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« Les Fleurs du mal » : quand Yslaire rend homme à Baudelaire

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Le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire sera fêté comme il se doit aux éditions Dupuis. La collection « Aire libre » accueille en effet un album sobrement intitulé Les Fleurs du mal, à travers lequel Bernard Yslaire rend hommage au célèbre poète, dont il a déjà publié une biographie par le passé. Ces Fleurs, censurées jusqu’en 1949, ont longtemps été amputées de six pétales jugées immorales. C’est ici dans leur toute première version, datant de 1857, qu’elles reparaissent, ornées des dessins somptueux de l’illustrateur belge.

Récemment encore, les éditions Dupuis faisaient place nette à Mademoiselle Baudelaire, plus qu’un album, une proposition artistique à travers laquelle Bernard Yslaire immergeait le lecteur dans la matrice des Fleurs du mal, par le truchement de la maîtresse du poète, Jeanne Duval. La fascination qu’exerce Charles Baudelaire sur le scénariste et illustrateur bruxellois ne date en effet pas d’hier. Chacune de leur rencontre donne lieu à un réexamen, tout en sensibilité, d’une existence hors du temps et d’une œuvre n’ayant d’autre rivage que celui de la liberté. La parution de ces Fleurs du mal n’a pas pour seul mérite de réactualiser un recueil controversé, ayant jadis froissé une partie de la société française, jusqu’à sa censure partielle, ordonnée par les tribunaux. Elle juxtapose un regard graphique personnel à une verve poétique hardie, que chacun s’est réappropriée au fil des années.

Sur les mots de Baudelaire, tout a été dit : la beauté froide, parfois sépulcrale, la liberté, irrévérencieuse, la capacité à se saisir de toute chose en y insufflant ce qu’il faut de style et de sophistication. L’abîme, la mort, la mélancolie, le temps qui passe y côtoient, dans Les Fleurs du mal, la foi, la femme, l’exotisme, l’enchantement. Vif, audacieux, sans fard, le poète parvenait à imposer aux esprits des images puissantes avec une rare économie de moyens. Des beautés forgées par l’Enfer aux songes des fous en passant par les parfums nous guidant vers des climats imaginaires, Baudelaire a verbalisé une nuée de sentiments qui, sans lui, seraient restés ineffables. D’une certaine façon, Bernard Yslaire ne propose rien de moins que la restitution de résonances personnelles, suscitées en lui par les écrits du poète français. Le dessin cohabite avec le texte, le nouveau avec l’ancien, le subjectif avec le collectif.

Ce qu’Yslaire révèle de l’art baudelairien lui appartient. Ces Fleurs du mal fixent avant tout la rencontre entre deux sensibilités issues de disciplines différentes. Deux artistes qui se font écho dans le temps long. On retrouve ainsi sous les traits fins et hachurés du dessinateur belge la noirceur, l’ambivalence, le mystère, la liberté de Charles Baudelaire. Couleurs surannées, silhouettes sculpturales, créatures vénéneuses, dessins entremêlés, jeux sur les plans (avant, arrière) et les teintes, Yslaire s’en donne à cœur joie et insèrent dans les pièces, ou entre elles, des représentations somptueuses, toujours empreintes de justesse, parfois dérangeantes (à l’image de la double-page 168-169 et ses normes inversées). Mais ce qui surprend le plus, c’est peut-être le naturel presque insolent avec lequel les dessins viennent se fondre dans les écrits baudelairiens, comme s’ils en constituaient l’excroissance tardive, mais atavique.

Les Fleurs du mal, Charles Baudelaire et Bernard Yslaire
Dupuis, novembre 2022, 256 pages

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En bref : Super Pixel Boy, Dracula et Lobbytomie

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Retour sur Super Pixel Boy, Dracula et Lobbytomie.

Super-Pixel-Boy-critique-bdSuper Pixel Boy. Les trentenaires et jeunes quadragénaires devraient se montrer particulièrement sensibles à Super Pixel Boy. Et pour cause : le scénariste Loïc Clément et le dessinateur Boris Mirroir façonnent, avec un humour parfois décapant, une odyssée rétrospective à l’heure où les jeux vidéo s’implantaient en masse dans les foyers européens, fin des années 1980. À ce petit jeu, l’emblématique NES de Nintendo tire sans surprise son épingle du jeu, puisque des titres tels que Life Force Salamander, Teenage Mutant Hero Turtles ou Super Mario Bros. font l’objet d’évocations empreintes de passion et de nostalgie. Et Loïc Clément de rappeler que le dernier cité a révolutionné le genre en imposant le level design et en consacrant le défilement horizontal, les passages secrets ou encore les boss de fin de niveau. Au milieu des jeux Batman ou Tetris, entre les bornes d’arcade et la Game Boy, certaines déceptions demeurent cependant éminemment douloureuses. Il en va ainsi des Chevaliers du Zodiaque, animé ayant passionné des générations entières de jeunes téléspectateurs, mais dont la déclinaison vidéoludique manquait de tout : d’inspiration, d’animation, d’allant… Le jeune Pixel, personnage principal de cet album, est un gamin auquel tout un chacun peut s’identifier : amoureux transi, secret et maladroit, opportuniste sélectionnant volontiers ses amis en fonction de leur collection de jeux, fils d’un père distant et d’une mère l’ayant initié à la culture, joueur tellement absorbé par l’écran que les personnages pixelisés en viennent à assaillir ses rêves… Le retour en enfance permis par son entremise n’aurait pas été complet sans ces allusions, plus discrètes, à Dragon Ball Z, Goldorak ou Star Wars. Il aurait aussi perdu en immersion sans le recours, ponctuel mais très pertinent, au Pixel Art. L’ensemble forme un ouvrage à consommer sans modération.

Super Pixel Boy, Loïc Clément et Boris Mirroir
Delcourt, novembre 2022, 104 pages

Dracula-critique-bdDracula. Reprenant les canons dramatiques du roman épistolaire de Bram Stoker, Bruno Enna et Fabio Celoni transposent l’histoire du comte Dracula dans l’univers – a priori antinomique – de Mickey. Habilement ficelé, l’album, qui paraît aux éditions Glénat, détourne des figures telles que Jonathan Harker, jeune clerc de notaire, ou le Docteur Abraham Van Helsing, ici réduit à l’état de savant fou bégayant du « Ja ! » à la moindre occasion. Expurgé de ses dimensions érotiques ou épidémiologiques, le récit est adapté au jeune public : les crocs portés au cou des victimes du vampire deviennent par exemple des morsures appliquées sur des lobes d’oreille, tandis que la noirceur inexpiable qui tapissait l’œuvre de l’écrivain irlandais se voit lyophilisée et traversée par un humour bon enfant. Ce dernier apparaît clairement quand Minnie (Minnina) exprime sa jalousie envers le « succès » de son amie Clara-Lucilla ou au regard des betteraves qui contaminent, au sens propre comme au figuré, les proies de Dracula. Ce Dracula reconfiguré se caractérise finalement par une ronde de personnages grotesques, des traits ronds et joyeusement colorés, mais aussi – notons-le – un schéma narratif fidèle à son modèle. De quoi divertir les plus jeunes tout en les initiant à une littérature plus classique.

Dracula, Bram Stoker, Bruno Enna et Fabio Celoni
Glénat, octobre 2022, 80 pages

Lobbytomie-Comment-les-lobbies-empoisonnent-nos-vies-et-la-democratie-avisLobbytomie. Journaliste au Monde, Stéphane Horel est reconnue comme étant l’une des plus meilleures spécialistes françaises des conflits d’intérêts et du lobbying. Les éditions La Découverte ont la bonne idée de publier aujourd’hui en format poche son essai, passionnant, dûment intitulé Lobbytomie, et augmenté d’une postface inédite. Dans ce dernier, elle se penche notamment sur les industries du tabac, de la chimie, du sucre ou du pétrole et décrypte la manière dont elles se servent de leur pouvoir d’influence pour instaurer une « manufacture du doute ». Les questions scientifiques s’avérant complexes, de nombreux intermédiaires se signalent auprès des élus pour transmettre des informations biaisées, lesquelles constituent autant de faits alternatifs permettant à leurs commanditaires de bénéficier de positions avantageuses et de décisions politiques favorables. Plus insidieuses encore sont les controverses créées de toutes pièces, le plus souvent par publications scientifiques interposées, ainsi que ces entreprises, plurielles, visant à tirer profit de la passivité des régulateurs publics. Au bout d’une enquête à la fois fleuve et haletante, Stéphane Horel revient à Edward Bernays et John Hill, les lie à Monsanto, Philip Morris ou Exxon, et énonce tout ce qui peut présider à la novlangue des lobbyistes, leur fabrique de l’incertitude et leur exploitation des collusions entre le public et le privé. Pour finalement parvenir à cette interrogation : et si, finalement, c’était la démocratie tout entière qui se voyait ainsi confisquée ?

