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1899, de Baran bo Odar et Jantje Friese : retrouver ce qui a été perdu

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Avec 1899, Baran bo Odar et Jantje Friese nous plongent dans un huis-clos oppressant et énigmatique sur un bateau en plein milieu de l’Atlantique. Au programme : vaisseau fantôme, apparitions et disparitions mystérieuses et questionnements sur la réalité.

« La nouvelle série des créateurs de Dark ». Cette phrase permet à la fois de servir de publicité pour 1899, et en même temps de faire naître des attentes, voire d’inciter certains spectateurs à adopter dès les premières minutes une vision attentive aux moindres détails, tous significatifs.
Alors, dans 1899, que peut-on retrouver qui fasse songer à Dark ?
D’abord on y retrouve avec plaisir l’un des acteurs principaux, Andreas Pietschmann, qui, dans Dark, tenait le rôle de Jonas quarantenaire et barbu, et que l’on découvre ici dans le rôle du capitaine du Kerberos, glorieux paquebot transatlantique sillonnant l’océan en direction de New-York.
Sur le plan narratif, la réalisation utilise des procédés déjà vus dans la série précédente, comme ce montage avec des transitions parfois brutales, qui coupent sèchement les scènes pour laisser les spectateurs (et les personnages) dans l’expectative. A vrai dire, les procédés narratifs (montage, bruitages, musique) sont tellement identiques à ceux de Dark que cela en devient parfois un peu gênant, tant on peut avoir l’impression d’une simple répétition.

Les deux séries se présentent comme la description d’une communauté qui se retrouve confrontée à des événements extraordinaires. Là où Dark limitait cette communauté aux frontières d’une petite ville allemande coupée du monde, 1899 se joue, quant à elle, entièrement en huis-clos dans un bateau. La série nous présente toute une foule de personnages venant d’horizons et de cultures très différents (Allemands, Français, Anglais, Danois, Polonais, etc.)…
…et chacun de ces personnages va arborer un masque qui participe à l’ambiance mystérieuse de la série. Car le point commun principal entre Dark et 1899, c’est l’énigme qui entoure l’histoire. Et l’identité des personnages en fait pleinement partie.

La série se déroule donc en octobre 1899 sur le paquebot Kerberos, en route pour New-York. Le premier épisode est consacré à la découverte des différents personnages principaux : une jeune britannique que l’on pense avoir été internée de force, un couple français marié sans amour, une geisha et sa servante, un prêtre espagnol qui voyage avec son frère, une communauté religieuse danoise, un machiniste polonais et le capitaine allemand.
Ce qui frappe d’abord est l’hétérogénéité des personnages, qui représentent plusieurs origines sociales et géographiques différentes. De fait, surtout lorsque l’on regarde la série en VO, le Kerberos se transforme en une véritable tour de Babel où se croisent de multiples langues étrangères et où les personnages vont devoir trouver un moyen de se comprendre.
Puis, petit à petit, la série va dévoiler les failles de chacun des personnages. En réalité, personne n’est ce qu’il prétend être, et chaque épisode va nous permettre de découvrir la réalité d’un personnage en particulier. Et ainsi, de comprendre qu’aucun personnage n’a le choix : tous doivent impérativement partir aux États-Unis ; un retour en Europe serait catastrophique pour chacun d’entre eux (ce qui aura de l’importance dans le déroulement de l’action).

L’un des points intelligents de la série est d’éviter de polariser les personnages en bons et en méchants. Si certains nous apparaissent comme antipathiques (Mme Wilson, le machiniste Franz ou la mère danoise Iben), cette tendance disparaît au fur et à mesure de la série pour faire de chacun des personnages une victime de contraintes sociales.
De plus, ce procédé qui fait de chaque personnage un dissimulateur participe pleinement de l’action du film, qui consiste à mettre en doute tout ce que l’on prenait pour la réalité (nous y reviendrons plus tard).

Très vite, on comprend que la mission du Kerberos est double. D’un côté il s’agit de rejoindre New-York. De l’autre, il faut retrouver un bateau de la même compagnie, le Prometheus, qui a disparu quatre mois plus tôt sur la même ligne.
Très vite, on comprend que la jeune Britannique, Maura Franklin, est là sur le Kerberos justement dans l’objectif de savoir ce qui est arrivé à son frère, qui, lui, a disparu en même temps que le Prometheus.
Le mystère va vite s’épaissir autour de ce bateau fantôme retrouvé à la fin du premier épisode : où sont passées les personnes à bord ? Qui a envoyé le signal d’alerte ? Que fait un enfant, seul à bord, enfermé dans un placard ?

Le spectateur va alors assister à différents événements mystérieux. Les frontières entre passé et présent, mais aussi les frontières physiques, géographiques, semblent avoir disparu. Avec ses couloirs, ses cabines toutes identiques et ses passages secrets, le Kerberos apparaît de plus en plus comme un labyrinthe où il faut peut-être se perdre afin de faire avancer l’action.
Perdu dans ce monde énigmatique, on est tenté de se raccrocher aux moindres détails pouvant faire sens, comme ce triangle qui apparaît partout, sur les portes des cabines, sur la robe de Mme Wilson ou le kimono de Ling Yi, sur des boucles d’oreilles ou en filigrane sur des enveloppes, etc.

Petit à petit, tout ce que l’on tenait pour acquis s’effondre. C’est la notion même de réalité qui est questionnée ici, tant le monde prend progressivement l’apparence et la logique du rêve. C’est là que les mensonges et dissimulations des personnages entrent en jeu, pour briser encore plus la confiance en la « réalité » ; ainsi, quand un personnage jusque-là inconnu dévoile enfin son identité, le doute s’installe. Et c’est ce doute qui accompagne le spectateur, et qui constitue certainement la plus grande réussite de cette série : douter de tout, de ce que l’on voit ou entend, de tout ce qui semblait être une certitude, etc.

Si 1899 est moins réussie que Dark, la série possède de belles qualités. Les personnages sont intéressants, le rythme est très bon. Cependant, certains éléments sont faciles à deviner, l’énigme semble parfois plus artificielle et la conclusion de la saison paraît un peu bâclée. Néanmoins, la série constitue un divertissement agréable.

1899 : bande annonce

1899 : fiche technique

Créateurs : Baran bo Odar, Jantje Friese
Réalisation : Baran bo Odar
Scénario : Jantje Friese
Interprétation : Emily Beecham (Maura Franklin), Andreas Prietschmann (Eyk Larsen, capitaine du Kerberos), Aneurin Barnard (Daniel Solace), Miguel Bernardeau (Angel), José Pimentao (Ramiro), Isabella Wei (Ling Yi), Jonas Bloquet (Lucien), Mathilde Ollivier (Clémence), Yann Gael (Jerôme), Maciej Musial (Olek), Maria Erwolter (Iben))
Montage : Denis Bachter, Anja Siemens
Photographie : Nikolaus Summerer
Musique : Ben Frost
Production : Pat Tookey-Dickson
Nombre d’épisodes : 8
Durée d’un épisode : entre 50 et 62 minutes
Genre : fantastique
Date de diffusion : 17 novembre 2022

États-Unis, Allemagne – 2022

Les Œillades 2022 : Ailleurs si j’y suis de François Pirot, l’appel de la forêt

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Dix ans après la comédie Mobile Home, le belge François Pirot réalise Ailleurs si j’y suis, un second long-métrage aux allures de conte existentiel inspiré du récit « Walden ou la Vie dans les bois » de Henry David Thoreau. Porté par Jérémie Renier en héros aliéné qui rêve d’ailleurs et renonce brusquement à son confort d’homme moderne pour se reconnecter à la nature, ce film choral à la fois poétique et décalé met en scène une galerie de personnages fantaisistes, drôles, attachants, remarquablement écrits et incarnés. Une réussite. 

Dans Ailleurs si j’y suis, François Pirot déploie une énergie démente pour faire fonctionner son petit univers quasi buzzatien, équilibre instable entraîné par le couple déphasé Renier-Clément et peuplé de rôles secondaires truculents dont les existences fades suffoquent et patinent, écartelées entre des aspirations contradictoires.

