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Seules les bêtes de Dominik Moll : les vaches et le pigeonné

Avec Seules les bêtes, un thriller savamment construit qui nous emmène dans les causses cévenols, Dominik Moll renoue avec une narration toute en découpages temporels qui avait fait le succès d’Harry, un ami qui vous veut du bien.

De la chèvre d’Abidjan au bouc de Lozère

Dans un quartier populaire d’Abidjan, un jeune homme, chèvre ficelée sur le dos, frappe à la porte d’un marabout. A 5000 kilomètres de là, Alice, assistante sociale, parcourt à bord de sa petite voiture rouge les étendues enneigées du causse Méjean. Elle rend visite à Joseph, un agriculteur solitaire dont elle s’est amourachée. Elle apprécie sa belle gueule et ses mains mais pas que. Michel, le mari d’Alice, un nounours qui ne décolle pas de son écran d’ordinateur, semble uniquement préoccupé par la comptabilité de son entreprise laitière. Au même moment, Evelyne, une Parisienne séjournant dans le secteur, disparaît au beau milieu du causse. Joseph fait figure de coupable idéal… Nous voici plongés dans un thriller rural où, comme dans un Chabrol, chaque élément est bien identifié : la femme volage, le mari cocu et l’amant bouc émissaire.

Champ et hors-champ

Sauf que Dominik Moll, s’appuyant sur le roman éponyme de Colin Niel, tire les ficelles d’un scénario non linéaire. Une histoire à opacité variable qui se dévoile à la faveur d’un subtil découpage temporel. Car le spectateur est naïf, et n’est prêt à croire que ce qu’on lui donne à voir dans le champ du récit. Ainsi, à la manière du Rashōmon de Kurosawa, la vérité se fait jour au gré de personnages sans cesse reconsidérés, le film se construisant par ailleurs sur une série de portraits assez réussis. Une partie de cache-cache qui aurait vite fait de nous rendre chèvre s’il n’y avait une rupture de point de vue, à mi-parcours du film, nous permettant d’observer l’envers du décor. Avec une réflexion en filigrane sur la valeur de la vérité dans nos univers virtuels.

Cau(s)se toujours tu m’intéresses

Car ici, le mensonge est dans toutes les étables. La femme trompant son mari, et réciproquement, la bourgeoise mentant à sa maîtresse  et l’exquise amandine s’amusant de son gogo de Zorro. La vérité quant à elle, n’en finit pas de se dérober, comme par un effet de désemboîtement ou de zoom arrière.  Elle prend la forme, au sens propre comme au figuré, d’une sorte de trou noir où chacun finira par s’abimer. Trou noir auquel répond en miroir l’œil impavide des bêtes, témoins aux premières loges de la duplicité des hommes. Dominik Moll établit par ailleurs des ponts entre des univers aussi contrastés qu’éloignés, donnant à sa fable grinçante une dimension universelle. La désolation du causse cévenol en contre-champ de la bouillonnante capitale ivoirienne. Ici les « Blancs » empêtrés dans leur misère sentimentale, là des jeunes hackers ivoiriens -surnommés les Brouteurs – désireux d’avoir leur part du bonheur et bien décidés à traire à distance les vaches à lait de l’eldorado européen.

Bande annonce :

Synopsis : Une femme disparaît. Le lendemain d’une tempête de neige, sa voiture est retrouvée sur une route qui monte vers le plateau où subsistent quelques fermes isolées. Alors que les gendarmes n’ont aucune piste, cinq personnes se savent liées à cette disparition. Mais si chacune a son secret, personne ne se doute que cette histoire a commencé́ loin, très loin de là.

Fiche technique :

  • Titre original : Seules les bêtes
  • Réalisation : Dominik Moll
  • Scénario : Dominik Moll et Gilles Marchand d’après le roman de Colin Niel.
  • Décors : Emmanuel Duplay
  • Costumes : Virginie Montel et Isabelle Pannetier
  • Photographie : Patrick Ghiringhelli
  • Montage : Laurent Roüan
  • Musique : Benedikt Schiefer
  • Producteur : Simon Arnal-Szlovak, Carline Benko, Barbara Letellier et Carole Scotta
    • Coproducteur : Gerhard Meixner et Roman Paul
  • Société de production : Haut et Court et France 3 Cinéma
  • Société de distribution : The Match Factory
  • Pays d’origine : France et Allemagne
  • Langue originale : français
  • Format : couleur
  • Genre : Thriller
  • Durée : 117 minutes
  • Dates de sortie : France : 4 décembre 2019
Note des lecteurs3 Notes
4

The Lighthouse, remportez des places de cinéma du film réalisé par Robert Eggers

Concours : gagnez des places de cinéma du second long métrage de Robert Eggers, The Lighthouse, une expérience sensorielle déroutante, troublante et viscérale, portée par les performances époustouflantes de Willem Dafoe et Robert Pattinson.

SYNOPSIS, INFOS, BANDE-ANNONCE

Synopsis : Le film se passe dans une ile lointaine et mystérieuse de Nouvelle Angleterre à la fin du XIXe siècle, et met en scène une  » histoire hypnotique et hallucinatoire  » de deux gardiens de phare.

Compositions sonores The Lighthouse, l’un des plus terrifiantes de l’année !

The Lighthouse, un film envoûtant à la saveur de folie salée, animé par une partition musicale d’outre-tombe combinant cornes de brume, sons menaçants, et score discordant de Mark Korven, est aussi drôle avec ses tirades virtuoses, venimeuses, et aussi féroce que la mer.

Pour obtenir un son particulièrement inquiétant avec la corne de brume, Damian Volpe, le concepteur sonore du film, a consulté JJ Jamieson, un YouTuber.

Pour information, le film est inspiré par un véritable incident survenu en 1900 sur l’une des îles Hébrides, au large de la côte écossaise, trois gardiens de phare ont mystérieusement disparu sans laisser de traces. Cette même histoire a servi de base à l’opéra « The Lighthouse » de Peter Maxwell Davies en 1980.

Réalisation : Robert Eggers
Genre Epouvante-horreur, Thriller
Distributeur : Universal Pictures International France
Le film sort ce mercredi, le 18 Décembre 2019 (1h 49min), dans les salles obscures.

Le casting du film, met en scène Willem Dafoe (Aquaman, Platoon..), Robert Pattinson (Good Time, High Life, The King…) que l’on retrouvera bientôt dans la peau de The Batman.

Remportez 5×2 places de cinéma de The Lighthouse (Le phare), projeté lors à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2019.

Important : Ce concours est un partenariat avec le cinéma Luminor Hôtel de Ville (Paris, 4eme), les places de cinéma sont uniquement valables dans cette salle.

Modalités du jeu concours

Pour participer à notre concours, réservé à la France Métropolitaine, il vous suffit de compléter le formulaire avant le 09 décembre 2019. Pour augmenter vos chances, abonnez-vous à notre page Facebook ou notre compte Twitter. Renseignez vos réponses, vos coordonnées et cliquez à chaque étape sur les boutons « Suivant », puis « Envoyer » situés en bas du formulaire. Attention, aucune réponse mise en commentaire ne sera validée. En cas de problème, contactez-nous en utilisant le formulaire de contact.

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La Bataille de Midway de Jack Smight éclate en Blu-ray chez Elephant Films

Bien avant d’être mise en scène sans passion ni talent par Roland Emmerich dans son récent long métrage Midway, la fameuse bataille aéronavale qui a vu s’affronter les armées japonaises et américaines a eu le droit à un film digne des grandes productions guerrières hollywoodiennes, soutenu par une formidable édition Blu-ray signée par Elephant Films il y a déjà un an.

Synopsis : Juin 1942, les forces japonaises s’apprêtent à lancer une offensive surprise sur la base américaine de Midway, en plein du Pacifique. L’armée US, qui vient d’apprendre l’existence de ce plan, se prépare à contre-attaquer. Alors que le conflit approche, l’amour d’un jeune couple formé par un américain et une japonaise est menacé par idéologie dominante et les récents règlements militaires.

La guerre en images

Iwo Jima, Le Jour le plus long, Un pont trop loin… On ne compte plus les productions spectaculaires qu’Hollywood a consacrées au film de guerre. Un genre qui a d’un côté servi à maintenir le fantasme de la puissance militaire américaine en remettant en scène ses faits d’armes – les faits les moins glorieux étant bien sûr réécrits -, de l’autre, à plonger le spectateur dans une expérience cinématographique qui tente de reproduire au mieux la complexité du fait historique guerrier. Entre ces deux pôles bascule l’hommage aux hommes et femmes ayant bravé la mort, donné leur vie, avec une sincérité aux antipodes des personnages politiques de l’époque déjà prêts à exploiter l’après-guerre, pour un monde meilleur.

Justement, on retrouve dans le film de Jack Smight l’ingéniosité visuelle de ses précédents congénères avec l’alliance de plans tournés en studio et d’images d’archives. Plus judicieux encore, la production avait acheté des plans d’autres films tels que Tora Tora Tora ! de Richard Fleischer afin de construire des combats aériens animés. Mais peut-être est-ce aussi dû aux limites techniques des plans tournés en studio. Réalisé en 1976, La Bataille de Midway est donc l’une des dernières grosses productions hollywoodiennes pré-Star Wars (1977), pré-ILM, soit un film qui n’a pas encore goûté aux modernismes visuels qui viendront soutenir de nombreux blockbusters. Ainsi l’achat de plans et de rushes appartenant à d’autres productions pourrait être vu comme un contre-pied aux plans de vol tournés en studio aux techniques d’effets spéciaux usées et pas toujours heureuses en termes de rendu. On peut par exemple penser à cette séquence pendant laquelle Charlton Heston fait voler un chasseur touché avec le cockpit ouvert, trop petit pour lui, avec un détachement terriblement flagrant de l’avion depuis l’arrière plan.

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Charlton, tiraillé entre conflit personnel et devoir militaire.
Copyright : Universal Pictures – Elephant Films

Guerre et passion

Comme grand nombre de films du genre, La Bataille de Midway réunit un beau casting de stars : Charlton Heston, Henry Fonda, Toshiro Mifune, James Coburn, Robert Mitchum, Robert Wagner et Cliff Robertson, entre autres. Le caractère Hollywoodien du film est aussi notable de par la mise en scène d’enjeux passionnels. Exit Le Jour le plus long ou La Bataille des Ardennes, La Bataille de Midway se place dans une certaine voie du film de guerre dans laquelle les personnages doivent faire face à un ou plusieurs conflits intimes en pleine guerre mondiale (cc Iwo Jima). Ici un officier veut aider son fils pilote du mieux possible tout en devant faire face aux normes militaires ainsi qu’à l’idéologie raciste exacerbée par les affrontements américano-nippons. En effet, son fils a la ferme volonté d’épouser une jeune américaine d’origine japonaise hélas enfermée dans un camp de concentration avec ses parents considérés comme ennemis de l’ordre public. Sa jeune fiancée a un autre problème : ses parents refusent qu’elle se marie avec un homme ne faisant pas partie de son ethnie. Heureusement, le père du fils, interprété par Charlton Heston (mal connu concernant son soutien et ses actions pour l’égalité ethnique et donc contre le racisme), ne cessera d’aider son fils. Toutes ces séquences intimistes sont relativement réussies mais peinent hélas à trouver une place correcte dans le récit général de la bataille de Midway. Leur efficacité est alors mise à mal.