Lobbytomie, Stéphane Horel
La Découverte, octobre 2022, 430 pages

« Le Sphincter de Moscou » et la campagne présidentielle française

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Les éditions Dupuis publient le troisième tome du Ministère secret, intitulé « Le Sphincter de Moscou ». Le trio composé de Nicolas Sarkozy, François Hollande et Mathieu Sapin se complète cette fois d’Alexandre Benalla et se met sur les traces d’un complot russe sur fond d’abstentionnisme électoral.

Au début de ce troisième tome du Ministère secret, on retrouve Nicolas Sarkozy sous bracelet électronique à la suite de l’affaire Bygmalion. On apprend cependant que cette dernière, sous ses dehors politico-financiers, cache en réalité une nouvelle technologie permettant de prendre le pouls, en temps réel, de l’opinion publique française. Joann Sfar ne se fait pas prier pour indiquer qu’« après deux ans de pandémie et de drame divers, ils se foutent de tout » ou que les élus de la République servent avant tout à faire croire à ce peuple divisé mais désintéressé qu’il est possible de créer du collectif à partir d’intérêts particuliers le plus souvent irréconciliables. Volontiers cynique, très dialogué, « Le Sphincter de Moscou » invite Alexandre Benalla à rejoindre son triumvirat habituel (Nicolas Sarkozy, François Hollande et Mathieu Sapin). Et non content de citer Star Wars ou Tolkien, il prend langue avec l’actualité politique récente : les réformes pénales de Christiane Taubira, les rumeurs sur les flatulences de Xavier Bertrand, la propension de la police macronienne à recourir au taser…

Il n’est à cet égard guère surprenant de voir Éric Zemmour investir le récit. Son équipe de campagne, bien consciente des ressentiments qui animent une partie de l’électorat français, cherche à créer du grabuge pour récolter un maximum de suffrages. « Vous prenez la colline du crack, vous la déplacez dans le quartier latin et vous y organisez des prières de rue, le tout entouré d’une sorte de jungle de Calais, mais de Paris. » Cette requête pathétique adressée à un parrain des rues intervient en présence de Mathieu Sapin, missionné par le Ministère secret, mais distrait au point de ne pas l’enregistrer. Et ce n’est pas la seule fois où ce dernier pèchera… Comme toujours dans cette série, les tirades fusent. Ainsi, François Hollande déclare au sujet de son propre parti, comme pour se dédouaner : « En ce qui concerne le parti socialiste, s’il y a eu meurtre, les coupables sont nombreux. » On lit aussi ailleurs que « depuis le décès de Michael Jackson, personne n’a un ego aussi volumineux que Laure Adler ». Les auteurs n’épargnent pas non plus Élise Lucet, qui fait pression sur Léa Salamé pour obtenir du temps d’antenne, et entend se présenter aux élections présidentielles pour ensuite se substituer, une fois élue, aux juges. Sa radicalité se voit en effet volontiers tournée en dérision.

Inventif, irrévérencieux et parfois hilarant, « Le Sphincter de Moscou » met en scène un complot russe aussi absurde qu’efficace. Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy apparaît obnubilé par ses activités littéraires. Et quand il annonce vouloir purger le monde de l’édition de tous ceux qui s’en sont pris à lui, on lui rétorque opportunément que ça représente pas mal de monde… Marine Le Pen, entre deux allusions amusées au fameux scooter de François Hollande, semble quant à elle ravie d’avoir échoué dans la dernière ligne droite des élections – elle n’aurait pas su quoi faire du mandat des Français. L’album, qui se termine par un jeu de rôle, jette ainsi un regard satirique (mais pas dénué de fondement) sur la vie politique française. Avec sa ronde de personnages plus pathétiques les uns que les autres, et à la faveur de rebondissements improbables, il parvient à faire mouche et ne manquera pas de dessiner un sourire sur les lèvres de ses lecteurs.

Le Ministère secret : Le Sphincter de Moscou, Joann Sfar et Mathieu Sapin
Dupuis, novembre 2022, 80 pages

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Ces « Incroyables sciences » racontées à hauteur d’enfant

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La collection « Les Yeux de la découverte » des éditions Gallimard publient l’encyclopédie grand format Incroyables sciences, qui revient sur pas moins de 80 phénomènes scientifiques. Richement illustrés, ces derniers font l’objet d’explications didactiques, accessibles à partir de neuf ou dix ans, et portant sur des sujets aussi divers que la météorologie, les traitements médicaux ou les nouvelles technologies.

On le sait, on le devine, la science est partout et en toute chose. Les appareils domestiques, les produits pharmaceutiques, la démystification des phénomènes naturels, les principaux outils de notre mobilité ont été rendus possibles grâce aux connaissances accumulées, par l’observation, l’hypothèse, l’expérience, l’analyse et enfin la théorie. Trois grandes branches – la biologie, la physique, la chimie –, auxquelles on peut mêler le génie ingénieurial et les technologies, reposent sur une même méthode scientifique, laquelle a produit ses effets dans nos maisons – de l’isolation aux énergies renouvelables –, dans nos entreprises – des robots aux intelligences artificielles – et dans nos Institutions – l’ADN pour la police, la peau artificielle ou l’IRM pour les hôpitaux, les fusées pour les Agences spatiales…

Incroyables sciences est un outil d’éducation doublement intéressant. De par son format et son iconographie particulièrement riche, il attire l’œil, capte l’attention et organise au mieux l’information. Ses textes, vulgarisés, rendent limpides des concepts parfois abstraits, et souvent complexes. Des jeux en ligne aux antibiotiques en passant par les biocarburants ou la glace sèche, cet ouvrage collectif a le mérite de scruter la science dans toute sa transversalité. Il présente dans un premier temps l’arborescence des sciences et leurs applications concrètes. Il en reprend ensuite, souvent sur une double page, les thèmes incontournables, sans faire l’économie de faits édifiants. Parmi eux, citons : le robot cueilleur autonome récoltant jusqu’à 360 kilos de fraises par jour, les câbles optiques sous-marins capables de véhiculer 30 millions d’appels téléphoniques simultanément, le TGV à sustentation magnétique qui flotte au-dessus des rails ou la tour Bosco verticale, écoconstruction dotée de 100 arbres, 5000 arbustes et 150000 autres plantes jouant le rôle de régulateurs énergétiques.

La science dans tous ses états

Et si, demain, les OGM permettaient d’améliorer les rendements agricoles et d’adapter les propriétés nutritives des aliments de telle sorte que la faim dans le monde ne serait plus qu’un vieux souvenir ? Et si des trains tels que le Transrapid de Shanghai, qui peut monter jusqu’à 430 km/h, devenaient la norme et réduisaient considérablement nos temps de déplacement ? Et si le rover Perseverance récoltait des échantillons révolutionnant nos connaissances sur Mars ? Si le solutionnisme technologique est parfois présenté comme un argument en faveur du statu quo et de la fixation de comportements écocides, il serait fâcheux de tomber dans le piège inverse et d’omettre de porter à son crédit des progrès considérables dans des domaines aussi variés que les énergies (le nucléaire) ou la médecine (pacemaker, exosquelette, implant cochléaire, prothèse…).

Incroyables sciences se montre particulièrement prolixe en la matière. Aérodynamisme, extraction du sel par évaporation d’eau, polymères, matériaux rétro-réfléchissants, valorisation des déchets, dioxyde de carbone, biométrie, crash test : la science ne cesse d’évoluer et de modifier nos modes de vie, parfois de manière incrémentale, tantôt avec une évidence stupéfiante. Non seulement cette encyclopédie permet d’en prendre la mesure, mais elle offre aussi, grâce à des textes succincts, les principaux éléments d’information dont ont besoin les plus jeunes lecteurs pour s’initier à ces matières.

Incroyables sciences, ouvrage collectif
Gallimard, novembre 2022, 208 pages

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L’Adieu au roi de John Milius : critique du film

L’association de deux personnalités atypiques du cinéma donne le film de guerre le plus singulier et original. Sur un canevas très proche du scénario d’un classique du cinéma, John Milius brosse le portrait d’une guerre et d’un chef soucieux de son indépendance à la fois grandiose et touchant tout en donnant sa vision de la guerre et de l’Histoire. A la fois film de guerre et d’aventure, drame humain et réflexion sur le rapport entre nature et civilisation.