Un beau jour, Mathieu, père de famille et entrepreneur surmené au bord de la crise de nerfs, décide de quitter son chalet tout confort pour aller se baigner dans un étang au milieu de la forêt voisine. Là, guidé par un cerf majestueux, envoûté par le chant mélodieux des oiseaux et pris dans un vertige contemplatif, il revient à un instinct primitif qui l’éloigne de sa triste réalité. Bousculé par cette brutale fugue, son entourage s’inquiète de ne pas le voir revenir et se lance à sa recherche.

Entre conte existentiel, ode à la nature et satire de nos sociétés contemporaines épuisées, Ailleurs si j’y suis explore dans une esthétique soignée le fantasme d’une mélancolie intérieure, trouvant son écho onirique dans le parfum apaisant et les sonorités boisées de la forêt. Jérémie Renier est impeccable dans la peau de ce médiateur absent, personnage en fuite et en rupture avec ses proches tous animés par des mécanismes opportunistes, habités par de profondes angoisses et obnubilés par leurs projets de vie respectifs hélas voués à l’échec. En effet, les difficultés se multiplient à mesure que Mathieu, bercé par les murmures de la pluie et la lueur enveloppante de la lune, s’enfonce dans le bois qui encercle son domicile. 

François Pirot et Jérémie Renier présents aux Œillades.

Au centre de toutes ces intrigues brillamment enchevêtrées formant un marasme fantaisiste mais harmonieux, demeure le lien humain toujours fragile que le film travaille de façon sensible. Porté par un casting remarquable et particulièrement hilarant — Samir Guesmi en vendeur électroménager qui refuse de travailler comme un chien, Jean-Luc Bideau, chef d’entreprise autoritaire muré dans son mal-être et Jackie Berroyer, père dépressif construisant lui-même son cercueil pour crier sa détresse, crèvent tous les trois l’écran —, Ailleurs si j’y suis n’en fait jamais trop. François Pirot parvient à trouver la bonne tonalité pour figurer avec ironie la lente perdition d’un monde sans substance qui ne sait plus communiquer.

Sévan Lesaffre

Bande-annonce

Synopsis : Alors que sa famille et son métier le sollicitent tout particulièrement, Mathieu, sans crier gare, s’enfonce dans la forêt et y reste. Face à cette prise de liberté radicale et à l’absence qu’elle implique, ses proches, bousculés, vont être confrontés à eux-mêmes et à leurs choix.

Ailleurs si j’y suis – Fiche technique

Réalisation : François Pirot
Scénario : François Pirot, Emmanuel Marre
Avec : Jérémie Renier, Suzanne Clément, Samir Guesmi, Jean-Luc Bideau, Jackie Berroyer…
Production : Tarantula Belgique, Tarantula Luxembourg, Box Productions
Photographie : Florian Berutti
Costumes : Catherine Marchand
Décors : Igor Gabriel, Paul Rouschop
Son : Carlo Thoss
Distribution : UFO Distribution
Durée : 1h50
Genre : Comédie
Date de sortie : 29 mars 2023

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The Crown : que vaut la saison 5 ?

Mise en ligne le 9 novembre 2022, la saison 5 de The Crown poursuit sa mission de nous faire découvrir les coulisses de la famille royale britannique. Comme lors des précédentes saisons, qui ont chacune conservé leur casting pour deux séries de dix épisodes, ce cinquième volet se voit attribuer une nouvelle distribution qu’on retrouvera également dans la sixième (et dernière ?) saison. S’étalant sur une période assez courte, 1991-1997, ces dix épisodes sont surtout marqués par les problèmes conjugaux du prince Charles (désormais le roi Charles III) et de la princesse de Galles (comme en témoigne l’affiche de promotion). Il s’agit de la première saison diffusée suite au décès de la reine Élisabeth II, survenu le 8 septembre 2022, alors que la monarque était âgée de 96 ans et avait passé 70 ans sur le trône du Royaume-Uni. Que vaut alors cette cinquième saison ?

Cette critique ne comporte pas de spoilers.

Force est d’admettre qu’il n’y a pas grand-chose à dire de ce lot d’épisodes qu’on regarde avec toujours autant de plaisir, mais en palpitant un peu moins. La reine a vieilli, tout naturellement, et cela s’en ressent, car elle est finalement assez effacée, et beaucoup moins active, bien que cela corresponde à son âge et son expérience. En conséquence, presque toute les intrigues tournent autour de la difficulté qu’ont le prince et la princesse de Galles à trouver la paix suite à leur séparation non admise dans cette société où le mariage est une union à vie, sous la patronage de la reine, qui est à la tête de la religion anglicane. Si on apprécie que le personnage de Diana soit un peu plus posé, plus mature, tout comme celui de Charles, les disputes et le linge sale lavé en public ne tardent pas à lasser, étalés sur une période de dix épisodes.
Le problème est surtout que The Crown nous avait habitués à des intrigues beaucoup plus politiques, suivant à la fois la reine mais aussi les gouvernements britanniques. Or, cette cinquième saison laisse de côté presque toute la gouvernance du pays, le premier ministre étant lui aussi « vampirisé » par la haine que se vouent Charles et Diana puisqu’il doit même endosser le rôle de médiateur dans leur divorce ! Ainsi, si esthétiquement, tout est toujours aussi soigné, des décors, aux musiques, sans oublier les cadrages, il manque pourtant quelque chose dans ces épisodes qui traînent en longueur et qu’on peine à raccrocher les uns aux autres, si ce n’est la saga des ex-époux de Galles. En effet, en dehors des disputes de couple, les sujets secondaires de cette saison semblent s’éparpiller sans fil conducteur.

Pour ce qui est des interprétations, tout le monde est très juste et chaque comédien réussit à se glisser dans la personnalité du membre de la famille royale qu’il incarne, à l’exception peut-être de Jonathan Pryce. L’acteur gallois, d’ordinaire excellent, et ici néanmoins très juste, peine à trouver la diction si caractéristique de la royauté britannique, laquelle Matt Smith, notamment (le premier interprète du jeune prince Philippe), avait parfaitement su apprivoiser. Scène après scène, il est difficile de voir le prince Philippe et non le comédien qu’on a vu dans Game of Thrones ou Pirates des Caraïbes.
On apprécie cependant Imelda Staunton en reine Élisabeth devenue grand-mère. Elle rappelle parfaitement la jeune Claire Foy (première interprète) physiquement et dans sa gestuelle et sa diction, et l’on n’a aucune peine à les raccorder – plus qu’Olivia Colman, en deuxième actrice, interprétant une reine entre deux âges convaincante mais peu ressemblante physiquement. Quant à notre mention spéciale, elle va à Lesley Manville, pour sa superbe interprétation de la princesse Margaret, sœur de la reine. Elle succède avec honneur à Helena Bonham Carter (saisons 3 et 4) et Vanessa Kirby (saisons 1 et 2).

Ainsi, en se concentrant presque exclusivement sur les problèmes d’ordre privé qui ont secoué le mariage puis le divorce du prince Charles et de Lady Diana, cette cinquième saison de The Crown baisse un peu en qualité, tout en restant de belle facture, la barre ayant été à l’origine placée très haut. Avec une sixième saison qui devrait retranscrire le décès tragique de la princesse de Galles, on imagine une suite centrée sur les mêmes intrigues, pourtant The Crown doit redevenir politique pour atteindre à nouveau le niveau de ses débuts, avec notamment la présence marquante de Winston Churchill, comme on s’en souvient. 

 

Les Œillades 2022 : De grandes espérances de Sylvain Desclous

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Après avoir interprété la jeune Simone Veil dans le biopic éponyme d’Olivier Dahan sorti en octobre dernier, Rebecca Marder revient à l’affiche du drame De grandes espérances, second long-métrage de Sylvain Desclous projeté en ouverture du festival Les Œillades d’Albi. Elle y joue Madeleine Pastor, étudiante brillante et ambitieuse destinée à une haute fonction politique. Hantée par un meurtre malencontreux survenu à la suite d’une violente altercation, celle-ci va peu à peu s’enliser dans ses mensonges censés disculper son amant (Benjamin Lavernhe) et ce jusqu’à perdre son prestigieux poste de conseillère auprès d’une ancienne ministre campée par Emmanuelle Bercot.

