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Cannes 2019 : Alejandro Gonzalez Iñarritu président du jury

Le réalisateur mexicain Alejandro Gonzalez Iñarritu sera donc le prochain président du jury du Festival de Cannes. Un festival qu’il connaît bien puisqu’il y a été récompensé plusieurs fois : Grand Prix de la Semaine de la Critique en 2000 pour Amours Chiennes et Prix de la mise en scène 2006 pour Babel (film dans lequel jouait Cate Blanchett, qui présidait le jury cannois l’année dernière).

Alejandro Gonzalez Iñarritu a réussi à se faire une place de choix dans le cinéma contemporain, décrochant deux années de suite l’Oscar du meilleur réalisateur, en 2015 pour Birdman et 2016 pour The Revenant. Son style de réalisation est reconnaissable entre tous : de longs plans séquences très travaillés, des œuvres visuellement ciselées et des scénario complexes où le cinéaste n’hésite pas à affronter, parfois crûment, des sujets difficiles.

Le réalisateur s’était fait remarquer dès son premier long métrage, Amour Chiennes, en 2000. Son succès lui a ouvert les portes hollywoodiennes, et pour son film suivant, 21 Grammes, il est entouré d’un casting international composé de Sean Penn, Naomi Watts, Charlotte Gainsbourg ou Benicio del Toro. Salué par la critique et le public, ce film montre l’audace d’Iñarritu, aussi bien visuellement que dans les sujets traités.

Babel est un film choral particulièrement bien agencé tournant autour d’un coup de fusil tiré par des bergers dans le désert. Là aussi, le casting est prestigieux et le réalisateur sait traiter avec aplomb des sujets graves, entre autres l’attitude des Américains envers les autres peuples (Hispaniques ou autres, qu’importe), sujet qui sera au cœur de The Revenant.

Birdman est peut-être la plus belle réussite d’Iñarritu, film dense et complexe, à la fois description sans concession du monde du spectacle, chant d’admiration envers le métier d’acteur et portrait d’un homme qui tente de refaire sa vie. Le jeu de Michael Keaton est exceptionnel, la mise en scène est d’une inventivité rare et multiplie les prouesses techniques.

The Revenant est peut-être le film le plus célèbre d’Alejandro Gonzalez Iñarritu (et c’est grâce à lui que Leonardo Di Caprio a enfin reçu son Oscar, tout le monde s’en souvient). A la fois description des relations entre les Blancs et les Indiens et survival, esthétiquement superbe, le film est porté par un duo d’acteurs prodigieux. L’interprétation est d’ailleurs bien souvent la force des films du cinéaste mexicain.

C’est donc un cinéaste déjà chevronné, un orfèvre du cinéma, un réalisateur audacieux et inventif, qui prendra la tête du jury cannois cette année. Espérons qu’il sera aussi audacieux dans son palmarès.

Concours : Gagnez des places de cinéma du film McQueen

Concours : A l’occasion de la sortie en salles, le 13 Mars 2019, du documentaire de Ian Bonhôte et Peter Ettedgu, gagnez votre place de cinéma pour allez voir le film, McQueen, le portrait envoûtant d’un jeune titan de la mode britannique, un visionnaire non-conformiste, qui a su transformer ses fêlures en expression avant-gardiste.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

McQUEEN est un regard personnel sur la vie, la carrière et le talent hors du commun de l’enfant terrible de la mode, Alexander McQueen. Une icône d’ascendance modeste qui a brillé comme une étoile filante… Mêlant témoignages exclusifs de sa famille et de ses proches, archives inédites, images et musiques bouleversantes, McQUEEN est un vibrant hommage en même temps qu’un portrait captivant de ce visionnaire aussi tourmenté qu’inspiré.

Fiche technique : McQueen

Un film de Ian Bonhôte et Peter Ettedgui
Scénario Peter Ettedgui
Montage Cinzia Baldessari
Musique : Michael Nyman
Genre : Documentaire
Distributeur : Le Pacte
Récompenses 2 nominations : BAFTA Awards / Orange British Academy Film Awards 2019
Meilleur film documentaire / Nommé Meilleur film britannique de l’année
Durée : 1h51
Date de sortie : le 13 Mars 2019

L’exposition posthume de 2011 au Metropolitan Museum of Art, «Savage Beauty», était la huitième exposition la plus populaire de l’histoire du musée et la plus visitée.

McQueen est un film divisé en cinq chapitres, appelés « bandes », chacun centré sur une collection spécifique de McQueen, la partition musicale sombre et hypnotique, entendue tout au long de la bande-son est de Michael Nyman.

Modalités du jeu concours – Dotations 5×2 places

Pour participer à notre concours, réservé à la France Métropolitaine, il vous suffit de compléter le formulaire avant le 10 Mars 2019. Pour augmenter vos chances, abonnez-vous à notre page Facebook ou notre compte Twitter. Renseignez vos réponses, vos coordonnées et cliquez à chaque étape sur les boutons « Suivant », puis « Envoyer » situés en bas du formulaire. Attention, aucune réponse mise en commentaire ne sera validée. En cas de problème, contactez-nous en utilisant le formulaire de contact.

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Paris est à nous, la liberté au cinéma dans ce qu’elle a de pire

Liberté. Un mot qui perd son sens et devient un prétexte à filmer tout ce que l’on veut dans un contexte déjà chaotique. Paris est à nous, c’est ça, un film qui se veut loin de toutes contraintes pour retranscrire une réalité chamboulée dans une France qui n’avait nul besoin de cette mise en scène.

Filmer Paris est un privilège, les parisiens seront d’ailleurs ravis de voir tous ces lieux de la vie parisienne à l’écran mais malheureusement l’idée s’arrête là. De Montmartre à République, la caméra déambule aléatoirement dans les rues sans savoir filmer ses acteurs. Les images sont belles, la lumière parfaite mais hormis l’esthétisme qui retient un peu l’œil, qu’est-ce que l’on retient du film ? Son vide, son discours vain et ses fausses notes qui s’accumulent. Le film prend aux plus grands réalisateurs pour servir un ramassis de raté. Il ne sert à rien d’essayer d’imiter le génie de Terrence Malick ou de Gaspard Noé quand on ne l’est pas. Faire valser la caméra au son de dialogues pseudo philosophiques qui ne proposent rien d’autres que du vent, auxquels on ne croit pas une seconde. Faire une voix off semblable à un slam de Fauve quand on n’y sent aucune sincérité. Aimer la France de la liberté est une bonne chose, mais savoir la sublimer est une tâche bien différente et plus complexe où la démarche artistique doit être aussi bien dans le sens visuel que dans celui de l’écriture. Le scénario est ici totalement absent et les néons mêlés aux musiques réussies de Laurent Garnier et Jean Charles Bastion ne suffisent pas à faire un bon film.

User de l’Histoire française moderne pour rendre compte d’une génération nouvelle, perdue mais sans cesse en quête de liberté était une base intéressante sauf quand l’instrumentalisation d’événements tragiques est plus que bancale. Charlie Hebdo, Nuit Debout, les attentats du Bataclan, la police partout et même un hommage à Johnny sous fond de discours du Président, ah oui la France change. La société évolue et les sentiments de ses habitants aussi, le tournant dans lequel nous nous trouvons actuellement a tout le mérite d’inspirer les artistes et de créer en même temps qu’une nouvelle génération, un nouvel art dans une nouvelle ère. Mais il ne faut pas tout bousculer, pas tout changer si l’on veut rester efficace. Ce qui part d’une idée jeune, novatrice et belle s’avère être un film pénible et raté où le jeu est faux au possible. On l’aurait pardonné si ça avait été un court-métrage étudiant et non un film diffusé par Netflix. Comment peut on espérer maintenir le cinéma français en éveil avec ce genre de films ? À l’heure de la nouvelle génération de cinéastes émergeant qui prouvent que justement, il y en a encore en réserve et que la relève est présente, Netflix diffuse les caprices d’une bande de potes comme premier film français de la plateforme.

On ne peut pas se vanter de faire du cinéma avec rien et ne rien faire. Ah oui c’est sûr, il y a une proposition, artistique ça reste encore à prouver mais commerciale en tout cas. Paris est à nous, est à vous, est à tous. S’affranchir des règles de tournage en refusant d’attendre les autorisations, frein à bon nombre de réalisations, est un risque qu’il fallait prendre. En revanche, non, les visages de tous ces gens filmés sans autorisation ne vous appartiennent pas et faire un film qui parle de liberté quand on oublie les simples droits individuels, c’est un peu culotté. De la manipulation ? On ira peut-être pas jusque là mais Paris est à nous est problématique dans un grand nombre de choses. L’audace n’apporte pas toujours un résultat satisfaisant.

Paris est à nous : Bande-annonce

Paris est à nous : Fiche Technique

Réalisation : Elisabeth Vogler
Scénario : Elisabeth Vogler, Remi Bassaler, Paul Saisset, Souliman Schelfout
Interprétation : Noémie Schmidt, Grégoire Isvarine, Marie Mottet
Producteur(s): Olivier Capelli, Laurent Rochette,
Distributeur: Netflix
Budget  : 91 000 €
Durée : 1H23
Genre : drame
Date de sortie : 22 février 2019
France – 2018

Quand la ville dort : le casse du siècle !

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Il a fortement inspiré Le Cercle Rouge, de Jean-Pierre Melville, et, au-delà, il est à l’origine de tout un pan du film noir : le film de cambriolage. Quand la ville dort mérite sa place parmi les classiques du cinéma américain, dont il est un jalon essentiel.

Généralement, c’est au cinéaste John Huston que l’on attribue tout ou partie de la paternité du film noir, d’abord comme scénariste (pour La Grande Evasion, High Sierra en VO, de Raoul Walsh) puis comme réalisateur (avec Le Faucon Maltais, sa première réalisation, en 1941). Ce cinéaste hors norme, qui parvenait à faire des films en équilibre subtil entre œuvre personnelle et divertissement hollywoodien, va par la suite signer nombre de chefs-d’œuvre, parmi lesquels Le Trésor de la Sierra Madre, Key Largo, Moby Dick, La Lettre du Kremlin, Les Gens de Dublin, etc.

C’est en 1950 qu’il écrit et réalise Quand la ville dort (The Asphalt Jungle en VO), film de cambriolage qui s’est imposé comme la référence absolue en la matière. Le film est adapté d’un roman de W. R. Burnett, auteur, entre autres, de Little Caesar. Huston et Burnett avaient déjà travaillé ensemble sur le scénario de High Sierra.

