Accueil Blog Page 476

Et Dieu créa la femme, oeuvre décomplexée de la Nouvelle Vague

Souvent considéré comme l’œuvre précurseuse de la Nouvelle Vague française, Et Dieu créa la femme de Roger Vadim est en tout cas l’un des films les plus importants pour ce qu’il dit de la place de la figure féminine dans le cinéma français, et ce qu’il annonce d’une époque, que celle des années 60-70.

La Nouvelle Vague est un mythe dont les cinéastes actuels aiment s’inspirer et dont les cinéphiles raffolent, et pour cause, c’est une des périodes les plus riches en terme de mutation et de changement d’un art tout entier. Une ère de liberté symbolisée par une libération des représentations des corps à l’écran, et en particulier ceux des femmes, souvent tabous et mal vus auparavant. Cette période que le cinéma français chérit tant est ancrée dans la réalité, les cinéastes ne veulent plus faire semblant mais filmer la vie telle qu’elle est, que ce soit en captant une femme nue ou en montrant la jeunesse de l’époque, cette nouvelle génération pleine d’énergie et d’idées.

Avec Et Dieu créa la femme, Vadim fait de Brigitte Bardot l’icône d’un temps moderne et affranchi. Si les États-Unis avaient Marylin Monroe à ce moment là, la France a fait de Bardot son icône et le monde l’enviait. Le film fait alors éclore une actrice et une vision de la beauté des femmes que l’on ne doit plus cacher, que l’on a le droit de montrer. Dès l’ouverture du film, on aperçoit les courbes de Bardot, si bien que ce film sera très mal perçu par la société de l’époque. Le titre en dit d’ailleurs long sur l’état des positionnements des années 50 quant aux femmes, comme si avant ce film, la femme était une figure cachée, que l’on connaissait mais dont on ignorait tout, une sorte d’île mystérieuse infranchissable, un jardin secret. Et soudain, Vadim mettait la lumière sur le deuxième sexe.

Oh l’avenir, c’est ce qu’on a inventé de mieux pour gâcher le présent.

Loin des mensonges hollywoodiens et du superficiel, la Nouvelle Vague, rend honneur à celles et ceux qui font son cinéma et qui jouent comme ils vivent, sincèrement, librement, sans artifice. Le cinéma de ces années-là, vit, respire. La preuve en est dans les dialogues que les acteurs portent. La répartie, le goût des mots, des jeux, tout est choisi et interprété avec un sens que l’on retrouve plus difficilement aujourd’hui. Les acteurs s’emparent de leurs répliques et livrent des prestations tout à fait entraînantes, la force de l’amour jaillit de l’écran, les regards séducteurs charment autant le public que les protagonistes. Vadim est doué pour montrer le plaisir que procure cette séduction réciproque entre une femme et des hommes, qu’elle provoque, qu’elle attire immédiatement parce qu’elle est libre.

C’est d’ailleurs en cela que repose la grande contradiction du film et de cette époque cinématographique particulière mais essentielle. Les réalisateurs, principalement masculins durant la Nouvelle Vague, participent activement à l’émancipation des femmes, à la libération de leur corps puisque c’est souvent eux qui sont aux commandes des films et qui osent les mettre à nue à l’écran. Pourtant et bien malheureusement, cet affranchissement n’est parfois qu’une excuse pour servir d’alimentation à des fantasmes érotiques ou du moins romantiques qui ne servent qu’à rabaisser la femme et à livrer des propos aussi sexistes qu’aujourd’hui. Les deux époques se ressemblent d’ailleurs sur beaucoup d’aspects : culpabiliser les femmes quand elles sont libres sexuellement alors que c’est pour cet aspect là même que l’on croit se battre. Les paradoxes artistiques de quelques cinéastes misogynes qui participent à l’émancipation féminine dans un but peut-être un peu détourné.

Le film n’échappe donc pas à la règle et s’il fait de Bardot cette jeune femme lumineuse pleine de vie, d’envie de danser et de folie qui inonde le film et ses amants d’envie de vivre et d’aimer, Vadim en fait aussi une figure de fille légère, qui ne cherche que la séduction pour provoquer les moeurs de la ville. La danse trouve d’ailleurs une bien jolie place dans le film, que ce soit pour les multiples pas que BB reprend en chantant quelques extraits ou avec cette scène finale, aussi étonnante que vibrante. Comme cette vague de films le veut également, la culture de l’époque est omniprésente dans les films de cette période. Dans Et Dieu créa la femme, c’est grâce à la musique que l’on vit les années 50. De Gilbert Bécaud à Solange Berry, la musique intradiégétique plonge le spectateur dans l’envie pressante pour Juliette de vivre sa vie à fond et au rythme endiablé de la musique aussi dansante que romantique.

Roger Vadim permet donc au cinéma de devenir décomplexé avec Et Dieu créa la femme, un classique incontournable que l’on se plaît à revoir.

Et Dieu créa la femme : Extrait

Et Dieu créa la femme : Fiche Technique

Réalisation : Roger Vadim, assisté de Paul Feyder et Pierre Boursaus
Scénario : Roger Vadim et Raoul LévyPhotographie : Armand Thirard
Casting : Brigitte Bardot, Curd Jürgens, Jean-Louis Trintignant, Christian Marquand
Son : Pierre-Louis Calvet, assisté de Maurice Dagonneau et Georges Vaglio
Musique : Paul Misraki
Montage : Victoria Mercanton
Producteurs : Raoul Lévy et Ignace Morgenstern
Sociétés de production : Cocinor – Iéna Films – Union Cinématographique Lyonnaise (UCIL)
Sociétés de distribution : Cocinor
Durée : 95 minutes
FRANCE – 1956

Bloody Sunday #5 – Society de Brian Yuzna

Pour ce 5ème épisode de Bloody Sunday, mettons à l’honneur le corps humain et la faculté qu’ont certains cinéastes à le triturer dans tous les sens. Bienvenue dans le monde si particulier du Body Horror qui sera illustré au travers de la comédie horrifique Society signé Brian Yuzna.

Parmi tous les sous-genres du cinéma d’horreur, s’il y en a bien un qui s’amuse constamment à repousser les limites du maquillage et des effets spéciaux c’est bien le Body Horror. Comme son nom l’indique, c’est un genre qui prend un malin plaisir à maltraiter les corps, notamment en leur offrant diverses modifications ou métamorphoses pas très ragoutantes. Mutation du visage, membres qui poussent, peau qui fond, font partie intégrantes de l’univers du Body Horror.  Bien que le terme ait été inventé par Phillip Brophy en 1989, le Body Horror est plus ancien et trouve des racines dans les années 50 avec des films comme Le Blob ou même chez certains auteurs comme Mary Shelley et sa figure incontournable de Frankenstein. Cela dit, ce sont les années 80 qui ont marqué l’explosion du genre Body Horror. Street Trash, dont on a parlé précédemment, peut aisément rentrer dans cette catégorie au travers de ces liquéfactions humaines. Le Body Horror a également vu naître des figures incontournables de l’horreur dont la plus connue reste David Cronenberg. Avant de plonger dans des films plus psychologiques, le canadien était considéré comme le pape du Body Horror au travers de chefs d’oeuvre comme Videodrome ou La Mouche. Dans ces films, le cinéaste malmenait constamment la chair de ses personnages leur faisant ingérer des cassettes vidéos ou les transformant en diptère. Au travers d’effets spéciaux révolutionnaires, Cronenberg a su poser une patte indélébile sur le cinéma d’horreur.

Mais Cronenberg n’est pas le seul à s’être engouffré dans ce voyage au sein de la chair. On compte également parmi les grands noms Clive Barker au travers de sa saga Hellraiser où les personnages des cénobites, à l’aide de leur design très SM, nous renvoient à des pulsions enfouies au plus profond de nous ou encore Stuart Gordon et son cultissime Re-Animator, délirante variation autour du thème de Frankenstein. C’est d’ailleurs du côté de Stuart Gordon que nous allons nous pencher car le cinéaste qui nous intéresse aujourd’hui a commencé comme producteur de plusieurs films de Gordon dont Re-Animator. C’est en 1989 (année importante pour le Body Horror visiblement, qui verra aussi la naissance du classique Tetsuo de Shinya Tsukamoto) que Brian Yuzna va passer pour la première fois derrière la caméra avec Society. Nous plongeons dans la haute société de Beverly Hills, le premier essai filmique de Yuzna suit le jeune Bill Whitney, lycéen star du basket et président du club de débat. Le film débute d’ailleurs comme un teen-movie suivant les pérégrinations de cet adolescent à son lycée ou ses déboires avec sa petite amie. Cependant au fur et à mesure que le film avance, un climat des plus paranoïaques va s’installer alors que le jeune Bill pense que ses parents et sa sœur font partie d’une espèce de secte qui regrouperait l’élite de la société de ce quartier chic de Los Angeles.

