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Anthropoid de Sean Ellis : oublier ses états d’âme au service d’une mission 

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Une mission doit être menée jusqu’au bout ; quelles que soient les conséquences, quels que soient les bouleversements. La douleur n’a pas sa place.

Synopsis : Au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, deux soldats tchécoslovaques en exil à Londres sont parachutés à Prague avec pour mission de tuer Reinhard Heydrich, troisième commandant du Reich après Hitler et Himmler. Surnommé le « Boucher de Prague », Heydrich est le principal architecte de la Solution finale. Avec l’aide d’un réseau de résistants, les soldats organisent l’opération Anthropoid qui, si elle réussit, changera le cours de l’Histoire.

La violence à l’état brut

La deuxième séquence du long-métrage annonce la couleur. Jan Kubiš et Josef Gabcik, joués respectivement par Jamie Dornan et Cillian Murphy, rencontrent deux hommes qui leur proposent de les loger. Ces hommes sont en fait des Allemands qui voulaient les dénoncer. Nos deux protagonistes doivent donc toujours rester sur leurs gardes, prêts à bondir à chaque instant pour sauver leur peau.

En effet, tout le monde représente un danger potentiel et, lors d’une mission de cette ampleur, il est difficile d’accorder sa confiance à qui que ce soit. En face d’eux, les soldats allemands anonymes agissent collectivement dans un même but. Il n’y a pas d’humanité qui tienne, et le film le montre parfaitement. Les plans sont tremblants, suivant au plus près les actions des personnages, même lors des scènes plus calmes. La menace n’est jamais loin.

Pourtant, le long-métrage rapporte quelques instants chaleureux et emplis d’humanité, comme lorsque des inconnus sont prêts à accueillir nos deux protagonistes sans les connaître ! Nous constatons également quelques démonstrations fraternelles entre les membres de l’opération. Ces derniers sont d’ailleurs prêts à mourir les uns pour les autres… Le film parle également d’amour, ce qui apporte une dimension plus mélodramatique au récit. Jan et Josef parviennent tout de même à trouver du réconfort auprès de Lenka et Marie. Seulement, comment gérer une histoire d’amour lorsque chaque instant est peut-être compté ?

Une dangereuse proximité

La caméra est souvent proche du visage des personnages ; ces visages arborent une mine neutre où se devine l’angoisse et, quelques fois, l’amour. Il y a malgré tout quelques plans larges exposant les rues brumeuses et sombres de Prague durant la guerre, mais qui demeurent pesants car les soldats allemands les habitent. Ils observent chaque coin de rue avec minutie.

De plus, nous voyons souvent les membres de l’opération Anthropoid dans des espaces confinés, puisqu’ils doivent se protéger à chaque instant de la vue allemande. Ces espaces présentent un éclairage terne et jauni, accentuant les ombres menaçantes qui les entourent.

Enfin, n’oublions pas que les Allemands ont envahi la Tchécoslovaquie de 1939 à 1945, soit toute la période de la Seconde Guerre mondiale. L’opération, quant à elle, se tient en 1941, au milieu de la guerre ; il y a donc aucune issue possible pour les opposants à cette période…

La nécessité du courage

Jan est plus enclin au crises d’angoisses que Josef ; il maîtrise moins ses émotions, tandis que Josef s’efforce de les cacher, au péril de son moral. Ils doivent réprimer leur humanité pour mener à bien leur mission : être des robots qui ne connaissent pas la peur, ignorent leurs doutes et agissent. Agir sans réfléchir, mécaniquement ; sinon, comment arriver à effectuer une mission aussi importante et dangereuse ?

D’ailleurs, alors que l’opération se tient en 1941, nous ne voyons aucun passage relatif aux combats de la Seconde Guerre mondiale. En effet, les deux soldats tchécoslovaques n’ont d’yeux que pour leur mission. Ils ne s’occupent pas de la guerre qui sévit au-delà de Prague. Peut-être par souci narratif  du film ou simplement pour ne pas accumuler psychologiquement toutes les violences…

Anthropoid est un long-métrage poignant, qui ne nous quitte pas à la suite du visionnage. L’expérience est intense, sans compromis, gérant à merveille la tension. Avec un rythme au cordeau, des acteurs talentueux et des personnages attachants, le film réunit amour et désillusion au sommet de la Seconde Guerre mondiale.

Anthropoid : Bande annonce VF

Fiche technique du film

Titre original : Anthropoid
Titre français : Opération Anthropoid
Réalisation : Sean Ellis
Scénario : Sean Ellis et Anthony Frewin
Musique : Guy Farley et Robin Foster
Décors : Morgan Kennedy et Ussal Smithers
Costumes : Josef Cechota
Photographie : Sean Ellis
Montage : Richard Mettler
Production : Sean Ellis, Mickey Liddell et Pete Shilaimon
Production déléguée : Chris Curling, Léonard Glowinski, Krystof Mucha, David Ondrícek et Anita Overland
Sociétés de production : LD Entertainment, 22h22 et Lucky Man Films
Pays de production : Royaume-Uni, France, République Tchèque
Langue originale : anglais
Format : couleur – 2.35:1 – 16 mm
Genre : drame historique, guerre
Durée : 120 minutes

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5

Sur la branche de Marie Garel-Weiss : à la folie

2.5

Sur la branche est le 3e long-métrage de Marie Garel Weiss et son 2e film au cinéma après La fête est finie en 2017. Déjà, les personnages étaient en marge de la société, en pleine reconstruction et ne devaient pas déformer leur vision du monde, éviter de « replonger ». Ici, les personnages tentent d’extirper la vérité à tout prix, mais ne savent plus vraiment où elle se situe réellement. Pure fantaisie, Sur la branche vaut surtout pour ses interprètes.

Synopsis : Mimi a presque trente ans et rêve toujours à ce qu’elle pourrait faire quand elle sera grande. Alors qu’elle se décide à chercher du travail, elle fait la connaissance de Paul, un avocat sur la touche. Ensemble ils vont tenter de défendre Christophe, un petit arnaqueur qui clame son innocence. Si Paul voit dans cette affaire un moyen de se refaire, Mimi y voit, elle, une mission, un chemin vers la justice et la vérité.

Jusqu’ici tout va bien

On pourrait croire que Mimi est fantaisiste, un peu perchée (le titre nous aide à penser ça), alors qu’elle ne cesse de répéter qu’elle a de « vrais problèmes psy ». On se laisse pourtant berner par un autre pensionnaire qui veut tuer sa mère et qui se sent « plus fou » que Mimi. Embarquement dans l’esprit de Mimi qui se rêve avocate lors d’un entretien d’embauche avec une Claire étourdie. Elle n’en veut pas au cabinet mais confie pourtant à Mimi la mission d’aller récupérer un dossier chez Paul, l’ex associé et mari qui fait pleurer les jeunes avocates.  La rencontre est improbable, là où Paul voit de la stratégie, Mimi dévoile sa fragilité. Tout aurait pu se terminer ainsi, si Mimi n’avait pas répondu à l’appel de Christophe, un voyou dont elle décèle le léger accent breton et qu’elle va embarquer sans sa soif de justice et de vérité. Ici la parole a son importance, chaque dialogue révélant un peu plus le décalage qui se crée avec une réalité classique, attendue, une enquête menée avec soin. L’instinct de Mimi aurait pu s’apparenter à celui d’Audrey Fleurot dans HPI, sauf que personne n’est là pour cadrer ses associations douteuses, bien que probables, et ses éclairs de génie.

Tout Sur la branche se joue de ce déséquilibre permanent. Plus Mimi s’aveugle en se persuadant qu’elle va bien, plus la lumière et les oiseaux entrent dans le cadre. C’est d’ailleurs en pleine nuit, conduisant tous phares éteints qu’elle déclare « c’est fou, je vois super bien, encore mieux qu’en plein jour ». Cela offre un contraste avec les scènes plus « huis clos » du début (chez Paul, dans le cabinet des avocats). On pense souvent au duo de En liberté ! dans cette comédie joliment barrée. Pourtant, le scénario tourne parfois un peu court et c’est alors la seule fuite en avant qui compte. Ce qui marche aussi, c’est l’alchimie entre les personnages, les partitions qu’offrent les acteurs : Daphné Patakia en tête accompagnée d’un irrésistible Benoit Poelvoorde. L’actrice, repérée dans Ovni(s) ainsi que dans Djam et Benedetta, déploie ses grands yeux et son phrasé dans cette comédie taillée à sa mesure : celle d’un petit oisillon qu’on voudrait mettre en cage, mais qui à tant à offrir en déployant ses ailes. « Je suis fascinée par leurs capacités compensatoires hors du commun, que je considère comme des dons. Imaginer que l’on puisse « faire famille », se trouver un compagnon de route me donne de l’espoir. Le groupe commence par deux personnes, d’où le duo : à deux, c’est mieux ! », explique la réalisatrice Marie Garel-Weiss au sujet de son personnage qui « a compris qu’elle n’y arriverait pas de la même façon que les autres » (dossier de presse du film). Raphaël Quenard complète cette partition de sa voix inimitable, il est embarqué lui aussi dans le délire de Mimi, leur corps s’affrontent, se rassemblent et nous entraînent avec eux.