 

Pour son second long-métrage de fiction, Sylvain Desclous, auteur de Vendeur et du documentaire La Campagne de France, a choisi d’emprunter la voie du drame afin de raconter les coulisses et les contradictions d’un système médiatico-politique à bout de souffle. De grandes espérances brosse ainsi le portrait d’un jeune couple d’étudiants brillants, en course pour le prestigieux concours de l’ENA et promis à un bel avenir. Hélas, un homicide malencontreux survenu à la suite d’une violente altercation va venir détruire leur idylle malsaine, dissonante, et compromettre toutes leurs ambitions.

Rythmée par la justesse d’écriture de certaines scènes clé (la rupture brutale, les retrouvailles maladroites, les aveux de Madeleine à son père, la reconstitution de la scène de crime, la confrontation houleuse dans le monde de l’entreprise…), la réalisation est fluide, permettant au récit d’évoluer entre plusieurs genres (policier, suspense, romance) sans jamais perdre le spectateur.

Le cinéaste saisit au plus près la détresse émotionnelle graduelle de ses personnages ambigus, complexes, précipités, liés par des aspirations croisées et gagnés par le chaos ambiant auquel se heurte la beauté sauvage du paysage corse. Ici, le crime, même accidentel, est un passage obligé pour accéder au pouvoir. La prestation de Rebecca Marder est remarquable dans le rôle de cette jeune femme idéaliste tout juste diplômée de Sciences-Po, mue par la volonté de s’extraire d’un carcan social trop étriqué symbolisé par son père mutique (le génial Marc Barbé). Benjamin Lavernhe (Antoinette dans les Cévennes, Le Discours) ne démérite pas dans son costume de dandy arriviste, lui aussi sous l’emprise néfaste de son paternel, et dont la nervosité distille un certain malaise relevant presque du trouble sexuel. Emmanuelle Bercot, quant à elle, est impeccable en députée socialiste au caractère d’acier, surbookée, prête à toutes les manœuvres pour réhabiliter la Gauche et écraser ses concurrents.

Malgré quelques péripéties attendues, De grandes espérances fonctionne comme un thriller tendu et séduit grâce à une écriture précise et ciselée. La vengeance sentimentale se fond habilement dans le vertigineux jeu de trahison politique, combat interposé relayé par BFM pour appuyer sa véracité, faisant du film une métaphore contemporaine de la sphère du pouvoir, ses pièges et sa spirale infernale.

De grandes espérances  – Bande-annonce

Synopsis : Été 2019. Diplômée de Sciences-Po, Madeleine part préparer les oraux de l’ENA en Corse avec son compagnon, Antoine. Au détour d’une petite route déserte, le couple se retrouve impliqué dans une altercation qui tourne au drame. Le secret qui les lie désormais pèsera lourd sur leur future carrière politique…

De grandes espérances  – Fiche technique

Réalisation : Sylvain DESCLOUS
Scénario : Sylvain DESCLOUS, Pierre Erwan GUILLAUME avec la participation d’Olivier LORELLE et Raphaël CHEVENEMENT
Avec : Rebecca MARDER, Benjamin LAVERNHE, Emmanuelle BERCOT, Marc BARBÉ, Pascal ELSO, Thomas THEVENOUD, Cédric APPIETTO…
Photographie : Julien HIRSCH
Costumes : Élisa INGRASSIA
Décors : Valérie FAYNOT
Production : Florence BORELLY
Musique : Florencia DI CONCILIO
Distribution : The Jokers Films
Durée : 1h45
Genre : Drame
Date de sortie : 22 mars 2023

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La petite robe noire de Megan Hess : un nouveau livre de mode à collectionner

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En avril 2022, les éditions L’imprévu ont publié un nouveau livre de Megan Hess : La Petite Robe noire. L’illustratrice de mode américaine nous a habitués aux beaux livres, avec notamment un compte-rendu dessiné de la vie de Coco Chanel, un autre de celle de Christian Dior, entre autres titres sur la haute-couture. Daté d’avril, le premier tirage de la traduction de ce nouveau titre a déjà été épuisé : faites-vous plaisir, le livre est à nouveau disponible depuis le mois d’octobre.
Il est cette fois dédié à toutes les robes noires de la mode, iconiques et historiques. Aussi joli que bien documenté, l’ouvrage de Megan Hess est à mettre entre les mains de tous les amateurs de mode et de beaux livres.

Chaque livre de Megan Hess est un régal, et celui-ci n’y fait pas exception. L’objet en lui-même est appréciable, avec son titre légèrement creusé dans l’épaisseur d’une couverture douce, et des lettres dorées jouant avec la lumière. La mise en page, typique des ouvrages de l’illustratrice, fait alterner pages noires et blanches, répondant bien aux illustrations en deux tonalités de l’artiste.

À ces très belles images, on peut simplement reprocher un dessin des corps de femme trop filiforme, bien que typique de l’esquisse de mode, et le regret qui en découle que les silhouettes et/ou visages de personnalités citées ne soient pas ressemblants (Marilyn Monroe, Audrey Hepburn, Etta James, Aretha Franklin, Michelle Obama, Lady Diana, etc.) ; même si l’on comprend que le style de Megan Hess, directement inspiré de mode, s’attache plus à retranscrire le vêtement que la personne elle-même.
Ainsi, avec ses images à l’élégance travaillée, Megan Hess parsème ses silhouettes en lignes noires sur fond blanc de quelques couleurs et produit des dessins présentant toujours autant de charme, avec cette touche haute-couture, et quelques décors très poétiques. Encore une fois, ce « coffee table book » peut se feuilleter pour rêvasser, ou se lire d’une traite, pour découvrir l’histoire de la petite robe noire.

Car en plus d’être un beau livre d’images destiné aux adultes, La petite robe noire produit un texte très bien documenté, qui permet de découvrir un nouvel élément de l’histoire de la mode.
Pas de personne réelle comme sujet de cet ouvrage, mais un personnage de tissu. La petite robe noire se promène de page en page, à chaque fois revisitée par un nouveau créateur de mode, qu’il soit couturier ou chef costumier à Hollywood. Megan Hess n’omet aucune robe noire iconique, couvrant une période allant de 1926 à aujourd’hui, dans différents pays occidentaux et plusieurs milieux : mode, bien sûr, mais aussi cinéma, monde du spectacle, politique et même royauté ! En jalonnant son texte de citations sur les robes en général, les robes noires ou cette dernière couleur, Megan Hess permet à son lecteur de découvrir les points de vue de grands noms de la mode, sur l’élégance et le style.

Enfin, ce qu’on apprécie aussi dans Le Petite Robe noire, en plus des superbes illustrations, c’est la plume de l’autrice. Si l’on qualifie souvent Megan Hess d’illustratrice, son premier métier, force est d’admettre que les textes de ses livres, également de sa main, sont aussi élégants et agréables à parcourir que son travail visuel. Avec cet ouvrage, l’américaine confirme à la fois sa profession d’illustratrice, mais aussi ses capacités d’écrivain.

Si vous aimez le travail de Megan Hess, La Petite Robe Noire est à ajouter à votre collection. Avec son format réduit et son prix correspondant, ce très joli petit livre de mode en ravira plus d’un. 

La Petite Robe noire, Megan Hess
Editions L’Imprévu, avril 2022 (réédité en octobre 2022), 144 pages

Oskar Ed, une jeunesse

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Méconnu chez nous, le tchèque Branko Jelinek (dessinateur et scénariste) livre avec cet album monumental (342 pages) une sorte de somme, fruit de huit années de travail, probablement pour agencer et compléter ce qu’il avait commencé avec trois albums déjà intitulés Oskar Ed et publiés en Slovaquie entre 2003 et 2006.

Ici, le dessinateur s’intéresse à la jeunesse de son personnage, sous la forme d’un roman graphique en noir et blanc – découpé en 23 chapitres – qui présente la vie d’Oskar, jeune garçon mal dans sa peau. Dans un premier temps, on comprend que son malaise provient du fait qu’il est et se sent quelque peu différent comme on dit pudiquement, mais sans qu’on puisse identifier clairement la nature de sa différence. Intelligemment, le dessinateur maintient le suspense et l’attention de son lectorat en se contentant d’indiquer cette différence par la façon simplifiée de représenter son visage (surtout par rapport à ceux des autres personnages) : un simple ovale (comme un ballon de baudruche), ce qui ne l’empêche pas de le rendre expressif, y compris dans les gestes et les attitudes.

