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« Monet en pleine lumière » : un catalogue passionnant

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Catalogue officiel de l’exposition Monet en pleine lumière au Grimaldi Forum Monaco, ce volumineux ouvrage bilingue, rédigé collectivement, comprend plus de 200 illustrations et s’inscrit dans le cadre du 140e anniversaire du premier séjour de Claude Monet à Monte-Carlo et sur la Riviera.

Né à Paris en 1840, Claude Monet prend rang parmi les pionniers du mouvement impressionniste. Ce dernier a radicalement transformé la peinture et donné une nouvelle direction à l’art moderne. La passion du peintre pour la nature et sa fascination pour la lumière et les couleurs ont façonné ses œuvres. Comme l’explique très bien le catalogue, Claude Monet privilégiait les lignes aux motifs, les teintes aux objets représentés. Il expérimentait, changeait parfois de paradigme, se reposait sur les accents du pinceau, les traits, la facture, qui comptaient à ses yeux davantage que le sujet. Traversant une grande diversité de paysages, l’artiste français a peint ce qu’il ressentait plus que ce qu’il voyait, rompant avec les standards académiques de son temps. La nature était son atelier et l’enseignement conventionnel, sa hantise.

La période d’Argenteuil
Entre 1871 et 1878, Claude Monet s’établit à Argenteuil, une période féconde qui marque un tournant dans son art. Il y peint plus de deux cents œuvres, s’inspirant de la vie locale, des paysages fluviaux, des jardins fleuris, des séquences de neige, et surtout de la lumière fugitive qui, pour lui, est l’actrice principale du tableau. C’est ici qu’il a développé sa technique du plein air, qui consiste à peindre en extérieur pour capturer les variations subtiles de la lumière et de la couleur. Cette période a profondément marqué l’essor de l’impressionnisme. Monet en pleine lumière exprime parfaitement l’intérêt du peintre pour les sapins, les bateaux de pêche, les tropes hivernaux. Celui qui est refusé au Salon à son retour d’Angleterre asseoit peu à peu son art.

La Principauté, Bordighera, Dolceacqua, Antibes…
En 1884, Monet se lance dans un voyage en Méditerranée qui le mène à la Riviera, un territoire dont la beauté lumineuse l’enchante. De la Principauté de Monaco à Bordighera, de Dolceacqua à Antibes, il est captivé par la diversité des paysages et la lumière éclatante. Cette période marque une nouvelle étape, séminale, dans sa peinture, où le sujet continue d’importer moins que la manière dont il est éclairé. Ses œuvres capturent la richesse du Sud, les oliviers, les palmiers, et surtout la lumière, or et bleue. C’est Renoir qui a fait découvrir à Monet la Riviera : il privilégie au départ la Ligurie italienne et le village de Bordighera, niché à la frontière franco-italienne. Il y voit une sorte de forêt méridionale, à l’abri du tumulte de Monte-Carlo.

Désormais établi à Giverny, où il va entretenir avec passion et transposer sur ses toiles un jardin harmonieux et régulièrement agrandi (provenance des fameux nymphéas), Claude Monet va retourner dans le Sud, cette fois seul, et poursuivre ses pérégrinations picturales, sur lesquelles le catalogue revient amplement. Car non seulement Monet en pleine lumière procède par monstration (des œuvres et des photographies), mais les auteurs y mettent en perspective, avec érudition, la topographie et l’histoire des lieux : la Principauté caractérisée par ses festivités, son port ou son casino ; Bordighera, l’ancienne bourgade d’agriculteurs et de pêcheurs devenue touristique ; le village de Dolceacqua d’où Monet tire des vues de château, d’habitats typiques ou d’un vieux pont…

Un style en rupture avec son temps
C’est l’un des éléments essentiels du catalogue : Monet a rompu avec les conventions de son temps en rejetant l’art académique strict, privilégiant l’observation directe et l’expression de la perception sensorielle. Il délaissait le dessin et les détails pour se concentrer sur l’ambiance, la lumière et la couleur. Au lieu de reproduire fidèlement la réalité, il s’est efforcé, de tout temps et partout, de capturer l’impression fugitive qu’un paysage peut laisser sur le spectateur, devenant ainsi une, si ce n’est la figure emblématique de l’impressionnisme.

Le marchand et ami Paul Durand-Ruel
Paul Durand-Ruel, marchand d’art et grand défenseur de l’impressionnisme, a joué un rôle déterminant dans la carrière de Monet. Il a permis au peintre de poursuivre son travail en lui fournissant un soutien financier significatif et en organisant des expositions pour faire connaître son art. Cette relation a été essentielle pour assurer la reconnaissance de Monet et l’établissement de l’impressionnisme comme mouvement artistique majeur.

Cependant, Monet en pleine lumière ne manque de souligner les problèmes inhérents à cette relation. D’abord parce que Paul Durand-Ruel prend des risques financiers en agissant en mécène lors des voyages de Monet. Ensuite parce que le marchand se retrouve avec une importante collection d’œuvres qu’il peine à écouler. Enfin car le héraut de l’impressionnisme n’hésite pas à revoir ses prix à la hausse, même lorsque son ami se trouve au bord de la faillite.

Un ouvrage éclairant
Qu’il se traduise par la représentation et le commentaire des peintures – Au pont d’Argenteuil, Pivoines, Le Château de Dolceacqua, Pommiers en fleurs, Antibes, le matin… – ou la correspondance de Monet (par exemple les lettres qu’il envoie à sa compagne Alice Hoschedé), le travail pédagogique et historiographique mené par les auteurs de Monet en pleine lumière est à la fois éclairant et passionnant.

En explorant les nuances de la nature, Claude Monet a apporté une contribution majeure à la peinture. En s’éloignant des conventions rigides de l’art académique pour créer un langage visuel nouveau et vibrant, il a contribué à la promotion de l’impressionnisme. De la période d’Argenteuil à la lumière dorée de la Riviera, chaque étape de sa carrière, ici synthétisée, illustre son ingéniosité et sa capacité à élever la peinture à un haut niveau d’expression, que l’on qualifiera de personnelle et émotionnelle.

Monet en pleine lumière, ouvrage collectif
Hazan, juillet 2023, 288 pages

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Les Meutes : le polar explosif de Kamal Lazraq

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Avec Les Meutes, Kamal Lazraq livre une plongée haletante dans les faubourgs de Casablanca. Dans un film qui reprend les codes du film noir, le réalisateur esquisse aussi le portrait de groupes en marge de la ville et de la société. Révélé à Cannes cette année, ce premier long-métrage prometteur a remporté le prix du jury de la sélection Un certain regard.

Voyage au bout de la nuit

Dans des quartiers de Casablanca gangrénés par le petit banditisme, Hassan et son fils Issam travaillent à l’occasion pour la pègre locale. Tout bascule lorsqu’au cours d’une mission, ils se rendent accidentellement coupables d’un meurtre. Du coucher au lever du jour, père et fils réalisent une odyssée à travers la ville, avec comme objectif de faire disparaître le corps avant l’aube. Le choix d’inscrire le récit dans un temps nocturne permet une immersion totale au cœur des activités clandestines des personnages: d’une station-service désaffectée à la maison opulente d’un riche client, un monde parallèle se dessine en marge des conventions, avec ses propres codes et dangers. La splendide photographie d’Amine Berrada, qui avait notamment réalisé celle de Banel et Adama, jette un éclairage flamboyant sur les visages des protagonistes, dont la peau se pare de nuances ocre contrastant avec la noirceur du décor. Ces teintes se doublent d’une dimension symbolique, notamment lorsqu’Hassan et Issam découvrent qu’ils ont commis un crime: la lumière rouge des phares imprime sur leurs visages la marque de leur culpabilité. La lueur douce du lever du jour dessine un contrepoint à cet éclairage accusateur, lorsqu’à la fin du film, Issam et son père se rincent à grande eau, se lavant ainsi symboliquement des péchés commis la veille.

Dogville

Le titre, Les Meutes, évoque la bestialité d’une horde de loups ou de chiens. Motif récurrent dans le film, la présence de ces derniers agit comme un miroir tendu à la violence des hommes. L’ouverture du film, un combat de chiens clandestin, préfigure la brutalité des affrontements auxquels nos protagonistes seront contraints d’assister. Les « meutes » évoquent aussi l’idée de clans, de groupes luttant pour leur survie; or c’est précisément ce que sont ces hordes d’hommes qui errent en périphérie de la ville, dans l’attente d’une mission. Kamal Lazraq file la métaphore jusqu’aux dernières images du film: au petit jour, des plans successifs donnent à voir des chiens solitaires, fouillant parmi les décombres ou les déchets aux portes de la ville. Véritable fil directeur tout au long du film, cette analogie ajoute une profondeur supplémentaire aux caïds que croisent Hassan et Issan au cours de leurs pérégrinations. Les Meutes brosse avec justesse le portrait d’une réalité sociale marquée par l’exclusion et la précarité, sans tomber dans le voyeurisme. Le choix d’acteurs non-professionnels ajoute notamment au réalisme sans fard du film: dans une interview, le réalisateur explique avoir choisi des acteurs au vécu proche de leur rôle. En résulte une interprétation réussie, nourrie et enrichie de l’expérience réelle des comédiens.