Bande annonce : Sur la branche

Fiche technique : Sur la branche

Réalisatrice : Marie Garel-Weiss
Scénario : Marie Garel-Weiss , Ferdinand Berville, Salvatore Lista, Benoît Graffin
Interprètes : Daphne Patakia, Benoît Poelvoorde, Agnès Jaoui et Raphaël Quenard
Photographie : Jeanne Lapoirie
Montage : Flroa Volpelière
Production : Elzévir Films, Panache Productions
Distributeur : Pyramide Distribution
Date de sortie : 26 juillet 2023
Durée : 1h31
Genre : Comédie

The Wastetown : errance sociale

L’Iran n’est plus que le miroir d’une casse automobile, où des individus déambulent dans l’espoir d’exister dans un avenir proche et incertain.  Telle est la démonstration de The Wastetown, avec une mère revancharde comme fil rouge, et qui sonne l’état d’urgence dans lequel le pays régresse. Une tragédie satirique et un thriller haletant !

Synopsis : Coupable du meurtre de son mari, Bermani est emprisonnée pendant 10 ans. Libérée, elle part à la recherche de son jeune fils et se rend à la casse automobile où travaille son beau-frère…

Ce n’est que le troisième long-métrage d’Ahmad Bahrami, qui a étudié la vivacité d’un adolescent dans Panah (2017), où un village isolé dépend essentiellement de sa présence. Partir ou rester, telle est la question que posait le film. The Wasteland revient avec le même dilemme au cœur d’une zone industrielle, petit microcosme d’un peuple qui s’éteint à petit feu. The Wastetown reste dans la lignée du film antérieur, où l’on débat pertinemment sur la place des femmes dans la société iranienne, ici réduite à une décharge automobile.

Résidus d’une civilisation

Bermani attend qu’une porte s’ouvre. Son objectif est confus, mais on comprend rapidement sa détermination de fer. Dix années de prison l’ont métamorphosée. Elle reste naturellement séduisante, mais elle est devenue une femme fatale qui ne laissera aucun homme l’approcher de nouveau. Basan Kosari (La Permission, Marché Noir) lui prête ses traits, en restant ferme dans les conversations et subtile dans sa manière de détourner leurs attentes. Le personnage évolue dans une ville silencieuse, qui s’apparenterait presque à un milieu urbain, soudainement transformé en no man’s land. On ne circule plus dans les voitures, mais bien entre leurs différentes carcasses. Cela ne la freinera pas dans sa quête pour autant, car Bermani fera tout ce qui est nécessaire pour retrouver son enfant.

Longtemps écartée de la réalité, elle finit par se faufiler dans l’enceinte de ce lieu, plein de détritus, à l’image des hommes lâches, cupides, manipulateurs ou agresseurs qui y vivent. Pas de juste milieu dans un monde dont l’unique nuance réside dans l’esthétique froide du noir et du blanc, un monde sans place pour l’optimisme. De même, le format 4/3 est travaillé de telle sorte que le cadre et l’environnement compressent les protagonistes, jusqu’à ce qu’ils disparaissent définitivement.

Derrière la porte

La suite du voyage est faite de rencontres éphémères, d’un gardien à un patron malhonnête, en passant par le beau-frère de Bermani, Ebi, interprété par un Ali Bagheri fébrile pour l’occasion. Malgré les apparences des uns et des autres, la violence est suggérée et amplifiée par notre imaginaire, habilement sollicité par les différents hors-champs des plans-séquences. Lents travellings et panoramiques à 180 degrés, le temps se dilate aussi, dans une atmosphère qui n’invite pas à la contemplation, mais davantage à l’introspection. On scrute ainsi tous les détails possibles dans ce triste tableau qu’il nous est donné de voir, tel un fantôme revenu hanter les lieux. Bermani est vue par des hommes qui ne souhaitent pas la voir réhabilitée après son crime. Celle-ci n’est pas non plus à pardonner pour ses fautes, mais son retour bouleverse absolument tout l’ordre établi par ceux qui ont écrit les lois à leur guise.

Les uns après les autres, Bermani tente de faire valoir ses droits élémentaires auprès des personnages masculins, comme pouvoir renouer avec son enfant, ou avoir un abri décent pour passer la nuit. Il s’agit du même combat auquel le pays est confronté depuis plusieurs décennies, où les femmes gagnent petit à petit le droit de conduire, de circuler librement ou de se vêtir comme bon leur semble. Le patriarcat habite chaque étape du parcours de cette mère qui cherche avant tout des réponses, et qu’on la rassure.

Nous en venons alors à son ultime métamorphose. Si elle ne possède pas les canines aussi pointues que l’héroïne de A Girl Walks Home Alone At Night d’Ana Lily Amirpour, les hommes sont attirés par son aura, commune à celle de Laura dans Under The Skin de Jonathan Glazer. Ce qu’elle en fait demeure un mystère, mais il ne faut pas chercher bien loin pour saisir la haine qui la consume et la peur qui alimente ses actions. L’usage périodique d’un drap blanc ampute ainsi une partie de la vitalité de l’héroïne. Nous remarquons également la présence d’un chien, dont la seule activité consiste à trouver des miettes pour remplir sa panse. Il renifle sans avoir de direction précise, comme l’héroïne qui piste son enfant, avec les maigres informations qu’elle peut négocier.

Il ne s’agit pas d’un road-movie à l’esprit feel good, où la réunion d’une mère et son enfant illuminerait le climax. Le ton de l’œuvre parle de lui-même, en brossant le portrait d’une nation avec une élégance rare, permettant ainsi au cinéaste de se focaliser sur la tension mise en place par son dispositif. Peu de protagonistes, de dialogues, de décors, une musique obsédante, il n’en faut pas plus. Juste un peu de patience et d’imagination et le récit délivre sa toute-puissance, dans les moments où l’on prend à peine le temps d’inspirer. En somme, The Wastetown fait simplement un état des lieux disgracieux de la société iranienne, à travers le spectre d’une cité urbaine, où dérive une femme prête à tout pour se défaire de ses chaînes, prête à tout pour ne pas devenir l’objet d’une mort programmée par son environnement. La perspective est foudroyante jusqu’au tout dernier plan.

Bande-annonce : The Wastetown

Fiche technique : The Wastetown

Titre original : Shahre Khamoush
Réalisation & Scénario : Ahmad Bahrami
Photographie : Masoud Amini Tirani
Montage : Mostafa Varizi
Son : Mohammad Shahverdi
Mixeur : Hassan Mahdavi
Costumes : Nahid Sedigh
Musique : Foad Ghahramani
Production : Film Union Maniwa, Survivance
Pays de production : Iran
Distribution France : Bodega Films
Durée : 1h30
Genre : Drame
Date de sortie : 2 août 2023

The Wastetown : errance sociale
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4

The First Slam Dunk : rebond sensationnel

Le basketball arrive à son paroxysme dans un univers que l’on qualifierait pourtant de masculin. Cependant, The First Slam Dunk transcende les individualités du shōnen dont il est adapté, afin de réunir petits et grands, amoureux du manga, du sport ou de cinéma autour d’un plan de jeu unique et une animation à couper le souffle.

Synopsis : Le meneur de jeu de Shohoku, Ryota Miyagi, joue toujours intelligemment et à la vitesse de l’éclair, contournant ses adversaires tout en gardant son sang-froid. Né et élevé à Okinawa, Ryota avait un frère aîné de trois ans de plus. Sur les traces de ce dernier, joueur local célèbre dès son plus jeune âge, Ryota est également devenu accro au basket. En deuxième année de lycée, Ryota fait partie de l’équipe de basket-ball du lycée Shohoku, aux côtés de Sakuragi, Rukawa, Akagi et Mitsui, et participe au championnat national inter-lycées. À présent, ils sont sur le point de se mesurer aux champions en titre, les joueurs du lycée Sannoh Kogyo.

En 31 tomes et 101 épisodes pour l’adaptation sérielle, Takehiko Inoue a su donner l’impulsion nécessaire aux adolescents et adolescentes afin qu’ils trouvent le chemin des terrains de basketball. Au lycée, ce fut le sport collectif de prédilection du mangaka, à présent réalisateur et auteur d’un nouveau récit qui se détache légèrement de son Slam Dunk originel. Il s’agit d’un véritable tour de force de la Toei Animation, à qui l’on doit déjà One Piece : Red et Dragon Ball Super : Super Hero dernièrement. Ces grandes licences ont d’ailleurs tendance à s’enfermer dans un schéma répétitif, où l’événement l’emporte que la qualité des œuvres projetées. C’est là où le cinéaste se démarque, avec une réelle envie de renouveler son univers avec moins d’humour et encore plus de sensations et d’émotions.

Rebond visuel

Loin d’être aussi cartoonesque que Space Jump ou Shaolin Basket, voire aussi radical que les enseignements du Coach Carter, l’ouverture garde les pieds sur terre. Deux frères s’entraînent, tout en apprenant beaucoup sur eux-mêmes. Ils ont beau être nés le même jour, trois bougies d’écart les séparent. Et ce sera à travers le manque d’expérience du cadet, Ryota Miyagi, que l’on redécouvrira l’intensité de ce sport qui pousse à bout ses limites, ainsi que celles de ses coéquipiers. Tous sont invités à entrer dans le colisée des fauves, pour un unique match de quarante minutes, où dix mains sont tournées vers le même objectif.

