FIFAM 2022 : Rencontre avec la Fémis / Interview Helio Pu pour Every Heaven in Between

Une sélection des courts métrages de fin d’études des élèves de la Fémis était présentée au FIFAM 2022. L’occasion de découvrir des regards, des singularités et d’échanger avec les artistes qui feront sans nulle doute, en partie, le cinéma de demain. A l’issue de cette rencontre et de la projection de Anansi, Every Heaven in Between, Les Œufs du serpent et  Radiadio; Helio Pu a répondu à nos questions. Un échange passionnant.

Interview Helio Pu pour Every Heaven in Between
Synopsis : Chine, décembre 1999, Ange fête ses dix ans. Cette nuit-là, il devra choisir parmi ses souvenirs pour grandir.
Production : La Fémis / Directrice de la photographie : Chloé Terren

Every Heaven in Between nous plonge dans les souvenirs d’Ange. Des souvenirs tirés d’images d’archive qui exercent une fascination pour le spectateur, notamment pour cette mère qui joue avec son fils. Un fils qui, en parallèle, semble l’attendre. Dans un huis clos aussi tendre que déchirant, Helio Pu raconte comment grandir tout en se détachant d’une partie de ses racines, sans les rejeter pour autant. On le comprend dans une très belle scène de transmission (et aussi de transition !), Ange ne parle plus (ou moins) sa langue d’origine, peut-être a-t-il quitté son pays. En tout cas, il a perdu quelque chose d’un paradis palpable dans les images qu’il visionne. Il a grandi, on le sait, il vit encore, et s’élance sur son skate comme à la conquête du monde.

N’hésitez pas à découvrir l’univers et le travail d’Helio Pu, en suivant ce lien.

Helio Pu et Chloé Terren © Jean-Marie Faucillon

Comment s’est faite la sélection pour ce festival parmi tous les films de fin d’études ?

C’est la Fémis qui envoie tous les films, mais je ne sais comment le festival sélectionne. Une trentaine de films ont été réalisés dans ma promotion John Carpenter, certains se font en commun, donc il n’y a pas un film par élève. Pour Every Heaven in Between par exemple, c’est un film de fin d’études en commun avec Joséphine Rébéna du département décor. Elle a conceptualisé et fabriqué l’épicerie chinoise des années 1990 qui nous a servi de décor ; et de mon côté, j’ai écrit, monté et réalisé le film.

Justement, une question sur le décor, le skate park, lieu étonnant à la fin du film, où se trouve-t-il ? Le film a-t-il été tourné en France, puisqu’on ne sait pas au final… ?

C’est bien qu’il y ait l’ambiguïté, l’enjeu du film se situe précisément là : dans le « in between »,  c’est un passage. Toute la partie qui se déroule en 1999 en Chine a été tournée en studio à la Fémis. Les deux derniers plans, en extérieur, ont été tournés au Lac de Vassivière dans le Limousin. Le skate park « Otro » a été fabriqué dans les années 90 par l’artiste coréenne Koo-Jeong-A, il a la spécialité d’être iridescent, c’est-à-dire quand la nuit tombe, il devient vert. Je l’ai découvert par hasard en tombant sur une photo qui m’a subjuguée, d’où ce choix.

Pourquoi ne pas avoir tourné de nuit ?

On a filmé plusieurs séquences de nuit, avec le personnage du « grand », mais au final j’ai coupé au montage. C’était très douloureux mais il fallait que le film se concentre sur le personnage de Ange à dix ans.

Le film aborde le thème de l’enfance, et le tournage avec un enfant, on sait que ce n’est pas le même rapport au jeu d’acteur. Peux-tu nous en dire plus ?

J’ai la sensation d’avoir toujours voulu faire ce film mais il m’a fallu plus de vingt-cinq ans de vie, et surtout quatre ans d’études derrière moi pour concrétiser ce désir. Ce film parle de mon rapport à ma terre natale, la Chine, là où j’ai grandi et vécu pendant dix ans avant de venir en France. C’est aussi un territoire auquel je n’ai plus eu accès depuis quatre ans. La dernière fois que je suis rentré en Chine, c’était l’été juste avant mon intégration à la Fémis. Entre le covid et le fait que le gouvernement chinois ne délivrent plus de visa pour les ressortissants étrangers – conséquence de la politique très contestée de la « politique zéro covid » – comme j’ai changé de nationalité ; je n’ai plus eu accès à ce territoire ni à ma famille – qui y vivent depuis toujours.  À l’origine, il y avait l’envie de filmer ce territoire, culture, langue, et de construire un récit autour de la figure maternelle ; à distance, c’est-à-dire depuis la France, ma terre d’accueille depuis dix-huit ans. Le postulat de départ était le suivant : comment parler de mon enfance alors que je n’ai aucune image mouvante de cette époque ?  Je suis donc allé sur le site Youku – qui est l’équivalent de YouTube – et j’ai tapé simplement le nom de mon village. C’est là que j’ai découvert cette archive familiale de deux heures sur un petit garçon et sa famille, dans leur quotidien et leur bonheur. Au premier visionnage, j’ai eu la sensation immédiate que ces images trouvées sont venues combler les images manquantes. Je me suis dis qu’il y avait le germe d’un film en devenir. Images que j’ai pu avoir l’autorisation d’exploiter car j’ai reconnu à un moment dans la vidéo un morceau de l’immeuble où j’avais vécu, j’ai compris que les images appartiennent à la voisine de l’immeuble d’en face, que mes parents connaissaient… En parallèle, je co-écrivais – en collaboration avec Nicolas Lincy –  la narration du film sur la question du devenir : comment l’enfant parviendrait-il à dépasser ces obstacles, le manque. Le temps miraculeux de l’enfance qui lui permettrait de s’affranchir de quelque chose. La question de la croyance était centrale dans ce film à hauteur d’enfant. 

