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Laura, portrait d’une femme fatale

Archétype de la femme fatale, séduisante, idéale et inaccessible, Laura sacralise l’entrée d’Otto Preminger à la Twentieth Century Fox, et donc à Hollywood. Son héroïne devient à la fois le fantasme des hommes qui s’en approchent et un double spirituel du cinéaste autrichien, qui évoque sa « seconde naissance ». Au carrefour du rêve et de la réalité, de la vie en opposition à la mort, ce mythique film noir regorge d’individus et de thématiques qui tournent à l’obsession.

Cette analyse révèle des éléments importants de l’intrigue. Il est recommandé d’avoir vu le film au préalable.

Depuis son arrivée aux États-Unis en 1935, Otto Preminger semble déterminé à mettre à profit ses talents de mise en scène, qu’il a pu perfectionner au théâtre de Josefstadt de Vienne et sous l’impulsion de Max Reinhardt (Le Songe d’une nuit d’été). Pourtant, un conflit avec Darryl F. Zanuck, vice-président de la Fox, l’a écarté des plateaux pendant près de sept ans, jusqu’à ce qu’il remplace Rouben Mamoulian dans l’adaptation du célèbre roman éponyme de Vera Caspary pour le cinéma. La ténacité du cinéaste finit par payer et ce dernier se retrouve alors maître d’exercer son art avec passion et obsession. Et, bien que Die grosse Liebe (Le Grand Amour) soit sa toute première réalisation, Preminger aime considérer Laura comme l’aboutissement d’une renaissance artistique, d’où son importance dans une riche carrière qu’il mènera d’une main de fer et d’un œil sincère.

Désirer l’absence

« Je n’oublierai jamais le week-end où Laura est morte. » Ces premiers mots succèdent à la longue attention que la caméra porte au portrait de Laura en ouverture. Il est question de redéfinir l’identité d’une femme, au-delà de l’objet de désir qu’elle représente auprès de la gent masculine et dont l’épée de Damoclès semble l’avoir décapitée pour de bon. L’œuvre s’inscrit alors rapidement dans le registre du film noir, à la croisée d’un whodunit (« qui l’a fait ? »), qui a notamment fait la renommée d’Agatha Christie, tandis qu’Alfred Hitchcock en détourne les codes. Le lieutenant McPherson (Dana Andrews) s’engage ainsi à retrouver le meurtrier de la publiciste, dont l’absence et le portrait le fascinent plus qu’il ne l’imagine. Pourtant, après avoir recueilli divers témoignages, Laura Hunt (Gene Tierney) réapparaît chez elle, extirpant l’agent de son doux sommeil.

Sans employer une coupe, Otto Preminger enchaîne un travelling avant puis arrière, à l’image d’une horloge dont la tige oscille de gauche à droite et inversement. Cela définit donc une zone de flou, un battement magique et spontané dans lequel la résurrection de Laura embrume davantage les pensées de McPherson. Rêve ou réalité, l’enquête suit son cours malgré une perte de repères et jusqu’au dénouement d’un méticuleux récit, où les hommes courent après une bête noire, aussi élégante qu’insaisissable. Telle est leur obsession, telle est la nature de leur perdition.

Désirer une image de soi

La mort de Laura est un choc pour beaucoup, mais les confessions des hommes qu’elle a pu approcher autrefois rendent sa nécrologie obsédante. Qui l’a réellement connu et de quelle manière entretient-on une relation avec cet idéal féminin ? Les hommes cherchent à définir Laura, tandis que cette dernière se bat pour exister à nouveau, non pas comme un quelconque objet de convoitise que Waldo Lydecker (Clifton Webb) collectionne ou que Shelby Carpenter (Vincent Price) affectionne naïvement. La plume journalistique du premier cité isole peu à peu Laura dans un passé nettement révolu. Le flashback évoque davantage le spectre de la femme que celle faite de chair et de sentiment. Les lignes qu’on lui donne à prononcer sont transposées de la part de Waldo, l’esprit bien trop léger pour qu’on l’écarte de tout soupçon. Vient alors le tour de Shelby, dont la beauté et les fiançailles devaient protéger l’intégrité de Laura. Il n’en est malheureusement rien, car ce dernier court après une chimère qu’il est incapable de reconnaître, incapable de dompter à sa manière. Le mariage n’est donc pas une fin en soi et c’est ce que McPherson finit par comprendre en s’imaginant comme le potentiel amant de la disparue.

Chacun de ces hommes cherchent à la façonner à leur image et finalement à la posséder pour le bon. Le portrait mural qui fascine l’enquêteur diverge dans l’esprit de Waldo, affirmant haut et fort que l’artiste n’a pas su capter la chaleur et l’âme de son épouse derrière sa toile. Bien qu’il soit conscient de sa complexité, ce dernier s’égare dans un diabolique jeu de possession. Sur ce terrain de jeu-là, c’est Waldo qui l’emporte sur Shelby, malheureusement trop puéril pour concurrencer la carence de virilité chez le chroniqueur. Seul McPherson finit par retenir l’attention de cette femme fatale, dont la silhouette est à contre-courant de l’iconisation des stars. Elle réveille l’enquêteur vêtue d’un imperméable, comme pour se mettre à l’abri d’une tempête médiatique ou de la jalousie qui s’abattrait sur elle. Inconsciemment, elle connaît sa valeur mais pas encore l’identité du meurtrier qui l’a confondue avec Diane Redfern, une femme également envieuse de Laura.

La mise à nu de Waldo lors de son témoignage était un leurre et chacun se débat pour avoir la maîtrise du récit. C’est d’ailleurs ce qui causera sa perte, car Laura s’émancipera finalement de l’image qu’il se fait d’elle et de l’image qu’il projette en elle. Cette image est la sienne et c’est ce que l’œuvre véhicule tout du long. Les hommes ne voient que le reflet de leur narcissisme ou de leur emprise sur une femme qui se caractérise d’elle-même dans la dernière partie. Ces derniers finissent par se faire face dans le même plan, au bout de plusieurs travellings qui dramatisent leur longue chute.

McPherson sait alors qu’il ne court plus après une illusion, mais après ses rivaux. Waldo se démasque ainsi lui-même lorsqu’il sent son cher et tendre amour le quitter pour de bon. Dans un acte désespéré, son baiser du scorpion se retourne contre lui, où il détruit l’horloge, arrêtant ainsi le temps et tout espoir de renouer avec celle qu’il regarde enfin comme une femme libérée de ses chaînes. Waldo déclare alors dans son dernier souffle que Laura constituait la meilleure partie de lui-même. Toute sa tragédie réside donc là, dans un acte romantique qu’il n’a pas pu satisfaire et qui l’a conduit dans une spirale de déni. L’ultime travelling symbolise tout cela avec une héroïne intenable, qui fuit le champ de la caméra où elle était constamment mise en danger. Otto Preminger ouvre ainsi les portes de son cinéma vers l’honnêteté, prolongement parfait d’une obsession qu’il boucle en partie en nous montrant la mort de l’orgueil.

 

Punch-Drunk Love : les ailes de l’amour

Une pierre, deux coups. Ce serait sans doute l’adage approprié pour Punch-Drunk Love, une cerise sur un gâteau sucré que l’on a immédiatement envie de dévorer. Audacieux dans sa forme, ingénieux dans son insolence, c’est bien Paul Thomas Anderson aux commandes d’une œuvre aussi réjouissante que radieuse, à l’image de ses personnages candides. Vaut-il encore la peine de courir après cette comédie romantique âgée de 20 ans ?

Synopsis : Barry, un entrepreneur étouffé depuis tout petit par ses sept sœurs, sent un souffle nouveau lorsque la collègue d’une d’entre elles, Lena, vient à sa rencontre. Mais, au même moment, une call-girl, qu’il avait appelée pour essayer d’échapper à sa solitude, le piège. Pour la première fois, il va prendre sa vie en main.

Paul Thomas Anderson est à l’aube d’un cinéma narratif renouvelé, mêlant étroitement la fureur du quotidien californien et les pulsions, toujours plus puissantes et sincères au crépuscule de l’émancipation. Il sera bien question de cela dans ce récit merveilleux, teinté de filtres colorés et de lens flare, renvoyant directement à un imaginaire féerique. Toutefois, si l’on ne peut pleinement caractériser ce Los Angeles des années 90 avec ce format fantasmé, nous y trouverons du vrai à mi-chemin de cette réalité. Après avoir miser gros dans Hard Eight, nous avoir immergé dans le monde de la nuit californienne dans Boogie Nights et bouleverser nos cœurs dans le film choral Magnolia, le cinéaste se tourne pour la première fois vers la comédie et à la Jacques Tati. Autant dire qu’il y avait de quoi susciter de la curiosité sur la Croisette ou ailleurs, sachant qu’il en profitera pour expérimenter un montage toujours sensoriel, mais plus expressif.