Un film personnel et à personnalité

S’il est deux personnalités qui ne pouvaient manquer de se rapprocher dans le monde du cinéma, ce sont bien Pierre Schoendoerffer et John Milius. Entre le français, ancien photographe de guerre prisonnier en Indochine et auteur d’une poignée de films historiques sobres et élégants, et l’américain, cinéaste aventureux, grande gueule et politiquement inclassable, il y a beaucoup de points communs : passion pour l’Histoire et notamment l’Histoire militaire, admiration pour les personnalités individualistes en butte aux collectivités, activité à la marge des industries cinématographiques de leurs pays respectifs. Il était donc logique que tous deux se rejoignent sur un film, inspiré par le français et réalisé apr l’américain.
Schoendoerffer avait d’abord écrit son histoire sous la forme d’un script de film avant d’en faire un roman, publié en 1969 et tiré à 300000 exemplaires. Le récit s’inspire largement du séjour de l’explorateur et ethnologue Tom Harrisson parmi les Dayaks de Bornéo durant la Guerre du Pacifique. Un premier projet de film avait vu le jour en 1972.

L’auteur, qui avait déjà adapté un de ses propres romans, La 317e section, devait réaliser lui-même le film, produit par Robert Dorfman et interprété par Donald Sutherland. Mais le projet fut annulé. John Milius découvrit le roman en 1976 et l’adora instantanément, passionné par ses récits d’homme solitaire exilé dans des contrées lointaines dont ils deviennent des légendes tel Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad. Ce sera justement cette nouvelle que le cinéaste va adapter en scénario de film qu’il écrira pour Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Lancé par le succès de ce dernier (ainsi que de Conan le barbare qu’il réalise, également une adaptation), Milius annonce en 1984 qu’il souhaite adapter l’œuvre de Schoendoerffer, décrivant le film comme son projet le plus ambitieux qu’il souhaitait réaliser depuis 15 ans. Le cinéaste, original et individualiste, admirait sincèrement le personnage principal qui ressemblait beaucoup à ceux qu’il avait traité dans le passé. Il décrivit l’histoire comme un « merveilleux conte d’aventure kiplingesque », une histoire qui explore « la loyauté, les concepts de liberté et de justice ». Le film met en vedette Nick Nolte, bien loin de ses habituels rôles de flic coriace, et le britannique Nigel Havers habitué des films historiques (Les chariots de feu, L’empire du soleil) dans un duo de combattants mi-antagonistes, mi-alliés. Le personnage de Learoyd, outre Harrisson, sera également inspiré par James Brook, le rajah blanc de Sarawak qu’il fonda en 1841 à Bornéo. Parmi les seconds rôles, on retrouve également Franc McRae, acolyte régulier de Sylvester Stallone, James Fox et surtout Gerry Lopez, surfeur californien et acteur fétiche de Milius, déjà vu dans Grafiti Party et Conan le barbare.

Le tournage se déroulera entre août et novembre 1987 à Bornéo, Hawaï et en Malaisie pour un budget de seize millions de dollars. La musique, très prenante, sera assurée par Basil Polidouris, déjà responsable de celles de Conan le barbare et L’aube rouge de Milius, ainsi que de Robocop et A la poursuite d’Octobre rouge. Sorti en mars 1989, le film sera un échec commercial, engrangeant moins de trois millions de dollars. Il recevra des critiques correctes mais non dithyrambiques et sera assez oublié par la suite au profit de Conan le barbare et L’aube rouge, les précédentes réalisations de Milius. Mike Medavoy, distributeur du film et ancien agent de Milius, expliquera ce manque de succès par les multiples désaccords entre Milius, le producteur Al Ruddy et lui-même sur le montage final du film ainsi que par le manque d’intérêt du public pour le sujet à l’époque où les blockbusters d’action régnaient en maître au box-office. Un échec bien regrettable car ce film, même s’il n’est pas le plus mémorable de son auteur, demeure une œuvre très sincère et intense qui restitue fidèlement les thèmes chers au cinéaste : la fascination pour l’histoire (ainsi qu’une certaine tentation de la réécrire) ainsi que pour l’état de nature, l’apologie des valeurs guerrières et de l’individualisme, la méfiance envers les institutions et les autorités politico-militaires. Un véritable film d’auteur, très personnel, difficilement classable mais qui est avant tout le récit d’une double tragédie.

Tragédie humaine et de l’Histoire

Le récit suit l’expédition du soldat américain Learoyd qui, suite à son crash forcé sur une île du Pacifique et au massacre de son unité par les japonais, est adopté par une tribu de Dayaks qui le considèrent comme une divinité à cause de ses yeux bleus. Désabusé et désirant se retirer du théâtre de la Seconde Guerre mondiale, il est dès lors considéré comme déserteur. Le capitaine Fairbourne et le sergent Tenga sont alors envoyés pour tenter de le relancer en mission. S’ils parviennent à le convaincre de diriger des opérations contre les japonais, ils ne pourront en revanche le faire revenir à la société civilisée.

Un récit qui n’est pas sans rappeler Au cœur des ténèbres donc, mais aussi L’homme qui voulut être roi de Rudyard Kipling expliquant la comparaison a priori audacieuse de Milius. Cette nouvelle de 1888 relatait les aventures de deux hommes qui atteignaient un royaume lointain et inaccessible, l’un d’eux en devenant le roi grâce à ses prouesses avant de se faire exterminer par son peuple. Les deux histoires se terminent donc de manière dramatique tout comme le film bien que de manière relative. Le cinéaste a déclaré s’être également inspiré de Retour au paradis de Mark Robson avec Gary Cooper. C’est dire s’il est intéressé en priorité par les destins individuels, éminemment tragiques. Tel est bien le propos du film qui suit un militaire américain dégoûté de la guerre et de la société moderne se réfugier dans cette peuplade traditionnelle où il estime avoir vraiment sa place mais contraint par les représentants de l’Etat-majors de reprendre les armes, comme une illustration d’un destin tragique et implacable. Malgré ses efforts, il ne pourra garder son indépendance. Un destin parallèle à celui du petit peuple des Dayaks, mêlé malgré lui à ce conflit qui le dépasse et y prend part courageusement malgré les pertes subies et les risques encourus. Une double tragédie donc qui n’est certes pas totale puisque les deux protagonistes suscités survivent finalement aux épreuves mais non sans avoir été rudement éprouvé, subi des pertes et perdu une partie de soi-même (une autre constante du cinéma de Milius). On pourrait en fait dire du cinéaste qu’il est un pessimiste modéré.

Le film nous délivre également une vision ambiguë et assez rare de la guerre : vue comme inévitable et menée avec résolution quand on y est acculé mais sans enthousiasme ni illusion. On est loin ici autant du pacifisme simplificateur de nombre de films et de la glorification primaire. La guerre est ici surtout montrée comme un passage obligé douloureux de l’Histoire et de l’humanité en général, tout comme la violence en général. Une situation intense où se distinguent avant tout les individus ou du moins les petits groupes unis d’avantage que les grandes armées organisées avec des Etats-Majors et des gouvernements. Également une constante dans les thématiques du réalisateur que l’on retrouve également dans Le lion et le vent, Conan le barbare et L’Aube rouge. Milius est un individualiste acharné, à la limite de l’anarchisme, et ne fait guère confiance aux institutions ni aux collectivités. Contrairement à ce qui est souvent dit à son sujet, Milius n’est pas plus fasciné par la guerre que les régimes totalitaires (en fait, c’est même l’inverse). Ce qui l’intéresse surtout, c’est le point de vue de l’individu remis dans le contexte de l’Histoire. La meilleure illustration en est la scène où l’on voit le héros déclarer suite à une bataille très sanglante qu’il ne lèvera plus la main sur un autre homme. Or, la date indiquée de la scène est le 6 août 1945 à huit heures du matin, soit l’instant approximatif de l’explosion atomique d’Hiroshima qui allait précipiter la capitulation du Japon et la fin de la guerre. Un symbole fort et une belle illustration de la cruelle ironie de l’histoire humaine.