Une famille en voyage

À vrai dire, le mal-être d’Oskar tient aussi à ce qu’il supporte dans son environnement familial, puisque ses parents se déchirent régulièrement. En fait, ils ont tendance à passer d’un extrême à l’autre, ce qui explique qu’ils restent ensemble. Concrètement, hormis quelques flashbacks, la trame de l’album est centrée sur un voyage en voiture où le père emmène sa femme (longtemps hospitalisée suite à un accident dont on réalise tardivement les séquelles lourdes de conséquences sur la situation familiale) et Oskar pour une destination qu’il garde secrète pour leur faire la surprise. L’inconvénient est que le voyage se révèle assez long (trop), et ce d’autant plus qu’avec diverses péripéties, les retards ne font que s’accumuler, au point que régulièrement on se demande s’il aboutira un jour (fausse impression probablement voulue par Jelinek, car le but du voyage se révélera finalement d’une signification particulièrement puissante). Ce voyage, c’est l’idée du père pour recoller les morceaux de son couple et de sa famille. Il faut dire qu’il a disparu du foyer conjugal pendant un certain temps, pour fréquenter une autre femme. Pendant cette période Oskar et sa mère se sont rapprochés, ce que le père sent constamment (il lutte contre à sa façon, très maladroite). Le père a un caractère particulier qui n‘arrange pas les choses, puisqu’il se montre assez provocateur, sûrement trop pour un garçon comme Oskar, particulièrement sensible et dont il ne semble pas mesurer le degré de vulnérabilité (nous y reviendrons). Régulièrement, la mère intervient pour protéger Oskar contre ses sarcasmes, ce qui n’arrange rien. Il faut dire que le père s’agace certainement de voir que son fils ne prend pas la voie pour devenir un homme sûr de lui et à la virilité assumée.

Le monde d’Oskar

Ce qui se passe aussi, c’est que la succession des événements et donc des incidents finit toujours par retomber sur le dos d’Oskar qui ne peut que culpabiliser, en particulier à cause des remarques de son père. Il est à la fois trop jeune (et donc naïf) pour comprendre des points qui ne concernent que des adultes et trop frêle physiquement pour faire le poids vis-à-vis de son père. De plus, dans la voiture, il est toujours derrière, sa taille relativement petite vis-à-vis de celle de ses parents qui ont l’avantage du nombre. Ainsi, de façon symbolique, on sent d’emblée Oskar condamné à subir. Alors, pour respirer, Oskar s’évade en quelque sorte de ces situations intenables, par la force de son mental. C’est là que la BD trouve tout son sens, en mettant en images et en scène tout ce qui passe par la tête d’Oskar. Autant dire que Branko Jelinek se montre particulièrement inspiré. Brimé du fait de sa différence depuis toujours, Oskar a pris l’habitude de se méfier de ses semblables. Pour cela, il s’isole dès qu’il le peut. Bien évidemment cela ne suffit pas, car il vit en famille et va à l’école. Dès le premier chapitre, on a une idée de l’étendue de son monde imaginaire, avec une ouverture en trompe-l’œil assez bluffante. Oskar est capable d’inventer des situations délirantes, avec personnages et créatures imaginaires, souvent inquiétants (à l’image de ce qu’il ressent régulièrement) et surtout il mêle ses fantasmes avec la réalité d’une manière qui, par moments, nous fait douter nous lecteurs, de ce qu’il faut considérer comme réel ou imaginaire. Les peurs d’Oskar se matérialisent aussi par des variations de tailles qui apportent des situations franchement étranges. Branko Jelinek souligne le malaise en se montrant très habile pour distordre la réalité et obtenir les effets qu’il souhaite (avec aussi quelques dessins pleine page qui mettent en valeur certaines situations). Il se montre également d’une inspiration machiavélique pour mettre en scène des situations cauchemardesques (le point culminant nous fait toucher du doigt la différence d’Oskar, tout en maintenant le doute, puisque Jelinek apporte une touche de fantastique), avec des créatures et accessoires créant une ambiance où les influences de l’auteur ressortent nettement (tout en faisant sentir sa propre personnalité, très forte). La palette est large, puisqu’elle va de Franz Kafka (avec une touche d’Alice au pays des merveilles) à David Lynch, en passant par David Cronenberg, Dave McKean et Katsuhoro Otomo notamment.

Un auteur, une œuvre

Avec son goût pour les détails et les zones hachurées, Branko Jelinek se montre aussi bon dessinateur (sans pour autant rechercher la belle image au trait léché qui ne correspondrait pas à l’univers qu’il explore), que metteur en scène et il a l’art de mener tout son monde en bateau, en réservant quelques pirouettes pour justifier les errements de ses personnages. Ici, son effort est centré avant tout sur les rapports familiaux et on peut dire qu’il impressionne en fouillant littéralement les multiples détails qui font la complexité d’une cellule familiale, avec tout ce qui la cimente, mais aussi tout ce qui menace son fragile équilibre. Sa maîtrise apparaît aussi avec le fait que le chapitre central forme la clé de voûte de l’œuvre. De plus, sa conclusion a de quoi donner à penser. Alors, même si ce gros roman graphique crée le malaise en nous introduisant dans l’univers d’Oskar, il mérite très largement la découverte et l’exploration, car il se révèle d’une grande richesse narrative et symbolique.

Oskar Ed – Mon plus grand rêve, Branko Jelinek
Presque Lune : sorti le 24 septembre 2021

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4.5

La Maison : sexe sans passion

La malédiction des adaptations frappe une nouvelle fois… D’un roman riche et personnel, la réalisatrice Anissa Bonnefront livre avec La Maison un film ô combien édulcoré. Préférant s’attarder sur des scènes très crues plutôt qu’aux divers personnages que le film est censé mettre en avant.

Synopsis de La Maison À Berlin suite à une déception amoureuse et en panne d’inspiration, Emma décide de se faire engager comme prostituée dans une maison close. Si le but est a priori d’entrer dans le milieu pour en faire le sujet de son troisième livre, la jeune auteure va très vite se prêter au jeu et laisser court à ses envies, au grand dam de ses proches…

Ce n’est plus un secret pour personne : adapter en film un livre n’est pas chose des plus aisées. La majeure partie du temps, le résultat obtenu est principalement une œuvre reprise en surface au détriment de la profondeur. Sans compter les différents codes propres à la littérature qui ne sont pas forcément simples à reprendre via le langage cinématographique. Une généralité pour commencer cette critique qui annonce d’emblée la couleur : La Maison fait partie de ses longs-métrages qui tentent de se réapproprier le titre originel sans parvenir à retranscrire l’essence même de celui-ci. Ce qui lui donnait tout son charme. Pour ceux qui l’ignorent, nous parlons d’un ouvrage de 2019 qui avait eu un franc succès critique auprès des médias et des lecteurs. Sans compter quelques récompenses à son palmarès lors de divers concours et prix attribués. Son passage sur grand écran était donc inévitable, et le résultat également…

Pour bien comprendre ce propos, il faut d’abord savoir de quoi il est exactement question. La Maison est une autofiction de l’auteure Emma Becker, qui y racontait son parcours en tant que travailleuse du sexe indépendante à Berlin – une activité légale en Allemagne depuis 2002. Une période durant laquelle la romancière a pu dresser bien des portraits. Que ce soit des collègues qu’elle fréquentait ou bien des clients qu’elle devait « prendre en charge ». Et puis, nous parlons d’une œuvre quasi autobiographique, induisant le fait que Becker a imposé à l’écrit son ressenti sur son vécu. Sa vision des choses qu’elles voulaient absolument partager. Son envie de nous faire découvrir divers personnages et situations tout en abordant diverses thématiques (les fantasmes masculins, le rapport au sexe de l’héroïne, les conditions de vie de certaines femmes…). Le tout en y instaurant une touche bien à elle, qui se traduisait par l’ajout d’une pincée d’humour et de légèreté pour sortir du cadre « enquête » de son récit. Vous l’aurez compris, La Maison se présentait telle une œuvre ô combien riche et personnelle. Que le film, malheureusement, n’aura pas su transcender.