La face sombre de la ville

Centré sur le casse d’une bijouterie (qui arrive exactement au milieu du film), Quand la ville dort contient toutes les caractéristiques du film noir. D’abord son décor urbain, comme l’indique son titre. Les premiers plans montrent d’emblée la volonté de réalisme social dans la description de la ville. Huston venait de la Warner, firme de production qui se démarquait par le côté social et réaliste de ses films ; et même si Quand la ville dort est produit et distribué par la MGM, plus spécialisée dans le divertissement coloré et à grand spectacle, le réalisateur a tenu à garder cet aspect véridique dans son film (ce qui ne manqua pas d’entraîner un conflit entre le cinéaste et Louis B. Mayer, qui trouvait le film trop sombre et pessimiste).

Les rares extérieurs de Quand la ville dort nous montrent une ville aux rues défoncées et aux immeubles insalubres. Ce décor se révèle vite être à l’image de ses personnages, et même de son pays : en état de délabrement moral. Très vite, le spectateur apprend que la ville où se déroule l’action est minée par le crime, et le lieutenant Ditrich se fait passer un savon par son supérieur à ce sujet.

L’essentiel du film va se dérouler dans des intérieurs sombres, mal éclairés (et jamais par la lumière du jour). Quand la ville dort nous offre une plongée dans un monde souterrain qui est un reflet en miroir du monde urbain diurne. Un monde avec ses célébrités (comme le Doc), ses lieux incontournables, ses codes sociaux, ses patrons et ses salariés, etc. D’emblée, la société américaine est montrée sous une double face : celle du jour, de la lumière et celle de la nuit (voir l’éloge que Gus fait du chat, qui « sort la nuit et dort le jour »), de l’ombre et des souterrains (le film est truffé d’images symboliques de choses ou de personnages qui tombent ou descendent), et les liens entre les deux mondes ne sont pas rares (avocat marron, flic véreux, mais aussi l’Américain moyen : « les gens aiment parier, même si c’est interdit », dira Ditrich d’un air dépité).

« Ce qui motive le holp-up »

C’est dans ce cadre qu’évoluent des personnages eux aussi marqués par le réalisme. Ici, pas de glamour ni de « bigger than life ». Louis, le perceur de coffre, est montré chez lui, dans son minuscule appartement, avec son enfant malade, sa femme débordée et les couches qui traînent partout. Doll, dont les larmes font couler le maquillage, enlève un seul de ses faux cils et reste comme cela, effondrée. Plus tard, on la découvre au lever, toujours sous l’effet des somnifères : nous sommes loin de l’image de la femme fatale et du glamour hollywoodien.

Comme pour tout bon film noir, Quand la ville dort est d’abord et avant tout une affaire de morale. Huston aurait dit :

« Dans mon film, le hold-up est secondaire, c’est ce qui motive le hold-up qui est essentiel ».

Chaque personnage est décrit avec ses obsessions, qui vont le pousser à agir : Louis a son enfant malade à qui il veut offrir le grand air ; Dix veut son ranch dans le Kentucky ; Emmerich est fasciné par la jeune et sensuelle Angela, et le Doc par les (très) jeunes femmes.

Finalement, pour tous ces personnages, le crime n’est qu’un métier comme un autre dont le but est d’obtenir un salaire permettant de satisfaire aux besoins (« We all work for our vice »). Il faut voir comment le Doc engage les hommes pour son casse : il leur fait passer un véritable entretien d’embauche. Nous sommes bien là dans la différence majeure entre le film noir et le film de gangsters qui l’avait précédé (et dont il découle partiellement). Dans les films des années 30 comme Scarface ou Little Caesar, le crime était l’expression de la personnalité mégalomane et de l’orgueil démesuré d’un personnage. Le film noir se plaît, lui, à montrer des personnages ordinaires, produits de leur société et de leur temps, qui sont confrontés à un choix moral. Le crime découle logiquement de la société humaine, sa présence y est inévitable. Comme le dit Emmerich :

« After all, crime is only a left-handed form of human endeavor ».

Tragédie sociale et psychologique

C’est aussi dans cette psychologie des personnages, dans ces vices en particulier, que se trouve ce qui va faire échouer toute l’affaire. Comme tout film noir qui se respecte, Quand la ville dort est une tragédie. Aucun suspense ici : dès le début, on sait que tout est voué à l’échec. Une fatalité écrase les personnages (« On ne peut rien contre les coïncidences »), mais ce sont surtout leurs vices qui les perdent. Ceux-ci s’égrènent comme un fil rouge tout au long du film. Ainsi, dès qu’il apparaît, le Doc regarde un calendrier de jeunes et jolies pin-ups… A la fin, il faut voir comment la jeune danseuse cache les policiers : avec peu d’effets, Huston en dit beaucoup.

Les historiens du cinéma disent souvent que John Huston était un « réalisateur de l’échec », mais il est vrai que c’est dans leur façon d’affronter l’échec que se révèlent les personnages, c’est là qu’ils montrent vraiment leur grandeur ou leur faiblesse ; c’est finalement à ce moment-là qu’ils deviennent (ou pas) des héros.

Film maîtrisé et novateur

Car le cinéaste maîtrise parfaitement sa technique. Le rythme est impeccable. Le scénario se déroule avec une logique implacable. Les interprètes, choisis personnellement par Huston lui-même (Sam Jaffe était un de ses amis, par exemple), donnent vraiment vie à ces personnages. Mais ce qui frappe le plus, c’est l’aspect esthétique du film : Huston crée une image qui relève à la fois du réalisme quasi-documentaire (la scène du casse se déroule avec une précision rare, une attention portée au moindre geste) et de l’expressionnisme, avec tout un jeu d’ombres et de lumières qui se reflètent sur les visages des personnages. Huston en profite d’ailleurs pour scruter ses personnages, analyser leurs regards : en 1950, peu de films hollywoodiens contenaient autant de gros plans. Une façon de plus de placer son film au niveau des personnages, sans les juger, a fortiori sans les condamner, mais simplement avec humanité.

Parmi les aspects novateurs de Quand la ville dort, il y a la quasi-absence de musique. Le musique, signée par le grand compositeur Miklos Rozsa (qui avait déjà obtenu un Oscar pour La Maison du Docteur Edwardes, de Hitchcock, et qui l’obtiendra à nouveau dix ans plus tard pour la mythique musique de Ben-Hur), ne se situe que dans les génériques, mais est absente du corps du film lui-même, ce qui accentue encore le réalisme et augmente la tension.

Presque 70 ans après sa sortie en salle, Quand la ville dort reste un film exceptionnel, dont l’influence fut (et continue d’être) considérable dans l’histoire cinématographique.

Synopsis : à peine libéré de prison, Erwin Riedenschneider, surnommé « le Doc », une célébrité dans le monde du crime, cherche à monter un nouveau coup : le casse sans précédent d’une bijouterie.

Quand la ville dort : bande annonce

Quand la ville dort : Fiche Technique

Titre original : The Asphalt Jungle
Réalisation : John Huston
Scénario : John Huston et Ben Maddow, d’après le roman de W. R. Burnett
Interprètes : Sterling Hayden (William Dix Handley), Sam Jaffe (Doc Erwin Riedenschneider), James Whitmore (Gus), Louis Calhern (Emmerich), Jean Hagen (Doll).
Photographie : Harold Rosson
Montage : George Boemler
Musique : Miklos Rozsa
Production : Arthur Hornblow, John Huston
Société de production : Metro-Goldwyn-Mayer
Société de distribution : Metro-Goldwyn-Mayer
Genre : film noir, drame
Date de sortie en France : 6 décembre 1950
Durée : 112 minutes

États-Unis – 1950

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5

Jessica Forever, une expérience fantastique d’un terrible amateurisme

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Dans le monde étrange de Jessica Forever, où les figurants sont aussi introuvables que les expressions sur le visage des acteurs, il est légitime de se demander qui sont ces jeunes qui s’entrainent entre eux au maniement des armes. Pas de chance : les réalisateurs n’ont, semble-t-il, jamais eu l’idée d’apporter une réponse cohérente à cette question.

Si vous faites partie de cette génération d’adolescents à qui les armures de paintball inspirent un relent de testostérone, c’est probablement à vous qu’ont pensé Jonathan Vinel et Caroline Poggi en imaginant leur film. Ces costumes improbables et ultra-kitsch sont en effet les plus marquants parmi les rares éléments de la direction artistique qui caractérisent cet univers post-apocalyptique superficiel qui ressemble davantage aux décors d’un épisode de Plus Belle la Vie qu’à ceux d’un Mad Max. L’unique argument qui vient, soi-disant, alimenter le genre science-fictionnel est en fait les nuées de drones mitrailleurs contre lesquels s’entraine le groupe de héros. Ces antagonistes, qui apparaissent via des incrustations numériques exécrables, manquent à ce point de caractérisation (qui sont-ils ? pourquoi sont-ils si méchants ? on n’en saura jamais rien) qu’ils ne font que renforcer la puérilité du récit. Et ce n’est certainement pas en se concentrant sur les gentils orphelins survivalistes que l’on pourra espérer trouver une once de maturité dans ce scénario futile.

La caractérisation des jeunes héros se limite en effet à deux traits, eux-mêmes très légers : leur esprit d’équipe et leur fascination pour Jessica, leur leader. On n’en saura, là encore, jamais davantage, sur ces personnages, pas même sur le passé de Jessica. Le long-métrage se contente de nous les faire observer dans leur quotidien, mais sans jamais se donner la peine de développer une intrigue qui sache les rendre un tant soit peu attachants. La plupart des scènes ne sont d’ailleurs que l’occasion de les voir dans des situations improbables, bien souvent illustrées par des effets spéciaux d’une si piètre qualité que l’amateurisme de la réalisation n’en est que plus criante. Pire encore, la direction d’acteurs, qui limite leur jeu à une parfaite inexpressivité, rend chacun des personnages terriblement insupportable. Certains des acteurs – dont Aomi Muyock, dans le rôle-titre, découverte dans le Love de Gaspar Noé, ou Paul Hamy, que l’on a notamment vu dans Mon Roi ou Un Français – ont pourtant déjà prouvé qu’ils pouvaient donner corps à leurs personnages, ce qui rend ici leur contre-performance encore plus frustrante.

