythme du film. Il ne dure que 1h48, mais des longueurs se ressentent à plusieurs reprises. La mise en place du premier acte est très longue jusqu’à l’arrivée de l’élément déclencheur du récit. Et le deuxième est lui aussi extrêmement poussif, étirant bien trop longtemps ses enjeux.

Ce n’est que dans son troisième acte, plus précisément son climax, que le film retrouve sa saveur. La critique sociale de Mark Mylod prend tout son sens lors de son final cathartique, dans lequel se confrontent Margot et le chef cuisinier. Cette opposition entre les deux personnages est sous-jacente dans les deux premiers tiers du récit. Une tension se crée immédiatement entre les deux dès lors que la jeune femme ose refuser un plat du chef. Et celui-ci y voit un affront qu’il tente de comprendre en essayant de démasquer le vrai visage de Margot.

La performance de Ralph Fiennes est à souligner. Il tient le film à bout de bras dans ses moments les moins réussis. Sa composition est très nuancée, grâce à ses expressions faciales à la fois drôles et effrayantes, et à sa stature imposante. Il incarne parfaitement l’austérité de la haute gastronomie. Et son écriture est elle aussi intéressante. Simple antagoniste au premier abord, le film nous révèle petit à petit des motivations bien plus profondes. Et le domaine culinaire permet au cinéaste de faire une analogie entre la gastronomie et les agissements du chef.

Au fil des plats qu’il propose, le chef cuisine littéralement ses invités. Son but est clairement de les humilier à petit feu, en leur proposant ses concepts ridicules. Mais ce que le film, et donc le chef dénonce, c’est cette incapacité des bourgeois à se remettre en question. Jamais ils ne se rendent compte de l’invraisemblance de leur mode de vie, et de leur fascination pour des concepts fumeux. On retient notamment cette recette des tartines de pain sans pain, qui représente parfaitement la futilité de la vie de ces gens.

Le final du film n’en est que plus plaisant, car on assiste au réveil de Margot, prisonnière de ce cauchemar sociétal. En résulte cette fameuse confrontation finale, ou elle ose remettre en question ce fameux menu. Le film y trouve enfin le juste équilibre dans sa tonalité. On regrette alors que le reste du récit soit si convenu et irrégulier. Même s’il manque parfois de saveur, le mélange d’ingrédients de ce menu est suffisamment réussi pour satisfaire l’appétit du spectateur.

Le Menu : bande annonce

Le Menu : fiche technique

Titre original : The Menu

Réalisation : Mark Mylod
Scénario : Seth Reiss, Will Tracy
Interprétation : Anya Taylor-Joy ( Margot Mills ), Nicholas Hoult ( Tyler ), Ralph Fiennes ( Julian Slowik ), Hong Chau ( Elsa )
Photographie : Peter Deming
Musique : Colin Stetson
Montage : Christopher Tellefsen
Genre : Comédie, Thriller, Horreur
Société de production : Hyperobject Industries
Société de distribution : Searchlight Pictures
Date de sortie : 23 Novembre 2022 ( France )
Pays : États-Unis

Le Menu : satire saignante
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Jeepers Creepers : Reborn loupé!

Renaissance tant espérée pour les fans ou bien énième tentative mercantile pour les autres, Jeepers Creepers : Reborn s’adresse à tout ce beau monde comme un grandiloquent doigt d’honneur. Car, en plus de piétiner la mythologie horrifique créée par Victor Salva, ce reboot est une véritable torture pour les sens. Une sorte de produit informe qui ferait passer les plus mauvaises vidéos YouTube pour des chefs-d’œuvre maitrisés, tant ce « truc » enchaîne les erreurs et facilités avec un je-m’en-foutisme juste sidérant de bêtise !

Synopsis de Jeepers Creepers : Reborn : Alors qu’ils assistaient à un festival d’horreur, Chase et sa petite-amie Laine ainsi que d’autres jeunes, découvrent le passé de la ville où se tient le festival et notamment la plus macabre de ses légendes : une créature immortelle qui se réveille tous les 23 ans au Printemps durant 23 jours pour se nourrir d’organes humains et y semer la mort et la désolation. Cette créature est nommée le Creeper, et il compte bien profiter du festival pour continuer son cycle de mort et dévorer de pauvres innocents par ce qui l’attire vers ses victimes : la peur…

