La Poursuite impitoyable (1966) d’Arthur Penn : quand résonne l’hallali

C’est à un des grands maîtres américains des années 1960 (et, en partie, des années 1970), souvent oublié, que Sidonis rend hommage à travers cette édition digibook collector d’un de ses chefs-d’œuvre, La Poursuite impitoyable (The Chase). Porté par un casting éblouissant dominé par Marlon Brando, le film fut boudé par le public américain à sa sortie. Pétri de haine, de fureur et d’immoralité, il faut dire que La Poursuite impitoyable tendait un miroir particulièrement peu flatteur à une Amérique troublée et traversée de courants violemment contraires. La modernité et la flamboyance du film ont conservé tout leur éclat et permettent de mesurer la place importante que devrait occuper Arthur Penn dans le panthéon des cinéastes américains. 

Adapté d’une pièce de Horton Foote (à qui l’on doit notamment Du silence et des ombres/To Kill a Mockingbird) par la célèbre auteur Lillian Hellman (blacklistée pour ses sympathies communistes, elle n’avait plus signé de scénario depuis vingt ans), le film se situe au croisement périlleux du drame, de la critique sociale et du western. La tension, palpable dès les premiers instants à travers une ambiance amalgamant mépris, arrogance, cynisme et insultes à peine voilées entre les personnages, s’accroît dans un crescendo irrésistible, jusqu’à éclater dans une longue conclusion où se déchaînent les rancœurs, la haine viscérale et la violence sidérante, dans ce qui ressemble à une cruelle défaite de l’ordre et à la victoire de l’anarchie. La cristallisation de tous les maux se produit au début du film, lors de l’évasion de prison de Bubber Reeves (Robert Redford) avec un complice. En volant une voiture, ce dernier tue son conducteur et s’enfuit en abandonnant Bubber, qui se verra accusé du crime. Dans sa petite ville natale texane de Tarl County, c’est l’effervescence. La rumeur de l’évasion de Bubber se répand comme une traînée de poudre et l’on se demande si l’enfant terrible compte « revenir au bercail ».

Cette interrogation brasse en réalité des sentiments différents selon les citoyens concernés. Elle remue surtout un passé que certains espéraient enfoui. Anna (Jane Fonda) et Jake (James Fox), respectivement l’ex-épouse et le meilleur ami de Bubber, craignent la réaction de ce dernier lorsqu’il apprendra leur liaison. Val Rogers (E.G. Marshall), le père de Jake et magnat local qui semble avoir toute la ville à sa botte, refuse catégoriquement cette liaison, symbole de son influence déclinante sur son fils, une situation insupportable pour cet homme à qui personne ne dit non. L’employé de banque pathétique Edwin (Robert Duvall) craint pour sa vie, lui qui est persuadé avoir influencé le destin de Bubber en le laissant être accusé, jadis, d’un crime mineur dont il était responsable. Son épouse Emily (Janice Rule) le méprise et ne prend plus la peine de cacher son adultère avec son collègue Damon (Richard Bradford). Celui-ci est une petite frappe en col blanc qui, épaulé par deux complices et fort d’un courage éthylique, n’hésitera pas à laisser libre cours à sa rancœur et ses frustrations dans un rôle de vigilante sans foi ni loi. Une seule certitude semble réunir ce joli panier de crabes : la culpabilité de Bubber. C’est elle qui alimente les fantasmes de justicier des uns et la haine et le mépris des autres. Tant de raisons commodes qui justifieront une justice expéditive, le moment voulu. Seul le shérif Calder (Marlon Brando) est persuadé de l’innocence de Bubber, mais il est de plus en plus isolé dans son combat. Le retour de Bubber, d’une part, et une fête alcoolisée d’autre part, jouent le rôle du détonateur. Les barrières sautent désormais les unes après les autres. Calder, le représentant de la loi honni pour son indépendance (et, paradoxalement, critiqué pour une nomination due à l’influence de Val Rogers), est dépassé, étouffé par la meute de chiens ivres de vengeance, de sang et de mort.

L’impact de La Poursuite impitoyable tient surtout à la violence et la crudité avec laquelle il expose soudain, au terme d’une longue mise sous tension de plus en plus irrespirable, la laideur des instincts des habitants d’une petite ville de province. Derrière les apparences respectables de notables sans histoire, se dissimulent en effet des individus qui n’attendent qu’un prétexte pour un exutoire brutal à leurs pulsions. Lorsque ces dernières peuvent enfin éclater, ce sont la violence et les failles de l’Amérique des années 1960 qui se voient soudain éclairées d’une lumière crue : les dérives de la révolution sexuelle (tout le monde couche avec tout le monde, et l’on s’en cache de moins en moins), le racisme, la définition toute personnelle de la justice, la corruption et le népotisme, et l’attrait pour l’anarchie qui affleure constamment sous la surface de la plus grande démocratie du monde. Aujourd’hui encore, on reste sidéré par la violence de la dernière partie du film, du passage à tabac brutal de Calder à l’incendie de la casse automobile (magistrale leçon de mise en scène !), jusqu’au lâche assassinat de Bubber et la mort de Jake malgré les efforts surhumains de Calder, qui ne peut ensuite que quitter définitivement une ville à jamais souillée par le péché. Dès lors, on imagine sans peine l’effet qu’à dû produire cette œuvre sur le public américain des années ’60, dans un contexte de tensions extrêmes avec l’Union soviétique, de guerre du Vietnam, d’assassinats politiques devenus fréquents (les frères Kennedy, Malcolm X, Martin Luther King…), de contestation sociale et de révolution des mœurs. Ce qui explique sans doute en grande partie son échec à sa sortie.