Les lycéens de Shohoku défient les tenants du titre, une confrontation qui ne laissera personne indemne. Chaque passe et chaque point ont leur importance, que ce soit pour le score final ou pour le moral du groupe. Le duel est à la fois physique et psychologique. Les corps s’adaptent à la vitesse du jeu, mais le bras de fer est permanent. Le positionnement des jambes, des pieds, des mains, des épaules, des hanches… de nombreux réflexes nerveux et abondamment répétés à l’entraînement sont captés dans une animation alléchante, mêlant 2D et 3D, et qui n’oublie pas de justifier la masse des protagonistes à chaque fois qu’ils avancent d’un pas. La mise en scène est d’une minutie qui ravira les fans de cette discipline, à tel point que l’on vit le match et les enjeux de chaque joueur de l’intérieur.

Rebond d’émotions

Hisashi Mitsui occupe l’arrière, Kaede Rukawa est l’ailier, Takenori Akagi tient le rôle de pivot et de capitaine de l’équipe, Hanamichi Sakuragi le héros principal de la bande dessinée reste l’ailier fort du groupe, notamment grâce à ses talents athlétiques pour jouer les rebonds. Quant à Ryota, il est fonceur dans la vie, une attitude qu’il déploie à merveille en menant le jeu sur le terrain. Ces cinq individus que tout opposait à leur première rencontre se trouvent bien là, jouant le match de leur vie afin de justifier le surpassement de soi, si cher aux récits de teenage movie. S’il ne s’agit pas pour autant d’un sport extrême, ce genre de divertissement génère sans peine de l’adrénaline au fur et à mesure que le ballon traverse le terrain pour finir dans le panier adverse, à 3,05 mètres du sol. Chacun a ainsi l’opportunité de progresser et d’être caractérisé dans des flashbacks, qui ne freinent en rien le rythme d’un récit trop bien huilé.

Comme arrivé au bout d’un exercice de suicide, chacun s’accorde une seconde chance de remonter la pente avec des ressources insoupçonnées dans l’ultime quart-temps. La rivalité des personnages, leur point d’origine et d’arrivée, tout cela est compilé dans un cocktail explosif où chacun des équipiers joue contre la montre, enchaîne leur rédemption, surmonte leur traumatisme et tente de s’affirmer sur le terrain comme dans leur vie privée. Il n’y a nul besoin de passer par une autre case, car ce film se suffit à lui-même, trouvant le bon équilibre entre le sport et le mélodrame. Il faut également reconnaître la bande-son incroyablement stimulante du compositeur Satoshi Takebe, de même que les tubes rock’n’roll des groupes The Birthday et 10-FEET. Ainsi, l’œuvre laisse peu à peu le portrait d’une équipe se dessiner, prendre vie et prendre goût à leur revanche sur la vie.

Après avoir digéré ses années de lycée, le mangaka s’est depuis tourné vers un seinen médiéval avec Vagabond, tout en gardant un pied dans le basketball avec Real, mettant en avant des sportifs en fauteuil roulant. Au même titre qu’un Rocky Balboa, ce dernier revient livrer le dernier combat de sa carrière, avec une intensité remarquable.

« Le match n’est jamais terminé tant que vous n’avez pas abandonné. » Le coach Anzai Mitsuyoshi en sait quelque chose, avec ses années d’expérience au sein de l’équipe nationale. Il est facile de faire le pont avec la vie que les joueurs doivent reprendre en main, qu’importe le camp, qu’importe les ambitions. 26 ans après la fin de la série, The First Slam Dunk de Takehiko Inoue sculpte sa plus grande fresque du basketball sur grand écran, une démonstration savoureuse du savoir-faire de l’animation japonaise. Au terme d’un récit, d’un match et d’une vie sans temps mort, le cinéaste nous tend avec amour et passion le ballon qui nous donne suffisamment envie d’assister à des matchs ou à organiser les nôtres.

Bande-annonce : The First Slam Dunk

Fiche technique : The First Slam Dunk

Réalisation & Scénario : Takehiko Inoue
Direction artistique : Kazuo Ogura
Directeur 3D : Daiki Nakazawa
Superviseur Technique et Truquage : Hiroto Nishitani
Superviseur Principal de l’Animation : Kazuki Matsui
Superviseur de l’Animation Technique : Kai Makino
Superviseur de Simulation : Daisuke Ogawa
Superviseur des Effets : Taro Matsuura
Musique : Satoshi Takebe
Son : Koji Kasamatsu
Production : Toei Animation, DandeLion Animation Studio
Pays de production : Japon
Distribution France : Wild Bunch Distribution
Durée : 2h04
Genre : Animation, Sport
Date de sortie : 26 juillet 2023

The First Slam Dunk : rebond sensationnel
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4

Juniors : excessivement candide et discutable

Pour son premier long-métrage en solo, le cinéaste Hugo P. Thomas décide de livrer un teen movie campagnard tout en gardant la candeur et l’innocence de l’enfance. Un but fort louable. Mais en partant d’un postulat moralement discutable et maladroit, il fait de Juniors une oeuvre ô combien bancale. Voire même gênante par moment.

Synopsis de Juniors : Jordan, 14 ans, s’ennuie dans le petit village de Mornas. Sa mère Véronique, infirmière étant souvent absente, il s’occupe avec son meilleur ami Patrick en jouant à leur console affectueusement nommée Jessica. Mais lorsque Jessica rend l’âme, Jordan décide de simuler une maladie et de monter une cagnotte en ligne pour s’en racheter une. Quand ce mensonge se propage dans la cour du collège, les regards se tournent enfin vers eux. Un début de popularité qui mettra leur amitié indéfectible à rude épreuve…

En évoquant le long-métrage Willy 1er, il est fort probable que nous parlions de la carrière alors lancée des frères Boukherma. Deux réalisateurs qui s’étaient faits connaître via cette comédie dramatique de 2016, avant de poursuivre et de se faire un nom en explorant le cinéma de genre (Teddy, L’Année du Requin).  Mais cela serait faire de l’ombre aux deux autres géniteurs du projets. Car oui, il est bon de rappeler que les frères Boukherma n’étaient pas seuls sur le film. Ce dernier, résultat d’une étroite collaboration entre anciens élèves de l’École de la Cité du Cinéma, portait également la patte de Marielle Gautier et Hugo Thomas. Deux personnes qui n’ont, pour le moment, rien fait d’autre depuis, sans connaître la notoriété grandissante de leurs compères. Mais si nous entamons cette article par Willy 1er, c’est pour vous informer que les choses changent ! En effet, il est aujourd’hui question de Juniors, soit le premier long-métrage en solitaire de Hugo Thomas. Et surtout l’occasion pour lui de voler de ses propres ailes !

C’est peut-être pour cette raison que le réalisateur s’attaque avec Juniors au genre du teen movie. Car parler d’adolescents, de se mettre à leur niveau, c’est avant toute chose évoquer le passage à l’âge adulte. Traduire la liberté d’un jeune par la prise de son envol. Ainsi, nous pourrions voir en ce long-métrage une métaphore de la filmographie de son réalisateur. Une filmographie naissante qui ne demande qu’à exploser au grand jour et se faire connaître. Et autant dire l’ensemble ne manque pas d’ambition ! Comme pour les frères Boukherma, Thomas compte bien avec Juniors exploiter un genre cinématographique tout en le saupoudrant d’une touche bien frenchy. Et pour cause, le film est un teen movie en pleine campagne française. Une sorte de relecture de La folle journée de Ferris Bueller mais cette fois-ci en plein village rural. Dans laquelle deux jeunes garçons, en train de se morfondre de leur vie peu emballante – peu d’activités si ce n’est jouer à la PS4, ne pas avoir de groupe d’amis… – vont découvrir la vie en s’enfermant dans le mensonge. Et par ce biais, nous dessine un portrait de nos chères campagnes. Ces régions peu à peu abandonnées où il ne se passe plus grand-chose. Où il est difficile d’avoir accès aux services (transports, hôpitaux…) et, pour le coup, une vie. C’est en tout cas ce que semble vouloir nous raconter le cinéaste avec Juniors.

Sans compter que l’ambition du bonhomme ne s’arrête pas là, tant celui-ci fait preuve de partis pris intéressants pour donner corps à son film. Comme de lui transmettre une candeur pleinement assumée, pour épouser l’état d’esprit de ses deux protagonistes. Des adolescents encore enfants, qui s’enfoncent dans leur boniment sans en comprendre la gravité ni le mal qu’ils s’apprêtent à faire – et tout ça pour acheter une console ! Un côté candide qui fait donc ressortir la naïveté de ces personnages, et permet même de présenter des moments burlesques – le « gang des chauves », les cours d’EPS extrêmes… pour faire de Juniors une comédie se voulant délicieusement surréaliste. Une envie qui se traduit également par le choix du casting, majoritairement composé d’acteurs amateurs pour que ces derniers puissent faire retranscrire cette candeur. Sur le papier, le long-métrage de Hugo Thomas aurait pu pleinement réussir son office et se présenter comme la petite surprise que nous n’attendions pas. Malheureusement, si le château de carte semblait bien parti, il aura fallu une mauvaise brise pour que l’édifice s’écroule rapidement.