Titre reconnu du début des années 2000, Jeepers Creepers fait partie de ces œuvres tombées dans l’oubli. Celles qui ont su avoir un bon succès et se faire une place dans le cœur de certains fans, mais qui n’ont pas eu la pérennité escomptée. Cela, Jeepers Creepers le doit principalement à son géniteur qu’est le réalisateur Victor Salva. Un homme qui a fait de l’ombre à sa propre carrière suite à la révélation de ses crimes pédophiles aux yeux du public – crimes qu’il a voulu d’ailleurs exorciser par le biais du Creeper lui-même, monstre obnubilé par les jeunes hommes. Dès lors, il a fallu pas loin d’une quinzaine d’années pour que Salva parvienne à mettre sur pieds un troisième opus (le second datant de 2003). Une bien longue et laborieuse production soldée par un cuisant échec, boycotté de toute part à cause du passé du cinéaste pour finalement finir en tant que téléfilm sur Syfy. Et ce après une sortie limitée dans les salles américaines, ne récoltant que 4 pauvres petits millions de dollars au box-office outre-Atlantique – les deux premiers films ayant dépassé à l’époque les 35 millions. Voir débarquer un reboot était sans doute la chose la plus judicieuse à faire pour relancer la franchise. De la voir évoluer entre les mains d’autres personnes, qui puissent rendre honneur à la mythologie pourtant si prometteuse du Creeper en termes de cinéma horrifique. Mais encore fallait-il trouver les bons artisans pour réussir le pari… car dans l’état actuel des choses, cette supposée renaissance n’est finalement rien d’autre qu’une simple blague de mauvais goût. À la limite du sabordage, c’est pour dire !

Commençons par l’aspect le moins pire du métrage – « pire » est utilisé ici avec ironie – à savoir le traitement du fameux Creeper et de sa mythologie. Voulant sans doute surfer sur l’aura de la nouvelle trilogie Halloween, ce Reborn se permet d’envoyer valdinguer la franchise pour la remodeler comme bon lui semble. Essayant d’apporter un côté méta à l’ensemble. Si le premier film reste référencé comme un fait divers adapté au cinéma, l’impasse est faite sur les deux suites – jugées « nulles » par l’un des protagonistes – afin de prétendre raconter la véritable légende du Creeper. Se permettant ainsi des libertés qui auraient fonctionné dans le meilleur des mondes, mais qui ici montrent à quel point personne, en faisant ce long-métrage, n’a compris l’œuvre initiale. La connotation sexuelle de la créature, miroir malsain de Victor Salva ? Abandonnée pour un monstre beaucoup plus lambda dans ses ambitions, qui chasse tout ce qui bouge sans aucun critère. Le côté road movie horrifique de la saga ? Lui aussi abandonné pour un banal huis clos au sein d’une vieille demeure en ruine, le Creeper se débarrassant de sa fameuse fourgonnette d’entrée de jeu. Et malheureusement, Reborn va encore plus loin dans la dénaturation de son antagoniste, lui faisant perdre tout son aura. Certes, le remplacement du charismatique Jonathan Breck par le fade Jarreau Benjamin y est déjà pour quelque chose. Mais il faut également prendre en compte un maquillage pas toujours convaincant – de fausses dents souvent visibles et un chapeau servant plus de cache-misère que de look à part entière. Et surtout une mise en scène qui ne cherche nullement à l’iconiser. Plutôt à en faire une bête de foire qui se pavane devant la caméra (le Creeper est toujours filmé frontalement) tout en usant du fan service comme un bon petit singe bien dressé (rejouer inlassablement la chanson Jeepers Creepers au tourne-disque) mais un chouïa fatigué (n’ayant pas la même résistance/puissance que dans les films précédents).