Passionnément, à la folie

Ce qui constitue une bonne comédie romantique avec son lot de personnages secondaires, qui entravent l’ascension du héros, c’est bien sûr son parcours atypique et sa vulnérabilité hors norme. Adam Sandler, que l’on pourrait aisément le cataloguer dans un registre limité, est invité à la retenue, jusqu’à ce qu’il renoue avec les archétypes qu’il a déjà campé et qu’il n’invente donc rien aux côtés d’Anderson. Il incarne un Barry Egan, qui vit dans la promesse du rêve américain, chose qui tient de l’absurde sachant le chaos qui sévit en hors-champ. Mais le cinéaste ne s’y penche pas plus que cela et préfère accompagner cet auto-entrepreneur rêveur et obsédé par des coupons de voyage. Il les collectionne, sans forcément les convoiter et c’est là toute la problématique d’un homme qui cherche désespérément un éveil émotionnel dans sa vie monotone.

Seul dans un local, isolé de la lumière extérieure et de toute interaction, il voit alors un harmonium apparaître devant lui comme un oiseau tombé du ciel. Il va apprendre à l’accepter, le réparer et à l’aimer. Toutefois, il serait fastidieux de croire que ce sera de tout repos pour ses nerfs, déjà instables. Harcelé par pas moins de sept sœurs, tantôt protectrices tantôt dictatrices, il se cache tant bien que mal dans un confort discret, où il est rapidement amené à succomber à l’appel d’une arnaque et à l’arrivée de l’angélique Lena Leonard, interprétée par Emily Watson. Ce sont deux faits qui n’ont rien d’une coïncidence, mais qui élaborent une trajectoire sans retour pour Barry. C’est vers la maturité qu’il s’avance, d’un air incertain, mais convaincu de sa bienveillance. Mais il y aura également un aspect violent, afin de remonter aussi vite une pente, où les engueulades peuvent s’enchaîner avec un Philip Seymour Hoffman, maître d’un château-fort en coton.

On revient alors aux sources d’une aventure fascinante, ponctuée par la mise en scène magistrale, fluide et rythmée du réalisateur. La caméra flotte sur de longs travellings, comme s’il fallait accrocher les personnages bipolaires, qui ne peuvent se défaire du cadre imposé. Ils auront beau courir et se débattre dans tous les sens, ils se feront toujours rattraper au prochain virage. Punch-Drunk Love conte ainsi cette fuite effrénée vers de pures émotions, dégagées par des protagonistes amoureux et générées par un auteur qui l’est, sans concession.

Une ressortie romantique qu’il convient de (re)découvrir au plus vite !

Bande-annonce : Punch-Drunk Love

Fiche technique : Punch-Drunk Love

Réalisation & Scénario : Paul Thomas Anderson
Photographie : Robert Elswit
Décors : Sue Chan
Costumes : Mark Bridges
Montage : Leslie Jones
Musique : Jon Brion
Production : Columbia Pctures
Pays de production : États-Unis
Distribution France : Ciné Sorbonne
Durée : 1h35
Genre : Comédie, Romance
Date de sortie : 22 janvier 2003
Date de reprise : 9 août 2023

Punch-Drunk Love : les ailes de l’amour
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4

Gran Turismo : un clip marketing

Après plusieurs projets annulés, le réalisateur Neill Blomkamp décide de se remettre en selle en s’effaçant derrière une commande. Tel un pilote concourant pour une écurie, il se rabaisse à simple faiseur pour Sony/PlayStation, livrant avec Gran Turismo un clip marketing très premier degré.

Synopsis Le jeune Jann Mardenborough est fan d’automobile depuis l’enfance, à tel point qu’il continu d’être un joueur assidu du jeu vidéo Gran Turismo. De ce fait, il va vouloir appliquer ses compétences à des compétitions du monde entier pour devenir un véritable pilote de courses. Il sera alors entraîné par un ancien pilote à la retraite, Jack Salter…

Nous étions fort nombreux à nous demander quand reviendrait Neill Blomkamp sur le devant de la scène. Et pour cause, le papa de District 9 a littéralement disparu de nos écrans radars depuis Chappie (soit 8 ans), enchaînant coup dur sur coup dur. À commencer par l’arlésienne Alien 5, qu’il devait mettre en scène avant que Ridley Scott ne vienne tout annuler avec Covenant. Puis vient le projet Oats Studio, un ensemble de courts-métrages expérimentaux réalisés dans le but d’attiser l’attention de potentiels financiers, mais en vain… Rebelote avec RoboCop Returns, qu’il abandonne pour se concentrer sur son nouveau film. Une œuvre horrifique, intitulée Demonic, passe inaperçue (tournée en période Covid, sortie en DTV) et sa qualité se révèle plus que douteuse. Sans oublier la fameuse suite de son film phare, District 10, promise depuis des années sans que le projet avance d’un iota. Aux dernières nouvelles, celle-ci serait en cours d’écriture avec son complice Sharlto Copley, mais c’est tout. Comme si le projet avait besoin d’un coup de pouce pour se concrétiser, d’une aide qui permettrait à Blomkamp de se remettre en selle afin de se lancer dans ledit projet. Et c’est ce que semble être Gran Turismo.

Car il est difficile de comprendre ce qu’un artiste tel que lui puisse faire à la tête d’une commande de studio. Certes, il a été un temps rattaché à des projets de « suites », mais ces dernières flirtaient avec son univers, sa patte artistique. Et surtout, il participait à leur scénario, voire même en était l’instigateur (Alien 5). Ici, il n’est qu’un cinéaste au service d’une major. Ou tout simplement un pilote de course devant concourir pour l’écurie qu’il représente. Ce qui se ressent beaucoup ! Nous reconnaissons certes sa manière de filmer et de monter, énergique et viscérale, avec par moments un style visuel se rapprochant du documentaire. Et cela permet d’offrir des séquences de course efficaces, servies par des plans drone que n’aurait pas renié Michael Bay pour Ambulance. Mais ça s’arrête malheureusement là, Gran Turismo étant un produit de Sony/PlayStation avant toute chose. Il s’agit d’un objet mercantile de luxe estampillé du logo du studio, pour lequel il doit réaliser un clip marketing, afin de mettre en valeur l’ambition de la major (adapter son catalogue vidéoludique) et se débrouiller avec une histoire qui n’est pas de son ressort. De même, le cinéaste n’est pas à l’origine du casting, ce dernier étant essentiellement composé de têtes connues (David Harbour, Orlando Bloom, Djimon Hounsou) et d’acteurs vus dans les séries du moment (Archie Madekwe, Darren Barnet), juste pour toucher un public bien large.

Et effectivement, Gran Turismo n’est rien d’autre qu’une success story des plus banales, qui insiste ardemment sur l’appellation « inspirée d’une histoire vraie » sans pour autant avoir peur d’édulcorer l’ensemble. Ici, il est question d’un adolescent ayant un rêve et qui va tout faire pour le toucher du doigt. Ni plus, ni moins ! Et si le scénario présente quelques « difficultés » à affronter (un antagoniste bateau, la dure réalité des courses automobiles…) et des relations humaines touchantes (avec son père et son entraîneur), tout est raconté au pied levé pour ne garder qu’un côté enjolivé de l’histoire. Celui où nous ne voyons que les sourires sous le beau soleil, où rien ne semble arrêter le personnage principal sur sa lancée. Pas même un événement tragique – le décès d’un spectateur –, éjecté de l’intrigue comme si de rien n’était. Certes, c’est dramatique mais « blablabla ce n’est pas de ta faute ». Cela repart pour la course finale et tout le monde se prend dans les bras en faisant couler le champagne comme si de rien n’était. Et avec la musique ne fait qu’alourdir les séquences, qu’elles soient dramatiques ou euphoriques. À l’arrivée, nous obtenons un long-métrage d’une naïveté beaucoup trop premier degré pour que celui-ci puisse être pris au sérieux.

À ce titre, Gran Turismo n’est décidément qu’une énorme publicité. Pour le jeu vidéo éponyme, le film rappelle sans cesse que l’histoire qu’il narre n’aurait jamais eu lieu sans lui. Tout ce tapage pour Sony/PlayStation qui exhibe sans demi-mesure cette success story à laquelle le studio est rattaché, tout en se pavanant fièrement à travers le film. Et Neill Blomkamp au milieu de tout cela ? Un simple faiseur qui permet juste de rendre l’ensemble appréciable et un minimum divertissant, en livrant des courses assez spectaculaires et en s’amusant à habiller le tout avec les codes visuels du jeu. Mais au-delà de la critique, reste à savoir si Gran Turismo saura remettre le réalisateur sur le devant de la scène et s’il lui permettra de se concentrer sur des projets bien plus intéressants que ce pur produit commercial.

Gran Turismo – Bande-annonce

Gran Turismo – Fiche technique

Réalisation : Neill Blomkamp
Scénario : Jason Hall et Zach Baylin, sur une histoire de Jason Hall et Alex Tse
Interprétation : Archie Madekwe (Jann Mardenborough), David Harbour (Jack Salter), Orlando Bloom (Danny Moore),  Takehiro Hira (Kazunori Yamauchi), Darren Barnet (Matty Davis), Geri Halliwell Horner (Lesley Mardenborough), Djimon Hounsou (Steve Mardenborough), Josha Stradowski (Nicholas Capa)…
Photographie : Jacques Jouffret
Décors : Martin Whist
Costumes : Terry Anderson
Montage : Austyn Daines et Colby Parker Jr.
Musique : Lorne Balfe et Andrew Kawczynski
Producteurs : Dana Brunetti, Doug Belgrad, Asad Qizilbash et Carter Swan
Maisons de Production : Sony Pictures Entertainment, PlayStation Productions, 2.0 Entertainment, Epic Films, Michael De Luca Productions et Trigger Street Productions
Distribution (France) : Sony Pictures Releasing International
Durée : 135 min.
Genres : Action, drame
Date de sortie :  09 août 2023
Etats-Unis, Japon – 2023

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2.5

Goodbye Julia : plaidoyer au féminin contre la haine et la stigmatisation de l’autre

À travers la peinture d’une amitié féminine aussi belle qu’improbable, le réalisateur soudanais Mohamed Kordofani donne forme à un magnifique appel au dépassement des clivages et au respect de l’autre.