Comme souvent face à une telle fable fantastique, on aurait aimé y trouver une quelconque métaphore sociétale. Tout ce que peut en tirer, c’est l’ostracisation que prônent les membres de ce groupe de guerriers et le culte de la personnalité qu’ils vouent à leur commandante, qui tous deux relèvent d’un mode de vie sectaire et violent qu’il ne vaut mieux pas prendre pour modèle. Si encore Jessica Forever avait su mieux exploiter la dimension spirituelle qui unit ses personnages, ces quelques scènes de rituels auraient semblé moins superficielles. Mais, plutôt que chercher à approfondir leurs quelques lignes de scénario, les jeunes réalisateurs ont préféré multiplier les effets tape-à-l’œil les plus lourdauds, ce qui limite le résultat final à un long-métrage parfaitement similaire à un banal exercice de fin d’études. 

Synopsis : Jessica est une reine mais elle pourrait aussi bien être un chevalier, une mère, une magicienne, une déesse ou une star.
Jessica, c’est surtout celle qui a sauvé tous ces enfants perdus, ces garçons solitaires, orphelins et persécutés qui n’ont jamais connu l’amour et qui sont devenus des monstres.
Ensemble, ils forment une famille et cherchent à créer un monde dans lequel ils auront le droit de rester vivants.

Jessica Forever : Extrait

https://youtu.be/1CRixFHXLPc

Jessica Forever : Fiche technique

Réalisation : Jonathan Vinel et Caroline Poggi
Interprétation : Aomi Muyock, Sebastian Urzendowsky, Augustin Raguenet, Eddy Suiveng, Lukas Ionesco, Maya Coline Paul Hamy, Angelina Woreth, Theo Costa Marini, Florian Kiniffo, Ymanol Perset, Jordan Klioua, Franck Falise, Jean-Marie Pittilloni
Image : Marine Atlan
Montage : Vincent Tricon
Sociétés de distribution : Le Pacte
Genre : Science-fiction
Durée : 97 minutes
Dates de sortie : 1er mai 2019

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0.5

Bloody Sunday #1 – Street Trash de Jim Muro

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Amateurs de films déviants, de pellicules qui tâchent, vous qui vous ennuyez quand ça ne gicle pas dans tous les sens, vous avez sonné à la bonne porte. Dans Bloody Sunday, le nouveau rendez-vous du Mag du ciné, nous allons revenir tous les 15 jours sur quelques pépites du cinéma extrême, des oeuvres qui s’en battent de la morale, obscènes jusqu’à la moelle, bref des films sales. Et pour ouvrir le bal, rien de mieux que le seul et unique film de Jim Muro, Street Trash, parangon de la comédie gore des années 80. Préparez votre shot de Viper, ça va dégouliner !

À l’aube des années 80, le jeune Sam Raimi bouscule le cinéma d’horreur avec son chef d’œuvre comico-gore Evil Dead. Cocktail destructeur d’humour complètement absurde et d’explosions d’hémoglobines, le film va inspirer bon nombre de cinéastes au cours de la décennie qui vont lui emboîter le pas, repoussant constamment les limites de la décence. On pense à Frank Henenlotter avec Basket Case, mais surtout au trublion Lloyd Kaufman, qui lance en 1985 la firme Troma avec son cultissime Toxic Avenger, hissant par la même occasion le mauvais goût au rang d’art. Alors âgé seulement de 21 ans et aidé de son professeur de cinéma, Roy Frumkes, le novice Jim Muro se lance dans l’adaptation en long-métrage de son court de fin d’études, Street Trash. Avec pour unique but de faire le film le plus repoussant qui soit, le duo nous offre l’histoire d’un tord-boyaux corrosif qui va se mettre à décimer la population de clochards d’un New York comme on l’a rarement vu au cinéma.

En effet, dans Street Trash, on est très loin de la carte postale New Yorkaise. Jim Muro nous emmène dans la marge, en compagnie d’une bande de SDF ayant élu domicile dans une casse. Les personnages de Jim Muro volent, baisent, pètent, et surtout boivent, voilà pourquoi lorsqu’une étrange eau de vie est mise en circulation, beaucoup se l’arrache. Cette boisson, c’est le Viper, vendue par un commerçant sans scrupule au prix de 1 dollar. La première rencontre  entre un hobo et le Viper sera on ne peut plus marquante et annonce déjà la couleur (voire les couleurs) du long-métrage. Assis sur son chiotte, le pauvre homme s’attend à passer un bon moment en se rafraîchissant le gosier, mais rien ne le préparait à ce qui allait suivre. Et c’est, alors que l’on assiste sous nos yeux ébahis à la liquéfaction pur et simple d’un homme dans un salmigondis de fluides multicolores, que l’on découvre que Muro et Frumkes ne recule devant rien. On est d’un côté retourné par la dégueulasserie ambiante de la scène et de l’autre fasciné par la maîtrise bluffante des effets spéciaux réalisé par Jennifer Aspinall, déjà coupable des saillies crasseuses de Toxic Avenger.

Après cette séquence éclaboussante, on est en droit de se demander comment les deux compères vont faire pour nous surprendre. Ne vous inquiétez pas le meilleur est encore à venir, et Street Trash n’hésitera pas à vous envoyer d’autres faciales bien répugnantes, toujours avec une science du make-up folle (à base d’explosion de bide ou de décapitation à la bonbonne de gaz), et montrant que derrière les plus grosses conneries, il y a toujours un travail exigeant. Mais ce n’est pas que dans ses mises à morts bariolées que Street Trash pisse sur la bienséance. L’humour distillé par Muro et Frumkes est tout aussi tordu, n’hésitant pas à convoquer la nécrophilie, les émanations gastriques et surtout une partie de football américain avec un pénis. Autre grand moment de bravoure de cette farce obscène, la mise à mal de l’un des symboles américains par un chibre sectionné voltigeant entre les sans-abris.

Parce que bon, on a beau s’extasier sur les grossièretés qui suintent de tous les côtés de Street Trash, le film parle quand même d’une Amérique laissée pour compte. En faisant une chronique de ces marginaux, Muro et Frumkes n’hésitent pas à pointer certaines dérives comme les ravages de l’alcool et surtout le trauma du Vietnam encore présent dans les esprits. Ils illustrent cela au travers du chef de la bande, Bronson, trônant sur son mirador au milieu de la casse et armé d’un couteau fait à base d’un fémur récupéré sur un compagnon d’armes. Le cinéaste évoque le conflit au travers de plusieurs flash-backs cauchemardesques rompant avec la potacherie du film.  Des stigmates qui seront ensuite présentes en filigrane à plusieurs instants du film. Au final, Street Trash est un peu une galerie de portraits, l’occasion de mettre en scène des visages que l’on ne voit pas souvent au cinéma. On va se l’avouer, les portraits ne sont pas forcément très reluisants, Muro et Frumkes ne lésinant pas à dépeindre le genre humain de la façon la plus horrible qui soit, des personnages emplis de vice, et ne faisant aucune exception que ce soit les clochards ou les personnes de la haute société, traitant tous le monde sur un pied d’égalité.

Après avoir vu ce film aussi décapant que la liqueur qu’il met en scène, on en vient à regretter le fait que Jim Muro n’ait plus rien réalisé après. Le cinéaste préférant se consacrer au steadicam sur plusieurs productions de grande envergure, notamment chez James Cameron comme Terminator 2 ou Titanic. Il faut dire que Street Trash faisait déjà preuve d’une certaine maîtrise de la caméra. Derrière cette grosse blague se cache en effet un vrai travail de metteur en scène, montrant un film en constant mouvement qui émane de cet usage si particulier du steadicam opéré par Muro. Au final, que cela soit dans sa réalisation ou dans ses aspects techniques, Street Trash fait preuve d’un travail consciencieux, parce que c’est pas parce qu’on filme des pets qu’on doit faire ça par dessus la jambe. Résultat, Street Trash transpire le mauvais goût mais avec une certaine classe. Non, on déconne, c’est de la pure série B qui va vous souiller jusqu’au plus profond de votre âme, et c’est ça qui est génial.

Street Trash – Bande-annonce

Street Trash – Fiche Technique

Réalisation : Jim Muro
Scénario : Roy Frumkes
Interprétation : Mike Lackey, Bill Chepil, Marc Sferrazza, Jane Arakawa, Nicole Potter, Vic Noto
Photographie : David Sperling
Musique : Rick Ulfik
Montage : Dennis Werner
Producteur : Roy Frumkes, Jim Muro, Edward Muro Sr
Effets spéciaux : Jennifer Aspinall
Genre : Horreur
Durée : 97 minutes
Date de sortie française : 24 juin 1987

États-Unis – 1987

Grâce à dieu de François Ozon : la lumière de la parole

Grâce à dieu de François Ozon, est une oeuvre passionnante, riche, qui ne cesse de chercher la lumière dans la pénombre du mal. En pleine période MeToo et des agissements de la Ligue du Lol, le film d’Ozon sonne comme un magnifique plaidoyer à la prise de parole des victimes face au silence et à leur unité derrière l’omerta d’une société parfois aveuglée par ses moeurs et sa peur de sortir des rangs.

Grâce à dieu est un film sur la libéralisation de la parole, sur le courage de dire stop à l’injustice, celle qui est enfouie derrière les sourires ou les regards qui cachent de lourds secrets. On peut travailler dans les banques, être entrepreneur ou connaitre la galère d’emploi, le même mal peut ronger les sens. Dans cette optique de mettre en valeur ce droit à la parole, François Ozon utilise avec justesse une voix off qui nous narre les pensées des protagonistes ou leurs échanges épistolaires. Derrière ces corps qui vivent leur quotidien dans le non dit, cette mise en scène confronte cette conscience qui s’active, qui ne cesse de cogiter avec le silence des déplacements ou les séismes dans le foyer familial: le film nous montrera que les face à face sont une épreuve difficile à gérer, un instant vif et abrasif où la « vérité » s’exprime pour la première fois.

Ces multiples correspondances épistolaires entre l’institution ecclésiastique et les protagonistes ont cette qualité de révéler deux choses : l’omerta de l’Eglise et cette distance morale et de confiance qui s’érige entre les référants catholiques et les croyants. C’est impressionnant, après le tempétueux et miraculeux First Reformed de Paul Schrader, de voir la religion et leurs représentants être remis en cause pour leur déconnexion totale face aux enjeux sociaux et sociétaux du monde dans lequel ils semblent vivre. Il y a dans les deux films ce même vide moral, cette incompréhension pastorale, cette idée de privilège qui éloigne de la réalité des faits. Mais derrière la religion, Grâce à dieu est avant tout un film qui donne la parole aux victimes, qui dévoile les failles de chacun avec finesse et qui malgré la dureté de certaines dépositions ou de certains témoignages, présente une pudeur de chaque instant pour la regrouper en une collectivité solidaire et pugnace.