Père et fils

L’idée du scénario a germé dans l’esprit du réalisateur lors du casting de son court-métrage, Drari (2010). Le lien qui s’est créé entre deux acteurs au cours d’une improvisation a constitué un prélude à celui du père et du fils dans Les Meutes. Celui-ci est complexe et connaît des variations au cours du film: l’autorité viriliste du père est mise en crise par ses échecs successifs à rétablir la situation. Les rôles s’inversent: là où Hassan incarne un fatalisme résigné, Issam prône un retour au sang-froid et à la raison. Le pouvoir passe alors du père au fils, qui tente d’assurer la survie de la morale face à l’effondrement des principes de son père. La figure de la grand-mère incarne aussi, dans une moindre mesure, le respect des valeurs humaines fondamentales, au cours d’une fugace mais belle apparition. Puisant ses inspirations dans le néo-réalisme italien, le réalisateur fait d’individus marginaux des personnages tout en contrastes, qui fascinent à la manière des anti-héros pasoliniens. Kamal Lazraq signe avec Les Meutes une œuvre criante de vérité, qui augure de futures réussites pour ce cinéaste déjà remarquable.

Bande-annonce – Les Meutes

Synopsis du film : Dans les faubourgs populaires de Casablanca, Hassan et Issam, père et fils, tentent de survivre au jour le jour, enchaînant les petits trafics pour la pègre locale. Un soir, un homme qu’ils devaient kidnapper meurt accidentellement dans leur voiture. Hassan et Issam se retrouvent avec un cadavre à faire disparaître. Commence alors une longue nuit à travers les bas-fonds de la ville. 

Fiche technique – Les Meutes 

Réalisation Kamal Lazraq
Scénario Kamal Lazraq
Interprétation Ayoub Elaid (Issam), Abdellatif Masstouri (Hassan), Mohamed Hmimsa (L’homme muet), Abdellatif Lebkiri (Dib), Lahcen Zaimouzen (Larbi), Salah Bensalah (Jalil)
Directeur de la photo Amine Berrada
Production Barney Production
Bande originale P.R2B
Distribution Ad Vitam (France)
Durée 1h34
Genre Drame
Date de sortie 19 juillet 2023

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Le Grand Saut (1994) : le saut dans l’inconnu des frères Coen

Première tentative des Coen de réaliser un film mainstream, Le Grand Saut occupe une place à part dans la filmographie des deux frères. Coécrit par Sam Raimi, le film tourne en dérision le milieu du « big business » américain dans un décor rétro, abstrait et irréaliste à la Metropolis de Fritz Lang. Si elle ne vaut pas de figurer au panthéon des cinéastes (à l’instar de leur réalisation suivante, Fargo), cette comédie qui multiplie les références cinéphiles méritait bien d’être honorée par une nouvelle édition, agrémentée d’une analyse aussi complète que passionnante. 

Il fallut treize ans pour que Le Grand Saut (The Hudsucker Proxy) vît le jour. Les frères Coen firent la connaissance de Sam Raimi en 1981, lorsque Joel officiait en tant qu’assistant-monteur sur le cultissime Evil Dead réalisé par ce dernier. Les trois hommes commencèrent à travailler sur le script à ce moment-là. Le projet mûrit encore lorsque les Coen partagèrent une maison avec Raimi en 1985, alors qu’ils achevaient la postproduction de leur premier long-métrage, Blood Simple. Néanmoins, la concrétisation du scénario impliquait un budget important, or les cinéastes n’étaient qu’à l’aube de leur carrière et se faisaient jusqu’alors connaître dans le cinéma indépendant. Le script ne fut sorti des cartons (et peaufiné, toujours en compagnie de Raimi) qu’après la sortie de Barton Fink, en 1991. Le succès public et critique (Palme d’or à Cannes) de ce dernier permit en effet de susciter l’intérêt du producteur Joel Silver, plutôt spécialisé jusque-là dans les blockbusters d’action (Commando, Predator, L’Arme fatale…). Cette collaboration ainsi que le budget conséquent (25 millions de dollars) dont ils purent bénéficier, permirent aux frères Coen d’engager pour la première fois des stars, en particulier Tim Robbins (qu’ils préférèrent à Tom Cruise, suggéré par Silver) et Paul Newman (Clint Eastwood fut leur premier choix mais ne put accepter pour cause d’agenda conflictuel).

Le Grand Saut débute par le suicide, aussi incompréhensible que grotesque au vu des résultats mirobolants de son entreprise, de Waring Hudsucker. Nous sommes dans une métropole américaine fantasmatique et hivernale, en 1958. L’arrivée de Norville Barnes (Robbins), un jeune provincial naïf, à peine diplômé, engagé au bas de l’échelle dans l’entreprise et soumis à des exigences infernales, coïncide parfaitement avec le projet machiavélique de Sidney J. Mussburger (Newman), un administrateur de Hudsucker. Découvrant qu’à la mort du fondateur de l’entreprise, les actions de ce dernier devraient devenir publiques – elles peuvent donc être achetées par n’importe quel actionnaire –, le requin capitaliste propose au Conseil d’administration de faire chuter brutalement le cours de bourse pour que les administrateurs puissent acheter un maximum d’actions à bon compte et prendre ainsi le contrôle de la société. Comment y parvenir, alors que les affaires sont florissantes ? Engager un parfait crétin pour prendre la succession de Waring Hudsucker, et provoquer ainsi la panique au sein des actionnaires ! Peu après, Norville Barnes entre dans le bureau de Mussburger et lui fait l’impression d’un Gaston Lagaffe doublé d’un idiot du village…

A bien des égards, Le Grand Saut se distingue dans la filmographie de l’illustre fratrie. Le thème des affres du capitalisme sauvage, rendus encore plus prégnants par le principe classique de la confrontation avec un exact contraire, ici un provincial naïf, bête, maladroit et impressionnable, est pour ainsi dire un cas unique pour les Coen. De même, le cadre très urbain dans lequel se situe l’action du film est assez rare, les cinéastes ayant par la suite souvent privilégié les histoires rurales, où la nature est omniprésente (Fargo, O’Brother, No Country for Old Men, True Grit…). A vrai dire, seul Inside Llewyn Davis (2013) pourrait être comparé – de loin – au Grand Saut, avec son personnage de perdant qui lutte pour trouver sa place dans une métropole qui semble trop grande pour lui. Le décor du film de 1994 mérite également qu’on s’y attarde. Entièrement construit en studio et bénéficiant des effets visuels créés par Michael J. McAlister (Indiana Jones et la Dernière Croisade, Willow), il assume totalement son aspect fantasmatique. Les plans d’ensemble de la ville font ainsi furieusement penser au Metropolis de Fritz Lang (en particulier la gigantesque tour Hudsucker), et la quasi-totalité de l’action se déroule dans les bureaux de l’entreprise – et pour cause, la ville a été créée en miniature en studio (les décors seront par ailleurs réutilisés sur bon nombre d’autres longs-métrages, dont deux volets de la saga Batman et le Godzilla de 1998 !). Par conséquent, le film semble baigner dans une atmosphère à la fois irréelle et théâtrale.

Enfin, Le Grand Saut semble être un hommage au cinéma classique, tant les références qu’on peut y déceler sont nombreuses – et cela même si les cinéastes eux-mêmes ne l’ont jamais admis. Ainsi, nous avons déjà souligné les clins d’œil à Metropolis à travers les décors mêlant gigantisme Bauhaus et éléments mécaniques. La séparation des espaces en fonction du statut social des personnages, le chaos régnant dans la salle du courrier ainsi que le ton volontiers absurde voire loufoque font également furieusement penser au Brazil (1985) de Terry Gilliam. Bien des spécialistes, parmi lesquels Frédéric Mercier dans la remarquable analyse du film proposée en supplément (lire plus bas), ont également relevé de nombreuses références à Preston Sturges (Le Gros Lot, Les Voyages de Sullivan) et Frank Capra (L’Extravagant Mr. Deeds, La vie est belle), en observant en particulier le ton sentimental qui irrigue le film des Coen ainsi que leur personnage principal ordinaire, honnête et candide. Certains dialogues s’inspirent enfin de Howard Hawks, tandis que la performance (remarquable) de Jennifer Jason Leigh en journaliste qui parle très vite est un hommage évident à Rosalind Russell et Katharine Hepburn, dont l’actrice imite les maniérismes notamment dans une succulente scène où le personnage d’Amy Archer accomplit plusieurs tâches simultanément, tout en tapant son article à la machine !