Avoir de l’ambition, c’est beau, mais encore faut-il savoir la mener à bien ! Car contrairement aux frères Boukherma qui ont déjà fait preuve de maîtrise scénaristique – promis, nous arrêtons la comparaison ! –, il manque à Hugo Thomas cette plume qui aurait fait de Juniors un film solide, tenant efficacement la route. La faute venant principalement à un tempo comique aux abonnés absents, qui ne parvient nullement à expliquer le burlesque de certaines séquences. Aux jeunes comédiens, certes naïfs dans leur interprétation comme souhaitée, mais n’arrivant pas à donner de corps à leurs personnages. Mais le plus gros défaut de Juniors reste sans aucun doute son postulat initial. Ce pourquoi les protagonistes décident de mentir à leurs proches. Pour se payer une nouvelle PS4 et justifier une mauvaise coupe de cheveux, ils vont faire croire au cancer de l’un d’entre eux afin de gagner des dons et de l’intérêt. En somme, jouer de la maladie pour toucher la corde sensible des autres. Pourquoi pas, nous diriez-vous ! Le cinéma et la littérature ont déjà traité des mensonges bien pire que celui-ci, et à de plus grands échelles. Il n’empêche que le sujet reste tout de même délicat à traiter. Et autant dire que le film se montre beaucoup trop maladroit avec lui. Car même si le mensonge se retourne violemment contre ses instigateurs, les conséquences ne sont jamais dramatisées convenablement. Juniors ne délaissant jamais sa candeur et sa naïveté, au point d’en être gênant aux vues de ce qu’il raconte, ou tente de raconter. Il suffit de voir comment réagit le personnage principal après explosion de la vérité. Ce dernier pensant très facilement que tout le monde va tirer un trait sur cette « mauvaise blague ». Allant même jusqu’à justifier cet acte par une mère absente, alors qu’elle ne mérite clairement pas ce genre de remarque – divorcée, devant subvenir à ses besoins et à celui de son fils tout en travaillant à l’hôpital parfois jusqu’à tard le soir. La naïveté qui caractérise l’adolescent en devient alors méchante au possible. De ce fait, il est vraiment difficile d’exprimer le moindre attachement à son égard, et encore moins de pardon. Ce que tente pourtant de nous faire ressentir un happy end pour le moins déplacé. Certes, celui-ci n’est pas absolu, mais reste sur une note positive, pour ne pas dire victorieuse – réconciliation entre les deux amis, compréhension entre l’enfant et sa mère au point de prendre inlassablement sa défense… Bref, comme si rien ne s’était passé, et que toute faute est facilement pardonnable, quelque soit son ampleur ! Un joli message à transmettre pour un film familial, n’est-ce pas ?

Grandement maladroit et malaisant dans son écriture, il est, pour le coup, difficile de faire l’impasse sur les erreurs de Juniors. Erreurs qui font oublier l’ambition et l’envie qui animaient de base le projet, c’est pour dire ! Le film aurait dû être une parenthèse gentillette et rafraîchissante de cet été 2023, au beau milieu des gros blockbusters hollwyoodiens. Il n’en sera malheureusement rien, si ce n’est la preuve que le projet manque clairement de maturité. Tel un adolescent ayant voulu grandir beaucoup trop vite, sans prendre en considération que rien ne se fasse aussi facilement. Peut-être que le prochain long-métrage du réalisateur sera beaucoup maîtrisé. Nous serons en tout cas présents pour l’accueillir à bras ouverts !

Juniors – Bande-annonce

Juniors – Fiche technique

Réalisation : Hugo P. Thomas
Scénario : Hugo P. Thomas et Jules Hugan
Interprétation : Ewan Bourdelles (Jordan), Noah Zhandouche (Patrick), Vanessa Paradis (Véronique), Alaïs Bertrand (Fanni), Clara Machado (Mathilde), Aurélien Moulin (William), Marie Salvetat (Mme. Lacombe), Franck Ropers (M. Pujol)…
Photographie : Vadim Alsayed
Décors : Florent Chicouard
Costumes : Florence Gautier
Montage : Joseph Comar
Musique : Lionel Fairs, Benoit Rault et François Villevieille
Producteurs : Pierre-Louis Garnon et Frédéric Jouve
Maisons de Production : Baxter Films et Les Films Velvet
Distribution (France) : The Jokers Films
Durée : 95 min.
Genres : Comédie, drame
Date de sortie :  26 juillet 2023
France – 2023

Note des lecteurs4 Notes
1.5

François Guérif et ses « Moments de cinéma »

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Avec Des moments de cinéma, François Guérif propose à ses lecteurs un voyage passionné à travers le septième art, à la faveur d’une longue série d’interviews, le plus souvent de quelques pages. L’ouvrage multiplie les approches et trace une perspective intéressante sur l’évolution du cinéma et sur la manière dont elle est perçue par ses parties prenantes.

VHS et cinéphilie

Dès ses premières pages, le livre fait état de l’impact significatif de la VHS sur le cinéma et la cinéphilie. La cassette vidéo a profondément transformé l’accès aux films. Les bobines pour lesquelles on se déplaçait autrefois à travers la ville et auxquelles on ne pouvait accéder que très occasionnellement se sont placées à portée de main, rangées dans une collection personnelle qui s’étoffe régulièrement. Des réalisateurs comme Michel Audiard, interrogé par François Guérif, y voient l’occasion de redécouvrir des films oubliés et de réhabiliter ceux qui, jusqu’ici, demeuraient sous-estimés par la critique. Un point de vue repris en partie par François Truffaut, qui loue le fait de pouvoir regarder un film auparavant introuvable plusieurs fois sur la même semaine et ce, dans des conditions de visionnage idéales. Ce dernier rappelle par ailleurs que le Cinemascope a d’abord vu le jour pour court-circuiter l’essor de la télévision avant d’être pleinement intégré par elle. Il souligne cependant les méfaits du pan and scan, sur lequel l’ouvrage revient à plusieurs reprises, et dont l’usage conduit à la destruction des cadrages originaux, mutilant de ce fait les films.

Les grands maîtres

Parmi les nombreux entretiens figurant dans Des moments de cinéma, on retrouve quelques témoignages précieux. François Truffaut évoque la corruption du langage, de plus en plus dévoyé, et explicite son admiration pour Alfred Hitchcock, sa technique et l’émotion que dégage son cinéma. David Cronenberg, quant à lui, met l’accent sur la puissance de la télévision, avançant qu’elle a la capacité d’altérer notre appréhension du réel. Sans surprise, il explique qu’à ses yeux, une angoisse s’accompagne toujours de troubles physiques, un leitmotiv, voire un trope psycho-techno-organique, que l’on retrouvera abondamment dans son cinéma. Clint Eastwood botte en touche quand l’auteur lui demande s’il ne fait pas la promotion de la violence à travers ses films, en citant l’exemple de Shakespeare, dont les classiques n’étaient, il est vrai, pas exempts d’éruptions de brutalité. Plus intéressant est son rapport à la réalisation : c’est notamment pour défier ce qu’il qualifie de passivité de l’acteur qu’il a décidé d’aller au bout de la logique filmique et d’embrasser une carrière de metteur en scène. Il est à noter que Richard Fleischer, revenant sur le personnage de l’inspecteur Harry, y voit quant à lui une explication plausible de l’amalgame liant les policiers au fascisme. Les deux points de vue paraissent, à cet égard, inconciliables.

Musique, cinéma X, marketing…

François Guérif permet à ses lecteurs de se pencher sur d’autres facettes du cinéma. Avec l’immense Ennio Morricone, il s’agit de scruter la relation réalisateur-compositeur et de revenir sur les fondements de la musique de films. Avec Brigitte Lahaie, il est question de la reconversion des acteurs du X vers l’industrie cinématographique traditionnelle, parfois difficile. La comédienne évoque la dégradation des budgets et des conditions de tournage dans le milieu pornographique, ainsi que l’exploitation multiforme qui préside à ces tournages. Brian De Palma fait part de ses relations difficiles avec les journalistes, Samuel Fuller commente les films ayant trait à la guerre du Vietnam et Francis Ford Coppola s’exprime sur le marketing dans le cinéma et la lutte artistique avec les intérêts commerciaux qui en découle souvent. Il dénonce les attitudes cyniques visant à vendre n’importe quoi à n’importe qui – et pas seulement à Hollywood. Anthony Perkins, de son côté, raconte ses efforts pour sortir du costume un peu trop étriqué du méchant psychopathe et partage ses souvenirs, enthousiastes, avec Alfred Hitchcock.

Une matière passionnante

Lino Ventura, John Huston, Serge Gainsbourg, Kim Basinger, Jonathan Demme… Des moments de cinéma contient un grand nombre d’entretiens fascinants, à travers lesquels le lecteur est appelé à observer le septième art sous la pellicule fine des apparences. À cet égard, le livre apparaît comme un incontournable pour tous les cinéphiles désireux de se replonger dans le passé et de mieux comprendre ce qui anime les façonniers du cinéma, qu’ils soient metteurs en scène, comédiens, compositeurs ou scénaristes.

Des moments de cinéma, François Guérif
La Grange Batelière, avril 2023, 314 pages

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3.5

La vache qui chantait le futur : les bons vivants

Tous liés les uns aux autres, telle est la base d’un écosystème. Francisca Alegría réunit un traumatisme familial et une fable écologique à la même table, afin d’en étudier l’équilibre. Optimiste et poétique, La vache qui chantait le futur se définit comme une ode à la vie et une invitation à la renaissance.