Pourtant, cette pudeur est la meilleure arme pour faire comprendre cette colère latente qui s’étend sur toute la durée de l’oeuvre et qui anime chacun des personnages. Cette colère, cette haine est matérialisée de façon disparate : Alexandre qui se veut avant tout être le protecteur de sa famille, François qui souhaite que chacun regarde dans les yeux ses responsabilités ou la colère d’Emmanuel joué par un sensationnel Swann Arlaud sous ses faux airs de River Phoenix, écorché vif et au bord d’une falaise existentielle. Pendant que l’on suit, dans la première partie du film le parcours initial d’Alexandre, Grâce à dieu fait communiquer les témoignages et les destins, notamment ceux d’Emmanuel ou de François. Loin de l’aspect purement documentariste d’un Spotlight, François Ozon construit un long métrage qui trouve le parfait équilibre entre reconstitution de fait et l’écoute de sensibilité qui s’évapore dans les méandres d’une lumière recherchée. La parole, celle qui doit s’élever n’est jamais utilisée par pure volonté de vengeance. Ce n’est pas jamais une question de vengeance mais de justice : celle que la victime, la société et l’Eglise doivent entendre et soutenir. La force de Grâce à dieu, au delà de son émotion inévitable, toujours bienvenue et jamais forcée, est sa richesse thématique.

Comme Jusqu’à la garde de Xavier Legrand, François Ozon se sert du cinéma français pour le confronter à des sujets modernes, qui pourrissent notre société depuis trop longtemps  : après la violence faite aux femmes, c’est la pédophilie dans l’Eglise. Avec cette même puissance évocatrice du mal et cette représentation de la difficulté de la prise de parole, qui provient de la honte de la victime ou de sa culpabilité qu’elle se crée elle même, tout comme le montre ce repas de famille qui part en pugilat où le frère de l’une des victimes, François, l’invective car cette histoire de « curées » empiète sur la vie de toute la famille. Souvent le cinéma a mis en lumière la reconstruction par le temps: mais cette fois ci le temps n’efface rien. La parole elle même n’efface rien mais elle permet de donner corps à une souffrance, de dédiaboliser cette culpabilité qui s’innerve de manière inconsciente. Parfois programmatique dans sa manière d’alimenter cette reconstitution, Grâce à dieu a le mérite de faire parler ses personnages plutôt que son histoire en elle même. Comme dans Mysterious Skin, sans l’aspect charnel, bariolé et pessimiste, Ozon à l’instar de Gregg Araki, cherche la reconstruction plutôt que la reconstitution: le pardon est difficile à trouver mais la parole devient le réceptacle d’une acceptation de soi, pour que les victimes ne soient plus prisonnières. 

Bande Annonce – Grâce à dieu

Synopsis : Alexandre vit à Lyon avec sa femme et ses enfants. Un jour, il découvre par hasard que le prêtre qui a abusé de lui aux scouts officie toujours auprès d’enfants. Il se lance alors dans un combat, très vite rejoint par François et Emmanuel, également victimes du prêtre, pour « libérer leur parole » sur ce qu’ils ont subi.
Mais les répercussions et conséquences de ces aveux ne laisseront personne indemne.

Fiche technique – Grâce à dieu

Réalisation : François Ozon
Scénario : François Ozon
Casting : Melvil Poupaud, Denis Ménochet, Swann Arlaud
Photographie : Manu Dacosse
Décors : Philippe Cord’homme
Montage : Laure Gardette
Sociétés de distribution: Mars Films
Durée : 137 minutes
Genre : Drame
Dates de sortie : 20 février 2019 (FR)

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4

La chute de l’empire américain, de Denys Arcand : Pile poil dans l’air du temps

Non , l’empire américain n’a pas chu, et le dollar est plus royal que jamais. Le dernier film de Denys Arcand, la Chute de l’empire américain, le montre avec beaucoup de drôlerie sarcastique et un brin de cynisme. Retour gagnant d’un cinéaste toujours dans l’actualité.

Synopsis : À 36 ans, malgré un doctorat en philosophie, Pierre-Paul Daoust est chauffeur pour une compagnie de livraison. Un jour, il est témoin d’un hold-up qui tourne mal, faisant deux morts parmi les gangsters. Il se retrouve seul avec deux énormes sacs de sport bourrés de billets. Des millions de dollars. Le pouvoir irrésistible de l’argent va bousculer ses valeurs altruistes et mettre sur sa route une escort girl envoûtante, un ex-taulard perspicace et un avocat d’affaires roublard. Après Le déclin de l’Empire Américain et les Invasions Barbares, La Chute de l’Empire Américain clôt ainsi la trilogie du réalisateur Denys Arcand…

Million Dollar Baby 

Le dernier film de Denys Arcand est paresseusement appelé la Chute de l’empire américain, ce qui est inexplicable puisqu’on n’y parle pas de l’Amérique, ou si peu, en tout cas pas de manière exhaustive.

Le film n’est donc pas une suite du Déclin de l’empire américain, ni des Invasions barbares qui lui a valu l’Oscar, et qui, pour le coup, est une suite au précédent. C’est une histoire toute nouvelle, et une œuvre inclassable, car elle recouvre plusieurs genres en prenant les atours d’un (bon) polar, tout en restant dans la couleur de l’univers du Canadien, soit un film engagé dans la vie de la cité, un film presque militant

Pierre-Paul (Alexandre Landry) est un gentil rêveur, un homme persuadé qu’étant trop intelligent, il n’arrivera à rien dans la société d’aujourd’hui qui ne sait que faire des personnes comme lui. Docteur en Philosophie, il exerce le jour le métier plus rémunérateur de coursier-livreur, puisque le monde moderne est ainsi fait que les métiers intellectuels ne lui sont pas les plus utiles. Pour avoir aligné une diatribe dans cette veine, en ouverture d’ailleurs du métrage, devant sa petite amie consternée, une conseillère financière qui n’arrive pas pourtant à offrir un voyage à son gamin de douze ans , il est quitté par cette dernière qui hausse les épaules, et lui tourne définitivement le dos. La nuit, il parcourt les ouvrages de son immense bibliothèque, qu’il recrache par rafales drolatiques sous forme de citations, et ses moments de repos sont utilisés à du bénévolat dans une association d’aide aux « itinérants » (les SDF de Montréal).

Cet homme simple et pur, ce citoyen modèle se retrouvera à la tête d’une fortune colossale, à la suite d’une histoire échevelée qui met sur son chemin deux énormes sacs d’argent sale, fruit d’un hold-up raté, ce qui lui permettra par la suite de jouer les Robin des Bois du vingt-et-unième siècle. Mais dans l’intervalle, Pierre-Paul vivra des aventures palpitantes, d’abord  en rencontrant Sylvain, un truculent  biker ex-taulard incarné par le complice de toujours du cinéaste, Remy Girard, spécialisé dans la finance et l’évasion fiscale, toutes choses qu’il a apprises à l’Université pendant son séjour en prison. Puis le protagoniste va s’offrir les services d’une escort-girl de luxe, un premier réflexe de riche que Denys Arcand lui prête avec beaucoup de sarcasme. Le cinéaste ne lésine pas sur les clichés pour montrer les perversions qu’engendre la possession de l’argent (le film devait initialement s’appeler « le Triomphe de l’argent ») . Ces images d’Epinal (les noirs défavorisés qui font un hold-up, les grands avocats véreux, les flics compréhensifs, la belle qui tombe fatalement amoureuse et contre toute logique du héros) ne gênent cependant en rien l’appréciation du film. Denys Arcand a su mélanger une tension policière crédible et une romance improbable mais bien construite, le tout étant émaillé de réflexions incessantes sur l’état du monde, et sur les ravages du capitalisme en particulier. Le film est drôle, un brin cynique, le rythme est soutenu et on ne s’y ennuie jamais. La galerie des personnages est riche, et même les avocats fiscalistes les plus retors comme Taschereau (Pierre Curzi, un autre habitué du réalisateur) y sont peints avec beaucoup de bienveillance. Car il est clair dans le schéma du réalisateur que les êtres humains sont tous, peu ou prou, des victimes, et que c’est la société, et le capitalisme qui sont les coupables ; même Jacmel (Patrick Abellard), celui des deux malfaiteurs qui a survécu, est materné par la policière (Carla McDuff) qui profite du séjour de ce dernier à l’hôpital pour lui faire la morale et une leçon d’éducation civique niveau débutants…

Ces divers clichés sont également d’autant plus acceptables qu’ils rencontrent dangereusement la réalité par les temps qui courent. L’augmentation du nombre des SDF, la spoliation des minorités ethniques (les Noirs, les Indiens), le règne de l’argent roi, la corruption des politiciens, des policiers, les excès de la finance, tout cela fait malheureusement partie non seulement de la réalité de Montréal et du Canada, mais également du globe tout entier, et les émeutes de la ville québécoise ne sont pas sans rappeler le mouvement actuel des Gilets Jaunes en France, des manifestations d’une réaction vive par rapport à ces débordements. C’est alors véritablement en terrain connu que le cinéaste emmène le spectateur, et cette identification à une réalité brûlante augmente encore l’intérêt de la Chute de l’empire américain.

Resté un temps dans le creux de la vague, Denys Arcand prouve avec ce film qu’il est encore capable du meilleur, en réussissant à amuser son public tout en ne perdant pas de vues ses légitimes préoccupations citoyennes. S’il n’est la suite d’aucun film, La Chute de l’empire américain pourrait bien être le début du renouveau pour Denys Arcand.

La Chute de l’empire américain– Bande annonce

La Chute de l’empire américain – Fiche technique

Réalisateur : Denys Arcand
Scénario : Denys Arcand
Interprétation :  Alexandre Landry (Pierre-Paul Daoust), Maripier Morin (Aspasie), Louis Morissette (Pete La Bauve), Maxim Roy (Carla McDuff), Rémy Girard (Sylvain ‘The Brain’ Bigras), Pierre Curzi (Maître Taschereau), Éric Bruneau (Plamondon), Vincent Leclerc (Jean-Claude),  Mariev Rodrig (Escorte), Mathieu Lorain Dignard (Damien), Yan England (Jimmy), Patrick Abellard (Jacmel)
Photographie : Van Royko
Montage : Arthur Tarnowski
Producteurs : Denise Robert,  Dominique Besnehard, Martin Desroches, Victor Loewy, Patrick Roy
Maisons de production : Cinémaginaire Inc.
Distribution (France) : Jour2Fete
Récompenses : Meilleur film au Festival de Valladolid (Espagne)
Durée : 127 min.
Genre : Drame, Comédie
Date de sortie : 20 Février 2019
Canada – 2018

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3.5

Man on Fire : l’Ancien Testament selon Tony Scott

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A la question de savoir s’il était un auteur, le défunt Tony Scott aurait surement répondu par la négative.  Peut-être même aurait-il accueilli  le terme  péjorativement, surtout dans un pays où l’enternainment et l’art se tiennent d’un côté et de l’autre d’un cordon sanitaire historiquement entretenu. Pourtant, Man on Fire fait partie de ces films qui  reconfigurent les horizons du médium. Une œuvre d’art d’avant-garde réalisée par un entertainer old-school, qui continue encore aujourd’hui de subir son statut au détriment de sa reconnaissance.

