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Brooklyn Affairs : Edward Norton plus doué pour ses talents d’acteur que de réalisateur

Le mercredi 4 décembre 2019, sortait en salles Brooklyn Affairs, un long-métrage réalisé par Edward Norton qui a, de surcroît, le rôle principal. Il s’agit d’un thriller américain dont l’action en demi-teinte a lieu dans le New York des années 50, un New York reconstitué et plus vrai que nature. 

Né le 18 août 1969 à Columbia, dans l’Etat du Maryland, Edward Norton monte précocement sur les planches, dès l’âge de cinq ans. Arrivé à l’âge adulte, il va voir, très vite, décoller sa carrière au cinéma. C’est Peur Primale (1996) qui le sort rapidement de l’ombre. Ce polar lui vaut même une nomination aux Golden Globes. Il focalise, dès lors, l’attention des professionnels du septième art. Il enchaîne succès sur succès. Nous pouvons retenir son rôle comme avocat dans Larry Flint de Milos Forman et sa prestation dans la comédie musicale Tout le monde dit I love you de Woody Allen.

En une année (1996), il devient ainsi un des jeunes acteurs les plus convoités et les plus prometteurs du moment. Parmi les films les plus adulés du grand public, où il joue avec brio, nous devons citer, par la suite, American History X (1998) et Fight Club (1999) : le premier des deux lui vaut d’ailleurs une nomination à l’Oscar du meilleur acteur. Edward Norton passe alors derrière la caméra et nous livre son premier film Au nom d’Anna (2000). Il continue d’endosser divers rôles, véritable acteur caméléon, dans des registres vraiment variés : nous pouvons, en piochant dans une liste loin d’être exhaustive, mentionner le thriller Dragon Rouge, le drame La 25ème heure de Spike Lee, et le film historique Kingdom of Heaven. Il ne boude pas non plus les blockbusters, en acceptant d’incarner L’Incroyable Hulk, réalisé par le français Louis Letterrier, en 2008. Depuis l’époustouflant Birdman d’Alejandro González Iñárritu, sorti en 2014, Edward Norton, un temps plus rare sur le grand écran, signe enfin son grand retour, comme réalisateur et acteur, avec Brooklyn Affairs.

Brooklyn Affairs est une adaptation libre du roman Les Orphelins de Brooklyn (Motherless Brooklyn) de Jonathan Lethem publié en 1999. Edward Norton, qui pilote également le scénario, a préféré cependant transposer l’intrigue, fouillée à l’extrême, dans les années 1950 (au lieu de 1999 pour le livre) car c’est une période où le racisme était encore très prégnant, et la démocratie souvent mise à mal. Le pouvoir enivrant et l’argent au service de rêves grandioses, notamment l’urbanisation frénétique d’un New York aux autoroutes et ponts tentaculaires, se font au détriment de populations déplacées, dont la voix peine à se faire entendre, en dépit de la pugnacité, émanant surtout de femmes tenaces.

Edward Norton rêvait de réaliser ce long-métrage depuis les années 2000 et voit enfin son projet se concrétiser. Il nous sert un casting caviar avec des stars comme Alec Baldwin, Willem Dafoe, et Bruce Willis, sans oublier, de surcroît, d’excellents comédiens pour les seconds rôles. Si l’interprétation sonne juste, l’intrigue de Brooklyn Affairs demande une attention accrue, sinon on perd rapidement le fil conducteur de ce polar noir, qui a le don de nous égarer, entre les réminiscences à foison de Lionel Essrog, un souci peut-être trop prononcé du détail, et une durée de 144 minutes qui aurait pu être écourtée pour plus de percussion. Edward Norton incarne un détective privé, Lionel Essrog, souffrant du Syndrome de Gilles de la Tourette (il est donc bourré de tics dont nous sourions parfois), s’échinant à un jeu dangereux : comprendre pourquoi Frank Minna, son patron l’estimant à sa juste valeur, a été assassiné. Notons la présence du jazz qui s’invite dans ce long-métrage et renforce encore la qualité des décors et costumes d’une époque révolue mais reconstituée avec une qualité indéniable.

Synopsis : New York dans les années 1950. Lionel Essrog, détective privé souffrant du syndrome de Gilles de la Tourette, enquête sur le meurtre de son mentor et unique ami Frank Minna. Grâce aux rares indices en sa possession et à son esprit obsessionnel, il découvre des secrets dont la révélation pourrait avoir des conséquences sur la ville de New York… Des clubs de jazz de Harlem aux taudis de Brooklyn, jusqu’aux quartiers chics de Manhattan, Lionel devra affronter l’homme le plus redoutable de la ville pour sauver l’honneur de son ami disparu. Et peut-être aussi la femme qui lui assurera son salut…

Bande-annonce : Brooklyn Affairs

Fiche technique : Brooklyn Affairs

Titre original : Motherless Brooklyn
Réalisateur : Edward Norton
Scénariste : Edward Norton d’après l’œuvre de Jonathan Lethem
Interprètes : Edward Norton, Gugu Mbatha-Raw, Alec Baldwin, Willem Dafoe, Bruce Willis, Ethan Suplee, Cherry Jones, Bobby Cannavale
Photographie : Dick Pope
Montage : Joe Klotz
Musique : Daniel Pemberton
Costumes : Amy Roth
Décors : Beth Mickle, Kara Zeigon
Producteurs : Edward Norton, Bill Migliore, Gigi Pritzker, Rachel Shane, Michael Bederman pour Class 5 Films, Warner Bros. Pictures, MWM Studios
Distributeur : Warner Bros. France
Genres : Policier/Drame
Date de sortie : 04/12/2019
Durée : 144 minutes

Auteur : Eric Françonnet

Brooklyn Affairs : Edward Norton plus doué pour ses talents d’acteur que de réalisateur
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Critique The Mandalorian – Chapitre 5 : Le Mercenaire stagiaire

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Après son court séjour Airbnb sur Sangor, Pedro se faisait toujours chasser comme une sorcière et la partie de flipper entre planètes continue. Dans le Chapitre 5, Le Mercenaire, c’est sur une planète bien connue que le Mandalorian offre un joli stage à un chasseur de prime véreux … ou avide de réputation.

The Mandalorian est devenu une vraie partie de chasse à cour. À peine la planète Sangor quittée qu’un autre chasseur de prime vient le coller aux basques. Ou plutôt à l’arrière de son Razor Crest. L’agilité et la puissance de frappe du vaisseau ennemi met Pedro en porte-à-faux. Avoir un beau bolide qui crache du feu c’est bien, mais … ça vaut pas un Millenium Falcon quand il est question de se débarrasser d’un poursuivant indésirable. Mais, aux yeux de Pedro, on passe d’indésirable à carrément insultant quand il entend qu’on pique sa punchline.  » Je peux te garder au chaud, ou te refroidir « . C’en est trop, un coup de frein brusque à la Fast And Furious, deux tirs dans l’aluminium et voilà le Gad Elmaleh de la traque refroidi.

Gad Elmaleh fait mal à l’humour français et le chasseur en fait de même au Razor Crest de Pedro. Ce dernier doit donc atterrir sur une nouvelle planète (Oui, The Mandalorian, c’est un peu un road-trip de l’espace, on serait même pas étonné de croiser Rick chevauchant une version Blurg de Morty dans un futur épisode) qui nous semble assez … familière. Non pas parce qu’on y retrouve le sosie de Sigourney Weaver mais parce que le comité d’accueil est composé de droïdes réparateurs cyclopes dont la démarche hésitante titille notre nostalgie. Et l’autre chose qui chatouille, c’est le devis. Parce que là, on est loin d’un simple joint de culasse à changer.

Sauf que Pedro, il est rincé comme un torchon de restaurant. Alors, comme à son habitude, il se rend au même endroit dès qu’il débarque sur une nouvelle planète : la cantina du coin. Sur le chemin, il voit de beaux casques de stormtroopers plantés sur de jolies piques rouillées. Nul doute, cette planète est hospitalière. Car ni l’Empire, ni La Guilde ne met les pieds ici. En même temps, quand on a eu Skywalker père et fils à y grandir, les gens sur Tatooine en ont peut-être ras les blasters des querelles familiales. Pedro a donc ENFIN trouvé une planète où il peut être peinard. C’est con, il n’y a juste pas de taf pour lui. Pas de taf, pas de sous. Pas de sous, pas de réparations. Pas de réparations, pas de voyage.

Pas de taf ? C’était sans compter sur un petit caïd, Toro Calican. Ce petit cow-boy, qui se la joue Han Solo, se présente comme chasseur de prime. Un chasseur de prime assuré puisque le palet de traque est celui de Fennec Shand, un assassin dont la capture devrait être un  » jeu d’enfant  » pour lui.

Oui, mais d’un enfant, il n’a surtout que l’expérience. Pedro le recale direct. Lui sait que c’est une mercenaire d’élite et qu’elle ne fera qu’une bouchée de ce prétentieux. Pan, dans les dents Toro. Il doit finalement avouer, discrètement, que c’est sa première mission et qu’il a besoin de la réussir pour rentrer dans la Guilde. Pedro empoche la prime et peut faire réparer son Razor Crest. Toro fait son stage d’observation et rentre dans la Guilde. Tout le monde peut être content.

Allez hop, Toro ramène 2 bécanes pour une virée entre  » bffs  » dans le désert de Tatooine. Ils sont mignons à mettre des petits coups d’accélérateurs mais ça nous ferait plaisir que Toro se fasse renverser par un Sebulba. Mais ils vont tomber sur une autre genre de crapule : les sales gueules des pillards Tusken. Et là, stupeur ! On découvre qu’ils savent communiquer autrement qu’en gueulant ! Oui, ils savent négocier en langue des signes ! Si les Tusken en sont capables, peut-être que Mélenchon le sera aussi un jour qui sait. Et c’est comme ça que Toro se fait chourer sa belle paire de jumelles toutes neuves.

Deuxième embûche sur la route : un chasseur de prime qui bouffe le sable, chaussure à l’étrier de son dewback. On pense à une technique pour se déplacer tout en faisant une sieste sans risquer de tomber mais non. Quand une balle de sniper vient chatouiller le beskar de Pedro, on réalise qu’il vient tout juste de tomber sur Fennec qui s’entraîne pour la fête foraine de Mos Eisley.