Malgré ses défauts, La Bataille de Midway charme par sa conception de grand spectacle classique Hollywoodien et, plus important, réussit à investir le spectateur dans sa riche saga en le tenant en haleine avec sa reconstitution efficace et – relativement – complète de la fameuse bataille, mais aussi et surtout grâce à la construction de récit suivant majoritairement le point de vue de Charlton Heston, formidable en officier travaillant et luttant pour sa famille et pour la patrie tout en faisant face à des difficultés plus souvent liées à son propre camp qu’à l’ennemi : le racisme, le manque d’efficacité et de rigueur des renseignements…

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L’amour face à la guerre.
Copyright : Universal Pictures – Elephant Films

Un Blu-ray explosif

L’édition Blu-ray de La Bataille de Midway, signée Elephant Films (Miami Vice, le Quatuor Dietrich / von Sternberg), est formidable. Malgré un rendu visuel de moindre facture concernant les archives et les plans zoomés par la production, le master s’avère remarquable. Le rendu sonore se distingue aussi avec la présence de la piste Sensurround : procédé visant à créer de puissantes vibrations à basse fréquence afin d’accompagner de façon sonore les accidents, catastrophes, destructions présentées à l’écran. Il fut notamment utilisé pour Tremblement de terre (1974) Bien sûr, vous ne sentirez pas les vibrations avec comme les spectateurs en 1976. Votre caisson de basse tremblera, mais vous aurez certainement besoin d’un certain matériel afin de faire trembler votre sofa. A noter que la piste française possède aussi le procédé qui, faute de basses éveillées, aura tendance à effacer le très bon score musical de John Williams.

Du côté des bonus, Elephant a repris tous les bonus de l’édition DVD américaine de 2001 : le Making-of du film, les scènes coupées (en format 4/3), Ils y étaient (témoignages de militaires ayant participé à la bataille), l’enregistrement sonore de Midway (capsule sur le procédé Sensurround), la musique de Midway (module consacré à la composition de John Williams) et les bandes-annonces originales. Bien sûr, tout n’est pas bon à prendre, certains compléments participent davantage à l’hommage glorifiant (voir celui sur le Sensurround). Aussi, on peut regretter que ces bonus repris ne soient proposés qu’en SD. Toutefois, cette  soixantaine de minutes de compléments est aussi complétée par deux bonus signés Elephant Films : la galerie de photographies en HD, et surtout un entretien avec Mathieu Macheret, critique de cinéma, journaliste au Monde et habitué des éditions sur support disque (Rimini, entre autres), qui revient notamment sur l’imagerie guerrière du film. À noter qu’Elephant a premièrement sorti une édition combo Blu-ray + DVD en juin 2018. Le boitier Blu-ray est disponible depuis mars 2019.

Certes, quelques imperfections subsistent, mais attendions-nous vraiment une aussi belle édition pour La Bataille de Midway ? L’éditeur Elephant Films continue ainsi de nous surprendre formidablement avec ses sorties Blu-ray/DVD.

Bande-annonce – La Bataille de Midway


CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES – Blu-ray

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Copyright : Universal Pictures – Elephant Films

BD-50 – 16/9 – 1.85;1 (format respecté) – 1080p – Couleur – Langues : Français 2.0 & Anglais 2.0 DTS-HD – Sous-titres : Français – Guerre – Durée : 121 mn

COMPLÉMENTS

– Making-of du film (38 mn – SD)

– Scènes coupées (10 min – SD)

– Ils y étaient (6 min – SD)

– L’enregistrement sonore de Midway (4 min – SD)

– La musique de Midway (6 min – SD)

– Bandes-annonces (3 min – SD)

– Galerie photos (HD)

– Le film par Mathieu Macheret, critique de cinéma (13 min – HD)

Sortie Blu-ray le 9 mars 2019 – Prix : 15,99 euros.

Édition combo sortie le 5 juin 2018 – Prix : 17,09 euros.

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4.5

Servant de Shyamalan : que vaut la série horrifique d’Apple TV+ ?

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Avec une thématique particulièrement troublante, N. Shyamalan nous propose de plonger dans le quotidien de jeunes parents bouleversés par un drame familial. Une baby-sitter, un faux poupon, des évènements étranges… Retour sur le pilote de Servant.

Night Shyamalan revient sur nos écrans avec cette nouvelle série, présente sur le nouveau service de streaming par abonnement Apple TV+.

Dès les premières minutes, on retrouve l’ambiance visuelle propre à Night S. avec une succession de plans fixes, et travellings latéraux qui ajoutent à l’ambiance particulière de ce premier épisode. On a même droit à un petit caméo au début de l’épisode. Presque en huit clos, les plans de l’intérieur de la maison sont traités avec un grand angle, non sans rappeler l’excellente série The Haunting of Hill House. Dès le début, on est plongé dans la folie de la mère endeuillée qui, ne supportant pas la perte de son enfant, s’occupe d’un faux poupon (la « reborn doll ») et doit prendre une nounou pour s’en occuper. Cette poupée réaliste (flippante…) est utilisée à des fins thérapeutiques, pour surmonter le traumatisme chez les parents, ici la mère en particulier.

Le rôle de Dorothy est incarné par Lauren Ambrose (Six Feet Under), qui excelle dans ce personnage troublant, presque hystérique. A ses côtés, Tony Kebell (Black Mirror) joue le rôle du mari, personnage terre-à-terre qui tente de ramener l’équilibre au sein de son couple.

4 ans après le très réussi Wayward Pines, N. Shyamalan renoue avec un style qu’il avait laissé de côté depuis Sixième Sens et Les Autres pour nous offrir un suspense empreint de malaise. Après le contexte posé, les plans serrés sur les visages ou certaines parties du corps sont millimétrés, et nous plongent assez vite dans l’angoisse. Le malaise grandit au fur et à mesure des interprétations d’acteurs, la mise en scène déstabilise le spectateur, et on découvre étape par étape chaque nouvel élément de l’histoire. Les personnages sont presque dénués d’humanité, en résulte une sorte d’altération de la réalité des scènes.

On a plaisir à retrouver Rupert Grint, qui par la force des plans et l’authenticité de son personnage (le frère du mari), nous fait assez vite oublier l’univers d’Harry Potter.

Les autres épisodes seront-ils aussi marqués par N.Shyamalan ? On est en droit de se poser la question, car il a dirigé seulement le pilote et l’épisode 9 de la série.

Il a en tout cas réussi à nous donner l’envie d’aller plus loin. D’autant plus que la fin de l’épisode rajoute un élément des plus troublants à l’intrigue…

Bande-annonce : Servant

Synopsis : Après la mort de leur bébé, un couple de Philadelphie tente de surmonter cette épreuve grâce à une poupée réaliste qui remplace le nourrisson. Leur quotidien se voit bouleversé par l’arrivée de Leanne, une jeune baby-sitter chargée de s’occuper du faux poupon. Des évènements étranges commencent alors à se produire…

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4

Le Voyage du Prince : un enchantement pour tous avec une visée philosophique

Le Voyage du Prince, dont la date de sortie en France est le 4 décembre 2019, est un long-métrage d’animation franco-luxembourgeois. Ce film résulte d’un travail appliqué et au final extrêmement réussi sur le plan esthétique. Réalisé par le duo Xavier Picard et Jean-François Laguionie, Le Voyage du Prince est, de surcroît, un conte philosophique, dont le scénariste aurait pu être Voltaire.

Xavier Picard, âgé de 57 ans, est un un réalisateur, producteur, et scénariste. Il est spécialisé dans les films d’animation et est reconnu pour la qualité de son travail prolifique par la profession. Son premier long-métrage, Les Moomins sur la Riviera, sorti en 2015 (dans la bagatelle de 70 pays allant de la France au États-Unis en passant par la Chine) a renforcé sa notoriété aux yeux du grand public. Fort de ce succès, il nous propose, à travers Le Voyage du Prince, une fable, donc une histoire à vocation universelle. Jean-Pierre Laguionie, âgé de 80 ans, est l’un des papes de l’animation française. Il a été étudiant aux Arts Appliqués. C’est Paul Grimault qui l’initie à l’animation pendant près de dix ans. Le succès est rapidement au rendez-vous jusqu’au sacre suprême avec la Palme d’Or du Court Métrage au Festival de Cannes, en 1978, pour La Traversée de l’Atlantique à la rame. C’est alors qu’il passe aux longs-métrages d’animation (sept à ce jour et trois en préparation) : une rare et belle longévité qu’il convient de saluer. Notons que Le Voyage du Prince est la suite des aventures du Prince Lankoos, né sous sa griffe géniale, vingt ans plus tôt, dans Le Château des Singes (1999).

Le Voyage du Prince repose sur une rencontre imprévue entre un vieux Prince perdu et un jeune garçon s’appelant Tom. Tous les deux sont des singes. L’histoire se situe à la fin d’un XIXème siècle revisité où le progrès est certes fascinant mais aussi effrayant. L’Académie des Sciences Modernes concentre tous les pouvoirs. C’est une idée originale inscrivant le scénario de ce film d’animation dans les traces laissées par des romans d’anticipation comme La Ferme des animaux de George Orwell. L’Académie est solidement convaincue de la supériorité de son peuple, les Nioukos, en niant toute autre rivalité civilisationnelle possible car inexistante. Le vieux Prince, appartenant à un autre peuple simiesque, conforte les parents de Tom, chercheurs dissidents, dans leur bien-fondé de détrôner ce dogme erroné consacrant l’auto-centrisme. Le père de Tom, le professeur Abervrach, est néanmoins dévoré d’ambition, et compte fortement, en présentant le Prince à l’Académie, y retrouver un siège. Le Voyage du Prince est un appel, poétique par sa forme, à la tolérance. L’acceptation d’autrui, et non sa crainte, devrait couler de sens. La peur, que ne connaît pas le Prince, est inhérente aux Nioukos, et cultivée par l’Académie qui les gouverne.

Jean-François Laguionie nous invite à une double lecture picturale : « Sur le plan graphique, avec Jean Palenstjin (le chef décorateur de L’Ile de Black Mor et du Tableau), nous avons essayé de différencier le monde d’où vient ce seigneur et celui des Nioukos. Dans les récits du Prince, la couleur est plus présente, comme dans les enluminures. En revanche, dans le monde des Nioukos, le style est différent. Il évoquera les gravures des années Jules Verne ou de Gustave Doré, une époque où le dessin primait sur la peinture, celle des grands caricaturistes, comme Daumier auquel nous rendons hommage pour les personnages de l’Académie des Sciences…. Mais à la fin du voyage, en approchant de la Canopée, la peinture reprend vraiment sa place. » Parmi les couleurs propres à la narration du Prince, le vert a une place prédominante : il évoque une nature qui a été bannie de la grande ville. Une nature, qui pour les Nioukos, est une source de peur. La jungle jugée hostile est à repousser par toute société digne de ce nom. S’agit-il d’une dénonciation de la déforestation massive de la part des réalisateurs ? Concernant le rythme des images, Le Voyage du Prince prend son temps que nous partageons plaisamment avec lui.