C’est ce qui a guidé le choix de la temporalité également ?

Au scénario, le film devait être beaucoup plus long car la narration était censée être une réminiscence depuis le point de vue du « grand ». Au montage, l’inverse s’est décidé ;  j’avais très envie de me concentrer sur le présent de l’enfant ; ce qui m’intéressait le plus était ses gestes quotidiens et la manière dont il se déplaçait dans cette épicerie. L’épicerie que j’ai moi-même connu enfant mais dont on ne peut plus y accéder car la rue a été rasée pour être reconstruite. Je me suis posé cette question : comment retranscrire un souvenir qui m’a été vrai à un moment donné, mais dans le décor du présent ? C’est là que Joséphine Rébéna et moi avons décidé de reconstruire le décor de l’épicerie dans un studio de la Fémis. 

Tu fais donc partie du département montage, mais est-ce que le désir de réaliser était présent dans ton parcours ?

Pour ce film-là, comme pour tous les autres par ailleurs, les deux désirs sont liés, montage et réalisation. De plus, c’était la consigne du département montage, réaliser et monter un film avec la particularité d’inclure des images d’archive. Je me suis demandé pendant longtemps quelles seraient les images d’archive que je pourrais intégrer dans cette histoire. J’avais déjà commencé à co-écrire lorsque je suis tombé sur ces images. Au moment du dérushage, j’ai vite compris que le cœur du film était le présent de l’enfance, sa simplicité, sa limpidité. Je suis passé par plein de montages différents, notamment des versions avec une voix-off d’adulte en français avant de me rendre compte que la voix du film devait sortir de la bouche d’un enfant chinois. C’est mon premier film en mandarin, une occasion de renouer avec ma langue natale, une langue que j’ai perdue en partie. A la fin du film, même si on ne comprend pas où le personnage se trouve, étant donné que c’est la première fois que l’on sort du huis clos, du temps des souvenirs ; je voulais qu’on sente le grand air, que le spectateur puisse percevoir de manière indicible une différence de décor qui se traduit dans le paysage et la lumière naturelle. C’est une nouvelle page qui s’ouvre pour Ange. 

Tes projets futurs ?

Je continue à monter des films qui me passionnent. J’ai soif de rencontre avec des réalisateur·trices que j’admire que ce soit à travers le montage ou l’acting. À côté, j’ai quelques projets de réalisations qui sont actuellement en cours d’écriture et de développement. La Fémis nous destine plutôt à nous spécialiser dans un département puisque nous avons été choisis comme tel lors du concours; c’est au fil de mon apprentissage du cinéma que le désir pour la mise en scène s’est révélé. J’ai la sensation d’avoir pleins d’histoires à raconter, à travers des formes diverses et variées ; et qu’il y a une nécessité pour moi de les raconter aujourd’hui. 

Nous avons également découvert trois autres films

Anansi d’Aude N’Guessan Forget, sur le parcours d’une femme pour se faire entendre du corps médical. Un film au plus près des corps, de leur vibration et surtout de la douleur. Un film de renaissance aussi une fois le diagnostic posé.

Les œufs du serpent de Margot Mancel-Neto sur le parcours de deux sœurs qui, à partir de photographies, tentent de faire revivre la mémoire d’un grand-père avec lequel les relations ont été quasi inexistantes. D’abord un temps déstabilisant, le documentaire instaure un véritable dialogue entre les photographies et les témoins encore vivant de la vie de leur grand-père. Les témoignages sont livrés avec une belle simplicité, parfois une vraie pudeur ou un refus de dire. Le tout avec un engagement réel des deux protagonistes pour aborder frontalement cette histoire familiale qui devient universelle.

Radiadio d’Ondine Novarese né du confinement et d’un « seder » filmé via zoom, le film se poursuit par un autre seder à distance, images foutraques mêlées à celles, d’archive, d’un « seder » de 1959 et qui, au-delà de l’intime racontent une famille, des personnalités et un regard sur ce monde auquel la réalisatrice appartient autant qu’elle s’en détache pour les observer, les raconter.

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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