Les Herbes sèches, de Nuri Bilge Ceylan : Beau et aride à la fois

Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan réunit les marqueurs de ses derniers films : une beauté spectaculaire, une durée sans concession, des dialogues très étirés, mais un propos intelligent. Un ADN assez austère qui plaît autant qu’il peut rebuter…

Synopsis de Les Herbes sèches:  Samet est un jeune enseignant dans un village reculé d’Anatolie. Alors qu’il attend depuis plusieurs années sa mutation à Istanbul, une série d’événements lui fait perdre tout espoir. Jusqu’au jour où il rencontre Nuray, jeune professeure comme lui…

 Jour de Colère

Le dernier film du turc Nuri Bilge Ceylan, les Herbes sèches, est revenu quasi-bredouille de Cannes, sans faire injure à l’excellente actrice Merve Dizdar, qui a remporté le prix de l’interprétation féminine. Elle était d’ailleurs réellement la vraie lumière de ce film, avec son interprétation énergique et sensible à la fois, à l’image même de Nuray, son personnage. C’est bien la première fois qu’à titre personnel, le cinéaste n’a pas été récompensé de l’un ou l’autre des prix les plus prestigieux de la compétition. Sa virtuosité n’est plus à démontrer, mais il est peut-être victime d’une certaine redondance dans ses derniers films, même si on hésite à écrire ces mots pour qualifier son œuvre.

Cette fois encore, le récit tient place dans l’immensité neigeuse de l’Anatolie, tout comme dans le primé Winter Sleep. Un homme marche seul dans la nuit, pour paraphraser Lily Ana Armpour. C’est Samet (Deniz Celiloglu) qui rentre chez lui, plus exactement à son lieu d’affectation dans l’Est de l’Anatolie, à 15h de voiture d’Istanbul, autant dire le bout du monde. Il habite une modeste maison colouée avec un collègue professeur, Kenan (Musab Ekici). C’est sa quatrième année dans ce bled paumé, lui qui ne rêve que d’une mutation à Istanbul. Mais il est passablement enjoué, car il revient de vacances, et l’isolement et l’ennui qu’il ressent régulièrement ici ne sont pas encore revenus. Samet est un professeur d’Arts Plastiques ; un peu désabusé, il est persuadé au fond que c’est une mission vaine de vouloir inculquer quelque notion d’art que ce soit à ces futurs « cultivateurs de pommes de terre ».

Comme à son habitude, Nuri Bilge Ceylan produit un film avant tout caractérisé par une beauté formelle à couper le souffle. Il sait tirer parti de son Anatolie, et ses plans en extérieurs sont toujours remarquables. Les scènes en intérieur ne sont pas en reste : le cinéaste compense le manque d’espace par une modulation intelligente de la lumière. De plus, sous les clics de son protagoniste, photographe à ses heures, il agrémente  son film de magnifiques portraits des personnages et d’autres qui ne figurent pas dans le film, différents sujets photographiques qui semblent représenter différentes couches sociologiques de la Turquie. De même, un spectaculaire enfoncement du quatrième mur apporte une dimension méta au film et un axe de lecture supplémentaire qui prend le spectateur au dépourvu.

Mais cela ne suffit pas à contrebalancer le malaise que son protagoniste infuse. S’entichant ouvertement de Sevim, une (très jeune) élève plus brillante que les autres, semblant à ses yeux justifier à elle seule l’utilité de son travail dans ce milieu rural qu’il regarde sinon avec condescendance, Samet va au-devant des ennuis puisque le voilà convoqué par le recteur pour conduite inappropriée. Des élèves l’ont dénoncé lui dit-on, on devine lesquels. Son ressentiment s’en trouve décuplé, son comportement avec les élèves prend un autre tour (exclusion injustifiée, jet de projectile en pleine classe, etc.). Il n’est pas rare d’aimer un personnage un peu antipathique dans un film, mais ici, Samet cumule les mauvais points : accès de colère divers et variés, entourloupes envers son ami Kenan dont il devient jaloux lorsque leur nouvelle amie Nuray semble s’intéresser davantage à ce dernier, manipulation de la jeune Sevim, et on en passe.

Une telle vision plutôt négative véhiculée par le protagoniste, couplée au dispositif habituel d’un long film de près de 200 minutes exclusivement composé de très très longs dialogues, notamment entre Samet et Nuray, lors d’une soirée en tête-à-tête qu’il a extorquée à la barbe de Kenan, sont des ingrédients qui finissent par donner un côté aride à son métrage. Ce dialogue en particulier confronte une Nuray éprise d’une humanité sociale, empathique et responsable, et un Samet de plus en plus aigri, qui se renferme dans une posture très individualiste. La joute verbale est interminable, diluant le propos plutôt que le renforçant.