Elle a beau se la jouer American Sniper, mais 2 balles de MK ne tuent même pas Pedro. C’est là qu’on comprend que le Beskar, c’est pas de la babiole. Il parait même qu’Elon Musk en aurait commandé pour son Cybertruck. Il arrive donc, en courant, à se planquer derrière une dune.

Sauf que problème : quand t’es dans un désert et que t’as que des dunes pour te mettre à couvert d’un sniper, c’est qu’il faut t’armer de patience. Pedro décide donc de taper la sieste jusqu’à ce qu’il fasse nuit pendant que son stagiaire fait le guet. Et oui, c’est comme ça aussi qu’on apprend.

Une fois les soleils couchés, c’est l’heure de l’offensive. Équipés comme des CRS et chevauchant leurs speeders, Pedro et son stagiaire se dirigent à toute berzingue vers le spot de campeur de Fennec. Bon, malheureusement, Pedro se retrouve à terre en se prenant des balles et c’est Toro qui vient faire un petit octogone contre Fennec. Entre un chasseur de prime stagiaire et une mercenaire d’élite, évidemment les mandales ne vont que dans un sens et il faudra le retour de Pedro pour l’arrêter et la menotter.

Capturée, mais pas encore livrée. Avec un speeder en moins, il faut trouver un autre moyen de la ramener en ville. Pedro se charge donc d’aller récupérer le dewback et laisse Toro seul avec Fennec. Maintenant qu’elle n’a plus la force pour jouer de ses arguments, c’est la fourberie qu’elle va utiliser pour arriver à ses fins : être libérée. Ayant eu vent des exploits d’un Mandalorian sur Nevarro, la planète des chasseurs dont Pedro avait réussi à s’enfuir dans le Chapitre 3, Le Péché, Fennec profite de l’absence du maître de stage de Toro pour l’influencer et s’en faire son allié.

En règle générale, un chasseur de prime, c’est 50 % thune, 50 % réputation. Donc si le petit n’est pas intéressé par la thune, une promesse de réputation suffira. Donc quand  elle lui dit que son nom devienne légendaire, après sa première mission, en livrant Pedro à la Guilde plutôt qu’elle, Toro a déjà des étoiles dans les yeux. Clairement sans expérience et avec des compétences au combat équivalentes à celles d’un Magicarpe, la meilleure solution pour lui est de se faire aider par Fennec. Mais non, il décide de la buter. Soit.

Évidemment, quand Pedro revient, Fennec git sur le sol et Toro a pris la poudre d’escampette. Pas d’autre choix que de rentrer comme un con en dewback, ce qui lui prend la journée entière. Une fois rentré au garage, le speeder de Toro est là, garé devant le garage, et ça sent pas bon.

Et, en effet, Toro a attendu toute la journée dans le vaisseau de Pedro, avec la belle tignasse version Ellen Ripley et Guizmoda en otage. Il joue les lurons en pensant pouvoir aussi prendre Pedro aussi en otage. Les leçons du stage n’ont apparemment pas été bien apprises. Grenade flash, petit pivot à 45 °C, un coup de blaster dans les hanches et hop, le stage est fini pour Toro. Encore un comportement qui va faire passer les stagiaires pour des boulets tiens.

Du coup, le seul job qui aurait pu lui payer ses réparations s’étant envolé, Pedro se sert directement dans le porte-feuille de Toro, mort. Son argent semble suffire à notre garagiste qui va pouvoir se payer un brushing chez son coiffeur et Pedro peut enfin repartir vers l’infini et l’au-delà.

Alors, que va nous réserver le chapitre 6 ? Pedro va-t-il enfin trouver une planète paisible où il va pouvoir mettre Guizmoda en sécurité ? Et qui est ce chasseur de prime qui suivait aussi la trace de Fennec ? Quand va-t-il s’acheter son jet-pack pour ne plus avoir à rentrer de soirée en dewback ? Réponses dans le prochain épisode !

L’héritage Jedi dans Star Wars : des idéaux dépassés ?

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Dans ce mois consacré à l’univers de Star Wars, et en attendant la sortie de l’épisode IX, intéressons-nous aujourd’hui aux règles fascinantes et rigoureuses de l’ordre Jedi. Rempli de sagesse, mais aussi de faiblesses et d’échecs, l’enseignement Jedi, qui a connu son âge d’or à l’ère de la seconde trilogie, semble dans les derniers films en danger d’extinction. Retour sur les préceptes, les limites et le devenir de ces traditionnelles valeurs Jedis, à l’héritage incertain.

Les principes du Code Jedi, idéaux spirituels

Assise en tailleur, le corps relâché, les yeux fermés, la silhouette du Jedi dans Star Wars, symbole de la force tranquille, continue à inspirer. Soldat de la paix, intérieure comme extérieure, l’Ordre Jedi véhicule de véritables valeurs spirituelles. Plus que de simples guides, ces idéaux sont devenus des règles à respecter, un code à appliquer, dont le Conseil des Jedis censure sévèrement la violation.

Les films de la saga Star Wars maintiennent une certaine opacité, une forme de mystère autour de ces préceptes Jedis, souvent évoqués mais rarement détaillés. Comme si l’univers hermétique, secret des Jedis peinait à se laisser appréhender dans sa globalité et ne pouvait se dévoiler à un public étranger que par touches partielles et progressives.

Pour mieux comprendre les leçons Jedis, il convient de revenir à la source même de leur fondement, un mantra écrit par Odan-Urr et précisant : « il n’y a pas d’émotion, il y a la paix. Il n’y a pas d’ignorance, il y a la connaissance. Il n’y a pas de passion, il y a la sérénité. Il n’y a pas de chaos, il y a l’harmonie. Il n’y a pas de mort, il y a la Force ». Ces maximes, jamais citées à part entière dans les films, se retrouvent cependant dans le comportement des Jedis tout au long de la saga.

Ainsi les Jedis agissent avec sagesse, raison, sans se laisser dominer par des sentiments ou des impulsions. D’où l’élaboration de plans parfaitement concertés et étudiés par le Conseil des Jedis, qu’il s’agisse de mettre à jour la trahison de la Fédération du commerce (Star Wars épisode I : la menace fantôme), de protéger la reine Amidala (Star Wars épisode II : l’attaque des clônes), ou encore de combattre le général Grievous (Star Wars épisode III : la revanche des Sith).

Les Jedis privilégient l’acquisition de connaissances pour affronter tous les défis, la patience et le calme aux combats désordonnés. C’est pourquoi la formation des Jedis reste si particulière, un maître étant chargé de l’éducation d’un seul et unique padawan. Surtout, la mort ne marque pas la fin de l’existence, mais un retour à la Force. Ce qui permet à Obi-Wan Kenobi et à Yoda de continuer à communiquer avec les vivants, même après leur mort, et de réapparaître sous la forme d’étranges hologrammes, projections directes de leur esprit réuni avec la Force.

Au-delà de ces valeurs, les Jedis doivent bien évidemment se conformer à la discipline de leur ordre. Les padawans obéissent à leurs maîtres et les respectent. Obi-Wan Kenobi n’hésite donc pas à réprimander Anakin lorsque celui-ci le contredit lors d’audiences publiques dans L’Attaque des clônes. En échange, les maîtres encouragent leurs padawans. Encore plus important, les Jedis honorent l’Ordre et le Conseil Jedi, chacune de leurs actions pouvant donner une mauvaise image politique et morale de leur organisation. Les décisions du Conseil de l’Ordre, qu’elles portent sur l’élaboration d’un plan, l’affectation d’un membre à une mission, la formation d’un futur Jedi ou le passage au rang de Maître, doivent être rigoureusement respectées. On le constate notamment dans le refus initial du Conseil d’accepter le jeune Anakin comme padawan (Star Wars épisode I : la menace fantôme) et de le nommer Maître (Star Wars épisode III : la revanche des Sith).

Pour s’épanouir pleinement, les Jedis apprennent à vaincre leurs défauts, en particulier l’arrogance évoquée par Maître Yoda comme l’un des défauts les plus répandus (Star Wars épisode II : l’attaque des clones), et qui peut facilement conduire à de dangereux excès de confiance ou à de l’égoïsme. Ils s’exercent également à maîtriser leur curiosité, source potentielle de graves imprudences, et surtout leur agressivité, car cette dernière mène au côté obscur. Comme le résumait si bien Maître Yoda : « la peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine à la souffrance » (Star Wars épisode I : la menace fantôme).

Forts de ces idéaux, les Jedis défendent la paix, la justice et protègent le Sénat de la République. Respectueux de la vie, ils cherchent à maintenir une harmonie dans tous les confins de la galaxie. Ils luttent ainsi contre les inégalités, la violence, l’asservissement des peuples, et bien entendu, les serviteurs du côté obscur de la Force. Pourtant, les préceptes Jedis semblent parfois insuffisants, inadaptés, obsolètes pour affronter toutes les situations.

Les valeurs Jedis, un carcan abscons et inefficient ?

Les règles Jedis sont parfois ambiguës, complexes à appréhender et se prêtent alors à différentes significations. Citons par exemple la célèbre prophétie relative à « l’élu » qui doit rétablir l’équilibre de la Force. Maître Yoda concède à Obi-Wan que cette légende a très bien pu être mal interprétée (Star Wars épisode II : l’attaque des clônes). Plus frappant, Anakin démontre toute l’ambivalence des principes Jedis lors d’une discussion avec Padmé. Si les Jedis n’ont pas le droit de se marier, de fonder une famille, ou même de s’attacher, l’ordre Jedi prône l’altruisme et la compassion. Anakin en conclut que les Jedis sont en réalité encouragés à aimer (Star Wars épisode II : l’attaque des clônes).

Les règles Jedis, en plus d’être difficiles à saisir, peuvent devenir de véritables poids, des boulets qui enchaînent les chevaliers et les empêchent d’agir. On apprend ainsi que Qui-Gon, le maître d’Obi-Wan, aurait à de nombreuses reprises défié le Conseil.

