La vache qui chantait le futur : les bons vivants

Tous liés les uns aux autres, telle est la base d’un écosystème. Francisca Alegría réunit un traumatisme familial et une fable écologique à la même table, afin d’en étudier l’équilibre. Optimiste et poétique, La vache qui chantait le futur se définit comme une ode à la vie et une invitation à la renaissance.

Synopsis : Cecilia, chirurgienne à la ville, doit revenir précipitamment avec ses deux enfants à la ferme familiale, où vivent son père et son frère dans le sud du Chili. Au même moment, des dizaines de vaches sont frappées d’un mal mortel et la mère de Cecilia, disparue depuis plusieurs années, réapparaît.

Après une succession de courts-métrages remarqués et remarquables, dont la dystopie The Humming of the Beast – qui joue la carte de la mélancolie avant qu’un événement sépare définitivement une mère et son enfant –, c’est toutefois au crochet de And the Whole Sky Fit in the Dead Cow’s Eye que Francisca Alegría trouve toute l’inspiration pour prolonger la poésie d’un futur incertain, autant pour l’humanité que pour tous les êtres vivants qui constituent un écosystème fragile. Nombre d’entreprises privées s’agglutinent autour des points d’eau, en passant outre les normes visant à préserver l’environnement. C’est le cas pour l’usine à papier qui borde une rivière chilienne, à la fois source de vie et réservoir de mort.

Terre-Mère et ses enfants

Les poissons agonisent, les abeilles se sont envolées et les vaches se lamentent en chœur au nom de tous ces êtres vivants afin qu’on les entende, qu’on les considère et qu’on se mobilise rapidement. Lorsque la vie semble abandonner toute chose, une femme émerge d’une rivière que l’on soupçonne empoisonnée. La vie serait donc possible après la mort, de même qu’un avenir serait encore envisageable malgré une cohabitation turbulente entre la nature et l’humanité. Hayao Miyazaki en sait quelque chose. Et cette aura fantastique qui traverse le récit accompagne chaque bouffée d’air que la revenante consomme dans le silence et sans modération. Dans le même mouvement, cette dernière établit diverses connexions avec les êtres vivants qui l’entourent.

Une apparition similaire venait déjà interroger l’identité culturelle d’une famille entre le Japon et l’Indonésie dans Le Soupir des Vagues de Kôji Fukada. L’eau est à la fois un élément de destruction et de renaissance dans un récit aussi lyrique que celui de la cinéaste chilienne. De la même façon, difficile de ne pas penser au mysticisme d’El Agua, premier film de l’Espagnole Elena Lopez Riera, que nous avons pu découvrir plus tôt dans l’année. Pour cette autrice et réalisatrice, il s’agit de compiler ces mystères dans d’un exercice de style qui cherche à plonger son audience dans un état méditatif. L’intuition, la création, l’émotion, chaque séquence convoque notre sensorialité, sans jugement et avec humilité.

La narration prend ainsi le temps d’installer des signaux dans le ciel, au milieu d’une virée nocturne ou directement dans les yeux d’une vache qui vit ses derniers instants. Magdalena (Mia Maestro) partage alors de nombreux points communs avec ces animaux que l’on exploite pour un meilleur rendement de lait, pratique contre-nature qui met fin à l’équilibre du partage. C’est pourquoi elle est revenue de loin pour récupérer son dû, « répartie » en plusieurs tranches de vie qu’elle n’a pas pu satisfaire de son vivant, notamment auprès de son mari Enrique (Alfredo Castro). Sa soudaine réincarnation influe sur la famille qu’elle a laissée derrière elle, tout comme sa passion pour la moto. Sa trajectoire est donc opposée à ses enfants, qui ont également leurs démons à confronter.