Certes, le long-métrage d’Anissa Bonnefont se veut respectueux du récit, notamment dans sa démarche de s’éloigner des clichés sur la prostitution. En évitant le côté malsain voire dangereux de ce milieu, sans toutefois en faire l’apologie – à aucun moment l’histoire n’écarte les « dérives », comme ce client violent et aux fantasmes pédophiles. Car ici, il n’est pas question de femmes désespérées faisant le trottoir pour survivre mais de volontaire assumant leurs choix, quitte à y trouver des avantages quant à leur existence respective. Cela, le film reprend le témoignage de l’auteure à la lettre, n’ayant pas peur de choquer les spectateurs avec cette vision peu habituelle. Il se permet même quelques petites envolées méta, faisant dire à son héroïne les propos mêmes de l’auteure lors de la promotion du livre – comme « un super compromis puisque j’étais payée pour écrire mon prochain livre » (propos recueilli lors de son interview pour La Presse). Mais le travail d’adaptation semble s’arrêter là, tant le scénario de La Maison édulcore son modèle littéraire.

Car, même si le titre raconte à travers les yeux de son héroïne, à aucun moment nous ne retrouvons la personnalité de celle-ci. Nous suivons ses pérégrinations sexuelles sans réellement entrer dans sa tête, ce qui peine à captiver. Et ce malgré l’interprétation impliquée d’Ana Girardot dans le rôle principal. Mais surtout, nous assistons à un enchaînement d’ébats et de situations qui donne l’impression d’avoir un long-métrage bien plus intéressé par ces scènes assurément crues que par son propos. Ainsi, les portraits de femmes décrits plus haut dans cette critique se retrouvent au second plan, le temps de quelques répliques pour tenter de tisser des relations entre les personnages paraissant pour le coup bien artificielles. Ce qui, au passage, atténue sévèrement le jeu d’excellentes actrices qu’il n’est pourtant plus question de présenter (Rossy de Palma, Aure Atika). Non, très loin de la fascination d’ordre sociologique esquissée par l’auteure, La Maison version cinéma n’est qu’un catalogue de clients bien fadasse qui n’apporte rien à l’ensemble, si ce n’est des scènes de sexe n’ayant pas peur de montrer les choses.

Et c’est bien dommage d’arriver à un tel constat, la réalisatrice montrant par moment qu’elle avait le talent nécessaire pour retranscrire le livre à l’écran. Que ce soit en reprenant le côté malicieux de l’héroïne en montrant ses premières fois via un montage en split screen, ou bien en instaurant une ambiance hypnotique lors de la séquence de la boîte de nuit – bien qu’étant inutilement trop longue –, Anissa Bonnefont arrive à tirer son épingle du jeu et à livrer des passages réussis question sensations. Comme cette scène d’amour véritablement sensuelle, s’éloignant du manque d’amour et de passion des instants passés avec les clients. Ou encore ce viol, qui dérange fortement par son aspect frontal et brutal, cassant avec l’atmosphère convivial engendrée par l’œuvre. Rien qu’avec ces petites envolées de mise en scène, La Maison parvient à capter notre attention et de nous faire ressentir de véritables émotions lors du visionnage. Mais ce n’est clairement pas suffisant pour faire honneur au livre et à sa richesse d’écriture.

Non, comme la majorité des adaptations, La Maison est une tentative bien vaine qui risque fort de tomber dans l’oubli. Et qui pousse fortement le public à se tourner vers l’œuvre originelle afin d’en apprécier toute la subtilité et le propos. Certes, le titre mérite le coup d’œil pour y voir le potentiel non négligeable de sa réalisatrice pour de futurs projets. D’autant plus que pour les réfractaires aux blockbusters super-héroïques qui continuent de pulluler (avec actuellement Black Adam et Black Panther : Wakanda Forever), il s’agit-là d’une nouvelle occasion pour découvrir encore un peu de ce cinéma français tant décrié par l’inconscient collectif. Encore aurait-il fallu un film qui sache montrer ce qu’il avait dans le ventre.

La Maison – Bande annonce

La Maison – Fiche technique

Réalisation : Anissa Bonnefont
Scénario : Anissa Bonnefont et Diastème, d’après le livre d’Emma Becker
Interprétation : Ana Girardot (Emma / Justine), Aure Atika (Delilah), Rossy de Palma (Brigida), Gina Jimenez (Madeleine), Yannick Renier (Stéphane), Lucas Englander (Ian), Philippe Rebbot (Hermann), Nikita Bellucci (Hildie)…
Photographie : Yann Maritaud
Décors : Clarisse d’Hoffschmitd et Milosz Martyniak
Costumes : Emmanuelle Youchnovski
Montage : Maxime Pozzi-Garcia
Musique : Herman Dune
Producteurs : Clément Miserez et Matthieu Warter
Maisons de Production : Radar Films, Rézo Productions, Umedia, Carl Hirschmann, Stella Maris Pictures, uFund, Canal+ et OCS
Distribution (France) : Rezo Films
Durée : 90 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  16 novembre 2022
France – 2022

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Freud, passions secrètes, de John Huston, en mediabook chez Rimini

Les éditions Rimini proposent une belle édition mediabook d’un film trop méconnu de John Huston, Freud, passions secrètes, avec Montgomery Clift dans le rôle du célèbre neurologue. Un film qui revient, avec intelligence, sur la naissance des théories freudiennes.

Réaliser un film sur la naissance des théories freudiennes est un projet particulièrement ambitieux. D’abord parce que cela nécessite de faire vivre à l’écran la vie cachée de l’esprit, des éléments qui sont, par nature, invisibles, non représentables, voire même jugés honteux, scandaleux. D’autant plus que Freud a toujours accordé une place importante à la sexualité, aux désirs sexuels inavoués et inavouables ; or, en cette année 1962 où sort le film de John Huston, le Code Hays est encore officiellement en vigueur (même s’il est contourné, voire piétiné allègrement depuis des années désormais). En bref, cela posait des problèmes importants par rapport à ce qui est montrable ou non à l’écran dans un film de studio.
Cependant, Freud, passions secrètes surmonte ces difficultés avec brio, et la réalisation du grand John Huston y est pour beaucoup.

Un point est important : Freud, passions secrètes n’est pas, à proprement parler, une biographie de Sigmund Freud (ce que l’on appellerait de nos jours un biopic). Le film de Huston ne s’intéresse qu’à dix années de la vie du célèbre neurologue viennois, de 1885 à 1895. Dix années pendant lesquelles Freud va élaborer ses théories principales : l’inconscient, le refoulement, l’importance de la sexualité et en particulier de l’existence de la sexualité infantile ; le tout aboutit à une scène finale où Freud présente à un corps médical vitupérant sa théorie scandaleuse du Complexe d’Oedipe. C’est l’élaboration de toute ce système de pensée qui va être montré à l’écran, dans un film qui prend souvent l’allure d’une succession de cas se présentant comme des étapes clés.
Certains de ces cas médicaux donnent des scènes vraiment marquantes, comme l’affaire du jeune von Schlosser (incarné par David McCallum) ou, bien entendu, le dossier de Cecily, qui occupera quasiment toute la fin du film.
Pour ces séquences, Huston met souvent en images les rêves des personnages, ou leurs souvenirs déformés. Le réalisateur produit tout un travail très important sur la mise en images, transposant à l’écran ce qui se passe dans l’esprit tourmenté des patients. Il sait mettre en place une atmosphère onirique, jouant sur l’étrange, l’incongru, la déformation des images ou les jeux d’ombres anormaux. Il en va souvent de même des souvenirs, déformés par l’esprit du patient, comme dans cette scène magnifique où Cecily évoque la mort de son père.
Ce qui est impressionnant, c’est que, progressivement, la frontière entre le monde de l’esprit et celui de la réalité s’efface. Certaines scènes se déroulant dans la réalité sont filmées comme des rêves, montrant ainsi comment les problèmes liés à l’inconscient influent sur la vie quotidienne. D’autre part, certaines scènes oniriques sont filmées comme la réalité, suggérant que l’inconscient s’inspire de la réalité pour construire ses rêves. Les deux mondes ne sont pas hermétiquement séparés, et plus Freud va explorer l’esprit humain, plus la frontière entre rêves et réalité va s’effriter.
Visuellement, Huston va aussi beaucoup jouer sur les ombres, qui envahissent les décors et les personnages, masquant des moitiés de visages, plongeant des protagonistes dans les ténèbres, etc. De nombreux jeux d’ombres et de lumières figurent à l’écran les divisions de l’esprit, le décor plongé dans l’ombre représentant cet inconscient si énigmatique et effrayant. C’est encore plus flagrant avec les scènes oniriques, comme celle où von Schlosser traîne Freud dans un grotte, ou le visage du père de Cecily qui est entièrement plongé dans l’ombre.
Ce jeu sur les ombres et les lumières rapproche beaucoup ce film des films noirs, dont Huston est considéré comme le père. D’ailleurs, Freud, passions secrètes se présente souvent comme une enquête dont le terrain serait la psyché des patients. Freud élabore une théorie, qui sera mise à mal par la pratique, obligeant le neurologue à aller plus loin, à changer de direction, à chercher ailleurs, etc. La voix off de Freud intervient régulièrement pour représenter les questionnements du protagoniste. Huston reprend plusieurs éléments caractéristiques du film noir dans le déroulement de son film.