Marche à l’ombre

Car Tony Scott était indéniablement un entertainer. Il régna même en tant que souverain du royaume lorsque le carton de Top Gun le consacra en prescripteur du cool made in 80’s. Une étiquette dont il ne se débarrassa jamais tout à fait, affublant son travail de cette résonance triviale que l’on attribue aux mandarins du divertissement condamnés à ne jamais dépasser le qualificatif « d’efficace » dans la bouche des critiques.

Les mêmes qui consacrèrent Ridley Scott comme l’artiste de la famille sur la base de ses premiers films, coups de maître qu’il ne parvint jamais à réitérer (et surtout pas quand il prétend déposer l’exégèse de leurs tenants et aboutissants, cf. Prometheus et Covenant, Blade Runner 2049). A l’inverse, Tony Scott n’a fait que suivre une progression ascendante depuis ses méfaits avec le duo infernal Simpson/Bruckeimer. La mise en scène pensée en gimmicks de fashionista 80’s se mit à cerner le coeur de ses récits (quand il s’agissait auparavant d’en compenser l’absence), et le style tributaire de l’esthétique clip/pub de son époque se forgea un bouclier contre les modes dont les autres se rendent tributaires.

Surtout, il s’employa progressivement à accomplir des choses interdites à son enseigne formaliste. Sans attendre que la profession ne retire ses œillères et sans rien céder à ceux qui jugent la maturité d’un artiste à sa propension à répondre aux canons du conformisme. Du Dernier Samaritain à Ennemi d’État en passant par USS Alabama, le cinéma de T.Scott s’ingénie à élargir sa zone de confort jusqu’à se libérer de la marque de fabrique qui fut la sienne avec Top Gun.  A l’orée du XXIème siècle, Tony Scott est ainsi en passe de devenir un prototype: un auteur qui fonctionne comme un artisan et affine son style de film en film.

Une oxymore qui culmina avec Spy Game, le titre charnière de sa période 90’s et monument absolu du film d’espionnage. Spy Games articule sur un dispositif pléthorique en informations, mais digéré dans une ligne claire narrative qui éclipse sa dimension roborative. Pour le réalisateur, il s’agit de garder sa mise en scène sous le radar du spectateur, afin de rendre tangible l’évolution du point de vue qui structure le rapport de force de son duo vedette et ne pas surplomber des enjeux déjà denses. Pourtant, Scott ne se prive pas de sortir toute sa boîte à outils pour raconter cette histoire d’un espion faisant le bilan de sa vie en relatant celle d’un autre. Sans dépasser son sujet, le réalisateur agence ses concentrés d’immédiateté comme autant de cadres composant la photographie globale du propos; et converti son formalisme de l’instantané au temps long du récit.

Logiquement, on se dit que la réconciliation de l’esthétique plébéienne d’un média méprisé (la télévision) avec le cinéma classique aurait du titiller les rétines les plus aguerries. Mais dans sa clairvoyance habituelle, la critique a préféré se focaliser sur la présence de ses effets de styles habituels pour ne pas avoir à questionner leur usage. Montrez-leur la lune, les idiots regarderont le doigt.

Du classique au pop art

Si on considère que l’essence du cinéma classique réside dans l’invisibilité de tout ce qui concourt à son évidence, alors Spy Game constitue le pinacle de la carrière de Tony Scott. De fait, il était important de s’y attarder pour prendre la mesure de son film suivant. Car le réalisateur aurait pu se contenter de rester celui qui, à l’ombre de la grande histoire, légitima la raison d’être de son école esthétique à l’aune du storytelling classique. Plus qu’à descendre tranquillement de la montage qu’il a patiemment gravit, éviter les glissements de terrain empruntés par son frère Ridley (pas le meilleur alpiniste du monde), et attendre que se mettent en route les mécanismes de la validation culturelle pour bénéficier d’une reconnaissance tardive. Mais le cinéaste va faire quelque chose d’inattendu, et de finalement assez peu fréquent à Hollywood : il va  remettre ses acquis en question.

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« Montre moi tes yeux » « Non, toi »

L’histoire est connue : Tony Scott a failli réaliser la première adaptation du livre Man on fire écrit par d’A.J Quinnell dans les années 80, avant de partir sur Top Gun devant l’enlisement de la production. Le film finira par sortir en 1987 avec Scott Glenn dans le rôle principal, et aujourd’hui plus personne ne s’en souvient ou presque. La porte était donc grande ouverte pour un remake, a fortiori alors que le réalisateur a atteint la pleine maîtrise de son art. En esprit pour prendre sa revanche sereinement sur le passé, Scott dit immédiatement lui quand la nouvelle version écrite par Brian Helgeland arrive sur sa table.

La frénésie d’enlèvements ayant rythmé l’Italie des années de plombs étant passée, le réalisateur décide d’un commun accord avec le producteur Lucas Foster de délocaliser l’action de Rome à Mexico, nouvelle capitale mondiale du kidnapping. Difficile d’estimer la contribution de Scott au scénario, mais une chose est sûre : sur le papier Man on Fire se pose comme l’antithèse de Spy Games. Tenants et aboutissants relativement simples, point de vue unique du personnage principal, sédentarité géographique de l’action, temporalité linéaire… Tout Man on Fire tourne finalement autour d’un fil rouge suffisamment limpide (car structuré comme tel) pour ne pas se poser la question de sa restitution à l’écran.

Autant d’arguments qui sollicitent d’eux-mêmes un polar direct et ramassé, qui vise l’efficacité avant le beau geste. C’est justement là que va résider la prise de risque de Tony Scott : s’autoriser à ne pas être efficace. Avec sa durée de 2h20 et son premier acte qui dépasse de très loin la simple exposition, le film met ainsi à rude épreuve la patience des spectateurs qui seront venus chercher leur dose de vigilante hardcore. Il faut même attendre presque une heure pour que soit assenée la sentence que Steven Seagal aurait assenée au bout de 15 minutes dans l’une de ses contributions à l’ostéopathie alternative. Le spasme sismique parcourant l’échine du spectateur en moins.

Dans ses yeux

Or, c’est là que réside la première réussite de Man on Fire : réussir ce qui aurait été considéré comme une carence narrative ailleurs (et qui est devenu malheureusement monnaie courante aujourd’hui). Loin d’être une porte ouverte à la digression et à la dilution des enjeux, le procédé permet à Scott de faire d’une pierre deux coups.

D’abord construire deux films en un : l’histoire d’amour entre ce tueur hanté par ses actes et cette petite fille qui le comprend instantanément (« Comment tu le trouves ? » « Il est triste »), et la vengeance de sa mort. Surtout, il nous laisse le temps de nous installer dans la tête de John Creasy, qui devient en quelque sorte le metteur en scène par procuration tant sa perception ordonne la représentation des événements. Voir la scène d’enlèvement, où son processus de cartographie mentale de l’espace se déploie sur l’écran, dans un maelström d’expérimentations d’un Tony Scott en mode Über-Broly.

Jeu sur le défilement, changement de pellicules, saturation de l’image, ambiance sonore agressive, multiplication des axes… Man on Fire témoigne d’une volonté d’hyperbole évidente, qui rompt avec l’effacement du classicisme (et ce dès sa scène d’introduction). Scott ne vise pas le subliminal mais le brut et sensoriel, celui qui distille son sens en inondant ceux du spectateur et pose l’expérience audiovisuelle comme prérequis à l’identification au personnage. Jusqu’aux sous-titres, dont la taille et la vitesse de défilement à l’écran varient en fonction de l’humeur de la situation (idée depuis pérennisée dans le cinéma mainstream).

Dans Man on Fire, la moindre variation de l’humeur du personnage se répercute en une vibration synesthésique immédiate dans le corps de l’image. Scott instaure ainsi un rapport quasi-charnel entre le support de représentation et le héros joué par un Denzel Washington idéalement monolithique. Le cadre exprime tout ce que le personnage ne sait plus exprimer, hurle ce qu’il ne peut communiquer aux autres, traduit son état d’esprit jusque dans ses paradoxes apparents. A l’instar d’une scène de torture gratinée, où Scott s’amuse à augmenter le volume du gimmick musical intradiégétique pour accentuer la violence de la situation, qu’il oppose à la détermination sereine de Denzel.

Zone interdite

Très clairement, la traduction « au mot près » de l’état d’esprit du héros encourage le réalisateur à expérimenter un langage qui lui est propre, parfois au mépris des conventions traditionnelles de grammaire.

Une scène pourrait synthétiser à elle-seule le jusqu’au boutisme suicidaire du réalisateur. Après avoir échappé de peu à la mort, Creasy revient sur les lieux du rapt. Là, une journaliste d’investigation vient à sa rencontre, et lui propose son aide pour identifier les kidnappeurs. Pas le plus spectaculaire, le découpage de la scène révèle néanmoins avec éloquence à quel point les libertés que Scott s’autorise constituent la condition sine qua non pour honorer sa profession de foi.

Tout l’intérêt réside dans la manière dont Scott va matérialiser les doutes de Creasy et ses hésitations à faire confiance à son interlocutrice. Sur la base d’un champ/contre-champ entre les deux personnages, Scott alterne deux valeurs de plans de son héros situé de deux côtés distincts de la ligne d’action. Ainsi, si « Creasy 1 » répond à la protagoniste jouée par Rachel Ticotin sur leur axe de conversation, « Creasy 2 » manifeste son scepticisme en transgressant cet axe. Une alternance entrecoupée à laquelle s’ajoute un travelling circulaire qui unit progressivement les deux axes en un seul pour finir sur « Creasy 1 », signe que le personnage choisit de rester sur la ligne de discussion. Creasy s’est donc trouvé une alliée dans sa quête vengeresse, et Scott vient de créer du volume scénique, là où il ne devrait pas y en avoir. Autrement dit, il matérialise les doutes du personnage en trois dimensions sur une méthode résolument « à plat »  (Tony Scott est le roi de la longue focale, rappelons-le).