Si le film occupe une place à part dans le parcours des frères Coen, il possède néanmoins un trait commun à bon nombre de leurs œuvres – en particulier celles qui lui succèderont : un aspect ludique et une volonté claire de ne pas se prendre au sérieux. Dans ce grand terrain de jeu référentiel qu’ils ont créé pour eux, les comédiens s’en donnent ainsi à cœur joie pour composer des personnages absurdes débitant des dialogues improbables et remplis d’humour. En outre, Tim Robbins n’hésite pas à y ajouter un humour corporel, en utilisant à merveille sa grande taille (le comédien fait près de deux mètres) pour composer une espèce de pantin désarticulé à l’allure clownesque, dont la candeur lui permettra d’abord de révéler un génie insoupçonné (idée géniale de l’invention du hula hoop), avant d’assurer sa rédemption finale face au capitalisme sournois et calculateur incarné par le personnage de Mussburger.

Si Le Grand Saut fut un grave échec commercial à sa sortie et si, encore aujourd’hui, le film ne remporte pas totalement son pari, en particulier dans sa profondeur narrative, il ravira les admirateurs des frères Coen par son humour décalé, son ironie teintée d’une forte dose d’absurdité, la performance des comédiens et, avant tout, son style et son ton assez uniques. Une œuvre à part, assurément !

Synopsis : Waring Hudsucker est le PDG de Hudsucker Industries, une entreprise florissante. Ce qui ne l’empêche pas de se suicider. Son Conseil d’administration, mené par l’impitoyable Sidney Mussburger, met au point un plan pour récupérer le contrôle et empocher une somme importante : engager un parfait imbécile pour diriger la compagnie et faire chuter le cours de bourse. Mais une journaliste ambitieuse infiltre la société pour mettre à jour le complot…

SUPPLÉMENT

En guise de bonus à cette sortie, l’éditeur Elephant Films propose une analyse du film roborative par Frédéric Mercier, enseignant en cinéma et critique notamment au sein du magazine Positif. Si le spectateur exigeant pourra regretter qu’un seul bonus vidéo accompagne le Blu-ray/DVD, il faut souligner que cet entretien d’une demi-heure est particulièrement intéressant car très étudié et abondamment illustré par des extraits du film. Le spécialiste est particulièrement complet dans l’analyse de l’œuvre et des cinéastes qu’il apprécie visiblement beaucoup. De la genèse du projet (narrée avec force détails) à la scénographie, en passant par les nombreuses références cinématographiques émaillant le film, le jeu des comédiens ou les motifs du scénario, tout y passe et Mercier livre sur chacun de ces aspects une interprétation convaincante. Un régal ! L’édition est également accompagnée d’un livret de 24 pages écrit par David Mikanowski mais, faute d’en avoir reçu une copie, nous ne sommes pas en mesure de le commenter.

Supplément de l’édition Blu-ray/DVD :

  • le film par Frédéric Mercier

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

3.5

L’Éducation d’Ademoka : « Le muscle le plus important dans le corps humain, c’est l’imagination » !

Quatorzième long-métrage d’Adilkhan Yerzhanov, L’Education d’Ademoka continue d’explorer la veine absurde chère au réalisateur kazakh, autour de la question de l’éducation d’une jeune sans-papiers très motivée.

Du prolifique réalisateur kazakh, Adilkhan Yerzhanov (7 août 1982 -), Assaut (2022) et L’Education d’Ademoka (2023) sont sortis le même jour sur les écrans français, le mercredi 12 juillet 2023. Si les deux longs-métrages sont unis par une même prédilection pour l’absurde, un même sens des paysages, dans leur beauté et leur immensité qui achève de rendre dérisoires les petits humains, et le même choix d’un nombre très resserré de protagonistes, le plus récent des deux se démarque par son ton, presque enjoué, souligné par la musique très mélodieuse et aérienne de Sandro di Stefano, qui semble s’être inspiré de certaines grandes pages classiques. En accord avec cet univers auditif et ce climat général – nous ne sommes plus au cœur de l’hiver, comme dans Assaut, mais dans une saison douce et végétale, vraisemblablement l’été -, l’univers visuel créé par Azamat Dulatov est rehaussé de couleurs pimpantes, comme dans un dessin d’enfant. Or cet art hautement interprétatif qu’est le dessin d’enfant, dans les gloses du réel qu’il propose, constituera l’un des éléments centraux et récurrents, puisque la jeune héroïne, l’Ademoka éponyme (Adema Yerzhanova, fille ou parente du réalisateur ?…), pourtant adolescente, ne sera capable de produire que des dessins de style très puéril en guise de trace écrite, même lorsque celle qui lui est demandée est supposée prendre une forme davantage rédactionnelle…

Car la jeune personne, affublée d’une chevelure rouge qui peut évoquer de loin la tignasse flamboyante de l’héroïne dans Un Ange à ma table (1990), de Jane Campion, entend passer des examens et obtenir des diplômes qui lui donneront accès à l’Université… Opération difficile, puisque son appartenance à la grande famille des gitans provoque rejet, ostracisme et privation des papiers nécessaires à toute inscription. Non soutenue par ses parents, mais persévérante, Ademoka finit par obtenir l’appui d’un enseignant original, Akhav (Daniyar Alshinov), lui-même en rupture de ban et rejeté par l’institution en raison de son goût immodéré pour l’alcool. Percevant l’intelligence et la sensibilité de la jeune fille, l’homme la prendra sous son aile, lui promettant une « éducation » qui lui permettra d’atteindre ses rêves. Là encore, l’absurde sera convoqué, l’éducation en question prenant essentiellement la forme d’une conversation enrichie de citations, parfois empruntées à de grands auteurs, tels Tchekhov, Ronsard, Cervantès, parfois loufoques et réjouissantes : « Le muscle le plus important dans le corps humain, c’est l’imagination ! ».

Un précepte que le réalisateur et scénariste semble avoir à cœur de suivre à la lettre, multipliant à l’envi les situations décalées. Exemple, nombre de scènes d’intérieur se déroulent en extérieur : cours, contrôles d’identité, conversations familiales, examens… Simple déplacement, qui a pour effet de rendre insolites des configurations originellement banales. Un intéressant travail sur le son, effectué par Ilya Gariyev, qui fait exister des petits bruits dérisoires, prosaïquement mécaniques, contribue à renforcer ce phénomène de décalage, dans lequel ancrage et, partant, hiérarchie, se trouvent bouleversés.

Effet profondément rafraîchissant, presque rénovateur, de l’absurde. Il n’en demeure pas moins que l’absurde d’Adilkhan Yerzhanov n’est pas celui de Beckett, saturé de signification. Si la dimension de plaidoyer pour un traitement humain des sans-papiers est plus que perceptible, ainsi que pour un aménagement du droit à l’éducation, que penser d’une étudiante qui ne saurait que dessiner, surtout après que l’un des protagonistes a évoqué la mort de sa femme, opérée par un chirurgien incompétent, ayant acheté son diplôme…? De ce frottement et de cette situation, le plaidoyer ressort lesté d’une singulière ambiguïté…

Synopsis du film : La jeune Ademoka souhaite aller à l’école mais son statut de Lyuli – sorte de gitan d’Asie Centrale – la destine à la mendicité. Erkin, autrefois écrivain célèbre, aujourd’hui professeur insolite, vient d’être renvoyé de son école. Il va repérer le talent d’Ademoka et décide de la prendre sous son aile, en lui transmettant une éducation..

Bande-annonce : L’Education d’Ademoka

Fiche Technique : L’Education d’Ademoka

Titre original : Ademoka’s Education
De Adilkhan Yerzhanov
Par Adilkhan Yerzhanov
Avec Adema Yerzhanova, Daniyar Alshinov, Bolat Kalymbetov…
12 juillet 2023 en salle / 1h 29min / Drame, Comédie
Distributeur : Destiny Films

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3.5

Anatomie d’une chute : l’autopsie implacable et vertigineuse d’une lutte pour la vérité

Anatomie d’une chute radiographie par le prisme d’un enfant mal-voyant (excessivement clairvoyant) la chute des valeurs anciennes qui fondent un couple. Puissant film Nietzschéen, Justine Triet ausculte à coups de marteau le grand animal du couple à travers un procès dont elle renouvelle les codes par une acidité et une vitalité exceptionnelles.

Le film de Justine Triet hante tant il est haletant, rigoureux, nu. Décapant et palpitant. Il ne se réduit pas à un film de procès. Tant s’en faut. Il dissèque et analyse avec une rigueur virtuose les mécanismes de la fiction et de la vérité qui peuvent émerger d’une procédure judiciaire tout autant qu’au sein de la vie d’un couple. Il autopsie et cherche à comprendre tous les versants du doute ou du délire qui peuvent venir brouiller les perceptions que l’on peut avoir d’un même fait.

Tragédie humaine autant qu’autopsie de la désagrégation d’un couple, Justine Triet et son co-scénariste Arthur Harari instruisent un désir de justice, organisent un questionnement obsédant sur ce qu’on prend pour la vérité et offrent le portrait ambigüe d’une femme exposée, accusée et sur-influente.