La vie privée de Freud ne sera évoquée que lorsque cela entrera en jeu avec l’élaboration de ces théories. Nous voyons ses relations avec son père ou sa femme, mais ce que nous suivons en priorité, c’est son parcours professionnel. Nous voyons ainsi Freud passer sous plusieurs « mentors » qu’il va lâcher les uns à la suite des autres : le professeur Meynert, qui refuse de considérer les hystériques comme des malades, mais les classe parmi les imposteurs manipulateurs ; tout au long du film, ce médecin sera le représentant du conservatisme médical qui permet de se rendre compte du caractère novateur, voire scandaleux, des théories freudiennes. Il y a aussi le docteur Charcot (interprété par l’excellent Fernand Ledoux), qui met Freud sur la voie de l’inconscient via l’emploi de l’hypnose, mais qui avoue lui-même : il peut diagnostiquer un trouble mental, mais pas le soigner. Puis il y a Breuer, qui va accompagner Freud pendant une bonne partie des recherches montrées dans le film, mais qui l’abandonnera, refusant d’entendre parler de sexualité infantile.
Ainsi, chaque personnage va apporter quelque chose au neurologue viennois, mais il devra aussi s’affranchir de leur influence pour oser aller jusqu’au bout de ses recherches. Mais l’élaboration des théories sexuelles va aussi se faire face à sa famille, et même face à lui-même. Ainsi, après l’épisode avec von Schlosser, Freud va lui-même être effrayé par la portée des théories qui se mettent en place. Et dans toute la seconde moitié du film, on le verra bouleversé par l’application à son propre esprit des théories qu’il construit.
Ce qui se dessine tout au long du film, c’est donc un Freud tiraillé entre le doute, les craintes, et la nécessité de tenir ferme face aux huées des tenants d’une médecine conservatrice. Pour montrer cela, Montgomery Clift, dans son avant-dernier rôle au cinéma et pour sa seconde collaboration avec John Huston après Les Misfits, s’impose comme l’acteur idéal, tout en fragilité. L’ensemble, complété par la superbe musique de Jerry Goldsmith, constitue un grand film.

Compléments de programme
Freud, passions secrètes étant un film injustement méconnu de John Huston, cette édition est la bienvenue. D’autant plus que le film s’accompagne de plusieurs compléments de programme qui permettent de mieux appréhender la qualité du travail de Huston, de bien cerner la collaboration entre le cinéaste et le philosophe Jean-Paul Sartre, qui est à l’origine du scénario, et de mieux apprécier l’intelligence de cette œuvre.
L’édition mediabook de Rimini est ainsi constituée du Blu-ray, de deux DVD et d’un livret de 80 pages intitulé Histoire d’un film sous influence(s). Marc Godin, critique et historien du cinéma, y revient sur la genèse du film, l’écriture de son scénario, le travail commun de Huston et Sartre (même si le nom du philosophe n’apparaît pas au générique), le choix de Montgomery Clift, etc.
Sur le DVD consacré aux bonus, on peut trouver quatre compléments de programme.
Le premier, qui est aussi le plus long (36 minutes), intitulé Masterclass de John Huston, est en fait un long extrait d’une interview donnée par le réalisateur au British Film Institute en 1981. Le dispositif est pour le moins sobre, puisque la bande son défile sur un fond noir, mais le propos est des plus intéressants . Que l’on soit clair : cette interview n’est pas consacrée uniquement au film Freud, passions secrètes : ici, Huston raconte sa carrière, comment il est venu au cinéma, pourquoi il est passé à la réalisation, etc. Il s’attarde longuement sur Le Faucon Maltais, bien évidemment, mais il évoque aussi les raisons de son éloignement de Hollywood, entre autres. Ce n’est que dans les dix dernières minutes du document qu’il parle de Freud, passions secrètes : le réalisateur évoque son travail avec Sartre, les difficultés rencontrées avec un Monty Clift fortement diminué par la maladie, etc.
Le second complément de programme, intitulé Freud, les yeux grand ouverts, consiste en l’analyse d’une séquence du film, analyse opérée par Bernard Benoliel, critique de cinéma travaillant à la Cinémathèque française.
Les deux derniers compléments sont deux larges extraits d’un entretien avec la psychanalyste Marie-Laure Susini, entretien qui figurait déjà dans une précédente édition DVD du film. La psychanalyste y revient sur l’audace et l’intelligence d’un cinéaste qui avait tout compris à la psychanalyse, mais aussi sur l’angoisse qui surgit dans certaines scènes, sur la qualité de reconstitution des rêves, etc.
En bref, les bonus montrent tous à quel point le film fut compliqué à faire, mais que le résultat est une grande réussite. Un grand film à redécouvrir.

Caractéristiques du Blu-ray
Durée du film : 140 minutes
Images : 1920×1080 1.85 : 1
Format 16/9
Son Anglais dual mono DTS
Sous-titres français

Caractéristiques du DVD
Durée du film : 135 minutes
Images 1.85 : 1
Format 16/9 compatible 4/3
Son Anglais dual mono Dolby
Sous-titres français

Compléments de programme :
_ Masterclass de John Huston, 36 minutes
_ Freud, les yeux grand ouverts, 16 minutes
_ Freud, le film oublié, 17 minutes
_ Secrets d’adaptation, 11 minutes
_ Histoire d’un film sous influence(s), livret de 80 pages

Freud, passions secrètes : bande annonce

 

Balle Perdue 2 : spectaculaire mais inconsistant

Forts du succès surprise du premier opus, Guillaume Pierret et Netflix remettent le couvert avec Balle Perdue 2. Une suite qui fonce à toute blinde dans les traces de Michael Bay, mais en sacrifiant malheureusement tout le reste à l’instar d’une production de Luc Besson.

Synopsis de Balle Perdue 2 : Après la mort de Charras, Lino et Julia ont pris la relève et forment la nouvelle équipe de choc de la brigade des stups. Bien déterminé à retrouver les assassins de son frère et de son mentor, Lino continue sa traque et ne laissera personne se mettre en travers de sa route…

Si le confinement en 2020 s’est montré pour le moins néfaste envers les salles de cinéma, certains titres ont su tirer leur épingle du jeu grâce à leur diffusion sur les plateformes de streaming tel que Netflix. Ce fut d’ailleurs cette dernière qui diffusa Balle Perdue, un film d’action français tout ce qu’il y a de plus banal – hormis une appréciable générosité dans la forme, digne des séries B américaines – ayant connu un franc succès auprès des abonnés. Un succès non négligeable, qui permit au titre de se hisser très vite dans les recommandations de la plateforme. Pour dire, Balle Perdue se hissa à la seconde place du top 10 des films en langue non anglaise les plus vus aux États-Unis ! À la suite de cela et Netflix étant plus que jamais enivré par une politique de rentabilité assez discutable, il n’est donc pas étonnant de voir débarquer sur nos écrans une suite. Sobrement intitulée Balle Perdue 2, celle-ci assume pleinement nous embarquer dans une nouvelle course-poursuite haletante et réitérer l’exploit du premier opus. Si le pari semble déjà gagné – le film a atteint en seulement quelques jours la première place du Top 10 de Netflix –, faut-il encore voir à quel prix la victoire est atteinte.