Le Voyage du Prince célèbre une formidable amitié qui va éclore pour ne point se faner entre le vieux Prince et Tom. Le vieux Prince, qui a franchi le cap des soixante ans, se distingue de nombre des autres singes, par sa taille et sa corpulence. Il est une sorte de Léonard de Vinci. Il est donc un esprit éclairé avec notamment une passion pour les machines volantes. Sa soif inaltérable de découvertes l’amène à retenter sa chance (après un échec dans Le Château des Singes) pour aborder sa propre Amérique, à savoir le monde des Nioukos. L’émerveillement presque infantile qu’il éprouve pour la métropole, avec pour guide avisé le jeune Tom, va cependant s’étioler. L’heure est rapidement au désenchantement : passer pour un « sauvage » l’amuse de moins en moins, et il va s’insurger contre l’incompétence des pseudo-élites d’une contrée qu’il avait idéalisée. Afin d’honorer l’amitié forte qui le lie avec Tom, il entreprend l’apprentissage de la langue de ce dernier. Tom, du haut de ses douze ans, a aussi l’oreille polyglotte : il comprend les oiseaux et les lémuriens. Les parents de Tom l’ont, en réalité, adopté, et le jeune garçon choisira de partir avec le Prince, en s’évadant avec lui, pour regagner son pays d’origine, La Canopée.

Le Voyage du Prince: Bande-annonce

Synopsis : Un vieux Prince échoue sur un rivage inconnu. Blessé et perdu, il est retrouvé par le jeune Tom et recueilli par ses parents, deux chercheurs dissidents qui ont osé croire à l’existence d’autres peuples… Le Prince, guidé par son ami Tom, découvre avec enthousiasme et fascination cette société pourtant figée et sclérosée. Pendant ce temps, le couple de chercheurs rêve de convaincre l’Académie de la véracité de leur thèse auparavant rejetée…

Fiche Technique

Titre original : Le Voyage du Prince
Réalisateurs : Jean-François Laguionie, Xavier Picard
Scénariste : Jean-François Laguionie, Anik Le Ray
Producteurs : Blue Spirit productions, Mélusine productions
Distributeur : Gebeka Films
Avec : Enrico Di Giovanni, Thomas Sagols, Gabriel Le Doze, Marie-Madeleine Burguet-Le Doze, Célia Rosich, Catherine Lafond, Frédéric Cerdal, Patrick Bonnel
Genre : Animation
Nationalités : France, Luxembourg

Date de sortie en salles : 4 décembre 2019
Durée : 1h18

Auteur : Eric Françonnet

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Critique The Mandalorian – Chapitre 4 : Le Sanctuair’bnb

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Pedro traqué, Pedro sauvé, Pedro caché. Le chapitre 3 se terminait avec notre Mandalorien traqué par des chasseurs de primes. This Is The Way, il était finalement sauvé par ses (nouveaux) amis mandaloriens. En s’envolant dans la galaxie, il fallait, pour lui et Guizmoda, dès à présent se cacher dans le chapitre 4, intitulé Le Sanctuaire

Ça y est. On est déjà à la moitié de la première saison de The Mandalorian et la série aurait mieux fait de s’appeler  » Baby Yoda  » tant Guizmoda vole la vedette à Pedro sur les réseaux sociaux. 

C’était l’analyse critique de la mi-saison, passons désormais à ce chapitre 4 – Le Sanctuaire !

Village idyllique de pêcheurs, petite guitare guillerette, partie de foot. On débarque dans un petit village perdu où le krill est à profusion et où les enfants rient et rient encore. Bref, la vie est belle sur on ne sait quelle planète bleue et verte. On se demanderait presque si on ne regarde pas le pilote de la série sur les Seigneurs des Anneaux quand des orcs viennent piller ce si paisible village. Mais non, le son des blasters nous remet dans le droit chemin, ce sont des Klatooiniens et on est bien dans The Mandalorian

On oublie pas pour autant que Pedro est en cavale avec Guizmoda et que ce dernier n’a pas cessé de chercher des broutilles en touchant à toutes les commandes du Razor Crest. Encore un geste mignon à son actif, trop cute.

Ce qui est moins cute, c’est qu’il sont toujours en cavale et ont besoin d’un endroit pour se cacher pendant un temps. Capteurs de positionnement aux fesses avec une prime qui doit être bonbon, mieux vaut trouver un endroit pour s’y terrer, lui et son petit ragondin. C’est ainsi qu’ils décident de mettre vaisseau à terre sur Sorgan, une planète qui semble parfaite pour s’y planquer. 

Bon, pas si parfaite que ça puisque Pedro y retrouve un ancien plan Tinder qui lui met tarif à l’extérieur d’une cantina. On ne sait pas qui a  » oublié  » de rappeler l’autre, mais Pedro semble débarquer en terrain conquis. Cette dernière, Cara Dune, ex-trooper de l’Alliance Rebelle, se planque en effet aussi sur Sangor. Et puisqu’une planète entière n’est pas suffisante pour deux, Pedro n’a pas d’autre solution que de rebrousser chemin et d’aller voir ailleurs si elle y est. Dommage, ils avaient de la spotchka.

De la spotchka ils en ont, mais du krill non. Et c’est pas avec ça que deux villageois vont s’offrir les services de Pedro, qui prépare son vaisseau pour quitter cette planète. Ce qui intéresse Pedro, ce n’est pas de l’argent, de la spotchka ou encore du krill. Ce que veut Pedro, c’est une expérience unique dans un Airbnb  » au milieu de nulle part  »

Arrivé dans son Airbnb, il est accueilli par la sosie de Pocahontas qui donne tout, mais alors tout pour avoir une bonne note !  » Tiens, voici des couettes « ,  » Tiens, voici ton repas « ,  » Tiens, ma fille va s’occuper de ton bébé « ,  » Tiens, tu dois être beau sans ton casque, ça fait combien de temps que tu l’as pas enlevé devant quelqu’un ? « . On lui pardonnera son intrusivité puisque grâce à elle, on apprend qu’il n’est pas né mandalorien mais que ce sont eux qui l’ont sauvé, probablement suite à la Grande Purge. Et il nous nargue même en enlevant son casque pour manger. On espérait voir la tête de Pedro avec les deux orbites enfoncées pour faire un cross-over avec Game of Thrones, mais que nenni.

Bon c’est pas tout, mais ils sont là pour taffer quand même les deux tourtereaux. Ils se décident à aller cueillir les champignons dans la forêt. Et c’est là-bas qu’ils trouvent les traces d’un AT-ST, ces machines de l’empire à la démarche de poulet. La sentence est irrévocable : il faut partir.

Sauf que Pedro n’a pas le charisme de Denis Brogniart et les habitants ne l’entendent pas de cette oreille. Quelques minutes plus tard, tout le village se retrouve à s’exercer au blaster, aux bâtons de bois et à construire des pièges. Oui, Pedro et Cara s’initient aux ateliers Do It Yourself, ce n’est pas que sur Terre que c’est à la mode.

La nuit tombée, c’est l’heure de foutre le bor-del ! Pedro et Cara gagnent la forêt pour s’infiltrer dans le campement des pillards, qui n’est autre qu’une tente avec des jacuzzis et un barbecue à l’extérieur. Une version plus cosy des gilets jaunes. Ils y pénètrent, collent une bat-bomb, distribuent quelques pêches et s’extirpent de la tente juste avant qu’elle n’explose. L’effet escompté se produit puisque l’AT-ST se réveille et les course. Après le western, les chevaliers et l’infiltration, désormais c’est ambiance Jurassic Park dans ce 4ème épisode !

Arrivé au campement, le gros T-Rex sur pattes grises s’arrête à quelques mètres du piège mais n’y tombe pas. C’est con. Il faudra que Cara s’en mêle et se décide à aller titiller les nasaux de la machine sur guiboles pour la faire trébucher. Ce à quoi elle arrive, avec un finish par Pedro qui balance sa bat-bomb comme un dunk. Un vrai exemple de teamwork par la synergie à montrer dans toutes les écoles de management de la galaxie.

On est quand même sur un mini-sauvetage comme sur la bataille Endor, et ça, c’est beau, les enfants. Et la série aurait même pu se terminer là ! Pedro en père de famille polygame, élève son Guizmoda pépouze sur la planète Sangor à bouffer du krill pour le restant de ses jours et même vivre sans casque.

Mais non ! Puisque les capteurs de positionnement pullulent dans la galaxie comme les airs de  » All I Want For Christmas  » dans les centres commerciaux, un chasseur de prime est sur le point de cramer les oreilles de Guizmoda en un coup de blaster. Il faudra un second sauvetage de Cara pour que Pedro se résigne à lever le camp pour trouver une autre planque. Pas facile de le faire déguerpir mais finalement elle se débarrasse de ce date Tinder.

Et voilà comment finit ce chapitre 4 ! Un épisode en demi-teinte, beau visuellement avec des scènes de combat encore sympas, un exploit en plus à rajouter dans les récits héroïque des Mandaloriens et une planète en moins où se cacher pour Pedro. Ce n’est pas ce qui doit manquer dans la galaxie à vrai dire, mais c’est toujours regrettable de quitter un petit crush.

Alors vont-ils se retrouver encore confrontés à d’autres chasseurs de primes ? Est-ce que Cara et Pedro ne feraient pas mieux de faire un petit bout de chemin ensemble ? Est-ce que Pedro va enlever son casque un jour ? À quand le jet-pack ?

Peut-être aurons-nous des réponses dans le Chapitre 5 !

Chanson Douce de Lucie Borleteau : la peur de la perte

Des enfants, mais pour quoi faire? La question parait rude, gorgée d’incertitude, infortune et violente, mais pourrait être une véritable interrogation au regard de Chanson Douce de Lucie Borleteau. Inspiré d’une histoire vraie et adapté du roman de Leïla Slimani, le long métrage nous plonge dans le récit clinique et dramatique d’un couple, qui s’offre les services de Louise, qui deviendra la nourrice à domicile de leurs deux jeunes enfants. 

D’emblée, la mélancolie s’empare de l’oeuvre et nous fait écouter la souffrance d’une mère (Myriam) qui voit sa vie tourner uniquement autour de couches et de comptines pour les enfants. Malgré tout l’amour qu’elle porte à ses deux bambins, elle souhaite être plus qu’une mère : elle désire être une professionnelle (avocate, son métier d’origine), une mère, une femme, une amante pour son mari etc. Retrouver un semblant de vie et d’identité. De quitter les cernes et le tablier pour porter à nouveau le costume de femme indépendante et dynamique. De ce fait, Myriam et Paul, son époux, vont engager Louise, qui semble être le profil idéal pour s’occuper des enfants.  Femme propre sur elle, connaissant parfaitement les envies enfantines, tout en sachant bâtir un cadre éducatif. L’osmose semble idyllique. 