S’il y a un mot qui revient sans cesse pour décrire le choc cinématographique auquel nous avons été témoins c’est : frappant. Tout à la fois, le film saisit nos perceptions, sidère nos imaginaires et s’impose telle une évidence indiscutable.

Une extase de l’exactitude

Anatomie d’une chute a cette agilité de transformer le dispositif de banals films de procès en joute dialectique d’une énergie vorace, volubile, trépidante. Le choix des acteurs coïncide avec cette excellence : tous dans les variations qui sont les leurs sont parfaitement là où ils doivent être (entre autres dans leur affrontements, Swann Arlaud l’avocat, magnifique de subtilité intériorisée et Antoine Reinartz le vindicatif avocat général physiquement métamorphosé). Ce qui caractérise le plus ce nouvel opus de la réalisatrice palmée, au festival de Cannes 2023, c’est la justesse de son écriture et du dispositif portée à son point d’extase. Chaque acteur, jusqu’aux rôles les plus ténus de Sophie Fillière ou Jehnny Beth apportent ce choc des voix, cet impératif de la rectitude. Cette droiture va de pair avec l’énergie armée des dialogues lors des scènes de procès. La tonalité coupante, tranchante, incisive couplée à la trépidation voulue dans le jeu des acteurs et les textures sonores font d’Anatomie d’une chute un film à la stylistique très incarnée. 

La parole, le langage comme endroit de la fiction et de la traque de la vérité

En effet, la position des voix, la circulation entre les langues (allemand, français, anglais), la direction d’acteurs fait montre d’un sens du génie. Il y a sans cesse un cheminement vers la verticalité, l’action se passe dans un chalet en haute montagne et physiquement le spectateur au fur et à mesure du scénario gravit et monte des paliers. Nous sommes plongés à l’intérieur de la tragédie judiciaire avec toutes les sinuosités et complexités que révèle un procès et en même temps nous remontons vers un point extatique, aveugle, le point de manquement sur lequel le film se fonde : son mystère.

C’est un film qui s’écoute autant qu’il se regarde. Dès la scène d’ouverture, où nous ne savons pas bien de quoi il s’agit – une étudiante interviewe Sandra Hüller l’héroïne -, les sons créent une amplitude cinégénique. La scène sidère par la qualité de son climat, la manière qu’ont les deux comédiennes d’être intensément présentes et toujours la texture et véracité de leur voix. Tous nos sens sont accaparés et tendus par cette dissection de la faillite d’un couple. Il est rare au cinéma qu’un film où la parole est au centre de l’enjeu soit prenant tel un thriller. Or nous avons ici des voix, des dialogues qui tentent de comprendre des récits de la vie de ce couple dans le cadre d’un procès et ce sont ces tensions de voix et paroles qui nous captivent tout autant qu‘une fermeté de trait dans la mise en scène. Anatomie d’une chute frappe par le sarcasme des répliques créant une tension narrative et une esthétique indiscutable.

L’ouverture est saisissante et nous place dans un climat Kubrickien. Daniel (Milo Machado Graner, l’enfant malvoyant du couple ressemble au Danny de Shining) l’est, la neige, l’isolement du chalet concourt à cet effet et convoque cette mythologie. On pense à Bergman un peu pour ces Scènes de la vie conjugale mais il est encore trop théâtral, à Thomas Vinterberg pour Festen mais il est trop hystérique. Justine Triet crée un film libre, affranchi, sans vis-à-vis tant il est puissant. Ascétique. Ou peut-être aller chercher des influences pour l’implacabilité chez Haneke mais Triet s’en dégage par la grande santé et l’incarnation mises dans ces scènes.

Par ailleurs et ce n’est pas le moindre, il y a ce qui est dit, la force militante impérieuse de ce qui est dit des rapports dans un couple et la subversion en présence. Nous sentons que Justine Triet aime filmer aussi une femme (Sandra Hüller démente). Son personnage a manifestement pris le pouvoir et renverse les normes de la domination des vieux schémas phallocratiques. Une femme, cette héroïne est jugée également pour ne pas être l’épouse éplorée que l’on pourrait attendre, elle est jugée aussi parce qu’elle n’est pas faible !

Un désir ou un délire de justice

La beauté décisive du film vient de sa construction par strates, son architecture analytique et ascensionnelle effroyablement précise s’ouvre néanmoins sur toute une polyphonie d’interprétations. Un couple avec chien et enfant vient s’installer dans un chalet en haute montagne. Elle est écrivain à succès. Lui y aspire et fait la classe à la maison à leur enfant. Un matin, le corps du mari (Samuel Theis, troublant de présence dans son absence) est retrouvé mort en bas du chalet. S’agit-il d’un suicide ou d’un meurtre ? Une enquête pour mort suspecte est ouverte. La femme est inculpée. Anatomie d’une chute creuse et chemine avec toutes les pistes possibles en dépeçant, psychanalysant et reconstituant tous les faits ou fictions qui ont précédé la chute du mari. Justine Triet pointe à maints endroits combien une salle d’audience peut venir délirer la vérité et perturber la vision de la justice rendant quasiment impossible l’accès à la vérité.

Anatomie d’une chute devient par là-même un grand film habité, incarné et réflexif nous faisant comprendre la nécessité du doute, la nécessité d’une analyse de l’inconscient de nos tribunaux (qu’ils soient intérieurs ou sociétaux) et la fragilité d’une vérité toujours manquante.

Bande-annonce : Anatomie d’une chute

Fiche technique : Anatomie d’une chute

De Justine Triet
Par Justine Triet, Arthur Harari
Avec Sandra Hüller, Swann Arlaud, Milo Machado Graner
23 août 2023 en salle / 2h 30min / Policier, Drame, Thriller, Judiciaire
Distributeur : Le Pacte

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5

Le Conducteur de métro : méticuleux jusqu’à l’obsession

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Ce petit livre (Bibliothèque cosmopolite : 176 pages) présente deux courts récits du Japonais Tomomi Fujiwara, qui jouent autour de l’aliénation de l’homme au travail dans un environnement assez déshumanisé.

Le Conducteur de métro nous intègre dans l’univers mental d’un jeune Japonais très consciencieux. On sent qu’il n’y a pas grand-chose d’autre dans sa vie. Sa principale obsession va vers la ponctualité, mais il fait également très attention au confort de ses voyageurs, en particulier quand il arrive dans une station et qu’il doit freiner. Il utilise un truc personnel pour le faire en douceur tout en respectant les consignes de précision : le train doit s’arrêter à la hauteur d’un repère. Si jamais il s’arrête plus loin, c’est la honte, ce que le conducteur redoute par-dessus tout.

Le conducteur de métro

Le jeune homme a choisi ce métier pour les sensations qu’il éprouve. D’abord la sécurité dans sa cabine qu’il connaît jusqu’à la moindre manette. Il apprécie aussi l’aspect esthétique, avec le jeu sur les lumières dans la cabine mais aussi les sensations qu’il éprouve en surveillant tout ce qui se présente face à lui. L’auteur excelle à retransmettre tout ce que ressent son personnage. Il faut dire aussi que c’est à partir de cet aspect de son métier que le conducteur de métro va tomber dans un délire bien particulier. En effet, à partir du jeu mental qu’il s’est créé pour tout enchainer de façon fluide, il dérive progressivement vers une dangereuse interaction entre ses fantasmes et la réalité. Ce qui avait commencé par une simple énumération des stations de sa ligne va si loin qu’à la lecture, il devient difficile de faire la distinction entre ses fantasmes et la réalité. Bien entendu, on sent rapidement le risque, car la santé mentale du conducteur peut avoir des conséquences pour la sécurité des milliers de voyageurs qu’il véhicule chaque jour…

Échec au roi

Le style précis de Tomomi Fujiwara et sa capacité à imaginer des situations originales se confirme avec Échec au roi, l’autre récit qui montre également un homme relativement jeune dans son activité professionnelle. Il est chargé de la surveillance informatique d’un élevage expérimental de porcs. Lui aussi part dans un délire invraisemblable, puisqu’il organise (dans sa tête) le cheptel sous sa surveillance en deux groupes : les royalistes et les républicains qui se disputent ce qu’il appelle le royaume. Ce petit jeu ayant commencé depuis un certain temps, il observe que deux des individus qu’il surveille se sont battus et que l’un d’eux est mutilé, la queue arrachée. Le surveillant décide de punir le responsable. Pour cela, il décide en quelques clics sur son ordinateur (qu’il appelle Berga du nom du chien qu’il avait dans son enfance) de le mettre à l’isolement et surtout de le placer dans des conditions où il va souffrir physiquement (déshydratation notamment). Évidemment, les porcs ne peuvent pas comprendre son jeu, puisqu’ils ne savent pas à quoi leur maître qu’ils ne voient même pas fait référence quand il les divise en républicains et royalistes. Quant à comprendre le pourquoi du châtiment infligé au responsable de la queue arrachée, je n’en parle même pas. Tomomi Fujiwara ne se contente pas de cela, car il fait sentir la position de son personnage parmi ses collègues. Ceux-ci comprennent que quelque chose ne tourne pas rond, mais ils ont du mal à évaluer jusqu’à quel point. Il faudra l’abandon du projet par la direction pour que le protagoniste principal dévoile davantage son jeu en imaginant une riposte, car il n’a aucune envie de laisser tomber un jeu si passionnant…

Tomomi Fujiwara

Dans un style élégant et une prose qui réserve bien des surprises, l’auteur décrit l’aliénation par le travail de façon très personnelle, intégrant les particularités de la mentalité japonaise. Derrière deux activités représentatives de l’époque, il met en évidence les conséquences possibles sur le mental d’individus désireux de bien faire, mais confrontés à l’aspect inhumain de leur tâche (l’isolement recherché ou subi), malgré des satisfactions d’ordre esthétique pour le premier et organisationnelle (voire ludique) pour le second. Les deux récits séduisent aussi bien par leur originalité que par leur forme.

