Le Grand Saut (1994) : le saut dans l’inconnu des frères Coen

Première tentative des Coen de réaliser un film mainstream, Le Grand Saut occupe une place à part dans la filmographie des deux frères. Coécrit par Sam Raimi, le film tourne en dérision le milieu du « big business » américain dans un décor rétro, abstrait et irréaliste à la Metropolis de Fritz Lang. Si elle ne vaut pas de figurer au panthéon des cinéastes (à l’instar de leur réalisation suivante, Fargo), cette comédie qui multiplie les références cinéphiles méritait bien d’être honorée par une nouvelle édition, agrémentée d’une analyse aussi complète que passionnante. 

Il fallut treize ans pour que Le Grand Saut (The Hudsucker Proxy) vît le jour. Les frères Coen firent la connaissance de Sam Raimi en 1981, lorsque Joel officiait en tant qu’assistant-monteur sur le cultissime Evil Dead réalisé par ce dernier. Les trois hommes commencèrent à travailler sur le script à ce moment-là. Le projet mûrit encore lorsque les Coen partagèrent une maison avec Raimi en 1985, alors qu’ils achevaient la postproduction de leur premier long-métrage, Blood Simple. Néanmoins, la concrétisation du scénario impliquait un budget important, or les cinéastes n’étaient qu’à l’aube de leur carrière et se faisaient jusqu’alors connaître dans le cinéma indépendant. Le script ne fut sorti des cartons (et peaufiné, toujours en compagnie de Raimi) qu’après la sortie de Barton Fink, en 1991. Le succès public et critique (Palme d’or à Cannes) de ce dernier permit en effet de susciter l’intérêt du producteur Joel Silver, plutôt spécialisé jusque-là dans les blockbusters d’action (Commando, Predator, L’Arme fatale…). Cette collaboration ainsi que le budget conséquent (25 millions de dollars) dont ils purent bénéficier, permirent aux frères Coen d’engager pour la première fois des stars, en particulier Tim Robbins (qu’ils préférèrent à Tom Cruise, suggéré par Silver) et Paul Newman (Clint Eastwood fut leur premier choix mais ne put accepter pour cause d’agenda conflictuel).

Le Grand Saut débute par le suicide, aussi incompréhensible que grotesque au vu des résultats mirobolants de son entreprise, de Waring Hudsucker. Nous sommes dans une métropole américaine fantasmatique et hivernale, en 1958. L’arrivée de Norville Barnes (Robbins), un jeune provincial naïf, à peine diplômé, engagé au bas de l’échelle dans l’entreprise et soumis à des exigences infernales, coïncide parfaitement avec le projet machiavélique de Sidney J. Mussburger (Newman), un administrateur de Hudsucker. Découvrant qu’à la mort du fondateur de l’entreprise, les actions de ce dernier devraient devenir publiques – elles peuvent donc être achetées par n’importe quel actionnaire –, le requin capitaliste propose au Conseil d’administration de faire chuter brutalement le cours de bourse pour que les administrateurs puissent acheter un maximum d’actions à bon compte et prendre ainsi le contrôle de la société. Comment y parvenir, alors que les affaires sont florissantes ? Engager un parfait crétin pour prendre la succession de Waring Hudsucker, et provoquer ainsi la panique au sein des actionnaires ! Peu après, Norville Barnes entre dans le bureau de Mussburger et lui fait l’impression d’un Gaston Lagaffe doublé d’un idiot du village…

A bien des égards, Le Grand Saut se distingue dans la filmographie de l’illustre fratrie. Le thème des affres du capitalisme sauvage, rendus encore plus prégnants par le principe classique de la confrontation avec un exact contraire, ici un provincial naïf, bête, maladroit et impressionnable, est pour ainsi dire un cas unique pour les Coen. De même, le cadre très urbain dans lequel se situe l’action du film est assez rare, les cinéastes ayant par la suite souvent privilégié les histoires rurales, où la nature est omniprésente (Fargo, O’Brother, No Country for Old Men, True Grit…). A vrai dire, seul Inside Llewyn Davis (2013) pourrait être comparé – de loin – au Grand Saut, avec son personnage de perdant qui lutte pour trouver sa place dans une métropole qui semble trop grande pour lui. Le décor du film de 1994 mérite également qu’on s’y attarde. Entièrement construit en studio et bénéficiant des effets visuels créés par Michael J. McAlister (Indiana Jones et la Dernière Croisade, Willow), il assume totalement son aspect fantasmatique. Les plans d’ensemble de la ville font ainsi furieusement penser au Metropolis de Fritz Lang (en particulier la gigantesque tour Hudsucker), et la quasi-totalité de l’action se déroule dans les bureaux de l’entreprise – et pour cause, la ville a été créée en miniature en studio (les décors seront par ailleurs réutilisés sur bon nombre d’autres longs-métrages, dont deux volets de la saga Batman et le Godzilla de 1998 !). Par conséquent, le film semble baigner dans une atmosphère à la fois irréelle et théâtrale.