Scène par scène, le film construit son cadre et nous propose le reflet de cette famille parfaite où, cependant, chacun doit rester à sa place (la scène sur les dates limites de consommation des produits pour les enfants nous le montre bien). Comme si le schéma ne devait pas faire dévier son trait. Minutieuse, Lucie Borleteau sait garder le cap et arrive à garder les zones d’ombre de son film, pour en tenir les ficelles. Un peu trop d’ailleurs. Pourtant, au fil du temps, au fil des minutes, la fée clochette va alors se muer en loup de la forêt, en prédateur à l’implosion imminente et il serait difficile de ne pas être impressionné par la prestation tout en rupture de ton de Karin Viard. 

Ce conte à l’issue dramatique, dont l’architecture du scénario et la mise en perspective du fait social qui se dérobe sous l’enclos du cinéma de genre horrifique, nous fait directement penser à Jusqu’à la garde de Xavier Legrand. Mais la comparaison va un peu l’encontre de Chanson Douce. La peur et le mystère s’appesantissent, pour ouvrir les portes d’un climax ahurissant de terreur. Mais là où Jusqu’à la garde agençait son récit avec précision par le biais du regard de l’enfant, faisant mouvoir la vision de chaque personnage, qui faisait monter la tension crescendo, et nous éclaircissait petit à petit sur le mal qui gangrenait la famille, Chanson Douce, lui, prend le parti d’observer avec accointance son bourreau. 

Droit dans les yeux, d’en faire un monstre ambigu qui se délite de soi même, et de vouloir en faire le symbole d’un marasme social sans précèdent. Car, au-delà du fait de nous narrer l’histoire d’une nourrice « sociopathe », qui semble vouloir entretenir une main mise sur les enfants, entre tendresse et autorité nébuleuse, entre véritable amour et réelle folie, Chanson Douce se veut aussi être un portrait assez tenu sur les enjeux sociaux et sociétaux de notre époque. La violence qui s’abattra en fin de film n’est, de manière malheureuse, que la simple répercussion d’une violence sociale de tous les jours. De façon consciente ou non, le film parait parfois empoté, corseté derrière cette envie de « montrer sans montrer », de rationaliser à outrance le cinéma de genre et objective à la fois les enfants qui ne servent que d’appâts narratifs, et les parents qui ne servent que de contre-emplois figuratifs, puis son univers, rendant le tout, parfois, extrêmement programmatique. Donnant par moments des interactions entre personnages purement schématiques. La finalité même du film, on la comprend, on la prend en pleine face, mais on a du mal à la vivre.

Louise, qui est Louise ? Une nourrice qu’on enferme dans le vernis de son métier. Une femme, qui n’en est plus une, vivant dans les bas fonds de la banlieue parisienne, à qui on parle comme un animal qui ne ne montre pas encore les crocs, qui suinte la frustration et l’envie de renouer avec l’effluve du désir. Elle est presque vue comme un objet du décor familial comme un autre. A l’image de cette scène durant les vacances familiales où les époux, pensant se faire une petite soirée en amoureux, vont devoir avoir Louise comme compagnie. Les deux, hilares, s’envoient des textos ne sachant pas quoi lui dire. Scène montrant une sorte de hiérarchie sociale, assez équivoque. Myriam et Paul, sont symptomatiques d’une forme de bourgeoisie : lui, producteur de musique, jouant le papa poule et délaissant les taches ingrates aux autres. Elle, Myriam, tente tant bien que mal, de subvenir aux besoins de chacun, les siens, ceux de son mari et ceux de leurs enfants. Un couple qui se voit presque flagellé par la belle mère, lorsque cette dernière, leur rétorque qu’ils veulent tout – argent, soirée, enfant, belle vie – sans en ressentir les sacrifices, avec un discours sentant la vieille France. Presque en les qualifiant de lâches.

Mais que nous dit le film sur cette catégorie sociale? Difficile à dire. Que nous dit le film sur la peur des parents à entrevoir l’idée même de laisser leurs enfants à une personne qu’ils ne connaissent pas et qui intègre le foyer familial du jour au lendemain? Difficile à dire. Que nous dit le film sur la violence sociale occasionnée par la solitude et le manque de visibilité. Difficile à dire. A sa décharge, Chanson Douce, a cette grande qualité de ne pas y émettre de morale, à défaut d’y avoir un propos fort et assumé : démonstratif mais pas introspectif comme pouvait l’être Roma d’Alfonso Cuaron. Car même si l’agencement du malaise grandit au fur et à mesure, et que l’incompréhension entre chaque partie est de plus en plus tenue, le film semble lancer des pistes, sans vouloir y répondre, pour se consacrer finalement et consciencieusement sur la figure mortifère de sa nourrice.

Bande Annonce – Chanson Douce

Synopsis : Paul et Myriam ont deux enfants en bas âge. Ils engagent Louise, une nounou expérimentée, pour que Myriam puisse reprendre le travail. Louise se montre dévouée, consciencieuse, volontaire, au point que sa présence occupe une place centrale dans la famille. Mais très vite les réactions de Louise deviennent inquiétantes.

Fiche Technique – Chanson Douce

Réalisateur : Lucie Borleteau
Interprètes : Karin Viard, Leïla Bekhti, Antoine Reinartz …
Photographie : Alexis Kavyrchine
Montage : Laurence Briaud
Sociétés de production : Why Not Productions, France 3 Cinema, Pan Européenne Production, StudioCanal
Distributeur : StudioCanal
Durée 1h 40 minutes
Genre: Drame
Date de sortie :  27 novembre 2019

France – 2019

 

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« Les Sept vies d’Alejandro Jodorowsky » retracées aux éditions Les Humanoïdes associés

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C’est un beau-livre collectif où l’on raconte Alejandro Jodorowsky avec passion et érudition. La retranscription de « sept vies » particulièrement riches, aidant à percer les obsessions, les attentes créatives et la vie spirituelle de l’énigmatique réalisateur de La Montagne sacrée.

Qui est Alejandro Jodorowsky ? Et est-il seulement possible d’y répondre en quelque 200 pages grand format ? Au commencement, il y a un enfant non désiré, né d’un viol. Au final, il y a un artiste tout-terrain, multi-facette, aussi secret que mégalo. Entre les deux, il y eut plusieurs existences artistiques greffées les unes aux autres ; on a connu Jodorowsky le dramaturge, le cinéaste, l’auteur, le dessinateur, le musicien, le passionné de tarot, le philosophe, l’élève et guide spirituels…

Façonné par le théâtre, qui l’a passionné dès son adolescence, Jodorowsky va tôt fonder son propre théâtre de marionnettes et partir en tournée au Chili. Même si ses premiers courts métrages datent de 1955, il est encore très concerné par la scène. Une fois au Mexique, où il se rend régulièrement dès 1960, il proposera des pièces de Beckett, des adaptations de Kafka, Gogol ou Nietzsche, mais aussi ses propres créations. En 1965, il y fonde un théâtre d’avant-garde, ses spectacles font scandale et son désamour avec les comédiens commence alors à poindre : il voit les acteurs comme d’insupportables égocentriques. « Faire de la scène la tauromachie active du social », s’inscrire dans une mise à nu des corps et des âmes figurent au cœur du projet de Jodorowsky. Et l’homme « installe […] le désir cathartique comme action théâtrale même ». Bientôt, il sera placé sur liste noire, tout comme le maître zen rinzaï Ejo Takata (qui l’influence beaucoup, au même titre qu’Arnaud Desjardins, réalisateur à l’ORTF). Jodorowsky et Takata seront tous deux considérés comme des activistes dangereux par les autorités mexicaines.

En 1964, il fonde la première revue de science-fiction du Mexique, Crononauta. De 1967 à 1973, le journal El Heraldo publie les seules bandes dessinées qu’il écrit et dessine à la fois. Le théâtre et le cinéma ne lui permettent pas de gagner sa vie correctement, alors « le seul cinéaste pleinement moderne et contre-culturel » va s’épanouir dans les planches dessinées (L’Incal, Anibal Cinq, etc.), où l’art brut et le psychédélisme semblent se rencontrer et où un « langage mystique des couleurs » prend forme. Jodorowsky est en fait inépuisable. Quand il ne dessine pas, il écrit romans, pantomimes, essais, autobiographies… Et quand il n’écrit pas, il tourne des films complexes, visuellement riches et séminaux. Pas rassasié pour autant, sur le plateau, il s’improvise musicien. Certes, il ne possède qu’un disque, Renaissance de la harpe celtique, d’Alan Stivell. Certes, La Danse de la réalité, son autobiographie, ne fait pas mention de la musique. Mais sa passion est réelle, tout comme son amitié pour John Lennon ou Peter Gabriel ou son intégration dans les circuits underground et rock.

Un ouvrage panoptique

Entre l’évocation des sept vies d’Alejandro Jodorowsky, on trouve de magnifiques illustrations – dont certaines sont issues des bandes dessinées du Chilien –, mais aussi un récit passionnant de la tarologue Marianne Costa, des analyses de séquences, des recensions littéraires ou des interviews exclusives. Sur La montagne sacrée, Jodorowsky déclare : « Le film a mis trente ans à être compris et accepté, et il est maintenant culte. » Il refusera de réaliser Histoire d’O : « Je ne voulais pas faire d’érotisme […] On m’a proposé 200 000 dollars dès la signature du contrat […] Je me suis échappé. » Son art le plus important ? « Je me suis fabriqué mes principes, je me suis fabriqué ma vie, je me suis fabriqué ma légende. Le principal est de savoir comment développer cela. »

Bien entendu, la psychomagie et la psychogénéalogie, auxquelles il donne une forme cinématographique dans ses derniers films, sont évoquées, au même titre que le projet avorté Dune, « storyboard à l’épaisseur biblique » ayant rendu frileux les studios. La déception est perceptible, immense, et quand le film de Lynch voit le jour, on doit traîner Jodorowsky pour qu’il daigne poser les yeux sur un long métrage qu’il espérait faire sien. Pendant les longues années de préproduction, il avait engagé Douglas Trumbull (2001 : l’Odyssée de l’espace), H. R. Giger (qui recyclera son travail dans Alien), son acolyte de BD Moebius et même les Pink Floyd.

Ce qui transparaît clairement à la lecture de cet ouvrage, c’est qu’Alejandro Jodorowsky est un artiste complet, passionné, radical et spirituel. Quelqu’un dont l’obstination n’a d’égale que la capacité à transcender tous les domaines qu’il explore. Plus encore qu’un créateur, le réalisateur d’El Topo s’érige en penseur (de l’art, du médium) et transcripteur (de ses obsessions, de ses quêtes spirituelles). Entre le gamin de huit ans qui lut scrupuleusement tous les romans de la bibliothèque municipale et le touche-à-tout aujourd’hui nonagénaire, il y a une existence aux ramifications insoupçonnées. C’est précisément en la soumettant à nos regards que Les Sept vies d’Alejandro Jodorowsky prend tout son sens.

Les Sept vies d’Alejandro Jodorowsky, ouvrage collectif sous la direction de Vincent Bernière et Nicolas Tellop
Les Humanoïdes associés, octobre 2019, 208 pages

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« TMNT Classics : Les Origines (Tome 1) » : retour sur les sept premiers épisodes des Tortues ninja

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Hi Comics publie dans un même volume (320 pages) les sept premières histoires des Tortues ninja, accompagnées d’une micro-série sur Raphael et Casey Jones. En noir et blanc, et avec des commentaires additionnels de Kevin Eastman et Peter Laird, nous (re)découvrons les origines de maître Splinter et de ses célèbres Tortues.