Synopsis : Cecilia, chirurgienne à la ville, doit revenir précipitamment avec ses deux enfants à la ferme familiale, où vivent son père et son frère dans le sud du Chili. Au même moment, des dizaines de vaches sont frappées d’un mal mortel et la mère de Cecilia, disparue depuis plusieurs années, réapparaît.

Après une succession de courts-métrages remarqués et remarquables, dont la dystopie The Humming of the Beast – qui joue la carte de la mélancolie avant qu’un événement sépare définitivement une mère et son enfant –, c’est toutefois au crochet de And the Whole Sky Fit in the Dead Cow’s Eye que Francisca Alegría trouve toute l’inspiration pour prolonger la poésie d’un futur incertain, autant pour l’humanité que pour tous les êtres vivants qui constituent un écosystème fragile. Nombre d’entreprises privées s’agglutinent autour des points d’eau, en passant outre les normes visant à préserver l’environnement. C’est le cas pour l’usine à papier qui borde une rivière chilienne, à la fois source de vie et réservoir de mort.

Terre-Mère et ses enfants

Les poissons agonisent, les abeilles se sont envolées et les vaches se lamentent en chœur au nom de tous ces êtres vivants afin qu’on les entende, qu’on les considère et qu’on se mobilise rapidement. Lorsque la vie semble abandonner toute chose, une femme émerge d’une rivière que l’on soupçonne empoisonnée. La vie serait donc possible après la mort, de même qu’un avenir serait encore envisageable malgré une cohabitation turbulente entre la nature et l’humanité. Hayao Miyazaki en sait quelque chose. Et cette aura fantastique qui traverse le récit accompagne chaque bouffée d’air que la revenante consomme dans le silence et sans modération. Dans le même mouvement, cette dernière établit diverses connexions avec les êtres vivants qui l’entourent.

Une apparition similaire venait déjà interroger l’identité culturelle d’une famille entre le Japon et l’Indonésie dans Le Soupir des Vagues de Kôji Fukada. L’eau est à la fois un élément de destruction et de renaissance dans un récit aussi lyrique que celui de la cinéaste chilienne. De la même façon, difficile de ne pas penser au mysticisme d’El Agua, premier film de l’Espagnole Elena Lopez Riera, que nous avons pu découvrir plus tôt dans l’année. Pour cette autrice et réalisatrice, il s’agit de compiler ces mystères dans d’un exercice de style qui cherche à plonger son audience dans un état méditatif. L’intuition, la création, l’émotion, chaque séquence convoque notre sensorialité, sans jugement et avec humilité.

La narration prend ainsi le temps d’installer des signaux dans le ciel, au milieu d’une virée nocturne ou directement dans les yeux d’une vache qui vit ses derniers instants. Magdalena (Mia Maestro) partage alors de nombreux points communs avec ces animaux que l’on exploite pour un meilleur rendement de lait, pratique contre-nature qui met fin à l’équilibre du partage. C’est pourquoi elle est revenue de loin pour récupérer son dû, « répartie » en plusieurs tranches de vie qu’elle n’a pas pu satisfaire de son vivant, notamment auprès de son mari Enrique (Alfredo Castro). Sa soudaine réincarnation influe sur la famille qu’elle a laissée derrière elle, tout comme sa passion pour la moto. Sa trajectoire est donc opposée à ses enfants, qui ont également leurs démons à confronter.

Cecilia (Léonor Varela) est une chirurgienne assez instable, qui crée de la distance avec ses enfants, reproduisant ainsi l’échec cuisant de la maternité de sa mère. Elle refuse par exemple d’entendre que son enfant Tomás (Enzo Ferrada Rosati) soit transgenre. Quant à Bernardo (Marcial Tagle), le frère de Cecilia, difficile pour lui de reprendre l’entreprise familiale qui s’effondre avec les valeurs de la domination paternelle. La disparition de Magdalena constitue leur traumatisme commun et son retour insuffle alors plus de vie qu’on ne peut en trouver dans une famille qui se dispute à table et dans ses retrouvailles.

« Ce film m’a fait aimer encore plus tout ce qui existe, sans aucune hiérarchie », déclara Francisca Alegría. Bien que l’on s’évertue à justifier tel ou tel axe de réflexion, la véritable nature du projet réside dans ce que le film transmet. La vache qui chantait le futur est un testament d’une génération à la suivante, qui mobilise en premier lieu un espoir, celui d’un avenir où l’on pourrait guérir métaphoriquement de la mort. L’intrigue oppose constamment deux modes de vie, une remplie de joie et l’autre de mélancolie. Mais que l’on ne s’y trompe pas, car c’est bien dans les yeux des vaches que la réalité nous apparaît, que la douleur nous dévore et que le ciel s’assombrit. Pourtant, il n’est jamais trop tard pour rebondir, et c’est dans cette logique que le film parvient à nous envouter.

Un premier film discret que le Sundance Film Festival 2022 s’est arraché et qui mérite nos plus grands écrans pour en savourer chaque mélodie.

Bande-annonce : La vache qui chantait le futur

Fiche technique : La vache qui chantait le futur

Titre original : La vaca que cantó una canción sobre el futuro
Réalisation : Francisca Alegría
Scénario : Francisca Alegría, Fernanda Urrejola, Manuela Infante
Photographie : Inti Briones
Direction artistique : Bernardita Baeza
Musique : Pierre Desprats
Ingénieur du son : Javier Neira
Montage : Andrea Chignoli, Carlos Ruiz-Tagle
Montage son : Benoît Gargonne, Thomas Robert
Mixage son : Jean-Guy Véran
Etalonnage son : Lionel Kop
Production : Cinema de Facto, Match Factory, Wood Produciones
Pays de production : Chili, France, États-Unis, Allemagne
Distribution France : Nour Films
Durée : 1 h 38
Genre : Drame
Date de sortie : 26 juillet 2023

La vache qui chantait le futur : les bons vivants
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3.5

Le marchand de tapis de Constantinople – 1 – Approche d’un destin

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Originaire de Kuala Lumpur (capitale de la Malaisie), la dessinatrice et scénariste Reimena Yee nous propose ici une adaptation BD d’un conte turc qui nous plonge dans une atmosphère digne des Mille et Une Nuits.

Après quatre pages de préambule qui donnent une idée du destin du personnage principal, la narration commence en 1091 AH/1690 EC et un astérisque nous renvoie d’emblée vers le glossaire (une page complète) situé en tout début de volume, qui nous renseigne sur la façon de compter les années. On y apprend que AH signifie Année de l’Hégire qui fait référence au premier jour du calendrier islamique. EC signifie Ère Commune, soit les années du calendrier grégorien que nous utilisons. L’action commence donc à la fin du XVIIè siècle. Cela a son importance vis-à-vis d’un certain nombre de détails significatifs. D’abord, ici les personnages vieillissent avec les années qui passent, contrairement à ce qu’on observe bien souvent en BD. Ensuite, dans la narration, la ville est plusieurs fois nommée Istanbul, contredisant ce qu’affirme le titre. Bien entendu, il s’agit de la même ville, d’abord nommée Byzance (jusqu’en 324), puis Constantinople (jusqu’en 1453) et enfin Istanbul, mais officiellement seulement à partir de 1923. La narration rend donc compte d’une transition sur plusieurs siècles. D’ailleurs, cette longue période pourrait correspondre au passage de la transmission orale (très classique pour un conte) à la mise par écrit, en gardant à l’esprit que de la version originelle à celle présentée, de nombreuses variations ont pu voir le jour.

L’histoire

La narration ne respecte pas une progression temporelle classique, puisqu’elle commence avec Zeynel et Ayşe époux et marchands de tapis établis à Istanbul. Mais rapidement, nous revenons vingt-cinq ans en arrière, pour voir et comprendre la rencontre entre les futurs époux. Nous apprenons qu’ils ont été présentés pour un mariage arrangé par leurs familles respectives et qu’ils ne s’y sont pas opposés. Leur commerce de tapis a prospéré grâce à une association fonctionnant parfaitement, Zeynel étant un bon vendeur sachant y faire auprès de la clientèle pour mettre en valeur leurs tapis et Ayşe constituant le véritable cerveau de la boutique, dirigeant tout, y compris le travail des tisserands. Petit regret au passage, on ne voit pas vraiment ici le travail de confection des tapis, la narration se concentrant bien davantage sur les intrigues qui se nouent que sur les fils qui se tissent, malgré un évident parallèle.

La rencontre

Quand Zeynel et Ayşe se rencontrent, Zeynel ne pensait pas du tout devenir marchand de tapis, puisque son père l’avait éduqué pour qu’il devienne imam. De plus, il était particulièrement timoré, se croyant pourvu de bien peu de qualités, ne faisant que se conformer à l’image qu’on voulait donner de lui. Pour cela, sa rencontre avec Zeynel s’avère déterminante. Quant à Ayşe, elle a toujours vécu avec sa famille à Uşak (dont la région est reconnue comme typique de certains tapis faits main, en laine ou en soie), n’a jamais aimé tisser des tapis mais a toujours admiré son père dans son activité de marchand de tapis. Ayant acquis un véritable savoir en l’observant, elle est devenue son égale et voit son association avec Zeynel comme profitable. Finalement, ce mariage arrangé devient une histoire d’amour forte. Comme quoi, Ayşe et Zeynel se montrent capables de tisser un lien fort !

