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Ninja Turtles – Teenage Years : crise(s) d’adolescence et de reconnaissance animée

Encore une nouvelle itération des plus célèbres tortues de la culture geek et adolescente, me direz-vous ? Symptomatique de la panne d’idées à Hollywood en cours depuis plusieurs années ? Oui un peu, mais pas que. Car Ninja Turtles : Teenage Years est un film d’animation qui revient brillamment aux fondamentaux de l’histoire des reptiles, même si sa trame n’est pas plus développée qu’un épisode de Power Rangers. Le long-métrage, patronné par Seth Rogen et Evan Goldberg, se pare surtout d’une animation plutôt originale malgré sa similitude – de prime abord en tout cas – avec celle des derniers Spider-Man animés. Dommage que l’humour soit parfois lourd et les images régulièrement trop sombres, laissant un goût de moyen en bouche.

Synopsis : Après des années passées loin du monde des humains, les frères Tortues entreprennent de gagner le cœur des New-Yorkais et d’être acceptés comme des adolescents normaux grâce à des actes héroïques. Leur nouvelle amie April O’Neil les aide à s’attaquer à un mystérieux syndicat du crime, mais ils se retrouvent dépassés par les événements lorsqu’une armée de mutants se déploie contre eux.

Les Tortues Ninja, c’est un peu comme James Bond ou les boogeyman à la Scream et consorts : quand il n’y en a plus et bien si, il y en a encore. Après trois films dans les années 90 au charme suranné, et qui font désormais très kitsch (mais bien moins mauvais que le Super Mario Bros de l’époque, nanar indépassable), puis la série animée culte de tous les adolescents d’alors, et enfin les deux films patronnés par Michael Bay à la qualité plus que douteuse, voici donc le film en version animée. Et c’est sous l’égide de Seth Rogen et Evan Goldberg, plutôt habitués à nous proposer des comédies potaches telles que Nos chers voisins ou Supergrave. Néanmoins, le duo de producteurs nous a aussi offert un animé culte avec le très osé et coquin film pour adultes Sausage Party.

Quant à l’animation de Ninja Turtles : Teenage Years, elle a été confiée à Jeff Rowe (en duo avec Kyler Spears) qui avait impressionné avec un animé moins connu mais que les amateurs avaient porté aux nues : Les Mitchell contre les machines. La proposition visuelle, commandée par les producteurs, a été d’offrir une animation qui soit un mélange de street art et de comics. Un style unique et presque révolutionnaire, sauf que la claque  Spider-Man – New Generation est déjà passée par là, ainsi que sa suite épileptique il y a deux mois. Car même s’ils s’en défendent, on pense beaucoup à ces films en voyant Ninja Turtles Teenage Years, le côté bande dessinée qui s’anime prenant le dessus sur le côté graffiti recherché.

Il n’empêche, on ne peut nier que le visuel est de haute volée et que les dessins et les mouvements des personnages sont excellents. Une animation peut-être un peu trop particulière pour les enfants mais qui devrait ravir les autres. On tiquera tout de même sur son aspect trop sombre, renforcé par la 3D. Cependant, la majorité des scènes se déroulant de nuit, c’est malheureusement presque logique même si contraignant pour le spectateur, notamment dans un combat final à rallonge qui fatigue un peu la rétine.

On apprécie que le scénario du film revienne à la genèse de l’histoire des tortues, c’est-à-dire à leur adolescence, ce que les films précédents avaient totalement occulté. Les thématiques abordées ici sont celles de la différence (forcément) et de l’intégration, le but de nos jeunes tortues étant d’aller à l’école et de se faire accepter par les humains. Ce choix est appréciable mais il est décevant que le scénario ne soit pas plus développé. Ce dernier demeure basique et linéaire, et ce n’est pas sur ce versant que le public adulte trouvera son compte.

Concernant l’humour, c’est plutôt mitigé. On a parfois le droit à des gags et répliques un peu lourds, davantage destinés à un public américain et adolescent, références à l’appui. En revanche, dès lors qu’apparait cette troupe d’animaux mutants commandée par Superfly, la mouche géante, il y a un côté Sept Mercenaires appréciable, qui nous rappelle aussi le gang de 1001 pattes. Ils sont drôles, le comique de situation fonctionne à plein régime et leur caractérisation, aussi brève soit-elle, est amusante. En somme, ce Ninja Turtles : Teenage Years demeure un divertissement de qualité, malgré ses défauts, qui sort encore des sentiers battus malgré son ADN hérité des récents Spider-Man animés.

Bande-annonce – Ninja Turtles : Teenage Years

Fiche technique – Ninja Turtles : Teenage Years

Réalisation : Jeff Rowe et Kyler Spearce.
Production : Paramount.
Pays de production : USA.
Distribution France : Paramount Pictures France.
Durée : 1h40.
Genres : Animation – Comédie – Action – Science-fiction.
Date de sortie : 9 août 2023.

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3

Paula : paternité toxique

Le premier long-métrage d’Angela Ottobah, Paula, explore la thématique d’une paternité toxique, au creux des bois et sur les rives d’un lac. Une œuvre prenante, même si elle se heurte à certaines limites.

Après la vague Me Too et le climat de chasse aux sorciers qui oublie volontiers la présomption d’innocence au profit du soupçon de culpabilité, être homme est décidément devenu un dur métier. Marquée par son enfance auprès d’un père abusif, Angela Ottobah ne souhaite toutefois pas tirer sur l’ambulance. Elle dresse en Joseph, incarné avec autant de conviction que possible par le toujours très prometteur Finnegan Oldfield, le portrait d’un jeune père tonique, éloigné du monstre repoussant qui se lève à l’évocation du terme de « prédateur ».

D’autant que la prédation sexuelle, si même elle existe, est plus que discrète, signalée par de menus indices à qui voudra bien les décrypter. Habile calque du cinéma sur la réalité : ne voit que celui qui le veut bien… La mainmise qui se manifeste clairement est plus large, plus vaste, d’ordre existentiel, et touche à tous les domaines : le lieu de vie, l’alimentation, l’exercice physique et intellectuel, les activités, les fréquentations…
Rongé par une maladie respiratoire qui semble consumer inexorablement ses forces, Joseph, profitant de l’éloignement professionnel de sa compagne, emmène leur fille au fond des bois, sur les rives d’un lac, dans une maison coupée du monde, dont il réaménage peu à peu l’intérieur en le vidant progressivement de son contenu, en même temps qu’il soumet sa fille à des entraînements presque militaires et à une vie presque monacale. Paula, onze ans, personnage éponyme, est jouée avec une intensité surprenante par la jolie Aline Hélan-Boudon, regard grave et souvent replié sur lui-même, comme chez une enfant qui en saurait trop pour son jeune âge. Elle sera amenée à côtoyer un homme des bois et de l’eau, dont le personnage évoluera de façon intéressante et qui nous aura permis de retrouver avec plaisir Océan, l’acteur et réalisateur du documentaire autobiographique Océan (2019), dans lequel il accompagnait son processus de franchissement du genre.

Car les bois ne seront pas les seuls à jouer un rôle à la fois de cadre et de révélateur. L’eau, sur laquelle s’ouvre le film, occupera une place essentielle, en tant qu’espace amniotique, au sein duquel la jeune héroïne puise l’apport maternel qui lui manque auprès de sa mère de chair ; un apport si puissant qu’il aura sur Paula l’effet du sol sur le géant mythologique Antée, qui voyait ses forces décuplées par le contact avec sa terre-mère, Gaïa, mais les perdait s’il était coupé de ce branchement chtonien.

Lucie Baudinaud travaille une image précise, évoluant vers les bleutés au fur et à mesure que progresse la maladie de Joseph, et sa folie, mais profitant de la turbidité de l’eau lacustre pour préserver un rouge-orangé utérin dès que Paula s’immerge dans cet élément, salvateur pour elle.

Malgré de nombreuses qualités, ce premier long-métrage de la réalisatrice et scénariste Angela Ottobah souffre de la comparaison avec l’œuvre de Gilles Marchand, Dans la forêt (2017), qui explorait une thématique très proche et installait de façon plus inquiétante et naturelle un climat toxique. Sans doute le scénario rencontre-t-il un problème de rythme, ou d’enchaînement des actions. Mais peut-être, aussi, et malgré la qualité de son jeu, Finnegan Oldfield recèle-t-il en lui une juvénilité, presque une enfance, trop fondamentales pour parvenir à se montrer pleinement convaincant dans un rôle de père.

SYNOPSIS : Paula a onze ans. L’école l’ennuie et elle n’a qu’un seul ami, Achille. Son père lui fait une surprise : ils vont passer l’été dans la maison de ses rêves au bord d’un lac. Mais le temps file, l’automne approche et ils ne rentrent toujours pas.

Bande-annonce : Paula

Fiche Technique : Paula

De Angela Ottobah
Par Angela Ottobah
Avec Finnegan Oldfield, Aline Helan-Boudon, Océan
19 juillet 2023 en salle / 1h 38min / Drame
Distributeur : Arizona Distribution

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3

Yannick : Malaise dans la salle ou mensonge sur la marchandise, vous avez dit Subjectif ?

Yannick ou comment Dupieux holp-up avec force et brio le cinéma français.

Une seule scène vaut les louanges unanimes de la presse pour le dernier opus de Quentin Dupieux. C’est Pio Marmaï qui la tient de bout en bout avec fracas, éclat, rage, authenticité et panache. L’acteur qui joue dans le film un acteur de boulevard assez ringard se métamorphose sous nos yeux, renverse les attendus du scénario, se confesse, explose et attaque le public : « J’en ai rien à foutre du public, moi j’aurais voulu être Depardieu, De Niro, Dewaere, pas me retrouver sur une petite scène de théâtre miteuse à débiter des dialogues médiocres. »

Dans cette seule scène la vie arrive, ses vibrations, ses émotions passant du trivial à l’emphase, du désespoir à la vitalité, du ridicule à la grandeur. L’acteur Pio Marmaï y est grand parce que vrai. Il dit la vérité que Yannick ne cesse d’entortiller sous un subtil jeu de frime ou d’esbroufe, perdant en route l’émotion et la sincérité, les remplaçant par un savant système d’entourloupe. 

Dupieux sait ce qu’il fait, il le dit dans ses interviews et il le fait en logicien et stratège génial. Il déplace ses obsessions et les transpose en récits cinématographiques. Nous sommes ici au cœur de la sublimation : transformation des pulsions (agressivité, peur, angoisse, frustration) en investissement et activité. Yannick ne fait pas obstacle à la règle et devient même performatif sur l’obsession, abrasif sur la frustration.