On doit ces sept comics inauguraux à Mirage Studios, une structure encore balbutiante se bornant à Kevin Eastman et Peter Laird, alors pareillement impliqués dans le dessin, l’encrage, le lettrage ou le scénario. Inspirés de Jack Kirby et Frank Miller, mais aussi de Star Wars, les deux artistes vont réaliser un rêve auquel ils ont longtemps peiné à croire : vivre de leurs créations. Ils doivent d’abord emprunter de l’argent à leurs proches pour financer leur premier comic book et finissent, contre toute attente, par en écouler 3000 exemplaires. Jusqu’à ce premier succès, ils envisageaient tous deux de faire un bide commercial, comme ils le confessent eux-mêmes entre deux épisodes des Tortues ninja. En lisant leurs commentaires, on comprend la passion, la naïveté et la précarité qui ont présidé à la naissance des célèbres mutants à carapace : discussions animées pour savoir s’il faut gaspiller une pleine page pour un simple plan large de New York la nuit ; rééditions inespérées ; planches façonnées à quatre mains par des dessinateurs vivant (un temps) dans des villes différentes ; allusions trop franches à Star Wars ; volonté, avant toute autre chose, de créer des comics pour soi-même… En octobre 1985, alors que la première édition du cinquième tome voit le jour, Kevin Eastman et Peter Laird vivent déjà de leur art. Leur rêve s’est concrétisé et le public se montre fidèle aux aventures de Leonardo et ses frères…

Ces premières aventures, dont les dessins, déjà splendides, sont en voie de maturation, jettent les bases des Tortues ninja : les origines, l’enseignement de Splinter, l’antagonisme profond et ancien entre ce dernier et Shredder, le clan Foot et sa branche new-yorkaise, le gang urbain des Dragons pourpres, le fugitoïde, l’IRTC, Casey Jones, l’amitié avec April… Beaucoup de traits constitutifs de l’univers TMNT sont déjà contenus, et pas seulement en germe, dans ces classiques de la première heure. On y découvre même des trouvailles géniales : Casey Jones regardent trois postes de télévision simultanément, tous diffusant des séries policières ringardes qui alimentent sa soif de justice ; les tours du Wall Trade Center sont menacées de destruction (nous sommes au milieu des années 1980) ; Leonardo et Raphael sont présentés de telle sorte que leurs personnalités sont (déjà) appelées à s’opposer ; une course-poursuite de seize pages émaille l’un des épisodes ; cliffhangers, mousers, téléportation à travers l’espace, scènes violentes (avec du sang), aérocars, Tricératons inspirés des tricératops, montagne mobile, arène où les esclaves se battent jusqu’à la mort se nichent les uns après les autres, et sans invraisemblances grossières, dans cet excellent volume…

Au bout de ces sept épisodes (+ une micro-série), Kevin Eastman et Peter Laird avaient une vision cohérente à moyen terme de leur histoire. Ils s’imposaient alors une cadence infernale, puisqu’un comic book voyait le jour toutes les dix semaines environ. Sans jamais rien sacrifier de leur qualité. Il est difficile de ne pas se passionner pour ces histoires qui s’inspirent autant qu’elles inspirent, capables de passer des égouts new-yorkais à une planète inventée de toutes pièces, le tout dans un mélange de gravité et d’humour délectable. Ajoutez à cela les souvenirs et commentaires des deux créateurs à la fin de chaque épisode et vous obtenez un volume indispensable à tous les aficionados de l’univers TMNT.

TMNT Classics : Les Origines (Tome 1), Kevin Eastman et Peter Laird
Hi Comics, octobre 2019, 320 pages

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4.5

Kitsune, le messager de… Presle et Chimier

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Architecte de renom, Franck Olmet traverse une période dépressive sévère. Cela se lit sur son visage et s’observe dans son comportement. Appelé au Japon pour candidater sur un nouveau projet, saura-t-il rebondir et faire valoir sa personnalité originale ?

A vrai dire, de son plein gré, Olmet ne serait jamais allé au Japon, pays pour lequel il n’éprouve aucune attirance particulière (sa connaissance de la culture spécifique est étonnamment nulle, puisque le nom de Mishima ne lui dit rien, pas plus que le seppuku, geste pour lequel l’écrivain est entré dans l’histoire).

Le psychisme d’Olmet

Le début européen permet de situer le personnage de Franck Olmet, sous les feux de l’actualité pour une regrettable tragédie : accident mortel sur le chantier d’une construction pour laquelle il était architecte. Olmet, qui considère son métier comme un art destiné à élever l’âme humaine, en conçoit un réel sentiment de culpabilité. Aller au Japon pourrait lui permettre d’échapper en partie à la pression professionnelle et médiatique. En partie seulement, car ses interlocuteurs peuvent le joindre partout dans le monde et l’agence pour laquelle il travaille veut absolument le marché japonais qui est en jeu. A vrai dire, la fuite n’inspire pas vraiment Franck, il préférerait le repli sur soi. Un aspect de sa personnalité émerge : le quadra immature, brillant dans son domaine de prédilection, mais assez inapte à la vie de tous les jours.

Olmet au Japon

Olmet sait que si, officiellement, au Japon il devra défendre un projet présenté à un concours, par le jeu des relations sa victoire est déjà programmée. Sur place, il est accueilli par une jeune japonaise : Noriko Suzuki de l’OAC (Osaka Arch’ Contest). Une jeune femme étonnante qui cherche à cerner Olmet sans détour. Grâce à une petite révélation personnelle, elle s’arrange pour lui faire reconnaître qu’il subit le contrecoup d’une rupture amoureuse.

Lost in translation

Plus ou moins perdu sans Noriko, Franck la suit. Cherchant à détendre l’atmosphère, elle le guide. D’abord dans un bar, plus tard dans un entrepôt où se tient une étrange réception surprise. Mais Franck n’aime pas ce dernier endroit, assez bruyant à cause d’un groupe de rock féminin. Il a besoin de calme et de solitude pour réfléchir : à sa situation personnelle, à son métier et à ce qu’il veut faire dans le futur. Évidemment, son état dépressif lui inspire une vision désabusée de l’état du monde d’aujourd’hui, jusqu’à l’exagération :

« Mes plus proches semblables sont désormais les robots d’agrément. » – page 67

Mais son côté architecte ressort : il a besoin de concevoir de nouvelles structures, encore et encore, de bâtir et proposer de nouvelles solutions. En même temps, comme c’est ce qu’il sait faire, c’est probablement ce qu’il a de mieux à tenter pour sortir de son état. Son souci du moment : quelle peut être sa place, en tant qu’architecte ambitionnant l’élévation spirituelle par l’art, dans une société où domine le pragmatisme ?

Japon d’aujourd’hui et Japon traditionnel

La situation de Franck est très bien mise en valeur par les choix graphiques. Les deux concepteurs de l’album : Stéphane Presle pour le scénario et Thibault Chimier pour le dessin, montrent une belle complémentarité. Le scénario ménage quelques ruptures qui retiennent l’attention et des moments de respiration (sans dialogue ou avec des vignettes de taille). On remarque aussi des moments où les protagonistes s’expriment en anglais (sans traduction, car inutile) et en japonais (lecteur placé dans la situation de Franck qui ne comprend pas). Le dessin utilise une technique très moderne avec des aplats de couleurs et un logiciel de PAO (Publication assistée par ordinateur) qui reflètent très bien l’état d’esprit d’Olmet : formes très géométriques rendant compte d’une vision d’architecte, ainsi que des couleurs (tendance tirant bien plus vers le pastel que l’éclat de la magnifique illustration de couverture), qui alternent des moments assez sombres et d’autres plus lumineux, dans un ensemble où la stylisation côtoie l’élégance du trait. Les péripéties permettent une visite personnalisée du Japon d’aujourd’hui, sans oublier quelques moments qui rappellent les nombreuses traditions du pays (visite d’un Onsen : établissement de bains typique). On comprend aussi le titre, car Olmet aperçoit et suit un renard : le Kitsune, personnage typique du folklore japonais, un esprit surnaturel généralement considéré comme le messager du dieu Inari (l’animal entraine Olmet vers une représentation de la cérémonie du thé).

Vision personnelle du Japon

La BD montre le Japon de façon très convaincante et séduisante. Venant de l’animation, Thibault Chimier connaît la mise en scène et il profite du médium BD pour présenter des lieux et situations selon des choix personnels (couleurs, angles de vues) qui font mouche. Probablement inspiré par des photos, films et reportages, il utilise des cadrages et compositions très cinématographiques qui donnent de la consistance aux décors. Le dessin est donc travaillé pour rendre compte de l’espace et des éclairages, mais aussi des expressions des visages (celui de Franck mais aussi celui de Noriko). Quelques plans sur des éléments typiquement japonais permettent d’apporter de la crédibilité et de la fantaisie. Ainsi, le personnage d’Olmet prend de la consistance, au point que lorsque Noriko le traite de « gros bébé pleurnichard », cela sonne très juste et montre à quel point elle l’observe depuis le début. Pourtant, Noriko aurait pu se contenter de rapports professionnels suite à l’étrange confidence de Franck sur un rêve.

Japon et architecture

Au final, les choix graphiques mettent en valeur la personnalité du personnage principal, ainsi que son état d’esprit, les lieux et milieux dans lesquels il évolue. Quant au scénario, il propose un regard moderne sur la culture japonaise où les traditions restent bien ancrées. Une culture où la modestie reste de mise, à l’image de cette BD bien construite qui, dans un cadre limité (120 pages), tire un très beau parti des situations présentées, en montrant et suggérant. L’ensemble rend bien compte du cheminement (aussi bien physique qu’intérieur) de Franck Olmet.

Kitsune, Stéphane Presle (scénario) et Thibault Chimier (dessin)
La Boîte à bulles, octobre 2019, 127 pages

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Requiem : Anna Akhmatova porte le deuil du peuple russe

Ecrits entre 1935 et 1940, les poèmes qui constituent le recueil Requiem (qui ne sera publié qu’en 1963) dressent le portrait d’une URSS dominée par la mort et le deuil.

1921. Le premier mari d’Anna Akhmatova, Nikolaï Goumilev, dont elle était séparée depuis quelques années, est exécuté pour « activités anti-bolchéviques ».
1938. Lev Goumilev, le fils qu’Anna Akhmatova a eu avec Nikolaï, est arrêté. (Parce qu’il avait le malheur de porter le même nom que son père ? Dans la « logique » soviétique de ces années 30, il n’en fallait pas plus…). Etant sans nouvelles de lui (il avait été déporté, mais les familles n’étaient jamais prévenues), Anna Akhmatova va, comme des milliers d’autres femmes et mères dans cet état policier et répressif, s’incruster dans l’interminable file d’attente à la porte de la prison Kresty (la Croix), à Leningrad, apportant à son fils de la nourriture ou des vêtements. Des heures, parfois des jours d’attente, quelles que soient les conditions météo, pour un résultat plus qu’incertain, puisque tout est soumis au bon vouloir d’un quelconque chef.
C’est en ayant cela en tête qu’il faut lire Requiem, court recueil de poèmes (dix petits textes, une dédicace, une introduction et un épilogue) dont l’écriture s’est faite, majoritairement, en 39 et 40.