Cette rigidité conduit les chevaliers à méconnaître le code Jedi, ou pire, à basculer du côté obscur. Anakin épouse Padmé en secret et mène avec celle-ci une vie cachée. C’est en grande partie le refus de reconnaissance des Jedis et leur déloyauté envers le Chancelier suprême qui le conduira ensuite vers l’autre côté de la Force. En effet,  lorsque le Conseil des Jedis lui demande de surveiller le Chancelier Palpatine, Anakin considère cette mission comme une infraction aux règles Jedis, un ordre déloyal, voire même une trahison.

Les valeurs Jedis, par leur manque de souplesse, leur contradiction, leur désuétude, se révèlent incapables de sauvegarder la paix. A la fin de l’épisode III, les Jedis ont échoué et leur ordre est pratiquement anéanti. Leurs préceptes appartiennent désormais à un passé révolu avec lequel seul Luke Skywalker pourra renouer.

L’enseignement Jedi, un héritage en perdition ?

Les épisodes IV à VIII de Star Wars montrent la finitude et les essais de renouvellement de l’enseignement Jedi. Dans la première trilogie, Luke Skywalker découvre l’univers des Jedis à travers les leçons d’Obi-Wan Kenobi puis de Maître Yoda. Il s’approprie la Force et les idéaux Jedis tout en apprenant la vérité sur son père. A la mort de Dark Vador, il devient le dernier des Jedis et reçoit l’ordre par Yoda de transmettre ce qu’il a acquis. Un nouvel espoir est donc né pour la survivance des valeurs Jedis.

Une nouvelle étincelle bien vite éteinte par l’échec de Luke Skywalker, effrayé par le pouvoir grandissant de son neveu attiré par le côté obscur. Kylo Ren, déchaîné après la peur et le rejet de son maître, élimine la nouvelle génération de Jedis, emboîtant ainsi le pas à son grand-père qui avait détruit le temple Jedi. Face à sa honte, sa culpabilité, ses remords, Luke se ferme à la Force et renonce à enseigner jusqu’à l’arrivée de Rey.

Pour Luke aussi désormais, les fondements de l’enseignement Jedi sont dépassés et à oublier. Dans Star Wars épisode VIII : le dernier Jedi, d’ailleurs polémique sur ce point, tous les symboles de l’ordre Jedi restent rejetés ou détruits. Dès le début du film, Luke lance dans le vide le sabre laser que lui tend Rey, remplie d’espérance. Maître Yoda brûle volontairement l’arbre sacré abritant les livres fondateurs de l’ordre Jedi, après en avoir vivement contesté l’intérêt. Un plan du film révèle cependant que Rey avait emporté ces ouvrages dans le Faucon Millenium.

Faut-il dont laisser mourir le passé, comme le suggérait Kylo Ren à Rey ? Accepter la fin, semblant presque inévitable, de l’ordre Jedi ? Ou plutôt réformer et renouveler les croyances ? Après la mort de Luke, ce sera maintenant à Rey, et peut-être aussi à Kylo Ren, de sceller le destin définitif des Jedis dans le très attendu Star Wars épisode IX : l’ascension de Skywalker.

 

Quel est ce secret que Minnie va chercher à Yellow Rock ?

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La collection des aventures des héros Disney s’agrandit, avec un deuxième album proposé par Cosey : Le Secret de Tante Miranda (après Une mystérieuse mélodie – 2016). Un cadeau de Noël… L’album pourrait plaire aussi bien aux petits qu’aux plus grands. La recette du bonheur ?

Pour ne pas trop prendre de risque comparatif (vis-à-vis de vieux souvenirs concernant Mickey que tout le monde connaît), Cosey choisit de se contenter de Minnie comme personnage central. Minnie, c’est l’éternelle fiancée de Mickey, qu’elle regarde d’ailleurs à la télé. L’aventure commence quand elle reçoit une carte postale de sa tante Miranda, postée au San Soledad. Très surprise de recevoir de ses nouvelles, Minnie apprend que tante Miranda, 104 ans mais l’esprit incroyablement vif (même si elle avoue se sentir incapable de retrouver le prénom de sa nièce), a décidé de se retirer de la vie publique. Tante Miranda a vendu sa maison de Yellow Rock et abandonné ses recherches scientifiques pour soigner ses rhumatismes au soleil.

A la recherche du calepin noir

Dans l’esprit de Minnie, les souvenirs remontent. Avec ces souvenirs arrive un constat : il faut absolument retrouver le calepin noir ! Surexcitée (elle parle toute seule et ne veut pas le reconnaître), Minnie annonce alors à son amie Clarabelle son intention de partir à la recherche de ce calepin. Elle demande le secret à Clarabelle. Par contre, tante Miranda avait autre chose d’important à dire à Minnie, mais annonce ne pas s’en souvenir.

Yellow Rock

Voilà Minnie en route pour une région montagneuse et enneigée où elle risque de rencontrer des grizzlis et autres animaux plus ou moins dangereux. Heureusement, elle va rapidement s’apercevoir qu’elle n’est pas seule pour affronter les imprévus (et il y en aura).

Minnie Mouse par Cosey

Cette aventure en 68 planches (pour un format assez large inhabituel : 28 x 24 cm avec les bords légèrement arrondis à l’ancienne) fleure bon la nostalgie, car les décors et accessoires (véhicules par exemple) nous ramènent quelques décennies en arrière, soit à la grande époque des aventures de Mickey. Cosey se fait plaisir en imaginant (scénario, dessin et couleurs) une aventure à des personnages qu’il connaît depuis l’enfance. Pour notre plus grand bonheur, le dessinateur suisse les entraîne dans une aventure en montagne, nous proposant des décors qui rappellent ses meilleurs moments (A la recherche de Peter Pan et certains épisodes de sa série Jonathan auquel on pense inévitablement dès l’illustration de couverture montrant Minnie et Clarabelle sur un side-car). Et il joue avec une référence monumentale (Tintin au Tibet), à sa manière et sans trop la singer. Et puis, on retrouve avec grand plaisir son goût pour l’utilisation des couleurs, notamment le blanc immaculé de la neige et le jaune des lumières dans la nuit. Globalement, l’album est organisé sur une base de trois bandes sur la hauteur d’une planche (bonne lisibilité d’ensemble), ce qui n’empêche pas quelques vignettes de plus grandes tailles, dont quelques dessins pleine planche. On remarque cependant que le trait est moins fin qu’à sa meilleure période.

Pat Hibulaire, le chasseur d’or défend son territoire

Si l’aventure est centrée sur la recherche de Minnie, elle permet également de faire intervenir Clarabelle et surtout Pat Hibulaire (mais presque…), ainsi que Mickey, Pluto et Dingo pour l’épilogue : un repas de Noël à l’ambiance joyeuse (en début d’album, Minnie se demandait ce qu’elle allait bien pouvoir trouver comme cadeaux de Noël originaux). En arrivant à Yellow Rock à la recherche du calepin noir, l’intrépide et dynamique Minnie va de surprise en surprise. Elle découvre la légende du Bigfoot qui l’entraîne dans des épisodes typiques de l’univers Disney, avec les actions qui la voient affronter Pat Hibulaire (à qui Minnie reproche surtout son haleine… manquant de fraicheur !) Minnie se met en tête de cuisiner un snowcake qui a l’air délicieux. C’est la disparition du gâteau qui nous vaut les rebondissements les plus marquants de l’album, même si le scénario manque alors un peu de cohérence (à certains moments, Cosey utilise des raccourcis, comme dans un dessin animé).

Un nouveau venu dans l’univers Disney

Avec cet album qui se lit rapidement (le dixième de cette collection consacrée à l’univers Disney), les Éditions Glénat fêtent leur cinquantième anniversaire. Même s’il ne s’agit clairement pas du meilleur Cosey (prix du « Meilleur album » en 1982, puis du « Meilleur scénario » en 1993 au festival d’Angoulême), il permet de passer un bon moment. Les plus petits aimeront l’ambiance s’ils sont disposés à considérer que La Reine des Neiges ne fait pas tout l’univers Disney. Les fans de cet univers y retrouveront avec plaisir quelques-uns de leurs personnages préférés dans une aventure inédite et originale. Une aventure où les générations plus anciennes s’amuseront des références qu’ils y trouveront.

Minnie et le secret de Tante Miranda, Cosey
Glénat Disney, novembre 2019, 72 pages

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De Sang et de lumière, la poésie humaniste et militante de Laurent Gaudé

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Le 6 novembre est paru en format poche, chez Actes Sud, le premier recueil de poésie de Laurent Gaudé, De Sang et de lumière. Huit grands et beaux textes s’inscrivant parfaitement dans l’œuvre d’un écrivain qui développe ici ses thèmes de prédilection sous un angle nouveau.

La littérature de Laurent Gaudé, c’est une littérature de la prise de parole, de la voix. D’abord sur la scène du théâtre : on oublie trop souvent que le théâtre constitue une part essentielle de la bibliographie de Gaudé. Puis dans ses romans, qui sont souvent constitués de témoignages imbriqués, de paroles enchevêtrées.

Du coup, il était tout naturel que l’écrivain, un des plus grands en France actuellement, se tourne aussi vers un genre oral par excellence, la poésie. Sa poésie, d’ailleurs, offre à nouveau une grande place à l’oralité, à la déclamation. Mais surtout la question de la voix, de la parole, est essentielle au recueil. Gaudé se met clairement en position d’être la voix des sans-voix, de porter la parole de ceux que l’on n’entend pas, que l’on n’entend plus ou que l’on n’a peut-être même jamais écoutés. Le poète a une mission claire : mettre à la lumière les situations intolérables vécues par les différents peuples au fil du temps. Sa poésie n’a pas de frontières, ni géographiques ni chronologiques. Il est constamment aux côtés de victimes martyrisées, que ce soient des Kurdes, des esclaves, des migrants parqués à La Grande Synthe ou des victimes de terrorisme.