À la manière d’un Street Trash ou d’un Re-Animator, Brian Yuzna évolue dans un registre plus comique et grotesque. Avec Society, le cinéaste s’amuse à dépeindre de façon corrosive cette élite bourgeoise de Beverly Hills et de leur mépris envers les classes inférieures. Plutôt que de traiter ça à la façon d’un drame social, Yuzna nous invite dans le Body Horror. Si Society aura marqué les esprits, c’est avant tout pour sa dernière partie où  Bill se retrouve malgré lui invité d’honneur d’une de ces fameuses fêtes de la haute société. Si tout au long du film, Yuzna cultivait un certain mystère vis à vis de ce qui se passe là-bas, à l’aide d’enregistrements clandestins pas très explicites (laissant penser à des orgies) ou des soit-disantes hallucinations de la part de son personnage principal, il propose dans son dernier acte un dénouement radical, plongeant la tête la première dans un grand guignol complètement assumé. Au final, Bill n’était pas très loin de la vérité lorsqu’il pensait que ses parents s’adonnaient à des partouzes. Le jeune homme se retrouve être la cerise sur le gâteau de ces bacchanales tandis qu’il découvre que la haute société est finalement composée de mutants se nourrissant de leurs concitoyens de la caste inférieure.

L’imagerie déployée par Brian Yuzna au cours de ces beuveries charnelles imprime la rétine du spectateur et nombreux sont ceux qui auront vu des images de Society sans avoir vu le film. L’une des plus célèbres visions extravagantes est celle du visage du père de Bill ayant fusionné avec son cul pour un rendu des plus déstabilisants. S’en donnant à cœur joie, Yuzna multiplie les saillies cartoonesques à des années lumières du Body Horror cauchemardesque d’un Cronenberg. Il peut à ce niveau compter sur des effets spéciaux des plus efficaces et même si certains pêchent un peu (on pense aux prothèses permettant aux mutants la succion de leur victime), d’autres sont tout bonnement hallucinants. Il y a cette séquence absolument surréaliste (comme toute la dernière partie du film en fin de compte) où Bill enfonce son bras dans l’anus de son rival pour finalement faire ressortir ses doigts aux travers des orifices du visage de ce dernier, l’énucléant au passage. Dans cet amas de festivités, Yuzna extrait l’essence même du Body Horror, modifiant constamment les corps de ses personnages (les premières incursions se font grâce à des contorsions étonnantes) repoussant à chaque fois un peu plus les limites du genre tout en le parodiant. Même si Society traite d’un sujet sérieux, le second degré qu’emploie Yuzna pour faire passer son message est tout aussi marquant que les maquillages qu’il utilise. Le Body Horror devient alors dans Society un cabinet de curiosités des plus déviants. Au lieu de donner un aspect monstrueux et terrorisant à ces transformations, il préfère les tourner en ridicule, rendant la satire encore plus acide. On peut citer l’image du père ayant littéralement une face de cul ou cette fusion entre la mère et la fille trahissant le côté incestueux de cette volonté de garder la pureté de la haute société. Society est finalement une bonne grosse farce politiquement incorrecte.

Society – Bande-annonce

Society – Fiche Technique

Réalisation : Brian Yuzna
Scénario : Rick Fry et Woody Keith
Interprétation : Bill Warlock, Devin DeVasquez, Evan Richards, Ben Meyerson, Connie Danese, Charles Lucia
Photographie : Rick Fichter
Musique : Phil Davies et Mark Ryder
Montage : Peter Teschner
Société de production : Society Productions Inc.
Genre : Horreur
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 1989

États-Unis – 1989

 

The Omega Productions Records va sortir les BO de Martyrs & Ghostland en vinyle !

0

Label indépendant dédié à l’édition de bandes originales de films de genre français, The Omega Productions Records ouvrira le 24 avril prochain une collection intitulée Nouvelle vague horrifique, centrée sur les BO du cinéma fantastique français des années 2000. Un genre forcément restreint vu la frilosité des studios dans l’Hexagone, duquel le label a tiré deux productions étonnamment signées Pascal Laugier : Martyrs (2008) et Ghostland (2008). Préparez les platines !

Pascal Laugier. Ça ne pouvait être que lui. Ardent défenseur du cinéma fantastique en France, qui a d’ailleurs réussi à s’exporter outre-Atlantique, (The Secret, 2012), Pascal Laugier jouit auprès de ses hélas rares adeptes, d’une cote de popularité inébranlable. Il faut dire que le bonhomme mène son petit bout de chemin dans le cinéma français avec seulement 4 films tournés depuis ses débuts ; et ce pour une raison simple : ses longs-métrages ont rarement eu les honneurs d’une sortie nationale. Cela ne l’a pas empêché d’accoucher de projets certes clivants mais ô combien radicaux desquels émergent à chaque fois une véritable atmosphère. Une ambiance même. Et quoi de mieux que la musique pour véhiculer des idées, des thèmes ? C’est du moins l’idée à laquelle semble croire le réalisateur, qui n’a ainsi jamais lésiné sur le soin apporté aux compositions musicales de ses œuvres. Un soin payant en l’occurrence puisque les deux films susvisés ont ainsi eu droit à une réédition qui plus est en vinyle. L’occasion pour nous de revenir sur ces travaux sonores ayant grandement contribué à nous ficher une belle peur bleue. 

https://www.youtube.com/watch?v=EJ7f7FdUEsU

Martyrs ou l’iconoclasme musicale à son apogée

Sorti en 2008, Martyrs créa la polémique à cause de son gore extrême. Il faut dire que convoquer dans une atmosphère intrigante et dépressive, écorchements, règlements de comptes et tortures n’est jamais de tout repos. Tourné au Canada (sans doute pour éviter la frilosité française, ce qu’il ne fit qu’à moitié puisque récoltant une interdiction de moins de 16 ans doublée d’un avertissement), le film suit le calvaire d’une jeune femme enlevée, séquestrée et torturée dans une France des années 1970. Mais pas question d’en dire plus car le film se vit pour sa puissance visuelle assez radicale. Une plongée en apnée dans l’horreur la plus crasse qui trouve pourtant un étonnant paradoxe avec sa musique, qu’on dirait tout droit sortie d’un thriller psychologique voire d’un drame. Un détournement du genre habile qui ne s’arrête pas qu’aux sonorités d’ailleurs puisque si l’enchaînement d’électro et de basses (Crisis) a de quoi surprendre, ça n’est rien quand on entend les touches discrètes d’un piano. Un piano oui. Soit l’un des instrument parmi les moins usités dans le genre horrifique et qui est pourtant utilisé ici avec une rare délicatesse si bien qu’on lorgne à la longue vers une descente dramatique pas loin du déchirement amoureux et pas vraiment du torture porn à la Saw

Autant dire une ambiance qui tranche (sans mauvais jeux de mots) avec le reste de ce qui nous est montré et qui incarne sans doute la volonté de Laugier : proposer un film d’horreur certes mais qui se veut l’antithèse des films horrifiques habituels. Puisque ici, au dégoût qui est monnaie courante dans les soupes horrifiques internationales, Laugier a la bonne idée d’y amener une bonne dose d’émotion. Ici, on ressent l’empathie, on la vit, et on a le chic de voir des personnages et pas d’énièmes coquilles vides bonnes pour l’abattoir. Une volonté inhabituelle dans le genre horrifique qui peut d’ailleurs être liée aux têtes pensantes de cette bande-originale puisque en lieu et place d’opter pour un compositeur solo, Pascal Laugier est allé recruter le groupe Seppuku Paradigm. Derrière ce nom qui fait référence au suicide pour déshonneur japonais (le seppuku donc), deux frères français, Alex et Willie Cortes. S’étant spécialisés dans le rock et l’électro, qu’ils utilisent pour habiller des productions majoritairement françaises, la paire Cortes a ainsi donné de son talent pour habiller une oeuvre qu’on n’hésitera pas à qualifier d’iconoclaste dans sa gestion de l’horreur. Et rien que pour ça, ça valait bien la peine de pouvoir réécouter sa bande-originale qui contribue grandement à distiller cette atmosphère à la fois malsaine et curieusement apaisante. 

Ghostland ou l’invitation du lyrisme au sein du genre horrifique

Plus récemment, Pascal Laugier a dégainé avec Ghostland, home-invasion un peu barbare sur les bords où deux jeunes femmes accompagnées de leur mère, vont tenter de résister à un tueur très porté sur les poupées. Une fois de plus, on ressent tout le radicalisme du français qui n’y va pas avec le dos de la cuillère pour effrayer. Mais a contrario d’un Martyrs qui brillait justement par l’iconoclasme de sa composition musicale (que ce soient ses thèmes tirés du thriller aux choix des instruments), Ghostland semble plus conventionnelle dans son approche. Plus conventionnelle certes mais pas forcément du genre à bêtement rentrer dans le rang. Des pistes comme « Frames of Truth » ou « Primitive Origins Suit » laissent en effet apparaître des mélodies progressives, et paradoxalement brutales qui, mêlées à plusieurs instruments, apposent sur l’ensemble un profond sentiment d’urgence. Cela se voit d’ailleurs avec la quasi totalité de la partition qui s’engouffre dans la même idée d’urgence, quitte à oser parfois le coup du lyrisme, sans doute pour appuyer l’iconoclasme latent du cinéma de Laugier.