Cecilia (Léonor Varela) est une chirurgienne assez instable, qui crée de la distance avec ses enfants, reproduisant ainsi l’échec cuisant de la maternité de sa mère. Elle refuse par exemple d’entendre que son enfant Tomás (Enzo Ferrada Rosati) soit transgenre. Quant à Bernardo (Marcial Tagle), le frère de Cecilia, difficile pour lui de reprendre l’entreprise familiale qui s’effondre avec les valeurs de la domination paternelle. La disparition de Magdalena constitue leur traumatisme commun et son retour insuffle alors plus de vie qu’on ne peut en trouver dans une famille qui se dispute à table et dans ses retrouvailles.

« Ce film m’a fait aimer encore plus tout ce qui existe, sans aucune hiérarchie », déclara Francisca Alegría. Bien que l’on s’évertue à justifier tel ou tel axe de réflexion, la véritable nature du projet réside dans ce que le film transmet. La vache qui chantait le futur est un testament d’une génération à la suivante, qui mobilise en premier lieu un espoir, celui d’un avenir où l’on pourrait guérir métaphoriquement de la mort. L’intrigue oppose constamment deux modes de vie, une remplie de joie et l’autre de mélancolie. Mais que l’on ne s’y trompe pas, car c’est bien dans les yeux des vaches que la réalité nous apparaît, que la douleur nous dévore et que le ciel s’assombrit. Pourtant, il n’est jamais trop tard pour rebondir, et c’est dans cette logique que le film parvient à nous envouter.

Un premier film discret que le Sundance Film Festival 2022 s’est arraché et qui mérite nos plus grands écrans pour en savourer chaque mélodie.

Bande-annonce : La vache qui chantait le futur

Fiche technique : La vache qui chantait le futur

Titre original : La vaca que cantó una canción sobre el futuro
Réalisation : Francisca Alegría
Scénario : Francisca Alegría, Fernanda Urrejola, Manuela Infante
Photographie : Inti Briones
Direction artistique : Bernardita Baeza
Musique : Pierre Desprats
Ingénieur du son : Javier Neira
Montage : Andrea Chignoli, Carlos Ruiz-Tagle
Montage son : Benoît Gargonne, Thomas Robert
Mixage son : Jean-Guy Véran
Etalonnage son : Lionel Kop
Production : Cinema de Facto, Match Factory, Wood Produciones
Pays de production : Chili, France, États-Unis, Allemagne
Distribution France : Nour Films
Durée : 1 h 38
Genre : Drame
Date de sortie : 26 juillet 2023

La vache qui chantait le futur : les bons vivants
Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : In Waves, quand les émotions déferlent

Après le merveilleux "Planètes" de la précédente édition, la Semaine de la Critique cannoise propose en ouverture un nouveau film d'animation, "In Waves". Une splendide histoire d'amour et d'amitié au creux des vagues qui déferlent sur nous par salves d'émotions. Grâce à son animation sublime et à son traitement sensible de la perte et du deuil, "In Waves" compose une œuvre à la fois lumineuse et mélancolique. Une magnifique ode au cinéma et à la mer.

Cannes 2026 : La Vénus électrique, l’amour sous tension

Chaque année, le Festival de Cannes rallume la même flamme, celle qui fait croire que le cinéma peut tout, même ressusciter les morts. Cette année, c'est Pierre Salvadori qui s'en charge, avec une comédie romanesque où un peintre endeuillé, une foraine espiègle et un galeriste ambitieux vont démontrer, à leur corps défendant, que le mensonge est parfois le chemin le plus court vers la vérité. "La Vénus électrique" ouvre le bal.

Festival de Cannes 2026 : la Croisette déroule le tapis

Il y a quelque chose d'inaltérable dans l'air du...

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Newsletter

À ne pas manquer

Les Cloches des profondeurs (1993) de Werner Herzog : la foi dans tous ses états

Qu’il le fasse en tant que créateur ou d’observateur, Werner Herzog a consacré sa carrière à sa passion pour les êtres vivant aux marges du possible. Visionnaires ou mégalomanes déments, aventuriers ou marginaux, peu importe, le cinéaste les observe avec une curiosité insatiable.

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

A l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.