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 » T’as un truc là… »

La marque des grands classiques réside dans leur propension à sublimer les outils d’expressions du médium à l’aune de leur sujet. Celle des avant-gardistes, en revanche repose sur leur capacité à braver les interdits et à réussir ce qu’on apprend à ne pas faire pour honorer leur note d’intention. Man on Fire est le film d’un classique devenu avant-gardiste. Le film ranime ainsi une utopie conceptuelle d’(ultra) expressionisme pop, au sens où la création s’effectue sur les bases d’une compréhension profonde des conventions transgressées.  Jusque dans sa propension à retenir l’une des grandes leçons du cinéma classique, à savoir ancrer son héros dans son environnement de façon organique.

L’âge de la pré-raison

En effet, Mexico n’est pas un dommage collatéral des partis-pris de mise en scène de Scott. C’est une excroissance de l’état d’esprit d’un personnage pétrie de culpabilité religieuse qui exacerbe les ondes qu’il perçoit. Il y a dans Man On fire une atmosphère d’effervescence délétère, le spectre d’une rupture permanente qui évoque un âge primitif, où le héros revient du royaume des morts avant d’y retourner en échange de l’être aimé. Car c’est là que le jusqu’au boutisme esthétique répond à l’intransigeance thématique du cinéaste : (SPOILER) en tuant, Creasy ramène Pita à la vie, avant de l’échanger contre la sienne. « Le pardon c’est entre eux et Dieu : moi je me charge de faire les présentations » : la punchline s’entend ici au sens littéral.

Si Time and Tide, le premier film de cette rubrique se présentait comme le Big Bang qui enfanta le cinéma des années 2000, alors Man on Fire se pose comme l’après-immédiat. Il pourrait même en incarner la suite directe, la vie qui balbutie  dans une résonance très « Ancien Testament », où s’exerce la loi du Talion est toujours d’airain. Sous l’enveloppe du film de vigilante, Man on fire est une expérience de point de vue qui fait feu de tout bois. Par la suite, plus aucun réalisateur « à l’ancienne », plus personne ne se projettera aussi loin dans le futur que Tony Scott.  Qu’on se le dise: ce sont les jeunes qui dressèrent un culte sur le long-terme à Man on Fire, au point d’en faire l’une des oeuvres les plus influentes et matricielles de son époque. Ce qui en dit long sur les kilomètres que mit Tony Scott entre lui et les habitudes de ses contemporains à la sortie du film. La marque des films en avance sur leur temps.

Découvrez le blog de Guillaume Méral : https://critiquetamere.com

Fiche Technique : Man on Fire

Réalisation : Tony Scott
Scénario : Brian Helgeland, d’après le roman éponyme d’A.J. Quinnell
Interprétation: Denzel Washington (John W. Creasy) ; Dakota Fanning : Lupita « Pita » Ramos; Marc Anthony  (Samuel Ramos), Radha Mitchell (Lisa Ramos), Christopher Walken ( Paul Rayburn), Giancarlo Giannini (Miguel Manzano), Rachel Ticotin ( Mariana), Mickey Rourke (Jordan Kalfus)
Photographie : Paul Cameron
Musique : Harry Gregson-Williams
Musique additionnelle : Toby Chu, Justin Caine Burnett, Mel Wesson, Lisa Gerrard et Meri Gavin
Montage : Christian Wagner
Décors : Chris Seagers et Benjamín Fernández
Costumes : Louise Frogley
Production : Lucas Foster, Arnon Milchan et Tony Scott

Pourquoi les Oscars ont perdu leur intérêt

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On essaie de ne pas en tenir compte pour éviter la désillusion… Pourtant, chaque année, le même phénomène se reproduit. On fait semblant d’y croire, progressivement l’espoir grandit… puis on est déçu. Ce lundi 25 février, la 91ème cérémonie des Oscars célébrera le meilleur de l’industrie du cinéma de 2018 mais, une fois de plus, les nominations qui ont eu lieu au mois de janvier n’augurent  rien de bon, et d’ailleurs depuis quelques années, les critiques contre l’Académie qui organise cet événement croissent à peu près à la même vitesse que le taux d’audimat de la cérémonie diminue  (-40 % en cinq ans). Essayons de comprendre.

Des lacunes criantes d’organisation

Ce sont plus de 7 900 membres qui, cette année, votent au nom de l’Académie des Oscars pour déterminer les lauréats de la prochaine cérémonie. Ces représentants appartiennent à différents collèges professionnels : comédiens, compositeurs, maquilleurs, réalisateurs… On en compte 17 à participer à un vote alternatif, élaborant ainsi un classement par préférence. Pour d’abord déterminer les nommés, les votants choisissent des candidats uniquement dans la catégorie liée à leur branche professionnelle, à l’exception de la catégorie meilleur film. Au second tour, il n’y a plus de distinctions professionnelles et les maquilleurs se retrouvent à voter pour le meilleur mixage sonore. Inutile de préciser que dans le domaine en question ils ne s’y connaissent guère forcément plus qu’un cinéphile amateur, leur choix est donc plus que sujet à caution.

Parmi les Oscars techniques, comme le mixage sonore, ce sont donc les films les plus impressionnants, ceux de guerre ou de science-fiction, qui sont fréquemment récompensés alors que Christian Dolan, mixeur son qui n’est pas membre de l’Académie, explique qu’en fait, « ce sont les dialogues qui peuvent demander le plus de travail et pas nécessairement les scènes d’action ». Les Hommes du Président avait par exemple remporté cet Oscar il y a 42 ans pour les nombreuses discussions par téléphone. Une votante anonyme (nous la nommerons Jane) qui s’était exprimée auprès du Hollywood Reporter avoue ainsi avoir voté, par manque de connaissance, pour son film préféré dans plusieurs des catégories techniques en 2014.

Autre problème : les critères de choix. De nombreux votants ont une approche très subjective. Inconsciemment, ils  élisent les héros qui leur ressemblent.  Les membres de l’Académie, dont près de 70% sont des hommes et près de 85% des blancs, ont ainsi plus eu tendance à s’intéresser, en 2015, au synopsis de l’œuvre d’Alejandro Iñárritu (un homme blanc en dépression qui tente de retrouver sa gloire d’antan) qu’à celui de Selma, un énième film sur la ségrégation raciale. Le Hollywood Reporter publie chaque année dans sa rubrique « Brutally Honest Oscars Ballots » les commentaires de certains votants, commentaires dont la logique est parfois discutable. Parmi les justifications les plus étonnantes de ces dernières années,  en 2018, un producteur déclare « Je n’ai pas aimé Call Me by Your Name. Une relation entre un quarantenaire et un adolescent, ce n’est pas normal. Ça n’aurait pas été accepté si le couple était hétérosexuel. »

La même année, une actrice explique : « Même si Les heures sombres était mon film préféré, je ne pensais pas qu’il aurait des chances de gagner donc j’ai voté pour La forme de l’eau ». Quand on lui demande de justifier son choix pour l’Oscar du meilleur acteur, elle déclare : « J’ai rencontré Timothée Chalamet et il est charmant mais il m’a semblé très proche de son personnage dans Call Me by Your Name donc je ne pense pas que ce soit un bon acteur. » En 2017, un directeur s’était abstenu de voter pour le meilleur film d’animation en expliquant : « Je ne regarde pas les dessins animés ». Le même, au sujet de l’Oscar du meilleur acteur, avouait ne pas avoir vu la performance de Viggo Mortensen dans Captain Fantastic car, s’ennuyant, il avait éteint sa télévision. La même année, pour la catégorie meilleur maquillage et coiffure, tandis qu’une productrice justifia son vote pour Mr.Ove en alléguant que c’était le seul film qu’elle avait vu, un autre producteur expliqua : « J’ai adoré Mr. Ove et je n’ai rien à dire de mal au sujet de Star Trek : Sans limites mais, en tant que mâle hétérosexuel, c’est dur de ne pas voter pour Harley Quinn [incarnée par Margot Robbie dans Suicide Squad] ».

Pire, toujours selon Jane, de nombreux membres du jury ne parviennent pas à voir tous les films nominés à temps et visionnent donc en priorité ceux dont ils ont le plus entendu parler. Cela n’est pas sans poser problème car, si certains jurys s’abstiennent alors (et n’ont donc aucune utilité à l’Académie), les autres votent tout de même. Sans surprise, les films les plus vus reçoivent alors le plus grand nombre de nominations. En 2016, par exemple, d’après des chiffres récoltés par le Hollywood Reporter, certaines œuvres comme Selma, nominée dans la catégorie « meilleur film », n’ont pas été regardées par 10% des votants.  Sans surprises l’œuvre la plus vue (même si 2% ne l’ont pas visionnée à temps), Birdman, a obtenu la récompense.

La répartition en catégories n’est pas non plus sans effets induits. S’il y en a que les membres de l’Académie semblent particulièrement négliger, ce sont celles des films en langue étrangère et d’animation. Pour bien comprendre, il faut remonter à la 19e édition des Oscars. Lors de cette édition, les studios américains furent si agacés par la présence de films étrangers parmi les sélectionnés qu’ils arrêtèrent de financer la cérémonie. La réaction ne se fit pas attendre. L’année suivante (1948) fut instaurée une nouvelle catégorie : celle du meilleur film en langue étrangère. Depuis la création de cette catégorie, les films en question sont relayés au second plan et l’on ne recense que deux œuvres au financement majoritairement non américain ayant reçu l’Oscar du Meilleur Film : Le Dernier Empereur (1988) et The Artist (2012).

D’une manière similaire, en réaction à la nomination de l’œuvre Disney La Belle et la Bête parmi les meilleurs films lors de la 64e cérémonie, il fut décidé de créer une nouvelle catégorie pour les futurs films d’animation. Considérés comme enfantins, discrédités, certains chefs d’œuvre animés ont ainsi été complètement ignorés. Autre conséquence, chaque année, sont proposés des choix ahurissants dans le seul but de remplir les nominations et donner l’impression d’une réelle compétition. Ainsi, certains films comme Jimmy Neutron : Un garçon génial, Les Croods ou Gang de Requins ont été sélectionnés au cours des cérémonies, d’ores et déjà destinés à l’élimination.