Il est aussi celui qui fait sortir de l’oubli. Celui qui perpétue la mémoire. Dans le deuxième poème du recueil, « Le Chant des sept tours », il symbolise notre oubli (bien pratique) des horreurs de l’esclavage par un arbre ; les esclaves tournaient autour pour disparaître des mémoires, et le poète fait le tour en sens inverse pour recueillir tous les souvenirs, tous les noms, toutes les souffrances de millions de personnes arrachées à leurs racines et enchaînées…

« De partout sortent des souvenirs,
Cris,
Chants,
Appels de la mère à l’enfant,
Promesses,
Noms des dieux,
Des villages,
De partout,
La mémoire qui rayonne,
Douloureuse mais fière
Qui dit simplement qu’ils ont été
Hommes et femmes écrasés, coupés, soumis »

Avec ce recueil, Laurent Gaudé se propose de poser les yeux « sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps ». Il s’agit de se faire porte-parole des vaincus, de ceux qui doivent fuir, de ceux qui sont massacrés. Sa poésie prend du coup une forte dimension politique. Gaudé n’est pas seulement le gardien de la mémoire des peuples, il est aussi l’accusateur, aussi bien des tortionnaires que de ceux qui préfèrent regarder ailleurs.

« Maudits soient les hommes qui prient Dieu avant de tuer »

écrit-il dans « Le serment de Paris », poème final centré sur un thème essentiel à la bibliographie de Laurent Gaudé : la survie, le retour à la vie après la mort (voir les romans La porte des enfers ou surtout le magnifique Danser les ombres).

Le poème qui donne son titre au recueil, De Sang et de lumière, le plus autobiographique, se fait aussi accusateur de l’Europe, cette Europe à laquelle Laurent Gaudé est fortement attaché (comme le montre son livre Nous, L’Europe) tout en déplorant qu’elle soit devenue un lieu de frilosité et de repli sur soi, une forteresse où des privilégiés vivent entre eux et se coupent du monde :

« L’Europe
Qui, aujourd’hui, a des airs de vieille dame frileuse.
Chacun fait ses comptes,
Chacun se demande s’il y aurait moyen d’avoir un rabais,
Payer moins que celui d’à côté.
On veut bien ouvrir ses frontières si cela fait rentrer l’argent,
Mais à tout prix les fermer devant les réfugiés.
L’Europe sans joie, sans élan, sans projet
Comme un bâtiment vide.
L’Europe,
Et ma génération qui la croyait acquise
Sera peut-être celle qui l’enterrera. »

La poésie de Laurent Gaudé est une poésie de colère, une poésie d’engagement, une poésie de lutte. Mais, comme toujours chez ce grand écrivain, c’est aussi une poésie lyrique, forte, émouvante, et une poésie d’espoir. Gaudé montre ceux qui continuent à se battre. Il chante ceux qui se relèvent, ceux qui se redressent. Il est le chantre de ceux qui sont invaincus, bien qu’apparemment soumis.

De Sang et de lumière nous propose avant tout une poésie humaine, des rencontres avec des personnes ou des peuples. Ce sont des instants partagés, paradoxalement chaleureux. C’est l’émotion de ces personnes qui se battent pour leur dignité.

De Sang et de lumière, Laurent Gaudé
Actes Sud (collection Babel), novembre 2019, 105 pages

« Hitchcock, la totale » : une vie de producteur d’images

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David Fincher, Brian De Palma, Roman Polanski, François Truffaut : tous sont redevables, d’une manière ou d’une autre, à Alfred Hitchcock. Le cinéaste britannique a traversé les époques (du muet en noir et blanc au parlant en couleurs), les genres (du thriller à l’horreur) et les continents (de la Grande-Bretagne à Hollywood). À chaque film, il a un peu plus marqué le septième art de son empreinte. Forcément majuscule.

Secrets de tournage, genèse, distribution et réception des films, photogrammes, images inédites, affiches, portraits, focus, motifs récurrents, détails biographiques, analyses, anecdotes diverses : Hitchcock, la totale est une invitation à redécouvrir, de fond en comble, l’œuvre de l’un des cinéastes les plus influents de l’histoire du cinéma. Cinquante-sept films et vingt épisodes télévisés sont passés en revue, examinés et auscultés jusqu’à en saisir l’essence.

« Alors, pourquoi Hitchcock aujourd’hui ? Justement parce qu’il est inépuisable, donc toujours à reprendre. Parce que son nom est devenu synonyme de son art, lui qui, formé au temps du muet, ne cherchait à s’exprimer qu’en termes visuels (« pure cinema », selon son expression). Parce que l’influence de son œuvre est gigantesque et dépasse de loin tous les remakes et relectures conscientes de ses films. À jamais, Hitchcock a jeté les bases d’une transformation des règles du divertissement contemporain. Il n’est pas un thriller hollywoodien, des exploits de James Bond à Steven Spielberg, pas un film d’aventure ou d’horreur, aux États-Unis, en Italie ou en Corée, qui ne paie un tribut à l’auteur de Psychose. »

Cela, il fallait bien un ouvrage collectif volumineux (648 pages, 210 X 270 mm) pour l’expliciter. Car Hitchcock n’est pas qu’un profil caractérisé par l’embonpoint, quelques caméos, un présentateur de série télévisée, voire un « génie publicitaire ». C’est aussi un réalisateur prolifique, séminal, criblé d’obsessions qu’il met en images avec une science éprouvée. Prolifique, on l’appréhende aisément en parcourant les fiches de ses films (sans compter ses projets non réalisés). Séminal, il suffit de se reporter au chapitre sur sa postérité pour s’en convaincre ; ce dernier nous mène de Brian De Palma à Claude Chabrol, de François Truffaut à Mario Bava, de Gus Van Sant à Roman Polanski. Ses obsessions sont nombreuses, contagieuses et effeuillées d’un bout à l’autre : faux coupables, policiers, blondes, crimes parfaits, escaliers, dualité… Quant à la science de l’image d’Alfred Hitchcock, on en obtient un merveilleux condensé dans la célébrissime scène de la douche de Psychose, qui fait l’objet d’une entrée à elle seule, intitulée « 78 plans et 45 secondes qui ont changé l’histoire du cinéma ». Par elle, le maître du suspense déconstruit les conventions hollywoodiennes – en tuant prématurément son héroïne –, se joue des interdits en matière de représentation de la nudité et de la violence – en montrant peu et en suggérant beaucoup – et fait preuve d’une inventivité folle – les coupes, les axes, les décadrages, le décor amovible, etc.

Les compagnons de route 

Hitchcock, la totale s’applique à offrir à certains partenaires d’Hitchcock la place qui leur revient de droit. Ainsi, Saul Bass, graphiste, affichiste et cinéaste ayant signé trois génériques pour le maître à la fin des années 1950, fait l’objet d’une entrée révérencieuse. Il est présenté comme le réinventeur du générique, le premier à l’appréhender comme un avant-propos et une énigme. Les formes, les couleurs, les prises de vues réelles intégrées, la typographie servent toutes à concevoir et sublimer des génériques au sein desquels les idées de Saul Bass se fondent jusqu’à graver la mémoire des cinéphiles : le nom d’Anthony Perkins écartelé (schizophrénie), celui de Janet Leigh coupé en deux (meurtre au couteau), la spirale dans Vertigo (obsessions), etc.

Le « grand stratège » Lew Wasserman, parfois surnommé « roi de Hollywood », a été l’agent d’Alfred Hitchcock et son dernier producteur. C’est lui qui a façonné une partie de sa carrière américaine. Chargé de la prospection de nouveaux clients pour l’agence artistique MCA, il facilite notamment la présence de James Stewart dans La Corde, en le convainquant de préférer un pourcentage sur les profits futurs du film plutôt qu’un cachet qui aurait été impayable pour Transatlantic Pictures, la compagnie de production d’Hitchcock. L’agent permettra par ailleurs au cinéaste britannique de s’enrichir considérablement avec Psychose. Revers de la médaille : à la fin de la carrière du maître, Wasserman lui imposera ses choix (notamment de comédiens) et l’empêchera de mener à bien des projets qui lui tiennent à cœur (dont Kaleidoscope).

Bernard Herrmann figure évidemment en bonne place parmi ces compagnons de route dont le nom est indissociable de celui d’Alfred Hitchcock. Huit films et dix ans de collaboration unissent les deux artistes. La musique d’Herrmann n’est pas une doublure, mais une œuvre à part entière, un « inconscient musical » qui communique de manière autonome, par exemple les entrelacs de La Mort aux trousses ou le danger imminent de Psychose. Après Bernard Herrmann, Hitchcock se désintéresse quelque peu de la musique de films : le compositeur le plus talentueux de Hollywood laisse derrière lui un vide que personne ne pourra combler.

De nombreuses autres personnalités se trouvent mises à l’honneur dans les pages de cet ouvrage à l’exhaustivité appréciable : les comédiens Ingrid Bergman, James Stewart ou Cary Grant, Robert Burks (chef opérateur), Alma Reville (la femme d’Hitchcock), le producteur David O. Selznick, etc. Toutes ces personnalités ont eu pour Alfred Hitchcock une importance d’autant plus capitale qu’il ne dissociait pas – ou très peu – sa vie privée et professionnelle, comme en témoignage cette citation emblématique : « Je suis devenu un corps de films, pas un homme ; je suis tous ces films. »

Hitchcock, la totale, ouvrage collectif dirigé par Bernard Benoliel
E/P/A, novembre 2019, 648 pages

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« Les Étoiles du football » : voyage à travers les stades

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Larousse publie un ouvrage de Rodolphe Gaudin portant sur les footballeurs qui ont marqué la saison 2018-2019. Le grand reporter à France Télévisions évoque plus de 70 joueurs, toujours sur une double page aux trois quarts dédiée à l’image.

