The Wastetown : errance sociale

L’Iran n’est plus que le miroir d’une casse automobile, où des individus déambulent dans l’espoir d’exister dans un avenir proche et incertain.  Telle est la démonstration de The Wastetown, avec une mère revancharde comme fil rouge, et qui sonne l’état d’urgence dans lequel le pays régresse. Une tragédie satirique et un thriller haletant !

Synopsis : Coupable du meurtre de son mari, Bermani est emprisonnée pendant 10 ans. Libérée, elle part à la recherche de son jeune fils et se rend à la casse automobile où travaille son beau-frère…

Ce n’est que le troisième long-métrage d’Ahmad Bahrami, qui a étudié la vivacité d’un adolescent dans Panah (2017), où un village isolé dépend essentiellement de sa présence. Partir ou rester, telle est la question que posait le film. The Wasteland revient avec le même dilemme au cœur d’une zone industrielle, petit microcosme d’un peuple qui s’éteint à petit feu. The Wastetown reste dans la lignée du film antérieur, où l’on débat pertinemment sur la place des femmes dans la société iranienne, ici réduite à une décharge automobile.

Résidus d’une civilisation

Bermani attend qu’une porte s’ouvre. Son objectif est confus, mais on comprend rapidement sa détermination de fer. Dix années de prison l’ont métamorphosée. Elle reste naturellement séduisante, mais elle est devenue une femme fatale qui ne laissera aucun homme l’approcher de nouveau. Basan Kosari (La Permission, Marché Noir) lui prête ses traits, en restant ferme dans les conversations et subtile dans sa manière de détourner leurs attentes. Le personnage évolue dans une ville silencieuse, qui s’apparenterait presque à un milieu urbain, soudainement transformé en no man’s land. On ne circule plus dans les voitures, mais bien entre leurs différentes carcasses. Cela ne la freinera pas dans sa quête pour autant, car Bermani fera tout ce qui est nécessaire pour retrouver son enfant.

Longtemps écartée de la réalité, elle finit par se faufiler dans l’enceinte de ce lieu, plein de détritus, à l’image des hommes lâches, cupides, manipulateurs ou agresseurs qui y vivent. Pas de juste milieu dans un monde dont l’unique nuance réside dans l’esthétique froide du noir et du blanc, un monde sans place pour l’optimisme. De même, le format 4/3 est travaillé de telle sorte que le cadre et l’environnement compressent les protagonistes, jusqu’à ce qu’ils disparaissent définitivement.

Derrière la porte

La suite du voyage est faite de rencontres éphémères, d’un gardien à un patron malhonnête, en passant par le beau-frère de Bermani, Ebi, interprété par un Ali Bagheri fébrile pour l’occasion. Malgré les apparences des uns et des autres, la violence est suggérée et amplifiée par notre imaginaire, habilement sollicité par les différents hors-champs des plans-séquences. Lents travellings et panoramiques à 180 degrés, le temps se dilate aussi, dans une atmosphère qui n’invite pas à la contemplation, mais davantage à l’introspection. On scrute ainsi tous les détails possibles dans ce triste tableau qu’il nous est donné de voir, tel un fantôme revenu hanter les lieux. Bermani est vue par des hommes qui ne souhaitent pas la voir réhabilitée après son crime. Celle-ci n’est pas non plus à pardonner pour ses fautes, mais son retour bouleverse absolument tout l’ordre établi par ceux qui ont écrit les lois à leur guise.

Les uns après les autres, Bermani tente de faire valoir ses droits élémentaires auprès des personnages masculins, comme pouvoir renouer avec son enfant, ou avoir un abri décent pour passer la nuit. Il s’agit du même combat auquel le pays est confronté depuis plusieurs décennies, où les femmes gagnent petit à petit le droit de conduire, de circuler librement ou de se vêtir comme bon leur semble. Le patriarcat habite chaque étape du parcours de cette mère qui cherche avant tout des réponses, et qu’on la rassure.

Nous en venons alors à son ultime métamorphose. Si elle ne possède pas les canines aussi pointues que l’héroïne de A Girl Walks Home Alone At Night d’Ana Lily Amirpour, les hommes sont attirés par son aura, commune à celle de Laura dans Under The Skin de Jonathan Glazer. Ce qu’elle en fait demeure un mystère, mais il ne faut pas chercher bien loin pour saisir la haine qui la consume et la peur qui alimente ses actions. L’usage périodique d’un drap blanc ampute ainsi une partie de la vitalité de l’héroïne. Nous remarquons également la présence d’un chien, dont la seule activité consiste à trouver des miettes pour remplir sa panse. Il renifle sans avoir de direction précise, comme l’héroïne qui piste son enfant, avec les maigres informations qu’elle peut négocier.

Il ne s’agit pas d’un road-movie à l’esprit feel good, où la réunion d’une mère et son enfant illuminerait le climax. Le ton de l’œuvre parle de lui-même, en brossant le portrait d’une nation avec une élégance rare, permettant ainsi au cinéaste de se focaliser sur la tension mise en place par son dispositif. Peu de protagonistes, de dialogues, de décors, une musique obsédante, il n’en faut pas plus. Juste un peu de patience et d’imagination et le récit délivre sa toute-puissance, dans les moments où l’on prend à peine le temps d’inspirer. En somme, The Wastetown fait simplement un état des lieux disgracieux de la société iranienne, à travers le spectre d’une cité urbaine, où dérive une femme prête à tout pour se défaire de ses chaînes, prête à tout pour ne pas devenir l’objet d’une mort programmée par son environnement. La perspective est foudroyante jusqu’au tout dernier plan.

Bande-annonce : The Wastetown

Fiche technique : The Wastetown

Titre original : Shahre Khamoush
Réalisation & Scénario : Ahmad Bahrami
Photographie : Masoud Amini Tirani
Montage : Mostafa Varizi
Son : Mohammad Shahverdi
Mixeur : Hassan Mahdavi
Costumes : Nahid Sedigh
Musique : Foad Ghahramani
Production : Film Union Maniwa, Survivance
Pays de production : Iran
Distribution France : Bodega Films
Durée : 1h30
Genre : Drame
Date de sortie : 2 août 2023

The Wastetown : errance sociale
Note des lecteurs0 Note
4

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.
Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.