Quitte à parler de mise en scène, autant dire que le choix de Timo Vuorensola n’était clairement pas la meilleure des idées pour ce reboot. Car si le bonhomme démontre ici qu’il ne sait comment traiter la franchise, il se présente à nous comme une arnaque en soi. S’étant fait connaître avec Iron Sky, gros délire sous forme de série B dopée aux champignons pour amateurs de DTV, Vuorensola prouve là qu’il ne sait pas faire un film ne serait-ce un minimum maîtrisé. Évidemment, nous pourrions rejeter la faute sur un budget assurément faible mais aussi sur la situation sanitaire actuelle – le COVID-19 ayant lourdement impacté le tournage. De ce fait, nous pourrions (presque) pardonner une mise en scène et des effets techniques faits à la va-vite. Ou encore la séquence de la convention à laquelle se rendent les personnages principaux. Une sorte de petite fête foraine locale avec 9-10 figurants en fond qui reviennent souvent selon les plans. Mais cela n’excuse en rien des comédiens en totale roue libre, jouant aussi bien que des élèves de CM2 à un spectacle de fin d’année – pauvre Dee Wallace (E.T. l’extra-terrestre, Cujo, Hurlements), qui se retrouve à faire la potiche pour les premières minutes du film… Ni une mise en scène aux fraises, fade au possible car n’arrivant jamais à créer la moindre tension, la moindre sensation. Des jeux de lumière amateurs qui offrent un rendu visuel ô combien incohérent entre les scènes. Un montage qui se fiche des faux raccords comme une vache ignorant les mouches qui la survolent. Et – cerise sur le gâteau ! – une utilisation abusive de fonds verts dégoulinant de très mauvaises incrustations, donnant des airs de Sin City ou de 300 fauchés. Par « abusive », il faut entendre par là que le film se permet d’afficher des décors numériquement ajoutés pour tout ou n’importe quoi : un ciel orageux, un cimetière dans lequel marchent les personnages, un passager sortant d’une voiture, un plan où les survivants rejoignent des policiers au même niveau qu’eux… Bref, rien qui ne puisse excuser que nous ayons sous les yeux une chose ressemblant à un métrage amateur rafistolé dans tous les sens.

Pour comprendre l’ampleur du désastre, il suffit de voir à quel point le scénario lui-même arrive à s’effacer derrière autant de médiocrité. Et pourtant, l’écriture aussi n’est pas en reste ! Car non contente d’accumuler les clichés éculés du genre, elle propose des idioties et invraisemblances à la pelle. Comme ce personnage en pleine forêt qui arrête son véhicule pour uriner… à une centaine de mètres plus loin de celui-ci. Ou encore les protagonistes qui n’arrêtent pas de tomber sur les fesses à chaque fois que le Creeper fait une apparition soudaine devant eux, comme si le sol était savonneux. Et qui ont le temps de hurler sans bouger car la créature ne fait que les regarder bêtement sans agir. Et ce n’est pas le fil rouge qui va arranger la situation. Ce dernier mettant en avant une sorte de secte vouant un culte au Creeper qui aurait pu apporter un vent de fraîcheur à la saga. Mais qui, finalement, se retrouve anecdotique tant elle ne sert à rien – les personnages se réunissant d’eux-mêmes et le monstre n’ayant pas besoin d’elle pour se mettre en chasse. Si ce n’est donner une intrigue de bébé à sacrifier et de visions démoniaques tirée par les cheveux, digne des plus mauvais opus des franchises Halloween, Vendredi 13 et Les Griffes de la Nuit.

Il est vrai que si nous devions endosser le rôle de l’avocat du diable, Jeepers Creepers : Reborn pourrait être vu comme une moquerie du genre horrifique. Car enchaîner autant de tares et de fautes de mauvais goût, il parait impossible que cela n’ait pas été assumé de A à Z par le réalisateur et son équipe. Et pourtant, étant donné les enjeux derrière ce reboot et le fait que le film originel ait sa communauté de fans, nous ne pouvons y voir qu’une tentative maltraitée. Une anomalie dont on se serait vite débarrassée à cause d’un résultat tout simplement honteux – le film n’est sorti dans les salles américaines que pendant 2 jours pour finalement atterrir sur les services de VOD et dans les bacs de DVD, affichant des recettes à peine supérieures à Jeepers Creepers 3. Bref, une renaissance avortée qui risque fort de laisser le Creeper une nouvelle fois dans l’ombre et dans le cœur des fans du film originel.

Jeepers Creepers : Reborn – Bande annonce

Jeepers Creepers : Reborn – Fiche technique

Réalisation : Timo Vuorensola
Scénario : Sean-Michael Argoa
Interprétation : Sydney Craven (Laine), Imran Adams (Chase), Jarreau Benjamin (le Creeper), Peter Brooke (Stu), Matt Barkley (Jamie), Ocean Navarro (Carrie), Alexander Halsall (Michael), Georgia Goodman (Lady Manilla)…
Photographie : Simon Rowling
Décors : Sivo Gluck
Costumes : Justine Arbuthnot, India Arbuthnott, Thea Alys Halleron-Place et Luca Levai
Montage : Eric Potter
Musique : Ian Livingstone
Producteurs : Jake Seal et Michael Ohoven
Maisons de Production : Orwo Studios et Black Hangar Studios
Distribution (France) : Metropolitan Video
Durée : 88 min.
Genre : Horreur
Dates de sortie :  19 septembre 2022 (sortie limitée en salles, VOD), 17 Novembre 2022 (DVD/Blu-ray en France)
États-Unis – 2022

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