El Agua : ingrédient de vie et de mort

De tous les éléments les plus indomptables, l’eau, résolument vitale pour l’Homme comme outil ou pour subsister, nous cache encore bien des mystères. Pour son premier long-métrage, Elena López Riera s’empare des légendes urbaines de son village natal, qui sommeillent dans la rivière, pour en faire une chronique sur l’adolescence, celle des premiers amours et des premiers tourments.

L’eau, une créature de l’esprit

Dans une petite bourgade, amputée de son attraction touristique, rien ne se passe et la vie coule de source. C’est en tout cas ce sur quoi un groupe d’adolescents médite, étendu au bord de la rivière du coin, avant de lever les yeux sur leurs fantasmes. Ces jeunes rêvent d’un ailleurs, de grandes mégalopoles ou tout simplement de liberté. Pourtant, tout les ramène chez eux, dans une routine sans surprise, où chacun vit de l’agriculture, de petits commerces ou d’autres boulots répétitifs dans les usines. Cette lassitude gagne l’inconscient collectif jusqu’à ce que l’annonce d’une pluie torrentielle vienne réveiller les inquiétudes d’Ana (Luna Pamies), 17 ans, amoureuse du voyou fugueur José (Alberto Olmo).

À travers leurs pulsions, Elena López Riera convoque habilement les caractéristiques de l’adolescence et ses envies de franchir les barrières sociales et morales. Tant d’éléments décrivent l’enfermement de ces personnages, comme la vue d’oiseaux en cage ou encore des contes sordides, qui maintiennent une emprise sur Ana, qui se voit peu à peu comme une prochaine cible de l’eau, envieuse de sa beauté et de sa volonté. Il s’agit d’El Agua, ou de l’eau, comme le reflet de l’âme qui s’évapore sous le soleil. Ici, pas question de laisser filer une seule goutte. On y plonge le cœur léger, prêt à s’abandonner à la rivière, qui ne dégage qu’une aura purifiante et polluée en apparence. Sur l’autre versant, ce liquide peut également irriguer les terres ou bien les submerger, c’est ce qui en fait une force de la nature, un fléau qui prend tout ce qu’il touche.

Tends-moi la main

Au fur et à mesure que l’on confronte son omniprésence, les témoignages face caméra de femmes de différents foyers se multiplient, racontant cette légende de la belle demoiselle à sacrifier avec des tons qui diffèrent, mais avec des mots qui trouvent un écho similaire en parallèle de la fiction qui se joue sous nos yeux. Dès lors, il sera possible de comprendre cette fascination ou cette peur, transmise à travers les générations. Ce goût du risque et de la névrose capitalise ainsi sur un mode de vie, qu’il s’agit d’intérioriser pour mesdames, tandis que la gent masculine devra passer par tous les aveux verbaux, dans le but de se racheter une seconde chance.

Et c’est au détour de petits gestes que la cinéaste espagnole capte cette transmission, entre Ana et sa grand-mère (Nieve de Medina), puis entre José et son père (Pascual Valero), chacun et chacune la main à la pâte. Ce relai, que l’on explore, nous en apprend plus sur l’autre, bienveillant dans sa manière de réconforter, alors que les signes d’un déluge sont de plus en plus insistants. Les amoureux transis se persuadent donc que tout va pour le mieux, jusqu’à ce que les convictions d’Ana dominent ses pensées et questionnent ses sentiments. La malédiction qui semble la frapper, autant que sa mère célibataire (Bárbara Lennie), résulte justement de ses doutes. Le spectateur sera constamment convié à investir sa psyché et à raisonner autour des métaphores qui la noient.

Les Espagnols disent que l’amour d’un adolescent s’apparente à de l’eau dans un panier. Si cet amour ne déborde pas, elle peut toutefois s’échapper d’ailleurs pour se trouver un nouveau réceptacle, ou bien se mélanger à cette fameuse rivière, qui parcourt le récit, dont l’issue fantastique restera en suspens. Il s’agit avant tout de rester ancré dans la réalité et de rendre hommage aux victimes des inondations passées. El Agua libère ainsi la parole féminine et suggère fatalement qu’une émancipation dépend des liens que l’on tisse. Ces ficelles seront pour la plupart du temps trop visibles pour nous, mais tout ce qui compte au fond, c’est un peu de foi et d’amour, un peu de documentaire et de fiction. En somme, tout cela réunit, c’est la définition d’un rêve éveillé et le résultat est suffisamment envoûtant pour qu’on ne boive pas la tasse.

Bande-annonce : El Agua

Fiche technique : El Agua

Réalisation : Elena López Riera
Scénario : Elena López Riera, Philippe Azoury
Photographie : Giuseppe Truppi
Son : Carlos Ibañez, Mathieu Farnarier, Denis Séchaud
Décors : Miguel Ángel Rebollo
Montage : Raphaël Lefèvre
Musique : Mandine Knoepfel
Production : Alina Film, SUICAfilms, Les Films du Worso
Pays de production : Suisse, Espagne, France
Distribution France : Les Films du Losange
Durée : 1h44
Genre : Drame
Date de sortie : 1 mars 2023

Synopsis : C’est l’été dans un petit village espagnol du sud-est. Une tempête menace de faire déborder à nouveau la rivière qui le traverse. Une ancienne croyance populaire assure que certaines femmes sont prédestinées à disparaître à chaque nouvelle inondation, car elles ont « l’eau en elles ». Une bande de jeunes essaie de survivre à la lassitude de l’été, ils fument, dansent, se désirent. Dans cette atmosphère électrique, Ana et José vivent une histoire d’amour, jusqu’à ce que la tempête éclate…

El Agua : ingrédient de vie et de mort
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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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