François Guérif et ses « Moments de cinéma »

Avec Des moments de cinéma, François Guérif propose à ses lecteurs un voyage passionné à travers le septième art, à la faveur d’une longue série d’interviews, le plus souvent de quelques pages. L’ouvrage multiplie les approches et trace une perspective intéressante sur l’évolution du cinéma et sur la manière dont elle est perçue par ses parties prenantes.

VHS et cinéphilie

Dès ses premières pages, le livre fait état de l’impact significatif de la VHS sur le cinéma et la cinéphilie. La cassette vidéo a profondément transformé l’accès aux films. Les bobines pour lesquelles on se déplaçait autrefois à travers la ville et auxquelles on ne pouvait accéder que très occasionnellement se sont placées à portée de main, rangées dans une collection personnelle qui s’étoffe régulièrement. Des réalisateurs comme Michel Audiard, interrogé par François Guérif, y voient l’occasion de redécouvrir des films oubliés et de réhabiliter ceux qui, jusqu’ici, demeuraient sous-estimés par la critique. Un point de vue repris en partie par François Truffaut, qui loue le fait de pouvoir regarder un film auparavant introuvable plusieurs fois sur la même semaine et ce, dans des conditions de visionnage idéales. Ce dernier rappelle par ailleurs que le Cinemascope a d’abord vu le jour pour court-circuiter l’essor de la télévision avant d’être pleinement intégré par elle. Il souligne cependant les méfaits du pan and scan, sur lequel l’ouvrage revient à plusieurs reprises, et dont l’usage conduit à la destruction des cadrages originaux, mutilant de ce fait les films.

Les grands maîtres

Parmi les nombreux entretiens figurant dans Des moments de cinéma, on retrouve quelques témoignages précieux. François Truffaut évoque la corruption du langage, de plus en plus dévoyé, et explicite son admiration pour Alfred Hitchcock, sa technique et l’émotion que dégage son cinéma. David Cronenberg, quant à lui, met l’accent sur la puissance de la télévision, avançant qu’elle a la capacité d’altérer notre appréhension du réel. Sans surprise, il explique qu’à ses yeux, une angoisse s’accompagne toujours de troubles physiques, un leitmotiv, voire un trope psycho-techno-organique, que l’on retrouvera abondamment dans son cinéma. Clint Eastwood botte en touche quand l’auteur lui demande s’il ne fait pas la promotion de la violence à travers ses films, en citant l’exemple de Shakespeare, dont les classiques n’étaient, il est vrai, pas exempts d’éruptions de brutalité. Plus intéressant est son rapport à la réalisation : c’est notamment pour défier ce qu’il qualifie de passivité de l’acteur qu’il a décidé d’aller au bout de la logique filmique et d’embrasser une carrière de metteur en scène. Il est à noter que Richard Fleischer, revenant sur le personnage de l’inspecteur Harry, y voit quant à lui une explication plausible de l’amalgame liant les policiers au fascisme. Les deux points de vue paraissent, à cet égard, inconciliables.

Musique, cinéma X, marketing…

François Guérif permet à ses lecteurs de se pencher sur d’autres facettes du cinéma. Avec l’immense Ennio Morricone, il s’agit de scruter la relation réalisateur-compositeur et de revenir sur les fondements de la musique de films. Avec Brigitte Lahaie, il est question de la reconversion des acteurs du X vers l’industrie cinématographique traditionnelle, parfois difficile. La comédienne évoque la dégradation des budgets et des conditions de tournage dans le milieu pornographique, ainsi que l’exploitation multiforme qui préside à ces tournages. Brian De Palma fait part de ses relations difficiles avec les journalistes, Samuel Fuller commente les films ayant trait à la guerre du Vietnam et Francis Ford Coppola s’exprime sur le marketing dans le cinéma et la lutte artistique avec les intérêts commerciaux qui en découle souvent. Il dénonce les attitudes cyniques visant à vendre n’importe quoi à n’importe qui – et pas seulement à Hollywood. Anthony Perkins, de son côté, raconte ses efforts pour sortir du costume un peu trop étriqué du méchant psychopathe et partage ses souvenirs, enthousiastes, avec Alfred Hitchcock.

Une matière passionnante

Lino Ventura, John Huston, Serge Gainsbourg, Kim Basinger, Jonathan Demme… Des moments de cinéma contient un grand nombre d’entretiens fascinants, à travers lesquels le lecteur est appelé à observer le septième art sous la pellicule fine des apparences. À cet égard, le livre apparaît comme un incontournable pour tous les cinéphiles désireux de se replonger dans le passé et de mieux comprendre ce qui anime les façonniers du cinéma, qu’ils soient metteurs en scène, comédiens, compositeurs ou scénaristes.

Des moments de cinéma, François Guérif
La Grange Batelière, avril 2023, 314 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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