Un spectateur double du metteur en scène est proposé comme perturbateur d’une pièce de théâtre en train de se jouer. Dupieux offre au spectateur lambda, mal dans sa peau, ici un rien ignare (joué par un Raphaël Quenard beaucoup moins habité que dans le classieux Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand) d’interrompre la pièce sous prétexte qu’elle ne change pas sa vie ! L’idée inattendue et pourtant pas si saugrenue que ça (qui n’a rêvé d’interrompre un spectacle au débotté et de protester contre la vanité du pseudo-art en présence ?) est excellente, mais son évolution est délirante, scabreuse et pas drôle du tout. Et c’est sans doute là que se situe l’entourloupe ou la duperie autour de Dupieux. Ses films naguère franchement comiques sont depuis Le Daim de grands films d’horreur déguisés en fantaisies barrées. Le déguisement, l’alibi de la comédie ou du burlesque ne viennent pas forcément du réalisateur mais du système de promotion qui nous fait prendre un film profondément aride pour une joyeuse fantasmagorie. Yannick, au fond, c’est un pauvre type qui devient terroriste par bêtise et bon cœur dans une tête en manque, et sa logique poussée à l’extrême crée du vide et de l’oppression.

Hier, dans une salle au centre de la capitale parisienne, personne ne riait. C’est subjectif, allez-vous dire ! Et Quentin Dupieux pare à tout puisqu’il intègre malicieusement un personnage joué par Sébastien Chassagne qu’il affuble de l’adjectif Mr Subjectif. Tout ce que chacun pourra dire n’a que peu d’importance et nous savons gré à Dupieux de se donner la verge pour se battre. En vérité le personnage de Yannick, frustré par la pièce qu’il est en train de voir et qui décide de prendre le pouvoir sur le texte et la salle, nous tend le miroir de ce que nous ressentons devant le film de Dupieux : frustration et malaise. 

FRUSTRATION parce que nous sentons bien que nous avons affaire à un cinéaste prodigieusement inventif, subtil, malin, éperdu de cinéma, mais pris en otage par le succès excessif de ses films, un cinéaste surtout qui n’endosse pas le réel impossible d’une mise à nu. Cela commencerait par arrêter de se prêter au jeu marketing de présenter ses films pour ce qu’ils ne sont pas, arrêter la parade fake des comédies. Cesser d’être capturé par le désir de cette société du grand Capital, que par ailleurs il sait dénoncer tout autant qu’il ne sait y renoncer. Yannick n’oublie pas d’être marxiste. Yannick c’est le gardien de nuit sans parenthèse enchanteresse qui va au théâtre ou au cinéma une fois tous les 3 mois et qui pour cela entame une chevauchée du combattant : demander son jour de congé, faire 45 mn de transports, puis aller à pied. Bref, Yannick c’est l’ouvrier de Marx aliéné par son travail qui, lorsqu’il peut enfin être au théâtre, attend d’être dédommagé de son aliénation et remboursé de sa vie de forçat. Il attend un sacrifice sur scène, une explosion d’émotions, pas juste une piètre pantalonnade sans nécessité, piteuse et déprimante. 

L’unique morceau de bravoure du film, c’est la sortie de Pio Marmaï : tout à coup le cinéaste vrille, tout à coup il se passe quelque chose. Un grand acteur vient nous alerter et nous prendre à partie de son impuissance, de la nullité de son existence d’artiste. Tout à coup notre cœur fait boum. La réalité revient éclabousser le film, la réalité de la vie vivante. Pio Marmaï ne s’y trompe pas. Lorsqu’il s’agit de reprendre le cours de la fausseté, il réajuste délicatement d’un geste dandy sa mèche.

Autre personnage superbement écrit parce que libre, insolent, sans peur, impavide : un spectateur aristocrate interprété par l’élégant Jean-Paul Solal. Celui-là a le culot de rompre le hold-up du fake, de quitter la salle avec classe.

MALAISE parce que Yannick sous ses apparats farceurs est purement et profondément inquiétant, maladroit dans sa mise en scène, pesant, toujours à la limite du passage à l’acte. Le personnage joué par un Quenard, un peu trop ramené à un paumé populaire, looser ou beauf sans intérêt, ce personnage montre un mec qui ne sait plus faire la différence entre la scène et la réalité. Cette veine borderline est très belle lorsqu’elle accouche de la scène d’apothéose de Pio Marmaï. Elle est plus embarrassante sur le reste du film qu’elle fige dans une absence de vie, de chair, de mouvement, d’adrénaline. L’ensemble de Yannick dans sa proposition pétrifie et décrit davantage un malaise dans la civilisation qu’une franche farce. Bien sûr tout cela est subjectif et l’essentiel demeure : faire des films coûte que coûte. Vive que tombent les masques du mercantilisme absurde qui fausse les défis et les exigences de ce cinéaste complexe et brillant. Vive le Shining de Quentin ou plus idoinement une série Dupiesque.

Bande-annonce : Yannick

Fiche Technique : Yannick

Réalisateur : Quentin Dupieux
Par Quentin Dupieux
Avec Raphaël Quenard, Blanche Gardin, Pio Marmaï..
2 août 2023 en salle / 1h 07min / Comédie
Distributeur : Diaphana Distribution

Note des lecteurs64 Notes
4

Whiplash de Damien Chazelle ou la complexité de la passion

En 2014, Damien Chazelle invite l’obsession à l’écran en adaptant son Whiplash en long-métrage. Il nous offre une magnifique représentation de la passion à double tranchant, celle qui habite, qui possède presque, jusqu’à en devenir destructrice.

Whiplash raconte l’histoire d’Andrew Neiman (Miles Teller), un jeune batteur de jazz qui vient d’intégrer le légendaire Shaffer Conservatory à New-York. Ce dernier est très vite remarqué par Terence Fletcher (incarné à la perfection par J.K Simmons), professeur tyrannique au perfectionnisme exacerbé.

« Celui qui se perd dans sa passion perd moins que celui qui perd sa passion » (Saint-Augustin)

La passion est communément reconnue comme une vertu positive. Au cinéma, la passion est souvent synonyme d’amour ou encore d’adoration. La passion n’est pas singulière, son spectre est infini. L’obsession apparaît dès lors comme une passion poussée à son extrême. C’est ce que démontre magnifiquement Whiplash.

Lorsqu’Andrew Neiman intègre le Shaffer Conservatory, il est confronté à la volonté viscérale de devenir un grand musicien. Son professeur, Terrence Fletcher, devient dès lors le vecteur de l’obsession. D’une part, il exacerbe l’obsession de Neiman en le tyrannisant, prétextant le rendre meilleur, d’autre part, il nourrit sa propre obsession de dénicher le prochain prodige de jazz. Une relation dangereuse se met progressivement en place entre les deux personnages, qui se retrouvent liés par une passion obsessionnelle réciproque les menant à une guerre d’égo sans merci.
La performance saisissante de Miles Teller incarnant Andrew Neiman se déploie dans un réalisme poignant. D’abord martyrisé, le jeune musicien persévère avec acharnement jusqu’à devenir un virtuose de la batterie.
Il incarne la complexité de la passion, de sa nature destructrice. La volonté de Neiman n’a d’égal que sa souffrance, il est prêt à tout endurer pour devenir quelqu’un. Par soif de perfection, Neiman se laisse entraîner dans les méandres de l’obsession jusqu’aux confins de la folie. Il s’enferme, congédie sa petite amie et s’éloigne de ses proches. Le gentil garçon un peu naïf qu’il était laisse place au prodige égotiste.
Le réalisateur semble ouvrir un débat sur les dangers de l’obsession, notamment dans le contexte des métiers artistiques, souvent exaltants. Il met alors en scène la passion néfaste et dévorante qui peut pousser quelqu’un à se déshumaniser pour connaître la gloire. Par ce biais, de nombreuses questions sont soulevées : quel est l’idéal de la passion ? quelles sont ses limites ? quand devient-elle obsessive ?

Une expérience cinématographique et musicale

Whiplash, c’est avant tout la rencontre entre une mise en scène captivante, ponctuée d’une succession de plans précis et intenses, et une bande musicale d’exception. Pour son film, Damien Chazelle a opté pour une mise en scène sombre, tant dans la cinématographie que dans le contenu.
Avec de nombreux plans en contre-plongée pour les scènes de batterie, le réalisateur parvient à capturer l’intensité du jeu de Miles Teller et à propulser le spectateur dans l’engouement néfaste du personnage principal. Teller pousse son talent à son paroxysme lors d’une scène d’entraînement des batteurs, abusés et terrorisés par les cris du professeur Fletcher. Les plans laissent apparaître des gouttes de sueur et de sang au rythme des coups de baguettes, des cris, des jets d’objets et du tempo toujours plus soutenu. Cette scène prenante et presque insoutenable dévoile une souffrance psychologique et physique grandissante.
Dans la scène finale, c’est un véritable combat qui s’ouvre. Andrew Neiman entre en transe, presque possédé. Mais au-delà de la rivalité suggérée entre Andrew et le professeur Fletcher, c’est un duel entre Andrew et lui-même qui se met en place, un dépassement pour atteindre la consécration, pour assouvir sa passion.
Outre la magnifique mise en scène, c’est la musique qui est la pierre angulaire de ce long-métrage, au sens propre comme au figuré. D’une part, un répertoire de Jazz pointu et de grande qualité scelle les plans entre eux pour en faire une réelle œuvre d’art. Cela est vrai notamment lorsque les élèves, individualistes et en quête de gloire, jouent ensemble à l’orchestre formant alors un corps homogène et compact. D’autre part, la répétition de deux morceaux, Caravan (Juan Tizol, Duke Ellington) et Whiplash (Hank Levy), contribue à entraîner le spectateur dans la spirale obsessionnelle d’Andrew Neiman. En effet, cette réitération constante suggère l’atmosphère anxiogène qui l’étouffe.

En clair, Whiplash est une personnification des dérives de l’obsession et de sa nature destructrice. Plus qu’une belle œuvre cinématographique, c’est un récit riche qui appréhende la complexité de la psyché humaine, notamment à la lumière de la passion et de l’égo.

 

Sur les quais (1954) d’Elia Kazan : ode à Brando

Un des avantages des grands classiques du septième art, c’est que des centaines d’articles ou d’analyses ont beau avoir été écrites, on trouve toujours quelque chose à en dire. Sur les quais, réalisé par Elia Kazan en 1954 – mais à bien des égards intemporel – fait assurément partie de ceux-là. En le (re)voyant, le plus blasé des cinéphiles ne peut qu’être ensorcelé par ce qu’il faut bien qualifier de « film parfait » et, selon sa culture, ses goûts et sa sensibilité personnels, éprouver quelque chose de neuf. On ne peut rendre pleinement hommage à un chef-d’œuvre à propos duquel tant d’ouvrages complets ont été écrits, mais on peut toujours ajouter sa minuscule pierre à l’édifice. On en profitera surtout pour déclarer notre flamme d’amoureux du cinéma à la légende que fut et demeure Marlon Brando. Celui qui changea à jamais les règles du jeu. Celui qui fut souvent imité mais jamais égalé. Celui qui fut capable de sublimer, en l’humanisant, chaque personnage qu’il interpréta, aussi médiocre, lâche ou abject soit-il. 

