Bloody Sunday #5 – Society de Brian Yuzna

Pour ce 5ème épisode de Bloody Sunday, mettons à l’honneur le corps humain et la faculté qu’ont certains cinéastes à le triturer dans tous les sens. Bienvenue dans le monde si particulier du Body Horror qui sera illustré au travers de la comédie horrifique Society signé Brian Yuzna.

Parmi tous les sous-genres du cinéma d’horreur, s’il y en a bien un qui s’amuse constamment à repousser les limites du maquillage et des effets spéciaux c’est bien le Body Horror. Comme son nom l’indique, c’est un genre qui prend un malin plaisir à maltraiter les corps, notamment en leur offrant diverses modifications ou métamorphoses pas très ragoutantes. Mutation du visage, membres qui poussent, peau qui fond, font partie intégrantes de l’univers du Body Horror.  Bien que le terme ait été inventé par Phillip Brophy en 1989, le Body Horror est plus ancien et trouve des racines dans les années 50 avec des films comme Le Blob ou même chez certains auteurs comme Mary Shelley et sa figure incontournable de Frankenstein. Cela dit, ce sont les années 80 qui ont marqué l’explosion du genre Body Horror. Street Trash, dont on a parlé précédemment, peut aisément rentrer dans cette catégorie au travers de ces liquéfactions humaines. Le Body Horror a également vu naître des figures incontournables de l’horreur dont la plus connue reste David Cronenberg. Avant de plonger dans des films plus psychologiques, le canadien était considéré comme le pape du Body Horror au travers de chefs d’oeuvre comme Videodrome ou La Mouche. Dans ces films, le cinéaste malmenait constamment la chair de ses personnages leur faisant ingérer des cassettes vidéos ou les transformant en diptère. Au travers d’effets spéciaux révolutionnaires, Cronenberg a su poser une patte indélébile sur le cinéma d’horreur.

Mais Cronenberg n’est pas le seul à s’être engouffré dans ce voyage au sein de la chair. On compte également parmi les grands noms Clive Barker au travers de sa saga Hellraiser où les personnages des cénobites, à l’aide de leur design très SM, nous renvoient à des pulsions enfouies au plus profond de nous ou encore Stuart Gordon et son cultissime Re-Animator, délirante variation autour du thème de Frankenstein. C’est d’ailleurs du côté de Stuart Gordon que nous allons nous pencher car le cinéaste qui nous intéresse aujourd’hui a commencé comme producteur de plusieurs films de Gordon dont Re-Animator. C’est en 1989 (année importante pour le Body Horror visiblement, qui verra aussi la naissance du classique Tetsuo de Shinya Tsukamoto) que Brian Yuzna va passer pour la première fois derrière la caméra avec Society. Nous plongeons dans la haute société de Beverly Hills, le premier essai filmique de Yuzna suit le jeune Bill Whitney, lycéen star du basket et président du club de débat. Le film débute d’ailleurs comme un teen-movie suivant les pérégrinations de cet adolescent à son lycée ou ses déboires avec sa petite amie. Cependant au fur et à mesure que le film avance, un climat des plus paranoïaques va s’installer alors que le jeune Bill pense que ses parents et sa sœur font partie d’une espèce de secte qui regrouperait l’élite de la société de ce quartier chic de Los Angeles.

À la manière d’un Street Trash ou d’un Re-Animator, Brian Yuzna évolue dans un registre plus comique et grotesque. Avec Society, le cinéaste s’amuse à dépeindre de façon corrosive cette élite bourgeoise de Beverly Hills et de leur mépris envers les classes inférieures. Plutôt que de traiter ça à la façon d’un drame social, Yuzna nous invite dans le Body Horror. Si Society aura marqué les esprits, c’est avant tout pour sa dernière partie où  Bill se retrouve malgré lui invité d’honneur d’une de ces fameuses fêtes de la haute société. Si tout au long du film, Yuzna cultivait un certain mystère vis à vis de ce qui se passe là-bas, à l’aide d’enregistrements clandestins pas très explicites (laissant penser à des orgies) ou des soit-disantes hallucinations de la part de son personnage principal, il propose dans son dernier acte un dénouement radical, plongeant la tête la première dans un grand guignol complètement assumé. Au final, Bill n’était pas très loin de la vérité lorsqu’il pensait que ses parents s’adonnaient à des partouzes. Le jeune homme se retrouve être la cerise sur le gâteau de ces bacchanales tandis qu’il découvre que la haute société est finalement composée de mutants se nourrissant de leurs concitoyens de la caste inférieure.

L’imagerie déployée par Brian Yuzna au cours de ces beuveries charnelles imprime la rétine du spectateur et nombreux sont ceux qui auront vu des images de Society sans avoir vu le film. L’une des plus célèbres visions extravagantes est celle du visage du père de Bill ayant fusionné avec son cul pour un rendu des plus déstabilisants. S’en donnant à cœur joie, Yuzna multiplie les saillies cartoonesques à des années lumières du Body Horror cauchemardesque d’un Cronenberg. Il peut à ce niveau compter sur des effets spéciaux des plus efficaces et même si certains pêchent un peu (on pense aux prothèses permettant aux mutants la succion de leur victime), d’autres sont tout bonnement hallucinants. Il y a cette séquence absolument surréaliste (comme toute la dernière partie du film en fin de compte) où Bill enfonce son bras dans l’anus de son rival pour finalement faire ressortir ses doigts aux travers des orifices du visage de ce dernier, l’énucléant au passage. Dans cet amas de festivités, Yuzna extrait l’essence même du Body Horror, modifiant constamment les corps de ses personnages (les premières incursions se font grâce à des contorsions étonnantes) repoussant à chaque fois un peu plus les limites du genre tout en le parodiant. Même si Society traite d’un sujet sérieux, le second degré qu’emploie Yuzna pour faire passer son message est tout aussi marquant que les maquillages qu’il utilise. Le Body Horror devient alors dans Society un cabinet de curiosités des plus déviants. Au lieu de donner un aspect monstrueux et terrorisant à ces transformations, il préfère les tourner en ridicule, rendant la satire encore plus acide. On peut citer l’image du père ayant littéralement une face de cul ou cette fusion entre la mère et la fille trahissant le côté incestueux de cette volonté de garder la pureté de la haute société. Society est finalement une bonne grosse farce politiquement incorrecte.

Society – Bande-annonce

Society – Fiche Technique

Réalisation : Brian Yuzna
Scénario : Rick Fry et Woody Keith
Interprétation : Bill Warlock, Devin DeVasquez, Evan Richards, Ben Meyerson, Connie Danese, Charles Lucia
Photographie : Rick Fichter
Musique : Phil Davies et Mark Ryder
Montage : Peter Teschner
Société de production : Society Productions Inc.
Genre : Horreur
Durée : 95 minutes
Date de sortie : 1989

États-Unis – 1989

 

Festival

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