Le Soudan, pays divisé entre un sud catholique, et un nord musulman. En 2011, le sud accède à son indépendance, espérant ainsi mettre un terme au racisme et aux violences exercées par le nord depuis 1955. Espoir qui, dix ans plus tard, s’avère vain. C’est dans ce contexte de tension et d’incompréhension que le cinéaste Mohamed Kordofani, originaire du nord, choisit d’inscrire son  premier long-métrage, dans lequel il noue une situation doublement cornélienne.

Le réalisateur et scénariste ouvre son film en 2005, sur fond de révolte et de heurts entre les deux communautés. Les protagonistes impliquées dans le nœud cornélien qu’il met en place sont deux femmes : Mona (Eiman Yousif), bourgeoise du nord et musulmane, mariée à un homme, Akram (Nazar Gomaa), dont elle n’a pas d’enfant ; et la Julia éponyme (Siran Riak), femme du sud, pauvre, chrétienne, et qui a un enfant, Daniel (Louis Daniel Ding puis Stephanos James Peter), de son mari, Majier (Ger Duany). Pour expier un crime de sang, et peu à peu pour des raisons de plus en plus multiples et complexes, la première recueillera chez elle la seconde, avec son enfant, sous le prétexte de la prendre à son service. Et la seconde taira longtemps – pour quelles raisons…? – ce que, pourtant, elle n’a pas tardé à comprendre…Comment accueillir chez soi celle qui, toutefois, pourrait vouloir votre mort ? Comment pardonner à celle qui vous a meurtri le plus profondément possible ? Ces questions vont se trouver explorées, fouillées, à travers la riche amitié qui va finir par unir ces deux femmes et l’instinctive sympathie qui les a d’emblée gardées de se dresser l’une contre l’autre. Jusqu’à ce que le passé resurgisse, avec toute la violence qui était restée bien enclose en son sein.

Produit par Amjad Abu Alala, le réalisateur du très intéressant Tu mourras à vingt ans

(2020), Mohamed Kordofani signe là une œuvre résolument féministe, tant la violence et une fierté meurtrière semblent inéluctablement ancrées dans l’univers masculin, alors que la subtilité, l’empathie, l’aptitude à aller au-delà du conflit apparaissent comme l’apanage des femmes. Seul un homme pouvait se permettre un tel manichéisme, qui, dans son regard devient élégant, alors que, émanant d’une femme, il aurait paru caricatural. Tant il est vrai que le plaidoyer pro domo manque de savoir-vivre, sauf lorsqu’il s’agit véritablement de perforer la membrane d’un silence…

Bien que situé en plein continent africain, ce long-métrage d’une durée de deux heures est d’une facture à l’occidentale, visant un public large, y compris dans son propre pays. L’image de Pierre de Villiers est précise, esthétique, soulignant le contraste entre les extérieurs dévorés de soleil et les intérieurs tamisés, plongés dans une pénombre protectrice. Bien que suivant au plus près les émotions des personnages et les non-dits, la caméra se tient toujours à une distance respectueuse, dans une forme de non-violence, de non-intrusion et de profond respect de l’autre. Car c’est avant tout d’un tel message que le réalisateur-scénariste se veut porteur, appelant au retour d’un esprit de paix dans son pays, et porté par la très belle musique de Mazin Hamid.

SYNOPSIS : Une étrange amitié lie une riche Soudanaise musulmane du Nord à une Soudanaise chrétienne du Sud démunie après la mort de son mari. Que cache la sollicitude de l’une envers l’autre ?

Bande-annonce : Goodbye Julia

https://www.youtube.com/watch?v=2PjZYzop7ak

Fiche Technique : Goodbye Julia

Réalisateur : Mohamed Kordofani
Par Mohamed Kordofani
Avec Siran Riak, Ger Duany, Eiman Yousif…
8 novembre 2023 en salle / 2h 00min / Drame
Distributeur : ARP Sélection

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4

The Bear : une série culinaire trois étoiles

The Bear : sur place ou à emporter (The Bear) est une série originale créée par Christopher Storer et diffusée depuis le 23 juillet 2022 sur Hulu et Disney +. Grâce à la richesse de son scénario et à la qualité de sa réalisation, cette nouvelle série a tout d’un grand cru. Pourtant, elle n’a pas fait beaucoup de bruit. Alors, que vaut-elle vraiment ?

The Bear raconte l’histoire de Carmen Berzatto, un jeune cuisiner qui a travaillé dans les plus prestigieux restaurants du monde. Lorsqu’il décide de rentrer à Chicago pour sauver la sandwicherie miteuse qu’il a héritée de son frère, son arrivée n’est pas vue d’un très bon œil par les employés fermement attachés à leurs habitudes. Il se retrouve alors immédiatement projeté dans une spirale infernale de factures impayées et de sandwichs au bœuf.

Une série poignante et intime

The Bear est une petite pépite qui semble s’être perdue au milieu des blockbusters et des sorties massives proposées par les plateformes de streaming. Quel dommage. Avec la sortie de sa deuxième saison, la série s’offre une nouvelle chance de faire du bruit, et à raison. The Bear est un plaisir coupable pour tous les amateurs de binge-watching. En proposant des épisodes courts et intenses, la série suit une recette addictive qui pousse le spectateur à demander du rab. Elle nous offre un mélange doux-amer en proposant une rencontre entre sarcasme et drame. Plus qu’une série culinaire, The Bear nous plonge dans des réflexions intimes en abordant des sujets fédérateurs tels que les relations sociales, la pression du monde professionnel ou le thème toujours délicat du deuil. The Bear s’adresse à tout le monde.

Cette accessibilité passe par la qualité d’écriture des personnages, forts mais sensibles à la fois. Tous les personnages sont complexes et brillants d’humanité. Ce qui fait la beauté de The Bear, c’est surtout la complémentarité entre ces personnages, presque à l’image d’une famille. La cuisine devient alors une sorte de microcosme dans lequel tous les âges se rencontrent, tous les parcours de vie. L’addiction, la mort, la parentalité, le pardon et la rédemption, tous les sujets y passent. Dès lors, par leur diversité, Carmen (Jeremy Allen White), Richie (Ebon Moss-Bachrach), Syd (Ayo Edebiri), Marcus (Lionel Boyce), Ebra (Edwin Lee Gibson) et Tina (Liza Colón-Zayas), dressent le portrait de la réalité dans son état le plus brut. Plus particulièrement, le personnage de Carmen Berzatto semble alors avoir un côté cathartique. Avec lui, la série n’y va pas avec le dos de la cuillère et ouvre une  conversation forte sur l’anxiété. Tourmenté par un ours, allégorie de ses angoisses, ses doutes et ses peurs, ‘Carmy’ est finalement présenté comme un monsieur-tout-le-monde offrant au spectateur la possibilité de s’identifier à lui.

La qualité de The Bear, en matière scénaristique et cinématographique, va crescendo. Effectivement, la série a réussi le pari d’être encore meilleure la deuxième fois. Dans cette saison 2, le réalisateur a mis les bouchées doubles en approfondissant de manière magistrale les deux storylines centrales de la série : la cuisine et la famille. Le plat de résistance est sans doute l’épisode intitulé ‘Les poissons’ (Saison 2, épisode 6). Cet épisode flashback, tourné à huis clos dans la maison familiale des Berzattos ressemble à une rencontre entre le Parrain (Francis Ford Coppola, 1972) et cauchemar en cuisine. Dans un décor de noël, avec des invités 5 étoiles (Jamie Lee Curtis, Sarah Paulson,…), cet épisode nous projette dans l’histoire familiale et dans l’intimité de Carmen. Cet épisode bruyant, coloré, explore la vulnérabilité des personnages, la complexité des relations intra-familiales, l’amour et la rancœur. Il donne plus de contexte à l’histoire et crée dès lors une meilleure ligne de lecture au spectateur qui accède (enfin) à la vie intime de Carmen.

The Bear, une mise-en-scène aux petits oignons

The Bear est une série sensationnelle. Avec une photographie de grande qualité et un sens précis du détail, visuellement, c’est un délice pour les yeux. C’est une succession brillante d’images filtrées d’une couleur froide qui donne à la série un aspect artistique presque argentique quelquefois. Les plans sur la ville de Chicago la rendent chaleureuse et familière. La bande-son épique que l’on retrouve dans les différents épisodes contribue également à donner à The Bear son côté parfaitement esthétisé. Encore une fois, rien n’est laissé au hasard, et la musique est choisie de manière extrêmement intelligente et correspond parfaitement à chacune des scènes représentées à l’écran. Ainsi, on retrouve R.E.M, Pearl Jam, Radiohead ou encore Sufjan Stevens pour agrémenter l’histoire.