Mais, malgré ça, on ne peut s’empêcher de reconnaître un manque d’éclat comparé à la composition de Martyrs. Un constat aisément vérifiable à la vue des têtes pensantes qui ont officié derrière la bande-originale : au frères fusionnels Cortès ayant œuvré sur Martyrs, Pascal Laugier a préféré un trio composé de Georges Boukoff, Anthony d’Amario et Ed Rig. Ou respectivement le fils musicien d’un éminent pianiste bulgare ; un pianiste touche-à-tout ayant officié sur pas mal de musiques de films et un compositeur français et polyvalent. Trois esprits ayant insufflé à l’ensemble une vision tripartite, et que Laugier a dû hybrider tant bien que mal pour accoucher de cette composition. Reste que le travail effectué sur le film ne le dessert en aucune façon et l’améliore bien au contraire : il parvient à distiller de beaux moments de tensions couplés à des plages lyriques (oui oui) plutôt étonnantes. Le tout finissant de transmettre l’idée sans doute phare du cinéma de Laugier : susciter la surprise et l’étonnement à tous les niveaux. Pari réussi en tout cas pour le trio qui signe avec Ghostland, une partition en phase avec les images éprouvantes mais léchées du cinéaste français. 

Cannes 2019 : Annonce de la sélection des courts métrages et de Cinéfondation

Le Festival de Cannes 2019 commence petit à petit à prendre forme et à dévoiler son réel visage. Après la sélection officielle des films du Festival, c’est au tour de la sélection des courts métrages en compétition et la liste de la Cinéfondation d’être annoncées. L’une des belles surprises de ce Festival, c’est notamment la présidence de Claire Denis dans ce jury des courts métrages et de la Cinéfondation. 

Entre la cinéaste française et le festival de Cannes, c’est une belle histoire d’amour.  La réalisatrice française a présenté certains de ses films au Festival, notamment son sublime Trouble Every Day ou même son premier long métrage, Chocolat. Son cinéma – sa volonté de défricher les genres, de ne se donner aucune limite, de faire parler les corps et le silence – a toujours été en phase avec l’identité même du festival de Cannes. Sa clairvoyance et son sens aiguisé du risque seront donc un grand atout pour que cette section de Cannes puisse nous faire découvrir les nouveaux grands talents de demain et rendre une Palme d’Or des courts métrages à son image : qui n’a pas froid aux yeux. 

La compétition des courts métrages comportera 11 films venant du monde entier, courts métrages qui représenteront un large panel de genre cinématographique : allant de la fiction ou du documentaire jusqu’à l’animation. Quant à la Cinéfondation, qui fête sa 22ème édition, elle sera composée de 17 films. L’une des attentes au regard de la compétition, c’est la présence de Chloë Sevigny, qui viendra également au Festival pour défendre le film de Jim Jarmusch dans lequel elle joue, The Dead don’t Die.

La sélection officielle « Cannes Court Métrage » :

– Erenik Beqiri – « The Van » – Albanie, France

– Dekel Berenson – « Anna » – Ukraine, Israël,Royaume-Uni

– Vanessa Dumont, Nicolas Davenel – « Le grand saut » (documentaire) – France

– Vasilis Kekatos – « La distance entre nous et le ciel » – Grèce, France

– Teemu Nikki – « All Inclusive » – Finlande

– Elin Övergaard – « Ingen Lyssnar » – Suède

– Agnès Patron – « L’heure de l’ours » (Film d’animation) – France

– Yona Rozenkier – « Parparim » – Israël

– Agustina San Martin – « Monstruo Dios » (« Monstre Dieu ») – Argentine

– Chloë Sevigny – « White Echo » – Etats-Unis

– Federico Luis Tachella – « La Siesta » – Argentine

La sélection officielle Cinéfondation :

– Wisam Al Jafari – « Ambience » – Dar al-Kalima University College Of Arts And Culture, Palestine

– Louise Courvoisier – « Mano A Mano » – Cinéfabrique, France

– Ondřej Erban – « Sto Dvacet Osm Tisíc » – FAMU, République Tchèque

– Kenya Gillespie – « Jeremiah » – The University Of Texas At Austin, États-Unis

– Martin Gonda – « Pura Vida » – FTF VŠMU – Film And Television Faculty, Academy Of Performing Arts, Slovaquie

– Shoki Lin – « Adam » – Nanyang Technological University (NTU), Singapour

– Yarden Lipshitz Louz – « Netek » – Sapir College, Israël

– David Mcshane – « Solar Plexus » – NFTS, Royaume-Uni

– Antonio Messana – « Rosso : La Vera Storia Falsa Del Pescatore Clemente » – La Fémis, France

– Katalin Moldovai – « Ahogy Eddig » – Budapest Metropolitan University (METU), Hongrie

– Martin Monk –  « Favoriten » – Filmakademie Wien, Autriche

– Leszek Mozga – « Roadkill » – University Of The Arts London (UAL), Royaume-Uni

– Barbara Rupik – « Duszyczka » – Pwsftvit, Pologne

– Richard Van – « Hiếu » – Calarts, États-Unis

– Flo Van Deuren – « Bamboe » – RITCS, Belgique

– Olesya Yakovleva – « Slozhnopodchinennoe »- St. Petersburg State University Of Film And Television, Russie

– Yeon Jegwang – « Reonghee » – Korea National University Of Arts, Corée Du Sud

Tristesse sur pellicule : Brandon et le mal urbain dans Shame

0

New York sert de cadre à bien des films, elle se trouve parfois au coeur d’une romance ou bien devient la ville de tous les vices. Dans Shame elle est le décor froid et distant dans lequel Brandon, addict au sexe, entame son auto-destruction, conquête après conquête. Au travers de cette addiction, Steve McQueen conte l’histoire d’un homme dont les émotions se sont perdues dans les rues froides et bétonnées de New York. 

Shame dépeint la ville de New York de manière réaliste, sans l’idéaliser mais sans la dramatiser non plus à outrance. Les rues sont bétonnées et bordées de buildings, et le métro sale et quotidien mais on reste bien souvent dans les quartiers huppés de la métropole, en passant par le bureau en verre et en bois de Brandon ou bien une chambre d’hôtel luxueuse donnant sur la baie. Pourtant, malgré sa beauté, la ville reste froide et distante. La métropole aurait pu signifier la réussite de Brandon, qui a fait son chemin depuis l’Irlande, dont on imagine une enfance traumatique, jusque dans les beaux quartiers de New York. Mais l’American Dream de Brandon a capoté et malgré son boulot et son appart, dont il essaie de se convaincre qu’ils sont des signes de réussite, il ne parvient pas à se libérer de son passé et de ses blessures. Il s’enferme alors dans le sexe et devient prisonnier de son propre corps, répondant aux pulsions de ce dernier mais n’en ressentant aucune véritable satisfaction. 

La sexualité dans Shame n’est jamais romantisée, les corps nus deviennent banals et sont filmés avec autant de distance et de froideur que l’est l’architecture de New York. Les corps perdent leur sensualité et leur humanité, le sexe devient un automatisme qui ne délivre aucune jouissance, si ce n’est celle mécanique du corps. C’est d’ailleurs ce qui rend le film si pénible à regarder par moment, cette absence d’émotion. Le sexe anesthésie complètement Brandon, qui se mue dans un déni de sa tristesse ou de toute autres émotions. Ce n’est que lorsque sa sœur s’installe chez lui et l’empêche de vaquer à ses occupations habituelles, qu’il commence à perdre le contrôle et que ses émotions, qu’il arrivait jusque-là si bien à réprimer, finissent par exploser.

Pourtant la tristesse de ce personnage à vif nous est montrée dès le début du film, sans crier gare, lorsque Sissy chante « New York New York » dans un bar. Sa voix déchirante, qui peine à faire sortir les paroles, est emplie de souvenirs douloureux et de rêves de liberté avortés. Dans le public, Brandon a du mal à retenir ses larmes. Le film s’amuse à faire exploser les émotions ici et là, pour mieux les museler par la suite dans un vide anxiogène. Les dialogues sont économes, les informations sur le passé des personnages, éparses. Et quand la tristesse tente de refaire surface, elle se mue en colère, tant Brandon ne sait pas l’exprimer. Il tente de la rejeter à coups de grandes foulées, courant vers le bord opposé du cadre, qu’il ne parvient jamais à atteindre. Le film accumule les frustrations, et déçoit le spectateur qui rêvait de voir Brandon trouver une sorte de paix avec Marianne, la seule femme avec qui il semblait devenir un peu plus humain. Mais dans cette grande ville bétonnée, il semble plus facile de se fondre dans le décor et oublier de ressentir la douleur. 

Bande-annonce : Shame

Tristesse sur pellicule : Gelsomina, figure de l’Italie mélancolique dans « La Strada »

0

Federico Fellini est un grand passionné de cirque, et, d’une certaine manière, tous ses films mettent en scène des ersatz de clowns, freaks et autres marginaux profondément solitaires, grimés d’un maquillage social qui leur donne l’illusion – temporaire – d’être intégrés à la communauté d’un monde toujours plus aliénant. Gelsomina, dans La Strada, est tout cela à la fois : une jeune fille abandonnée par sa famille, simple d’esprit, qui gagne sa vie en maquillant un sourire forcé sur son visage derrière lequel se cache un sentiment de déréliction absolue.

Synopsis : En Italie, Zampano, un rustre costaud, forain ambulant spécialisé dans des tours de force, « achète », à une mère misérable, la gentille Gelsomina, une fille lunaire. Voyageant sur les routes dans une pauvre carriole au gré des humeurs de Zampano, Gelsomina seconde celui-ci lors de son grand numéro de briseur de chaînes. Le reste du temps, Zampano la traite comme bonne à tout faire sans lui accorder plus d’attention.