« Je suis un gros fan de Michael Bay, c’est le patron. » déclarait dans la semaine le réalisateur Guillaume Pierret pour le site Écran Large. Nous voulons bien le croire, tant son Balle Perdue 2 révèle son envie de rouler dans les traces de son homologue hollywoodien. Partant du principe qu’une suite doit aller plus loin que l’opus précédent, Pierret livre ici un véritable festival de tôles froissées, d’explosions spectaculaires et de gnons qui font bien mal. Pas de demi-mesure, la trame met rapidement en place son intrigue pour nous entraîner dans une course-poursuite pour le moins généreuse et, surtout, réalisée avec beaucoup de moyens et de technicité. Se vantant d’avoir un budget plus confortable, le réalisateur lâche totalement prise et nous sert sur un plateau d’argent des séquences d’action à la fluidité exemplaire. Bien loin des cuts hystériques à la Olivier Megaton (Le Transporteur 3, Taken 2 et 3, The Last Days of American Crime), Pierret prend le temps de poser sa caméra et de collaborer avec ses techniciens pour faire de son Balle Perdue 2 une série B diablement fun et plus impressionnante que son prédécesseur. Quitte à ne pas avoir peur du ridicule, comme de donner au véhicule principal le moyen de faire valdinguer dans les airs les autres voitures qu’il prend en chasse. Sur ce point, cette suite est une réussite !

Malheureusement, à trop vouloir se concentrer sur une action digne de Michael Bay, Guillaume Pierret en a oublié tout ce qui aurait permis à Balle Perdue 2 d’être un film d’action notable et non une simili production Besson. Car dans l’état actuel des choses, cette suite est d’une platitude exécrable à tous les niveaux. À commencer par un scénario inexistant au possible. Certes, ce dernier va à l’essentiel pour nous offrir le spectacle tant promis par le cinéaste et son équipe. Mais plutôt que de nous servir une véritable histoire comme l’avait fait le premier volet, Balle Perdue 2 reprend bêtement celle-ci comme d’un simple prétexte pour lancer une trop longue et incohérente course-poursuite durant laquelle les personnages ne font que tourner en rond – les héros et antagonistes ne font que de se « partager » un témoin à charge – sans que cela ait le moindre sens. Les corps-à-corps, fusillades et autres séquences d’action s’enchaînent certes sans temps mort, mais l’ensemble ne prend jamais le temps de souffler ne serait-ce que quelques minutes, que ce soit pour étoffer ses protagonistes ou bien créer la moindre intrigue qui puisse titiller l’intérêt du spectateur. Ajoutez à cela un casting en roue libre qui marmonne plus qu’autre chose et un sérieux manque de finition sur la post-production – bande originale soporifique et notamment pendant les scènes d’action -, et vous obtenez un film diablement fade. Sacrifié sur l’autel du grand spectacle pour pas grand-chose.

Pire, plutôt que d’être un long-métrage à part entière, Balle Perdue 2 se présente comme une banale transition. Une sorte de bande-annonce version longue à un inévitable Balle Perdue 3 – ce que confirment les dernières minutes, avec le retour de Nicolas Duvauchelle. Oui, ce second opus met la barre bien haute pour ce qui est de l’action cinématographique à la française. Mais le tout manque cruellement d’aboutissement et d’intérêt pour captiver pleinement l’attention, comparé à un premier volet bien plus sympathique. Ne reste plus qu’à espérer que le troisième corrige cette sortie de route tout en préservant la générosité du réalisateur qui, pour le coup, ne manque pas d’âme ni de passion.

Balle Perdue 2 – Bande annonce

Balle Perdue 2 – Fiche technique

Réalisation : Guillaume Pierret
Scénario : Guillaume Pierret et Alban Lenoir
Interprétation : Alban Lenoir (Lino), Stéfi Celma (Julia), Sébastien Lalanne (Marco), Pascale Arbillot (Moss), Diego Martín (Alvaro), Jérôme Niel (Yann), Khalissa Houicha (Stella), Quentin D’Hainaut (Yuri), …
Photographie : Morgan S. Dalibert
Décors : Delphine Richon
Costumes : Matthieu Camblor et Marion Moulès
Montage : Sophie Fourdrinoy
Musique : Romain Trouillet
Producteur : Rémi Leautier
Maisons de Production : Netflix France, Inoxy Films, Nolita TV et Versus Production
Distribution (France) : Netflix
Durée : 98 min
Genre : Action
Date de sortie :  10 novembre 2022
France – 2022

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To Kill the Beast, d’Agustina San Martin : tuer la bête qui est en soi

Sorti cet été dans les salles, To Kill the Beast est le premier long-métrage de la réalisatrice argentine Agustina San Martin. L’histoire d’une jeune femme à la recherche de son frère disparu. Un conte sensuel, entre quête de soi et plongée dans la jungle tropicale. Un film à découvrir chez Jour2Fête (DVD).

Un film sensitif

To Kill the Beast est d’abord une expérience sensitive. En premier lieu celle que nous impose le décor. La jungle sud-américaine et son lot de bruissements, de nuances de verts, d’entrelacements impénétrables. Cet univers opaque qui vient nourrir chez les habitants des peurs ancestrales. Ainsi, lorsqu’Emilia débarque dans l’hôtel tenu par sa tante, à la frontière de l’Argentine et du Brésil, elle découvre que les locaux craignent une bête monstrueuse ; un animal mystérieux qui hante les nuits de ses hurlements. Nous voici plongés dans l’Amazonie mystique, celle du « réalisme magique » déjà présente dans d’autres films tel Clara Sola cette année. Mais le décor ne serait rien sans le travail d’Agustina San Martin sur la photo. Chaque plan est un véritable tableau, chaque scène une sorte d’énigme visuelle qui questionne le regard.

Un entre-deux indéchiffrable

L’écriture cinématographique de la réalisatrice est à l’image de cette jungle indéchiffrable. La narration est morcelée, souvent elliptique -un peu à la manière d’Apichatpong Weerasethakul – laissant hors-champ l’explicitation des personnages. Emilia est à la recherche de son frère mais on ne saura rien d’elle, ni de lui d’ailleurs. Pas plus que de la raison pour laquelle ils s’étaient perdus de vue, ni du pourquoi de sa disparition à lui. Ainsi, le film joue avec les frontières du sensible et de l’inintelligible. On entend les hurlements de la bête, la nuit, mais on ignore ce que c’est. Emilia tait quelque chose de son passé, mais quoi ?  On reste dans cet entre-deux, à la lisière de l’indicible et tout près d’une frontière qu’Emilia n’ose franchir. Parce qu’elle craint de découvrir que son frère est mort ? Autre chose ? Le film navigue ainsi entre mensonge et vérité, entre désirs réprimés ou assumés.

Quête sensuelle : s’affirmer en dépit du regard des autres

L’histoire de la bête comme celle du frère disparu n’escamotent jamais le véritable sujet du film : l’affirmation d’un désir. Lorsque la belle Julieth arrive à son tour dans l’hôtel, Emilia est vite troublée puis attirée par la sensualité de cette femme à la peau d’ébène. On comprend également qu’elle devra passer par une phase de dépassement du regard désapprobateur de la société argentine pour laisser ce désir s’épanouir. En acceptant de regarder la vérité en face. La bête traquée par les villageois s’avère être un animal inoffensif, alors que le frère, a priori regretté, était vraisemblablement une brute. Ce n’est qu’après cette prise de conscience qu’Emilia s’autorise à vivre pleinement sa sexualité. Un beau portrait.