Enfin, Le Grand Saut semble être un hommage au cinéma classique, tant les références qu’on peut y déceler sont nombreuses – et cela même si les cinéastes eux-mêmes ne l’ont jamais admis. Ainsi, nous avons déjà souligné les clins d’œil à Metropolis à travers les décors mêlant gigantisme Bauhaus et éléments mécaniques. La séparation des espaces en fonction du statut social des personnages, le chaos régnant dans la salle du courrier ainsi que le ton volontiers absurde voire loufoque font également furieusement penser au Brazil (1985) de Terry Gilliam. Bien des spécialistes, parmi lesquels Frédéric Mercier dans la remarquable analyse du film proposée en supplément (lire plus bas), ont également relevé de nombreuses références à Preston Sturges (Le Gros Lot, Les Voyages de Sullivan) et Frank Capra (L’Extravagant Mr. Deeds, La vie est belle), en observant en particulier le ton sentimental qui irrigue le film des Coen ainsi que leur personnage principal ordinaire, honnête et candide. Certains dialogues s’inspirent enfin de Howard Hawks, tandis que la performance (remarquable) de Jennifer Jason Leigh en journaliste qui parle très vite est un hommage évident à Rosalind Russell et Katharine Hepburn, dont l’actrice imite les maniérismes notamment dans une succulente scène où le personnage d’Amy Archer accomplit plusieurs tâches simultanément, tout en tapant son article à la machine !

Si le film occupe une place à part dans le parcours des frères Coen, il possède néanmoins un trait commun à bon nombre de leurs œuvres – en particulier celles qui lui succèderont : un aspect ludique et une volonté claire de ne pas se prendre au sérieux. Dans ce grand terrain de jeu référentiel qu’ils ont créé pour eux, les comédiens s’en donnent ainsi à cœur joie pour composer des personnages absurdes débitant des dialogues improbables et remplis d’humour. En outre, Tim Robbins n’hésite pas à y ajouter un humour corporel, en utilisant à merveille sa grande taille (le comédien fait près de deux mètres) pour composer une espèce de pantin désarticulé à l’allure clownesque, dont la candeur lui permettra d’abord de révéler un génie insoupçonné (idée géniale de l’invention du hula hoop), avant d’assurer sa rédemption finale face au capitalisme sournois et calculateur incarné par le personnage de Mussburger.

Si Le Grand Saut fut un grave échec commercial à sa sortie et si, encore aujourd’hui, le film ne remporte pas totalement son pari, en particulier dans sa profondeur narrative, il ravira les admirateurs des frères Coen par son humour décalé, son ironie teintée d’une forte dose d’absurdité, la performance des comédiens et, avant tout, son style et son ton assez uniques. Une œuvre à part, assurément !

Synopsis : Waring Hudsucker est le PDG de Hudsucker Industries, une entreprise florissante. Ce qui ne l’empêche pas de se suicider. Son Conseil d’administration, mené par l’impitoyable Sidney Mussburger, met au point un plan pour récupérer le contrôle et empocher une somme importante : engager un parfait imbécile pour diriger la compagnie et faire chuter le cours de bourse. Mais une journaliste ambitieuse infiltre la société pour mettre à jour le complot…

SUPPLÉMENT

En guise de bonus à cette sortie, l’éditeur Elephant Films propose une analyse du film roborative par Frédéric Mercier, enseignant en cinéma et critique notamment au sein du magazine Positif. Si le spectateur exigeant pourra regretter qu’un seul bonus vidéo accompagne le Blu-ray/DVD, il faut souligner que cet entretien d’une demi-heure est particulièrement intéressant car très étudié et abondamment illustré par des extraits du film. Le spécialiste est particulièrement complet dans l’analyse de l’œuvre et des cinéastes qu’il apprécie visiblement beaucoup. De la genèse du projet (narrée avec force détails) à la scénographie, en passant par les nombreuses références cinématographiques émaillant le film, le jeu des comédiens ou les motifs du scénario, tout y passe et Mercier livre sur chacun de ces aspects une interprétation convaincante. Un régal ! L’édition est également accompagnée d’un livret de 24 pages écrit par David Mikanowski mais, faute d’en avoir reçu une copie, nous ne sommes pas en mesure de le commenter.

Supplément de l’édition Blu-ray/DVD :

  • le film par Frédéric Mercier

Note concernant le film

3

Note concernant l’édition

3.5

Festival

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