Cannes 2024 : L’Amour ouf, autopsie des cœurs

Fort d’un casting francophone XXL, L’Amour ouf est une ode aux premiers amours et à l’amitié. Quand tout va de travers dans la vie, mieux vaut prévenir que guérir. La prescription de Gilles Lellouche est une petite bulle solaire que se partagent deux individus que tout semble opposer, et sur deux époques distinctes. Malheureusement, les ficelles qui animent cette romance empêchent toute envolée lyrique.

Synopsis : Les années 80, dans le nord de la France. Jackie et Clotaire grandissent entre les bancs du lycée et les docks du port. Elle étudie, il traine. Et puis leurs destins se croisent et c’est l’amour fou. La vie s’efforcera de les séparer mais rien n’y fait, ces deux-là sont comme les deux ventricules du même cœur…

Nous sentions son envie de réaliser depuis qu’il s’est mis le pied à l’étrier avec Narco et Les Infidèles. Puis son Grand Bain a conquis le public français avec un feel good movie social plutôt malin et adroit dans le rythme comique. Pour sa seconde réalisation en solitaire, le réalisateur adapte le roman de Neville Thompson. Il s’entoure alors des plumes d’Ahmed Hamidou (Le Médecin imaginaire) et d’Audry Diwan (L’Événement, L’Amour et les Forêts et prochainement Emmanuelle) pour arrondir les angles de la romance saignante. Par ailleurs, Lellouche demeure convaincu et passionné par les relations qui évoluent avec intensité. Beaucoup de ses rôles en témoignent. La sensibilité de l’acteur transparait ainsi avec ce film, d’où perce également de la tendresse. Dommage qu’elle reste en surface.

Total eclipse to the heart

« J + C », ce sont les initiales de Jackie et Clotaire. Elle est séduisante et indomptable avec les mots, lui est grossier et bad boy sur les bords. Si leur idylle semble condamnée d’entrée de jeu, Lellouche réussit à capter dans le vif ces deux cœurs solitaires qui finissent par battre l’un pour l’autre. Bien entendu, cela ne dépasse pas l’exposition du film, étirée à l’extrême.

On ne badine pas avec l’amour. À défaut d’avoir un coup de foudre, c’est un coup de tonnerre qui s’abat sur ce couple. Bien que les comédiens s’en sortent haut ma main, l’alchimie ne prend pas dans ce récit rempli d’effets de style et de transition sans pertinence. Et sans le renfort émotionnel nécessaire, Lellouche compense par un véritable défilé de jolis plans, un peu comme s’il découvrait depuis peu les diverses possibilités de cadrage. Cette démonstration finit par épuiser le spectateur, même à grand renfort des musiques de The Cure en habillage sonore.

Nous pouvions toutefois espérer que les tourtereaux nous prennent à revers grâce à la sensibilité de Mallory Wanecque et Malik Frikah, respectivement découverts dans Les Pires et Apaches. De l’amour fou à l’amour ouf, nous découvrons cette liaison interdite qui file à toute allure, si bien qu’on y trouve un côté West Side Story dans l’approche, tel un pastiche sans âme. Il y avait pourtant de la place pour jouer avec les cœurs brisés des personnages, à commencer par Clotaire, une bombe humaine prête à exploser, d’où ses pulsions colériques. Du côté de Jackie, il faudra attendre qu’Adèle Exarchopoulos prenne le relais pour que l’on daigne atteindre la complexité souhaitée. Même s’il faut comprendre qu’elle voit de la bonté en Clotaire, contrairement à leur entourage, l’ambiguïté est beaucoup plus encourageante dans la seconde partie.

L’amour insolent

François Civil rejoint également sa partenaire de jeu dans la « vie d’après », mais sa palette émotionnelle reste limitée par l’évolution de son personnage comme gangster notoire. Lellouche ne semble pas intéressé par ce pan de l’histoire, quand bien même il cite le cinéma de Martin Scorsese. Enfin, les apparitions de Benoît Poelvoorde et Jean-Pascal Zadi ne sont pas mémorables. Seul Vincent Lacoste tire son épingle du jeu chez les personnages secondaires, le temps d’une scène à l’épilogue.

L’intrigue assène des rebondissements sans surprise, la faute à un flashforward en ouverture qui donne de précieux indices sur la tragédie éventée de Lellouche. Passé le générique d’ouverture, le cinéaste ne trouve plus la même intensité, et peine également à utiliser son décor industriel des années 80.

Il semble confondre l’excès et la générosité, à tel point que le film manque d’être aussi indigeste que le Megalopolis de Coppola, vu en début de Festival, compte tenu d’une narration rythmée avec des séquences clipesques. Tel un poème où sont condensés plus de 400 adjectifs, L’Amour ouf manque de liants pour parfaire ce portrait de l’amour, celui qui exalte, blesse et tue. Et ce n’est pas une douce citation de La Fontaine qui rectifiera le tir.

L’Amour ouf est présenté en Compétition au Festival de Cannes 2024.

Fiche Technique

Réalisé par : Gilles LELLOUCHE
Année de production : 2024
Pays : France
Durée : 166 minutes
Date de sortie : 16 octobre 2024

Festival

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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