Le malheur

Zeynel est amené à voyager pour vendre ses tapis. D’Istanbul, il part à cheval, accompagné par un chameau qui porte la cargaison. Dans un endroit désert, il tombe sur un inconnu aux traits européens qui se présente sous le nom de Mora Strigoli et qui dit avoir été dépouillé par des bandits. Comme Zeynel, il voyage vers la Roumélie, un nom qui nous met la puce à l’oreille car il sonne comme la Roumanie où Bram Stoker situe la Transylvanie, patrie des vampires. Effectivement, Zeynel est tombé dans un traquenard et il va se faire mordre par un vampire et devenir vampire lui-même. Cela le plonge dans un grand désespoir, car il ne supporte plus la lumière du jour et craint de causer le malheur de sa famille. À tel point que, de retour, il supplie Ayşe de le laisser partir…

Observations

Outre que la narration se montre assez virtuose, le dessin de Reimena Yee est de toute beauté, avec un trait bien net et affirmé qui doit autant à la ligne claire classique qu’à une influence orientale indéniable et qui met parfaitement en valeur son talent pour l’organisation des planches qui propose une magnifique variété, que ce soit dans la taille et la forme des vignettes, que dans leur organisation (parfois même en dépassant le cadre trop formel de la vignette classique). Et puis, même si elle se montre un peu décevante dans sa façon de mettre en valeur les tapis (quand elle les montre, même pour des gros plans, elle présente des dessins, des motifs, mais sans parvenir à faire sentir la texture de la surface d’un tapis, tâche particulièrement difficile reconnaissons-le), elle se rattrape très largement dans son utilisation des couleurs. Cet aspect contribue largement au régal visuel de chaque planche. Ajoutons l’ambiance rendue, avec les couleurs de l’islam, dans les motifs des décors, le vocabulaire utilisé qui fait sentir que selon l’intonation, un mot ou une expression peut revêtir différentes significations, subtilité particulièrement difficile à rendre. C’est un état d’esprit qui émerge, très loin des dérives islamistes de notre époque et beaucoup plus tourné vers un art de vivre et l’épanouissement des individus dans une civilisation où l’esthétisme (symbolisé par les tapis) joue un rôle fondamental. Adaptation d’un (fragment de) conte, voici une BD accessible (malgré son épaisseur… 352 pages, non numérotées) même pour de jeunes lecteurs.rices (à partir de 12 ans) qui apprécieront le talent de « Shéhérazade » Reimena Yee. On attend la suite, d’ores et déjà annoncée pour le 25 août 2023.

Le Marchand de tapis de Constantinople (Tome 1), Reimena Yee
KINAYE : sorti le 12 mai 2023

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3.5

Oppenheimer, maitrise explosive pour un biopic désarmant !

Aussi acclamé que détesté, Christopher Nolan est de ces réalisateurs inqualifiables qui ne font jamais l’unanimité. A l’exception de The Dark Knight, très peu de ses films trouvent une grâce totale auprès du grand public. « Trop complexe, trop expérimental, trop long, je n’ai pas compris la fin » ou au contraire « incroyablement riche, prodigieux, intelligent, la fin est géniale », Nolan continue de diviser, non sans créer une certaine fascination. Fervent défenseur des salles et des effets réels, on ne peut lui nier deux choses : son refus absolu de s’enfermer dans un genre et surtout, sa passion dévorante pour le cinéma.

« Le problème n’est pas l’énergie atomique… »

Comment présenter Oppenheimer ? Plutôt que de le décrire comme ce qu’il est, autant préciser ce qu’il n’est pas. Oubliez l’idée du film dédié à la création de la bombe atomique. Bien que cela tienne une part très importante du long-métrage, l’intégralité de ce projet biographique se concentre sur l’homme, avant, pendant et après la Seconde Guerre mondiale. Etablie sur plusieurs timelines, l’histoire narrée par Nolan se veut bien plus politique et psychologique que scientifique. Robert Oppenheimer est l’un des hommes les plus importants de l’histoire du monde, le film entend bien honorer au mieux les événements qui y sont liés. Durant trois heures, Oppenheimer tente d’expliquer le plus de choses possibles. Hors de question pour son réalisateur de bâcler les coulisses derrière la bombe ou d’expédier les retombées politiques et psychologies des bombardements. Et, in fine, on regrette presque l’absence de quelques séquences supplémentaires sur la Bombe A.

Disons-le franchement, le film peut faire peur au démarrage. Alternant entre ses différentes timelines, passant du noir et blanc (point de vue de Strauss), puis à la couleur sans prévenir (point de vue d’Oppenheimer), il est difficile d’établir les bons repères. A cela, il est tout même conseillé d’avoir de bonnes notions historiques sur le contexte géopolitique des Etats-Unis dans les années 30, le long métrage ne faisant que peu d’efforts pour expliquer les différentes situations. Puis, à peine avons-nous eu le temps de nous repérer que Nolan insère ses très nombreux protagonistes, tous exceptionnels. Oui, Oppenheimer est bavard, plus que tous les autres films de son réalisateur.

«… c’est le cœur  des Hommes. (A. Einstein) »

On aurait pu craindre une présence abusive de protagonistes dont on aurait débattu de l’importance dans le récit. Il n’en est rien. Pour porter ses dialogues et l’intensité psychologique de ses personnages, Christopher Nolan s’est entouré d’un casting d’anthologie. Véritable vecteur d’émotions et prodige d’acting, Cillian Murphy livre une prestation dantesque, toute en nuances et diablement impressionnante de J.Robert Oppenheimer. Mais de tous, on retiendra Lewis Strauss, qui marque le retour absolument fabuleux de Rober Downey Jr, cloitré entre 2008 et 2018 dans le rôle d’Iron Man. Si les deux acteurs seront sans aucun doute nommés aux oscars du cinéma (sauf bombe nucléaire sur l’académie lors des sélections), impossible de ne pas citer le reste du casting, tout aussi impérial. Matt Damon, Emily Blunt, Florence Pugh, Josh Hartnett, Casey Affleck, Rami Malek, tous sont absolument brillants et de nombreux autres restent à citer. On retiendra aussi la présence marquée de Dane Dehann et Alden Ehrenreich, deux acteurs fabuleux, délaissés par Hollywood après leurs échecs commerciaux respectifs. Un bonheur !

Porté par ses acteurs, Oppenheimer n’en reste pas moins écrit avec soin. Conscient de l’importance des faits relatés, Nolan joue habilement entre les différentes timelines, instaurant un réel suspens à travers cette narration inhabituelle, où l’on pourrait presque trouver deux films bien distincts. Oui, à moins d’être terriblement mauvais en histoire, nous savons d’entrée que le projet Manhattan réussit. En revanche, plus rares sont ceux à connaitre les évènements de l’après-guerre, du moins pour les principaux protagonistes. Trahisons, espionnage, conflits moraux et explosion intérieur de Robert Oppenheimer, le biopic est loin, très loin de s’arrêter aux terribles bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. La dernière heure, voire même l’intégralité de la deuxième moitié du film est un véritable sans faute, autant narratif qu’artistique.

Le Cinéma avec un C.

On s’en doutait. Comment parler de la création de la bombe atomique sans démontrer ladite bombe dans toute sa splendeur (et son horreur) ? Et à cela, Nolan frappe plus fort que n’importe qui. Sans rien dévoiler, sachez que le réalisateur prend à contrepied tout ce qui se fait dans l’industrie hollywoodienne. Oui, l’explosion (réelle et sans effets numériques, un pari absolument divin) se vit aux côtés de ses créateurs et offre un grand, très moment de cinéma, qui rentrera à coup sur dans les mémoires. Magistralement filmée et montée, la séquence dans son intégralité est un exemple de scène parfaite, aussi belle qu’horrifique. On saluera l’immense travail fait autour du son, qui justifie à lui seul la présence du spectateur dans une bonne salle. Les plus habitués aux grosses explosions assourdissantes de Michael Bay seront déçus, les autres resteront sous le choc, pendant et après la séquence, en voyant les créateurs heureux de leurs succès, face à une arme qui tuera plus 200 000 personnes. Le montage image également, bénéficie d’un travail d’orfèvre. Rien n’est laissé au hasard. Certaines transitions se font doucement, via de simples mouvements à 360 degrés de la caméra ou, a contrario, via un cut très brusque.

Evidemment, la gloire derrière Oppenheimer ne se limite pas à quelques minutes parfaites. Revenu à un genre plus terre-à-terre après des films à la complexité inutilement poussée (Tenet) ou très sensoriels (Dunkerque et Interstellar), Christopher Nolan puise dans tout son savoir-faire pour proposer un savoureux mélange de ce qu’il fait de mieux, excluant d’un revers de main ses habitudes reprochées par une partie du public. Filmé avec des caméras IMAX, on pouvait imaginer un blockbuster constitué de plans larges, prêts à accueillir les fabuleux décors présentés. Non. Pour la seconde fois, le réalisateur dévie de la trajectoire voulue par le format. La caméra est souvent très proche de ses protagonistes, insistant bien sur l’essentiel : l’œuvre raconte l’histoire des hommes et des femmes, pas l’histoire de l’arme qu’ils ont créée. Rassurez-vous, la photographie reste merveilleuse, supervisée par le très talentueux Hoyte Van Hoytema. Elle sert, comme le reste, un fabuleux biopic qui ne plaira pas à tout le monde, pour peu que l’on soit insensible à l’Histoire. Mais, difficile de nier une vérité : Oppenheimer est un biopic d’une puissance rare, à l’interprétation phénoménale et à la mise en scène qui fera date dans l’industrie cinématographique.