Bande annonce : To Kill the Beast

Fiche technique : To Kill the Beast

Pays : Brésil, Argentine, Chili
Distributeur : Jour2fête
Année de production : 2021
Sortie en salle : 13/07/2022
Date de sortie DVD : 22/11/2022
Date de sortie VOD 17/11/2022
Type de film : Long-métrage
Langues Portugais, Espagnol
Sous-titre : français/anglais
Couleur

Contenu :

– 1 DVD (digipack)
– Durée du film : 76 min
– Supplément : 1 livret de 8 pages avec note d’intention de la réalisatrice
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Le Silence : S’échapper du traumatisme

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À l’occasion du cycle sur l’enfermement au MagduCiné, Le Silence était tout désigné. Ce film essentiel est un prélude parfait à la carrière d’Ingmar Bergman. En pleine maitrise de son cinéma, le réalisateur nous livre une œuvre autobiographique sur les traumatismes, causés par une cellule familiale destructrice, auxquels il a échappé. L’obsession, la névrose et l’aliénation, tant de représentations mentales que Bergman dilue dans un récit mêlant onirisme, désirs et pulsions.

L’ancêtre de l’Overlook

Dans un hôtel chimérique et isolé, dont Stanley Kubrick s’inspirera pour son Shining, le Suédois offre un cinéma audacieux et indiscipliné, vivement censuré en 1963 pour sa dimension sexuelle. Des yeux d’un enfant, se livrant à travers lui, Bergman nous emmène dans un voyage initiatique à la jonction du réel et de l’abstraction. Une ambiance morbide et minimaliste où deux sœurs, s’enfermant dans un environnement étrange et obscur, se font la guerre. L’une fiévreuse et désirante, qui pèse et domine sa sœur entre jalousie et désir incestueux. L’autre, mère d’un jeune garçon ici intermédiaire, affirmant une sexualité désinvolte à l’envie intarissable.

Un cinéma d’avant-garde

Enfermant les corps dans un noir et blanc d’exception à la technique sans précédent, Sven Nykvist opère la quintessence de son travail photographique seulement trois années avant la postérité de Persona. Sculptant les visages avec une aisance rare, le chef-opérateur travaille l’imperfection de la pellicule et ouvre la porte aux non-dits et aux performances sensuelles d’Ingrid Thulin et Gunnel Lindblom. Dans Le Silence, Bergman se plie aux désirs et aux manques de ses protagonistes laissant apparaitre narrativement et visuellement les réalités psychiques, une proposition prodigieuse à l’époque.

L’itinérance

Chaque personnage, errant dans un huis-clos malsain, puise dans cette réalité alternative et déformable, celle-ci s’équilibrant dans un circuit fantasmagorique qui reste tangible et abrupt. C’est le cas du jeune Johan se confrontant et laissant se manifester ses peurs et ses besoins. Il trace aussi son propre chemin et trouve son équilibre dans cet hôtel mystérieux. L’innocence de l’enfance lui permettant de s’exiler et d’expérimenter sa propre solitude, celui-ci étant livré à lui-même. Une itinérance émancipatrice et créatrice, cela ne l’empêchant pas de conserver un lien fort avec les deux femmes claustrées par leur solitude respective.

L’émancipation

La mère, d’abord, celle-ci assumant une relation charnelle et torride avec un inconnu, et la tante et sœur diminuée, ne trouvant qu’un maigre salut dans la masturbation et l’alcool. Le Silence frappe par son pessimisme, ses absences et l’autodestruction auxquels s’adonnent les deux femmes. Il n’en reste pas moins un sommet de volupté et de sensualité. C’est aussi et in fine un récit d’émancipation. Le jeune garçon se libérant d’un monde toxique et incestueux, laissant derrière lui une halte où les pulsions et la névrose étaient reines. L’imaginaire et le fantastique y auront convoqué les limites de cette cellule familiale mortifère.

Bande Annonce — Le Silence

Synopsis : Deux soeurs, Anna et Ester, voyagent dans un pays dont elles ne comprennent pas la langue et qui est en guerre. La fragilité nerveuse d’Ester les oblige à s’arrêter pour quelques jours dans un hôtel géré par un personnage fantomatique.

Fiche Technique — Le Silence

Titre original : Tystnaden

Réalisation : Ingmar Bergman

Scénario : Ingmar Bergman

Directeur de la photographie : Sven Nykvist

Suède – 1963 – 1h36
Avec Ingrid Thulin, Gunnel Lindblom, Jörgen Lindström

Sortie le 23 septembre 1963

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4.5

Retour en BD sur le vol spatial Apollo 11

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Jonathan Fetter-Vorm publie aux éditions Les Humanoïdes associés Apollo 11, une bande dessinée bicéphale, revenant tant sur la mission et l’alunissage de Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin que sur le long cheminement militaire et scientifique ayant rendu possible ce grand exploit du XXe siècle, sur fond de guerre froide.

Apollo 11 est une fusée à deux étages. Le premier d’entre eux, classiquement mis en couleurs, se penche sur la mission Apollo 11 et l’expédition menée par Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin pour le compte de la NASA, au plus fort des tensions américano-soviétiques. Le second étage, doté de codes chromatiques spécifiques, explore le temps long, revient sur les origines de notre fascination pour la lune (des mythes aux Inuits en passant par la Cité interdite), raconte le cheminement scientifique ayant conditionné les voyages spatiaux et présente quelques grandes figures d’une aventure aux nombreuses ramifications. Ces deux fuselages narratifs s’entremêlent d’un bout à l’autre de l’album, le lecteur alternant sans cesse entre le temps présent, aux côtés des astronautes, et le passé, annonciateur de l’exploration de l’espace.

Après un entraînement intensif – duquel étaient sciemment écartées les femmes –, Neil Armstrong, Michael Collins et Buzz Aldrin ont embarqué dans un vaisseau spatial caractérisé par ses logiciels et son ordinateur de bord avant-gardistes. En communication constante avec Houston, ses commandants, ses ingénieurs et ses calculateurs (souvent des femmes invisibilisées), les trois astronautes américains, considérés comme des héros de la nation, ont pénétré l’espace lunaire, conduit une opération délicate d’alunissage et exploré la surface d’un astre jamais foulé par l’homme. Leurs premiers pas sur la lune sont retransmis en direct à la radio et à la télévision. Après quelques photographies, des prélèvements d’échantillons rocheux et un drapeau états-unien planté dans le sol, les trois hommes rebroussaient chemin, avec le sentiment du devoir accompli et le vertige de la vacance. Ainsi, ils seront dûment acclamés une fois de retour sur Terre, mais peineront cependant à retrouver leur place après une aventure cosmique hors de toute proportion humaine…

Galilée, Johannes Kepler, Isaac Newton, Wernher von Braun, Jules Verne, Sergueï Korolev, Katherine Johnson : Apollo 11 se veut particulièrement loquace sur ces personnalités ayant, d’une manière ou d’une autre, contribué à rendre possibles les expéditions spatiales, que cela soit pour les Américains ou pour les Russes, dans le cadre des programmes Mercury ou Luna. L’histoire de Wernher von Braun aurait probablement mérité un album à elle seule : ancien ingénieur allemand à la solde des nazis, passé dans le camp américain à l’occasion de l’opération Paperclip, il aura œuvré aux fusées teutonnes montées par des prisonniers réduits à l’état d’esclaves avant d’allouer ses connaissances et ses talents à la bonne marche du programme spatial états-unien. Ambivalent, l’homme fera alors régulièrement la une des magazines, où des journalistes empressés dressent volontiers de lui des portraits flatteurs expurgés de toute référence à son sulfureux passé.

Télescopes, calculs de trajectoires orbitales, ingénierie logicielle, tests physiques, mécanismes de validation des missions spatiales, tensions diplomatiques, soft power et questions de genre : Apollo 11 a pour lui une transversalité et une densité qui dépassent de loin les seuls premiers pas de l’homme sur la lune. Passionnant, très documenté, nanti de portraits généreux, l’album de Jonathan Fetter-Vorm vaut autant pour ses représentations spatiales et lunaires que pour sa capacité à recontextualiser la course à l’espace et ses grandes avancées. Accessible aux néophytes, il est à mettre entre toutes les mains.

Apollo 11, Jonathan Fetter-Vorm
Les Humanoïdes associés, octobre 2022, 216 pages

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4.5