Le titre en lui-même en dit long. Requiem est un livre sur les morts. Non pas les morts qui ont effectivement trépassé, et qui, eux, sont bien heureux :

« Il fut un temps où ne souriait
Que le cadavre heureux de son repos. »
(Introduction ; traduction de Paul Valet, éditions de Minuit)

Non, les morts dont parle Akhmatova sont encore plus ou moins vivants. La poétesse décrit l’URSS comme un pays peuplé de morts-vivants. Même pas des morts en sursis, mais des personnes tellement privées de tout que la notion même d’existence paraît déplacée pour parler de leur vie. Des êtres qui attendent la mort avec impatience. Cela permet à Akhmatova d’inverser un des lieux communs de la poésie : ici, la mort ne fait pas peur, elle n’est pas source d’angoisses existentielles. Ici, on l’invite, on est impatient qu’elle vienne nous prendre. Ici, la mort est une délivrance :

« Quoi qu’on fasse, tu arriveras. Pourquoi pas maintenant ?
Car je l’attends – la vie m’est difficile.
J’éteins la lampe et j’ouvre la porte
A toi, si simple, si merveilleuse. »
(A la mort, poème 8)

De fait, l’URSS décrite ici est peuplée d’images liées à la mort : le bourreau, la vie arrachée, la levée du corps dans une chambre mortuaire, etc. Chaque famille est touchée par cette mort omniprésente : toute femme est une veuve en puissance, et toute mère peut se retrouver comme Marie constatant la mort de son fils (sans le savoir parfois, puisque le sort réservé aux prisonniers n’était pas communiqué à leur famille ; le fils est-il vivant ou mort ? A-t-il été exécuté ou déporté en Sibérie ?).

« La Russie innocente se tordait de douleur,
Sous les bottes ensanglantées,
Sous les pneus des noirs fourgons cellulaires. »
(Introduction)

Mais que l’on ne s’y trompe point : ceux qui sont morts ici, ce sont les peuples de l’URSS. Toute une population courbée, opprimée, dont la volonté est annihilée. Dans ce Requiem destiné à célébrer non pas les disparus mais les opprimés, les personnes chuchotent parce que « là-bas on ne parlait qu’en chuchotant » (En guise de préface). Ce n’est pas la mort physique qui est là, c’est l’absence de vie. Il n’y a là, finalement, aucune véritable différence entre les personnes arrêtées et emprisonnées, et celles qui ne le sont pas, mais ne sont pas libres pour autant.
Dans ce bref recueil, Akhmatova parvient, avec des mots et des phrases simples, à faire revivre la douleur incommensurable de cette non-vie, de cette folie totalitaire et policière. Nul doute qu’Akhmatova se fait la voix de toutes ces mères placées dans la torture de l’incertitude des décennies durant. Qu’elle se faisait une mission de parler pour les sans-voix, de hurler dans ce pays où tout le monde chuchote, de se tenir debout. Bien entendu, le régime stalinien a voulu lui couper la voix, c’est sans doute pour cela qu’elle n’en résonne que plus fort aujourd’hui.

(Nous recommandons de lire, de préférence, l’excellente édition bilingue parue aux Editions de Minuit en 1991, avec une préface et une traduction de Paul Valet)

Requiem, Anna Akhmatova
Editions de Minuit, 1991

Scène du procès dans Le traître de Marco Bellocchio (2019) : ses références littéraires et cinématographiques

Analyse du film Le traître d’un point de vue littéraire. Dénonciation sans concession des mafiosos dans le film par les mouvement et procédé artistiques : le réalisme et le théâtre. De la Commedia dell’arte en passant par François Rabelais, Carlo Collodin Victor Hugo ou Marcel Carné : le pouvoir des références romanesques.

Épisode du procès : comment le film souligne la véritable nature des mafiosos par ces différents procédés et la met en contraste avec celle de Tomasso Buscetta.

Le film Le traître (2019), de Marco Bellocchio, sorti cet automne, traite du procès que fait Tomasso Buscetta à la Cosa Nostra. Il entreprend une entente avec la justice italienne et le juge Falcone.

Il nous est montré le fameux maxi-procès de Palerme auquel sont convoqués plus d’une centaine de mafiosos.

Nous analyserons dans cet article uniquement l’épisode du procès. Quels mouvements et genres artistiques le metteur en scène utilise au sein de son film pour dénoncer les mafiosos ? Qu’est-ce que les références littéraires et cinématographiques  peuvent offrir en valeur ajoutée à ce procès ?

Pourquoi Bellocchio entreprend de faire une mise en abyme dans son film ? A quoi sert-elle? Pourquoi évoquer le réalisme, le théâtre et la Commedia dell’arte ?

Le réalisateur via le personnage du traître évoquent deux grandes œuvres littéraires : celle de Rabelais et ses moutons de Panurge, ainsi que celle de Carlo Collodi et le fameux nez de Pinocchio.

Quel est le but de cette entreprise ? C’est ce que nous allons découvrir.

Le procès dans Le traître est un véritable théâtre dans le théâtre

Dans son film, Marco Bellocchio, en présentant le maxi-procès de Palerme à l’écran, fait un acte politique : il dénonce la mafia.

Revenons un peu sur ce qu’est le réalisme littéraire : analysons-le et voyons les points communs avec Bellocchio.

Le mouvement réaliste en littérature est né, entre autres, de la censure dans les journaux.

Le seul moyen qu’ont trouvé les auteurs pour exprimer leur idées, leur vision sur le monde social sans être censuré était de les faire passer à travers une œuvre de fiction.

Donner l’illusion de représenter le réel était loin d’être une idée récente. (Pensons à la mimesis vue par Platon et Aristote. Mais le recours à la mimésis au XIXe siècle a une portée politique : il s’agit d’un coup de force pour les écrivains face au Régime du Second Empire et à l’idéologie conservatrice qui cherche à masquer les problèmes de société dans une vision idéalisée – songeons à Offenbach et l’opérette).

Les auteurs réalistes veulent décrire le monde tel qu’il est sans le sublimer « Le Réalisme conclut à la reproduction exacte, sincère, du milieu social, de l’époque où l’on vit.» (Le Réalisme par Dufour)

C’est pourquoi le thème ou la métaphore de la vue et donc de la transparence de la vitre (miroir, serre, fenêtre, et par extension le théâtre), aussi bien pour décrire des personnages que pour prétendre imiter le réel (miroir stendhalien, écrans et maisons de verre zoliens).

Le roman réaliste se veut sérieux en abordant les problèmes de société. Les réalistes refuseront le roman historique parce que cela équivaudrait à faire revivre un épisode du passé par le biais de l’imagination.

Le savoir des personnages repose sur leur capacité à décrire par la vision. Celui qui décrit doit donc être capable de voir. Comme le souligne Dufour, un critique sur le réalisme, « il serait inconcevable de trouver chez Stendhal un personnage aveugle. Le réalisme subjectif induit une perception déjà limitée du monde dont le champ restreint serait d’autant plus restreint chez l’aveugle. »

La vision omnisciente est ainsi à l’opposé de la conception réaliste. Le monde n’est vu que par une seule conscience : le personnage ne peut affirmer des vérités qu’à travers son vécu et ses différents sens (vue, ouïe, goût, toucher, odorat). Cela donne une dimension plus humaine aux personnages et renforce l’idée de vraisemblance (ignorance de Bouvard et Pécuchet, incompréhension de Fabrice del Dongo…).

Malgré les siècles d’écart, il n’y a pas mal de points communs entre ce mouvement littéraire et notre film.

Nous pouvons donc supposer que le réalisme est un parti pris par le réalisateur. Il nous souligne en utilisant ce procédé, sans aucune concession, la véritable nature des mafiosos. Nous ne sommes plus du tout dans l’image idéalisée de la mafia du Parrain.

Comme chez les réalistes, la thématique de la vue est de la représentation sont prépondérants via le théâtre.

Dans Le traître est dénoncé le faux, le paraître, l’illusion.

Les personnages représentatifs de cette thématique sont sans hésitation ceux que l’on retrouve dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831) et dans L’opera de quat’ sous (1928) de Bertold Brecht avec la Cour des Miracles qui rassemblent une mafia de mendiants et de truands…Tous simulent un état qu’ils ne sont pas. Comme l’indique le lieu où ils vivent : tout n’est qu’illusion et ils l’utilisent à leur profit dans la ville pour survivre. Une fois revenue dans l’enceinte de leur Cour- les aveugles y voient à nouveau, les estropiés marchent à nouveau.

Une scène très intéressante extraite des Enfants du Paradis, de Marcel Carné (1945) est signalée par Mme Gasiglia-Laster dans un article de 2002 « Les Enfants du Paradis et le XIXe siècle de Jacques Prévert ». Celle-ci y souligne dans un passage la fausseté et le double jeu du marchand d’habits, et de plus, fait référence à l’époque de l’occupation, moment de tournage du film. N’oublions pas que Kosma et Trauner ont travaillé sur le film, à la musique et aux décors durant toute la guerre dans la clandestinité.

Il s’agit de la scène qui se situe au « Rouge gorge ». Baptiste y entre avec un faux aveugle. Puis arrive Lacenaire avec sa bande et regarde Garance amoureux. Le marchand d’habits arrive à son tour. Il lit les lignes de la main de Garance et Lacenaire lui lance : « Mais dis-moi, puisque tu expliques les rêves…Explique -moi donc celui-là : la nuit dernière, j’ai rêvé de toi. Oui, tu passais dans la rue et tu poussais ton cri : «Marchands d’habits, avez-vous des habits à vendre ? ». Et dans mon rêve j’entendais « Marchands d’habits, avez-vous des amis à vendre ». Il demande à l’intéressé s’il a ses entrées « rue de Jérusalem »c’est-à-dire à la préfecture de police ; calomnie répond le Marchand d’habits, aussi vrai qu’on m’appelle… »et Lacenaire de compléter : « qu’on t’appelle  Mouton-Blanc dit le Frisé, dit Vend-la-mèche, dit Treize à table. ». Mme Gasiglia-Laster, dans son commentaire, souligne que  « L’allusion était transparente et se doublait d’une troublante mise en cause, si l’on prend conscience que ce rôle d’indicateur présumé était destiné à Robert Le Vigan, qui abandonna le tournage pour suivre Céline à Sigmaringen…[…] ». Le Vigan qui devait jouer le rôle et qui tourna quelques scènes avant d’être remplacé par Pierre Renoir, était un collabo notoire ( comme Céline). Dans cette séquence, il est explicitement fait allusion à tous ceux qui vendaient les juifs ou les résistants aux nazis.

Ce jeu du paraître est signifiant dans le film dans lequel les mafiosos ne cessent d’être en la représentation dans la Cour de Justice. Ils deviennent acteurs et les spectateurs sont les spectateurs du procès présents dans la salle. Ils ne sont que dans l’illusion et non dans l’être, l’identité, la personnalité.