Si l’on pouvait encore douter jusque-là du mépris à l’égard de certaines catégories, l’Académie vient cette année-même, non sans un certain cynisme,  de « clarifier » la situation en annonçant l’ambition de remettre quatre statuettes pendant la pause publicitaire. En effet, la longueur de l’émission (près de 4 heures) étant considérée comme LA responsable de la folle perte d’audience enregistrée ces dernières années, il avait été décidé de la raccourcir en n’en diffusant plus l’intégralité. Ce sont ainsi les catégories du meilleur montage, de la meilleure photographie, des meilleurs maquillages et coiffures et du meilleur court-métrage de fiction qui auraient été ignorées.

Avec une telle décision, l’Académie s’est cette fois-ci mis à dos des grands noms du cinéma. Une lettre ouverte, signée par Martin Scorsese, Quentin Tarantino, Christopher Nolan, ou encore Guillermo del Toro, qualifiait cette décision de stupide et d’irrespectueuse. « Dans l’histoire du cinéma, des chefs-d’œuvre ont existé sans son, sans couleurs, sans scénario, sans acteurs et sans musique », expliquait Alfonso Cuaron sur Twitter. « Aucun film n’a jamais pu se faire sans photographie et sans montage ». A quoi bon chercher ainsi à augmenter la visibilité de l’émission s’il faut pour cela en censurer une partie ? Le nombre de téléspectateurs importe désormais plus que la promotion de ces monteurs, de ces maquilleurs ou de ces directeurs de photographie talentueux, sans qui aucun film ne serait réalisable.
Et comme face à toutes polémiques récentes, de peur de perdre en popularité, l’Académie a décidé le même semaine de faire un pas en arrière, de quoi également montrer son manque d’assurance dans ses décisions.

L’argent, au centre de tout

 Voilà qui bien sûr nous fait passer de la partie émergée de l’iceberg à sa partie moins exposée : les enjeux économiques. Remporter une statuette, en plus d’assurer popularité et prestige, génère une hausse considérable de son chiffre au box-office (+20% pour une nomination et jusqu’à + 35% pour le lauréat du meilleur film). Certains producteurs sont prêts à tout pour obtenir la distinction et parfois les stratégies frôlent, voire franchissent, la ligne de l’éthique. Tout est bon pour soudoyer les membres du jury. Comme par hasard, un peu avant la période des votes, les réceptions et rencontres avec les équipes des films et projections privées se multiplient. Ensevelis de cadeaux et de privilèges, certains membres de l’Académie, jusque-là incertains, sont soudain fortement « soutenus » dans leurs prises de décision.

Ces opérations massives de communication, popularisées par un certain… Harvey Weinstein, sont devenues des plus communes ces vingt dernières années. En proposant des concerts et interviews exclusifs dans certaines émissions et en participant à un maximum de festivals pour populariser leurs films et leurs acteurs, les studios dépensent jusqu’à 10 millions de dollars, avec comme unique objectif… les Oscars. Plusieurs cas sont devenus célèbres, comme celui de Denzel Washington qui, lors des Golden Globes 2016, expliquait comment il avait remporté la statuette pour son interprétation dans Training Day (2001) : « Mon agent m’avait dit : Ils vont voir le film, on va les nourrir, tu prendras des photos avec tout le monde pour les magazines et tu vas gagner la récompense… J’ai gagné cette année-là ».

De la même manière en 2000, quelques semaines après que ses agents ont envoyé 84 montres en or à différents votants pour les Golden Globes, Sharon Stone a été nominée dans la catégorie meilleure actrice. Harvey Weinstein était le champion de ce type de campagne. Non seulement il a été membre de l’Académie, mais les films qu’il a produits ont remporté en tout 81 Oscars, certains étant nommés à la surprise générale comme The Reader (2008) ou L’œuvre de Dieu, la part du diable (1999). Il aurait été jusqu’à  harceler certains votants pour qu’ils sélectionnent ses films.

Même si depuis son départ, l’Académie semble avoir un peu changé, il est évident qu’il n’était pas le seul à agir de la sorte. D’ailleurs, certains de ses anciens associés sont toujours actifs comme par exemple Lisa Taback qui, cette année, gère la promotion du film Roma, produit par Netflix. Si l’œuvre d’Alfonso Cuaron a hérité de 10 nominations malgré son statut de film étranger et le mépris globalement témoigné à la plateforme de streaming, c’est justement grâce sa campagne promotionnelle parfaitement menée. Avec un budget de 25 millions de dollars (soit plus que le budget du film en lui-même), c’est la campagne pré-Oscars la plus chère de l’année. Le soutien de la part de célébrités reconnues, telles qu’Angelina Jolie ou Charlize Theron, a également été décisif pour cette campagne gargantuesque qui n’a pas omis d’ensevelir les votants sous une montagne de matériaux promotionnels comme des livres, ou du chocolat artisanal. Négligé à plusieurs reprises (on se souvient de la polémique liée à Okja en 2016), Netflix assure désormais la reconnaissance de ses films par tous les moyens. Si cette stratégie vous laisse sceptiques quant à son efficacité, sachez que Lisa Taback est à l’origine des campagnes promotionnelles, et donc du succès, de Shakespeare in Love, mais plus récemment de Le discours d’un roi, Spotlight et Moonlight.

La pression économique génère un deuxième écueil. Les enjeux financiers sont devenus tels que les producteurs ont peur de perdre beaucoup, et donc bien souvent manquent d’ambition et de courage. En conséquence, ils ont tendance à rester sur leurs acquis, à reprendre telles quelles les bonnes vieilles recettes qui ont fonctionné dans le passé. Dans leurs pas, au lieu de promouvoir des films qui révolutionnent le cinéma, l’Académie des Oscars semble privilégier ceux qui répondent toujours aux mêmes critères. En 2008, des chercheurs d’Harvard en sociologie ont analysé 20.000 films pour déterminer les ingrédients d’un succès garanti. Ils ont montré qu’étaient par exemple systématiquement mises en avant par les votants les thématiques dramatiques, notamment celles qui mettent en scène des populations traditionnellement discriminées. Nicole Esparza, une des auteures de l’étude ne mâche pas ses mots : « les chances de nominations d’un acteur sont déterminées avant même que la caméra ne commence à tourner ».

Effectivement, depuis le début des années 2000, l’Académie semble choisir ses films non pour leurs qualités mais pour leurs sujets. Tim Dirks, rédacteur pour filmsite.org, a constaté de même la surreprésentation des drames historiques, biographiques ou romantiques. La prévisibilité des dits films à Oscars, par leur abus de certains critères récurrents, est parfois tellement ridicule qu’elle en devient un sujet de blague. Dans un épisode de la série Extras en 2005, Kate Winslet explique comment elle compte remporter l’Oscar de la meilleure actrice « J’ai remarqué que si tu fais un film sur l’holocauste, t’es garanti de remporter un Oscar ». Trois ans plus tard, son rôle dans The Reader, un film… sur l’holocauste lui vaut le prix de la meilleure interprétation. A l’image des thrillers politiques Vice et The Front Runner à l’honneur cette année, avec de tels thèmes suivent des kyrielles de stéréotypes et clichés qui aplatissent à chaque fois un peu plus le paysage cinématographique.

Un ultime facteur économique joue sur la nomination de certains films : les partenariats. Le plus célèbre d’entre eux concerne Disney. Depuis qu’ABC possède les droits de diffusion de la cérémonie, on observe comme par hasard un traitement d’honneur des œuvres produites par la firme aux grandes oreilles, notamment au sein de la catégorie du meilleur film d’animation où les studios américains jouissent d’une domination sans partage (dix des onze derniers lauréats sont des produits Disney-Pixar). Un grand nombre d’autres nominations semblent aussi uniquement justifiées par cette collaboration. Le Retour de Mary Poppins et Black Panther en témoignent cette année.

Une des polémiques les plus récentes au sujet de la cérémonie concerne également Disney. La firme n’a pas été loin de bénéficier de sa propre catégorie aux Oscars. En effet, en 2018, l’Académie annonce une nouvelle classification à compter de 2019 : le « Meilleur Film Populaire ». Derrière cette innovation se larvaient deux idées financièrement très bénéfiques. Tout d’abord, en nommant des films populaires qui avaient réalisé de gros chiffres au box-office, l’Académie, parfois considérée élitiste, espérait attirer de nouveaux auditeurs, pas forcément intéressés par les films proposés ces dernières années, et ainsi remédier à la chute libre de l’audience enregistrée depuis ces cinq dernières années. Deuxièmement, une telle catégorie ne pouvait qu’amener à primer les Blockbusters ; or parmi les studios qui produisent ce genre de film, on compte notamment Pixar, LucasFilm, Marvel, 20th Century Fox. Devinez quel est le point commun entre toutes ces entreprises ? Elles ont toutes été rachetées par Disney. Il en existe bien sûr d’autres, mais la domination de la firme aux grandes oreilles est herculéenne. Lors de cette décennie, seuls deux plus gros succès ne proviennent pas de cette firme : Transformers : L’Age de l’extinction, (2014) et Harry Potter 7 partie 2, (2011).

De même, s’il s’agissait de récompenser le meilleur blockbuster de cette année, qui gagnerait : Avengers : Infinity War, Black Panther ou les Indestructibles 2 ? Peu importe au final puisque tous ont été produits par… Disney. Heureusement, suite aux mille critiques qui ont suivi cette annonce, l’Académie a fait marche arrière.  Il n’en reste pas moins que l’idée de nommer des films populaires pas forcément méritants a été retenue par les membres de l’Académie (oui, on pense à toi Bohemian Rhapsody).

La lutte du ‘politiquement correct’

La présence importante de films à thèmes afro-américains depuis 2016, notamment parmi les nommés aux Oscars (on compte Fences, Les figures de l’ombre, Moonlight, I Am Not Your Negro, Mudbound, Get Out, Green Book, Blackkklansman et Black Panther en seulement trois ans), ferait enfin presque oublier l’une des accusations les plus anciennes et récurrentes au sujet de l’Académie, son racisme. Ainsi, il suffit de remonter à 2015 et 2016 pour remarquer que parmi les vingt acteurs nommés dans leurs performances, tous étaient caucasiens. Ce manque de diversité a fait une très mauvaise publicité pour la cérémonie et explique qu’elle a été boycottée par certaines célébrités, surtout lors de sa 88e édition. Depuis 1929, seuls 6,4% des acteurs nominés ne sont pas blancs. Seuls une femme et huit hommes noirs ont gagné l’Oscar de la meilleure interprétation.