« Je vous le dis sincèrement : si vous ne savez pas apprécier Brando, je ne saurais pas quoi vous dire. S’il y a quelque chose d’évident dans la vie, c’est bien cela. Les autres acteurs ne discutent pas pour savoir qui est le meilleur acteur du monde, parce que c’est évident – C’EST MARLON BRANDO. Il suffit de regarder les films – tout est là. Sur les quais est probablement l’apogée de toutes les ères. »

Jack Nicholson 

 

Synopsis : Un jeune docker et ancien boxeur, Terry Malloy, est manipulé par son frère, avocat du syndicat des dockers dirigé par le mafieux Johnny Friendly. Il assiste sans intervenir au meurtre d’un ouvrier qui voulait dénoncer les méthodes illégales du syndicat. Malloy se retrouve face à un cas de conscience… 

Kazan contre-attaque

Aujourd’hui, évoquer Sur les quais comme une revanche d’Elia Kazan est de l’ordre de l’évidence. Convoqué devant le HCUA (House Committee on Un-American Activities) deux ans plus tôt, en plein délire maccarthyste, le cinéaste a cédé à la pression et a dénoncé comme communistes huit membres de son ancien collectif théâtral, le Group Theatre. Le cinéaste ne fut certes pas le seul dans ce cas, mais la reconnaissance publique de sa trahison l’érige rapidement au rang de symbole de l’ignominie. Cet épisode lui valut la rancœur tenace de tout un pan de l’industrie cinématographique, qui lui ferma ses portes et le considéra comme un pestiféré. Aujourd’hui encore, la polémique autour du metteur en scène demeure vive, comme en témoignent les débats houleux accompagnant n’importe quelle initiative d’hommage à celui qui nous a quittés il y a bientôt vingt ans.

S’appuyant sur les amis qui lui restaient, Elia Kazan contre-attaqua de la manière la plus efficace qui soit : en tournant un chef-d’œuvre, dont les qualités artistiques ne pouvaient qu’abattre la digue de mépris et de rejet érigée autour de lui. Mieux encore, il fit de son nouveau film une métaphore assumée de sa situation personnelle. Ayant pour cadre la violence exercée par un syndicat criminel et corrompu dans le dur milieu des dockers de Hoboken, dans le New Jersey, Sur les quais relate le parcours moral tourmenté de Terry Malloy (Marlon Brando). Ancien boxeur de talent ayant connu son heure de gloire, le jeune homme est désormais un simple docker, mais il est aussi le frère de Charley (Rod Steiger), un des lieutenants du patron du syndicat mafieux, « Johnny Friendly » (Lee J. Cobb), qui emploie régulièrement Terry comme petite main dans des coups fourrés. Un jour, Terry participe malgré lui au meurtre de Joey Doyle, poussé du toit d’un immeuble par les hommes de Friendly après avoir songé à dénoncer leurs méthodes devant une commission d’enquête. Profondément troublé dans sa conscience, Terry va s’éloigner progressivement de ses anciens « amis » – un parcours semé de doutes et de pressions en tout genre – grâce à l’influence bénéfique du père Barry (Karl Malden). Ce dernier a en effet pris une décision dont le courage préfigure celui dont Terry témoignera ultérieurement : sortir de son rôle de spectateur et tenter de fédérer les dockers dans une révolte contre le syndicat tout-puissant présidé par Friendly. Surtout, la carapace d’indifférence de Terry va se fissurer au contact d’Edie (Eva Marie Saint), la sœur de Joey Doyle revenue sur les docks pour tenter de faire la lumière sur l’assassinat – maquillé en accident – de son frère. Tiraillé par des allégeances contradictoires, Terry renoue enfin avec son sens moral et décide de trahir les siens pour le bien du collectif – et sa propre rédemption.

À travers l’histoire de Terry Malloy, que symbolise Sur les quais ? Une apologie de l’indicateur, du traître, bien sûr. Terry « donne » des noms comme Kazan l’a fait avant lui. Une trahison… pour les bonnes raisons. Le thème central du film est ainsi, sans conteste, la conscience morale et la prise en compte du bien commun qui, seules, permettent de justifier la félonie. Cette interprétation n’a rien d’une analyse hasardeuse et contestable : Kazan l’a revendiquée sans détour. Dans son autobiographie publiée en 1988, l’illustre cinéaste assume ainsi son sentiment de revanche par rapport à ceux qui l’avaient ostracisé, allant même jusqu’à décrire son exultation lorsque le film fut un triomphe et remporta pas moins de huit Oscars. Notons que ce n’est sans doute pas un hasard si le syndicat tient le mauvais rôle dans le film, car c’était dans les années 1950 un des rares milieux où l’agitation communiste connut un succès (relatif) aux États-Unis. Arthur Cohn, le patron de Columbia Pictures, insista d’ailleurs pour remplacer, dans le script écrit par initialement Arthur Miller, les patrons de syndicat véreux par… des communistes. Miller refusa catégoriquement et quitta le projet, qui fut réécrit par Budd Schulberg. Il est également utile de rappeler que l’infiltration des syndicats par le crime organisé était un mal assez répandu à l’époque. Le personnage de Johnny Friendly est ainsi en partie basé sur Johnny Dio, un mafieux new-yorkais qui s’était notamment distingué par du racket organisé au sein d’un syndicat. Trois ans après la sortie du film, Jimmy Hoffa prit la direction des Teamsters, le puissant syndicat des conducteurs routiers américains. On connaît la suite…

Misère et révolte sur les quais

Rareté pour l’époque, le film fut en grande partie tourné à Hoboken, en décors réels et avec d’authentiques dockers comme figurants. Kazan prit beaucoup de plaisir à officier dans ce cadre qu’il connaissait bien, et qui confère un réalisme remarquable à ce film qui est aussi une peinture sociale. Sur les quais dénonce en effet la misère du monde des ouvriers du port, exploités par un syndicat aux méthodes criminelles qui gouverne ce milieu comme s’il s’agissait de son royaume personnel – décidant jusqu’à la vie et la mort de ses habitants. Une scène saisissante montre ainsi une horde de dockers réduits à l’état animal, obligés de se battre pour obtenir un ticket d’accès au chantier, qui leur permettra de gagner de quoi vivre un jour de plus. Un quotidien cruel et incertain qui trouve un écho bien plus tendre dans les scènes du pigeonnier – Terry nourrissant les volatiles de Joey Doyle, sur les toits des immeubles, après la mort de leur maître. Deux situations de dépendance, deux écosystèmes qu’une main généreuse doit nourrir afin d’assurer leur survie, mais d’un côté le mécène est mû par le cynisme des corrompus, de l’autre par la tendresse d’un homme qui ne pèse rien mais a conservé son humanité.

Par ailleurs, Kazan se garde d’idéaliser le monde ouvrier en l’opposant à ses oppresseurs de manière manichéenne. Incapables de dépasser leur réalité individuelle, les dockers acceptent leur sort et subissent le joug d’une poignée de crapules. Lorsque Terry se décide enfin à se retourner contre ses anciens maîtres, la réaction instinctive de son milieu est le rejet, voire le dénigrement. Englués dans des principes rigides, les dockers ne pardonnent pas la traîtrise de Terry, ne saisissant pas à quel point ce geste pourrait briser leurs chaînes. La libération finale aura lieu en même temps que la rédemption de Terry. Lors de la séquence de conclusion, le protagoniste se confronte physiquement à Friendly et son gang. Sévèrement tabassé, tenant à peine debout, son sacrifice dessille enfin les yeux de ses collègues, qui prennent conscience de la force de leur collectif et refusent désormais de suivre les ordres. Le père Barry repousse ceux qui s’apprêtent à relever Terry. C’est seul que ce dernier doit marcher. Enfin debout, Terry est redevenu « quelqu’un » (et non plus « un moins que rien » comme il se qualifiait lui-même) et mène les siens vers une journée de labeur difficile, mais non plus contrainte.

Une dream team au service d’un chef-d’œuvre

Comme c’est le cas pour tous les grands films, Sur les quais n’est pas l’œuvre d’un seul homme, mais constitue un véritable alignement des astres. Le scénario, d’abord, est d’une finesse rare et offre aux comédiens des répliques mémorables par dizaines. Il est signé Budd Schulberg, qui reprit le projet initial d’Arthur Miller après que celui-ci ait refusé les pressions du studio (cf. supra). S’il s’inspire d’une série d’articles du journaliste d’investigation Malcolm Johnson, publiés en 1948 dans le New York Sun et qui valurent à son auteur de remporter un prix Pulitzer l’année suivante, Schulberg composa un véritable scénario original. La convergence des parcours de Kazan et Schulberg est frappante. Le journaliste fut lui aussi membre du parti communiste, et lui aussi a fourni plusieurs noms au HUAC… après avoir été lui-même « donné » par quelqu’un d’autre. La carrière de scénariste de cinéma de Schulberg (par ailleurs romancier, producteur et journaliste sportif) fut courte mais marquante, puisqu’on lui doit aussi le script de Plus dure sera la chute (1956) de Mark Robson et celui d‘Un homme dans la foule (1957), pour lequel il retrouva Elia Kazan.

La production est, quant à elle, signée Sam Spiegel, qui venait de se faire un nom en produisant L’Odyssée de l’African Queen (1951), réalisé par John Huston. Même si Sur les quais ne bénéficia certainement pas d’un budget important, même pour l’époque (moins d’un million de dollars ; et encore ce montant a-t-il pu être atteint seulement après que Brando eut accepté de rejoindre le casting), Spiegel fut un excellent partenaire pour Kazan, permettant notamment à celui-ci de tourner en décors réels, sans quoi le film eut été très différent… Après avoir remporté l’Oscar du Meilleur Film avec Sur les quais, Spiegel en obtiendra deux autres avec des chefs-d’œuvre signés David Lean (Le Pont de la rivière Kwai et Lawrence d’Arabie), et il produira d’autres œuvres remarquables comme Soudain l’été dernier (Mankiewicz/1959) ou La Poursuite impitoyable (Penn/1966), avant de retrouver Kazan sur son dernier film (et avant-dernière production de Spiegel), Le Dernier Nabab (1976).

La remarquable bande originale mérite également qu’on s’y attarde un instant, car elle fut composée par Leonard Bernstein, un des plus célèbres compositeurs et chefs d’orchestre américains. Il s’agit ici de la seule vraie bande originale composée par Bernstein, qui travailla souvent pour le cinéma mais en adaptant toujours des thèmes existants, la plupart d’entre eux étant des musiques tirées d’une comédie musicale. Enfin, à la photographie on retrouve Boris Kaufman, Russe de naissance et frère cadet de Dziga Vertov, dont la carrière exceptionnelle le fit passer d’abord par l’Europe, notamment aux côtés de Jean Vigo (Zéro de conduite, L’Atalante…), avant qu’il ne s’installe aux États-Unis et travaille avec Kazan (il fera encore La Fièvre dans le sang avec lui, en 1961), Martin Ritt, Otto Preminger, et surtout avec Lumet (pas moins de sept films). Quant au casting cinq étoiles du film, il mérite assurément un chapitre à lui seul (cf. ci-dessous).

