Et Dieu créa la femme, oeuvre décomplexée de la Nouvelle Vague

Souvent considéré comme l’œuvre précurseuse de la Nouvelle Vague française, Et Dieu créa la femme de Roger Vadim est en tout cas l’un des films les plus importants pour ce qu’il dit de la place de la figure féminine dans le cinéma français, et ce qu’il annonce d’une époque, que celle des années 60-70.

La Nouvelle Vague est un mythe dont les cinéastes actuels aiment s’inspirer et dont les cinéphiles raffolent, et pour cause, c’est une des périodes les plus riches en terme de mutation et de changement d’un art tout entier. Une ère de liberté symbolisée par une libération des représentations des corps à l’écran, et en particulier ceux des femmes, souvent tabous et mal vus auparavant. Cette période que le cinéma français chérit tant est ancrée dans la réalité, les cinéastes ne veulent plus faire semblant mais filmer la vie telle qu’elle est, que ce soit en captant une femme nue ou en montrant la jeunesse de l’époque, cette nouvelle génération pleine d’énergie et d’idées.

Avec Et Dieu créa la femme, Vadim fait de Brigitte Bardot l’icône d’un temps moderne et affranchi. Si les États-Unis avaient Marylin Monroe à ce moment là, la France a fait de Bardot son icône et le monde l’enviait. Le film fait alors éclore une actrice et une vision de la beauté des femmes que l’on ne doit plus cacher, que l’on a le droit de montrer. Dès l’ouverture du film, on aperçoit les courbes de Bardot, si bien que ce film sera très mal perçu par la société de l’époque. Le titre en dit d’ailleurs long sur l’état des positionnements des années 50 quant aux femmes, comme si avant ce film, la femme était une figure cachée, que l’on connaissait mais dont on ignorait tout, une sorte d’île mystérieuse infranchissable, un jardin secret. Et soudain, Vadim mettait la lumière sur le deuxième sexe.

Oh l’avenir, c’est ce qu’on a inventé de mieux pour gâcher le présent.

Loin des mensonges hollywoodiens et du superficiel, la Nouvelle Vague, rend honneur à celles et ceux qui font son cinéma et qui jouent comme ils vivent, sincèrement, librement, sans artifice. Le cinéma de ces années-là, vit, respire. La preuve en est dans les dialogues que les acteurs portent. La répartie, le goût des mots, des jeux, tout est choisi et interprété avec un sens que l’on retrouve plus difficilement aujourd’hui. Les acteurs s’emparent de leurs répliques et livrent des prestations tout à fait entraînantes, la force de l’amour jaillit de l’écran, les regards séducteurs charment autant le public que les protagonistes. Vadim est doué pour montrer le plaisir que procure cette séduction réciproque entre une femme et des hommes, qu’elle provoque, qu’elle attire immédiatement parce qu’elle est libre.

C’est d’ailleurs en cela que repose la grande contradiction du film et de cette époque cinématographique particulière mais essentielle. Les réalisateurs, principalement masculins durant la Nouvelle Vague, participent activement à l’émancipation des femmes, à la libération de leur corps puisque c’est souvent eux qui sont aux commandes des films et qui osent les mettre à nue à l’écran. Pourtant et bien malheureusement, cet affranchissement n’est parfois qu’une excuse pour servir d’alimentation à des fantasmes érotiques ou du moins romantiques qui ne servent qu’à rabaisser la femme et à livrer des propos aussi sexistes qu’aujourd’hui. Les deux époques se ressemblent d’ailleurs sur beaucoup d’aspects : culpabiliser les femmes quand elles sont libres sexuellement alors que c’est pour cet aspect là même que l’on croit se battre. Les paradoxes artistiques de quelques cinéastes misogynes qui participent à l’émancipation féminine dans un but peut-être un peu détourné.

Le film n’échappe donc pas à la règle et s’il fait de Bardot cette jeune femme lumineuse pleine de vie, d’envie de danser et de folie qui inonde le film et ses amants d’envie de vivre et d’aimer, Vadim en fait aussi une figure de fille légère, qui ne cherche que la séduction pour provoquer les moeurs de la ville. La danse trouve d’ailleurs une bien jolie place dans le film, que ce soit pour les multiples pas que BB reprend en chantant quelques extraits ou avec cette scène finale, aussi étonnante que vibrante. Comme cette vague de films le veut également, la culture de l’époque est omniprésente dans les films de cette période. Dans Et Dieu créa la femme, c’est grâce à la musique que l’on vit les années 50. De Gilbert Bécaud à Solange Berry, la musique intradiégétique plonge le spectateur dans l’envie pressante pour Juliette de vivre sa vie à fond et au rythme endiablé de la musique aussi dansante que romantique.

Roger Vadim permet donc au cinéma de devenir décomplexé avec Et Dieu créa la femme, un classique incontournable que l’on se plaît à revoir.

Et Dieu créa la femme : Extrait

Et Dieu créa la femme : Fiche Technique

Réalisation : Roger Vadim, assisté de Paul Feyder et Pierre Boursaus
Scénario : Roger Vadim et Raoul LévyPhotographie : Armand Thirard
Casting : Brigitte Bardot, Curd Jürgens, Jean-Louis Trintignant, Christian Marquand
Son : Pierre-Louis Calvet, assisté de Maurice Dagonneau et Georges Vaglio
Musique : Paul Misraki
Montage : Victoria Mercanton
Producteurs : Raoul Lévy et Ignace Morgenstern
Sociétés de production : Cocinor – Iéna Films – Union Cinématographique Lyonnaise (UCIL)
Sociétés de distribution : Cocinor
Durée : 95 minutes
FRANCE – 1956

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Gwennaëlle Maslehttps://www.lemagducine.fr/
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