En 1954, Fellini amorce un virage dans sa carrière de cinéaste après une première période sous le signe du néo-réalisme. La Strada est une sorte de point de jonction entre le film purement néo-réaliste et la fable mélodramatique teintée d’éléments oniriques – qui feront toute la saveur de ses œuvres futures comme La Dolce Vita, , Amarcord ou Roma. Gelsomina est peut-être le plus fellinien des personnages de Fellini, parce qu’elle cristallise toutes ses grandes thématiques : la pauvreté (matérielle comme spirituelle), l’Italie de l’après-guerre en plein doute ontologique et en quête de reconstruction (matérielle comme psychologique, là aussi), les questionnements sur la place que chacun occupe dans le monde et sur le sens à donner à sa vie, le constat d’un monde que Dieu a sensiblement quitté ; le tout sur fond de numéros de cirque, de rencontres avec des personnages hauts en couleur et de road movie poussiéreux.

La Strada est empreint de tristesse, dès la déchirante scène d’introduction qui voit Gelsomina être livrée par sa mère à l’itinérant Zampano, faute de pouvoir nourrir le reste de ses enfants. Le sacrifice d’une aînée qui accepte d’être abandonnée aux mains d’un étranger, qui plus est exécrable et tyrannique. Mais c’est en réalité un film plein d’espoir : amer, parce qu’il ne promet rien de glorieux aux personnages ; doux, parce que ces personnages entrevoient finalement une forme de Salut au sein même de leur vie misérable.
Si La Strada parvient à émouvoir autant, c’est avant tout du fait de l’interprétation inoubliable de ses acteurs, Giulietta Masina et Anthony Quinn. Sans doute l’un des plus beaux binômes du cinéma. Lui semble être un méchant sorti d’une bande-dessiné ; elle est un personnage de film muet, éminemment expressionniste dans son jeu de par ses grimaces, sa démarche chaplinienne et son mutisme. La musique de Nino Rota est idéale pour accentuer le lyrisme du film et faire porter les émotions à un niveau supra-langagier, alors même que les deux personnages n’arrivent pas à les exprimer dans des mots.

Car les deux protagonistes sont en apparence aux antipodes. Gelsomina est la jeune ingénue, naïve, silencieuse, faible et soumise, qui souffre d’avoir été abandonnée et cherche partout le reflet de quelque figure parentale de substitution. Zampano est une brute épaisse, un vieux briscard fier et sûr de lui, une « grande gueule » qui impose sa loi et répète n’avoir besoin de personne. Pourtant, leur voyage révélera progressivement de nombreux points communs : tous deux sont en manque d’amour et d’affection, sauf qu’ils expriment ce manque de façon totalement différente. Toutes leurs discussions ou presque aboutissent à des disputes, parce qu’ils ne savent pas comment se parler, et plus encore : ils ne savent pas comment se dévoiler à l’autre. Gelsomina est tétanisée par la peur que Zampano ne la rabaisse un peu plus en se confessant à lui ; quant à ce dernier, il ne veut surtout pas trahir sa virilité et son assurance. Aussi décident-ils de ne rien dire, quoiqu’ils parlent beaucoup pour compenser.
Pourtant, l’on pressent en eux une irrépressible attirance pour l’autre, dans la mesure où ils sont liés par une même marginalité, un même déracinement et sont engagés dans une errance commune le long des routes d’une Italie désenchantée. Ils ne s’avoueront jamais leur profonde amitié, si ce n’est plus ; ils se détesteront, jureront l’un sur l’autre, s’abandonneront tour à tour avant de revenir la queue entre les jambes, faute d’avoir trouvé mieux ailleurs. Ce n’est qu’à la fin du film, tragiquement, qu’ils s’élucideront enfin l’un l’autre, et en même temps eux-mêmes. Comme si la compréhension de soi passait, pour Gelsomina et Zampano, par la compréhension de l’autre – et non l’inverse.

À mesure que Zampano brisera des chaînes devant des publics toujours plus inexpressifs, il brisera symboliquement les chaînes derrière lesquelles il enferma lui-même son cœur, sa sensibilité, sa féminité. La fin du film est en ce sens d’autant plus émouvante, puisque ce n’est qu’après la fatalité d’une tragique séparation que Zampano se laissera submerger par le torrent d’émotions jusqu’ici si farouchement contenues. Trop tard. L’idylle n’aura jamais lieu – le monde est trop violent pour cela. La rédemption, néanmoins, est encore possible.
Pour Gelsomina, l’apaisement viendra d’un dialogue décisif avec le personnage du funambule, sorte d’ange gardien fantasmé qui n’est pas sans rappeler celui de Clarence dans La Vie est belle de Frank Capra. « – Personne n’a besoin de moi. Pourquoi est-ce que je vis ? Pourquoi suis-je née dans ce monde ? – C’est la vie. Mais si Zampano te retient, c’est que tu lui sers à quelque chose. Peut-être qu’il tient à toi ? – Zampano ? Moi ? – Oui, il est comme un chien : un chien qui semble essayer de parler, mais qui ne réussit qu’à aboyer. – Pauvre Zampano. – Oui, mais… si tu ne restes pas avec lui, qui le fera ? » Et le funambule de conclure : « Rien de ce qui est sur cette Terre ne l’est par hasard. Par exemple… cette pierre, là : elle n’est pas là par hasard. – Et elle est là pour quoi ? – Qu’est-ce que j’en sais ? Si je le savais, alors je serais Dieu tout-puissant. Non, je ne sais pas pourquoi cette pierre est là, mais je sais qu’elle a son utilité. Sinon, rien n’aurait de sens. Même les étoiles. Et toi, tu sers aussi à quelque chose… avec ton visage d’artichaut. » Une scène bouleversante où pour la première fois Gelsomina entrevoit la possibilité d’une raison de vivre, d’une raison à ne pas avoir quitté Zampano. Parce qu’elle sent, au fond d’elle, que toute cette tristesse qui la ronge et cette méchanceté qui habite Zampano ne sont pas gratuites, mais qu’elles sont encore des marques de leur courage d’affronter la vie.

D’apparence caricaturaux, les personnages de La Strada sont donc des pôles de complexité dissimulés derrière des masques de simplicité. Ils incarnent une humanité sentimentalement déchirée, mais qui doit paraître forte pour faire face à la violence d’un monde en ruines. Seulement, Fellini n’est ni un cynique ni un utopiste : si le voyage de Gelsomina et Zampano n’est en rien une énième eschatologie cinématographique, et permet une peinture froidement réaliste de l’Italie d’un autre temps, il prend ultimement les atours d’une ode à la beauté de l’âme humaine et au pardon.
Chez Fellini, l’humanité finit souvent son voyage au milieu d’une plage ou d’une étendue désertique : c’est le cas dans La Dolce Vita, dans , et bien sûr dans La Strada. La plage est le lieu où tout commence pour Gelsomina, et le lieu où tout se termine pour Zampano. Les personnages felliniens ne sont pas immortels, ce ne sont pas des héros, et d’ailleurs ils ne triomphent jamais de rien. Seul le bruit des vagues survit, comme un râle doux et amer du monde.

Sinbad : une trilogie de voyages en Blu-ray chez Sidonis Calysta

Après L’île mystérieuse et Jason et les argonautes, Sidonis Calysta poursuit son travail d’édition consacré au génie des effets visuels et de l’animation, Ray Harryhausen, avec la sortie en coffret Blu-ray de la trilogie Sinbad.

L’Aventure, la vraie, haute en couleurs et fantaisies, par Hervé

Amateurs d’exotisme, d’aventures et de merveilleux, ces trois films sont faits pour vous ! Sidonis vous propose de voyager dans des mondes fantastiques aux côtés de Sinbad dans trois films cultes. Regarder la trilogie Sinbad, c’est la certitude de se retrouver devant des divertissements old school hauts en couleurs et de s’émerveiller face aux prouesses techniques relevées par Ray Harryhausen.

D’abord, plantons l’ambiance : des expéditions lointaines et périlleuses sur de grands voiliers, depuis les ports de l’Arabie des 1001 nuits jusqu’aux confins du monde. Une Bagdad mythique avec ses palais somptueux. Des sorciers (ou des sorcières), des maléfices, une princesse qui a rétréci, un prince changé en babouin, des temples cachés, des forces surnaturelles, un alchimiste grec, des cartes sur des parchemins ou dissimulées dans des médaillons, des rêves angoissants, et tant d’autres choses. Le tout saupoudré d’une pointe de sensualité, avec des princesses à demi-vêtues.

sinbad-un-voyage-fantastique-et-dangereux-columbia-pictures-sidonis-calysta
Un combat difficile attend Sinbad !

Dans Le 7ème Voyage de Sinbad, le célèbre marin doit accompagner un magicien sur une île peuplée de monstrueux cyclopes (et autres bestioles) pour y retrouver une lampe magique.

Le Voyage Fantastique de Sinbad est une course-poursuite maritime et mythologique entre le marin et un sorcier noir, Koura, qui tente de récupérer un médaillon. Celui-ci constitue la carte qui permet d’accéder à une source de pouvoir.

Enfin, Sinbad et l’Oeil du tigre, quant à lui, raconte comment l’aventurier va tenter de lever la malédiction jetée sur son ami le prince Kassim, transformé en babouin. Pour cela, il devra retrouver un magicien légendaire.