Cette équipe d’exception accoucha d’une œuvre d’exception, et ni les critiques ni le public n’y furent insensibles : Sur les quais remporta huit Oscars (sur douze nominations), dont celui récompensant le meilleur film, le meilleur acteur (pour Brando), le meilleur second rôle féminin (pour Eva Marie Saint) et le meilleur réalisateur. En 2007, le film a été classé 19e meilleur film américain de tous les temps par l’American Film Institute. 

Le plus grand comédien de tous les temps ?

Si le cinéaste, et son équipe derrière la caméra, méritent les louanges les plus flatteuses pour leur rôle dans la création d’un véritable joyau du septième art, la plupart des commentaires, hier comme aujourd’hui, se concentrent sur la performance des comédiens. Plus particulièrement sur celle de la star du film, Marlon Brando, au point de parfois négliger les autres interprètes principaux qui sont pourtant, eux aussi, au sommet de leur art. Il faut dire qu’à l’époque Brando, en une poignée d’années, était déjà devenu un phénomène, voire une icône. Après le choc d’Un tramway nommé Désir (1951), qui le révéla au grand public, le comédien avait prouvé qu’il savait tout jouer : un grande production historique (Viva Zapata!, Kazan/1952), une adaptation shakespearienne de haut vol (Jules César, Mankiewicz/1953) et un phénomène culturel (L’Équipée sauvage, Benedek/1953). Avec les qualités et le génie propres au comédien, c’est aussi un nouveau type de jeu qui s’imposa dans le cinéma américain. Marlon Brando est devenu le plus prestigieux ambassadeur de la Méthode, et représente à lui seul une véritable transition générationnelle dans son métier. Après l’avènement de Brando, plus rien ne sera jamais pareil. Avec Un tramway nommé Désir, Brando a inauguré une révolution dans le jeu d’acteur, introduisant auprès du public une forme d’incarnation, de sensibilité et de nuances émotionnelles jamais vue auparavant. Son influence incommensurable sur le jeu des comédiens de son époque, et des suivantes, demeure le meilleur marqueur de son poids dans l’histoire du cinéma, et Sur les quais représente à ce titre une forme de perfection. Les plus grands en témoignèrent, comme par exemple Kazan, qui écrivit dans son autobiographie : « S’il existe, dans l’histoire du cinéma américain, un homme ayant livré une meilleure performance [que la sienne], je ne le connais pas. » Dans un article élogieux écrit en 2004 et publié dans Rolling Stone, Jack Nicholson se souvient : « J’ai grandi dans le New Jersey, et l’un de mes emplois d’été consistait à travailler comme assistant du manager dans un cinéma local. J’ai dû voir toutes les représentations de Sur les quais, deux fois par soir. On ne pouvait pas le [Brando] quitter des yeux. Il était envoûtant. » Quant à Martin Scorsese, il admire tant le film qu’il en parodia la réplique la plus célèbre (cf. infra) dans son non moins référentiel Raging Bull, où De Niro s’écrie « I could’ve been a contender! ».

Pourtant, et comme souvent, il fallut une bonne dose de hasard pour que le comédien se retrouve à l’affiche du film et contribue – considérablement – à en faire le classique qu’il est devenu. Tourmenté dans sa vie privée, Brando avait entamé une thérapie et n’avait ni le cœur ni la tête à un projet tel que celui-ci. Le rôle de Terry Malloy fut confié à Frank Sinatra, un natif de Hoboken, mais aucun contrat formel n’avait encore été signé, et Elia Kazan préférait toujours voir Brando jouer le rôle. Le cinéaste engagea Karl Malden pour jouer le rôle du prêtre, mais il demanda également à celui-ci de tourner un court essai avec deux comédiens eux aussi formés à l’Actors Studio, Paul Newman et Joanne Woodward. Cet essai aurait permis de convaincre le producteur Sam Spiegel du type de comédien qui convenait au rôle, et Brando fut à nouveau contacté. Finalement, il accepta… et Sinatra put laisser éclater sa colère.

On pourrait écrire des tomes entiers sur la performance stellaire de Brando dans Sur les quais. Une performance qui, peut-être davantage que toutes les autres, fait l’unanimité. Résumons-là simplement ainsi : Brando jouissait d’un physique et d’un charisme ensorcelants, mais le comédien ne se reposa jamais sur ces deux atouts. Personnalité complexe, au sein de laquelle la tentation autodestructrice affleure en permanence, Brando a, au contraire, souvent déconstruit sciemment l’image qu’il pouvait projeter. La profondeur du jeu, la nuance qu’il apporta à tous les personnages qu’il interpréta, est au cœur même de son caractère, ils en font partie intégrante. Dans Sur les quais, Terry Malloy aurait pu être un personnage parfaitement « lisible » : un type qui se prend pour un dur, mais dont l’apparente insensibilité ne cache que difficilement la conscience d’être un raté et le besoin d’être aimé pour qui il est réellement. Brando saisit cette typologie de personnage et l’emmène en terrain inconnu. Inconnu sur grand écran à cette époque, entendons-nous, car la profondeur qu’acquiert Terry Malloy, nous la connaissons tous, intimement. L’impossibilité d’être un personnage unidimensionnel (même s’il le souhaite), les contradictions violentes qui l’habitent et les confrontations extérieures qui viennent secouer sa conscience, ce sont celles d’un homme, tout simplement. Et c’est ainsi que Terry Malloy dépasse le statut du personnage de cinéma et devient un être humain qui nous émeut et nous fascine. Parce qu’on se reconnaît en lui. Cela peut paraître évident, dit comme cela, mais à l’écran, cela fait une sacrée différence, et c’est fascinant à voir. D’autant plus lorsque l’on songe que le film va fêter ses 70 ans et qu’il conserve aujourd’hui encore tout son impact sur le spectateur.

Comme nous l’avons déjà évoqué, Brando est particulièrement bien entouré dans Sur les quais. Karl Malden, qui interprète le père Pete Barry, était très lié à Kazan puisqu’ils avaient œuvré ensemble au sein du Group Theatre, près de vingt ans plus tôt. Il intégra ensuite le casting d’Un tramway nommé Désir, film pour lequel il remporta l’Oscar du meilleur second rôle masculin. Après Sur les quais, il jouera encore pour le cinéaste sur le tout aussi recommandable Baby Doll (1956). Comédien plus conventionnel que Brando – il faut dire que ce n’est pas difficile – Malden abat néanmoins un travail impressionnant dans Sur les quais, et parvient à donner corps à un personnage plus familier pour le spectateur, moins tourmenté que les autres personnages principaux. Eva Marie Saint, elle aussi issue de l’Actors Studio, tient ici son premier rôle au cinéma, et elle fut un choix formidable. Quel défi, pourtant, de donner la réplique au monstre sacré Brando en ayant si peu d’expérience ! Son physique fragile, sa beauté discrète, son émotion et son authenticité contribuent à faire exister le magnifique personnage de Edie Doyle. Il est à noter que la comédienne vit encore aujourd’hui : à 99 ans, elle est la personne vivante la plus âgée à avoir remporté un Oscar ! Sa carrière fut trop courte et comporte trop peu de réussites au regard de son talent, même si elle fut choisie par Hitchcock comme (surprenante) femme fatale dans le classique La Mort aux trousses (1959). Rod Steiger, autre pur produit de l’Actors Studio, joue ici le rôle de Charley « the Gent » Malloy, le frère de Terry et fidèle lieutenant de « Johnny Friendly ». Steiger aura une longue carrière avec quelques rôles inoubliables, notamment dans Le Prêteur sur gages de Lumet (1964), qui aurait dû lui valoir un Oscar, dans Le Docteur Jivago de David Lean (1965) où il incarne un personnage secondaire mais mémorable, et Dans la chaleur de la nuit de Norwan Jewison (1967), qui lui valut enfin l’illustre statuette. Sa carrière fut malheureusement très handicapée par des problèmes de santé, et une dépression coriace à partir des années 1970. Enfin, on s’en voudrait de ne pas mentionner Lee J. Cobb, excellent lui aussi, dans le rôle du mafieux paternaliste « Johnny Friendly ». Lui aussi avait joué avec Kazan au sein du Group Theatre, puis dans des pièces de théâtre sous sa direction. Et lui aussi fut accusé d’avoir été communiste et, menacé de blacklisting, « donna » une série de noms en 1953. Il joua dans un des premiers films de Kazan, Boomerang! en 1947, et tourna beaucoup, avec les plus grands, souvent comme character actor, plus rarement dans un rôle principal.

Seuls ou ensemble, ces comédiens donnent naissance à tant de scènes inoubliables qu’il serait vain de les citer. À titre d’exemple, mentionnons simplement l’échange amoureux entre Terry et Edie dans le bar ; les nombreuses scènes de Terry dans le pigeonnier ; l’exhortation du père Barry dans la cale du bateau, après l’assassinat de Dugan (Pat Henning) ; la bagarre finale et la rédemption de Terry, dont nous avons déjà parlé (cf. supra). Enfin, comment ne pas évoquer la fameuse scène de la voiture ? 

Une des séquences les plus commentées de l’histoire du cinéma

Afin d’introduire le dernier tiers de l’intrigue, qui verra Terry décider de trahir et en accepter les conséquences, Budd Schulberg avait prévu une confrontation entre ce dernier et son frère, qui va tout tenter pour le dissuader de retourner sa veste, à l’arrière d’une voiture. La qualité du dialogue et le talent des comédiens, qui n’hésiteront pas à beaucoup improviser (dans l’article déjà mentionné plus haut, Jack Nicholson révèle que, lorsque les deux hommes tournèrent ensemble Missouri Breaks, il regarda en fin de journée les 9-10 prises différentes d’une scène dans laquelle Marlon Brando jouait sans lui, il constata que chacune était, selon ses mots, « un film d’art » : « J’étais abasourdi par la variété, la profondeur, le nombre d’articulations silencieuses. Tout était là. C’est une des choses les plus dingues que j’ai jamais vues. »), transformeront une situation en apparence classique en une scène légendaire du cinéma.

On peut pourtant dire que rien n’avait été fait pour créer une séquence mémorable. Préoccupé par le budget qu’il souhaitait restreindre au maximum, le producteur Sam Spiegel n’avait pas fourni à Kazan le véhicule nécessaire au tournage de cette scène, rendant le cinéaste furieux. En lieu et place de ladite voiture, une relique de décor de studio figurant une demi-carcasse… L’équipe technique fit contre mauvaise fortune bon gré, ajouta des stores à la vitre arrière du véhicule (pour qu’on ne voie pas les murs du studio !), resserra le plan au maximum autour des deux comédiens, et provoqua de légères secousses à intervalles réguliers pour donner une illusion de mouvement. On comprend mieux, dès lors, pourquoi le metteur en scène a toujours affirmé qu’il n’avait « presque rien fait », laissant ses deux comédiens créer à eux seuls la magie du moment.