C’est le propre de tout exercice de ce genre : la sélection opérée dans cet album est naturellement sujette à discussion. Probablement à moitié par chauvinisme à moitié par souci commercial, les footballeurs français phagocytent un espace déjà relativement restreint (168 pages). Alphonse Areola est présent dans l’ouvrage, mais pas Jan Oblak ou Ter Stegen, les gardiens respectifs de l’Atletico Madrid et du FC Barcelone. Benjamin Pavard occupe une double page qui aurait en toute logique dû revenir à son coéquipier Joshua Kimmich, peut-être le meilleur latéral et donneur d’assists au monde actuellement. Thomas Lemar et Anthony Martial sont de la partie, mais on ne pipe pas mot au sujet de Serge Gnabry – successeur d’Arjen Robben et auteur d’un récent quadruplé en Ligue des Champions sur la pelouse du dernier finaliste en date, Tottenham –, de Jadon Sancho – jeune pépite anglaise qui a imprimé sa marque sur la Bundesliga la saison passée – ou de Riyad Mahrez – vainqueur de la CAN et dixième au dernier classement du Ballon d’Or. On notera aussi les absences notables de Thiago Alcantara, de Sergio Busquets, de Jordi Alba, de Miralem Pjanic, de Christian Eriksen, de Donny van de Beek, de Hakim Ziyech, de Raheem Sterling, de Niklas Süle, alors que des Blaise Matuidi ou des James Rodriguez, pourtant bien moins en vue la saison passée, figurent en bonne place dans cet ouvrage. Quant à Mario Balotelli, on se demande si ce sont ses frasques – les feux d’artifice tirés depuis sa salle de bain lui ont valu un incendie à 600 000 livres – ou ses quelques piges en Ligue 1 qui justifient son évocation. Parce que sur le pré (et dans l’ouvrage), on le troquerait volontiers contre Ciro Immobile, Timo Werner ou Zlatan Ibrahimovic.

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Extrait de l’ouvrage « Les Etoiles du football ». Crédits : Larousse éditions.

Ces réserves mises à part, on ne peut que saluer le rapport qualité/prix de ces Étoiles du football. Ce bel album en papier glacé est joliment conçu et remarquablement écrit. Certes, la place dévolue au texte est relativement chiche, mais cela n’empêche pas Rodolphe Gaudin d’évoquer avec passion – et avec force anecdotes – les conflits entre Kevin De Bruyne et José Mourinho ou Ousmane Dembélé et Rennes/Dortmund (il a failli tout claquer à 18 ans), l’arrivée difficile de Coutinho à Barcelone (blessure, cambriolage), le triplé d’Eden Hazard contre Nancy sans avoir fermé l’œil de la nuit et en quasi-état d’ébriété, l’importance de Sadio Mané à Liverpool observée en janvier 2017 alors qu’il était à la CAN, les injections d’hormones de Lionel Messi durant sa jeunesse, les présidentielles égyptiennes qui voient Salah, même pas candidat, pointer à la deuxième place… On apprend également que Manuel Neuer, Robert Lewandowski et Bernardo Silva auraient pu être recalés pour des considérations physiques ou médicales, que Ronaldo fut recruté sur insistance des joueurs de Manchester United auprès de Ferguson après un match amical, que Son a utilisé le football pour échapper au service militaire dans son pays, que Maradona a pris un jour Thomas Muller pour un ramasseur de balles, etc.

Préfacé par Laurent Blanc, Les Étoiles du football devrait susciter l’enthousiasme de tous les amateurs de ballon rond, et a fortiori s’ils supportent l’équipe de France. Sur un ton léger, sans jamais succomber aux analyses techniques rébarbatives, Rodolphe Gaudin y raconte avec talent quelques-unes des plus grandes stars du football mondial.

Les Étoiles du football, Rodolphe Gaudin
Larousse, octobre 2019, 168 pages

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« Filmer la légende » : l’Amérique vue à travers son cinéma

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Florence Arié et Alain Korkos, respectivement professeure agrégée d’anglais et auteur d’ouvrages documentaires sur l’histoire de l’art, analysent quelque 130 films, de l’hagiographique au contestataire, pour en extirper la manière dont l’Amérique se raconte sur grand écran.

L’ouvrage se découpe en chapitres thématiques : Nouveau monde, esclavagisme, États désunis, guerres mondiales, immigration, CIA, Vietnam, 11 septembre, crise financière… À chaque fois, les deux auteurs prennent le parti de verbaliser la manière dont les cinéastes construisent – ou déconstruisent – les mythes américains. Deux espaces se rencontrent et s’injectent l’un dans l’autre : le territoire et l’écran. Avec cette donnée incontournable, exprimée dès les premières pages de l’ouvrage : si Alexandre Dumas et Victor Hugo ont raconté la France dans leurs romans, si Walter Scott et Charles Dickens ont fait de même avec la Grande-Bretagne, l’Amérique n’a pas cette tradition littéraire consistant à s’auto-portraiturer par le verbe. Au contraire, comme en atteste un Ronald Reagan président ou un Barack Obama au champ lexical hollywoodien, les États-Unis se narrent en images de cinéma.

Par souci méthodologique, Florence Arié et Alain Korkos évacuent d’emblée les bobines commémoratives centrées sur un seul personnage (Lincoln ou Selma par exemple), considérées comme trompeuses, et se penchent sur tous ces cas où « l’Histoire cède le pas au mythe ». Films à chaud ou lente digestion des événements historiques, qu’importe : les histoires, plus que l’Histoire, se construisent sur grand écran et se voient souvent réévaluées, voire battues en brèche, à travers le temps.

« This is the West, Sir. When the legend becomes fact, print the legend ! »

Comment, au juste, la légende s’imprime-t-elle ? Comment exprime-t-on une réalité compréhensible de tous quand des centaines s’entrecroisent et se nourrissent mutuellement ? Steven Spielberg met en scène le personnage réel de Roger Baldwin dans Amistad ; il lui invente toutefois un récit trajectoriel symbolique, de l’application stricte du droit à l’appréhension empathique de l’humanité des Noirs, alors que l’avocat était en réalité un abolitionniste convaincu. De même, il emploie Theodore Joadson, campé par Morgan Freeman, pour narrer la condition des Noirs dans le Nord des États-Unis au cours des années 1840, faisant de lui le réceptacle affranchi de la longue et douloureuse tradition de l’esclavage. Sur les immigrés et Ellis Island, quelques séquences reviennent en boucle à travers les films et les époques : la vision de la Statue de la Liberté ; l’examen médical d’usage ; la grande salle d’accueil dans laquelle trônent des drapeaux étoilés ; l’enregistrement par un fonctionnaire… America America, Le Parrain 2 ou Fievel et le nouveau monde, aussi différents soient-ils, arborent tous des mimétismes apparents à ce sujet. Le Gangs of New York de Martin Scorsese, ancré dans des conflits datés, raconte quant à lui comment les nativistes et les immigrés irlandais fuyant la famine s’affrontaient en 1848 sur fond de différends linguistiques, économiques et religieux.

Dans sa représentation de la mafia, le cinéma a connu de multiples essais, dont le réaliste Scarface de Howard Hawks. Ce dernier a reconstitué le massacre de la Saint-Valentin de Chicago (1929). Il s’est inspiré à la fois d’Al Capone mais aussi de la famille Borgia au moment de créer Tony Camonte, son anti-héros mafioso. Des cartons introductifs et des répliques moralisatrices furent intégrés après coup, parce que les censeurs pouvaient déceler dans le film un risque de fascination-répulsion à l’endroit des gangsters. Les mutations sociales et industrielles ont inspiré Charlie Chaplin, dont Les Temps modernes citent à la fois René Clair, Sergueï Eisenstein, Fritz Lang et Lewis Hine, avec suffisamment de distance pour qu’aucun méta-discours ne prenne le dessus sur les autres. On peut aussi se questionner sur le communisme supposé de Charlot ou le « montage intellectuel » confondant travailleurs et moutons. Dans la mythification en cours, tout est évidemment porteur de sens, et Chaplin semble lui-même refuser de prendre position. L’un des exemples les plus intéressants cités dans Filmer la légende concerne Les Raisins de la colère, de John Ford. Tiré d’un roman de John Steinbeck, le film s’inspire des photographies de la FSA et de celles de Horace Bristol, du magazine Life. Ainsi, la Twentieth Century Fox utilisa le travail de Bristol pour aider John Ford à constituer son casting et façonner son imagerie. C’est à la fois la fiction du roman et la réalité des photos qui forment ensemble le cœur du film – et de ses représentations.

Guerres et faits

Les conflits armés constituent un sujet complexe. La Première guerre mondiale tient souvent lieu de décor, tandis que la guerre du Vietnam, pourtant bien moins coûteuse en vies américaines, a fait l’objet de plusieurs représentations mémorables. Il faut dire que le Nouvel Hollywood et les années 60-70, éminemment contestataires, sont passés par là. Les faux jumeaux Docteur Folamour et Point Limite présentent des hommes diminués (au sens propre comme au figuré). Depuis la crise des missiles, les Américains ont autant peur de leurs propres machines que des Soviétiques.

Les auteurs décrivent Voyage au bout de l’enfer et Apocalypse Now comme de « grosses machines mythologisantes ». Ils ne voient dans le premier que des messages abscons, ou en tout cas brouillés, tandis que le second ferait la part belle à des bouts de mythes – Minotaure, traversée du désert, labyrinthe, etc. – symbolisés par la remontée d’un fleuve imaginaire – et, en parallèle, de la folie humaine. Florence Arié et Alain Korkos rappellent à raison le piège de l’esthétisation de la violence, de la désincarnation des Vietnamiens (et des Cambodgiens) et arguent que les deux films ne commentent pas la guerre, mais se cantonnent à présenter l’expérience des soldats qui y prennent part. Ne peut-on pas dès lors rétorquer que les deux vont de pair et que la folie et la douleur qui traversent les longs métrages de Cimino et Coppola portent à elles seules un témoignage cruel, autonome et suffisant sur le Vietnam ? La polysémie du « God Bless America » tout comme celle de la destinée du colonel Kurtz supposent probablement davantage de réserve dans la lecture de leur propos. Platoon dans sa volonté de traduire en images le quotidien du soldat, Full Metal Jacket dans ses clichés et Forrest Gump dans ses incrustations, reconstitutions et citations sur le Vietnam ont également voix au chapitre.

Les auteurs clôturent Filmer la légende en énonçant les difficultés de représentation nées de clivages de plus en plus radicaux – dont les procès en appropriation culturelle. Ils annoncent en outre que les séries pourraient prochainement prendre le relais du cinéma – chose que Deadwood ou Treme ont déjà commencé à faire (et sachant que Les Soprano, Oz ou The Wire auraient également pu être cités). Si on peut s’interroger sur certaines interprétations ou se questionner sur l’absence de tel ou tel film, cet essai n’en demeure pas moins passionnant et rappelle à dessein que les images de cinéma finissent toujours par former une « conscience collective », dont le rapport de fidélité aux faits mérite d’être constamment réinterrogé.