De plus  nous accédons aussi à un deuxième niveau de lecture dans le film via une mise en abyme : les spectateurs du film sont aussi spectateurs de la scène de procès de Palerme.

Cet effet de double représentation (le théâtre dans la Cour de Justice / le théâtre dans le film) renforce encore davantage la notion de représentation (jouer, être spectateur). Bien entendu ceci renforce encore davantage l’idée de la vérité ou au contraire du mensonge exprimée.

Que le procès soit un théâtre est loin d’être une idée nouvelle. Nous trouvons en effet déjà ce motif dans l’œuvre romanesque hugolienne.

Dans Notre-Dame de Paris (1831), le procès de Quasimodo est tourné en ridicule. Il s’agit du passage dans lequel, Quasimodo, le sonneur de Notre-Dame, sourd et bossu est jugé par un juge lui aussi sourd. Il est accusé de la tentative de l’enlèvement d’Esmeralda, la bohémienne.

Cette scène est terrible et tragique car nous assistons à une parodie de justice : Quasimodo, devenu sourd à cause d’avoir sonné les cloches, est questionné comme tout un chacun au Châtelet. Il est jugé par un juge sourd, cela met à la scène une pointe comique mais cela souligne le sentiment d’injustice fait à Quasimodo. La surdité du juge va renforcer la dureté de la peine à l’encontre du sonneur de cloches.

Dans ce chapitre, Hugo accuse la justice médiévale. Il l’annonce d’emblée par le titre du chapitre qu’il donne: « Coup d’œil impartial sur l’ancienne magistrature ».

Dès ses débuts Victor Hugo (1802-1885) témoigne de son combat pour la justice  : Le dernier jour d’un condamné (1829) et Claude Gueux (1834) reposent sur une même volonté de dénoncer la peine de mort, indiquent son engagement en faveur des libertés et de la cause du peuple. La portée du premier récit est universelle par l’anonymat du personnage : on ne sait rien de lui, pourquoi il est enfermé, juste qu’il a une petite fille, qu’il est en attente d’une possible grâce, qui n’aura pas lieu. La réflexion de Claude Gueux, porte sur les raisons qui poussent un homme à commettre un crime : pauvreté, injustice sociale et manque d’éducation. Hugo se base sur un fait divers pour en faire un roman. Le personnage illettré, emprisonné pour vol en viendra à tuer . Victor Hugo s’inspirera du personnage de Claude Gueux pour créer le personnage de Jean Valjean dans Les Misérables (1862).

L’engagement politique est indissociable pour Victor Hugo de l’écriture. Il est nommé pair de France en 1845, en 1846 il est député conservateur à l’Assemblée législative. Il va essayer de sauver des gens de la déportation et de la condamnation à mort. Victor Hugo a soutenu Louis Bonaparte pour faire barrage à Cavaignac. Puis il s’est aperçu que loin de faire une politique sociale, il restreignait les libertés, n’agissait pas contre la misère et désirait rétablir un régime impérial. Hugo est donc passé à l’opposition. C’est parce qu’il a résisté au coup d’ Etat de Bonaparte, le 2 décembre 1851, que Victor Hugo a dû s’enfuir et a été officiellement banni en janvier 1852. Il part d’abord se réfugier à Bruxelles puis dans les îles anglo-normandes, d’abord à  Jersey en 1852 puis à Guernesey à partir de 1855. Il refuse de rentrer suite à l’amnistie des proscrits de 1859 : il ne rentrera en France qu’à la chute du Second Empire en 1870. Il œuvra même en exil de continuer son combat contre la peine de mort dans le monde entier en utilisant de son influence littéraire et politique. Ce combat n’en n’est qu’un parmi d’autres auxquels ils tenaient comme ceux contre la misère et l’accès à la connaissance. Dans Les Châtiments (1853) Victor Hugo fait une œuvre poétique virulente qui attaque Napoléon III et sa manière dont il a supprimé  la république et mis en place un régime tyrannique qui écrase le peuple. Les Misérables (1862) et L’Homme qui rit (1869) sont des romans qui dénoncent la misère du peuple et portent une réflexion sur la révolution.

Dans son roman de jeunesse Notre-Dame de Paris, Hugo souligne bien les différents niveaux de la justice : plus on est pauvre et démuni (comme ici l’est Quasimodo), plus le procès sera humiliant et injuste. Dès le début, on le sait d’avance : Quasimodo a déjà perdu le procès. Personne n’est là pour défendre les faibles et les opprimés. Seuls les riches s’en sortent.

Cette thèse sera parfaitement illustrée dans l’épisode des Misérables (1862), passage où Fantine, à l’état de prostituée, phtisique à un stade avancé, elle a vendu ses cheveux et ses dents, se fait agresser par une boule de neige par un bourgeois. Cette dernière riposte en l’agressant. La jeune femme s’est prostituée  et enlaidie pour survivre et pouvoir payer les échéances aux Thénardiers pour Cosette. Fille publique, elle est alors arrêtée par Javert qui la condamne alors à six mois de prison ferme. Fantine a beau se défendre auprès de Javert et de plaider son innocence, ce dernier reste inflexible à ses paroles. Il faudra attendre l’arrivée du maire, Monsieur Madeleine, pour que la jeune fille soit relâchée et même accueilli dans un hôpital dans lequel elle décédera peu après. Le bourgeois n’a bien entendu jamais été inquiété.

Avec L’Homme qui rit (1869), Victor Hugo nous met en présence d’un de ses personnages monstre- titan : Gwynplaine, qui a eu le visage déformé, enfant par les Comprachicos, sous la forme d’un rictus, d’où son surnom. C’est le personnage de Gwynplaine qui inspirera Bob Kane, Bill Finger et surtout Jerry Robinson, les créateurs du personnage du Joker. Le personnage est inspiré par l’acteur Conradt Veidt, star en 1928 de la version muette du roman adaptée au cinéma. Ce roman se situe en Angleterre et fin XVIIè siècle. Gwynplaine adulte est reconnu comme l’héritier légitime du trône et accède à la Chambre de Lords. Il est un saltimbanque qui joue tous les jours avec Déa, la jeune femme aveugle qu’il a sauvée de la mort, enfant, et qui l’aime. Gwynplaine désire à la Chambre des Lords se faire le porte-parole du peuple londonien, mais les Lords de la Cour restent sourds à son message et ne cessent de le scruter et de le railler telle un monstre, une bête de foire. Les Lords rient du jeune homme et leur rires entraînent celui de Gwynplaine.

Cette scène cruelle, dénonce la bêtise des Lords qui pourrait s’apparenter à celle des mafiosos : ils rient bêtement de Gwynplaine. Ils assistent à La Chambre des Lords à un spectacle réjouissant qui les distrait, à un spectacle de foire. Ils ne sont là que comme spectateurs et ne s’attachent qu’au superficiel, la difformité de Gwynplaine et non au fond : le discours.

De plus, Marco Bellocchio n’hésite pas à utiliser sa culture italienne pour y introduire dans le film les personnages de la Commedia dell’arte.

Soulignons que le théâtre de la Commedia dell’arte est un théâtre de masque créée au XVIe siècle. Il contient des personnages très connus tels : Arlequin, Pantalon, Polichinelle. Certains seront repris par les théâtres de Molière (1622-1673) et de Marivaux (1668-1763). A cause des masques, les acteurs ne peuvent pas utiliser leur expressions faciales pour jouer: ils doivent donc tout miser sur leur expression corporelle pour exprimer leur émotions.

Mikhaïl Bakhtine souligne l’importance du masque dans la culture populaire  « […] C’est le motif le plus complexe, le plus chargé de sens de la culture populaire.[…] le masque incarne le principe de jeu de la vie, on trouve à sa base le rapport mutuel de la réalité à l’image tout à fait particulier, et ce qui caractérise les formes les plus anciennes de rites et de spectacles. Il faut simplement noter que des phénomènes comme la parodie, la caricature, la grimace, les simagrées, les singeries ne sont que des dérivés du masque. C’est dans le masque que se révèle avec éclat l’essence profonde du grotesque. » ( L’œuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen-Age et sous la Renaissance.)

La particularité  de la Commedia dell’arte tient à l’improvisation : toutes les pièces sont jouées qu’à partir d’un canevas donné au début de la représentation et qui donne les grandes lignes de l’histoire: gestes et dialogues différent à chaque représentation. Jamais donc les acteurs joueront de la même manière une pièce.

Cette allusion au folklore théâtral italien permet, sans tomber dans le mauvais goût, de souligner la comparaison des mafiosos à des acteurs qui sont sans cesse en improvisation dans la Cour de Justice. Ils jouent et chacun apporte sa pointe personnelle pour se caractériser (se déshabiller intégralement face à la Cour ou bien simuler en public des crises d’épilepsie).

Ainsi, en se comparant à des acteurs toujours dans la représentation, les mafiosos permettent le dévoilement de leur nature profonde. En voulant faire « le grand jeu » face à la Cour ils n’arrivent qu’à se ridiculiser.

Dans L’Homme qui rit, nous sommes en présence du motif de la représentation, puisque les protagonistes sont des acteurs.  En effet Ursus, un saltimbanque a élevé le jeune Gwynplaine, défiguré au visage et la petite Déa, aveugle. Il créée la pièce Chaos vaincu pour gagner leur vie et qui est jouée par les deux jeunes gens. Déa estime et aime Gwynplaine car elle sait que c’est grâce à son courage, qu’il l’a sauvée de la mort. Lorsque Gwynplaine est arrêté à la roulotte par un agent de police et part avec lui, Ursus décide de cacher cet événement à la jeune aveugle. Lorsque arrivera le moment de la représentation de la pièce avec Gwynplaine, Ursus joue à être le jeune homme. Déa reste dans l’erreur, ne percevant pas la disparition de Gwynplaine. Les spectateurs qui connaissent les gens de la roulotte vont prendre le parti d’aider Ursus en réagissant en tant que public. La jeune fille sera doublement dans l’illusion, par Ursus qui joue le rôle de Gwynplaine et avec les spectateurs qui agissent comme si rien n’avait changé.

La scène et le jeu sont explicitement évoqués aussi dans Les Enfants du Paradis, (1945), film de Marcel Carné. Sont représentés les deux sortes de théâtres de l’époque : le mime représenté par le personnage de Jean-Baptiste Debureau (1796-1846) célèbre au Théâtre des Funambules où il a joué des années 1820 jusqu’à sa mort( incarné par Jean-Louis Barrault)- et Frédérick Lemaitre (1800-1876 ), l’un des plus célèbres acteurs du Boulevard du Crime ( interprété par Pierre Brasseur).

Il existe une séquence dans ce film, qui se déroule devant la façade des Funambules. Parmi le public des badauds, un bourgeois se fait dérober sa montre. Il accuse alors Garance de ce larcin. C’est grâce à Baptiste, qui a été spectateur du vol et à sa pantomime improvisée, que Garance sera innocentée.

Mimer la scène devient alors un acte politique : Baptiste joue et disculpe la femme qu’il aime et et évite ainsi l’erreur judiciaire.

Le réalisme et le théâtre permettent à Bellocchio dans Le traître une dénonciation virulente des mafiosos. Ils lui permettent de souligner et d’accuser leur facette hypocrite et de faux semblant.