Cette séquence n’est pas une confrontation, mais une scène intime où deux frères se livrent comme jamais et font le deuil de leur amour fraternel. Terry et Charley sont conscients des conséquences tragiques de leur séparation – plus encore le second, qui accepte que son sort soit scellé. Qui d’autre que Brando aurait réagi au geste terrible de Charley, qui braque une arme sur son frère en désespoir de cause, avec autant de douceur et de mélancolie ? Il n’y a aucune peur dans ses yeux, simplement la douleur d’une désillusion entamée depuis longtemps, enfin achevée dans l’amertume. Rod Steiger complémente parfaitement la performance déchirante de Brando. Abandonnant le combat, il offre son revolver à Terry et sacrifie sa vie pour sauver celle de son frère. C’était la dernière fois que Terry et Charley se voyaient. Le cadet avait besoin de s’affranchir de l’influence néfaste de son aîné afin de devenir un homme digne de ce nom, et cette libération devait nécessairement prendre la forme d’une rupture douloureuse entre deux hommes liés par le sang et qui, malgré les reproches et les concessions insupportables, s’aimaient encore sans le dire.

Et si, en fin de compte, la qualité principale de Sur les quais n’était pas de donner à l’amour une place cruciale dans ce monde impitoyable ?

Sur les quais – Bande-annonce

Sur les quais – Fiche technique

Titre original : On the Waterfront
Réalisateur : Elia Kazan
Scénario : Budd Schulberg
Interprétation : Marlon Brando (Terry Malloy), Karl Malden (le père Barry), Eva Marie Saint (Edie Doyle), Rod Steiger (Charley Malloy), Lee J. Cobb (Johnny Friendly)
Photographie : Boris Kaufman
Montage : Gene Milford
Musique : Leonard Bernstein
Producteur : Sam Spiegel
Société de production : Horizon Pictures
Durée : 108 min.
Genre : Drame social/crime
Date de sortie : 14 janvier 1955
États-Unis – 1954

L’obsession au cinéma : analyse d’un motif et de sa mise en scène

Pour le septième des arts, l’obsession est souvent bien plus qu’un simple trait de caractère ; c’est un protagoniste à part entière qui façonne l’intrigue et définit les personnages. La mise en scène, vaste et complexe langage visuel, donne vie aux motifs obsédants à travers une pluralité de dispositifs allant du travelling compensé aux jeux de couleurs ou de reflets. Sous la lentille du cinéma, l’obsession est mieux qu’ailleurs mise à nu, dévoilée dans son essence même, sa beauté terrifiante et son pouvoir destructeur.

La nature destructrice de l’obsession est un thème à la fois omniprésent et intemporel dans l’histoire du cinéma. Une fois dans les mains des plus grands réalisateurs, elle se dépeint avec une acuité psychologique qui transcende l’écran et l’époque. Du cinéma muet de D.W. Griffith à l’ère du numérique de David Fincher en passant par le réalisme poétique de François Truffaut, l’obsession, telle une bête fauve, a déchiré le voile de la normalité et s’est frayé un chemin à travers les strates du quotidien, pour exposer sans pudeur la vérité de la nature humaine.

À l’ère du cinéma muet, Griffith, avec Intolérance (1916), a offert une première illustration de la nature corrosive de l’obsession. Le penchant de l’homme pour le fanatisme religieux, l’obsession de la moralité, peut non seulement entraîner sa propre chute, mais également déclencher une cascade de destruction à travers les âges, soulignant le danger inhérent à la poursuite aveugle, monomaniaque, d’une idée unique.

Plus tard, l’expressionnisme allemand, et notamment Fritz Lang dans M le Maudit (1931), explorera l’obsession à travers la lorgnette de la pathologie. Le personnage central, un tueur d’enfants, est hanté par une obsession qu’il ne peut contrôler, créant un paysage déchiré entre empathie et dégoût. L’obsession, alors, n’est pas seulement destructrice, mais tragiquement inévitable, telle une sentence auto-imposée par le psychisme humain – et inexpiable.

L’ère moderne a vu l’obsession explorée sous de nouvelles formes, plus pernicieuses. Fincher, dans Fight Club (1999), dépeint un homme déchiré entre le conformisme social et l’obsession douloureuse de la liberté anarchiste. Ici, l’obsession est non seulement auto-destructrice, mais aussi une arme contre l’ordre établi. Gone Girl (2014) questionne les conventions matrimoniales et érige le respectabilité en prescription sociale, prolongeant par là le travail initié par Sam Mendes dans l’excellent American Beauty (1999).

Plus récemment encore, les films de Yorgos Lanthimos, tels que The Lobster (2015), ont dépeint des personnages obsédés par des conventions sociales arbitraires, conduisant à des situations grotesques et tragiques. Dans ce cinéma, l’obsession devient une métaphore de la tyrannie du conformisme, mettant en lumière sa nature oppressive.

En scrutant le cinéma à travers les âges, l’obsession apparaît comme un prisme troublant et déstabilisant. Elle expose des vérités dérangeantes sur la condition humaine. Ce thème, omniprésent, n’a pas perdu de sa pertinence, sa représentation se modulant au gré des contextes socioculturels, des sensibilités artistiques et des évolutions technologiques.

Vertigo : une étude de cas

En 1958, Alfred Hitchcock réalise peut-être LE film de l’obsession (et de la dualité) : Vertigo. Par son exploration de l’obsession de l’identité et de la perfection, ce long métrage passé à la postérité trace un chemin sinueux vers la destruction intérieure. Le détective Scottie est dévoré par une idée fixe qui le conduit à remodeler une femme à l’image d’une autre, ce qui finalement le conduit à sa perte.

L’obsession, porteuse d’émotions intenses et souvent dévastatrices, s’y manifeste visuellement de manière frappante et symbolique, à travers la mise en scène et la direction artistique. On va le voir, une manipulation astucieuse du cadre, de la couleur, de l’éclairage et du montage peut, de manière non-verbale, révéler les profondeurs cachées d’une obsession.

Ainsi, dans Vertigo, l’obsession du détective Scottie pour Madeleine se manifeste à travers l’usage récurrent de la couleur verte. C’est une teinte qui revient de manière obsessionnelle, comme pour exprimer le désir insatiable et troublant de Scottie. La lumière verte est utilisée pour donner une allure surnaturelle à Madeleine, renforçant l’obsession de Scottie et l’éloignant de la réalité. Par exemple, dans la scène emblématique du motel, la chambre est baignée d’une lueur verte étrange, créant une atmosphère onirique qui amplifie l’obsession de Scottie. En outre, Madeleine elle-même est souvent vêtue de vert, intensifiant la connexion entre cette couleur et l’objet de l’obsession.

La mise en scène, et notamment la direction artistique et les mouvements de caméra, joue également un rôle crucial dans l’illustration de cette obsession. La spirale – un motif visuel qui rappelle la descente vers la folie – est un exemple éloquent de la façon dont la mise en scène peut communiquer visuellement l’état mental d’un personnage. Le célèbre effet de dolly zoom par lequel la caméra recule tout en zoomant crée quant à lui une sensation de désorientation, un monde qui s’étire et se distord, incarnant visuellement l’état mental instable et obsessionnel de Scottie.

Enfin, le montage joue également un rôle essentiel dans cette représentation des fêlures humaines. Les flashbacks récurrents, les rêves et les images répétitives illustrent l’obsession constante de Scottie. C’est le montage qui permet cette répétition, cette incursion dans le subconscient du personnage, rendant l’obsession non seulement palpable, mais presque tangible pour le spectateur.

Comment l’obsession se décline au cinéma

Il existe une pléthore d’exemples dans l’histoire du cinéma où l’obsession est mise en scène de manière inventive. Passons en revue quelques exemples relativement récents qui démontrent la diversité des approches stylistiques dans la représentation de ce « motif » psychologique.

Requiem for a Dream (2000, Darren Aronofsky). Ce film se distingue par sa mise en scène viscérale de l’obsession sous la forme de l’addiction. Aronofsky utilise la technique du montage rapide, associée à des images déformées et surréalistes, pour représenter le cycle infernal de la drogue. Les scènes récurrentes d’injection, de dilatation de la pupille et de perdition traduisent la dépendance obsessionnelle des personnages. L’usage répété des gros plans sur les visages tourmentés et la bande sonore obsédante renforcent la sensation de désespoir et de dépendance. Le « split-screen », quant à lui, sert à souligner l’écart grandissant entre réalité et illusion dans l’esprit des personnages.

The Social Network (2010, David Fincher). Ce film retrace l’ascension de Mark Zuckerberg, le fondateur de Facebook, mettant en scène son obsession de la réussite et de la reconnaissance sociale. La mise en scène de cette obsession se manifeste à travers le dialogue acéré et rapide (caution Aaron Sorkin), qui traduit l’esprit hyperactif de Zuckerberg. La direction artistique du film, en utilisant des couleurs froides et une lumière diffuse, crée une ambiance qui fait écho à l’approche unidimensionnelle de Zuckerberg. En outre, la récurrence des scènes de litige et le montage alterné entre le passé et le présent dépeignent les conséquences destructrices de ses obsessions.

La Pianiste (2001, Michael Haneke). Ce film autrichien raconte l’histoire d’une professeure de piano quadragénaire, Erika Kohut, dont l’obsession pour le contrôle de sa vie et de ses désirs sexuels tourne à la destruction. La mise en scène austère et dénuée d’empathie de Haneke crée une tension palpable, illustrant l’état psychique d’Erika. L’utilisation de plans fixes et de longs plans-séquences accentue l’aspect ritualisé et compulsif de ses comportements obsessionnels.

Black Swan (2010, Darren Aronofsky). Dans ce film, Aronofsky explore l’obsession d’une ballerine, Nina, pour la perfection. La mise en scène de cette obsession est accomplie à travers des éléments fantastiques et un montage intense. Les reflets déformés, les métamorphoses et la dualité du cygne blanc/cygne noir reflètent le combat intérieur de Nina avec son obsession. L’utilisation du son et de la musique amplifie la tension et illustre l’obsession dévorante de Nina pour l’excellence.

Ces films ne représentent certes que quelques exemples parmi des centaines d’autres. Ils suffisent cependant à témoigner de la manière dont la mise en scène peut servir à illustrer et à explorer l’obsession, donnant ainsi une représentation visuelle variée, parfois vertigineuse, de cet état émotionnel complexe, que le cinéma a su traiter en clerc.

Le Manoir hanté, aussi transparent que ses fantômes

Cher Mr Disney. Suite à de trop nombreuses plaintes sur la qualité de plus en plus médiocre de vos attractions, nous nous sommes permis d’inspecter votre nouveauté : Le Manoir Hanté. Notre franchise qui fait notre réputation risque de vous être douloureuse. Oui, Mr Disney, il est de notre devoir de dire, qu’encore une fois, vous vous êtes foiré. 

Les fantômes s’éveillent, le spectateur dort.

Avant toute chose, vous devez savoir que nous étions heureux de monter à bord. Bien que nous ne soyons pas particulièrement friands de votre précédente tentative, La maison hanté et les 99 fantômes, une nouvelle attraction mêlant horreur, fantastique et comédie avait tout pour nous plaire. Après tout, vous mélangiez parfaitement les trois avec les premiers Pirates des Caraibes. Malheureusement, comme me le rappelaient mes collègues après l’inspection, c’était avant. Aujourd’hui, notre comité se voit dans l’obligation de vous dire la vérité. Mr Disney, vous êtes à l’image de cette attraction, vide et sans âme, malgré quelques fulgurances.

