Les Avantages de voyager en train : alarme pathologique

Il est toujours préférable de voyager en bonne compagnie, c’est ce qui rend le trajet encore plus savoureux. Une sorte de parenthèse sur la vie qui s’ouvre au départ, et se ferme à l’arrivée. Les Avantages de Voyager en Train démontre que cet instant peut également être chargé en histoires, à la lisière de la réalité et de la folie.

Synopsis : Helga, éditrice madrilène, vient de faire interner son mari en clinique psychiatrique. Dans le train du retour, elle fait la connaissance du Docteur Angel Sanagustín qui lui fait part de ses expériences les plus fascinantes, sordides et obsédantes. Cette rencontre bouleverse Helga et la plonge dans une profonde introspection. Et ce sont bien là quelques-uns des avantages de voyager en train…

Cela fait déjà quatre ans que Les Avantages de voyager en train, unique long-métrage d’Aritz Moreno à ce jour, a trouvé les salles obscures espagnoles. Issus du roman d’Antonio Orejudo, les protagonistes se mettent en quête de la vérité derrière la condition humaine, et toute la souffrance qu’elle génère au sein d’un même individu, broyé, dévoré ou simplement aliéné par son environnement. L’ambition est vaste, mais le tour de force réside dans une narration lente, confuse et habilement amenée afin que l’on ne déraille pas de notre fil rouge. Deux passagers d’un TGV tissent fatalement des liens entre leur traumatisme respectif, dont l’humour noir laisse rapidement place aux ténèbres qui les habitent.

L’antre de la folie

« Imaginez une femme qui revient chez elle et surprend son mari en train d’inspecter sa merde avec un bâton de glace esquimau. » Ces premiers mots à l’ouverture nous plongent immédiatement dans une zone d’incertitude, où l’illustration de cette réplique pourrait aller de pair avec un voyage dont on peine à visualiser les fameux avantages. Avec un ton solennel et une mise en scène comique, ce projet embrasse différents genres où les curseurs de l’absurdité sont poussés à fond. Dans son court-métrage de 2013, Cólera, le cinéaste abordait déjà le cynisme à travers la virulence de villageois pressés, et convaincus de bien faire, d’éliminer un malade contagieux. De la même manière, et grâce à l’appui indispensable de son scénariste Javier Gullón, il parvient ici à entrecroiser plusieurs intrigues, telle une poupée russe qui cache un nouvel élément de rebondissement.

Helga Pato (Pilar Castro), qui revient d’un hôpital psychiatrique, tombe nez à nez sur le docteur Angel Sanagustín (Ernesto Alterio) ainsi que sur ses obsessions concernant ses patients. Nous pourrions croire au subterfuge d’une compilation de plusieurs courts-métrages, mais au fur et à mesure que l’on avance, la clarté du récit ne fait aucun doute. Loin de simplement assembler des histoires déconnectées, comme nous avons pu le voir dans Les Nouveaux sauvages ou plus récemment avec The Mortuary Collection, on en sauvegarde presque la même esthétique de ce dernier film, sans nécessairement invoquer de créatures lovecraftiennes. Ainsi, la photographie de Javier Aguirre impose sans mal ses diverses couches de noirceur, qui embrument l’esprit des personnages et des spectateurs.

« La vie, ce n’est pas seulement respirer. C’est aussi avoir le souffle coupé. » Alfred Hitchcock en savait quelque chose, car il s’agit d’un propos que l’on peut facilement associer à ses œuvres, de même que ce voyage en train. La métamorphose est permanente, car on bascule souvent de la comédie au thriller avec une efficacité à glacer le sang. Pourtant, on se garde d’en dévoiler les aspects les plus fiévreux, tournant autour du complot, du deuil et de l’aliénation. Le geste est d’une nature assez violente pour que l’image commente plus que des mots, et que les idées, qui infusent dans les séquences, se digèrent mieux avec du recul. La contrainte d’une intrigue segmentée pourra faire fuir plus d’un spectateur, surtout avec les thématiques abordées, quand bien même l’humour allège la réception des tabous, quels qu’ils soient.

Loin d’égaler le style provocateur de Pedro Almodóvar à ses débuts (Matador, La Loi du Désir, Femmes au bord de la crise de nerfs), Aritz Moreno ne se laisse pas pour autant distancer par la différence de classe qui le sépare de ses influences et de ses aînés en matière de suspense. La curiosité nous guette déjà à la lecture d’un titre aussi sobre que farfelu, qui conduit les spectateurs à mesurer ces fameux avantages à voyager en train qu’invoque le cinéaste. Un film original, qui ne peut que fasciner par sa bizarrerie ludique et son audace irrévérencieuse. N’attendez plus pour prendre votre billet et monter dans ce train, au risque d’emprunter plusieurs détours cérébraux à l’humour caustique.

Bande-annonce : Les Avantages de Voyager en Train

Fiche technique : Les Avantages de Voyager en Train

Titre original : Ventajas de viajar en tren
Réalisation : Aritz Moreno
Scénario : Javier Gullón
Photographie : Javier Aguirre
Décors : Mikel Serrano
Coiffure : Olga Cruz
Costumes : Virginie Alba
Maquillage : Karmele Soler
Montage : Raúl López
Musique : Cristobal Tapia de Veer
Production : Morena Films
Pays de production : Espagne
Distribution France : Damned Films
Durée : 1h43
Genre : Drame, Comédie, Thriller
Date de sortie : 9 août 2023

Les Avantages de voyager en train : alarme pathologique
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3.5

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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