Même s’ils sont réalisés à presque vingt ans d’écart (de 1958 pour Le 7ème Voyage jusqu’en 1977 pour Sinbad et l’Oeil du tigre), la recette des trois films est similaire : un mélange savamment dosé d’aventures maritimes dans un monde des 1001 Nuits, avec des animaux fabuleux et des sorciers. Le rythme est soutenu et l’histoire permet de multiplier les scènes d’action et de nous offrir des effets spéciaux spectaculaires.

Car la véritable star de ces trois films, c’est bien entendu Ray Harryhausen, le concepteur des effets spéciaux. Avec un talent et une imagination rares, il donne vie à toute une faune fantastique et merveilleuse. Au fil des films, nous croisons des cyclopes, des rapaces à deux têtes, des dragons, des tigres à dents de sabre, une figure de proue qui a pris vie, un Minotaure, une déesse païenne à six bras, et tant d’autres choses encore. Non seulement l’animation est magnifique, mais l’interaction entre les créatures de Harryhausen et les personnages humains est remarquable. L’ensemble nous donne trois films d’aventures à grand spectacle indispensables aux amateurs de merveilleux.

sinbad-affronte-un-terrible-squelette-de-ray-harryhausen-columbia-pictures-sidonis-calysta
Gare au squelette !

Une édition Blu-ray loin d’être magique, par Benjamin

Déclarons-le de suite : le coffret proposé par Sidonis Calysta remet en question les attentes en termes de remasterisation et d’édition. Les deux premiers films sont proposés avec leurs précédents masters Sony/Columbia Pictures datant de 2008 et loin d’être exemplaires déjà à leur sortie. Tout de suite, deux problèmes se posent : concernant le premier, Le 7èmeVoyage de Sinbad (1958), le rendu est équivalent en termes de problèmes à celui de Jason et les argonautes même si celui-ci a une présentation légèrement meilleure. Rappelons que ce dernier a été réédité par Sidonis Calysta à partir d’un master datant de 2010. Ainsi l’image manque de définition sur l’ensemble du film et souffre de flou et d’une trop importante présence granuleuse sur de nombreux plans qui ne comportent pas toujours de trucages visuels (dont les techniques pouvaient justement faire perdre en précision visuelle). La copie alterne entre le médiocre, le correct, et de temps en temps quelques plans soignés. On remarquera un léger changement d’étalonnage opéré par l’éditeur. Le rendu des couleurs et de la lumière est ainsi plus doux et nuancé que sur la copie d’origine de Sony. Le deuxième film, Le Voyage fantastique de Sinbad (1974), est plus récent, le visionnage est un poil meilleur sans être incroyable. On retrouve toujours un problème de définition ainsi qu’un manque de puissance dans les couleurs. Le plus important problème réside dans le constat de dvdclassik.com : l’éditeur a repris un master daté qui ne respecte pas le format d’origine… Heureusement, Sinbad et l’œil du tigre est présenté dans son dernier et jeune master, le même utilisé que dans la récente édition anglaise d’Indicator et Powerhouse Films (2017) qui avait suscité alors beaucoup d’enthousiasme. Le métrage se présente dans une copie formidable malgré quelques imperfections naturelles (certains plans à effets spéciaux, entre autres). Quant au rendu sonore des films, les trois présentent des mixages relativement satisfaisants.

L’édition des trois films est d’autant plus bancale qu’elle manque cruellement de compléments. Les rares bonus sont par ailleurs présentés en SD : L’héritage de Ray Harryhausen, un document vidéo qui enchaîne les interviews de réalisateurs et créatifs conséquents du cinéma (Dennis Muren ; Stan Winston ; Phil Tippett ; Joe Dante) qui ont été bouleversés dans leur jeunesse par le travail de Ray Harryhausen. Ce dernier aurait ainsi fait battre les premières pulsations de cinéaste chez ces grands des grands. On découvrira avec plaisir un clip promotionnel d’époque, Et voici la… Dynamation !, qui revient non sans arguments commerciaux sur le procédé technique inventé par Ray Harryhausen pour briser la frontière entre les créatures de chair et celles artificielles nées dans l’imagination du maître inspiré et animées avec génie. On retrouve enfin les éternelles bandes-annonces.

sinbad-trilogie-ray-harryhausen-visuel-du-coffret-sidonis-calystaÀ 39,99 euros le coffret, on vous conseillerait de ne pas vous hâter dans son achat. Certes, on aimerait dire, comme pour Jason et les argonautes, que les films nous sont présentés dans leur meilleure copie à ce jour, bien au-dessus du DVD (et il faut insister sur le fait que le master de ce film est bien au-dessus du premier Sinbad). Mais cela n’est vrai que pour le troisième volet. Certains pourront peut-être dépasser ces problèmes par l’enchantement mis-en-scène dans ces récits d’aventures mythologiques. D’autres seront désarçonnés devant les conditions audiovisuelles portant et malmenant ce même enchantement. Enfin, notre observation du coffret est teintée d’une certaine déception tant on pouvait attendre d’une telle sortie.

Bande-Annonce – la collection Ray Harryhausen par Sidonis Calysta

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

3 Blu-ray – MPEG 4 – AVC – 1.66 :1, 1.78 :1, & 1.85 :1 – 16/9 – 1080p HD – Langues : Anglais DTS-HD Master Audio 2.0 et 5.1 / Français DTS-HD Master Audio 2.0 et 5.1 – Sous-titres : Français – Durée : 89 mn, 105 mn et 113 mn ; Etats-Unis

COMPLÉMENTS

Le 7ème Voyage de Sinbad :
L’héritage de Ray Harryhausen (« The Harryhausen Legacy », 2008, 24’23 », VOST)
Et voici… la Dynamation ! (1958, 3’29 », VOST)
2 bandes-annonces (1958, 1’43 » + 3’22 », VO)
Le Voyage Fantastique de Sinbad :
Bande-annonce (1947, 2’47 », VO)
Sinbad et l’Oeil du Tigre :
Bande-annonce (1977, 2’10 », VO)

Sortie le 28 mars 2019. Prix de lancement : 39,99 €

Note des lecteurs2 Notes
2.5

Mais vous êtes fous : un premier film subtil et délicat pour Audrey Diwan

Mais vous êtes fous, le premier film d’Audrey Diwan, raconte une histoire incroyable mais vraie. La réalisatrice le fait avec beaucoup de finesse et sans jugement aucun pour ses personnages, ce qui donne une histoire parfaitement bouleversante, sans être moralisatrice. Un tour de force qui vaut le détour. En salles le 24 avril 2019.

Elle est la Hyène de l’adaptation en série de Vernon Subutex (Virginie Despentes).  Il était l’Antoine hilarant et perdu (et un poil flippant) d’En Liberté !, le petit phénomène de fin 2018. On les retrouve tous les deux avec plaisir à l’écran. Ils campent un couple (presque) increvable. Céline Sallette et Pio Marmaï sont sans aucun doute les atouts charmes de ce premier film complètement fou. Mais c’est au-delà, car, grâce à la réalisatrice, ils ne se contentent pas d’incarner deux personnes ayant réellement existé. Ils deviennent des passeurs d’histoires et surtout de points de vue. Dans Mais vous êtes fous, tout est question de point de vue, pour retirer toute morale facile à une histoire de toute façon édifiante.

Fait divers 

En effet, le film raconte l’histoire vraie d’un couple dont la vie bascule le jour où ils sont confrontés à la drogue. C’est donc un vrai plaisir de voir qu’Audrey Diwan, au-delà de la douleur et de la sidération, filme aussi une femme en prise au manque du corps de l’autre, au désir, à l’amour. Ainsi, Camille n’est pas seulement une mère, mais c’est aussi une amoureuse. Et elle se met à la place de celui avec lequel elle avait jusque-là construit sa vie.

Audrey Diwan parvient donc à s’extraire du piège du fait divers, qui serait de raconter cliniquement, froidement les faits. Elle préfère, faire du cinéma avec son histoire et s’engager dans la route du thriller. Ainsi, ce n’est pas tant la drogue en elle-même qui intéresse la réalisatrice, mais l’histoire d’amour du couple.

Un amour fou

Le sevrage n’est ainsi que très peu évoqué (on a fait de très bons films sur ce sujet, dont le dernier en date My beautiful boy). En effet, le personnage féminin va prendre de plus en plus d’ampleur, paraître dingue pour beaucoup, mais tenir la distance, un moment au moins. Chaque personnage aura la possibilité de s’exprimer, d’essayer de trouver sa place dans cette vie qui s’effondre peu à peu (rien qu’à voir les titres des journaux de l’époque…).

Mais vous êtes fous, aurait pu être film sur le traitement médiatique ou judiciaire de l’affaire. On en a d’ailleurs un aperçu hallucinant lors d’une scène à la fois drôle et angoissante, où le père est forcé de refaire « pour de faux », les gestes du quotidien avec ses enfants, devant un expert. Quelque chose de la pantomime apparaît ici. Mais dès lors, Audrey Diwan choisit aussi les échappées et offre à son couple, stars de l’affiche d’ailleurs où ils s’embrassent avec insouciance, un moment de pure liberté, sans dialogue.