La réponse à cette polémique alimentée par le hashtag #oscarssowhite sur les réseaux sociaux a été immédiate de la part de l’Académie qui, en 2017, a nommé sept acteurs noirs (soit 35% des nommés) et a promis de doubler le nombre de votants issus de minorités (ceux-ci représentent pour l’instant autour de 7% de la totalité des membres de l’Académie). Les réalisateurs ont également été affectés par ces changements. Jusqu’en 2016, seuls trois avaient été nommés et l’on en compte désormais six, Spike Lee étant à l’honneur cette année.

La question se pose alors : est-il raisonnable d’utiliser les populations discriminées pour gommer un passé de scandales racistes, au point de tomber par opposition dans le politiquement correct ? Malgré de très bonnes performances de la part de certains professionnels, tous ne méritent pas cette reconnaissance, si du moins on les compare à d’autres performances qui peuvent parfois s’avérer nettement supérieures. A vouloir éviter les critiques racistes, l’Académie ne fait-elle pas passer le talent après la couleur de la peau ? Black Panther en est l’exemple criant cette année.

Le sexisme représente également un souci que l’Académie a promis de combattre en priorité. Si les lacunes peuvent sembler moins criantes en raison de la catégorisation sexuelle des acteurs, qui est toutefois également discutable, seules cinq femmes ont été nommées en tant que meilleures directrices, et Kathryn Bigelow reste à l’heure actuelle la seule lauréate féminine.

Dans le même ordre d’idée, ne serait-ce pas le politiquement correct qui fait que les derniers lauréats de la catégorie « meilleur film » jouent une femme muette, un homosexuel et des prêtres pédophiles ?

Le temps décide toujours

A sa création, l’Académie souhaitait récompenser le meilleur de l’industrie cinématographique de manière objective et il est évident qu’elle a failli. Les défauts sont nombreux et, à la lumière de ce que nous venons de voir,  certaines améliorations pourraient être facilement proposées : rédiger une charte des jurys de manière officielle afin de s’assurer que tous respectent leurs devoirs et qu’aucune catégorie n’est négligée, obliger les jurys à déclarer les cadeaux et privilèges offerts par les producteurs, leur imposer de justifier leurs choix par de courts écrits, ne faire voter les membres que dans leurs spécialités respectives imposant ainsi moins d’œuvres à visionner par la même occasion,  etc. Il n’en reste pas moins qu’une telle cérémonie est écartelée et ne peut que rester écartelée entre deux aspirations opposées : l’argent et l’esthétique. Si l’imperfection d’un tel système semble une telle fatalité, c’est pour une raison bien simple : on ne classe pas les œuvres d’art.

Vous voilà déprimés ? Vous avez tort ! Si les Oscars font beaucoup d’erreurs, les chefs d’œuvre, eux, ne sont jamais oubliés. De nombreux films ont été complètement ignorés par l’Académie et figurent désormais parmi les œuvres culte du septième art. Ainsi du temps où ils étaient actifs, ni Stanley Kubrick, ni Orson Welles, ni Sergio Leone (pour ne citer que les exemples les plus parlants) n’ont gagné un Oscar du meilleur film ou du meilleur réalisateur (Hitchcock en a remporté un seul), et leur réputation n’en est pas pour autant diminuée.

Chacun de leurs films est aujourd’hui un classique presque inégalable. Certains acteurs cultes comme Marylin Monroe, Cary Grant, Buster Keaton ou Kirk Douglas ont également été oubliés par les votants. Certaines cérémonies spécifiques ont même le mérite de s’être pour le moins complètement trompées. Ainsi, en 1981, on compte parmi les nommés Elephant Man et Raging Bull tandis que Star Wars : L’Empire Contre-Attaque et Shining sortent la même année. L’Oscar du Meilleur Film est finalement décerné à Robert Redford pour Des Gens Comme les Autres. De même, lorsque Les Infiltrés remportait l’Oscar du meilleur film en 2007, Matt Damon était conscient que le prix avait été décerné pour récompenser la carrière de Martin Scorsese plus qu’autre chose. Il déclarait alors avec justesse « Le meilleur moyen de juger un film est de le faire 10 ans après sa sortie […] Les Oscars se trompent plus souvent qu’ils ont raison ». Allez, rassurez-vous : Crash (2006) et Shakespeare in Love (1999) ne sont déjà plus que de lointains cauchemars.

Les Drapeaux de papier : l’épreuve de la liberté

Avec Les Drapeaux de papier, Nathan Ambrosioni signe à seulement 18 ans, un film tout en sensualité sur les relations d’une sœur et d’un frère tout juste sorti de prison.

Mensonges et vérité

Vincent sort de prison après douze années d’incarcération. Charlie, sa jeune sœur est la seule personne sur laquelle il puisse compter. Il débarque chez elle alors qu’ils ne se connaissent quasiment pas. Dans la surprise de ces retrouvailles, Charlie dit à son frère qu’elle est artiste, graphiste même précise-t-elle. En réalité, il n’en est rien, la situation professionnelle de la jeune femme étant moins conforme à ses rêves qu’elle ne le laisse entendre. La question de la vérité est ainsi placée au centre du film. Charlie doit-elle révéler à son entourage que son frère est un ancien taulard ? Vincent doit-il avouer son passé carcéral à ses employeurs potentiels ? Le scénario lui-même, tout en étant très ancré dans une certaine vérité sociale, occulte sans cesse une part de la réalité. Nous ne saurons pas grand chose des raisons qui ont amené Vincent en prison, ni de la mère, laissée hors-champ bien qu’elle donne son titre au film (les petits drapeaux qu’elle lui envoyait ). Tous les personnages conservent ainsi une part d’ombre, le réalisateur choisissant d’ailleurs de masquer une partie du visage des comédiens dans plusieurs scènes comme pour accentuer cet effet d’occultation. L’équilibre entre ce qui nous est révélé des personnages et ce qui reste ignoré est un des aspects les plus réussis du film.

Sensualité et sensitivité

La façon de filmer les corps, le plus souvent en gros plans, est une autre caractéristique du cinéma de Nathan Ambrosioni. Pour Vincent, (Guillaume Bouix parfait dans ce rôle), la sortie de prison passe par un réapprentissage sensoriel : courir, improviser un match de basket avec des jeunes, jouer de ses mains avec la lumière du soleil, ou prendre plaisir à une averse orageuse. L’orage gronde d’ailleurs plusieurs fois dans ce film comme l’annonce de menaces à venir. Ainsi l’eau, à travers des scènes de pluie, de douches, joue-t-elle un rôle cathartique pour cet homme en « sortie sèche » encore hanté par ses douze années de taule. Noémie Merlant, toute en pudeur, semble de son côté réapprendre à vivre au contact de ce frère autant aimé que craint. Alors qu’elle semblait se consumer à petit feu, il apporte soudain à son quotidien vitalité et explosivité, pour le meilleur comme pour le pire. Mais au fil des jours, on comprend que cette complicité vécue à retardement, et donc avec une certaine priorité, rend leur relation exclusive. Fondamentalement différents dans leur personnalité, ils s’attirent comme les pôles opposés de deux aimants, ne laissant que peu de place à d’autres aventures amoureuses.

Authenticité et réalité

Mais le film n’est pas seulement centré sur les personnages, il s’attache aussi à la géographie des lieux, des paysages avec une certaine authenticité. Le quartier où habite Charlie, la plage, le supermarché, sont autant d’endroits familiers du réalisateur. On sent ainsi la volonté de restituer des souvenirs d’enfance et le charme sans fioritures de ces décors du quotidien : une boîte de nuit, un parking, un terrain vague. Pour autant, on a l’impression en bout de course que le film peine à embrayer et gagnerait à respirer davantage. Car à trop vouloir coller au plus près des états d’âme de ses personnages, en quelque endroit que nous nous trouvions, le réalisateur finit par nous perdre. Et si le scénario a le mérite de ne jamais tomber dans la facilité du pathos, on regrette dans la dernière partie qu’il s’enferre dans les mêmes schémas sans réussir vraiment à accéder à la puissance dramatique qu’on pouvait espérer.

Malgré tout, un film d’une grande justesse et d’une véritable maturité pour un si jeune réalisateur.

 

Bande-annonce : Les Drapeaux de papier

Synopsis : Charlie, bientôt 24 ans, mène une vie sans excès : elle se rêve artiste et peine à joindre les deux bouts.
Quand son frère vient la retrouver après douze ans d’absence, tout se bouscule. Vincent a 30 ans et sort tout juste de prison où il a purgé une longue peine. Il a tout à apprendre dans un monde qu’il ne connait plus. Charlie est prête à l’aider. C’est son frère après tout, son frère dont la colère peut devenir incontrôlable et tout détruire malgré lui.

Fiche Technique : Les Drapeaux de papier

Réalisateur : Nathan Ambrosioni
Acteurs : Alysson Paradis, Guillaume Gouix, Noémie Merlant, Sébastien Houdani…
Genre : Drame
Distributeur : Rezo Films
Date de sortie : 13 février 2019
Durée : 1h42mn
Festival : Festival la Roche sur Yon 2018
Nationalité : français

Note des lecteurs1 Note
3.5

Concours Les Étendues imaginaires : Gagnez des places de cinéma du film

Concours : A l’occasion de la sortie en salles, le 06 Mars 2019, du troisième long-métrage de Yeo Siew Hua, Les Étendues imaginaires, qui a reçu le Léopard d’Or au dernier Festival de Locarno. gagnez votre place de cinéma pour allez voir le film.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Singapour gagne chaque année plusieurs mètres sur l’océan en important des tonnes de sable des pays voisins – ainsi que de la main d’œuvre bon marché.
Dans un chantier d’aménagement du littoral, l’inspecteur de police Lok enquête sur la disparition d’un ouvrier chinois, Wang, jusqu’alors chargé de transporter des ouvriers. Après des jours de recherches, toutes les pistes amènent Lok dans un mystérieux cybercafé nocturne.

Fiche Technique : Les Étendues imaginaires

Titre original : Huan tu, ou A Land Imagined (à l’international)
Réalisateur : Siew Hua Yeo
Acteurs : Peter Yu, Liu Xiaoyi, Luna Kwok, Jack Tan, Ishtiaque Zico, Kelvin Ho, George Low et Andie Chen
Directeur de la photographie : Hideho Urata
Chef décorateur : James Page Chef
Costumier : Meredith Lee
Monteuse : Daniel Hui
Musique : Teo Wei Yong
Genre : Policier / Polar / Film noir
Durée : 1h35mn
Distributeur France (sortie en salle) : Epicentre Films
Nationalité : Français, Néerlandais, Singapourien
Date de sortie : 6 mars 2019
Festival : Festival de Locarno 2018

Modalités du jeu concours – Dotations 2×2 places

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