Filmer la légende, Florence Arié et Alain Korkos
Amsterdam Éditions, octobre 2019, 440 pages

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4

It must be Heaven de Elia Suleiman : la comédie du désespoir

Elia Suleiman est égal à lui-même dans ce nouveau film, It must be Heaven. Utilisant un humour burlesque descendant tout droit de Keaton et de Tati. Presque sans un mot, il fait le constat d’une planète aussi belle que malade de ses guerres incessantes, en Palestine, mais aussi ailleurs.

Synopsis ES fuit la Palestine à la recherche d’une nouvelle terre d’accueil, avant de réaliser que son pays d’origine le suit toujours comme une ombre. La promesse d’une vie nouvelle se transforme vite en comédie de l’absurde. Aussi loin qu’il voyage, de Paris à New York, quelque chose lui rappelle sa patrie.
Un conte burlesque explorant l’identité, la nationalité et l’appartenance, dans lequel Elia Suleiman pose une question fondamentale : où peut-on se sentir  » chez soi  » ?

 

Les vacances de Monsieur Suleiman

Comme une pierre précieuse, Elia Suleiman est rare. En 20 ans, il nous aura gratifié de seulement 4 longs métrages. Mais ses films sont suffisamment forts pour que son nom reste présent bon an mal an, comme une belle effluve, un bon sillage  dans l’atmosphère cinématographique.

It must be heaven n’est pas différent de ses précédents films. Le protagoniste Elia Suleiman, l’alter ego du cinéaste, s’entend certes dire de la part de la bouche d’un producteur français (interprété par Vincent Wild Maraval) que le film qu’il propose n’est « pas assez palestinien », il n’en demeure pas moins que ce film-ci a des parentés évidentes avec les précédents, même si ces derniers étaient peut-être plus démonstratifs, plus « palestiniens » comme disait le producteur français. D’ailleurs, ce protagoniste, un observateur mi-inquiet, mi- goguenard de la société d’aujourd’hui, ne prononcera que deux choses tout au long du métrage : « Nazareth », puis « I’m Palestinian ». C’est dire si son propos reste tourné vers sa patrie.

It must be heaven se transporte sur 3 continents. Tout d’abord, en Palestine, à Nazareth, donc, où la vie s’écoule de manière faussement paisible sous un soleil écrasant. Les  vignettes qui composent le métrage ont toujours une double facette, une possibilité de lecture métaphorique. Sous le regard poker face de Suleiman, le voisin fait mine d’arroser le champ de citronniers. En dehors de son regard, il est plutôt en train de lui voler ses citrons, intéressé et nullement aidant. La toute première séquence, hilarante, met en scène un pope et ses fidèles, à qui on interdit l’entrée dans leur propre église qui sera alors défoncée par le pope en personne. Une métaphore à peine voilée de tout peuple qui se verrait privé de  la possession de son propre territoire…

Quand l’alter ego du cinéaste prend son envol pour Paris, peut-être dans l’espoir de trouver autre chose qu’à la maison où la police est omniprésente et rappelle que la guerre n’est jamais bien loin, mais également pour faire valider un nouveau film par un producteur, c’est pour qu’il tombe nez à nez contre pléthore de policiers lui rappelant qu’ici aussi, on n’est pas en sécurité. Qu’ils soient à pied pour mesurer de manière drôlatique la terrasse d’un café, ou en hoverboard pour faire leur ronde de manière quasi-chorégraphique dans les rues désertes de Paris, les policiers sont bel et bien là, encadrant un Paris désert, traversé uniquement ça et là de magnifiques créatures stéréotypées, belles, bien habillées, une image parisienne que Suleiman contemple avec ses légendaires yeux faussement candides. Mais également défilent des chars dans une rue étroite, de manière incongrue (ce sont en réalité les chars pour le défilé du 14 Juillet).

Quand de nouveau il change de lieu, C’est un New-York surréaliste qu’il nous donne à voir. Dans un supermarché où il fait quelques courses, il s’aperçoit  que tout le monde a un revolver, une mitraillette voire un lance-roquettes en bandoulière, homme et femme réunis. Ces scènes sont vraiment très drôles, mais angoissantes aussi, tant par le message d’un mode devenu sécuritaire qu’elles véhiculent , que par le constat de la disparition manifeste du Heaven tutélaire.

It must be Heaven ne s’embarrasse pas de grandes déclarations. Avec ses saynètes dignes de Tati (la scène de la fouille à l’aéroport, par exemple) ou de Keaton, auxquels on ne cesse de l’apparenter, bien qu’à titre personnel, il se réclame de l’horizontalité du grand Ozu, Elia Suleiman livre des messages simples et faciles à décortiquer. Son regard est peut-être en effet adouci, mais l’absurdité de la vie palestinienne (cette jeune femme au baquet d’eau), ou sa dangerosité (ces policiers qui transportent une femme aux yeux bandés) ne sont jamais occultées. Avec le temps, il se dit que l’herbe n’est pas plus verte chez le voisin, mais qu’en revanche, ça sent de plus en plus le roussi à peu près partout…

It must be Heaven est un petit bijou de drôlerie et de constat inquiet tout autant qu’empreint d’une sorte apaisement. Il conviendrait de ne pas passer à côté de ce film précieux dont le réalisateur pourrait bien de nouveau rentrer dans son cocon pour les dix prochaines années !

It must be Heaven– Bande annonce

It must be Heaven – Fiche technique

Réalisateur : Elia Suleiman
Scénario : Elia suleiman
Interprétation : Gael García Bernal (Lui-même), Ali Suliman (le fou), Elia Suleiman (lui-même), Grégoire Colin (L’homme dans le métro), Kwasi Songui (le chauffeur de taxi new-yorkais), Vincent Maraval (le producteur parisien), Nael Kanj (le pope)
Photographie : Sofian El Fani
Montage : Véronique Lange
Producteurs : Edouard Weil, Laurine Pelassy, Elia Suleiman, Thanassis Karathanos, Martin Hampel, Serge Noël, Coproducteurs : Georges Schoucair, Zeynep Özbatur Atakan
Maisons de production : Possibles Média, Rectangle Productions, Nazira Films, Zeynofilm, Pallas Film, Doha Film Institute
Exportation/Distribution internationale : Wild Bunch
Distribution (France) : Le pacte
Récompenses : Mention Spéciale et Prix Fipresci – Compétition officielle, Festival de Cannes 2019
Durée : 97 min.
Genre : Comédie, Drame
Date de sortie : 4 Décembre 2019
France | Qatar | Allemagne | Canada | Turquie | Palestine – 2019

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Onibaba, les tueuses : L’humanité nue

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Figure majeure de la nouvelle vague japonaise, Kaneto Shindô développe d’abord un cinéma d’inspiration marxiste, centré sur les classes prolétaires, qui atteint son apogée avec l’observation contemplative du travail paysan dans L’île nue, son film le plus célèbre. Cette préoccupation se mariera à d’autres motifs récurrents – les figures de femmes fortes, la sexualité, ou encore la question du primitif – que l’on retrouve dans le remarquable Onibaba.

Synopsis : Onibaba, légende bouddhiste. Au XV ème siècle, deux paysannes (une mère et sa bru) chassées de leur village par la guerre trouvent refuge dans un marécage. Poussées par l’instinct de survie, elles assassinent et dépouillent des soldats égarés dans leur souricière, puis vont troquer leurs armes contre de la nourriture. Un jour, un ancien fermier du village, Hachi, réapparaît et affirme à la vieille paysanne que son fils est mort. A son tour, il s’installe dans les marécages et vit au crochet des deux tueuses. La jeune veuve cède vite aux avances du fringant fermier. Ensemble, ils vont assouvir leurs besoins sexuels. Mais la belle-mère se refuse à croire à la mort de son fils. Elle va employer toutes les ruses pour empêcher sa belle-fille d’aller retrouver son amant chaque nuit…

Après avoir renfloué les caisses de la Kindai Eiga Kyokai, grâce au succès inespéré de L’Île nue, Kaneto Shindô poursuit son analyse des rapports humains en livrant une cruelle métaphore de la nature humaine et de la lutte des classes dans un Japon médiéval faisant écho à notre monde contemporain. Influencé par la Nouvelle Vague nippone, il se détourne cette fois-ci du néoréalisme pour faire de Onibaba un délicieux objet transgressif, mélangeant aussi bien le drame à l’onirisme, le fantastique à l’érotisme, que l’horreur à la satire sociale. Si l’évolution formelle est probante, la thématique demeure inchangée et prolonge celle de L’Île nue : la survivance de l’Homme face à la nature et sa nature profonde.

Mais avant d’observer Onibaba, et d’en détailler son programme, il est important de relever ce qui ne s’y trouve pas : le spectaculaire, la flamboyance, l’héroïsme ou la bien-pensance. C’est sans doute cela le plus troublant ici, cette absence de gloriole dans ce monde en guerre ou de morale dans cette fable sur la condition humaine. C’est comme si, par peur de détourner le regard de son spectateur, Shindô avait voulu absolument expurger son film de tout élément complaisant ou obséquieux. Un peu à la manière d’un Shohei Imamura, il observe, scrute, dissèque cette étrange créature qu’est l’être humain, le laissant se débattre seul avec ses émotions ou pulsions.

À l’ombre des grands soubresauts de l’Histoire, dans une sorte de no man’s land dominé par les vents, Shindô braque sa caméra sur les gueux, les indigents, sur ce bas peuple ignoré bien souvent par les grandes fresques nippones. Tandis que la guerre est repoussée en hors-champ, ses effets délétères envahissent l’écran : la peur, la famine, l’abandon. Survivre demande alors un retour à la bestialité : on tue, on dépouille, on marchande l’honneur de l’homme contre une maigre pitance. C’est ce que nous indique Shindô, en une poignée de plans sèchement exécutés, en assimilant les armures de samouraïs à de simples objets que l’on troque contre un peu de nourriture. Rapidement, Onibaba se dote d’une dimension métaphorique évidente, avec ces marécages semblables aux territoires des exclus, comme les ghettos ou les bidonvilles, dans lesquels les paysans sont contraints à la survie. Où se trouve l’humain dans tout ça ? C’est la question de fond que pose Shindô avec Onibaba.