Un procédé très important dans la réalisation de la série est l’utilisation répétitive de gros plans.  En dépeignant les gestes rapides et précis des cuisiniers, les plats montés à la perfection ou encore les visages concentrés et pleins de sueur des personnages, le réalisateur nous enferme dans l’effervescence du restaurant. Ce sentiment d’urgence environnant est accentué par un air de guitare électrique redondant et particulièrement anxiogène, qui suggère toujours plus d’exigences et de chaos. Tournée en grande majorité dans l’enceinte fermée du restaurant, The Bear coche toutes les cases d’un quasi huis clos réussi : le spectateur est non seulement captivé par la sensation d’enfermement visuelle, mais il est également confronté à la détresse émotionnelle et psychologique des personnages et très particulièrement celle de ‘Carmy’.

Si la fin de la saison 2 ne suggère pas particulièrement de suite, de nombreux éléments restent à exploiter dans une potentielle saison 3. Après le sauvetage d’une sandwicherie chaotique (saison 1) et la création d’une brasserie haut de gamme (saison 2), plusieurs plot twists peuvent être envisagés pour renouveler la série dans une saison supplémentaire et donner encore plus de fil à retordre à l’équipe de The Bear. En attendant une annonce, les admirateurs de la série devront se contenter de revoir les deux premières saisons jusqu’à plus faim. Attention tout de même à l’indigestion !

Bande d’annonce – The Bear (saison 2)

Fiche technique : The Bear

Créée par Christopher Storer
Genre : comédie dramatique
Acteurs principaux : Jeremy Allen White (Carmen), Ebon Moss-Bachrach (Richie), Ayo Edebiri (Sydney), Lionel Boyce (Marcus), Liza Colón-Zayas (Tina), Abby Elliott (Sugar)
Chaîne d’origine : FX sur Hulu
Diff. originale : 23 juillet 2022 – en production
Producteur : Tyson Bidner
Producteurs délégués : Christopher Storer, Joanna Calo, Hiro Murai, Josh Senior, Matty Matheson
Société de production : FX Productions, Super Frog

Note des lecteurs1 Note
5

Crossing Guard : jamais sans ma fille

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Avec Crossing Guard, Sean Penn filme le phénomène de l’obsession à travers le personnage de Freddy Gale, interprété par Jack Nicholson, tant sur le plan pratique que psychologique, en mettant en avant les répercussions dans sa vie personnelle, sentimentale, professionnelle ou familiale. Une plaie béante n’arrive pas à se cicatriser. La vengeance est vue comme l’ultime échappatoire.

Crossing Guard, aussi connu sous le nom de L’Obsession, tient en un pitch limpide. Un homme alcoolisé a renversé la jeune Emily par accident. Elle est décédée. Alors que le coupable va sortir de prison, le père de la jeune fille veut l’assassiner.

Cet objectif extrême relève d’un procédé assez classique : celui d’un ressentiment qui nécessite une délivrance. La vengeance comme seul sens à sa vie, c’est la haine qui s’anime pour ne plus être subie. C’est rendre actif un sentiment qui est invivable lorsqu’il est vécu sous sa forme passive. De ce point de vue, le choc ressenti par Freddy peut être comparé à une déflagration. Un traumatisme a engendré une envie de se venger, une animosité a déclenché une obsession, et cette obsession génère un dépérissement personnel.

Cet étiolement progressif, cette auto-destruction vient d’un deuil impossible à faire, d’un manque de résilience, c’est-à-dire d’une incapacité à surmonter les obstacles, les traumatismes. Freddy a besoin d’une prise de conscience, de ce qui devrait être un deuxième choc salvateur.

Le long métrage montre au quotidien son idée fixe. Il raye les jours sur son agenda jusqu’à la libération de John Booth (David Morse). Cette focalisation l’empêche de travailler correctement, d’entretenir une relation amoureuse avec une femme qui est attachée à lui, d’être un père présent pour ses autres enfants, de leur donner l’amour qu’ils méritent. Son ex-conjointe, la mère d’Emily, vit avec un autre homme. En allant chez elle pour lui confier son projet d’assassinat, il semble chercher une approbation (qu’il n’obtiendra jamais). Il trouve sa pulsion meurtrière logique et naturelle et lui reproche de faire comme si rien ne s’était passé. C’est un individu isolé qui, même entouré, se sent seul, noie son mal-être à coup d’alcools forts dans les strip-clubs et tente de se changer les idées en couchant avec de jeunes femmes, ce qui semble pourtant l’écœurer.

Vous avez déjà eu un son de plus en plus fort dans la tête, pendant des jours, comme un aspirateur ? Puis on a enfin une idée originale. On est fier de soi. Elle nous excite. Cette idée nous excite. Elle nous fait gamberger, jusqu’à ce que l’aspirateur commence à vous marteler le cerveau.

Freddy Gale peut être victime de crises de panique, perdre son sang-froid, avoir des mots violents, se montrer cruel. Ses troubles de l’humeur, de la personnalité et du comportement s’expliquent en partie par un problème d’incommunicabilité. Ce dernier a du mal à verbaliser son mal-être et souffre d’être incompris. Il confie spontanément à une personne de son entourage sa volonté de tuer, avant de faire comme s’il n’avait rien dit.

Sa première confrontation avec John Booth a quelque chose de rocambolesque, ayant oublié de charger son revolver. Le discours de l’ex-prisonnier qui affirme ne pas mériter son pardon, le fait réfléchir, sans réellement freiner sa détermination.

Je ne préviendrai pas les flics. Je resterai ici et j’essaierai d’aller de l’avant.

Freddy lui donne alors 3 jours de sursis.

John vit avec un sentiment de culpabilité et un remords permanent. Il s’est fracassé la tête en prison car il ne se supportait plus lui-même, estimant être à l’origine de beaucoup trop de malheur. Lui aussi doit tourner une page, ne plus penser à cet accident.

 – Tu veux mourir ?
 – Je ne sais pas.

C’est un des autres points communs entre les deux personnages. Comme Freddy, John verra une relation amoureuse lui échapper s’il refuse de passer à autre chose.

Je pense que ta culpabilité est un obstacle trop grand entre toi et moi. Alors préviens-moi, quand tu auras choisi la vie.

Cette tragédie montre à quel point une personne peut être coupée en deux et donc psychologiquement instable. John est tiraillé entre culpabilité et rédemption, Freddy entre vengeance et déperdition.

Une dernière similarité se manifestera avant la confrontation finale : Freddy conduira en état d’ivresse avec délit de fuite.

C’est paradoxalement une forme de respect qui prévaudra entre les deux hommes dans leur refus de mettre des mots sur des souffrances qui ne peuvent être verbalisées. Il ne sera pas question de faire entendre raison à l’autre, ni par le dialogue, ni en lui donnant des leçons.

Quelque chose d’instinctif doit se produire entre eux, de presque animal. Tous les deux l’acceptent, quelle qu’en soit l’issue.

C’est un pari risqué qui se joue, celui de l’humain.

C’est sous les magnifiques notes de musique aiguës et saisissantes de Jack Nitzsche que le film s’achèvera, dans une dernière scène authentiquement touchante, donnant un relief particulier à tout ce qui a précédé.

Interview de Roland Guin, un animateur 3D français sur « Ninja Turtles : Teenage Years »

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Rencontre avec un jeune homme bourré de talents : Roland Guin ! Ce jeune toulousain de 27 ans, expatrié à Montréal depuis quatre ans, est un des animateurs du nouveau film d’animation de la Paramount Pictures : Ninja Turtles Teenage Years.

Cette nouvelle mouture animée des plus célèbres des tortues new-yorkaises sort en salle en France ce mercredi 9 aôut 2023 et fait beaucoup penser aux derniers Spider-Man, animés et produits par Sony Pictures, bien qu’il s’en défende. Nous avons donc voulu connaitre le fonctionnent de son travail sur ce film, l’histoire de ce jeune homme et la manière dont on anime des personnages 3D.

Roland a travaillé pour plusieurs antennes de studios d’animation montréalaises comme Mikros, On Animation, ou dans de grosses structures comme Paramount ici. Il a étudié à Annecy dans la célèbre école de formation animée Les Gobelins et a même fait un passage au festival d’Annecy avant de s’expatrier à Montréal où le marché est plus porteur. Il a, entre autres, travaillé sur La Pat’ PatrouilleBob l’éponge, le film : Éponge en eaux troubles et dernièrement avec la sortie très tardivement (et ratée de l’aveu même de ce jeune talent) Miraculous, le film.

Pouvez-vous nous expliquer en termes simples le rôle d’un animateur de personnages 3D dans la création d’un film comme Ninja Turtles : Teenage Years ?

Un animateur de personnages 3D est un artiste qui s’occupe du mouvement des personnages et des props (objets présents dans la scène, avec lesquels les personnages peuvent interagir, par exemple). Son rôle est de leur donner vie, de leur donner des sentiments et de vous faire ressentir tout un tas d’émotions en regardant le film. En d’autres termes, de rendre leurs actions le plus vraisemblable possible.