Tout en finesse 

La finesse du sujet est aussi visible dans ce qu’Audrey Diwan accepte l’après drame, dans l’intimité et non dans la surface, et fait basculer son film dans un thriller. Camille se bat contre ses propres préjugés, sa peur, perd face à elle, tente de faire face. La musique accompagne cette descente vers la paranoïa, alors même que Roman, de son côte, se relève. Ainsi, à l’image de la scène phare de L’économie du couple, un moment dansé devient autant une séquence d’euphorie que d’angoisse. Et mène le spectateur en plein dans les battements de cœur des personnages. A ce jeu-là, Céline Sallette et Pio Marmaï sont magnifiques.  Elle par le regard. Lui, par l’empathie qu’il offre à son personnage. On veut les voir s’étreindre encore, se rattraper, même si l’on sait qu’il est déjà trop tard.

Une question à Audrey Diwan, réalisatrice du film: 

Lors de l’avant-première du film à Strasbourg, Audrey Diwan a répondu à de nombreuses questions, dont une sur le titre de son film. Mais vous êtes fous est en effet un titre étrange, accrocheur, petit clin d’œil au titre qui fait l’ouverture du film : « Mais vous êtes fous » de Benny B. Chanson envoyée par Gilles Lellouche à la réalisatrice qui lui avait demandé une playlist rap pour son film. La petite anecdote veut qu’Audrey Diwan ait choisi ce titre-là alors qu’il s’agissait en réalité d’une blague de la part du réalisateur du Grand bain.

Mais vous êtes fous : Bande annonce

Mais vous êtes fous : Fiche technique

Synopsis : Roman aime Camille, autant qu’il aime ses deux filles. Mais il cache à tous un grave problème d’addiction, qui pourrait mettre en péril ce qu’il a de plus cher. L’amour a-t-il une chance quand la confiance est rompue?

Réalisation : Audrey Diwan
Scénario : Audrey Diwan, Marcia Romano
Interprètes: Céline Sallette, Pio Marmaï, Carole Franck, Valérie Donzelli, Maxence Tual
Photographie: Nicolas Gaurin
Montage: Pauline Gaillard
Musique: Guillaume Roussel
Producteur(s): Edouard Weil, Alice Girard
Sociétés de production: Rectangle Productions
Distributeur: Wild Bunch Distribution
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 24 avril 2019
Genre : Drame

France – 2019

« La Salamandre » : Alain Tanner face à une société en pleine mutation

Disponible chez Tamasa à partir du 8 mai en combo DVD/Blu-ray, La Salamandre est un titre-phare du cinéma suisse. L’ancien documentariste Alain Tanner y met en scène un trio de comédiens talentueux, dans un récit lunaire et ironique jetant une lumière crue sur les mutations en cours dans les années 1970.

Désargenté, Pierre est « obligé de faire des piges » pour un journal. Son ami Paul, romancier, ne baigne pas non plus dans l’opulence : il se livre à de modestes boulots manuels, puis rejoint sa « petite maison » au « loyer de 100 francs » sise dans un « coin perdu ». Le premier avance au second une proposition inespérée : un travail bien payé, « 2000 balles en un mois », consistant à écrire pour la télévision « un scénario sur un fait divers ». Une jeune femme aurait tiré sur son oncle à l’aide d’un fusil militaire. En l’absence de témoins, un non-lieu a été prononcé par le tribunal. Si Alain Tanner avait été Alfred Hitchcock, on aurait appelé cela un MacGuffin. Car force est de constater que le néo-cinéaste suisse se moque de son enquête comme une octogénaire de ses premières règles. La Salamandre est avant tout un portrait de femme et d’époque, filmé dans un noir et blanc des plus classiques.

Le romancier fait appel à l’imaginaire, le journaliste aux faits objectivables. Tous deux échoueront cependant à faire jaillir la vérité, mais se lieront d’amitié avec Rosemonde, la femme sur laquelle ils enquêtent. Bulle Ogier, Jean-Luc Bideau et Jacques Denis se montrent tous impeccables dans un film où les séquences s’étirent jusqu’au grotesque. Rosemonde remplit de boudin une douzaine de condoms dans une allusion sexuelle très explicite. Elle balance sa tête furieusement sur une musique entêtante et continue même lorsque cette dernière est coupée. Elle se promène, traîne un spleen urbain, se montre aguicheuse – et pathétique – dans des scènes brisant les conventions narratives. C’est elle le noeud du film : fille-mère issue d’une fratrie de onze enfants, en butte à un père agressif, engrossée précocement, se rêvant hôtesse tout en se trouvant trop vieille, ayant maille à partir avec la police, incapable de se plier aux diktats de la bourgeoisie et de la société capitaliste. Bulle Ogier irradie tout le film de sa moue boudeuse, contrariée, joviale ou lassée.

Le rapport au rythme, la caractérisation des personnages, les gags, les thèmes musicaux : tout contribue à la réussite de La Salamandre, sur lequel semble s’exercer le souffle de la Nouvelle vague française. Produit avec des moyens chiches, arrimé à une énigme féminine en mouvement, ce long métrage inspiré raconte une idylle avec poésie, une enquête avec absurdité, une époque avec amertume. Le spectateur en ressort fasciné : par les longueurs, par les protagonistes, par les ruptures de ton, par l’élégance de la mise en scène. Un beau morceau de cinéma, injustement méconnu.

BONUS ET RESTAURATION

Trois documents sur Alain Tanner, de courte ou moyenne durée, accompagnent le film. On y évoque sa carrière, ses idées, la liberté de ton de son cinéma, mais aussi Cannes, en tant que tremplin et dans son folklore. Un livret de seize pages, habituel dans le chef de Tamasa, revient sur les particularités du film : la gestion du temps, la description de la Suisse des années 1970, la veine gaucho-anarchiste ou encore le personnage féminin vers lequel tout semble converger. Le travail de restauration est aussi discret qu’efficace : image stable, piqué appréciable, granulation maîtrisée, son parfaitement audible.

Extrait : La Salamandre 

Synopsis : Un romancier et un journaliste enquêtent sur un fait divers vieux de deux ans. Ce faisant, ils rencontrent une femme avec laquelle ils vont se lier d’amitié…

Fiche technique : La Salamandre

Salamandre (La)
Un film de Alain Tanner
Avec Bulle Ogier, Jean-Luc Bideau, Jacques Denis
Suisse – 1971 – 120 min – Noir et Blanc – 1,66
Version restaurée 2K

Scénario : Alain Tanner et John Berger
Production : Alain Tanner et Gabriel Auer
Musique : Patrick Moraz
Photographie : Sandro Bernardoni et Renato Berta
Montage : Marc Blavet et Brigitte Sousselier
Pays d’origine : Suisse
Format : Noir et blanc1 – Mono – 35 mm
Genre : Comédie dramatique
Durée : 124 minutes
Date de sortie : 27 octobre 1971 (France)

Note des lecteurs0 Note
3.5

Miracle en Alabama, Premier Contact par Arthur Penn en Blu Ray

Le temps est décidément le meilleur allié de l’art. Particulièrement dans un domaine comme le cinéma, dont la nature industrielle tend à l’emporter sur toute autre considération à court-terme. Ce qui ne s’est pas révélé préjudiciable pour Miracle Alabama, le film d’Arthur Penn ayant connu la consécration publique et critique dès sa sortie. Pourtant, les 57 ans qui séparent sa conception de sa réédition en blu-ray chez Rimini Editions ajoutent à l’importance d’une œuvre dont l’aura était appelée à prospérer.

Adieu au langage

Adaptation par Penn  de sa propre pièce de théâtre qui lui valut un triomphe à Broadway, Miracle en Alabama suit l’histoire d’Helen Keller, adolescente devenue aveugle et muette peu après sa naissance. Ne réussissant plus à composer avec le handicap de leur fille, ses parents font appel à Anne Sullivan, une éducatrice spécialisée elle-même mal voyante, qui va s’ingénier à apprendre le langage à sa nouvelle élève. Quitte à payer de sa personne…

On imagine la gageure consistant à réaliser sur la communication avec un personnage sourd et aveugle. Or, non seulement Arthur Penn ne contourne pas l’obstacle en se réfugiant derrière la sécurité de codes narratifs éculés, mais en plus l’érige t-il en boussole de ses partis-pris. Sur le postulat d’une héroïne privée des sens de la vue et de l’ouïe, Penn puise dans les propriétés de son médium pour réaliser un film sur le toucher, et traduire l’expérience de ses personnages en termes audiovisuels au spectateur.

Concrètement, cela se traduit par un récit résolument doloriste, à mille lieues du mélodrame érigeant des remparts de bons sentiments entre le spectateur et les aspects les plus déplaisants de son sujet. Difficile de ne pas penser à Lorenzo de George Miller, autre (très) grand film sur la souffrance s’interdisant de placer tout filtre entre le public et l’enfant à l’agonie. De fait, Penn filme des personnages qui vont « au contact » l’un de l’autre et se rentrent dedans pour se faire comprendre.

Boxer avec les images

Le dialogue des corps vire au pugilat des volontés dans ce clash de  personnalités obtuses. Un combat qui culmine dans cet incroyable affrontement de 9 minutes suspendant la narration à celle des deux qui soumettra l’autre la première. Recadrages synchronisés, raccord dans l’axe accompagnant le mouvement, chorégraphie de l’espace : Miracle en Alabama n’est pas un drama familial, c’est un film d’action. Une œuvre physique au sens premier du terme, un duel de buffles où les bovins sont déguisés en femmes faisant feu de tout bois pour marquer leur point. Jean-Pierre Améris saura s’en souvenir pour son courageux Marie-Heurtin, long-métrage aux intentions similaires mais aux fondations malheureusement trop bancales pour supporter la radicalité de ses partis-pris.