Oh, bien sur, ne soyons pas totalement pessimistes, quelques idées fonctionnent bien, ici et là. Votre équipe de comédiens, par exemple, semble prendre très à cœur son rôle de divertir les spectateurs. Bon, ils semblaient en roue libre durant l’intégralité de la visite et je doute très fortement qu’ils aient réellement eu des consignes en terme d’acting. Qu’importe. Ils font le job et semblaient s’amuser entre eux. En revanche, pouvez-vous, s’il vous plait, m’expliquer votre volonté incompréhensible de vouloir insérer des blagues toutes les deux minutes ? Cela fait plusieurs années que vos visiteurs vous supplient d’arrêter. Pourquoi ne les écoutez vous pas ? Sur dix blagues, une seule fonctionne. Pour le bien être de l’humanité et des fantômes, arrêtez ça.

Également, navré de vous dire que nous avons trouvé le temps long. Votre manège dure 2h, on les sent passer. Voir Oppenheimer deux fois d’affilée passerait sans doute plus vite. Trop de choses manquent d’ampleur et d’énergie pour embarquer les touristes. Votre histoire est vue et revue, malgré un thème émouvant et intéressant sur la notion de deuil et d’aller de l’avant. L’insipidité de la quasi intégralité de vos personnages n’aide pas. Si Ben est intéressant, nous cherchons encore l’intérêt du protagoniste incarné par Owen Wilson. Et, ne parlons pas du grand vilain, une belle accumulation de ce qu’il ne faut plus faire en 2023. Pour être francs, Mr Disney, nous pouvons pardonner de nombreuses choses si nous partons du fait que c’est une attraction pour enfants. Mais, à l’époque, vous parveniez à embarquer les adultes à leurs côtés. Là, vous êtes tellement à coté de la plaque, nous étions presque sûrs de trouver le fantôme de votre talent parmi ceux du manoir.

Dommage, car de temps à autres, on retrouve ce que nous aimons chez vous : la magie, l’imagination et le fantastique. Par endroits, particulièrement dans la seconde partie, vous vous laissez aller à quelques idées de mise en scène intéressantes. Visuellement également, vous offrez de sympathiques moments. Il aurait fallu se concentrer dessus. Le potentiel du Manoir Hanté à la sauce 2023 était immense. Votre histoire incohérente, votre rythme en dents de scie, votre méchant catastrophique et surtout, votre absence totale de prise de risque (une habitude chez vous, désormais…), aura malheureusement scellé son destin. Nous doutons très fortement du succès de cette nouvelle attraction qui ne fait ni rire, ni vraiment peur.

Dans l’attente de votre réponse, nous vous prions d’agréer, cher Mr Disney, en l’expression de nos plus sincères salutations.

Le CONNARD (Comité Objectif mais Néamoins Narquois et Remarquablement Anti Disney)

Bande-annonce : Le Manoir Hanté

Fiche Technique : Le Manoir Hanté

Titre original : Haunted Mansion
Réalisation : Justin Simien
Scénario : Katie Bippold
Musique : Kris Bowers
Casting : Lakeith Stanfield / Rosario Dawson / Owen Wilson / Danny DeVito / Jared Leto
Production : Walt Disney Pictures
Genre : Comédie horrifique et fantastique
Durée : 2h02
Sortie : 26 Juillet 2023 en salles

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The Last of Us, la série HBO prête à infecter votre télé !

Dire que The Last of Us a cartonné lors de sa diffusion tient de l’euphémisme. Deuxième meilleur lancement de HBO depuis 13 ans, nominée à de multiples reprises aux Emmy Awards, plébiscitée par la presse et une bonne partie partie du public (les joueurs se montrant plus mesurés), l’adaptation du célèbre jeu vidéo a réussi son entrée ! Disponible sur Prime Vidéo à son lancement, la première saison est désormais accessible à l’achat en support physique ! 

Si vous l’avez ratée, sachez que la critique de cette première saison de The Last of Us est disponible. Pour les autres qui auraient déjà visionné l’intégralité des neuf épisodes, qu’apportent les différentes versions physiques chapeautées par Warner Bros et à quel prix pouvez-vous les obtenir ?

Version DVD : 24,99 euros (Amazon) à 29,99 euros (Fnac)

Inclus : 

  • Boitier avec fourreau contenant les 9 épisodes de la saison 1 sur quatre disques.
  • Bonus (Commentaires des réalisateurs, interviews des acteurs, making-off, adapter The Last of us :  sans manette, etc…)

Version Blu-Ray : 35,99 euros (Amazon) à 39,99 euros (Fnac)

Inclus : 

  • Boitier avec fourreau contenant les 9 épisodes de la saison 1 en HD sur quatre disques.
  • Bonus (Commentaires des réalisateurs, interviews des acteurs, making-off, adapter The Last of us :  sans manette, etc…)

Version 4K Ultra HD édition limitée : 44,99 euros (Amazon) à 49,99 euros (Fnac)

Inclus  :

  • Le Steelbook édition limitée 4K contenant les 9 épisodes de la saison 1 en 4k UHD sur quatre disques
  • Bonus (Commentaires des réalisateurs, interviews des acteurs, making-off, adapter The Last of us :  sans manette, etc…)

Si d’aventure vous étiez tenté de poursuivre l’histoire sur consoles, voici sur quels supports vous pourrez vous procurer les deux chefs-d’œuvre intemporels que sont les The Last of Us :

The Last of Us : Playstation 3, jeu original.

The Last of Us Remastered : Playstation 4, refonte graphique du jeu original, incluant le DLC Left Behind.

The Last of Us Part II : Playstation 4 (jouable sur Playstation 5 en 60 fps)

The Last of Us Part I :  : Playstation 5 / PC. Remake du premier épisode avec une refonte visuelle totale proche voire supérieure aux graphismes de The Last of Us Part II

Un Coup de maître : de l’artiste, créant et créé

Le septième long-métrage de Rémi Bezançon, Un Coup de maître (9 août 2023), réunit deux monstres sacrés du cinéma, Vincent Macaigne et Bouli Lanners, dans le monde de l’art contemporain et de son marché. En résulte une œuvre à la fois méchante, acérée, mais aussi généreuse et humaine, profondément jubilatoire.

Aller voir un  film dans lequel joue Vincent Macaigne, c’est être assuré à la fois de retrouver un acteur aimé, apprécié, reconnu, et de lui découvrir un nouveau visage, presque une nouvelle silhouette,  une nouvelle personnalité. Il est pareil aux « filles » chantées par Brassens : «  Les filles, quand ça dit je t’aime,/ C’est comme un second baptême,/ Ça leur donne un cœur tout neuf,/ Comme au sortir de son œuf ». Lorsque Vincent Macaigne « aime » suffisamment un scénario pour consentir à endosser le rôle qui lui est proposé, on n’en finit pas de s’émerveiller devant le nouveau Macaigne, avec « un cœur tout neuf,/ Comme au sortir de son œuf ». Car l’engagement dans ce nouvel être qui constitue son nouveau personnage est toujours intact, complet, intègre. Une force intarissable de réjuvénation que l’on ne peut qu’admirer et qui ne manque pas de produire un effet jubilatoire.

Dans ce septième long-métrage de Rémi Bezançon, Vincent Macaigne est Arthur Forestier, galeriste de son état. D’entrée de jeu, la causticité du ton ravit ; on entend cet habile marchand commenter en voix off le tableau qui apparaît à l’écran. La réussite est totale dans cet art délicat qu’est la parodie : à la fois, l’imitation du sujet moqué est parfaite, et l’on reconnaît, à travers ces propos, non pas un galeriste, mais cent, et transparaît ce léger excès, mais idéalement dosé, qui signale à coup sûr la satire.

Un coup de maître ne s’écartera pas de cette perfection, tendue, féroce, et qui assure le plaisir du spectateur. Secondé au scénario par Vanessa Portal, comme pour sa précédente réalisation, Rémi Bezançon adapte ici un film argentin de 2018, pareillement titré en français, Mi Obra Maestra en langue originale, de Gastón Duprat. Mais l’intrigue est légèrement modifiée, s’adaptant au contexte parisien.

Ce galeriste se trouve confronté à la détresse de son ami et artiste favori, Renzo Nervi, à qui l’inénarrable Bouli Lanners prête sa carrure. Panne créative, doublée de crise existentielle, sur fond de deuil mal dépassé. Sur un ton badin, comique, le réalisateur parvient à s’approcher de thématiques on ne saurait plus graves, et cela avec une réelle justesse. Il faut savoir que l’équipe se retrouve là en terrain intimement connu, puisque Rémi Bezançon a fait l’École du Louvre avant de devenir réalisateur et que Bouli Lanners pratique lui-même, et depuis longtemps, l’art de la peinture, domaine auquel il se destinait initialement. Éléments de réel qui contribuent certainement à l’efficacité et à la finesse du film.

Questionnant ce point essentiel qu’est la création, en marche ou encalminée, le film s’interroge également sur tout ce qui crée un créateur, à différents niveaux. Du point de vue le plus extérieur : sa reconnaissance, sa cote, sa réception critique, les effets de mode… Au point de vue le plus intime : ce qui le nourrit, ce qui le détruit, ce qui peut le ranimer…

L’image, par Philippe Guilbert, est très subtilement construite, en teintes chaleureuses qui s’accordent bien avec la peinture de Renzo Nervi et qui participent à la profonde humanité du film, auquel la musique essentiellement électronique de Laurent Perez del Mar confère une belle énergie, très pulsée et positive. Quelques seconds rôles, honorablement tenus par Anaïde Rozam, Aura Atika, Bastien Ughetto et Philippe Resimont, prennent part à l’architecture d’ensemble. Mais le grand régal est offert par les nombreuses scènes en duo qui mettent en présence Vincent Macaigne et Bouli Lanners. Déjà réunis dans Chien (2018), de Samuel Benchetrit, dans une tonalité plus sombre, les deux acteurs jubilent visiblement à se donner la réplique et achèvent d’électriser des dialogues déjà très mordants.

Mais au-delà de la fête cinématographique ainsi créée, Rémi Bezançon questionne, avec audace et lucidité, non seulement la vie d’un artiste ou d’une personnalité, mais également sa mort, et les effets volontiers paradoxaux que celle-ci génère.

Bande-annonce : Un Coup de maître 

Synopsis du film : Propriétaire dʼune galerie dʼart, Arthur Forestier représente Renzo Nervi, un peintre en pleine crise existentielle. Les deux hommes sont amis depuis toujours et, même si tout les oppose, lʼamour de lʼart les réunit. En panne d’inspiration depuis plusieurs années, Renzo sombre peu à peu dans une radicalité qui le rend ingérable. Pour le sauver, Arthur élabore un plan audacieux qui finira par les dépasser… Jusquʼoù peut-on aller par amitié ?