Le film comprend des scènes d’action palpitantes. Comment avez-vous abordé l’animation des combats pour qu’ils soient à la fois réalistes et impressionnants ?

Cela a été un beau challenge lors de cette production. En effet, il y a de grosses scènes d’action et les Tortues Ninja étant, comme leur nom l’indique, des ninjas. Nous avons donc porté une attention particulière à ces scènes dynamiques.

Nous avons également eu la chance d’avoir plusieurs intervenants, dont des chorégraphes pour de grosses productions et shows, qui sont venus donner des Masterclass dans le but de nous expliquer les rouages et les particularités des techniques de combat employées. On a dû plus ou moins apprendre à se battre pour pouvoir animer de manière réaliste les scènes de combats.

L’animation 3D demande souvent de travailler avec des références visuelles. Quels types de références avez-vous utilisés pour donner vie à ces personnages bien-aimés des fans ?

Nous avons en effet beaucoup travaillé avec des références. Généralement, quand l’action le permet, nous nous filmons nous, animateurs. Nous interprétons ensuite les références filmées puis travaillons avec comme base. Bien évidemment, le but n’est pas de reproduire image par image nos références, cela nous serre surtout à trouver des idées d’acting qui peuvent venir naturellement lorsqu’on le joue.

Bon… Triple Salto arrière, roulades, coups de bâton, nous avons du trouver d’autres moyens de références. Piocher dans des scènes de films, de sports de combat comme le karaté et le kung fu. Et, comme les références que nous filmons nous même, nous les interprétons et les modifions pour que tout ça corresponde aux personnages, ainsi qu’aux plans et contexte que le scénario demande.

Les personnages des Tortues Ninja ont des personnalités distinctes. Comment cela a-t-il été pris en compte dans leur animation pour les rendre reconnaissables et attachants ?

En tant qu’animateurs, nous devons sans cesse garder en tête les particularités et personnalités de chaque personnage. Chaque plan, image, geste, action est pensé en fonction de leurs personnalité propre.

Par exemple, si on doit faire s’asseoir une des tortues sur une chaise, aucune des quatre ne s’assoira de la même manière. Leonardo, plutôt bonne élève, va s’asseoir tranquillement, de manière assez droite, proprement. Raphaël, lui, assez non chaland, et plutôt brute et musclé, prendra la chaise, la tirera fortement, puis s’y posera de manière brutale sans aucun chichi.

Le film contient également des scènes comiques ainsi que d’autres beaucoup plus émotionnelles. Comment avez vous appréhendeé ces différentes scènes ?

En effet, en fonction des scènes que nous avions à animer, nous devions véhiculer différents sentiments. Ces différences vont se ressentir dans les actings choisis, les poses, le timing dans l’animation et aussi forcément les expressions faciales. C’est notamment le cas dans les séquences émotionnelles, où nous nous sommes penchés sur LA pose parfaite. Généralement amenée de manière subtile, une pose sera souvent un mélange de plusieurs sentiments que le personnage ressent. Par exemple, de la peur mêlée à de la détermination.

Tout animateur qui se respecte, travaille avec un petit miroir à côté de lui. C’est donc des allers et retours perpétuels entre notre écran et notre miroir, à jouer nous-mêmes les expressions dont on a spécifiquement besoin et ainsi les rendre subtiles, les mélanger… Jusqu’à trouver l’expression parfaite, celle qui nous fera ressentir ces sentiments si complexes lors de scènes émotionnelles.

Les personnages principaux sont les 4 Tortues Ninjas. Mais avez vous travaillé sur d’autres personnages présents dans le film ?

Oui tout à fait. Même si j’ai principalement travaillé sur le célèbre quatuor, j’ai eu d’autres personnages à animer. Par exemple, les humains qui aident Superfly (le grand méchant) à obtenir ce dont il a besoin pour son super plan. Et il y a surtout sur le Mega Mutant (résultat de Superfly après une double mutation), lors de sa première transformation. J’ai eu à animer les scènes de révélations, lorsqu’il sort de l’eau et arrive sur l’île de Manhattan notamment. Ça a été un grand défi d’animation, car il fallait réussir à retranscrire l’immensité de la chose, la faire paraître lourde, imposante. C’est la toute première fois qu’il prenait cette forme. De plus, il fallait que l’on ait l’impression qu’il « apprenne à marcher », ou plutôt à ramper. Un défi de taille, mais extrêmement intéressant à appréhender.

Outre les personnages principaux, y a-t-il eu des éléments d’animation 3D spéciaux que vous avez trouvés particulièrement gratifiants à créer dans le film ?

Lors de cette production, nous avons eu à utiliser un outil 2D afin de, par exemple, renforcer l’expression des personnages, de leur créer des cicatrices ou bien de créer du flou de mouvement à l’aide de cet outil. Cela a été quelque chose de nouveau pour moi, particulièrement gratifiant à mettre en application.

Concernant cet outil 2D, avez-vous rencontré des défis techniques particuliers ?

Lors de la création et production d’un film d’animation, nous sommes constamment confrontés à des défis techniques. Et cet outil 2D n’est pas en reste. Il devait répondre à un besoin précis de la production et on l’a donc développé en interne avec les équipes de Mikros Animation.

Mais si je devais soulever un problème technique en particulier, ce serait celui-là : nous devions parfois intégrer le flou de mouvement, fait à la main à l’aide de cet outil en créant des lignes, scratch et autres pour concevoir l’illusion. Cependant, pour certaines scènes, il y a énormément de mouvenents vifs de la part des personnages ou bien des caméras. Il fallait donc que les éléments 2D suivent parfaitement les personnages et les mouvements de caméra dans la scène en 3D.

On a donc travaillé en étroite collaboration avec les équipes de développement, tout au long de la production, pour surmonter ce genre de défis et ajuster ce nouvel outil de manière à répondre aux besoins spécifiques de chaque plan.

Un autre défi, aussi technique qu’artistique a été la cohérence. En effet, chaque animateur se devait de travailler avec cet outil 2D, mais avec plus d’une centaine d’autres animateurs sur le projet, ce qui n’est pas une mince affaire. Donc, comme pour la charte de personnalité de chacun des personnages, nous avions des règles et des guides à suivre afin de maintenir une cohérence globale tout au long du film tout en gardant une liberté artistique lors de la production.

Quels conseils donneriez-vous aux jeunes aspirants animateurs 3D qui souhaitent travailler sur des films à succès comme Tortues Ninja : Teenage Years à l’avenir ?

Regardez beaucoup de films, d’animation ou live action. Observez les personnages, leurs mouvements, les mimiques qu’ils peuvent avoir. Il s’agit d’avoir l’oeil sur tout ce qui les rend uniques. Et surtout, pratiquez, animez, trouvez comment le corps fonctionne. Commencez par des choses simples et courtes, telle que reproduire une marche, un clignement d’œil, une main qui se ferme.

Merci Roland ! Un nouveau projet pour bientôt ?

Il y en avait, mais la grève des scénaristes et des acteurs à Hollywood est en train de totalement bloquer l’industrie et celle de l’animation n’est pas en reste. J’avais notamment un projet chez Sony qui a été mis en stand-by faute de script… So wait and see comme on dit ici !

Retrouvez par ici notre critique de Ninja Turtles : Teenage Years.

Tropic : un drame fraternel intense

Bien que la science-fiction soit mise en avant dans Tropic, sachez qu’il n’est clairement pas prédominant dans le long-métrage d’Edouard Salier. En réalité, il s’agit ni plus ni moins qu’un prétexte scénaristique, certes maladroit, qui permet à l’ensemble de se présenter à nous comme un intense drame fraternel.

Synopsis de Tropic : Lázaro et Tristán, jumeaux, font partie d’un programme militaire qui vise à former les meilleurs astronautes de demain. Leur mère a tout sacrifié pour les porter vers cet objectif. Mais leur rêve se brise et la cellule familiale explose lorsque Tristán est contaminé par un résidu toxique qui le transforme physiquement et mentalement…

Alors que la période estivale bat actuellement son plein et que tous les regards sont tournés vers les blockbusters hollywoodiens (notamment Barbie et Oppenheimer, étant donné leur succès au box-office mondial), certains projets indépendants tentent de coexister. Tant bien que mal, vu que la plupart d’entre eux passent littéralement inaperçus aux yeux du grand public. Et si l’entrée en matière de cette critique peut paraître redondante au fil des étés, il est toujours bon de rappeler que des titres méritent amplement toute notre attention, contrairement à des projets fadasses et mercantiles. Surtout quand il est question d’un film français voulant sortir des sentiers battus en flirtant avec un genre cinématographique peu traité dans nos contrées – en l’occurrence la science-fiction. C’est donc avec entrain qu’en ce début d’août, nous ne pouvons que vous conseiller Tropic. Un long-métrage réalisé avec soin et passion qui sait tirer son épingle du jeu, sans pour autant prendre le spectateur pour un jambon.