Le Conducteur de métro, Tomomi Fujiwara
© 1992, Tomomi Fujiwara et © 1995, 1998 Éditions Stock pour la traduction française : sorti le 01/01/1995

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« La Nuit de la goule » : la mère de toutes les peurs

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La Nuit de la goule se caractérise par une construction narrative à deux corps et une esthétique graphique saisissante. Cette nouvelle collaboration entre le scénariste Scott Snyder et le dessinateur Francesco Francavilla donne naissance à un récit entremêlant habilement deux histoires aux temporalités différentes, tandis que le suspense y est charpenté avec grand soin. L’œuvre, initialement publiée sous forme de série numérique sur Comixology, a finalement atterri chez Dark Horse Comics.

La Nuit de la goule (Night of the Ghoul en version originale) aurait difficilement pu passer inaperçu, puisqu’il réunit rien de moins que le scénariste renommé Scott Snyder et le talentueux dessinateur Francesco Francavilla. Tous deux maîtres de l’horreur, ils parviennent à créer une expérience visuelle et narrative aussi complexe qu’immersive. Sur le plan du récit, l’un des aspects les plus saillants réside dans une structure narrative faisant coexister, de manière alternée, deux histoires indépendantes l’une de l’autre, mais liées par la goule et les éclairages qu’elles s’apportent mutuellement. D’une part, nous suivons l’histoire contemporaine de Forest Inman, un restaurateur de films d’horreur obsédé par la découverte d’une œuvre qu’il tient en très haute estime. Pour obtenir des informations sur cette dernière, il décide de rendre visite au réalisateur T.F. Merritt, qui végète, défiguré, dans une institution de soins isolée et inquiétante. D’autre part, nous plongeons dans le film lui-même, avec des extraits présentés en monochrome gris, aux bords brûlés et effilochés, comme peuvent l’être les pellicules endommagées. Car Night of the Ghoul a été la victime d’un incendie qui l’a condamné à ne jamais voir le jour. Cette juxtaposition des deux arcs crée une tension palpable et une immersion totale dans l’horreur.

Francesco Francavilla excelle dans la réalisation graphique de La Nuit de la goule. Il tapisse le récit d’une ambiance sombre et sinistre, jonglant volontiers avec les références – celles des thrillers d’Hitchcock, des films de monstres universels ou de l’expressionnisme allemand. Aux vignettes spectaculaires rendues au dernier degré de l’horreur se mêlent des teintes rougeâtres ou jaunâtres faisant parfaitement sens. En parallèle, Scott Snyder construit méthodiquement son récit, alternant entre les moments de tension et les révélations. Le scénariste de Detective Comics exploite en clerc l’aura de mystère dont se nappent certaines vieilles bobines perdues. Il caractérise en sus des personnages abîmés, peinant à distinguer le vrai du faux. Ainsi, Forest Inman n’est pas qu’un réalisateur raté se passionnant pour les vieux films qu’il numérise. Il est aussi un père de famille maladroit, soucieux de plaire à son fils, pétri de vulnérabilités. Son escapade nocturne dans le centre de soins de T.F. Merritt en compagnie de son fils rend l’horreur encore plus tangible et perturbante.

La goule est l’élément horrifique central dans l’album de Scott Snyder et Francesco Francavilla. Présentée comme la mère de tous les autres monstres, elle incarne la terreur et la fascination, par exemple à travers sa consommation de chair morte ou sa menace diffuse, diluée à travers ses soutiens ou une présence conçue en pointillés. La mise en scène de la goule est particulièrement réussie, avec des scènes d’horreur viscérale et des moments de tension allant crescendo. Francesco Francavilla parvient très bien à façonner l’essence effrayante de ce monstre, en instillant notamment des jeux de lumière et d’ombre habilement placés. De son côté, le film agissant comme un élément déclencheur, manifestement semi-autobiographique, offre une perspective narrative vertigineuse. En révélant progressivement, par ce biais, des informations sur la goule et le cinéaste lui-même, Scott Snyder crée un enchevêtrement remarquable entre fiction et réalité. Cette approche astucieuse permet aux lecteurs de s’immerger davantage dans l’histoire et de développer une compréhension plus profonde des personnages et de leurs motivations, ajoutant ainsi une certaine densité à l’ensemble.

Enfin, il est intéressant de noter que le film Night of the Ghoul au cœur de cet album raconte l’histoire d’une unité militaire envoyée en Italie pour libérer un village pendant la Première Guerre mondiale. Cependant, une fois arrivés sur place, les soldats sont traqués et tués par une entité monstrueuse ineffable. Le film de T.F. Merritt se concentre sur les horreurs auxquelles les soldats sont confrontés et explore, en filigrane, les conséquences dévastatrices de la guerre sur leur psyché. En un certain sens, La Nuit de la goule questionne les traumatismes de la guerre et la façon dont ils peuvent engendrer des monstres, à la fois sur le champ de bataille et dans l’esprit des soldats. Les cicatrices indélébiles laissées par la violence belliqueuse trouvent un écho amplifié, déformé, porté à incandescence à travers une goule érigée en mère de toutes les peurs.

La Nuit de la goule, Scott Snyder et Francesco Francavilla
Delcourt, juillet 2023, 168 pages

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« Critique de la raison précaire » : un défi pour la pensée et les libertés

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Dans un essai intitulé Critica de la razón precaria (Critique de la raison précaire), le philosophe espagnol Javier López Alós explore les conséquences, profondes et plurielles, de la précarité intellectuelle sur la construction de la pensée et les libertés individuelles. Il met en évidence la précarité en tant que phénomène social, qui affecte plusieurs aspects de la société contemporaine, s’inscrivant dans des logiques productivistes et financières souvent inconciliables avec la recherche académique.

Selon Javier López Alós, il tient de l’évidence que la précarité, plus qu’une simple affaire individuelle, doit s’appréhender comme un fait social qui touche tous les domaines de la vie. C’est sous la triple casquette d’intellectuel, d’insider et de chômeur qu’il a pris le parti de questionner les fondements d’une raison devenue précaire : les affects générés, les réactions individuelles et collectives face à la précarité, ses conséquences sur la vie intellectuelle et la production de pensées et les logiques productivistes en œuvre dans le monde universitaire et culturel.

Javier López Alós souligne que la précarité n’est pas seulement une question individuelle, mais une condition existentielle qui engendre des émotions tenaces telles que le ressentiment et le désir de reconnaissance. Placés dans une situation de vulnérabilité, sans perspective à long terme et dans un état de stress permanent, les travailleurs du savoir et de la raison se voient peu à peu broyés par les mêmes rouages que ceux que l’on observe dans le monde médiatique : instantanéité, soumission relative à des tiers (là les annonceurs, ici les mécènes), logique économique prenant le pas sur la construction de la pensée…

L’auteur aborde les défis auxquels sont confrontés les individus en situation de précarité intellectuelle. Il questionne l’équivalence souvent établie entre jeunesse et instabilité, soulignant les promesses non tenues de protection de la jeunesse par les générations précédentes. Il met également en lumière l’auto-exploitation des précaires intellectuels, qui acceptent des conditions insatisfaisantes au nom d’un soi-disant enthousiasme, contribuant ainsi à la reproduction des logiques qui créent la précarité. Javier López Alós va plus loin en notant l’importance de la disponibilité mentale pour la liberté intellectuelle, souvent entravée par l’instabilité. Il examine, parfois un peu rapidement, les logiques productivistes dans le monde universitaire et culturel, qui imposent des mécanismes de compétition et de survie plutôt que de collaboration et de vision à long terme.