Bande-annonce : Oppenheimer

Fiche Technique : Oppenheimer

Réalisation : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan, d’après le livre – American Prometheus : The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer
Musique : Ludwig Goransson
Casting : Cillian Murphy / Robert Downey Jr / Emily Blunt / Matt Damon / Florence Pugh / Josh Hartnett / Casey Affleck / Dane DeHaan
Genres : Drame biographique / Historique
Production : Atlas Entertainement
Distribution : Universal Pictures / Sony Pictures Releasing
Montage : Jennifer Lame
Durée : 180 minutes
Sortie : 19 Juillet 2023 en salles

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4.5

La Déchirure : un témoignage poignant sur un drame historique méconnu

Lorsque le réalisateur de Mission s’empare d’un sujet politique alors brûlant, cela donne un drame sobre et poignant comme il en est rarement fait au cinéma, et qu’on ne voit plus guère actuellement. La Déchirure, un film-témoignage à la précision presque documentaire.

Un sujet de passion

Roland Joffé est un réalisateur à part. Le britannique, bien qu’il ait exploré d’autres genres, s’est surtout fait connaître pour ses films historiques abordant des sujets peu connus et en développant un style sobre et viscéral, à l’instar de Mission et La Cité de la joie. Il y consacrera la majeure partie de sa carrière en conservant un style très personnel, loin des modes en vogue.

Lorsque le producteur David Puttman lui propose le script de La Déchirure, adapté de l’expérience réelle du photojournaliste Dith Pran dans le Cambodge des Khmers Rouges, il s’apprête à réaliser son premier film. Le script se base sur l’ouvrage du journaliste américain Sydney Schanberg, La vie et la mort de Dith Pran, relatant la vie de son collègue et ami cambodgien victime du régime Khmer Rouge, une histoire qui intéressa un temps Stanley Kubrick. Dans une interview au Guardian, Joffé raconta que Puttman avait rencontré différents réalisateurs pour le projet, y compris des fameux (dont Costa-Gavras), mais qu’il avait choisi Joffé car ce dernier avait le seul à avoir vraiment compris l’histoire, que « ce n’était pas seulement une histoire de guerre : c’était au sujet de la connexion humain, comment les amitiés naissent et ce qu’elles font de nous ». Si le casting compte quelques noms connus (John Malkovitch interprétant le rôle du photojournaliste Al Rockoff, Julian Sands dans celui du journaliste Jon Swain), les deux rôles principaux sont interprétés par Sam Waterston, acteur méconnu qui interprète Sydney Schanberg (Roy Scheider et Alan Arquin furent envisagés) et Haing S Ngor en Dith Pran, un acteur non professionnel, médecin d’origine cambodgienne qui a la particularité d’avoir vécu lui-même l’horreur du régime Khmer, y perdant sa femme et son enfant avant de se réfugier aux États-Unis. Le tournage lui sera d’ailleurs pénible, au point de fuir le plateau lors d’une scène. Les prises de vue durèrent plus d’un an, entre mars 1983 et août 1984, en Thaïlande et au Canada.

Le film sorti le 2 novembre 1984, obtint un relatif succès commercial et un très bon accueil critique. Signalons qu’il est cité par l’immense Akira Kurozawa comme l’un de ses 100 films favoris. Mais il fut aussi critiqué par certains des protagonistes, notamment Al Rockoff qui n’apprécia pas sa représentation. Nominé pour sept Oscars, il en reçut trois, pour meilleur second rôle (Haing S Ngor devint ainsi le second acteur non professionnel de l’histoire du cinéma à recevoir la récompense), meilleure photographie et meilleur montage, ainsi que le BAFTA du meilleur film et un Golden Globe, également pour meilleur second rôle. Plus récemment, le film fut recensé par le British Film Institute parmi les cent plus grands films britanniques du XXe siècle en 1999 et par le magazine anglais Empire comme 86e des 100 meilleurs films britanniques en 2016. Une réelle reconnaissance donc pour un film qui lança la carrière de cinéaste de Roland Joffé.

Un témoignage saisissant et quasi-documentaire

Le film témoigne largement de son époque. Il sort quand les films à connotation politique sont légions, traitant de thèmes d’actualité brûlants, très récents ou même contemporains qui parsèment notamment les filmographies de Constantin Costa-Gavras, Alan Parker et Oliver Stone. La Déchirure se distingue néanmoins car dénonçant un régime politique d’extrême-gauche, ce qui était assez rare dans le cinéma d’auteur de l’époque (on peut aussi compter Eleni de Peter Yates, également avec John Malkovitch). Le long-métrage sort quelques années à peine après la chute du régime Khmer Rouge, en 1979, suite à l’invasion du Cambodge par l’armée vietnamienne. Le monde occidental découvre alors les horreurs de cette dictature totalitaire issue du communisme, proche de la Chine maoïste, qui provoqua la mort de plus d’un million de Khmers, soit 20% de la population du pays. Un régime politique qui bénéficia par ailleurs longtemps de l’indulgence, voire du soutien, d’une large part de l’élite intellectuelle de la gauche occidentale. Il s’agit d’un sujet rarement traité au cinéma (abordé récemment par Angelina Jolie dans sa réalisation D’abord, ils ont tué mon père) et qui, à l’époque de la sortie de La Déchirure, était d’une actualité brûlante car plusieurs hauts responsables Khmer Rouges étant encore en vie, voire aux affaires. Le film se concentre sur le parcours de Dith Pran tout en suivant parallèlement l’histoire politique du Cambodge à cette époque. On suit d’abord la participation de Pran aux différents reportages avec ses collègues Sydney Schanberg et Al Rockoff, puis sa détention dans un camp de rééducation du régime et ses conditions de vie éprouvante et, enfin, son évasion et son arrivée aux États-Unis où se morfond sa famille déjà réfugiée, ainsi que Schanberg.

Un drame humain de la grande Histoire illustrée par celle d’un homme, relatée de manière sobre, viscérale, en immergeant directement le spectateur au cœur d’une guerre et d’un massacre largement ignorés. Cet aspect viscéral, ainsi que le cadrage terre à terre avec beaucoup de plans rapprochés, donne au film un ton très réaliste, voire quasi-documentaire. Il donne aussi une impression de désespérance face au drame humain inéluctable qui se joue et au martyr de Dith Pran, impression efficacement renforcée par la musique anxiogène de Mike Oldfield. Cela n’empêche pas le film d’être beau visuellement et de bien exploiter ses scènes de paysages tournées en extérieur. Sans pathos ou apitoiement, de manière objective et directe tout en conservant une vraie sensibilité, le film illustre le drame humain hérité d’une idéologie folle du siècle passé. Il est d’autant plus prenant lorsque l’on sait que son interprète principal a vécu les épreuves restituées dans le film. Signalons que ce dernier conseilla à Roland Joffé de tourner des scènes d’atrocités que le réalisateur refusa car les trouvant trop horribles. Il est à noter la différence de rythme suivant les étapes de l’histoire : plutôt soutenu pour illustrer les différentes péripéties avant la détention de Dith Pran, le long-métrage devient ensuite plus lent, voire contemplatif durant la détention de ce dernier. L’œuvre s’adapte ainsi à son histoire et nous y immerge d’autant mieux.

Si le film est dramatique, il demeure optimiste dans sa dernière partie avec l’évasion de Pran et son témoignage aux États-Unis. Il illustre la victoire de la volonté d’un individu d’échapper à un système oppressif et la nécessité de résister et témoigner incessamment contre celui-ci. La Déchirure est donc un drame historique autant qu’un drame personnel, poignant et saisissant. Quelque peu oublié malgré son succès public et critique, il mérite largement d’être (re)découvert pour avoir fait connaître cette page d’Histoire méconnue, et lancé la carrière d’un réalisateur unique.

Bande-annonce : La Déchirure

Fiche Technique : La Déchirure

Titre original : The Killing Fields
Réalisation : Roland Joffé
Scénario : Bruce Robinson
Avec Sam Waterston, Haing S. Ngor, John Malkovich, Julian Sands, Craig T. Nelson…
Production : David Puttnam et Iain Smith
Sociétés de production : Enigma (First Casualty) Ltd., Goldcrest Films International et International Film Investors
Musique : Mike Oldfield
Photographie : Chris Menges
Montage : Jim Clark
Décors : Tessa Davies, Jacques Pradette
Genre : drame, historique et biopic
Durée : 138 minutes
Dates de sortie :
Royaume-Uni : 23 novembre 1984
France : 13 février 1985

L’Étrangleur de Boston : lorsqu’une enquête dévoile d’autres pistes obscures

L’Étrangleur de Boston est un thriller haletant sur l’histoire vraie d’un criminel ayant sévi au milieu des années 60. Keira Knightley y livre une performance brillante et fulgurante.