Cela se ressent amplement dès les premières secondes. Et pour cause, en ouvrant son film en pleine séance d’apnée dans une piscine, le cinéaste Edouard Salier parvient à installer une ambiance aussitôt envoûtante. Avec une caméra se laissant aller dans une eau stagnante, captant des personnages inertes, dans un silence abyssal juste coupé par l’excellente bande-originale signée SebastiAn – dont l’aspect électronique rappelle le cinéma de genre bis des années 80. En somme, il aura seulement fallu d’un simple plan, d’une simple scène pour que le réalisateur captive notre attention. Et ce, sans jamais la perdre par la suite ! Bien évidemment, de par la maîtrise de son atmosphère si spécifique, mais surtout par le traitement que Salier réserve à ses personnages principaux tout au long de son récit. Des jumeaux que beaucoup de choses semblent opposer – l’ambition, les compétences aussi bien physiques qu’intellectuelles… – mais dont la relation se révèle être diablement solide, jusqu’au jour où cet équilibre va se retrouver chamboulé lorsque l’un des frères commence à se transformer suite au contact d’une mystérieuse substance venue du ciel. Cet événement pousse donc les deux frères à revoir leurs liens et à s’adapter en conséquence. Il doivent réapprendre à vivre ensemble, à s’apprivoiser et à s’accepter comme tel, car si Tropic flirte avec la série B de science-fiction – comme le laisse prétendre son synopsis – il se présente à nous tel un drame fraternel ô combien intense.

Servi par des interprètes investis et une écriture de personnages juste, le long-métrage nous plonge dans une relation pour le moins complexe et humaine. L’intrigue prend littéralement le temps de brosser le portrait de ses protagonistes, afin que nous puissions mettre leurs forces et fêlures sous le feu des projecteurs. Nous nous attachons ainsi à eux, de même qu’à leur destin respectif qui nous touche en plein cœur. Sans oublier qu’en plaçant son récit au sein même d’un programme spatial, Edouard Salier ajoute bon nombre de thématiques venant enrichir le tout. Notamment celle du dépassement de soi – avec ces jeunes devant aller au-delà de leurs limites pour être les « meilleurs » – ou encore de la mère sacrifiant sa vie pour le bien être de ses enfants, afin qu’ils atteignent leur rêve. Tropic, présentant un personnage physiquement handicapé, se permet même de nous adresser un message de tolérance en présentant un groupe de parias en inéquation avec toute notion de perfection – que ce soit par leurs différences et par leurs états d’esprit. Des personnages qui, derrière l’aspect glacial et sévère de l’entraînement spatial, offrent au film une parenthèse simple, naïve et emplie d’humanité. Vous l’aurez compris, Tropic se révèle être un drame savamment écrit, faisant preuve d’une justesse et d’une complexité tout bonnement réussies.

Le seul souci que nous pourrions pointer du doigt, c’est l’aspect même de la science-fiction usée par le long-métrage. Si nous sentons l’envie du réalisateur d’aborder le genre en proposant un élément déclencheur venu d’ailleurs, sa légitimité peut laisser perplexe. Non pas que le manque d’informations concernant ladite substance soit un défaut. Au contraire, cela instaure un mystère rehaussant l’atmosphère de l’ensemble. Mais mis à part déclencher la douloureuse métamorphose d’un des jumeaux – mise en image par un somptueux maquillage, soit dit en passant – il n’en sera plus du tout question pour le reste de film. Comme s’il s’agissait d’un simple prétexte pour expliquer qu’un personnage se retrouve affecté au plus profond de sa chair, alors qu’il existe bon nombre de causes beaucoup crédibles, tel un terrible accident de voiture ou un incident qui se serait produit durant l’entraînement. De ce fait, en choisissant cet élément scénaristique, Tropic se permet une artificialité qu’il aurait pu éviter et qui s’éloigne de la sincérité si caractéristique de l’intrigue.

Mais qu’à cela ne tienne, cela n’impacte en rien le plaisir de cinéma que vous ressentirez en vous lançant dans le visionnage de Tropic. En voulant mettre en scène un film avec ambition et passion, Edouard Salier a su livrer un drame rimant avec intensité et humanité tout en lui offrant une véritable identité artistique, une véritable personnalité. Et rien que pour cela, Tropic mérite d’avoir un minimum de reconnaissance de notre part, contrairement au blockbusteur aussi insipide qu’ennuyeux qu’est En eaux (très) troubles, sorti le même jour.

Tropic – Bande-annonce

Tropic – Fiche technique

Réalisation : Edouard Salier
Scénario : Maurisco Carrasco
Interprétation : Pablo Cobo (Làzaro Guerrero), Louis Peres (Tristán Gerrero), Marta Nieto (Mayra Guerrero), Marvin Dubart (Louis Delaporte), Alane Delhaye (Oscar), Victor Robert (Charles), Fanta Kebe (Leela), Isis Guillaume (Chloé)…
Photographie : Mathieu Plainfossé
Décors : Pascal Le Guellec
Costumes : Elise Bouquet et Marlène Serour
Montage : Julien Perrin
Musique : SebastiAn
Producteurs : Jean-Michel Rey et Ninon Chapuis
Maisons de Production : Rézo Productions, Digital District, Pictanovo et BNP Paribas
Distribution (France) : Rézo Films
Durée : 115 min.
Genres : Drame, science-fiction
Date de sortie :  02 août 2023
France – 2022

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3

Un hiver en été : les Nymphéas de Laetitia Masson

Pendant que Barbie se pavane en rose bonbon, que Yannick orchestre savamment un joli coup d’esbroufe, Un hiver en été le vibrant et délicat film de Laetitia Masson pourrait presque passer inaperçu tant sa sortie s’est déroulée discrètement.

Une fin du monde approche qu’elle soit réelle (les températures chutent) ou métaphorique (chaque personnage a à vivre une petite chute intérieure, un deuil ou une métamorphose), le film de Laetitia Masson se vit comme les Nymphéas de Monet, telle une géographie des cœurs, des visages paysages, des frissonnements sensoriels. 

Pouvoir regarder la grâce solaire d’Elodie Bouchez, pouvoir revoir le tact et la douceur infinie d’Hélène Fillières, apprécier avec étonnement l’intensité nonchalante et grave de Benjamin Biolay , redécouvrir la tendresse à fleur de peau de Nicolas Duvauchelle, s’étourdir du jeu martial et insolite de Laurent Stocker, se réjouir de la sensibilité empathique de Judith Chemla, tout cela crée le paysage lumineux, mystérieux et palpitant de Cet hiver en été.

Laetitia Masson construit son film en miroir de la grand œuvre de Claude Monet, l’étang aux Nymphéas. Tout en ondes, horizons, bruissements et énigmes.

Monet écrit, « il s’agit de ce projet que j’avais eu, il y a longtemps déjà: de l’eau, des nymphéas, des plantes, mais sur une très grande surface». Le film de Laetitia Masson recèle cette amplitude de plans, de couleurs, de reflets, de lumières, amplitude d’émotions, d’acteurs tous plus attachants les uns que les autres. 

S’inventent par touches fugaces et pérennes les palpitations des personnages de cette fresque originale et majeure.

Un hiver en été est un film choral magique, presque tactile, impressionniste traversant les destins mélancoliques et mouvants d’une dizaine de personnages en quête d’amour et d’horizon.

Il faut voir Elodie Bouchez chanter Coward de Vic Chesnutt, il faut s’imprégner de ce qu’elle fait avec sa voix, son visage, du désespoir gracieux de ses gestes. Il faut voir Clémence Poesy toute droite sortie de The Walking Dead arpenter le film avec sa salopette de peintre et faire songer en un plan à tout l’univers de Carax. Il faut voir Nicolas Duvauchelle s’effondrer sur les planches du boardwalk d’un paysage du Nord désert et pleurer. Il faut entendre et voir l’aura de Hélène Fillières et se souvenir de sa gémellité avec Sophie, sa sœur d’âme, morte récemment. Il faut voir Benjamin Biolay tiré à quatre épingles élégant jusqu’au bout de la mèche confesser son absence de cœur. Il faudrait tous les citer tant ces acteurs sont prégnants. Et se laisser happer par la composition légère et fluide de ce film qui peint l’humanité ondoyante et diverse.

L’homme est une branloire pérenne dit Montaigne et cette oeuvre picturale filme des hommes des femmes en grand émoi, des hommes des femmes en bouleversement et en espérance. Que peut-on espérer de plus du cinéma que de nous donner à vivre cette expérience de sensations, cette vie à même le coeur. 

Bande-annonce : Un hiver en été

Fiche Technique : Un hiver en été

Réalisatrice : Laetitia Masson
Scénariste : Laetitia Masson
Avec Benjamin Biolay, Élodie Bouchez, Judith Chemla
26 juillet 2023 en salle / 1h 50min / Drame
Distributeur : Jour2fête

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4

The Meg 2 : nanar magnifique

The Meg 2, suite d’un premier film plutôt réussi, avec Jason Statham aux prises avec des requins géants préhistoriques, offre un spectacle réjouissant, propre à ravir les amateurs du genre. Le ton légèrement parodique, la qualité des effets spéciaux et le respect consciencieux des codes du genre en font un nanar de grande envergure.