Les Herbes sèches reste malgré tout un film important d’un cinéaste majeur. Nuri Bilge Ceylan aime viscéralement son pays, et nous donne la chance de le découvrir avec ses yeux critiques et esthètes, austères aussi, il faut bien le dire.

Les Herbes sèches– Bande annonce  

Les Herbes sèches – Fiche technique

Titre original : Kuru Otlar Üstüne
Réalisateur : Nuri Bilge Ceylan
Scenario : Akin Aksu, Ebru Ceylan, Nuri Bilge Ceylan
Interprétation : Deniz Celiloglu (Samet), Merve Dizdar (Nuray), Musab Ekici (Kenan), Ece Bagci (Sevim), Erdem Senocak (Tolga)
Photographie : Cevahir Sahin, Kürsat Üresin
Montage : Oguz Atabas, Nuri Bilge Ceylan
Musique : Philip Timofeyev
Producteurs : Nuri Bilge Ceylan, Coproducteurs : Maren Ade, Sébastien Beffa, Rémi Burah, Kristina Börjeson, Jonas Dornbach, Janine Jackowski, Alexandre Mallet-Guy, Anthony Muir, Olivier Père, Bettina Ricklefs, Mehmet Zahid Sobaci, Nadir Öperli
Maisons de Production : NBC Film, Memento Films Production, Komplizen Film, Coproduction : Second Land Film i Väst, Arte France Cinéma, Bayerischer Rundfunk (BR), Turkish Radio & Television (TRT), Playtime
Distribution (France) : Memento Distribution
Durée : 197 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 12 Juillet 2023 – 2023
Turquie-France-Allemagne-Suède

Note des lecteurs2 Notes
3.5

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.

The Drama : pour le pire ou pour le rire ? Telle est notre (délicieuse) interrogation

Voilà une œuvre qui montre qu’un certain nouvel Hollywood (ici A24 mais ça pourrait être Neon ou FilmNation) peut nous offrir des bons films dits du milieu. Deux stars à l’alchimie indéniable, un scénario original et impeccablement écrit et la réalisation alerte d’un cinéaste qui confirme une voie singulière pour un petit bijou. Une œuvre dont on ne saurait dire si c’est un drame ou une comédie ou les deux, en tout cas accouchée d’une veine romantique acerbe.

Un jour avec mon père : ce qui reste dans la lumière

Il y a des films qui arrivent comme arrivent les souvenirs d'enfance : par effraction, sans prévenir, avec cette netteté particulière des choses qu'on n'a pas cherché à retenir. "Un jour avec mon père", premier long métrage du réalisateur britanno-nigérian Akinola Davies Jr., est de ceux-là. On entre dans ce film comme on entre dans une journée ordinaire et on en ressort changé, sans trop savoir pourquoi, avec quelque chose de chaud et de douloureux logé quelque part dans la poitrine.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Wedding Nightmare : Deuxième partie – Battle of the ring

En apparence, ce "Wedding Nightmare : Deuxième partie" promettait d'être une suite qui se démarque de la surexploitation des studios. Le film de Matt Bettinelli-Olpin et de Tyler Gillett s’inscrit pourtant dans cette triste réalité, après un premier volet qui avait su encapsuler tout le plaisir régressif d'une série B, avec ce qu'il faut de suspense, d'effusion de sang et de maladresse calculée pour que le spectateur s'amuse ludiquement dans une partie de cache-cache à mort.

Pour Klára : mange, existe, aime

Cinquième long métrage du Slovène Olmo Omerzu, "Pour Klára" embarque une famille décomposée sur les rivages ensoleillés de l'Adriatique pour mieux l'observer se noyer à sec. Un drame familial d'une subtilité redoutable, porté par un regard qui n'accuse personne — et qui, du coup, nous met tous en cause.

Romería : la mémoire des vagues

Carla Simón n'a jamais vraiment cessé de filmer sa propre histoire. Avec "Romería", son troisième long-métrage en compétition à Cannes 2025, elle va plus loin que jamais : reconstituer la jeunesse de ses parents, morts du sida, à travers le regard d'une fille de 18 ans qui débarque en Galice pour la première fois. Un film sur les origines, les silences de famille et le pouvoir du cinéma à combler ce que la vie n'a pas laissé le temps de vivre.