Une critique acide et sans compromis : la valse des pantins

Dans Le traître, Bellocchio fait allusion via Buscetta aux fameux moutons de Panurge lorsque ce dernier entend le désistement à la chaîne des confrontations qu’il aurait dû avoir avec certains mafiosos dans la Salle de Justice.

Rabelais comme Cervantes, les deux grands auteurs du fin du Moyen Âge-début XVIe siècle vont utiliser la littérature populaire comme moyen pour dénoncer et apporter une morale à leur textes. N’oublions pas que des romans de Rabelais ont été censurés par La Sorbonne car il y faisait une critique virulente de l’université et de Rome. Sous l’écriture bon enfant de l’humaniste, il s’y trouve la plume acérée d’un théologien qui a suivi des études comme celles d’un médecin. Chacun d’eux va apporter dans la fiction des éléments de la littérature

Uniquement par cette allusion littéraire qu’il sait relier à la situation vécue (le procès) et à son contexte ( le désistement des mafiosos à témoigner), Buscetta montre, aussi bien à la Cour qu’aux spectateurs que, contrairement aux mafiosos, il ne fait pas que citer une référence : il va l’évoquer dans une situation bien particulière  (contrairement à celui qui cite une phrase de Michel Butor uniquement comme faire-valoir). Cette référence lui permet de montrer ses capacités d’analyse et intellectuelle.

Aussi ne serait-ce pas sans malice que l’un des mafiosos cite un intellectuel critique français. Un butor est aussi bien un échassier qu’un individu grossier, mal élevé et sans finesse, un âne, un balourd, un rustre…

Cette malice sur ce double sens donne encore plus de saveur  à la scène. Cela permet de valoriser Buscetta et de montrer l’aspect frustre des mafiosos qui ne possèdent aucun vrai bagage culturel.

François Rabelais : 1483-1553, et ses moutons de Panurge.

Revenons un peu sur les publications de Rabelais qui nous intéressent. Tout d’abord Pantagruel ( vers 1532) et Gargantua  (vers 1534). Dans ces deux premiers romans l’auteur parodie les romans de chevalerie et leur emprunte leur composition tripartite : enfance, éducation et hauts faits d’armes contre les envahisseurs.

Le Tiers Livre  (1546) se clôt sur la volonté de Panurge de se marier mais la question reste encore en suspens à la fin du roman. On lui conseille d’aller consulter l’oracle de la Dive Bouteille.

Le Quart Livre (1448 puis 1552) renoue avec la veine épique des deux premières ouvrages mais se présente comme la suite directe du Tiers Livre.  L’œuvre relate l’épopée maritime des Pantagruelistes partis consulter le lointain oracle de la Dive Bouteille, au sujet du mariage de Panurge .

Panurge joue le rôle de l’acolyte bouffon depuis la rencontre du géant dans Pantagruel. Il joue le rôle épique du comes, comme Achate pour Enée mais il lui sert aussi de double burlesque.

Panurge tire son nom du grec panourgos (apte à tout, rusé) dont l’emploi est ambigu. Farceur, inventif, filou dans Pantagruel, sophiste, extravagant dans Le Tiers Livre, couard et breneux dans Le Quart Livre. Ce personnage du peuple est un porte-parole de Rabelais afin de surmonter la censure. En effet dans ce livre en particulier l’auteur dénonce Rome. Le privilège royal, protection accordée par le roi Henri II n’empêchera cependant pas le livre d’être interdit provisoirement de vente par un arrêt du Parlement le 1er mars 1552 « attendu la censure faite par la Faculté de Théologie. »

Rabelais utilise un nombre de genres de récits très variés dans Le Quart Livre tels le conte, l’apologue et la farce. Rabelais connaît le monde du théâtre pour l’avoir pratiqué à Montpellier. La farce puise des personnages types issus du peuple. Il s’agit le plus souvent du personnage du sot ou du badin : tout dépend de l’acteur et de son jeu. Ceci Panurge l’explique dans Le Tiers Livre.

L’épisode des moutons de Panurge est la seconde farce du Quart Livre après celle des Chicanous. Il fait partie de la trame principale et interrompt le périple maritime et constitue une morceau théâtral dans le livre.

Dans cet épisode, Panurge exécute une vengeance. Il était parti sur les mers à la recherche de l’Oracle de la Dive Bouteille et voulait acquérir auprès d’un négociant, Dindenault, un mouton que ce dernier lui refuse. Au bout du compte, Panurge obtiendra bien son mouton et, pour se venger, il le fera sauter par-dessus bord. Tous les autres moutons du négociant le suivront en sautant dans la mer. Dindenault tentera d’en sauver un, mais il finira noyé comme ses bêtes.

La farce est construite sur la figure du renversement qui oppose le trois premiers chapitres avec la victoire apparente du négociant Dindenault sur Panurge, au dernier chapitre la victoire effective de Panurge sur le négociant qui meurt avec tous ses moutons. Panurge prépare dès le début le renversement final, il apparaît comme un véritable metteur en scène qui organise une farce.

Au sujet de ce fameux épisode, Rabelais s’est fortement inspiré de la célèbre Farce de Maître Pathelin, qu’il connaissait par cœur : Pathelin , avocat, marchande un drap avec Guillaume, le vendeur et se fait lui-même avoir par l’homme qu’il vient de défendre, le berger Thibault l’Aignelet et lorsqu’il lui demande à être payer, ce dernier lui répond par un bêlement, stratégie proposée par l’avocat durant la défense. Celui qui pense abuser est en réalité le personnage trompé.

Dans les deux cas, ce sont les personnages du peuple qui sortent victorieux et bernent des personnes d’un rang social plus élevé qu’eux.

La référence rabelaisienne dans la bouche de Buscetta dénonce les mafiosos qui les compare aux moutons de Rabelais : dépourvus d’intelligence, de d’analyse critique et de simples exécutants.

Carlo Collodi 1826-1890: Pinocchio, un roman jeunesse initiatique

« Son nez s’allongea de façon si extraordinaire, que le pauvre Pinocchio ne pouvait plus se tourner de quelque côté que ce fût […] » (Les aventures de Pinocchio. Histoire d’un pantin de Carlo Collodi, 1881).

La seconde œuvre du film est un roman pour la jeunesse : Pinocchio écrit à la fin du XIXe siècle par un romancier et journaliste italien : Carlo Collodi.

Dans Le traître, le nez de Pinocchio est juste mimé par Buscetta pour répondre à un propos mensonger à son endroit.

Il montre le mafioso et forme un long nez en sa direction. Nul besoin d’expliquer cette référence ni de la citer oralement, la compréhension est universelle.

Pinocchio incarne le menteur par excellence. Cependant, cet épisode du nez qui s’allonge n’est qu’un épisode parmi tant d’autres du roman. Il a été repris par Disney ensuite dans son dessin animé où la thématique du nez qui s’allonge parce qu’il ment a été plus que développée.

Attardons -nous tout de même sur ce motif du nez, qui se trouve être l’un des plus motifs grotesques les plus répandus dans la littérature mondiale. Des caricatures d’hommes ont été faites via la référence animale : ce mélange de traits humains et animaux est l’une des plus anciennes forme de grotesque. Le nez est toujours le substitut du phallus.  » […] Parmi tous les traits du visage humain, souligne Bakthtine,  seuls la bouche et le nez ( ce dernier comme substitut du phallus) jouent un rôle important dans l’image grotesque du corps. Les formes de la tête, des oreilles, et aussi du nez ne prennent de caractère grotesque que lorsqu’elles se transforment en formes d’animaux ou de choses. » Et le critique souligne bien que le corps grotesque « est un corps en mouvement. Il n’est jamais prêt ni achevé : il est toujours en cours de construction, de création et lui-même construit un autre corps […] »

Le titre intégral de ce roman est le suivant :  Les aventures de Pinocchio. Histoire d’un pantin. Il s’agit donc d’un roman jeunesse initiatique d’un être moitié pantin, moitié petit garçon.

Pinocchio est un être hybride, comme l’est aussi la créature de Frankenstein, d’une autre façon, une créature créée à l’image humaine mais non aboutie par son créateur. Il va devoir affronter la vie sous tous ses fronts et non plus que ses douceurs (le Pays des Jouets, ne pas aller à l’école, ne pas écouter les conseils de sa conscience). Il faudra en passer par là : comprendre la valeur des êtres qui nous entourent et la valeur des choses pour devenir enfin un être humain.

Comme le souligne Mikhaïl Bakhtine : « Ce qui nous intéresse avant tout, c’est la peinture d’êtres humains extraordinaires, tous de caractère grotesque.[…] Ils constituent en fait une véritable galerie du corps hybride. […] Tout cela constitue les fantaisies anatomiques d’un grotesque échevelé qui jouissait d’une faveur immense au Moyen-Age. »

Pinocchio passe par plusieurs évolutions : il sort d’un bout de bois travaillé et devient pantin, de pantin il devient âne, puis dans la dernière partie du roman, il redevient pantin pour devenir enfin définitivement un petit garçon.

Il sera aidé dans son parcours par le grillon, sa conscience, et sa guide spirituelle, la Fée. La fée accorde à Pinocchio son état final d’humain parce qu’il a changé : il va travailler pour sauver la vie de son père, Gepetto. C’est grâce à cet acte humain et généreux et à l’évolution dans son caractère, que sa métamorphose aura lieu.

Dans la théorie hugolienne, le grotesque peut se révéler sublime avec par exemple le personnage de Quasimodo, sourd, bossu et à moitié borgne, qui tombe amoureux de la bohémienne Esmeralda en tentant de la sauver du bûcher. Cependant, pour que cette magie opère, il faut de l’humilité dans les personnages. Quasimodo va évoluer dans son être tout le long du roman : du personnage sauvage voire quasi animal du début, il va au fur et à mesure s’humaniser. Il en est de même pour Pinocchio, qui au fil des événements qu’il vit, évolue, remet en cause des personnages, se remet en cause. Cette remise en cause de soi-même lui permet une vision critique sur son être. En prenant finalement conscience des ses guides spirituels, le grillon et la Fée, il permet de comprendre ses erreurs et d’évoluer dans le droit chemin.

Les mafiosos ne peuvent se révéler sublimes et n’être que grotesques par leur inaptitude à évoluer dans une situation quelconque.

Nous ne trouverons dans aucun des mafiosos une évolution ou un repentir quelconque. Comme nous l’avons vu précédemment, ils ne portent aucun avis critique sur eux-mêmes ou leur action.

Ils sont donc dans l’impossibilité de cette démarche d’évolution, qu’ils ne comprendraient sans doute pas d’ailleurs.

Encore une fois, les références littéraires nous soulignent leurs richesses : par la simple évocation d’un personnage ou d’une thématique des tas d’autres connexions peuvent se faire et renforcer la démonstration proposée par le film.

La force du Traître, est que toutes ces allusions culturelles sont faites par petites touches, comme dans une peinture. Elles ne sont pas développées : c’est au spectateur de reconnaître les signes et de les décoder.

Bien entendu, Le traître peut très bien se comprendre sans toute cette analyse approfondie et complexe, mais avec elle, il n’en a aussi que plus de saveur.