Un film de monstres est un rêve frustré d’enfant, habituellement relégué au rang de série B ou Z, aux effets spéciaux vomitifs et au jeu d’acteur catastrophique, et que, de temps à autre, un auteur digne de ce nom, Spielberg en général, se charge d’accomplir. En outre, faute de budget, un film de monstres nous en montre souvent trop (compte tenu de la faiblesse des effets spéciaux), ou pas assez. Le sous-genre « requin » en est assurément la branche la plus populaire. Ni le crocodile, ni l’abeille tueuse, ni même la moussaka géante n’ont essaimé à ce point.

On peut répartir les films de monstres, et spécialement les films de requins, en deux grandes catégories. Dans la première que j’appellerai  « survivaliste », une ou deux personnes (parfois un peu plus) doivent faire face dans le plus grand dénuement à une menace carnassière. On peut citer Open water, The Shallows ou The Reef, qui reposent essentiellement sur le suspense comme ressort dramatique, et de ce fait s’apparentent davantage au film d’horreur à tendance psychologique. La seconde catégorie, que j’appellerai « apocalyptique », implique un héros bourru, des scientifiques écolo-prométhéens et des baigneurs hédonistes. Autant les films du premier groupe se déroulent dans un cadre intimiste, autant ceux du second impliquent le collectif et posent de grandes questions : le rapport entre l’éthique et la science, ou celle de la responsabilité individuelle face au groupe. Évidemment, les deux catégories ne s’excluent pas. Le plus souvent, c’est le type « apocalyptique » qui comprend en son sein des moments de type « survivaliste ». Et c’est encore dans la catégorie « apocalyptique » que s’inscrivent en général les « films de monstres ».

The Meg 2, comme son prédécesseur de 2018, relève classiquement de la veine apocalyptique. Il en est même, presque, une synthèse. Tout y est. Il ne cesse d’ailleurs de citer ses prédécesseurs. Les références à Jaws, à Jurassic Park ou à Piranha sont évidentes et, comme ce dernier, The Meg 2 lorgne du côté parodique sans perdre tout à fait sa prétention à être un véritable film de requins. The Meg 2, pourrait-on dire, est au film de squales ce que Scream est au film d’horreur : un pastiche subtil qui ne rompt cependant pas avec le genre, voire le magnifie.

The Meg 2 présente un avantage par rapport à la plupart des films de requins : le budget. Le jeu d’acteur est correct et les effets spéciaux de bonne facture, ce qui tend à faire de l’opus une sorte de film de requins ultime. The Meg 2, c’est un nanar à gros budget, auquel ont participé des techniciens compétents, et qui, de ce fait, se contemple avec exaltation, comme si l’on daignait enfin nous récompenser de ces heures passées devant Shark Attack, Deep Blue Sea et autre Méga Shark versus Giant Octopussy : œuvres qui laissaient après elles une drôle d’impression, mélange de culpabilité et de frustration, nous incitant perversement à recommencer. Mais avec The Meg 2, nous voilà enfin comblés. Rendez-vous compte : trois mégalodons, une pieuvre géante et même quelques petits dinosaures amphibiens, sous toutes les coutures et assez bien fichus ! Tant et si bien qu’on pourrait reprocher parfois à The Meg 2 une tendance « pornographique ». Il me semble à moi, après toutes ces années à espérer un tel film, que le dosage est merveilleusement excessif. Comme le film précédent, The Meg 2 pratique la surenchère perpétuelle, culminant dans les deux films en une scène où Jason Statham, face à face avec un mégalodon, sans autre arme qu’un grand objet coupant longiligne, met un terme à la vie du gros poisson.

Dans le film, Jason Statham s’appelle Jonas et, comme son homonyme de l’Ancien Testament, il ne cesse de « mourir et de ressusciter », de frôler la mort et de s’en tirer, en prophète de malheur (tout le long il annonce des catastrophes qui surviennent inévitablement), obtenant finalement la préservation (du moins partielle) de Ninive, la ville du péché, ici une île thaïlandaise paradisiaque abritant un hôtel luxueux et baptisée « l’île du fun ». Car oui, les « films de requins apocalyptiques » sont bibliques en ce sens que le requin y est un châtiment mortel s’abattant sur les trois mêmes grands péchés : la démesure prométhéenne, représentée par des scientifiques idéalistes, la cupidité, représentée par leurs financeurs sournoisement intéressés, et l’hédonisme gourmand, luxurieux et consumériste, incarné par des baigneurs cagnards, des springbreakeurs lascifs ou des usagers de parc d’attraction aquatique.

Condensé du sous-genre « requin », avec coloration parodique, The Meg 2 n’est certes pas un grand film, mais un divertissement très honorable. Deux heures sans qu’on ne s’y ennuie une seconde. La rencontre entre la clownerie blanche de Jason Statham et le burlesque asiatique est assez charmante. Le suspense reste anecdotique. Le côté « survivaliste » est en effet peu exploité, sinon au début. Il ne faut pas non plus s’attendre au gore de Piranha 3D. The Meg 2 est familial. Il parle d’héroïsme, de solidarité, de l’importance de prendre soin les uns des autres, et aussi de prendre soin de la nature au lieu de l’exploiter agressivement. Comme dans le premier volet, un petit chien, contre toute attente, survit, pour nous rappeler que l’innocence est toujours victorieuse au bout de l’apocalypse.

Bande-annonce : The Meg 2

Fiche Technique : The Meg 2

  • Titre original : The Meg 2: The Trench
  • Titre français : En eaux très troubles
  • Réalisation : Ben Wheatley
  • Scénario : Dean Georgaris, Erich Hoeber et Jon Hoeber, d’après le roman The Trench de Steve Alten
  • Musique : Harry Gregson-Williams
  • Direction artistique : Andrew Bennett
  • Décors : Chris Lowe
  • Costumes : Lindsay Pugh
  • Photographie : Haris Zambarloukos
  • Montage : Jonathan Amos
  • Production : Belle Avery et Lorenzo di Bonaventura
  • Coproduction : Cliff Lanning
  • Production associée : Kenneth Atchity et Chi-Li Wong
  • Production déléguée : Catherine Xujun Ying
  • Sociétés de production : Di Bonaventura PicturesApelles EntertainmentChina Media Capital, Flagship Entertainment Group (en)Gravity Pictures et Maeday Productions
  • Société de distribution : Warner Bros.
  • Langues originales : anglais et mandarin
  • Format : couleur
  • Genre : action, thriller, horreur, science-fiction
  • Durée : 116 minutes
3

La Chèvre : quand le malchanceux devient un sauveur

Duo aux antipodes, cadre exotique, humour de caractère, avec un être un peu lunaire et lourdaud, confidences authentiquement touchantes, rapprochement inévitable, les ingrédients de La Chèvre sont aujourd’hui connus du cinéma français et d’ailleurs. Malgré certains aspects ancrés dans leur époque, le film séduit toujours en mélangeant aventure rocambolesque et situations comiques particulièrement irrésistibles.

Dans l’art de penser la comédie, de la conceptualiser, de réfléchir à des contextes favorables aux rires, Francis Veber fait autorité. Ce premier film associant Pierre Richard et Gérard Depardieu repose sur leur synergie et une certaine idée de la malchance. À ce dernier phénomène, le réalisateur tente d’y trouver du sens, de l’intérêt, avec un peu de folie, de grâce, beaucoup de passion et ce qu’il faut de tendresse, le tout accompagné par le génie de Vladimir Cosma et ses mélodies inoubliables. Le récit est construit autour d’une théorie selon laquelle un malchanceux tombera dans les mêmes pièges qu’une malchanceuse ayant été kidnappée, ce qui peut être pratique pour la retrouver.

Le candide désopilant

C’est d’abord le jeu de Pierre Richard (François Perrin), moins expressif et volubile que dans ses précédents films, où quelque chose de plus rythmé, presque musical et proche de la pantomime prédominait. Il s’agit ici de faire preuve de moins de voltige, de cabriole, afin d’évoquer une malchance qui est subie et non déclenchée par un comportement. Un exercice subtil se manifeste, qui peut être de l’ordre de la magie, de la fatalité, du destin, avec ses catastrophes systématiques. L’acteur joue un malchanceux n’ayant pas l’air de se rendre compte de sa malédiction, considérant que tout est habituel, quelque part normal, ce qui apporte une touche d’innocence et de candeur au personnage. Son pouvoir comique tient en grande partie au fait qu’il se met régulièrement au-dessus de sa condition, prend ses grands airs de meneur d’enquête alors qu’il a été choisi uniquement pour sa malchance. Une dichotomie s’opère entre ce qu’il croit être et ce qu’il est réellement, pour un résultat souvent désopilant.

Monsieur Meyer, qui vous connaît bien, nous a affirmé que vous aviez une sagacité, un esprit déductif peu commun.

François Perrin sort de son quotidien morose pour mener une vie d’aventurier. Car le long métrage est également une épopée particulièrement stimulante dans la faune et la flore du Mexique. Le concept, très vite posé, laisse tout à coup place à une musique exotique, entraînante, ouvrant la voie aux deux héros vers un « périple » aussi épique que palpitant.

On fera sûrement une bonne équipe tous les deux.