Pour tenter d’y répondre, il met en place un triangle amoureux en incorporant une présence masculine dans le récit. L’arrivée inopinée de l’homme met en branle l’existence linéaire des deux femmes (tuer, manger) en faisant réapparaître ce qui était jusqu’alors oublié, à savoir le comportement humain. En effet, en attirant la jeune femme vers lui, notre homme ne se contente pas de menacer les plans criminels de la belle-mère, il provoque également l’émergence d’émotions puissantes et complexes comme l’amour, la haine, la jalousie… Plus qu’un simple besoin, la sexualité se mue alors en force de vie, en substrat de l’identité humaine.

Cette dimension sexuelle, il va la faire vivre à l’écran en se réappropriant le principe basique de la mise en relief, la torpeur diurne servant à mettre en avant la fièvre nocturne, l’épure de la mise en scène préparant le spectateur aux décharges baroques : c’est dans ce subtil balancement entre vie et mort, yin et yang, que vont se dessiner les passions humaines. Un travail pour le moins subtil qui n’est pas sans rappeler celui d’Imamura ou de Masumura.

Onibaba pourrait tutoyer véritablement l’excellence si sa narration était mieux maîtrisée. Seulement, du fait de sa redondance, celle-ci semble inutilement insistante et finit par desservir un scénario parfois laborieux. Fort heureusement ses qualités formelles sont indéniables et suffisent à emporter notre adhésion : les amples travellings exaltant la dimension carcérale des lieux, les mouvements de caméra soulignant délicatement l’agitation sexuelle, les compositions picturales élégantes (remarquable travail sur les clairs-obscurs réalisé par Kiyomi Kuroda) ou encore les innovations sonores (habile mélange de bruits naturels, de percussions africaines et de free-jazz) sont autant de raisons d’applaudir au spectacle offert. Mais c’est surtout par sa dimension symbolique que le film fascine autant ; que ce soit la présence de ce trou piégeant les hommes, la danse lancinante des hautes herbes ou l’expressivité exacerbée des corps (les silhouettes qui courent, les peaux qui suintent, les visages qui s’encrassent, les yeux qui brillent), tout concourt à faire de Onibaba l’illustration d’une humanité nue, dépourvue de tout jugement moral.

L’Homme vu par Shindô, dans Onibaba comme dans L’île nue, est un être en proie à ses passions, à ses pulsions, mais surtout il n’est ni bon ni mauvais… Ici, quels que soient les personnages croisés, hommes ou femmes, riches ou pauvres, ils sont tous profondément immoraux car ils tous désespérément humains : on manipule, on ment, on tue, on se donne au premier venu. Mais surtout en esquissant de tels personnages, Shindô se démarque de la veine traditionaliste et transforme son film en critique sociale : en bafouant les valeurs historiques (les samouraïs sont dépouillés de leur armure et de leur statut iconique) et en exaltant l’émancipation (sexuelle notamment), il s’oppose aux valeurs traditionnelles prônées par un régime qui engendre la guerre et l’exclusion…

C’est en faisant basculer son film dans le fantastique (comme dans Les Contes de la lune vague après la pluie ou Kwaidan), que son propos se fait véritablement accusateur. En effet, en portant le masque traditionnel, la belle-mère tente de reproduire la domination que peuvent exercer les nantis sur le bas peuple en agitant le spectre de la morale. Seulement, les valeurs hypocrites finissent par se retourner contre ceux qui les utilisent, nous dit Shindô qui vient d’orner son film d’horreur de subtiles couleurs militantes.

Onibaba : Bande-Annonce

Onibaba : Fiche Technique

Réalisation : Kaneto Shindô
Scénario : Kaneto Shindô
Photographie : Kiyomi Kuroda
Production : Hisao Itoya et Tamotsu Minato
Genre : drame, horreur
Durée : 103 minutes
Date de sortie : 21 novembre 1964 (France)

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La saga Star Wars est-elle une religion ?

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Tu étais en train de créer une religion confie James Cameron à George Lucas, l’esprit créatif derrière la saga la plus populaire de la planète. A l’occasion de la sortie du dernier Star Wars IX : L’avènement de Skywalker, on se penche sur la dimension religieuse et philosophique de la franchise à l’intérieur et à l’extérieur de l’écran. Peut-on croire en la Force ? A moins que nous n’en soyons déjà les adeptes..

Dans une galaxie pas si lointaine, une saga désormais légendaire : Star Wars. Initiée au cinéma en 1977 par le génie créatif de George Lucas, la franchise stellaire est désormais tentaculaire : trois trilogies cinématographiques, des séries et films d’animation, des jouets, des romans, des bande-dessinés, des albums de musique, des figurines, des spin-offs… Quand on parle d’empire en abordant Star Wars, il est difficile de savoir si l’on évoque celui constitué par la franchise désormais aux mains de Disney ou les antagonistes de l’intrigue. En un peu plus de 40 ans, Star Wars a envahi l’imaginaire collectif et constitue un immense champ de références pour une partie de nos représentations. Difficile d’évoquer le mal sans vaguement penser à Palpatine ou Dark Vador. Depuis Un Nouvel Espoir, la saga s’est fondée sur le mono-mythe de Joseph Campbell qui pose aujourd’hui la narration éculée mais efficace de tous les récits modernes. Mais contrairement à d’autres franchises plus récentes de la pop-culture comme les multiples proposées par les mastodontes Marvel, l’oeuvre de Lucas a développé tout un univers semblable à celui d’une religion. D’abord de manière complètement diégétique, au sein même de ces films, on retrouve une entité abstraite et surpuissante : la Force. Autour de cette énergie quasi-divine s’agrègent une dichotomie d’abord claire entre le bien et le mal. S’en suit des éléments qui définissent alors clairement si l’on balance d’un côté ou d’un autre : la couleur du sabre, notre appartenance aux Siths ou aux Jedi, notre usage raisonné (ou non) de la Force. En développant cette mythologie, George Lucas établit une grille de valeurs, politiques mais aussi religieuses, auxquels les personnages doivent adhérer pour progresser dans l’histoire mais aussi que les spectateurs doivent accepter pour se connecter émotionnellement aux enjeux. Le suivi de la famille Skywalker sur 9 films nécessite donc de s’identifier à leur version de la Force.

De vrais Jedi

Ce n’est pas pure folie que le jediisme, mouvement religieux basé sur les enseignements tirés de la philosophie Jedi, s’est réellement développé dans notre monde. Aux Etats-Unis, le mouvement est reconnu comme une religion. Plusieurs centaines de milliers de personnes, entre l’Australie, le Canada, le Royaume-Uni, la République tchèque et donc les U.S, déclarent identifier le jediisme comme une religion. Nous nous sommes pas à l’abri de quelques trolls dans les recensements mais ce phénomène, insolite à toutes autres franchises de pop-culture, interroge tout de même. Qu’est-ce qui est si spécifique à Star Wars pour qu’un culte se dessine en dehors de l’écran ? Le vocabulaire même des titres fait appel à la religion, et notamment des monothéismes abrahamiques : avènement, retour, réveil.. Nous l’avons vu, l’imaginaire développé au sein des films a tout pour se prêter à celui d’une religion avec ses figures prophétiques et identifiables. Dans le premier opus, dans son Faucon Millenium le bandit de l’espace Han Solo ne croit pas à la Force et toutes ses légendes. La suite de ses aventures lui prouveront qu’il a eu tort de ne pas croire. D’ailleurs dans Le Réveil de la Force, qui nous fait retrouver les personnages de la trilogie originale une trentaine d’années plus tard,  dans son même vaisseau, Han Solo est désormais celui qui prédique : il est devenu croyant et propage la vérité autour de la Force. De la même manière, chaque film Star Wars continue de propager l’empire que représente aujourd’hui la saga, la marque, le mythe. On pourrait dire que cette profusion récente de films ne répond qu’à un intérêt mercantile. Ce serait d’abord nier le fait que Lucas, lui-même, a inventé le merchandising moderne avec l’épisode 6, mais aussi que les Star Wars restent parmi les derniers blockbusters d’auteur. Rian Johnson, J.J Abrams, George Lucas… Chacun continue à poursuivre le mythe et le culte qui s’en nourrit. En soit, il est clair que la mythologie interne à Star Wars est celle d’une religion, d’une foi, d’une spiritualité. Si on se penche sur les enseignements Jedi, on retrouve des notions clés déjà présentes, le taoïsme ou le bouddhisme. Sans croire fondamentalement à l’existence de sabres laser ou d’une étoile noire, est-il complètement absurde de se revendiquer d’un mouvement religieux et philosophique seulement car il provient d’une oeuvre fictive ?

Tu étais en train de créer une religion..

D’un point de vue athéiste, toutes les religions sont des constructions purement culturelles. Simplement avec Star Wars, il n’y a aucune ambiguïté quant à la (non) vérité des ces éléments car les auteurs sont clairement identifiés. Finalement, qu’est-ce qui manque à Star Wars : le temps ? Celui de devenir des bribes, des rumeurs, des légendes. Quand George Lucas établit la prélogie, on comprend que les légendes qui débutent l’histoire d’Un Nouvel Espoir sont bien réelles. Les Jedi étaient organisés, identifiés. De même que les Sith. L’origine du mal est dévoilée. La prélogie de Star Wars en est donc La Genèse. Sans même prendre en compte l’univers étendu, on peut percevoir les trois trilogies comme trois textes, trois unités, trois testaments. Chacun à son tour enrichit et contredit les testaments suivants ou précédents. D’ailleurs Disney a désavoué l’univers étendu. Dans le podcast James Cameron’s Story of Science Fiction, George Lucas et James Cameron donc, échangent autour de ce qu’aurait promis la troisième trilogie de Star Wars si elle avait été pilotée par Lucas. L’artiste allait emmener l’histoire dans des univers microbiologiques en déconstruisant complètement la force comme entité incompréhensible. Il comptait aborder les Whills, une espèce vivante qui véhicule la force au sein de l’organisme. Tout au long du podcast, il aborde un « nous » rendant de plus en plus floue la frontière entre la réalité et l’univers de fiction qu’il a créée. Mais une phrase lors de ce podcast marque. James Cameron s’adresse à Lucas et lui dit : « Tu étais en train de créer une religion George ». Une religion qu’il regrette de ne jamais avoir fini de développer.