Une dernière thématique importante du film est l’opposition entre l’état de société civilisée et celui de nature. Fervent nietzschéen, Milius a toujours imprimé ce thème dans sa filmographie : un guerrier solitaire se confronte à la plus extrême sauvagerie pour gagner sa liberté et son indépendance (Conan le barbare), un groupe de jeune vivent en forêt pour organiser une guérilla indépendantiste (L’Aube rouge), un militaire doit quitter toute notion de civilisation et retrouver ses instincts primitifs pour accomplir sa mission (Apocalypse Now). L’Adieu au roi résonne comme une synthèse parfaite de cette opposition/complémentarité entre société industrialisée moderne et société traditionnelle indigène au travers du prisme du plus grand conflit mondial. La première semble largement triomphante avec son écrasante supériorité technologique mais s’avère finalement dépendre de la seconde pour remporter ce front de guerre et s’avère incapable de maîtriser pleinement cet environnement isolé. Ce n’est pas pour rien que l’on voit Learoyd, le protagoniste, préféré le petit peuple des Dayaks et y trouver une force et une indépendance qu’il n’avait pas eu dans l’armée américaine où il officiait. Une sorte de passage obligé pour tout aventurier authentique mais aussi une possibilité d’émancipation et de renouveau qui tente souvent une part non négligeable de l’humanité, cependant rendue illusoire par l’emprise galopante de la société moderne omniprésente.

Milius n’hésitera pas à dire qu’il s’agissait du meilleur film qu’il ait fait. L’appréciation peut se discuter mais il est sûr que le métrage retranscrit parfaitement les thèmes chers à l’auteur et sa vision du cinéma. L’histoire est prenante et émouvante, bien servi par la BO magnifique et nous présente des personnages profonds et authentiques. Un film personnel et poignant qui retranscrit parfaitement cette vision large de l’humanité et de l’Histoire.
Une vision nuancée, originale et assez contemplative de sujets énormément traités au cinéma, vision peu partagée et qui vaudront au cinéaste une forte incompréhension de la part de certains critiques, voire de féroces polémiques, notamment avec l’uchronie L’aube rouge qui montrait l’invasion des Etats-Unis par l’armée soviétique. Des polémiques qu’il affrontera d’ailleurs assez crânement mais auxquelles il échappera avec L’Adieu au roi.
Auteur et réalisateur fier et individualiste, il a souvent travaillé à contre-courant, hors des modes et des franchises, sur des sujets originaux et anticonformistes, d’ailleurs rarement rentables. Cette originalité et sa personnalité atypique ont probablement été la cause principale de son retrait du monde du cinéma à la fin des années 1990, mais quoiqu’il en soit, auront largement contribué à la patte particulière de ses films et scénarios, leur souffle épique, leur ambiance mélancolique, leur aspect intemporel. On peut donc dire que Milius aura vécu comme ses personnages : en décalage par rapport à son époque, se battant jusqu’au bout et en restant fidèle à lui-même.

L’adieu au roi : Bande-annonce

Fiche technique : L’adieu au roi

Titre original : Farewell to the King
Réalisation : John Milius
Scénario : John Milius
Musique : Basil Poledouris
Acteurs principaux : Nick Nolte, Nigel Havers, Frank McRae, Gerry López…
Genre : aventures
Durée : 112 minutes
Sortie : 1989

FIFAM 2022 : Rencontre avec Charles Tesson, critique de cinéma

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Rédacteur en chef des Cahiers de 1998 à 2003, délégué général de la Semaine de la critique pendant dix ans, Charles Tesson enseigne l’histoire et l’esthétique du cinéma à La Sorbonne Nouvelle, Paris III. Invité à la 42ème édition du FIFAM en soutien à la nouvelle directrice du festival Marie-France Aubert, son ancienne élève, il revient sur la formation et le parcours de critique.

Vous dites souvent que le cinéma est une passion, un « enlèvement ». Comment est-il entré dans votre vie ?

Charles Tesson : Enfant de la campagne dans une petite ville de Vendée au début des années 1960, j’aime dire que j’étais un jeune cinéphile « des champs ». L’expérience du cinéma dans une salle de projection m’a immédiatement séduit. J’étais fasciné par l’idée de voyager dans d’autres vies, de découvrir d’autres univers. J’ai apprécié le cinéma précisément parce qu’il ne ressemblait à aucun autre art, qu’il m’embarquait dans le récit en m’emmenant ailleurs. J’avais l’impression, en tant que spectateur actif, d’approcher des corps et des lieux hors de mon environnement réel. Jeune, j’ai été notamment marqué par Ben-Hur de Wyler et Lawrence d’Arabie de Lean. Mon père, lui, admirait Duvivier. L’envie de faire du cinéma mon métier m’est venue après avoir vu les films de Bresson et Dreyer, lesquels ont accompagné mes études.

Quel a été votre parcours pour devenir critique de cinéma ?

J’ai commencé en tant qu’autodidacte après des études de lettres modernes à Nantes. J’aimais lire sur les films que je voyais. C’était le début des études cinématographiques à l’université, à la Sorbonne Nouvelle à Paris III. On y apprenait le langage cinématographique, la théorie du cinéma, l’analyse de film ainsi que la rigoureuse méthodologie qu’elle requiert. Socle de solides connaissances, cette formation m’a permis d’avoir un pied sur les classiques de l’Histoire du cinéma tout en défrichant le cinéma contemporain. C’est là que j’ai eu le privilège de rencontrer Serge Daney, qui était chargé de cours en parallèle de son activité de critique, mais aussi Pascal Bonitzer et Serge Toubiana.

Comment avez-vous débuté votre carrière ?

Je me suis lancé en 1979, à un moment charnière pour l’histoire des Cahiers du cinéma. Ils sortaient d’une période maoïste très militante. Rédacteur en chef de l’époque, Daney souhaitait restructurer et donner un nouveau souffle à la revue en recrutant à la fois des critiques et des journalistes de cinéma. On peut dire que je suis arrivé au bon moment, à une époque où émergeaient les nouveaux cinéastes américains tels que Carpenter, Dante, Landis…

Quelles sont vos attentes lorsque vous visionnez un film ?

Je n’ai pas d’attente particulière. Au contraire, j’aime être surpris par le film et ne pas savoir où il va m’emmener. Plus on verrouille les attentes et moins on se laisse surprendre. J’aime les films qui font bouger les lignes. Je pars du principe qu’ils doivent répondre à un besoin personnel de raconter une histoire. Il faut rester, non pas naïf, mais ouvert et être dans un état d’éveil, de curiosité et de sensibilité première aux choses. La critique cinématographique est une forme de transmission, de partage. Elle doit éclairer, évaluer l’œuvre par rapport à son ambition, tout en donnant le goût du cinéma par la confrontation des points de vue. Dans le cadre de La Semaine par exemple, le sélectionneur a aussi un rôle important de découvreur puisqu’il peut lancer la carrière d’un jeune réalisateur. Il influe directement sur le succès du film qui va ainsi pouvoir trouver son public, en voyageant de festival en festival.

Durant cinq ans, vous avez été le Président de l’Aide aux Cinémas du monde, où vous vous impliquiez directement dans la création et la production des cinéastes de demain. C’est un geste politique fort. 

Oui, mon ambition de départ était de révéler des continents de cinéma jusque là peu connus ou sous-estimés, notamment l’Asie et l’Afrique. L‘Aide aux Cinémas du monde s’inscrit dans cette tradition car il y a un vrai désir de cinéma, y compris dans des pays qui n’ont pas de politique culturelle. Très sélective, la commission apporte un soutien artistique et économique, tout en encourageant ou en étant à l’écoute de ce qui bouge dans des cinématographies plus fragiles, plus invisibilisées, qu’il nous semble nécessaire d’aider à advenir sur la scène mondiale. Tout cela permet d’enrichir la carte du jeune cinéma mondial, de constater son évolution, avec des centres d’intérêt qui se déplacent, l’Aide aux Cinémas étant un peu le sismographe attentif de ce qui agite et travaille le cinéma à l’échelle du monde. 

Quels sont vos conseils pour rédiger une « bonne » critique ?

Là encore, il n’y a pas de recette. Je dirais qu’il faut éviter la critique « check-up », sorte de bilan descriptif pré-construit qui empêche toute dynamique. La critique doit rester un mouvement, un élan et par conséquent un geste spontané. Elle suppose bien entendu d’avoir un rapport concret à l’expérience esthétique du film : son sujet, sa forme, son rythme, sa « couleur »… Il est important d’apprendre à élaguer le texte pour ne pas le rendre indigeste et accepter de trier ses idées pour ne pas tout dire du film. 

Avec le numérique, le rapport à la critique et à son support a changé. Quelle est votre appréciation ? 