De là découle un enseignement fondamental : les conditions précaires dans lesquelles évoluent les intellectuels limitent leur capacité à produire une pensée critique et novatrice. Pis, les menaces que cette précarisation fait peser sur le droit à l’information, les savoirs et la pensée critique paraissent bien réels, presque tangibles. Dans un contexte où la rentabilité économique est le critère dominant, il devient difficile, selon l’auteur, de dénoncer et de corriger les situations d’injustice. La pression pour attirer l’attention sur les réseaux sociaux et l’obsession de la visibilité conduisent à une superficialité de la pensée et à un renoncement à la pertinence. Les exigences de l’immédiateté et de la consommation rapide, déjà énoncées, entraînent une dégradation de la qualité de la pensée et de la culture.

En dépit de quelques généralités, Critique de la raison précaire résonne comme un appel utile à une résistance collective face aux conditions précaires dans lesquelles évoluent les intellectuels d’aujourd’hui. Javier López Alós évoque la formation des habitudes et encourage la création d’espaces propices à la coopération et au savoir. Il met en avant l’importance de repenser notre rapport à la précarité intellectuelle et de promouvoir des conditions de vie dignes pour tous. Une réflexion nécessaire pour préserver les libertés individuelles et pérenniser la construction des idées.

Critique de la raison précaire, Javier López Alós
MkF éditions, mai 2023, 207 pages

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Les Herbes sèches, de Nuri Bilge Ceylan : Beau et aride à la fois

Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan réunit les marqueurs de ses derniers films : une beauté spectaculaire, une durée sans concession, des dialogues très étirés, mais un propos intelligent. Un ADN assez austère qui plaît autant qu’il peut rebuter…

Synopsis de Les Herbes sèches:  Samet est un jeune enseignant dans un village reculé d’Anatolie. Alors qu’il attend depuis plusieurs années sa mutation à Istanbul, une série d’événements lui fait perdre tout espoir. Jusqu’au jour où il rencontre Nuray, jeune professeure comme lui…

 Jour de Colère

Le dernier film du turc Nuri Bilge Ceylan, les Herbes sèches, est revenu quasi-bredouille de Cannes, sans faire injure à l’excellente actrice Merve Dizdar, qui a remporté le prix de l’interprétation féminine. Elle était d’ailleurs réellement la vraie lumière de ce film, avec son interprétation énergique et sensible à la fois, à l’image même de Nuray, son personnage. C’est bien la première fois qu’à titre personnel, le cinéaste n’a pas été récompensé de l’un ou l’autre des prix les plus prestigieux de la compétition. Sa virtuosité n’est plus à démontrer, mais il est peut-être victime d’une certaine redondance dans ses derniers films, même si on hésite à écrire ces mots pour qualifier son œuvre.

Cette fois encore, le récit tient place dans l’immensité neigeuse de l’Anatolie, tout comme dans le primé Winter Sleep. Un homme marche seul dans la nuit, pour paraphraser Lily Ana Armpour. C’est Samet (Deniz Celiloglu) qui rentre chez lui, plus exactement à son lieu d’affectation dans l’Est de l’Anatolie, à 15h de voiture d’Istanbul, autant dire le bout du monde. Il habite une modeste maison colouée avec un collègue professeur, Kenan (Musab Ekici). C’est sa quatrième année dans ce bled paumé, lui qui ne rêve que d’une mutation à Istanbul. Mais il est passablement enjoué, car il revient de vacances, et l’isolement et l’ennui qu’il ressent régulièrement ici ne sont pas encore revenus. Samet est un professeur d’Arts Plastiques ; un peu désabusé, il est persuadé au fond que c’est une mission vaine de vouloir inculquer quelque notion d’art que ce soit à ces futurs « cultivateurs de pommes de terre ».

Comme à son habitude, Nuri Bilge Ceylan produit un film avant tout caractérisé par une beauté formelle à couper le souffle. Il sait tirer parti de son Anatolie, et ses plans en extérieurs sont toujours remarquables. Les scènes en intérieur ne sont pas en reste : le cinéaste compense le manque d’espace par une modulation intelligente de la lumière. De plus, sous les clics de son protagoniste, photographe à ses heures, il agrémente  son film de magnifiques portraits des personnages et d’autres qui ne figurent pas dans le film, différents sujets photographiques qui semblent représenter différentes couches sociologiques de la Turquie. De même, un spectaculaire enfoncement du quatrième mur apporte une dimension méta au film et un axe de lecture supplémentaire qui prend le spectateur au dépourvu.

Mais cela ne suffit pas à contrebalancer le malaise que son protagoniste infuse. S’entichant ouvertement de Sevim, une (très jeune) élève plus brillante que les autres, semblant à ses yeux justifier à elle seule l’utilité de son travail dans ce milieu rural qu’il regarde sinon avec condescendance, Samet va au-devant des ennuis puisque le voilà convoqué par le recteur pour conduite inappropriée. Des élèves l’ont dénoncé lui dit-on, on devine lesquels. Son ressentiment s’en trouve décuplé, son comportement avec les élèves prend un autre tour (exclusion injustifiée, jet de projectile en pleine classe, etc.). Il n’est pas rare d’aimer un personnage un peu antipathique dans un film, mais ici, Samet cumule les mauvais points : accès de colère divers et variés, entourloupes envers son ami Kenan dont il devient jaloux lorsque leur nouvelle amie Nuray semble s’intéresser davantage à ce dernier, manipulation de la jeune Sevim, et on en passe.

Une telle vision plutôt négative véhiculée par le protagoniste, couplée au dispositif habituel d’un long film de près de 200 minutes exclusivement composé de très très longs dialogues, notamment entre Samet et Nuray, lors d’une soirée en tête-à-tête qu’il a extorquée à la barbe de Kenan, sont des ingrédients qui finissent par donner un côté aride à son métrage. Ce dialogue en particulier confronte une Nuray éprise d’une humanité sociale, empathique et responsable, et un Samet de plus en plus aigri, qui se renferme dans une posture très individualiste. La joute verbale est interminable, diluant le propos plutôt que le renforçant.

Les Herbes sèches reste malgré tout un film important d’un cinéaste majeur. Nuri Bilge Ceylan aime viscéralement son pays, et nous donne la chance de le découvrir avec ses yeux critiques et esthètes, austères aussi, il faut bien le dire.

Les Herbes sèches– Bande annonce  

Les Herbes sèches – Fiche technique

Titre original : Kuru Otlar Üstüne
Réalisateur : Nuri Bilge Ceylan
Scenario : Akin Aksu, Ebru Ceylan, Nuri Bilge Ceylan
Interprétation : Deniz Celiloglu (Samet), Merve Dizdar (Nuray), Musab Ekici (Kenan), Ece Bagci (Sevim), Erdem Senocak (Tolga)
Photographie : Cevahir Sahin, Kürsat Üresin
Montage : Oguz Atabas, Nuri Bilge Ceylan
Musique : Philip Timofeyev
Producteurs : Nuri Bilge Ceylan, Coproducteurs : Maren Ade, Sébastien Beffa, Rémi Burah, Kristina Börjeson, Jonas Dornbach, Janine Jackowski, Alexandre Mallet-Guy, Anthony Muir, Olivier Père, Bettina Ricklefs, Mehmet Zahid Sobaci, Nadir Öperli
Maisons de Production : NBC Film, Memento Films Production, Komplizen Film, Coproduction : Second Land Film i Väst, Arte France Cinéma, Bayerischer Rundfunk (BR), Turkish Radio & Television (TRT), Playtime
Distribution (France) : Memento Distribution
Durée : 197 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 12 Juillet 2023 – 2023
Turquie-France-Allemagne-Suède

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3.5

Coups de feu dans la Sierra : suivre le chemin doré

Parler de la mort du western est devenu un cliché, si bien que la démystification qui l’accompagne perd dès lors toute sa saveur. Mais dans l’hypothèse que l’on puisse mourir un nombre incalculable de fois, la première ne laisserait-elle pas une trace indélébile, comme une réminiscence de ce qui est justement mort ?

Synopsis : Un ancien shérif, Steve Judd, désormais convoyeur d’or pour une banque locale, retrouve son ancien adjoint devenu forain, Gil Westrum. Il lui propose de l’accompagner afin qu’il gagne sa vie honnêtement, en même temps que de renouer avec le bon vieux temps. Les deux hommes partent donc en direction des mines de la Sierra, accompagnés de Heck, le jeune associé de Westrum.

La fin d’une époque…

Avec Coups de feu dans la Sierra, nous assistons au chant du cygne d’acteurs de légende du western qui ont fait ses beaux jours mais qui, comme leurs personnages, vieillissent et ne sont plus en adéquation avec un monde nouveau : Joel McCrea et Randolph Scott, à l’image de Gary Copper dans Le train sifflera trois fois ou plus tard  Clint Eastwood dans Impitoyable.