L’entomologiste de plus en plus dépassé par les évènements

Gérard Depardieu, viril, stature imposante, excelle dans l’art de la désinvolture en Campana, un détective qui, dans un premier temps, fait preuve de méfiance à l’égard de François Perrin, ne croyant pas à la théorie sur la malchance. Son rôle est fondamental pour donner du relief au duo, apporter une complémentarité. Selon Pierre Richard, Campana observe François Perrin « comme un entomologiste observe un insecte. Et on sait que ses catastrophes vont faire avancer la vérité. » La chèvre est de ce point de vue une œuvre sur la confrontation de Campana à ses idées rationnelles, logiques et cartésiennes.

Pourquoi vous vous cognez le nez dans les portes ? Pourquoi c’est votre valise qu’on écrase ? Et pourquoi il n’y a pas d’eau dans votre chambre, hein ? Pourquoi ?

Par cette constance, cette suite de cataclysmes, le tout ressemble à une succession de scènes ayant l’apparence de coïncidences, mais qui en fait n’en sont pas. La malchance devient une chance, une opportunité à exploiter pour atteindre l’objectif final.

D’autre part, malgré les quelques aspects de film policier, la bonne humeur générale est particulièrement communicative. La scène du chariot, celle de la guêpe avec son incidence, le coup de l’alerte à la bombe, les réprimandes déconnectées de la réalité de Pierre Richard, son enlisement dans les sables mouvants, sont autant de moments hilarants entrés au Panthéon de la comédie française.

Deux emblèmes pour une comédie de haut vol

Avec sa recette qui a fait école depuis, son esprit intrépide, ses deux héros, ses deux emblèmes incontournables, antithétiques mais paradoxalement si proches, dont la synergie a été capable de produire trois collaborations de grande qualité, La chèvre est une comédie de haut vol, multi-diffusée à la télévision et restée gravée dans l’imaginaire collectif.

C’est sous les émouvantes notes de musique à la flûte de Pan de Vladimir Cosma que le film s’achève avec une résonance toute particulière.

Comme l’écrivait un auteur anonyme, « si le malchanceux devait faire le commerce de cercueils, personne ne mourrait ».

Bande-annonce : La Chèvre

Fiche technique : La Chèvre

Synopsis : Marie Bens, la fille d’un PDG, passe des vacances au Mexique. Malchanceuse de nature, la jeune fille est enlevée. Son père charge Campana, un détective, de la retrouver dans les plus brefs délais. Mais, après plusieurs mois de recherches, celui-ci n’a toujours aucune trace de Marie. Meyer, le psychologue de l’entreprise de Bens, conseille à son patron d’adjoindre à Campana un compagnon d’infortune, qui souffre autant de la poisse que Marie, afin de la retrouver. C’est ainsi que François Perrin, un aide-comptable maladroit, part avec Campana pour le Mexique. Perrin ne tarde pas à accumuler les bévues. Tout d’abord excédé par sa présence, Campana finit par prendre Perrin en amitié…

  • Titre : La Chèvre
  • Réalisation : Francis Veber, assisté de Jean Veber
  • Scénario : Francis Veber
  • Musique : Vladimir Cosma
  • Décors : Jacques Bufnoir
  • Costumes : Nicole Bize et Monique Dury
  • Photographie : Alex Phillips Jr.
  • Son : Bernard Rochut
  • Montage : Albert Jurgenson
  • Production : Alain Poiré
  • Société(s) de production : Fideline Films, Gaumont (Paris), Conacine – Corporación Nacional Cinematográfica (México)
  • Société(s) de distribution : Gaumont Distribution
  • Générique : Eurocitel
  • Pays d’origine : Drapeau de la France France
  • Format : 35 mm, 1,66 :1 (couleurs, son mono)
  • Genre : Comédie
  • Durée : 95 minutes
  • Tout public
  • Date de sortie : 9 décembre 1981 (France)
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Les Avantages de voyager en train : alarme pathologique

Il est toujours préférable de voyager en bonne compagnie, c’est ce qui rend le trajet encore plus savoureux. Une sorte de parenthèse sur la vie qui s’ouvre au départ, et se ferme à l’arrivée. Les Avantages de Voyager en Train démontre que cet instant peut également être chargé en histoires, à la lisière de la réalité et de la folie.

Synopsis : Helga, éditrice madrilène, vient de faire interner son mari en clinique psychiatrique. Dans le train du retour, elle fait la connaissance du Docteur Angel Sanagustín qui lui fait part de ses expériences les plus fascinantes, sordides et obsédantes. Cette rencontre bouleverse Helga et la plonge dans une profonde introspection. Et ce sont bien là quelques-uns des avantages de voyager en train…

Cela fait déjà quatre ans que Les Avantages de voyager en train, unique long-métrage d’Aritz Moreno à ce jour, a trouvé les salles obscures espagnoles. Issus du roman d’Antonio Orejudo, les protagonistes se mettent en quête de la vérité derrière la condition humaine, et toute la souffrance qu’elle génère au sein d’un même individu, broyé, dévoré ou simplement aliéné par son environnement. L’ambition est vaste, mais le tour de force réside dans une narration lente, confuse et habilement amenée afin que l’on ne déraille pas de notre fil rouge. Deux passagers d’un TGV tissent fatalement des liens entre leur traumatisme respectif, dont l’humour noir laisse rapidement place aux ténèbres qui les habitent.

L’antre de la folie

« Imaginez une femme qui revient chez elle et surprend son mari en train d’inspecter sa merde avec un bâton de glace esquimau. » Ces premiers mots à l’ouverture nous plongent immédiatement dans une zone d’incertitude, où l’illustration de cette réplique pourrait aller de pair avec un voyage dont on peine à visualiser les fameux avantages. Avec un ton solennel et une mise en scène comique, ce projet embrasse différents genres où les curseurs de l’absurdité sont poussés à fond. Dans son court-métrage de 2013, Cólera, le cinéaste abordait déjà le cynisme à travers la virulence de villageois pressés, et convaincus de bien faire, d’éliminer un malade contagieux. De la même manière, et grâce à l’appui indispensable de son scénariste Javier Gullón, il parvient ici à entrecroiser plusieurs intrigues, telle une poupée russe qui cache un nouvel élément de rebondissement.

Helga Pato (Pilar Castro), qui revient d’un hôpital psychiatrique, tombe nez à nez sur le docteur Angel Sanagustín (Ernesto Alterio) ainsi que sur ses obsessions concernant ses patients. Nous pourrions croire au subterfuge d’une compilation de plusieurs courts-métrages, mais au fur et à mesure que l’on avance, la clarté du récit ne fait aucun doute. Loin de simplement assembler des histoires déconnectées, comme nous avons pu le voir dans Les Nouveaux sauvages ou plus récemment avec The Mortuary Collection, on en sauvegarde presque la même esthétique de ce dernier film, sans nécessairement invoquer de créatures lovecraftiennes. Ainsi, la photographie de Javier Aguirre impose sans mal ses diverses couches de noirceur, qui embrument l’esprit des personnages et des spectateurs.

« La vie, ce n’est pas seulement respirer. C’est aussi avoir le souffle coupé. » Alfred Hitchcock en savait quelque chose, car il s’agit d’un propos que l’on peut facilement associer à ses œuvres, de même que ce voyage en train. La métamorphose est permanente, car on bascule souvent de la comédie au thriller avec une efficacité à glacer le sang. Pourtant, on se garde d’en dévoiler les aspects les plus fiévreux, tournant autour du complot, du deuil et de l’aliénation. Le geste est d’une nature assez violente pour que l’image commente plus que des mots, et que les idées, qui infusent dans les séquences, se digèrent mieux avec du recul. La contrainte d’une intrigue segmentée pourra faire fuir plus d’un spectateur, surtout avec les thématiques abordées, quand bien même l’humour allège la réception des tabous, quels qu’ils soient.

Loin d’égaler le style provocateur de Pedro Almodóvar à ses débuts (Matador, La Loi du Désir, Femmes au bord de la crise de nerfs), Aritz Moreno ne se laisse pas pour autant distancer par la différence de classe qui le sépare de ses influences et de ses aînés en matière de suspense. La curiosité nous guette déjà à la lecture d’un titre aussi sobre que farfelu, qui conduit les spectateurs à mesurer ces fameux avantages à voyager en train qu’invoque le cinéaste. Un film original, qui ne peut que fasciner par sa bizarrerie ludique et son audace irrévérencieuse. N’attendez plus pour prendre votre billet et monter dans ce train, au risque d’emprunter plusieurs détours cérébraux à l’humour caustique.

Bande-annonce : Les Avantages de Voyager en Train

Fiche technique : Les Avantages de Voyager en Train

Titre original : Ventajas de viajar en tren
Réalisation : Aritz Moreno
Scénario : Javier Gullón
Photographie : Javier Aguirre
Décors : Mikel Serrano
Coiffure : Olga Cruz
Costumes : Virginie Alba
Maquillage : Karmele Soler
Montage : Raúl López
Musique : Cristobal Tapia de Veer
Production : Morena Films
Pays de production : Espagne
Distribution France : Damned Films
Durée : 1h43
Genre : Drame, Comédie, Thriller
Date de sortie : 9 août 2023

Les Avantages de voyager en train : alarme pathologique
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