En effet, l’extension de la critique aux blogs de cinéma, spécialisés ou amateurs, a permis une démocratisation de l’exercice qui a de facto fragilisé la revue papier. Je reste pourtant assez optimiste, car aujourd’hui encore, il y a un vrai désir d’écriture sur les films, une forte volonté d’assumer et de partager sa subjectivité. La critique n’est pas morte tant que les jeunes continuent d’écrire sur les films.

FIFAM 2022 : Ashkal de Youssef Chebbi

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Ashkal, en compétition au FIFAM 2022, est un film fascinant et déroutant.  Un récit de feu, de mort, de corruption. Une enquête impossible, telle celle de La Nuit du 12, mais où tout flambe, tout suinte, tout est caché. Un grand film de désespoir collectif porté par une mise en scène d’une grande qualité (métallique, sombre, intense).

Portrait d’une  société en feu

Ashkal est baigné par des décors durs, vides, graphiques, sur une révolution impossible. Les personnages tentent de résister, s’opposent, cherchent, mais se heurtent à des murs et à cette incroyable histoire de corps qui brûlent mais ne ploient pas, de mains qui transmettent le feu et d’une société qui tombe à n’en plus finir. Le décor prend une place fascinante et d’une importance capitale, puisqu’on est au cœur d’un quartier brutalement stoppé au début de la révolution et qui n’en finit pas de ne pas être terminé. Un décor non sans rappeler le chassé-croisé de Geronimo (de Tony Gatlif) ou encore les travaux permanents de Still Life.

Ashkal est surtout un film de doutes, de questionnements permanents et n’apporte pas de réponse préconçue. Fait troublant que ce feu qui dévore des victimes sans visage, sans révolte aussi, comme si tout était couru d’avance. Le film, ancré dans un genre éculé qu’est le film policier, surprend pourtant par son âpreté, son mystère, son entêtement. Il n’est pas aisé de l’appréhender, c’est un objet qui se manipule avec précautions tant ses lectures sont multiples : désespoir, corruption, intervention diabolique, autant de réponses qui ne font que se heurter à l’impossibilité d’en choisir une.

Vertige

Youssef Chebbi dans ce polar sombre décrit le personnage de Fatma, dont le père a combattu la corruption,  en la mettant sans cesse en action, tout en la sachant et la montrant dans toute son impuissance. C’est pourtant un personnage qui ne lâche pas et tente d’éteindre l’incendie bien qu’elle n’ait à sa disposition que son courage et un verre d’eau. Au final, Ashkal raconte un pays qui voudrait poursuivre sa construction mais qui a tout à déconstruire avant tant ses fondations – les institutions – sont impuissantes. Par choix scénaristique, Fatma et Batal travaillent ensemble tels les flics d‘Engrenages, entraînés dans leur travail comme dans un puits sans fond dans lequel le spectateur les suit sans savoir ce qui l’attend… Vertigineux.

Ashkal : Fiche technique

Synopsis : Dans un des bâtiments des Jardins de Carthage, quartier de Tunis créé par l’ancien régime mais dont la construction a été brutalement stoppée au début de la révolution, deux flics, Fatma et Batal, découvrent un corps calciné. Alors que les chantiers reprennent peu à peu, ils commencent à se pencher sur ce cas mystérieux. Quand un incident similaire se produit, l’enquête prend un tour déconcertant.

Réalisation : Youssef Chebbi
Scénario : Youssef Chebbi, François-Michel Allegrini
Interprètes : Fatma Oussaifi, Mohamed Houcine Grayaa, Hichem Riahi, Nabil Trabelsi, Bahri Rahali, Rami Harrabi
Photographie : Hazem Berrabah
Montage : Valentin Feron
Production  : Blast Film, Poetik Film, Supernova Films
Distributeur : Jour2fête
Date de sortie : 25 janvier 2023
Durée : 1h32
Genre : Thriller

« Tueur d’élite », du Peckinpah en mode mineur

Confortablement installé entre les chefs-d’œuvre Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia et Croix de fer, Tueur d’élite apparaît comme un film d’exploitation et de paradoxes. L’éditeur BQHL le présente dans une édition soignée, riche en suppléments.

Une lecture hâtive pourrait laisser croire que Sam Peckinpah, marqué par le désamour qu’ont exprimé Hollywood et les spectateurs à l’endroit d’Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia, a vu Tueur d’élite comme une opportunité de se racheter aux yeux des studios. Qu’il a mis de l’eau dans son vin au point d’édulcorer son art, de répondre aux injonctions de ces compagnies cinématographiques qui, par le passé, ont si souvent défiguré ses films. Cette parenthèse dans la radicalité lui aurait d’ailleurs permis de se refaire la cerise, après plusieurs échecs commerciaux retentissants. Mais c’est aller vite en besogne, et un peu tout mélanger. D’abord parce qu’Alfredo Garcia n’a pas coûté suffisamment d’argent pour constituer un gouffre financier, tandis que le succès de Tueur d’élite demeure somme toute relatif. Ensuite car Peckinpah a bel et bien fait du Peckinpah : des dialogues réécrits à la dernière minute pour accentuer leur caractère corrosif, un plan vertical dans une salle d’intervention pour témoigner des douleurs endurées par son antihéros, des séquences d’action rejouées au ralenti selon différents points de vue, le brassage de thématiques pessimistes telles que la trahison ou la duplicité…

L’incursion de Sam Peckinpah dans « une centrale d’information privée » en cheville avec la CIA, juste après le scandale du Watergate, cette amitié virile en souffrance, ces tirades fusantes, ces faux nez en cascade alimentent un long métrage qui, sous ses dehors de cinéma d’exploitation classique, épargne finalement peu ses personnages et les institutions qu’il met en scène. Passé entre les mains de plusieurs scénaristes, adapté notamment par Stirling Silliphant d’après le roman Monkey in the Middle de Robert Syd Hopkins, Tueur d’élite a été le théâtre d’une lutte farouche entre Sam Peckinpah et son scénariste crédité, qui regrettait non seulement ses interventions incessantes sur le script mais aussi sa propension à y insuffler du grotesque (certains gags en témoignent amplement) et des stéréotypes raciaux pour le moins maladroits (à l’égard des Asiatiques). Finalement, ce Peckinpah mineur vaut surtout pour l’opposition entre James Caan et Robert Duvall, ses séquences d’arts martiaux et le style caractéristique de son auteur, qui en redessine les contours un peu trop lisses.

BONUS ET TECHNIQUE

Réussie sur le plan technique, l’édition se distingue surtout par ses nombreux suppléments. Dans un livret instructif, Marc Toullec retrace la genèse du film, du script apporté par le producteur Martin Baum au changement de lieu de tournage (San Francisco supplantant Londres) en passant par la valse des scénaristes, les bisbilles de plateau ou le comportement erratique de Sam Peckinpah. On comprend que le cinéaste a cherché à apporter sa griffe à un scénario trop timide, et parfois à la dernière minute. Rafik Djoumi évoque quant à lui un film de rachat aux yeux de l’industrie, à travers lequel le réalisateur s’astreint à une forme d’autocensure, caractérisée notamment par un montage moins déstabilisant qu’à l’accoutumée. Il évoque la mise en scène de la violence et des arts martiaux.

Les autres documents donnent la parole à Mike Siegel (il explique sa fascination pour Peckinpah et rapporte quelques anecdotes croustillantes), Bo Hopkins ou encore Isela Vega. La personnalité complexe et outrancière de Peckinpah, la place de Tiana Alexandra dans le film ainsi que ses relations conflictuelles avec l’équipe de tournage, la liberté laissée aux comédiens figurent tous en bonne place dans ces (riches et nombreux) suppléments.

Bande-annonce

Caractéristiques du DVD

DVD Z2
Edité par BQHL
Durée : 2H03m. 17s.
Image : 2.35 16/9
Son : Anglais, Français
Sous-titres : Français

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3.5

Cubisme : Fragmentation et Points de Vue Multiples au Cinéma et Numérique

De Picasso à Braque, le cubisme brise le réel en fragments, offrant des points de vue multiples pour révéler l’essence cachée des choses. « Le cubisme n’est pas différent en essence de toute autre école picturale. Les mêmes principes et les mêmes éléments sont communs à tous », affirmait Picasso. Un siècle plus tard, cette fragmentation résonne dans les écrans : des animations kaléidoscopiques de Spider-Man: Into the Spider-Verse aux réalités hackées de Mr. Robot, des disparitions énigmatiques de The Leftovers aux glitches numériques contemporains. Le cubisme n’est pas mort — il mute en pixels, en interfaces multi-fenêtres, en visions déconstruites qui questionnent notre perception du monde.