Mais le contexte de Coups de feu dans la Sierra est particulier. Tout d’abord, là où Fred  Zinnemann et Eastwood ont déjà roulé leur bosse au moment de réaliser leur film, Peckinpah n’en est qu’à son second long-métrage. Ce qui est un hommage et un adieu trouve chez Peckinpah une autre résonance : celle d’un avant-goût. Peckinpah sera en effet un réalisateur à l’approche très crue et aux personnages sombres mais pourtant cruellement humains. Trop peut-être. Car que ce soit dans ses westerns ou plus largement dans son cinéma tout entier, les figures sinistres s’enchaînent et exposent la rudesse de la nature humaine.

Nous trouvons l’un des exemples les plus frappants dans Coups de feu dans la Sierra : les convoyeurs croisent sur leur chemin une grange tenue par un fermier très porté sur la religion et vivant avec sa fille Elsa. Ils finissent par repartir avec elle lorsqu’elle leur annonce projeter de se marier avec l’un des mineurs de la Sierra. Le drame ne se fait pas attendre lors du mariage, se tenant dans une maison-close et présidé par un juge ivre-mort. Une fois l’union scellée, qu’elle n’est pas la surprise d’Elsa lorsqu’elle découvre les intentions de son nouveau mari, bien décidé à la « partager » avec ses frères.

Si nos preux chevaliers interviennent pour la sauver, ils n’empêchent que Peckinpah amorce cette idée (sans pour autant être le premier) que l’Ouest n’est pas le paradis dessiné depuis les années 1910. Un préambule au constat de No Country for Old Men où la violence se voit banalisée par la nouvelle génération. Le personnage de Heck est en cela très intéressant, puisqu’il incite Westrum à trahir son ancien patron pour qu’ils puissent garder l’or pour eux. Si n’en est finalement rien, cet élément permet de présenter une nouvelle génération qui banalise la violence et privilégie l’action à la réflexion. Preuve en est une tentative de viol sur Elsa. Une nouvelle génération dont fait parallèlement partie Peckinpah, qui deviendra l’une des figures emblématiques du Nouvel Hollywood, bien décidé à lever le voile sur les horreurs du Far-West.

… et le début d’une nouvelle

Si les Italiens viendront s’en mêler par la suite, il ne s’agira que de l’affaire de quelques années avant de laisser le western mourir en paix. Peckinpah, ami de Leone, aurait d’ailleurs envisagé un projet commun après que ce dernier ne soit revenu au western presque malgré lui pour son Il était une fois dans l’Ouest. Si le western spaghetti ressemble à une renaissance temporaire, il ne faut cependant pas omettre son influence sur le plus long terme. Le genre survivra ainsi le temps de quelques fulgurances depuis, au travers du prisme héroïque des Italiens et de celui plus naturaliste des Américains.

Coups de feu dans la Sierra est aujourd’hui considéré comme un Peckinpah mineur, alors qu’il reflète pourtant déjà toutes les thématiques de son auteur (le rapport à l’âge, la gratuité de la violence, la trahison), le tout porté par une histoire simple mais pertinente et encadré par des décors sublimes. Sans prétention, l’œuvre arbore un caractère introductif très intéressant au cinéma de son auteur, voire plus largement à cette nouvelle génération américaine qui veut dire ce qui était alors tu : les tensions homosexuelles pour Hill avec Butch Cassidy et le Kid, le traitement des Indiens d’Amérique pour Penn avec Little Big Man, le refus d’iconographie pour Altman avec John McCabe

Avec Coups de feu dans la Sierra, Peckinpah annonce la mort de l’idéalisme au profit de la dure réalité. Et cela passe toujours par la violence. Nietzsche avait raison, il faut d’abord détruire pour pouvoir ensuite créer.

Bande-annonce : Coups de feu dans la Sierra

Fiche Technique : Coups de feu dans la Sierra

Titre original : Ride the High Country
Réalisation : Sam Peckinpah
Avec Randolph Scott, Joel McCrea, Mariette Hartley …
Scénario : N.B. Stone Jr.
Production : Richard E. Lyons
Société de production : Metro-Goldwyn-Mayer
Musique : George Bassman
Photographie : Lucien Ballard
Montage : Frank Santillo
Décors : Henry Grace et Otto Siegel
Genre : Western
Durée : 94 minutes
Date de sortie : 20 juin 1962 (New York)
10 octobre 1962 en salle / 1h 34min / Western, Action, Drame

Mon nom est personne, les trois âges du western

Mon nom est Personne, où quand les grandes figures du western rendent hommage au genre avec humour et sincérité.

Quand le western spaghetti veut tirer sa révérence, il le fait avec classe et nostalgie, en réunissant deux stars du genre sous l’égide de l’un de ses plus grands réalisateurs. Il en résulte un film étrange, partagé entre dérision, hommage sincère et émotion.

Le chant du signe d’un genre de cinéma ?

Il est certains films qui, s’ils se rattachent bien à un genre précis, sont plus difficiles à définir dans leur caractérisation du dit genre. Mon nom est Personne, ce western spaghetti sorti au moment où s’amorçait le déclin des productions italiennes, est bien de cela. Est-il une parodie comme l’indique les scènes comiques ? Un western sérieux comme l’illustrent les scènes d’action saisissantes ? Ou un hommage sincère comme voudraient le signifier le ton nettement nostalgique et le final ?

La genèse du film elle-même demeure passablement obscure. Il semble bien que ce soit Sergio Leone qui en ait eu l’idée originale. L’empereur du western spaghetti, qui a su par son sens caractéristique de la réalisation et son traitement des personnages révolutionner le genre, a l’essentiel de sa filmographie derrière lui lorsqu’il initie le projet (Il était une fois en Amérique se fera dix ans plus tard et le cinéaste ne pourra pas mener à bien son projet sur la bataille de Léningrad). Par ailleurs, c’est son premier film  majoritairement tourné aux États-Unis, bien qu’il n’en soit pas le réalisateur officiel. La motivation essentielle du cinéaste était d’en finir avec la tendance du western comique alors très en vogue et qu’il considérait comme une grotesque pantalonnade. Le film fut tourné en neuf semaines en mai et juin 1973, au Nouveau-Mexique (Mogollon et mission de San Esteban Del Rey) et en Espagne (Alméria et Cadix).

Le réalisateur Tonino Valerii, autre habitué du genre moins renommé, assura l’essentiel du tournage sauf une journée où, victime d’une infection d’oreille, il dut être remplacé par Leone. La production fut compliquée et vit les deux cinéastes s’opposer et se brouiller durablement. La participation de Leone comme réalisateur est encore sujette à discussion. Il est certain qu’il a réalisé les scènes du saloon (notamment celle des gifles très cartoonesque) et de la pissotière (scène que Valerii détesta, la trouvant vulgaire, et attribua aux problèmes de prostate de Leone). John Landis (qui déclara avoir été figurant sur le film) lui attribue également la scène finale de la fusillade avec la « horde sauvage » (hommage évident au film homonyme de Peckinpah). L’acteur Neil Summers, interprète de Squirrel, déclara que Leone avait filmé toutes les scènes où il était. Enfin, le scénariste Ernesto Gastaldi attribue l’intégralité du film à Valerii à l’exception de deux scènes, le duel du saloon et la pissotière, tournées par Leone avec une deuxième équipe. Une genèse plutôt compliquée donc qui pourrait expliquer la nature ambivalente du film. Sorti les 13, 14 et 21 décembre 1973 en France, Allemagne de l’Ouest et Italie, le film fut un succès commercial en Europe (devenant le troisième plus gros en Italie de l’année) mais un échec relatif aux États-Unis où il sorti dans une version raccourcie de 111 minutes (au lieu de 116).

À l’époque, le genre du western semble vivre ses dernières heures. La version classique du genre, incarnée par John Ford et John Wayne, est un lointain souvenir. La version italienne, violente et cynique, agonise, dépassée par la multiplication des sous-produits de plus en plus pauvres et conformistes. De plus, cette dernière est largement ridiculisée par sa tendance comique, le plus souvent navrante, dans la veine des Trinita.

Un film tricéphale

La comparaison de Personne avec Trinita fait d’ailleurs sens. Non seulement l’un des deux héros est interprété par le même acteur, l’Italien Terence Hill (Mario Girotti), mais en plus il a le même accoutrement et une personnalité très semblable dans les deux films. La présence de l’acteur est intéressante car il représente deux versants du western spaghetti, la sérieuse à ses débuts et la comique, seul ou avec son complice Bud Spencer.

Ici, il incarne un personnage qu’il connaît, l’aventurier casse-cou et espiègle, triomphant de ses ennemis plus par sa ruse et son humour que par la violence, même s’il fait également preuve d’une grande habileté au revolver. Son surnom de « Personne » est une référence directe à l’épisode du cyclope de L’Odyssée d’Homère. De son côté, Henry Fonda, déjà un vétéran d’Hollywood, a incarné à la fois la figure du brave homme épris de justice et d’éthique dans le western classique, ainsi que la figure du salopard ultime dans le monument du western spaghetti Il était une fois dans l’Ouest, de Sergio Leone justement. Dans Mon nom est Personne, il incarne Jack Beauregard, ancienne légende du Far West désirant se retirer mais pressé par Personne d’accomplir un ultime exploit. Les deux acteurs sont donc des synthèses et leur présence conjointe est des plus logiques.

