Willy 1er : Critique du film

Le kitsch et la maladresse du dispositif vont en faire rigoler plus d’un, mais ils s’accordent si bien à la naïveté du personnage, que d’en rire revient à rire de lui. C’est ce malaise qui fait de Willy 1er une fable politiquement incorrecte.

Synopsis : Le suicide de son frère jumeau fait à Willy l’effet d’un électrochoc. Ce quinquagénaire attardé ne se sent plus le bienvenu chez ses parents, où il a pourtant toujours vécu. Bien décidé à prendre son envol, il quitte le cocon familial, prêt à s’attaquer à cette dure réalité dont il a jusque-là été préservé.

… et j’vous emmerde !

Cette interjection lancée par Willy à ses parents en claquant la porte de la maison pourrait bien être celle faite implicitement par les jeunes réalisateurs à l’égard des diktats du cinéma grand public prônés notamment par Luc Besson, le fondateur de l’école où ils se sont rencontrés. Tous les codes et les clichés des récits romanesques et spectaculaires, ou des personnages glamour et héroïques, « à l’américaine », se retrouvent astucieusement inversés dans le parcours de cet homme a priori pitoyable, filmé avec une inventivité qui exploite le média cinématographique dans toutes ses largeurs. Alors que son ton décalé aurait pu le catégoriser – comme les sketchs de Groland auxquels il est régulièrement comparé – comme une moquerie de mauvais goût à l’égard des défavorisés de la France rurale, la part biographique de ce long-métrage inclassable en fait une œuvre tout simplement bouleversante. Et même si l’équilibre entre le rire et le drame est quelque chose de terriblement délicat, il est tout à fait assumé par sa note d’intention, qui prend soin de laisser le spectateur libre de ses propres réactions, et ce même s’il devra après quoi culpabiliser d’avoir ri devant ce qui, au fond, quelque chose de purement tragique.

C’est en exacerbant le décalage entre les attentes du spectateur et leur mise en scène que les réalisateurs parviennent à rendre drôle ce qui pourtant ne l’est pas. L’un des premiers exemples est cette vidéo-hommage à Michel, ce frère tout juste décédé, et dont la ringardise formelle est si grotesque qu’il est impossible de ne pas s’en moquer… jusqu’à ce que l’on se souvienne de la gravité diégétique à laquelle elle se rattache. Et tout le film va jouer sur ce paradoxe. Là encore, que le scénario soit directement inspiré de ce qu’a vécu son principal interprète autorise aux metteurs en scène de se permettre ce ton. Autrement, le second degré aurait pu être perçu, soit comme un inacceptable mépris, soit comme du pathos putassier. Déjà présent dans les courts-métrages estudiantins des réalisateurs, Daniel Vannet est une figure de cinéma hors du commun, comme on n’en croise que trop peu, en tant que personnage, mais surtout en tant qu’acteur. Le retrouver ici dans un premier rôle est donc, en soi, la preuve d’une audace révélatrice de l’impertinence avec laquelle a été conçu ce film au demeurant si convenu.

La liberté de ton avec laquelle son destin est mis en images, laissant une place non négligeable à son imagination foisonnante, tout en gardant un visuel épuré, est une magnifique représentation de son inadéquation à ce monde. Musiques outrancières, effets visuels vulgaires… tout semble être fait pour qu’apparaisse comme risible le récit de ce handicapé mental si éloigné de ce que le cinéma à l’habitude de nous montrer. Et l’on en rit, presque malgré soi, complétement détachés de ce que peut ressentir à Willy à l’écran. Mais tandis que le film avance, la réalisation s’apaise et il devient de plus en plus facile de s’attacher à lui, jusqu’à ce qu’on le voit victime des railleries de personnages qui apparaissent alors comme détestables… et que l’on se rappelle que, quelques minutes plus tôt, nous avons eu un comportement similaire. Le constat est dur à avaler. Alors, ne valons-nous pas mieux que ces odieux piliers de bar qui se servent et se moquent de ce pauvre Willy ? La question éthique est posée, et de nous mettre ainsi face à nos propres contradictions vaudra toujours plus que tout discours consensuel sur la tolérance et l’acceptation de l’autre.

Le souci de naturalisme qui s’éloigne tant des disproportions de la mise en scène passe pour beaucoup dans le choix d’acteurs non-professionnels. En plus de ce Daniel Vannet dont le film salue le courage, l’autre personnage de marginal que l’on devra prendre soin de ne pas juger trop vite est celui de cet homosexuel incarné par Romain Léger. Qu’il se nomme également Willy renforce l’effet de miroir entre les deux individus, et qu’ils soient marginalisés et moqués pour des raisons radicalement opposées permet à l’interrogation sur l’intolérance de dépasser le seul sujet de l’insertion sociale des handicapés. Alors oui, le film joue sur les clichés, poussant parfois à l’extrême la caractérisation des personnages secondaires, mais ce qui les rend moins « normaux » permet de ne pas faire du cas de(s) Willy un cas à part. On remarque d’ailleurs au casting la présence de Noémie Lvovsky, or l’idée que le seul personnage qui entre dans ce créneau de « normalité » soit incarné par l’unique actrice identifiée comme telle aide le public à se trouver une forme de repère, comme elle peut justement le faire pour Willy. Après tout, si l’on a cessé de rire de l’un, n’était-ce pas parce que les autres étaient eux aussi risibles ? A nouveau, le spectateur sera seul juge de sa propre réaction devant ces situations et ces personnages caricaturaux, et tentera à tout prix de se rassurer en se fixant une barrière entre réalité et fiction. Que de si jeunes réalisateurs aient réussi à comprendre que le cinéma a pour vocation première de nous faire douter de cette limite, et à l’exploiter avec une telle insolence, est la preuve que l’on n’a sans doute pas fini d’entendre parler d’eux.

Willy 1er : Bande-annonce

Willy 1er : Fiche technique

Réalisation : Hugo P. Thomas, Marielle Gautier, Ludovic & Zoran Boukherma
Scénario : Hugo P. Thomas, Marielle Gautier, Ludovic & Zoran Boukherma
Interprétation : Daniel Vannet (Willy/Michel), Noémie Lvovsky (Catherien), Romain Léger (Willy), Robert Follet (le père), Geneviève Plet (la mère)…
Image : Thomas Rames
Son : Rémi Chanaud, Renaud Bajeux, Charlotte Butrak, Martial de Roffignac
Montage : Xavier Sirven, Héloïse Pelloquet
Musique : Hugo P. Thomas, Shakedon
Récompenses : Grand Prix au 1er Festival International du Film Culte de Trouville-sur-Mer, Amphore d’or et Amphore du Peuple au Festival International du Film Grolandais de Toulouse
Distribution : UFO
Genre : Comédie dramatique
Durée : 82 minutes
Date de sortie : 19 octobre 2016

France – 2016

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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