« La Salamandre » : Alain Tanner face à une société en pleine mutation

Disponible chez Tamasa à partir du 8 mai en combo DVD/Blu-ray, La Salamandre est un titre-phare du cinéma suisse. L’ancien documentariste Alain Tanner y met en scène un trio de comédiens talentueux, dans un récit lunaire et ironique jetant une lumière crue sur les mutations en cours dans les années 1970.

Désargenté, Pierre est « obligé de faire des piges » pour un journal. Son ami Paul, romancier, ne baigne pas non plus dans l’opulence : il se livre à de modestes boulots manuels, puis rejoint sa « petite maison » au « loyer de 100 francs » sise dans un « coin perdu ». Le premier avance au second une proposition inespérée : un travail bien payé, « 2000 balles en un mois », consistant à écrire pour la télévision « un scénario sur un fait divers ». Une jeune femme aurait tiré sur son oncle à l’aide d’un fusil militaire. En l’absence de témoins, un non-lieu a été prononcé par le tribunal. Si Alain Tanner avait été Alfred Hitchcock, on aurait appelé cela un MacGuffin. Car force est de constater que le néo-cinéaste suisse se moque de son enquête comme une octogénaire de ses premières règles. La Salamandre est avant tout un portrait de femme et d’époque, filmé dans un noir et blanc des plus classiques.

Le romancier fait appel à l’imaginaire, le journaliste aux faits objectivables. Tous deux échoueront cependant à faire jaillir la vérité, mais se lieront d’amitié avec Rosemonde, la femme sur laquelle ils enquêtent. Bulle Ogier, Jean-Luc Bideau et Jacques Denis se montrent tous impeccables dans un film où les séquences s’étirent jusqu’au grotesque. Rosemonde remplit de boudin une douzaine de condoms dans une allusion sexuelle très explicite. Elle balance sa tête furieusement sur une musique entêtante et continue même lorsque cette dernière est coupée. Elle se promène, traîne un spleen urbain, se montre aguicheuse – et pathétique – dans des scènes brisant les conventions narratives. C’est elle le noeud du film : fille-mère issue d’une fratrie de onze enfants, en butte à un père agressif, engrossée précocement, se rêvant hôtesse tout en se trouvant trop vieille, ayant maille à partir avec la police, incapable de se plier aux diktats de la bourgeoisie et de la société capitaliste. Bulle Ogier irradie tout le film de sa moue boudeuse, contrariée, joviale ou lassée.

Le rapport au rythme, la caractérisation des personnages, les gags, les thèmes musicaux : tout contribue à la réussite de La Salamandre, sur lequel semble s’exercer le souffle de la Nouvelle vague française. Produit avec des moyens chiches, arrimé à une énigme féminine en mouvement, ce long métrage inspiré raconte une idylle avec poésie, une enquête avec absurdité, une époque avec amertume. Le spectateur en ressort fasciné : par les longueurs, par les protagonistes, par les ruptures de ton, par l’élégance de la mise en scène. Un beau morceau de cinéma, injustement méconnu.

BONUS ET RESTAURATION

Trois documents sur Alain Tanner, de courte ou moyenne durée, accompagnent le film. On y évoque sa carrière, ses idées, la liberté de ton de son cinéma, mais aussi Cannes, en tant que tremplin et dans son folklore. Un livret de seize pages, habituel dans le chef de Tamasa, revient sur les particularités du film : la gestion du temps, la description de la Suisse des années 1970, la veine gaucho-anarchiste ou encore le personnage féminin vers lequel tout semble converger. Le travail de restauration est aussi discret qu’efficace : image stable, piqué appréciable, granulation maîtrisée, son parfaitement audible.

Extrait : La Salamandre 

Synopsis : Un romancier et un journaliste enquêtent sur un fait divers vieux de deux ans. Ce faisant, ils rencontrent une femme avec laquelle ils vont se lier d’amitié…

Fiche technique : La Salamandre

Salamandre (La)
Un film de Alain Tanner
Avec Bulle Ogier, Jean-Luc Bideau, Jacques Denis
Suisse – 1971 – 120 min – Noir et Blanc – 1,66
Version restaurée 2K

Scénario : Alain Tanner et John Berger
Production : Alain Tanner et Gabriel Auer
Musique : Patrick Moraz
Photographie : Sandro Bernardoni et Renato Berta
Montage : Marc Blavet et Brigitte Sousselier
Pays d’origine : Suisse
Format : Noir et blanc1 – Mono – 35 mm
Genre : Comédie dramatique
Durée : 124 minutes
Date de sortie : 27 octobre 1971 (France)

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3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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