Fiche Technique : Un Coup de maître 

De Rémi Bezançon
Par Rémi Bezançon
Avec Vincent Macaigne, Bouli Lanners, Bastien Ughetto
9 août 2023 en salle / 1h 35min / Comédie
Distributeur : Zinc Film

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4

Yamabuki : floraison de conscience

Le repentir est le printemps des vertus. Avec Yamabuki, Juichiro Yamasaki cherche à réduire la distance entre les individus d’une petite bourgade rurale, afin de créer des liens invisibles entre eux. Du drame familial à des séquences d’humour bien senties, les protagonistes ont tous un combat avec leur passé. Et leur désolation est étudiée avec soin, dans un silence onirique qui va peu à peu laisser leur conscience fleurir.

Synopsis : Maniwa, petite ville minière de l’ouest du Japon. Chang-su, ancien cavalier de l’équipe de Corée du Sud, criblé de dettes, travaille dans une carrière. Il vit avec Minami qui a fui son mari. Yamabuki, lycéenne, se met elle à manifester de façon silencieuse à un carrefour. À leur insu, les vies des habitants de Maniwa commencent à s’entrecroiser…

Maniwa est une ville qui cultive tout un tas de récits, de la même manière que Juichiro Yamasaki y cultive ses tomates. Le cinéaste nous fait découvrir sa ville de résidence et montre ainsi toute l’étendu des espaces vides à combler. C’est pourquoi son premier long-métrage, The Sound of Light, abordait la question d’un éventuel retour vers ce lieu, alors que tout conditionnait son héros à partir vivre une carrière d’artiste. En 2014, il nous revient avec Sanchu Uprising : Voice at Dawn, un drame historique sur le soulèvement d’un peuple qui fait écho aux activités silencieuses d’une jeune écolière dans sa dernière œuvre, présentée à l’ACID 2022.

Les passagers du vide

Un grondement retentit à l’ouverture. C’est dans une exploitation minière que Chang-su (Kang Yoon-soo) observe un flanc de montagne s’effondrer sous ses yeux. Est-ce une partie de lui qui se détache, ou est-ce le symbole d’un rejet envers les autochtones et ce travailleur immigré ? Il s’agit un peu de tout cela à la fois, lorsque l’on finit par mesurer l’impact que cette manœuvre sous-entend. L’approche des Jeux Olympiques de Tokyo a rendu nerveux le cinéaste, qui n’a pas eu d’autre choix que d’évoquer l’inconfortable situation de son pays, de même que l’argent sale qu’il en tire. Chang-su doit ainsi s’habituer à ce triste paysage grisâtre, faisant d’ailleurs écho à la chute libre qu’il entame, avec une famille au crochet et un poids sur la cheville. L’ancien champion d’équestre stagne à vue d’œil, malgré son entourage qui diffuse une bonne humeur, également à contretemps de ce vide qui remplit l’écran.

Au regret de ne plus pouvoir remonter sur selle, Chang-su s’accroche à sa vie monotone. Son destin contrarié qui l’attend va de paire avec celui de sa compagne Minami (Misa Wada), une mère qui a fui son mariage depuis des années. Sa jeune fille est ainsi bloquée entre deux cultures, l’une japonaise auprès de sa mère et l’une coréenne du côté de Chang-su. Elle a ainsi du mal à s’identifier au sein de cette famille reconstituée, où manifester un petit « papa » est loin d’être naturel. De l’autre côté, nous avons Yamabuki (Kilala Inori), une adolescente qui n’a pas de temps à consacrer pour répondre aux manifestations sentimentales d’un camarade. Contre la volonté de son père, elle préfère de loin manifester, en silence, pancarte à la main, dans une pose solennelle qui lui accorde la vision d’un monde en mouvement. Elle tente désespérément de le freiner, afin qu’on la remarque, afin qu’on la comprenne et peut-être qu’on l’arrache pour de bon à son quotidien qui n’en vaut pas la peine.

Chacun semble se renvoyer la pierre comme une malédiction dans un premier temps, avant que celle-ci devienne finalement une bénédiction. Plusieurs interprétations sont alors possibles concernant les éléments fantasmés par Yamabuki. Le 16mm déployé par le cinéaste, dont le grain épais offre une texture fascinante, permet ainsi de mieux nous accompagner vers la fiction qui se joue et vers l’imaginaire de certains plans. La musique est également présente pour alléger la lecture de ce film choral, qui tire toute sa beauté du décor naturel et de son humour gratifiant. Yamasaki capte à merveille l’étau qui se resserre sur ces habitants qui tournent en rond dans la journée et qui reviendront au même endroit le lendemain. Chang-su et Yamabuki brisent cette routine avec les doutes qui les consument, et qui les attirent hors de leur zone de confort.

Loin d’être à la hauteur de chaque pétale du Magnolia de Paul Thomas Anderson, Yamabuki parvient à rayonner un dernier acte des plus mélancoliques. On prend ainsi plaisir à suivre le parcours atypique des protagonistes, en sondant leur peine, aussi silencieuses que la pousse de la fleur dont l’œuvre tire son nom. C’est une histoire faite de rencontres au départ, et fatalement de ruptures au terminus. La fin d’une amourette ou des prières silencieuse, la fin d’un couple ou l’image que l’on peut renvoyer d’une famille unie, la fin d’une innocence, mais tout cela laisse place à un renouvellement de la pensée chez les protagonistes. Choisir de garder le silence sur son sort ou tracer sa propre route, tel est le dilemme poétique du cinéaste japonais, qui y injecte toute sa sensibilité et un optimisme qui réchauffe le cœur.

Bande-annonce : Yamabuki

Fiche technique : Yamabuki

Réalisation & Scénario : Juichiro Yamasaki
Photographie : Kenta Tawara
Son : Masami Samukawa
Décors : Risshi Nishimura
Costumes : Kei Taguchi
Coiffure & Maquillage : Miwako Sugahara
Musique : Olivier Deparis
Production : Film Union Maniwa, Survivance
Pays de production : Japon, France
Distribution France : Survivance
Durée : 1h37
Genre : Drame
Date de sortie : 2 août 2023

Yamabuki : floraison de conscience
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3.5

La Main : un très mauvais film d’horreur

Les films d’horreur sont une des incontournables sorties du mercredi, c’est leur jour dédié. Ce 26 Juillet sortait dans l’hexagone La Main ou Talk to me en version originale. D’abord enthousiaste à l’idée de découvrir le dernier cru du studio A24, notre optimisme s’est rapidement envolé. Retour sur une œuvre qui détrône Scream VI en matière de mauvais scénario.

En matière d’horreur cinématographique, l’épouvante suscitée par Nosferatu de Murnau sorti il y a 100 ans déjà est bien loin. En 2023, l’image haute définition et les trucages sont passés à une telle échelle de réalisme qu’elles marquent le spectateur. Cependant, si le niveau des images a augmenté, autant en termes de violence et de réalisme, le scénario quant à lui est sérieusement atteint par un manque de cohérence ou d’intérêt.

La Main, réalisé par les frères Daniel et Michael Phillipou en est un assez bon exemple. Ce film d’horreur est le premier du duo, youtubeurs de leur état, dont le fonds de commerce est l’horreur et qui ont travaillé sur le plateau du succès Mister Babadook. Est-ce malgré tout par leur manque d’expérience que nous serons cléments ? Pas si sûr…

Synopsis : Mia est une jeune australienne qui n’arrive pas à se sortir du processus de deuil entourant sa mère. Celle-ci décède d’une overdose de barbituriques. Son père et elle sont proches d’une autre famille monoparentale constituée de Riley, Sue et Jade, dont le deuil est similaire. Un soir, pour changer d’air, elle veut aller à une soirée organisée par Hailey et Joss, deux têtes à claques du lycée. La soirée a tout de la soirée lycéenne classique: alcool, fun, drogue, mais aussi…main embaumée de médium. Sous la surveillance des deux individus, les intéressés sont possédés par des esprits qui passent à travers cette main. Mais comme toujours dans les films d’horreur, rien ne se passe comme prévu.

L’horreur venant d’Océanie

Avec X (et bientôt Pearl) du réalisateur néo-zélandais Ti West et Mister Babadook de Jennifer Kent, nous espérions que le salut du film d’horreur viendrait d’Océanie. Les trois films ont une approche de l’horreur qui est presque littéraire. Ils ont osé mettre en images des sujets tabous comme le deuil et le traumatisme d’enfance, à travers des métaphores horrifiques. Il y a un bon travail d’écriture derrière qui permet de comprendre et d’assimiler la violence de l’image à autre chose que ce qu’elle est. Que ce soit par le croque-mitaine ou une tueuse en série, l’angoisse est palpable et bien plus que par le jumpscare si cher aux Conjuring et à ses extensions (Annabelle, La Malédiction de la Dame Blanche, La Nonne). C’est d’ailleurs pénible de se demander à chaque fois si les franchises font exprès de ne pas creuser leur sujet.

Nous avions eu au début de la projection le maigre espoir que le film saurait ce qu’il ferait. Peine perdue… D’entrée de jeu, les confusions sont si nombreuses que tout espoir est vite abandonné. C’est dommage parce que nous aimions le principe de cette main-ouija ! Cela change de la planche et parle très bien de la jeunesse d’aujourd’hui qui a effectivement beaucoup d’intérêt pour les jeux avec les esprits et pas que dans les films. Les récits de Ouija, tournant mal et filmés de surcroît, affluent des quatre coins du globe pour alimenter thread, forum et autres sites web de l’étrange.

Le scénario incompréhensible

Sur le principe, un jeu de ouija qui dérape peut donner lieu à un bon scénario sur la possession. L’Exorciste en est l’exemple type. C’est en commençant à utiliser la planche que la petite Regan a commencé à vriller, même si cela est très peu représenté dans le film. Dans La Main, la vie des jeunes change radicalement au moment où Mia laisse les esprits entrer en elle. Mais c’est surtout en autorisant ceux-ci à entrer dans le corps de son ami Riley, qui n’a que 15 ou 16 ans (voire moins) que tout commence à vriller.

Riley manque de mourir en se faisant agresser de l’extérieur, sauvé in extremis par sa sœur, puis de l’intérieur. La main donne une vision à Mia où le pauvre garçon souffre le martyre. D’ailleurs parlons-en de cette main. Le plus gros défaut du scénario est que cette main ne parvient pas à bien créer la confusion chez le spectateur. Du début à la fin, il ne nous semble pas évident qu’elle cherche à mener Mia à sa perte. De plus, on n’explique pas pourquoi Mia peut rester plus de 90 secondes avec ces entités et que la décrocher est impossible. C’est même encore plus confus de comprendre pourquoi elle commence à voir ces choses alors que la porte s’est fermée.

Il est possible que ces failles, tout comme celles de Riley, aient attiré et nourri les entités, mais cela n’explique pas pourquoi on la choisit afin d’être la victime de cette main. L’histoire de Mia, Riley et Jade n’est pas si compliquée, les failles qu’ont vues les entités ne sont pas difficiles à trouver non plus, mais il n’en reste pas moins que du début à la fin, c’est comme si l’esprit s’est juste contenté de Mia alors qu’il pouvait emporter plus de monde s’il voulait.