Il faut également souligner le casting exceptionnel dont bénéficie le film. Dans le rôle principal du shérif Calder, Marlon Brando joue une partition déroutante. Refusant longtemps la confrontation, louvoyant, méprisant, insatisfait de son sort, en proie à des conflits de loyauté, il se tient comme extérieur à l’action. La violence extrême dont il fera l’objet le fera enfin endosser le rôle du héros improbable… et finalement vaincu même si son exil est salutaire. Les années 1960 demeurent une période à la fois difficile et passionnante dans la carrière du comédien. Devenu un indésirable et pâtissant d’une réputation détestable après les échecs de La Vengeance aux deux visages (One-Eyes Jacks/1961), sa première réalisation en tant que metteur en scène, et surtout des Révoltés du Bounty (Mutiny on the Bounty/1962, Lewis Milestone) qu’il sabota et qui faillit emporter la MGM, Brando accepta dans les années qui suivirent des rôles indignes de son talent. S’il ne renoua avec le succès et le prestige qu’avec Le Parrain en 1972, plusieurs de ses films des années 60 sont excellents et méritent d’être redécouverts, en particulier Le Vilain Américain (The Ugly American/1963), Reflets dans un œil d’or (Reflections in a Golden Eye/1967) et Queimada (1969), auxquels il convient donc d’ajouter cette Poursuite impitoyable dans laquelle il est brillant. A ses côtés, on retrouve la caméléon Robert Duvall, la charmante Angie Dickinson, Jane Fonda ou James Fox, tous excellents, mais également une brochette de seconds rôles particulièrement bien campés. Enfin, dans le rôle de Bubber, Robert Redford signe ici son premier rôle important au cinéma (la même année sortira Propriété interdite (This Property Is Condemned) de Sydney Pollack, les deux films lançant véritablement sa carrière).

Synopsis : Bubber Reeves s’évade de prison avec un complice qui, après avoir volé une voiture et tué son conducteur, l’abandonne. Bubber est alors accusé du crime. Dans sa ville natale du Texas, l’annonce de son évasion et du meurtre déchaîne les haines et les passions, trop longtemps retenues. Anna, sa femme, devenue la maîtresse du fils du magnat local, Val Rogers, se demande comment faire face. L’employé de Rogers, qui a commis le délit dont fut accusé Reeves, craint de voir sa faute éclater au grand jour. Le shérif Calder, quant à lui, sait qu’il va lui falloir protéger le fuyard d’une foule fanatique, qui n’a plus qu’un seul souhait : terminer la fête du samedi soir par un lynchage… 

SUPPLÉMENTS

Nous regrettons amèrement de ne pas avoir reçu de l’éditeur le livret particulièrement fourni qui accompagne cette sortie – et qui justifie le terme de « mediabook » – rédigé par l’auteur et critique de cinéma François Guérif. Nous le regrettons d’autant plus que, dérogeant pour une fois à ses bonnes habitudes, Sidonis n’a cette fois guère été généreux en termes de suppléments vidéo… Nous y retrouvons en effet François Guérif dans un classique exercice de présentation d’un film dont la qualité méritait amplement d’être plus richement garnie. Il n’empêche que le commentaire du spécialiste est, comme souvent, très intéressant. Retraçant brièvement la carrière d’Arthur Penn avant de s’attarder longuement sur la genèse du film ainsi que sur les problèmes survenus après le tournage, Guérif n’est pas avare en anecdotes et autres détails passionnants. Il explique en particulier que la réaction du public américain face à cette œuvre un peu trop « confrontante » est symbolisée par la scène de l’assassinat de Bubber, dont le caractère public rappelait trop celui du président Kennedy, assassiné moins de trois ans plus tôt. On ajoutera que la mise en scène réplique presque à l’identique l’assasinat du meurtrier présumé du président, Lee Harvey Oswald, devant le quartier général de la police de Dallas (dans le film, Bubber est assassiné juste avant de pénétrer le bureau du shérif). Guérif rappelle que Penn lui-même entretenait une relation d’amour-haine vis-à-vis de son film, notamment en raison du fait qu’il avait été écarté de son montage. Le spécialiste loue également la prestation de Brando – qui n’était pas le premier choix pour le rôle –, précisant qu’il s’était « bien comporté » lors du tournage, s’investissant à fond dans son travail et faisant même montre de générosité vis-à-vis de ses partenaires, notamment Jane Fonda qui garda un excellent souvenir de leur collaboration. En conclusion, voici un bien bel objet, quoique les suppléments vidéo auraient pu être plus nombreux… et en dépit du fait que nous ne pouvons pas émettre d’avis concernant l’épais livret. A lui seul, le film justifie néanmoins amplement l’achat !

Suppléments de l’édition mediabook :

  • Présentation par François Guérif
  • Bande-annonce originale
  • Livret par François Guérif

Note concernant le film

5

Note concernant l’édition

4

Festival

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