I. Le Cubisme : Fragmentation et Points de Vue Multiples

Les Fondations du Mouvement

Né à Paris vers 1907, le cubisme révolutionne l’art sous l’impulsion de Pablo Picasso et Georges Braque. Inspiré par Cézanne, qui conseillait de « traiter la nature par le cylindre, la sphère, le cône », le mouvement déconstruit la réalité en facettes géométriques. Le MoMA le définit comme une rupture avec la perspective unique de la Renaissance, optant pour des vues simultanées qui capturent l’objet sous tous les angles.

Picasso, avec Les Demoiselles d’Avignon (1907), inaugure le cubisme analytique : formes brisées, influences africaines, espace aplati. Braque répond avec des natures mortes fragmentées, où objets se fondent en plans superposés.

« The fact that for a long time Cubism has not been understood and that even today there are people who cannot see anything in it means nothing. I do not read English, an English book is a blank book to me. This does not mean that the English language does not exist. Why should I blame anyone but myself if I cannot understand what I know nothing about? »

— Pablo Picasso

Le cubisme synthétique suit (1912-1914) : collages, papiers collés, intégration d’éléments réels pour questionner illusion et réalité. La Tate Modern souligne cette quête : déconstruire pour reconstruire, multipliant les perspectives pour une vision plus complète, presque temporelle.

« What greatly attracted me – and it was the main line of advance of Cubism – was how to give material expression to this new space of which I had an inkling. »

— Georges Braque

Les Codes Cubistes

La fragmentation : Objets décomposés en plans géométriques, facettes angulaires — adieu à la forme unifiée.

Points de vue multiples : Vues simultanées (devant, dessus, côté) fusionnées en une image, créant un espace non-euclidien.Le collage et l’abstraction : Intégration de textures réelles, couleurs neutres (gris, bruns) pour focaliser sur la structure, pas l’illusion.

II. Le Cinéma Contemporain : Fragmentation Narrative et Visuelle

Spider-Man: Into the Spider-Verse (2018) : Animation Kaléidoscopique

Bob Persichetti, Peter Ramsey et Rodney Rothman transforment le multivers Marvel en hommage cubiste. Miles Morales navigue entre dimensions, avec des styles d’animation superposés : traits fragmentés, couleurs clivées, panneaux comiques collés comme des papiers cubistes. IndieWire analyse : les « glitches » visuels et shifts de perspective multiplient les vues sur l’identité, comme Braque fusionnait objets.

Les sauts dimensionnels : Écrans divisés, formes géométriques brisées — un cubisme animé où le héros se fragmente pour se recomposer.

Mr. Robot (Sam Esmail, 2015-2019) : Hacking et Réalités Multiples

Elliot Alderson (Rami Malek) incarne la fragmentation mentale : hacks visuels, glitches d’écran, perspectives alternées entre réalité et illusion. Esmail utilise des cadrages asymétriques, superpositions numériques, pour déconstruire la société. Vulture note : comme Picasso, la série brise la narration linéaire, offrant des vues multiples sur le trauma.

Les glitches narratifs : Épisodes en boucle, identités dédoublées — cubisme psychologique où le code source fragmente l’humain.

The Leftovers (Damon Lindelof, 2014-2017) : Disparitions et Perspectives Éclatées

Après la « Départ Soudain », le monde se fragmente : réalités alternatives, timelines superposées, points de vue subjectifs. Lindelof multiplie les angles (scientifique, mystique, personnel), comme le cubisme synthétique intègre le réel. Scènes oniriques brisent la continuité, avec des collages visuels d’objets symboliques.

Les mondes parallèles : Vues simultanées sur le deuil, où personnages se décomposent en facettes émotionnelles.

Autres Héritiers : Inception et Everything Everywhere All at Once

Christopher Nolan dans *Inception* (2010) : rêves imbriqués, architectures pliées — perspectives multiples comme Braque explorait l’espace tactile.

Everything Everywhere All at Once (Daniels, 2022) : Multivers fragmenté, sauts entre réalités, collages absurdes — cubisme narratif pur, où Evelyn (Michelle Yeoh) se recompose via vues infinies.

« Cubism is not either a seed or a foetus, but an art dealing primarily with forms, and when a form is realized it is there to live its own life. »

— Pablo Picasso

III. Le Numérique Contemporain : Glitch et Multi-Fenêtres

Glitch Art : Fragmentation Digitale

Le glitch art, popularisé par des artistes comme Rosa Menkman, déconstruit les données numériques en erreurs visuelles : pixels brisés, couleurs décalées. NECSUS lie cela au cubisme : comme Picasso fragmentait la forme, le glitch révèle la structure cachée du code, transformant bugs en esthétique.

Exemples : Installations comme Cyborg Montage (2017) superposent fragments numériques, créant vues multiples sur l’identité digitale.

Interfaces Multi-Fenêtres : Perspectives Superposées

Dans l’UX design, les multi-fenêtres (split-screens, overlays) évoquent le cubisme : apps comme Adobe Photoshop ou Figma superposent vues (zoom, layers), brisant l’interface unique. Medium note : cubisme inspire le design moderne, où utilisateurs naviguent perspectives multiples simultanément.

VR et AR : Mondes fragmentés, comme dans jeux avec HUD superposés — cubisme appliqué au virtuel.

« Nature is a mere pretext for a decorative composition, plus sentiment. It suggests emotion, and I translate that emotion into art. »

— Georges Braque

IV. Convergences : Du Toile au Pixel

Picasso et Braque déconstruisaient pour révéler ; *Spider-Verse* fragmente l’animation pour explorer l’identité ; *Mr. Robot* glitch le réel pour hacker la psyché ; glitches numériques et multi-fenêtres prolongent cette quête d’espaces multiples.

Dans un monde saturé d’images, le cubisme offre un antidote : briser pour mieux voir. De la toile aux écrans, la fragmentation questionne : qui voit quoi, et sous quel angle ?

« When we discovered cubism, we did not have the aim of discovering cubism. We only wanted to express what was in us. »

— Pablo Picasso

Le cubisme contemporain prouve que l’art n’est pas figé : il se recompose en pixels, en hacks, en multivers. Bienvenue dans un monde éclaté, où chaque facette raconte une vérité.

FIFAM 2022 : Rencontre avec la Fémis / Interview Helio Pu pour Every Heaven in Between

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Une sélection des courts métrages de fin d’études des élèves de la Fémis était présentée au FIFAM 2022. L’occasion de découvrir des regards, des singularités et d’échanger avec les artistes qui feront sans nulle doute, en partie, le cinéma de demain. A l’issue de cette rencontre et de la projection de Anansi, Every Heaven in Between, Les Œufs du serpent et  Radiadio; Helio Pu a répondu à nos questions. Un échange passionnant.

Interview Helio Pu pour Every Heaven in Between
Synopsis : Chine, décembre 1999, Ange fête ses dix ans. Cette nuit-là, il devra choisir parmi ses souvenirs pour grandir.
Production : La Fémis / Directrice de la photographie : Chloé Terren

Every Heaven in Between nous plonge dans les souvenirs d’Ange. Des souvenirs tirés d’images d’archive qui exercent une fascination pour le spectateur, notamment pour cette mère qui joue avec son fils. Un fils qui, en parallèle, semble l’attendre. Dans un huis clos aussi tendre que déchirant, Helio Pu raconte comment grandir tout en se détachant d’une partie de ses racines, sans les rejeter pour autant. On le comprend dans une très belle scène de transmission (et aussi de transition !), Ange ne parle plus (ou moins) sa langue d’origine, peut-être a-t-il quitté son pays. En tout cas, il a perdu quelque chose d’un paradis palpable dans les images qu’il visionne. Il a grandi, on le sait, il vit encore, et s’élance sur son skate comme à la conquête du monde.

N’hésitez pas à découvrir l’univers et le travail d’Helio Pu, en suivant ce lien.

Helio Pu et Chloé Terren © Jean-Marie Faucillon

Comment s’est faite la sélection pour ce festival parmi tous les films de fin d’études ?

C’est la Fémis qui envoie tous les films, mais je ne sais comment le festival sélectionne. Une trentaine de films ont été réalisés dans ma promotion John Carpenter, certains se font en commun, donc il n’y a pas un film par élève. Pour Every Heaven in Between par exemple, c’est un film de fin d’études en commun avec Joséphine Rébéna du département décor. Elle a conceptualisé et fabriqué l’épicerie chinoise des années 1990 qui nous a servi de décor ; et de mon côté, j’ai écrit, monté et réalisé le film.