Synopsis : Loretta McLaughlin, reporter au sein du quotidien Record-American, cherche à établir le lien pouvant exister entre les atroces meurtres de femmes commis en leur domicile depuis près d’un an dans la région de Boston. Alors que le mystérieux tueur fait de plus en plus de victimes – au point de provoquer une véritable psychose à travers tout Boston – Loretta tente de continuer son enquête aux côtés de sa collègue et confidente Jean Cole. Dans leur quête absolue de vérité, le duo se heurte au sexisme de l’époque et à d’autres dangers infiniment plus redoutables.

Une enquête aux mille couleurs sociales 

Loretta est journaliste dans une rubrique féminine (« Arts de vivre ») visant un public féminin. Alors qu’elle veut s’en éloigner, ses supérieurs (masculins) tentent de l’en dissuader, mais elle tient bon. L’affaire de l’Étrangleur de Boston lui apporte alors une toute nouvelle légitimité. Elle n’est plus considérée au regard de son sexe, mais au regard de son travail.

Du côté de sa vie personnelle, son mari s’occupe davantage des enfants et il reste plus souvent à la maison. Il a aussi un travail, mais moins prenant que celui de Loretta. Cette situation donne un nouveau point de vue sur la condition des femmes de cette époque, sachant que Loretta a réellement existé. Malgré ses doutes et son manque d’expérience, elle n’abandonne jamais, et tente de se faire une place dans un monde très masculin.

L’Étrangleur de Boston : et après ?

L’enquête entraîne Loretta et son associée, Jean Cole, dans des chemins bien plus épars que prévu. Plus l’enquête avance, plus les pistes se multiplient. L’enquête semble impossible à résoudre et elle s’étale. En cela, il est difficile de ne pas penser à Zodiac de David Fincher, sauf que l’Étrangleur de Boston ne cherche ni à communiquer avec la police, ni avec les journalistes.

D’ailleurs, plus l’enquête avance, plus Loretta s’attire les foudres de la police. Le métier de journaliste diffère de celui des policiers et selon eux, Loretta marche dans une zone qu’elle ne devrait pas fréquenter. Pourtant, leur travail n’est plus si différent lorsqu’il s’agit de mettre la main sur un criminel…

L’obscurité de l’esprit

À l’image de Zodiac, les couleurs sont obscures, vacillant entre le gris, le noir et quelques pointes de jaune pour rappeler l’époque dans laquelle l’histoire se déroule. Elles sont aussi peu contrastées. Ces plans ombrageux accentuent davantage la tension de L’Étrangleur de Boston et entraînent la perte des repères.

D’ailleurs, les bords du cadre sont souvent plus sombres au fur et à mesure que l’histoire avance. Loretta est de plus en plus encerclée et habitée par l’anxiété que lui procure cette enquête. Les arrières-plans flous intensifient cet effet, car elle est détourée comme si elle faisait seulement face à elle-même. Au-delà de retrouver le meurtrier pour apaiser la ville et les familles des victimes, Loretta doit résoudre cette affaire pour sa propre santé mentale.

Un encerclement permanent

Les décors renforcent l’encerclement, car ils enferment Loretta dans un espace confiné, que ce soit dans son bureau, sa maison ou dans les différents lieux où elle se rend. Ces lieux sont plus ou moins liés à l’Étrangleur de Boston, et la journaliste ne peut jamais respirer.

Par ailleurs, les plans sous souvent cadrés à hauteur de poitrine des personnages, ce qui les rapprochent de la caméra. Cet effet est intéressant car les plans poitrines sont souvent utilisés lors d’interviews journalistiques. Le réel rencontre une nouvelle fois la fiction.

L’Étrangleur de Boston : Bande-annonce

L’Étrangleur de Boston : Fiche technique

Titre original : Boston Strangler
Réalisation et scénario : Matt Ruskin
Musique : Paul Leonard-Morgan
Décors : John P. Goldsmith
Costumes : Arjun Bhasin
Photographie : Ben Kutchins
Montage : Anne McCabe
Production : Tom Ackerley, Josey McNamara, Ridley Scott et Kevin Walsh
Production déléguée : Michael Fottrell
Coproductrion : Janelle Canastra
Sociétés de production : 20th Century Studios, Scott Free Productions, LuckyChap Entertainment et Langley Park Productions
Sociétés de distribution : Disney+ (France), Hulu (États-Unis)
Langue originale : anglais
Genre : drame, thriller
Dates de sortie : 17 mars 2023

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3.4

Ils ont cloné Tyrone : du Netflix original, surprenant et réussi

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On peut toujours se méfier lorsque Netflix allèche nos babines de cinéphiles avec un high concept ou un postulat intéressant, car la plupart du temps ils sont mal exploités ou complètement ratés. Ce n’est pas le cas ici. En effet, Ils ont cloné Tyrone est un excellent foutoir – dans le bon sens du terme – qui mélange les genres et les tonalités avec brio. C’est super original, à la fois drôle et captivant, et doté en plus d’une patine rétro du meilleur goût. Un film cool et pertinent lorsqu’il tente une analyse sociétale en filigrane.

Synopsis : Un trio improbable d’agents enquête sur une série d’événements étranges. À cette occasion, ils découvrent l’existence d’un complot infâme au sein de leur société…

Ahhh Netflix (ou ses concurrents Prime, Apple, etc.) avec ses pitchs qui font saliver mais qui échouent royalement à transformer l’essai, de l’ultra décevant Plateforme au très moyen Awake, on ne compte plus les œuvres prometteuses, sur le papier et en amont, que la firme au N rouge nous a pondues pour finalement aboutir à de bien piètres résultats. Ainsi ce film sorti il y a deux ans, Project Power avec déjà Jamie Foxx en tête d’affiche, qui se révélait être un beau pétard mouillé mal fignolé et ne sachant jamais comment exploiter son excellent point de départ. Foxx semble d’ailleurs se spécialiser dans les blockbusters estivaux de la plateforme puisqu’il était, l’an passé cette fois, la star du sympathique film de vampires à la cool Day Shift. On le retrouve ici avec ce Ils ont cloné Tyrone réussi avec son concept bien  exploité. Mais sans crier au chef-d’œuvre non plus.

Il faut noter que le scénario faisait partie de la fameuse liste des scripts les plus excitants qui tournait à Hollywood il y a quelques années, et que c’est le premier film de Juel Taylor. On  peut louer la maîtrise avec laquelle il a réalisé un projet pas forcément facile de prime abord, tant il mélange les genres et les tonalités. Cela aurait pu aboutir à quelque chose de bordélique, dans le mauvais sens du terme, de méchamment protéiforme voire même d’incohérent. Ou tout simplement à un énième pétard mouillé. Ce n’est pas le cas et on suit cette joyeuse dinguerie pleine d’idées avec grand plaisir.

Si le premier quart d’heure est un peu nonchalant, il permet de poser les bases d’une intrigue qui va tendre vers un mélange de suspense, de comédie et de science-fiction. Le cocktail s’agrémente en outre d’une patine rétro délicieuse, entre polar de blaxploitation et réminiscences des années 2000 rendant le cadre spatio-temporel parfois volontairement opaque. Décors, costumes, coiffures et maquillages, admirables, transpirent les époques visées, tandis que des références à X-Files ou aux téléphones à clapet font sourire. Le décorum de science-fiction, un peu désuet, est aussi bien choisi. Si la mise en scène ne brille pas forcément, la direction artistique est donc particulièrement soignée.

Le trio de personnages principaux, qui enquête dans une sorte d’intrigue à la Scooby-Doo mâtinée de complot gouvernemental, est dément : une pute, un dealer et un mac ! Et les vannes fusent, les trois acteurs principaux semblant se régaler à se renvoyer des répliques et à jouer les apprentis détectives. Ils se délectent des clichés qu’ils incarnent, justifiés par les développements de l’histoire. La progression de leur enquête captive et on va de surprise en surprise, amusé et impatient de connaître le fin mot de l’histoire. On doit cependant faire avec de multiples invraisemblances (un laboratoire secret non gardé, un quartier sous cloche où personne ne se doute de rien, etc.) qui ne perturbent pas trop notre plaisir, puisqu’elles s’inscrivent dans une sorte de fable sociale. Car oui, Ils ont cloné Tyrone, c’est aussi ça.

Inscrit dans la mouvance initiée par Get Out, flirtant un peu avec les films à la Truman Show comme le récent Don’t Worry Darling, mais sur une note bien plus fun, le film ne manque pas de nous interroger sur l’histoire de ces États désunis comme le dit Kiefer Sutherland, dans un rôle de méchant. La critique sociale est bien moins prégnante et fine que dans les œuvres sus-citées mais elle donne à ce film peu commun une vraie densité, à défaut d’y voir un pamphlet renversant sous couvert de pantalonnade. Ils ont cloné Tyrone est donc une bonne surprise sur Netflix et un film comme en voit peu. Rien que pour cela…

Bande-annonce : Ils ont cloné Tyrone

Fiche technique : Ils ont cloné Tyrone

Réalisation : Juel Taylor.
Avec : John Boyega, Jamie Foxx, Teyonah Parris, …
Production : Netflix.
Pays de production : USA.
Distribution France : Uniquement sur Netflix.
Durée : 2h04.
Genre : Comédie – Thriller – Science-fiction.
Date de sortie : 21 juillet 2023.

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3.5