A l’inverse, Arthur Penn a toujours maîtrisé la dialectique de la confrontation. Son cinéma ainsi s’est longtemps fait l’antenne d’une génération qui s’est définie dans sa lutte avec les institutions. Qu’il s’agisse du passage à tabac de Marlon Brando dans La poursuite impitoyable (qui renvoie directement à la scène décrite ci-dessus) ou la fin de Bonnie and Clyde, l’envie d’en découdre a toujours accompagné l’expression cinématographique du réalisateur. Cette volonté qui n’a sans doute jamais été aussi manifeste que dans Miracle en Alabama. Le réalisateur ne cède rien à la périphérie du point de vue de ses personnages, quitte à aller au clash avec les habitudes du public d’alors.

Nouvelle école

Ainsi, s’il affirme sa maîtrise des codes du cinéma classique (notamment dans cette ouverture traumatisante, qui rappelle en quoi la durée d’un plan peut en changer la nature), c’est pour mieux les malmener par la suite. On se souviendra longtemps des flash-backs sur l’enfance du personnage d’Anne Bancroft (oscar de la meilleure actrice pour sa prestation, de même que Patty Duke qui obtint celui du meilleur second rôle), véritables visions d’horreurs s’animant dans l’expressionnisme flou de l’image.

La violence de l’échange « physique » constitue un préambule nécessaire au langage chez Penn. Miracle en Alabama est un film sur une famille qui se soustrait à ce contact nécessaire en se réfugiant derrière les conventions. Tout l’inverse du réalisateur donc, qui convoque cette femme qui va au contact comme catalyseur du changement. Ce n’est pas un hasard si le climax du film réside dans ce moment où les Keller prennent leur fille dans leurs bras pour la première fois. Comme s’ils sortaient enfin de leur réserve pour exprimer physiquement l’amour qu’ils portaient à leur fille. On le comprend, l’histoire du film est aussi celle de sa conception et du challenge qui l’articule. C’est peut-être la contribution majeure d’Arthur Penn dans le cinéma américain : le sens du contact.

Miracle en Alabama en Blu-Ray

Plutôt chiche en bonus, cette édition mettra néanmoins entre les mains de l’heureux acheteur un livret de 34 signé Christophe Chavdia. Intitulée  « Un miracle à Hollywood« , l’autre supplément du disque donne la  parole à Frédéric Mercier, critique à Transfuge. 36 minutes pendant lesquelles Mercier revient sur la conception du film, son impact dans le Hollywood de l’époque et sa place dans la carrière d’Arthur Penn. Pour le reste, la qualité de la restauration justifie à elle seule l’achat d’un film  indispensable.

Retrouvez le blog de Guillaume Méral ici: https://critiquetamere.com

FICHE TECHNIQUE :

  • Titre original : The Miracle Workermiracle-en-alabama-blu-ray-rimini
  • Titre français : Miracle en Alabama
  • Réalisation : Arthur Penn, assisté d’Ulu Grosbard (non crédité)
  • Scénario : William Gibson d’après sa pièce, inspirée de Sourde, muette, aveugle : histoire de ma vie (The Story of My Life) par Helen Keller
  • Interprétation: Anne Bancroft (Anne Sullivan), Patty Duke (Helen Keller), Victor Jory (capitaine Keller), Inga Swenson (Kate Keller), Andrew Prine (James Keller)
  • Production : Fred Coe
  • Société de production : Playfilm Productions
  • Société de distribution : United Artists
  • Musique : Laurence Rosenthal
  • Photographie : Ernesto Caparrós
  • Montage : Aram Avakian
  • Direction artistique : George Jenkins

 

 

 

L’équipage, d’Anatole Litvak, en DVD et Blu-ray : entre guerre et mélodrame

L’équipage, film d’Anatole Litvak, avec Charles Vanel et Jean-Pierre Aumont, sort en combo DVD/Blu-Ray chez Pathé : un petit événement qui permettra de (re)découvrir un très beau film.

Litvak et Kessel

Anatole Litvak a eu un parcours très mouvementé. Né à Kiev, il commence sa carrière en URSS, puis s’installe en Allemagne au milieu des années 20, avant de fuir le nazisme vers la France d’abord, puis les Etats-Unis. Cinéaste injustement méconnu de nos jours, il a réalisé quelques très grands films dans différents genres : mélodrames, thrillers (l’excellent Raccrochez, c’est une erreur) et même films de guerre. A chaque fois, il sait apporter sa science du cadrage, du rythme et du montage, une direction d’acteurs irréprochable, une grande intensité dramatique et une certaine profondeur psychologique.
Lors de son passage en France au début des années 30, le cinéaste se lie d’amitié avec le romancier, journaliste, voyageur et aventurier Joseph Kessel. De cette amitié sortiront plusieurs films réalisés par Litvak sur un scénario de Kessel : certains en France (Mayerling, en 1936, avec Danielle Darrieux et Charles Boyer), d’autres aux États-Unis (Un acte d’amour, en 1953, avec Kirk Douglas, et surtout La Nuit des généraux, en 1966, avec Peter O’Toole et Omar Sharif).
L’équipage est la première de ces collaborations. Kessel signe ici le scénario et les dialogues d’un film adapté de son propre roman, sorti une dizaine d’années plus tôt. Le roman s’inspire en grande partie de l’expérience de l’auteur lui-même, qui fut pilote pendant la Première Guerre mondiale. De fait, L’équipage mêle deux films en un : un film de guerre, et un mélodrame.

Le départ au front

La scène d’ouverture, absolument magnifique, fourmille d’idées de mise en scène et de montage, montrant d’emblée le talent de Litvak. On y assiste au départ en train de soldats qui vont au front. La douleur du départ, la crainte inspirée par ce conflit et la peur de ne pas voir revenir son mari ou son fils, tout cela est montré par des moyens purement cinématographiques, entre autres par des superpositions d’images, et non par un épanchement massif de pathos. Le ton est donné, le film sera subtil, toujours juste, et marqué à la fois par un grand art de la réalisation et par un souci de réalisme.
Là, sur ce quai de gare, nous faisons connaissance avec un jeune sous-officier, l’aspirant Herbillon, qui dit au revoir à celle qui est visiblement sa chérie. Dès les premières minutes, cette relation nous paraît étrange, la femme ne connaissant pas le nom de son amoureux ; et surtout, elle semble alarmée lorsqu’elle apprend dans quelle escadrille il est affecté, mais elle refuse de l’admettre.

Un des grands films de guerre français

Suivra ensuite une longue séquence qui se déroulera au front. L’équipage est incontestablement un des rares grands films de guerre français. D’abord par ses scènes de combats aériens, absolument stupéfiantes. Dans ce domaine, le film n’est pas sans rappeler son glorieux prédécesseur, Ailes (Wings), réalisé quelques années auparavant par l’excellent William A. Wellman. Le duel aérien final mérite de figurer dans les annales du genre.
Mais la force de L’équipage ne réside pas que dans ses scènes de combat. Il parvient à décrire la guerre de façon réaliste, avec ses moments plus calmes, ses attentes, et surtout une reconstitution minutieuse de la vie quotidienne à la base aérienne. Le film fourmille de personnages secondaires remarquables, chacun ayant sa propre psychologie, son propre caractère. L’humour est présent également, à travers les dialogues, les chansons ou certaines situations. L’éloge de la camaraderie n’est pas sans rappeler celle que l’on peut rencontrer dans le cinéma de John Ford.
Sauf que dans cette escadrille, il y a un personnage qui est rejeté de tous. Le lieutenant Maury (Charles Vanel, excellent, comme d’habitude), aviateur hors pair, mais de caractère sombre, est l’objet de moqueries. Mais Herbillon va, sans problème, sympathiser avec lui.
Le reste du film va découler de cette situation initiale avec une logique implacable. Le côté prévisible de l’action principale (la maîtresse d’Herbillon n’est autre que la femme de Maury) est largement compensé par le talent avec lequel Litvak déjoue les pièges du mélo, en évitant tout pathos (sauf dans une scène conclusive dont, honnêtement, le film aurait pu se passer, mais qui ne parvient pas à ternir la qualité de l’ensemble).
L’alternance réussie entre scènes de guerre et mélodrame ; la volonté de réalisme ; la finesse de l’écriture des dialogues et de la description des personnages ; la capacité à éviter les pièges du film larmoyant… Tout cela contribue avec bonheur à faire de L’équipage un très beau film, émouvant et émaillé de scènes remarquables.

Une très belle édition

Et, disons-le, un film très bien servi par cette édition. La restauration nous fournit une copie visuellement remarquable, et dotée d’une bande-son impeccable. Quant aux suppléments, ils permettent de remettre L’équipage dans son contexte.
D’abord, l’édition Pathé nous propose de voir des actualités d’époque, qui vont traiter aussi bien de l’aviation pendant la Première Guerre Mondiale que de l’entrée de Joseph Kessel à l’Académie Française.
Ensuite, nous avons un très bel entretien croisé de trois spécialistes du cinéma qui replacent le film dans de multiples contextes : au sein de la filmographie de Litvak, dans la carrière de son actrice Annabella et dans le cadre des films sur la Grande Guerre. C’est aussi passionnant qu’instructif.
En bref, cette édition est à recommander, pour découvrir dans les meilleures conditions possibles un film remarquable un peu oublié de nos jours.