Justement, une question sur le décor, le skate park, lieu étonnant à la fin du film, où se trouve-t-il ? Le film a-t-il été tourné en France, puisqu’on ne sait pas au final… ?

C’est bien qu’il y ait l’ambiguïté, l’enjeu du film se situe précisément là : dans le « in between »,  c’est un passage. Toute la partie qui se déroule en 1999 en Chine a été tournée en studio à la Fémis. Les deux derniers plans, en extérieur, ont été tournés au Lac de Vassivière dans le Limousin. Le skate park « Otro » a été fabriqué dans les années 90 par l’artiste coréenne Koo-Jeong-A, il a la spécialité d’être iridescent, c’est-à-dire quand la nuit tombe, il devient vert. Je l’ai découvert par hasard en tombant sur une photo qui m’a subjuguée, d’où ce choix.

Pourquoi ne pas avoir tourné de nuit ?

On a filmé plusieurs séquences de nuit, avec le personnage du « grand », mais au final j’ai coupé au montage. C’était très douloureux mais il fallait que le film se concentre sur le personnage de Ange à dix ans.

Le film aborde le thème de l’enfance, et le tournage avec un enfant, on sait que ce n’est pas le même rapport au jeu d’acteur. Peux-tu nous en dire plus ?

J’ai la sensation d’avoir toujours voulu faire ce film mais il m’a fallu plus de vingt-cinq ans de vie, et surtout quatre ans d’études derrière moi pour concrétiser ce désir. Ce film parle de mon rapport à ma terre natale, la Chine, là où j’ai grandi et vécu pendant dix ans avant de venir en France. C’est aussi un territoire auquel je n’ai plus eu accès depuis quatre ans. La dernière fois que je suis rentré en Chine, c’était l’été juste avant mon intégration à la Fémis. Entre le covid et le fait que le gouvernement chinois ne délivrent plus de visa pour les ressortissants étrangers – conséquence de la politique très contestée de la « politique zéro covid » – comme j’ai changé de nationalité ; je n’ai plus eu accès à ce territoire ni à ma famille – qui y vivent depuis toujours.  À l’origine, il y avait l’envie de filmer ce territoire, culture, langue, et de construire un récit autour de la figure maternelle ; à distance, c’est-à-dire depuis la France, ma terre d’accueille depuis dix-huit ans. Le postulat de départ était le suivant : comment parler de mon enfance alors que je n’ai aucune image mouvante de cette époque ?  Je suis donc allé sur le site Youku – qui est l’équivalent de YouTube – et j’ai tapé simplement le nom de mon village. C’est là que j’ai découvert cette archive familiale de deux heures sur un petit garçon et sa famille, dans leur quotidien et leur bonheur. Au premier visionnage, j’ai eu la sensation immédiate que ces images trouvées sont venues combler les images manquantes. Je me suis dis qu’il y avait le germe d’un film en devenir. Images que j’ai pu avoir l’autorisation d’exploiter car j’ai reconnu à un moment dans la vidéo un morceau de l’immeuble où j’avais vécu, j’ai compris que les images appartiennent à la voisine de l’immeuble d’en face, que mes parents connaissaient… En parallèle, je co-écrivais – en collaboration avec Nicolas Lincy –  la narration du film sur la question du devenir : comment l’enfant parviendrait-il à dépasser ces obstacles, le manque. Le temps miraculeux de l’enfance qui lui permettrait de s’affranchir de quelque chose. La question de la croyance était centrale dans ce film à hauteur d’enfant. 

C’est ce qui a guidé le choix de la temporalité également ?

Au scénario, le film devait être beaucoup plus long car la narration était censée être une réminiscence depuis le point de vue du « grand ». Au montage, l’inverse s’est décidé ;  j’avais très envie de me concentrer sur le présent de l’enfant ; ce qui m’intéressait le plus était ses gestes quotidiens et la manière dont il se déplaçait dans cette épicerie. L’épicerie que j’ai moi-même connu enfant mais dont on ne peut plus y accéder car la rue a été rasée pour être reconstruite. Je me suis posé cette question : comment retranscrire un souvenir qui m’a été vrai à un moment donné, mais dans le décor du présent ? C’est là que Joséphine Rébéna et moi avons décidé de reconstruire le décor de l’épicerie dans un studio de la Fémis. 

Tu fais donc partie du département montage, mais est-ce que le désir de réaliser était présent dans ton parcours ?

Pour ce film-là, comme pour tous les autres par ailleurs, les deux désirs sont liés, montage et réalisation. De plus, c’était la consigne du département montage, réaliser et monter un film avec la particularité d’inclure des images d’archive. Je me suis demandé pendant longtemps quelles seraient les images d’archive que je pourrais intégrer dans cette histoire. J’avais déjà commencé à co-écrire lorsque je suis tombé sur ces images. Au moment du dérushage, j’ai vite compris que le cœur du film était le présent de l’enfance, sa simplicité, sa limpidité. Je suis passé par plein de montages différents, notamment des versions avec une voix-off d’adulte en français avant de me rendre compte que la voix du film devait sortir de la bouche d’un enfant chinois. C’est mon premier film en mandarin, une occasion de renouer avec ma langue natale, une langue que j’ai perdue en partie. A la fin du film, même si on ne comprend pas où le personnage se trouve, étant donné que c’est la première fois que l’on sort du huis clos, du temps des souvenirs ; je voulais qu’on sente le grand air, que le spectateur puisse percevoir de manière indicible une différence de décor qui se traduit dans le paysage et la lumière naturelle. C’est une nouvelle page qui s’ouvre pour Ange. 

Tes projets futurs ?

Je continue à monter des films qui me passionnent. J’ai soif de rencontre avec des réalisateur·trices que j’admire que ce soit à travers le montage ou l’acting. À côté, j’ai quelques projets de réalisations qui sont actuellement en cours d’écriture et de développement. La Fémis nous destine plutôt à nous spécialiser dans un département puisque nous avons été choisis comme tel lors du concours; c’est au fil de mon apprentissage du cinéma que le désir pour la mise en scène s’est révélé. J’ai la sensation d’avoir pleins d’histoires à raconter, à travers des formes diverses et variées ; et qu’il y a une nécessité pour moi de les raconter aujourd’hui. 

Nous avons également découvert trois autres films

Anansi d’Aude N’Guessan Forget, sur le parcours d’une femme pour se faire entendre du corps médical. Un film au plus près des corps, de leur vibration et surtout de la douleur. Un film de renaissance aussi une fois le diagnostic posé.

Les œufs du serpent de Margot Mancel-Neto sur le parcours de deux sœurs qui, à partir de photographies, tentent de faire revivre la mémoire d’un grand-père avec lequel les relations ont été quasi inexistantes. D’abord un temps déstabilisant, le documentaire instaure un véritable dialogue entre les photographies et les témoins encore vivant de la vie de leur grand-père. Les témoignages sont livrés avec une belle simplicité, parfois une vraie pudeur ou un refus de dire. Le tout avec un engagement réel des deux protagonistes pour aborder frontalement cette histoire familiale qui devient universelle.

Radiadio d’Ondine Novarese né du confinement et d’un « seder » filmé via zoom, le film se poursuit par un autre seder à distance, images foutraques mêlées à celles, d’archive, d’un « seder » de 1959 et qui, au-delà de l’intime racontent une famille, des personnalités et un regard sur ce monde auquel la réalisatrice appartient autant qu’elle s’en détache pour les observer, les raconter.

FIFAM 2022 : Tahara d’Olivia Peace

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Tahara est un film d’adolescence inventif et déstructuré avec deux héroïnes modernes. Présenté en compétition du FIFAM 2022, Tahara est une comédie ciselée sur les faux-semblants et le deuil, filmée le temps d’une journée où tout bascule pour nos deux héroïnes.

13 reasons why

« Tahara », dans le judaïsme, est la toilettes des défunts, celle qui consiste à purifier le corps et à le débarrasser de son statut social. C’est aussi le titre du premier long métrage d’Olivia Peace, entièrement tourné dans une synagogue, qui se déroule sur une journée de deuil, puisque l’une des camarades adolescente de la communauté vient de mourir. Le mot prend aussi un autre sens dans le film, puisque se débarrasser de son statut social, c’est précisément ce qu’aimeraient les deux héroïnes de Tahara, ne pas être caractérisées, ni jugées, par leurs amitiés, leurs réactions, leurs goûts encore en formation et encore moins par leurs choix en matière d’orientation sexuelle. La force pourtant de ce regard porté sur soi, qui entraîne souvent un rejet, compte plus que tout à l’adolescence, c’est en tout cas ce que suggère le suicide de Samantha, que tous pleurent mais qu’en réalité peu appréciaient. Personne par exemple n’était venu à sa bar-mitzvah quand d’autres inventaient un petit ami imaginaire à la jeune fille, pour se moquer. Sans parler du rejet amoureux, partagé par les réseaux sociaux, dont elle a été victime parce qu’elle avait déclaré son attirance à une autre fille. Le sujet est posé, Tahara va plus particulièrement s’intéresser à l’amitié fusionnelle entre Carrie et Hannah et à sa mise à l’épreuve. 