La protagoniste qui ne prend QUE les mauvaises décisions…

Un grand classique nous a été proposé, celui de la protagoniste qui prend de mauvaises décisions. Mais là, il y a exagération au point de se demander si le personnage le fait exprès ! Elle autorise que le plus jeune utilise la main alors que ce n’est pas à elle d’en décider, elle accepte de laisser les esprits rester un petit peu plus dans le corps de son ami car elle croit avoir eu un message de sa mère, elle invite son ex et actuel copain de Jade à rester avec elle, alors que la tension entre les deux est encore présente et exacerbée par la séance…

Tout le film est constitué de ces mauvaises initiatives qui rendent l’héroïne extrêmement indéfendable et antipathique. Elle est pire qu’un personnage de Scary Movie. Elle ressort bien souvent (et c’est dommage) comme une personne qui ne fait pas attention aux autres. Or, même une adolescente de son âge est capable de comprendre que ses décisions vont la mener à une situation de perte.

Mais pire qu’elle, Joss et Hailey sont deux gros nigauds. Qui fait des séances en n’expliquant pas les risques de ce qu’ils font ?! Ils ont vu plusieurs fois, et l’ont essayé eux-mêmes, des personnes possédées pendant leurs soirées, devenir violentes, se suicider, agresser physiquement les autres, mais ont continué à utiliser cette main. À la fin, ils mettent tout sur le dos de la pas si futée Mia.

Et la fin ?

Cette fin montre juste que les scénaristes ne savaient pas comment conclure. Non pas que c’est terrible de ne pas savoir, mais ne pas produire son film est peut-être mieux à ce moment-là. Digne d’un scénario à la Darren Aronofsky, cette fin est un classique qui veut dire au spectateur « je t’ai bien eu ». Mais non, terminer ainsi sans expliquer ce qui s’est passé ne laisse planer le doute que sur une chose : ce n’était pas un bon scénario. Terminer par une note mystérieuse, finalement non mystérieuse, nous désole. Le dernier film du même acabit et qui finissait ainsi, en se déchargeant de toute responsabilité, était Les dossiers secrets du Vatican de Mark Neveldine.

C’est dommage considérant que les cinéastes sont spécialisés dans l’horreur via leur chaîne YouTube à un milliard de vues (oui, oui, vous avez bien lu). Ils ont l’habitude de créer des vidéos d’horreur et de comédies horrifiques. Dans ce cas, peut-être qu’ils auraient dû rester dans ce registre.

En conclusion, libre à vous d’aller voir ce film, nous vous le conseillons pour vous faire votre avis. Le thème du deuil reste intéressant et peut-être que ces deux vidéastes s’amélioreront, étant donné que c’est leur tout premier long-métrage. Pour nous cependant, ils devraient peut-être revoir leur scénario. Nous sommes loin d’être en accord avec Rotten Tomatoes et Metacritics qui leurs donnent quand même 98% et 7.8/10. Ce film ne mérite à nos yeux qu’une étoile.

Bande-annonce : La Main

Fiche Technique : La Main

Titre original : Talk To Me
Réalisateur : Danny Philippou, Michael Philippou
Scénariste : Danny Philippou, Bill Hinzman
Avec Sophie Wilde, Joe Bird, Alexandra Jensen, Miranda Otto…
Distributeur : SND
26 juillet 2023 en salle / 1h 34min / Epouvante-horreur, Thriller

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1

Barbie, une satire teintée de rose

Décrit comme l’un des films les plus attendus de 2023, Barbie est venu s’inscrire dans les plus grands succès annuels au box-office mondial en seulement quelques jours. Loin d’être un récit pour enfant, le film de Greta Gerwig ouvre une vraie réflexion politique et sociétale au ton humoristique. Tantôt acclamé, tantôt déchiré par la critique, que vaut réellement ce nouveau blockbuster qui anime tous les débats ?

Barbie, militante malgré elle

Depuis ses débuts derrière la caméra, Greta Gerwig (Lady Bird, Les Filles du Docteur March) se fait remarquer. Particulièrement, parce qu’elle n’a jamais caché le caractère politisé de ses productions. En ce sens, à l’image d’une République platonienne, Barbie est moins l’histoire d’une poupée en plastique que celle de l’ascension d’une femme vers la connaissance et une prise de conscience des failles du monde qui l’entoure. Au départ, enfermée dans sa vie en rose, Barbie (Margot Robbie) est cantonnée à sa vérité, celle que l’entreprise Mattel lui projette. Elle n’a aucune conscience du vrai monde. C’est lors d’une odyssée vers notre réalité, vers la lumière de la connaissance, qu’elle entamera un processus de déconstruction des diktats qui l’entourent pour donner à Barbieland plus d’égalitarisme.

L’écriture au second degré fait rapidement oublier le manque d’originalité du scénario, qui suit la recette classique d’un bon blockbuster (une héroïne doit sauver le monde en voyageant dans une autre dimension pour rétablir l’équilibre, et cætera, et cætera). En effet, ce qui fait le succès de Barbie, c’est la rencontre entre la critique et le comique. Greta Gerwig réussit à démontrer qu’il est possible de parler d’égalité des genres, de capitalisme ou encore des injonctions à la beauté (tant féminine que masculine), en faisant appel à la satire et à l’humour. Par exemple, quelques piques bien pensées sont envoyées au monde capitaliste. Ainsi, l’insertion d’une publicité fictive pour la Barbie en plein milieu du film est particulièrement bien pensée, elle surprend le spectateur et le ramène à son statut de consommateur excessif. En ce sens, la représentation du PDG de Mattel (Will Ferrell) comme d’un businessman exacerbé qui n’a d’intérêt que pour le profit est particulièrement ironique puisque l’entreprise Mattel apparaît dans la liste des producteurs du film.

Barbie ET Ken

Barbie et Ken incarnent, respectivement, l’allégorie du patriarcat et du matriarcat poussées à l’extrême. En se basant sur notre société moderne et en inversant les rôles, Greta Gerwig, réalise une critique exacerbée du système patriarcal en vigueur, doublée d’une ode à l’égalité. Dans un premier temps, Barbieland est orchestré par des Barbie décisionnaires, propriétaires, en charge des plus grandes positions. Ironiquement, on note l’absence d’enfants dans un monde qui leur est pourtant destiné. Seule une poupée enceinte vit à Barbieland et elle n’est plus commercialisée dans le vrai monde. En second plan, on note aussi la présence des Ken, accessoires, hommes-trophées dotés d’une plastique de rêve antagonique à leur intelligence. Ils sont « juste Ken ». Par la suite, la tendance s’inverse avec la découverte du patriarcat dans le vrai monde. Dès lors, Barbie est renvoyée à sa condition de femme alors que Ken pousse le narcissisme à son paroxysme en remodelant le monde à son image. La première partie du scénario renvoie à cette idée ordinairement sexiste qu’une femme ne peut exister sans un homme, ou ici, qu’un homme ne peut exister sans une femme. C’est alors que le film prend une tournure inclusive et égalitaire en démontrant qu’en 2023, il est enfin temps pour Ken et Barbie d’être indépendants et complémentaires.

Une mise en scène rose bonbon

Outre les débats ouverts par Barbie, c’est surtout un film haut en couleur et d’une richesse visuelle exceptionnelle. Tant au niveau des décors, qui renvoient plusieurs générations dans leur enfance, qu’au niveau des magnifiques costumes directement inspirés du catalogue de l’univers Barbie. Avec un décor et des tenues directement inspirés des années 60 et des pin-ups, la qualité de l’esthétique du film permet d’accroître son accessibilité. En effet, il est dès lors possible d’aller voir le film de manière légère pour se délecter de sa beauté, tout en laissant de côté les débats politiques et sociétaux qu’il véhicule. En matière de mise en scène, Barbie est filmé en prise de vue réelle. Le personnage évolue dans des décors créés particulièrement pour le film. Les caractéristiques des maisons, fidèles aux modèles de base permettent de proposer aux spectateurs une immersion totale dans le monde de la poupée. Avec un Barbieland aux allures de Seahaven (Truman Show, 1998), Greta Gerwig souligne également, avec ironie, le côté insensé et extravagant des maisons Mattel et du monde Barbie.

Barbie, est aussi basé sur d’innombrables références cinématographiques et culturelles. Comme cela a été très remarqué, la scène d’ouverture du film est (très) directement inspirée du travail du géant du cinéma Stanley Kubrick et de son 2001 : l’odyssée de l’espace (1968)D’autres scènes viennent s’inspirer, de manière directe ou plus subtile, d’autres grands classiques du 7e art. On note alors une référence au Parrain (1972), à La fièvre du samedi soir (1977), avec la scène de danse, ou encore à Matrix (1999), lorsque Barbie doit choisir entre deux chaussures pour décider de son destin, à l’image des pilules rouge et bleue proposées à Néo. Outre cette liste non exhaustive, de nombreuses autres références cinématographiques sont cachées dans le film… à vous de jouer pour les identifier !

Au demeurant, il est impossible de parler de Barbie sans parler du coup de maître réalisé par l’équipe marketing du film. Avec un budget colossal, Barbie s’offre tout : des collaborations avec les plus grandes marques de mode (comme Chanel), un casting de stars (Margot Robbie, Ryan Gosling, America Ferrara) et une bande-son originale portée par de nombreux artistes en vogue comme Billie Eilish, Lizzo ou encore Dua Lipa.

En clair, Barbie coche toutes les cases d’un blockbuster de qualité. Il s’agit d’un divertissement intelligent et fédérateur, agrémenté d’un zeste politique, qui ouvre la porte à une réflexion plus poussée pour ceux qui le souhaitent. Avec ce projet, Greta Gerwig démontre que son « Barbie can be anything » (Barbie peut tout être) : une comédie, un drame, un film musical, un divertissement, un vecteur d’idées politiques et sociales, etc.

Bande d’annonce – Barbie 

Fiche Technique – Barbie 

Titre original : Barbie
Réalisation : Greta Gerwig
Scénario : Noah Baumbach, Greta Gerwig
Acteurs principaux : Margot Robbie (Barbie), Ryan Gosling (Ken), America Ferrara (Gloria), Will Ferell (CEO de Mattel), Kate McKinnon (Barbie Bizarre), Ariana Greenblat (Sasha)
Musique : Mark Ronson, Andrew Wyatt
Décors : Sarah Greenwood
Costumes : Jacqueline Durran
Photographie : Rodrigo Prieto
Montage : Nick Houy
Production : David Heyman, Margot Robbie, Tom Ackerley et Robbie Brenner
Production déléguée : Greta Gerwig, Noah Baumbach, Ynon Kreiz, Richard Dickson, Michael Sharp, Josey McNamara, Courtenay Valenti, Toby Emmerich et Cate Adams
Sociétés de production : Heyday Films, LuckyChap Entertainment, NB/GG Pictures et Mattel Films
Société de distribution : Warner Bros. Pictures
Budget : 145 millions de dollars
Langue originale : anglais
Format : couleur — DCP 4K — 1.85 : 1 — son Dolby Atmos
Genre : comédie
Durée : 114 minutes

Note des lecteurs6 Notes
4.5