Ce ne sont pas les seules références que l’on trouve dans le film. Dans la scène du cimetière, on peut apercevoir, sur l’une des tombes, inscrit le nom de Sam Peckinpah, autre hommage à ce grand contributeur du western, en plus de celui relatif au nom de la horde de cavaliers tueurs. Le duel au chapeau dans la scène du cimetière renvoie directement à Et pour quelques dollars de plus. Au casting, on retrouve également Mario Brega, déjà interprète d’un second rôle violent dans Le Bon, la Brute et le Truand. À la musique, le monstre sacré, Ennio Morricone, s’amuse également à parodier ses précédents travaux, notamment avec une Charge des Walkyrie, de Richard Wagner, jouée au klaxon. Ironiquement, cette BO, censément parodique, deviendra vite culte et figurera au panthéon des productions du maestro. Autant de références qui parsèment le film et sèment le trouble quant à son ton. Mais elles sont loin d’être gratuites. En effet, les personnalités mentionnées (Leone, Peckinpah, Morricone) ont toutes contribué au renouvellement du genre et à son évolution. Il est donc cohérent de les voir participer ou être mentionnées dans un film qui fait la synthèse du genre.

Dés le début, le métrage montre sa complexité. Il s’ouvre avec une scène très sérieuse de règlement de comptes mettant en vedette Henry Fonda, pour être suivie juste après par une autre beaucoup plus légère avec Terence Hill. Cette ambivalence se poursuivra au long du film, alternant scènes comiques et sérieuses ainsi que quelques-unes plus émotives, empreintes de nostalgie et témoignant d’un amour sincère pour le genre, en particulier à la fin lors de l’affrontement de Beauregard avec la horde sauvage et de son duel truqué avec Personne. L’aspect profondément ambigu du film est qu’il joue sur différents registres sans se rattacher complètement à l’un ou l’autre : western sérieux, comédie parodique, hommage nostalgique. Une nature tripartite qui se retrouve dans l’ambiance du film, qui s’adapte aux différents tons employés et aussi dans les personnages. Personne n’est pas seulement un comique espiègle, il peut avoir une certaine gravité. Beauregard n’est pas seulement un as de la gâchette redoutable, mais aussi un vieil homme fatigué, un brin passéiste, désirant terminer sa vie en paix. Au passage, il s’agit d’une belle manière de faire évoluer la perception du personnage type interprété par l’acteur dans le genre, passé du statut de héro vertueux à celui de criminel sans scrupule, puis, finalement, devenu un personnage plus nuancé, entre les deux extrêmes.

Bien sûr, la relation entre Personne et Beauregard, ainsi que la retraite du second sous l’égide du premier, symbolise le passage de relais entre le vieux western classique américain et le western italien plus récent. Jeune élève doué, Personne est un admirateur de Beauregard, lui souhaitant un départ grandiose au point de lui forcer la main pour un ultime affrontement. Une belle illustration du respect à un genre ancien qui doit néanmoins tirer sa révérence et admettre la fin de son âge d’or. Sans réel regret.
Le film est ainsi un peu unique en abordant trois tons très différents et en les conjuguant dans un même univers de manière cohérente. Dernier grand succès du genre en Italie, il peut ainsi être vu comme un chant du cygne pour ce pays qui ne verra plus de vague western déferler sur ses écrans. Il est à noter qu’une pseudo suite sortira deux ans plus tard : Un génie, deux associés, une cloche. Réalisée par Damiano Damiani, toujours avec Terence Hill, Leone écrira le scénario mais voudra par la suite effacer son nom du générique. Le film connut en effet un traitement modifié en cours de tournage suite à un vol de négatif, et son histoire n’aura plus rien à voir avec le film de 1973.
Mon nom est Personne est donc bien une synthèse de différentes périodes du western, en y ajoutant cet hommage sincère et parfois émouvant. Le fait qu’il ait été conçu par un maître du genre rajoute un certain poids à son propos et rend le film d’autant plus appréciable.

Bande-annonce : Mon nom est Personne

Fiche Technique : Mon nom est Personne

Titre original : Il mio nome è Nessuno
Réalisation : Tonino Valerii
Scénario : Sergio Leone, Fulvio Morsella et Ernesto Gastaldi
Avec Terence Hill (Nobody), Henry Fonda (Jack Beauregard), Jean Martin (Sullivan), Piero Lulli (Sheriff), Mario Brega (Pedro), Mark Mazza (Don John), Benito Stefanelli (Porteley), Alexander Allerson (Rex), Remus Peets (Big Gun), Antoine Saint John (Scape), Franco Angrisano (Ferroviere), Tommy Polgar (Juan), Antonio Palombi, Hubert Mittendorf (Carnival Barker), Emil Feist (Dwarf)…
Musique : Ennio Morricone (direction d’orchestre : Bruno Nicolai)
Décors : Gianni Polidori
Costumes : Vera Marzot
Photographie : Giuseppe Ruzzolini, Armando Nannuzzi
Montage : Nino Baragli
Producteurs : Sergio Leone, Claudio Mancini, Fulvio Morsella
Genre : western spaghetti, comédie
Durée : 117 minutes
Dates de sortie :
Allemagne de l’Ouest : 13 décembre 1973 (première)
France : 14 décembre 1973
Italie : 21 décembre 1973

Assaut : une prise d’otage traitée sur le mode absurde

Douzième long-métrage du réalisateur kazakh Adilkhan Yerzhanov, Assaut aborde à rebours une thématique classique du cinéma d’action…

Adilkhan Yerzhanov (7 août 1982, Kazakhstan – ) et les États-Unis se situent aux antipodes, à la fois géographiquement et artistiquement, en tout cas pour ce qui est du cinéma le plus commercial et le plus diffusé en provenance du pays de l’Oncle Sam. Le choix et le traitement du sujet proposé par Assaut est en ceci exemplaire : une prise d’otages dans un établissement scolaire.

Le cinéma américain commercial se ruerait sur le sensationnel, la testostérone exhibée par les assaillants comme par leurs opposants, l’héroïsme, le sang, la mort… Tous composants qui sont radicalement absents de ce nouveau long-métrage du prolifique réalisateur kazakh. Les « méchants » sont sans origine ni revendications, mais bien armés et avec le visage couvert par de grands masques blancs, comme taillés, et semblant tout droits venus d’une tragédie grecque antique. Les sept « gentils » qui vont se liguer pour tenter d’arracher les enfants aux griffes des prédateurs ont aussi peu le profil de combattants les uns que les autres. Parmi eux, les deux parents, séparés, de l’un des enfants retenus : Lena (Aleksandra Revenko) et Tazshi (Azamat Nigmanov), professeur de mathématiques à l’origine de l’« oubli » d’une classe dans le collège, alors que toutes les autres ont pu être évacuées…

Une fois la situation mise en place par le réalisateur et scénariste, ainsi que la tension au sein de l’ancien couple parental, l’essentiel du long-métrage se concentre sur les débats invraisemblables animant la petite troupe héroïque et les divers entraînements auxquels ils se prêtent, tous plus déroutants les uns que les autres, à l’image des différentes stratégies d’attaque qu’ils élaborent.

L’image d’Aidar Sharipov, dans des paysages d’une blancheur absolue qui semblent annoncer ceux qui serviront d’écrin au dernier Nuri Bilge Ceylan, Les Herbes sèches (2023), participe à cet effet de rupture totale avec le monde prétendument logique et rationnel – encore que de moins en moins… – dans lequel nous vivons. L’histoire semble s’inscrire dans un pays lunaire, invraisemblable, non terrien. La suite des événements, l’« assaut » lui-même, éponyme, son résultat, puis, par ricochet, ses conséquences, sont régis par ce même règne de l’inconcevable.

Adilkhan Yerzhanov propose un cinéma radicalement singulier, potentiellement déroutant, mais qui a l’immense mérite de rompre de façon absolument impériale avec le cinéma des attendus et de la prévisibilité.

Bande-annonce : Assaut

Synopsis du film : Les élèves d’un établissement scolaire sont pris en otage par des inconnus armés et masqués. Apprenant que l’armée n’arrivera que dans deux jours car une tempête de neige fait rage, Tazshi, le professeur de mathématiques, prend la décision de partir à l’assaut avec son ex-femme, un policier du village, un vétéran d’Afghanistan, un alcoolique, un professeur d’EPS et le directeur de l’école…

Fiche Technique : Assaut

De Adilkhan Yerzhanov
Par Adilkhan Yerzhanov
Avec Nurbek Mukushev, Azamat Nigmanov, Aleksandra Revenko
12 juillet 2023 en salle / 1h 30min / Drame, Thriller
Distributeur : Destiny Films

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3.5