Voir autrement

C’est un baiser qui déclenche tout. Pour s’entraîner, et savoir si « elle embrasse bien », Hannah demande à Carrie de l’embrasser. Or, Carrie, très attirée par les filles, refuse, sans pour autant faire part de ses doutes à son amie. Presque contrainte d’accepter, elle vit ce moment comme une révélation. Pour Hannah, en revanche, c’est la certitude qu’elle va faire tomber Tristan fou amoureux d’elle. Ces deux gamines qui rêvent de balayer l’hypocrisie, mais surtout qui veulent un ailleurs pour se construire sans pression sociale, ressemblent, dans leur énergie, à celles de Fucking Åmål.  Tahara, aux dialogues omniprésents, tient beaucoup à l’originalité de sa forme. Un format carré à la Mommy qui s’ouvre quand l’horizon de Carrie s’étend lui aussi, trop brièvement pour elle cependant, ou encore par des incursions animées, qui doivent beaucoup à la méthode du collage. L’écran prend vie autrement pour mieux adopter le point de vue des deux héroïnes et donner toute sa place aux réseaux sociaux dans leurs vies. Les filles, surtout Hannah, ne cessent d’être obsédées par leur image, tout en cherchant à tout déconstruire, pour mieux se construire. Un parcours difficile au sein d’une société, d’autant plus avec le poids des dogmes religieux, aux nombreuses injonctions. Il n’y a pas plus conformiste qu’un adolescent quand il s’agit d’appartenir au groupe, de ne pas être seul, et pourtant, c’est à ce moment-là que le désir de justifie, la revendication d’une différence est la plus forte. Autant de paradoxes dont Olivia Peace s’empare avec une certaine fantaisie, un goût pour le mélodrame et surtout beaucoup d’humour, même un peu vache. Le tout est d’accepter, pendant une bonne heure, de changer de point de vue.

Tahara : Bande annonce

Tahara : Fiche technique

Synopsis : Carrie Lowstein et Hannah Rosen sont les meilleures amies du monde. Lorsque leur ancienne camarade de classe de l’école hébraïque, Samantha Goldstein, se suicide, les deux filles se rendent à ses funérailles ainsi qu’à une session de « Teen Talk-back » conçue pour leur permettre d’appréhender la notion de la mort à travers la foi.

Réalisation : Olivia Peace
Scénario : Jess Zeidman
Interprètes : Madeline Grey Defreece, Rachel Sennott, David Taveras, Bernadette Quigley
Genre : Comédie
Durée : 1h18

FIFAM 2022 : Les Derniers Jours du disco de Whit Stillman + rencontre

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Ambiance paillettes au FIFAM 2022 avec la projection des Derniers Jours du disco de Whit Stillman, en sa présence. Film bavard, vif, ancré dans son époque, soit un monde qui touche à sa fin, rien n’échappe à l’œil de Whit Stillman.

Dialogues et fêtes

Whit Sitllman, pendant la rencontre, parle des dialogues de son film, tous très écrits : « il y avait même plus de mots dans le scénario ». C’est une des caractéristiques des Derniers Jours du disco, une discussion quasi ininterrompue sur fond de disco. La bande son est juste dingue, même si à l’époque, des aveux de Whit Stillman, il avait pu être reproché au film « un disco très éloigné des habitudes », mais par des gens, toujours selon lui, « qui n’écoutaient pas de disco et n’avaient jamais mis les pieds dans un club ». Il n’empêche que ces soirées au club font la saveur des Derniers Jours du disco. Le rythme aussi, fin d’un monde oblige : les héros semblent sans cesse courir, ne pas retenir leurs mots, se jeter les uns sur les autres à corps perdus, débattre sans discontinuer, comme s’ils étaient pressés de tout vivre. A l’image d’Alice et Charlotte qui doivent se dépêcher de trouver un best seller si elles veulent devenir de vraies éditrices. Même si Charlotte rêve plutôt de bosser pour la télé, mais surtout pas la pub ! Les mecs de la pub, très peu pour elle, ils ne sont pas acceptés dans les clubs de toute façon. C’est une des nombreuses « blagues » du film qui fonctionne grâce à l’énergie ambiante, on peut ainsi voir les personnages débattre des personnages de La Belle et la Bête comme du côté « sexy » de Picsou. Des petits chef-d’œuvres dialogués !

Drôle d’époque

L’autre force du film, c’est sa mise en scène, Whit Stillman a raconté que son film s’insère dans une trilogie avec Metropolian et Barcelona où il s’inspire de sa vie et surtout des périodes traversées. Pourtant, s’il approuve être assez proche du personnage de Jimmy dans le film, il explique qu’autant Metropolian était inspiré de ses proches, mais que Les Derniers Jours du disco est bien plus ancré dans la fiction. C’est cependant une manière très précise et endiablée de raconter une époque, de la faire (re)vivre. La mise en scène du groupe est assez magistrale, puisque même dans la multitude, chaque personnage trouve sa place, se détache et affirme sa personnalité. Ces scènes de groupes sont tout aussi magistralement contrebalancées par des scènes plus intimes, du moins en duo, dont la lecture ne s’offre qu’à la lumière de ce que le groupe a validé, a pu créé d’enjeux dans la rencontre. Il y a par exemple cet appartement-wagon « parce qu’il est aussi petit et étroit qu’un wagon » explique l’agent immobilier, et qui donne lieu à une mise en scène très théâtrale, avec entrées et sorties, quiproquos et autres rencontres non prévues. On sent une énergie très particulière, in medias res, qui a un peu disparu des comédies hollywoodiennes actuelles. Il y a aussi une vraie profondeur dans l’écriture, avec des enjeux ou éléments de scénario que l’on n’avait pas vu venir. Tout cela s’inscrit aussi dans la veine de séries comme The L word (les deux œuvres ont Jennifer Beals en commun), en moins mélo pour Les Derniers Jours du disco tout de même. C’est plutôt une manière de regarder plusieurs personnages qui se percutent, se quittent, se rabibochent… une façon de regarder la société, de la critiquer aussi, voire de renvoyer les personnages un poil trop futiles dans leurs chambrées (comme tout bon moralisateur qui se respecte).

« Je trouve que Picsou a un côté sexy »

Les acteurs sont tous au sommet, particulièrement Chloe Sevigny qui avait été recommandée au réalisateur, puisqu’il y avait un membre de l’équipe en commun avec Kid de Larry Clark (un des premiers films de l’actrice), mais la production voulait Winona Ryder, les choses ont finalement évolué vers le choix de Chloe Sevigny qui joue parfaitement la nuance de ce personnage vampirisant, qu’on voudrait renvoyer à un statut de midinette, mais qui déroule ses choix, comme une battante. Le réalisateur déclarait avoir eu l’idée d’un film « avec deux jolies filles dans un club », mais à l’arrivée son cinéma est plus que ça, il n’y a décidément pas que des belles et des clochards de Disney dans la vie. Quant au disco, un des personnages avait prédit qu’il reviendrait en grâce, alors dansons !

Les deniers jours du disco : Bande annonce

Les derniers jours du disco : Fiche technique

Synopsis : Alice et Charlotte viennent de terminer leurs études universitaires et se rencontrent à l’occasion de leur premier emploi dans une maison d’édition de Manhattan. Si la blonde Alice est fragile et timide, Charlotte, la brune, est ouvertement carrieriste. Malgré une secrète rivalité, les deux jeunes femme se lient d’amitié d’autant plus qu’elles ont une passion commune pour le disco, qu’elles pratiquent au Club, la boîte la pluc chic de New York.

Réalisation : Whit Stillman
Scénario : Whit Stillman
Interprètes : Matt Ross, Chloë Sevigny,  Jennifer Beals, Kate Beckinsale, Chris Eigeman
Photographie : John Thomas
Montage : Andrew Hafitz
Durée : 1h52
Sortie en France : 25 aiût 1999

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3.5