L’équipage : bande annonce

Caractéristiques techniques

DVD • 1.37 • N&B • 99 min
LANGUES : Français mono 2.0 – Audiovision
SOUS-TITRES : Anglais – Sourds et malentendants
Infos techniques Blu-ray :
BLU-RAY • 1.37 • N&B • 104 min
LANGUES : Français DTS mono 2.0 – Audiovision
SOUS-TITRES : Anglais – Sourds et malentendants
Suppléments :
L’éloge du mensonge :
Entretiens autour du films (44 min)
Actualités Pathé d’époque :
“Alerte à un camp d’aviation” – 1916 (3 min) / “Joseph Kessel rentre à l’Académie Française” – 1964 (1 min) / “Les aviateurs” – 1915 (5 min) / “Guynemer, héros de l’aviation” – 1917 (1 min)
Prix : 19.99€ TTC
Sorti du combo : 24 avril 2019

 

La Malédiction de la Dame Blanche : mise en bouche mitigée à Conjuring 3

Avant de s’attaquer à Conjuring 3 et de remplacer le très talentueux James Wan, le réalisateur Michael Chaves gratifie la saga d’un nouveau spin-off avec La Malédiction de la Dame Blanche. Un film d’horreur certes efficace mais classique comme ce n’est plus permis.

Synopsis : 1973, Los Angeles. Après que les garçons d’une mère de famille, accusée de maltraitance, sont retrouvés noyés, Anna, une assistante sociale, et ses deux enfants se retrouvent poursuivis par un spectre blanchâtre connu sous le nom de la Dame Blanche. Voulant à tout prix éviter que le démon ne vienne lui enlever ses enfants et ne les tue, Anna devra faire confiance à un ancien prêtre pour que la Dame Blanche disparaisse…

 

Ce fut un sacré coup de poker pour James Wan. En effet, personne n’aurait misé sur un univers cinématographique horrifique, et ce même si nous vivons à une époque où pullulent sur nos écrans les Marvel, DC Entertainment, Star Wars et autres Transformers. Surtout que sur le papier, rien ne laissait envisager que Conjuring premier du nom donnerait naissance à une saga aussi florissante, qui accumule désormais suites (Conjuring 2) et spins-off (Annabelle 1 et 2, La Nonne). Et pourtant, la franchise se poursuit en cette année 2019 avec ce nouveau film dérivé, à savoir La Malédiction de la Dame Blanche. Un long-métrage qui, jusque-là, était considéré comme un nouveau titre d’horreur avant de dévoiler son appartenance à la série. Mais qui, surtout, se devait de révéler au grand public le savoir-faire de Michael Chaves. Réalisateur choisi par James Wan afin de le remplacer sur le très attendu Conjuring 3 et qui a donc l’occasion de montrer ce qu’il vaut avec ce nouvel opus. De rassurer les spectateurs sur le fait que le Conjuring-verse se retrouve entre de bonnes mains. Tel était le but de cette Malédiction de la Dame Blanche. Malheureusement, si l’ensemble se montre honorable, il n’empêchera pas d’effacer cette impression de banalisation dans laquelle la saga s’engouffre déjà depuis quelques titres…

Dès les premières minutes du film, hormis une introduction des plus plates en termes de frissons (même l’apparition du titre façon Insidious se fait de manière grossière), on sentait pourtant que Michael Chaves était l’homme de la situation. Que James Wan avait trouvé en lui son digne héritier pour reprendre les rênes de sa franchise. Tout comme lui, Chaves révèle un goût pour une caméra dynamique. Une caméra qui préfère se mouvoir dans l’espace plutôt que de rester plantée là à filmer mollement une séquence horrifique. Ce qui confère d’emblée au film une énergie plus que bienvenue qui ne s’amenuisera jamais tout au long du visionnage. Ce qui est déjà une bonne chose. De plus, par le biais de certaines répliques et situations, on devinait également cette envie de Chaves de jouer avec les clichés du genre afin de surprendre le spectateur, de ne pas le prendre pour un parfait abruti. Comme par exemple faire patienter le public jusqu’à un jump scare qui ne se fera finalement jamais (le coup de l’héroïne collant son oreille contre une porte). Rien qu’avec ces constats, La Malédiction de la Dame Blanche se présentait sous de bons augures ! Mais il suffira d’avancer dans le long-métrage pour se rendre compte que tout cela n’était que du vent. Que Michael Chaves n’est rien d’autre qu’un faiseur au service d’un scénario archi balisé et ne pensant qu’à remplir son cahier des charges sans jamais aller au-delà.

Le film a beau nous présenter une légende urbaine mexicaine – rien à voir avec la Dame Blanche, que nous connaissons en France, celle arpentant les routes la nuit et terrorisant les automobilistes –  qui aurait justement pu jouer de sa nationalité dans ce cinéma américain, il n’est finalement qu’un titre horrifique de plus. Un long-métrage qui reprend pour la énième fois le postulat de la famille poursuivie par une entité démoniaque tout en enchainant sans se cacher les poncifs du genre. Que ce soit « l’angoisse facile » avec des jumps scares jamais originaux et pour le coup prévisibles, des personnages débiles au possible, des clichés dont l’exploitation en est devenue insultante (l’absence de musique quand quelque chose va se passer, le manque de lumière…) et un final réalisé un grand renfort d’effets spéciaux pour un rendu spectaculaire dispensable pour ce type de production. En clair, tout ce que James Wan avait su éviter ou exploiter comme il fallait avec ses Conjuring ! Michael Chaves, lui, ne se foule nullement. Il ment même aux spectateurs en montrant cette envie de casser les codes et clichés mais ne le faisant finalement jamais ou que bien trop timidement. Laissant une amère appréhension en ce qui concerne Conjuring 3. Car il y a une différence entre jouer avec le public et se jouer du public, et cela, le cinéaste ne semble pas l’avoir compris.

Mais ce qui peut sauver son étiquette de remplaçant de Wan, c’est l’efficacité dont le réalisateur confère à La Malédiction de la Dame Blanche. Malgré une angoisse revue à la baisse et cette banalité parasitant le film, celui-ci possède toutefois deux atouts qui en font un opus regardable de la saga Conjuring. À commencer par son rythme effréné, qui ne laisse aux spectateurs que très peu de moments de répit. Un rythme qui sait doser entre les situations horrifiques et les instants plus posés (histoire des personnages, explications sur la légende du démon…), parvenant à faire du long-métrage une sorte d’attraction divertissante. Peut-être pas un train fantôme de haute volée mais un bon manège sachant amuser. L’autre atout, c’est bien la Dame Blanche elle-même. Alors oui, le démon n’est pas aussi charismatique que la poupée Annabelle, le burtonien The Crooked Man (Conjuring 2) ou encore le terrifiant Valak (La Nonne). Mais il possède une histoire et une iconisation qui lui permettent de porter le métrage sur ses épaules et de mériter sa place dans la franchise. Et cela, Michael Chaves l’a cependant compris au point de ne miser que sur son exploitation et non le travail qu’il devait effectuer autour pour valoriser son savoir-faire.

Conjuring 3, sans James Wan à la barre (bien qu’il en reste le producteur), nous l’appréhendions déjà. Mais de savoir que c’est Michael Chaves qui s’en chargera n’a fait que monter notre doute en ce qui concerne la qualité du troisième opus principal de la saga horrifique. Car si Chaves démontre avec La Malédiction de la Dame Blanche qu’il sait divertir, il terrifie à l’idée que le « bébé » de Wan devienne ce qu’il n’a jamais été, à savoir un film d’horreur lambda. Et si les limites du Conjuring-verse se posaient là, avec ce nouveau spin-off ? Et si la franchise devait prendre fin, car n’ayant plus d’idée digne de ce nom pour établir des histoires originales et concocter des séquences angoissantes jamais vues ? Peut-être qu’Annabelle 3, attendu pour juillet prochain, rehaussera la barre. Affaire à suivre !

La Malédiction de la Dame Blanche – Bande-annonce

La Malédiction de la Dame Blanche – Fiche technique

Titre original : The Curse of La Llorona
Réalisation : Michael Chaves
Scénario : Mikki Daughtry et Tobias Iaconis
Interprétation : Linda Cardellini (Anna Garcia), Roman Christou (Chris Garcia), Jaynee-Lynne Kinchen (Samantha Garcia), Raymond Cruz (Rafael Cruz), Patricia Velásquez (Patricia Alvarez), Marisol Ramirez (la Dame Blanche), Sean Patrick Thomas (détective Cooper), Tony Amendola (père Perez)…
Photographie : Michael Burgess
Décors : Melanie Jones
Costumes : Megan Spatz
Montage : Peter Gvozdas
Musique : Joseph Bishara
Producteurs : James Wan, Gary Dauberman et Emile Gladstone
Productions : New Line Cinema et Atomic Monster
Distribution : Warner Bros.
Budget : 19 M$
Durée : 93 minutes
Genre : Horreur
Date de sortie : 17 avril 2019

États-Unis– 2019

Note des lecteurs0 Note
2.5