Luke Skywalker : le messie ?

Cette dimension religieuse prend aussi tout son sens à travers la réception des fans à chaque sortie d’opus. Des courants émergent et sont basés sur les divergences vis-à-vis des trois trilogies ou « testaments » : Non ce film n’est pas valable, non le personnage n’aurait jamais fait ça, non c’est toi qui ne comprend pas la trilogie originale, non la Force c’est plus ça que ça.. Il y a ces  fandom toxiques radicaux auxquels aucun fan ne souhaite être associé. Ils ont rien à faire avec nous, ce sont pas des vrais fans qui, eux, ne font du mal à personne… Attention aucun amalgame ! En dehors d’eux, de vraies dissonances se produisent, comme rarement au cinéma, autour des événements Star Wars. Le 8ème opus, Les Derniers Jedi, a vu surgir la controverse notamment autour du personnage emblématique de Luke Skywalker. Sans aucun doute, le messie de la religion Star Wars. Disparu à l’écran depuis une trentaine d’années pour les fans, autant que dans l’univers fictif pour les personnages, Luke était si attendu. Certains attendaient l’irruption de ce messie, comme s’il ne faisait pas partie d’un film mais bien de notre réalité. Pourtant le parti pris déconstructiviste de Rian Johnson fut radical quant à la représentation du nouveau Luke. Fantasque, bedonnant, hirsute, lâche, Luke n’est plus la figure prophétique qu’il incarnait. Alors que le monde réel l’érigeait en tant qu’icône, la personæ fictive, comme l’acteur Mark Hamill, subissait les ravages du temps. En 2017, il était déjà trop tard pour Star Wars déjà devenu religieux. Les polémiques vaines suite au film fascinent. Certains allant jusqu’à dépouiller les moindres éléments des anciens films pour démontrer que le personnage était une trahison aux textes originels et sacrés. Quand il apparaît dans le combat final face à Kylo Ren, il est bien plus velte et correspond aux attentes que le public pouvait se faire de son retour. Mais le messie idéal n’était qu’une projection. Les spectateurs ne pouvant plus croire en cette version hirsute du personnage, Luke devient fantôme. Démystifié, il ne pouvait plus exister. C’est un rapport de croyants finalement qu’entretiennent les fans vis-à-vis de lui. Quand on apprend que les parents de Rey sont insignifiants, on ne peut y croire. En quoi avons-nous cru sinon à ce mysticisme ? Qu’importe, les films posent leur vérité. Une vérité qui dépasse les auteurs, les fans, et les œuvres elles-mêmes. Il n’est pas question de savoir si les choix sont bons ou mauvais car ils participent tous à fonder Star Wars. L’empire commercial ? Oui, mais aussi le culte et sa mythologie. Poursuivi par plusieurs auteurs et amené à leur survivre, Star Wars est un mythe qui se construit continuellement sur lui-même. Écrasant ses propres références, trahissant et renouvelant ses codes, agrégeant toujours de nouveaux fidèles, Star Wars est un culte qui continue à se dessiner sous nos yeux. Mais alors s’il y a religion, qui est le Dieu ? Lucas ? Disney ? Les nouveaux auteurs ? Les fans ? Finalement, peut-être la Force elle-même.

Dans les marges de Star Wars : y a t-il de la place ?

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Star Wars, ton univers impitoyable : l’histoire du petit film du barbu mutique auquel personne ne croyait… est aussi connue que la fin du petit chaperon rouge. Mais, parmi cette étendue faramineuse de gueules, d’aliens anthropomorphes et de personnages plus ou moins humains croisés sur des planètes plus ou moins en banlieue, qui est resté sur le carreau et n’a pas pris le bon vaisseau ?

Marge against the machine

Il est important pour moi de commencer en prenant quelques précautions. La notion de marge a été étudiée dans nombre de genres, de périodes, à l’image de l’ouvrage classique de Jean-Loup Bourget, Hollywood, la norme et la marge, qui a inspiré nombre d’études réflexives sur des œuvres totémiques de la pop culture. Tout devient possible, un champ immense s’est ouvert devant nos plumes, nos claviers et notre temps libre : Plus belle la vie et la marge, Kev Adams et la marge, la Simpson est la Marge, il n’y a ainsi aucune limite à notre imagination (et mes mauvais jeux de mots). En termes de méthode, je recentrerai cet article thématique sur l’idée de personnages impossibles à capitaliser dans Star Wars. J’entendrai donc ici la notion de capitalisation comme la volonté d’utiliser ou réutiliser les atouts ou compétences par exemple d’une femme jedi, d’un mercenaire ou d’un wookie, pourquoi pas, dans une narration ouvertement tournée vers l’action consistant la plupart du temps à vouloir tuer ses opposants idéologiques en milieu ouvert. La guerre, en gros. Alors, qui ne sert à rien en temps de guerre spatiale ?

Like a hobo

Le cinéma français découvrait les SDF en 1985 avec Sans toit ni loi, d’Agnès Varda. Pour Star Wars, les problématiques d’effet tunnel, d’insalubrité et de déserts médicaux sont abordées assez frontalement dès le premier film de la saga et le premier pas de droïde sur Tatooine. Tatooine, la banlieue par excellence, le territoire abandonné qui correspond parfaitement aux arcanes du récit selon Joseph Campbell, auteur du Héros aux mille et un visages (1949) qui a si profondément inspiré George Lucas. C’est là où l’on trouvera notre premier Skywalker, le héros laissé pour compte qui sortira du chapeau pour défier un empire, un nouvel ordre, des forces du mal (rayez la mention inutile). Si ce motif narratif devenu classique est reproduit dans Le réveil de la force en 2015, avec quelques critiques au passage, il consacre Rey également comme une exilée. Le dernier opus de la saga, L’ascension de Skywalker, nous donnera quelques réponses sur le sujet, mais sur ce premier aspect des vagabonds, Luke, comme Rey, sont des vagabonds pour qui on a choisi cet avenir. On souhaite les protéger, les mettre de côté ou leur réserver un avenir brillant en les laissant découvrir la patience sur des planètes pleines de dunes, ce qui est un atout certain dans cette quête, il faut le reconnaître, ce vagabondage apparaît ici temporaire. Ceux-là, on viendra les chercher. Que ce soit la guerre qui viennent les chercher, ou l’empire ou un script mal fagoté, leur destin les attend. Ces laissés pour compte là ne font qu’accompagner les autres, ceux qui eux ne décolleront jamais très loin. Et de beaux articles de fans en font une présentation très complète. 

Tatooine for ever

La scène est très célèbre, elle est aussi dans le manuel de narration de Joseph Campbell. Luke manifeste ses envies de partir à l’académie des pilotes, son oncle adoptif, Owen Lars, le refuse en lui disant de patienter jusqu’à la prochaine moisson. En dehors du fait que laisser patienter un jeune homme ambitieux, une moisson de plus, sur Tatooine, est un coup bas assez prononcé au regard de l’éco-système de la planète et de son climat un poil sec sur les bords, force est de constater que ce léger contretemps oublie les premiers vagabonds, l’oncle lui-même et sa tante. Ces premiers oubliés sont ceux qui trônent en tête des pnjs (Personnages non jouables) des jeux Star Wars, souvent pour guider les héros en quête de sens dans tout l’univers Star Wars, des romans aux jeux de rôles. Ils n’ont pas de profonde biographie, pas de sens, pas d’avenir non plus. Beaucoup de fans ont avec plaisir et inventivité comblé ces interstices d’un récit devenu choral et vertigineux depuis, mais le destin de ces laissés pour compte-là n’est guère enviable, et joue le rôle de repoussoir pour cautionner l’ambition du héros.

Owen Lars est ici le symbole d’une ruralité de Star Wars, qui tant bien que mal survit loin de toute forme d’aventure. Les autres peuplades de Tatooine, les hommes des sables et les jawas, qui vivent de rapines et de troc divers et variés, persistent également à laisser pantois tout ethnologue quant à leur chiche existence. On les voit ramasser tout ce qui traîne en frappant tout ce qui se perd dans le désert de temps à autre, mais comment résolument imaginer une civilisation, une culture, en se contentant de l’exposition qu’ils ont dans les films ? C’est bien maigre, et leur refuse toute idée d’obtenir voix au chapitre dans ce concert perpétuel de cors de guerre. Les corps des vaisseaux abandonnés sur Jakku, sœur jumelle de Tatooine, pourraient offrir à l’avenir à ces peuples des occasions d’intégrer dans les futurs scripts des films et des séries un discours écologique et responsable sur l’utilisation des ressources. On peut le craindre autant que l’espérer, s’il le fait en le laissant totalement en toile de fond illustrative, comme dans les opus précédents. L’idée d’abandon et d’isolement est si forte pour ceux-là, quand Luke décolle de Tatooine, qu’on ne conseille à personne de leur accorder une dernière pensée au risque d’être sévèrement déprimé.

Misère, misère

L’isolement est une toile de fond magnifiquement stylisée au service de l’action principale, et il en est tout autant de la pauvreté dans Star Wars. La bure iconique des jedi, que porte Obi-Wan Kenobi dès sa première apparition, en 1977, intronise le vêtement de pèlerin, de moine, de vagabond au firmament des futurs cosplayers. Chez Obi-Wan Kenobi, l’idéal de pauvreté des jedis est illustré. La déco est pas top, on voit beaucoup de pierres apparentes, ok, c’est joli, mais le jedi n’a même pas de double vasque. Clairement, on peut même aller jusqu’à dire que les jedis ne sont pas des maîtres en home staging. Certes, si ce mode de vie reste illustré seulement en façade dans les premiers films, au risque d’alourdir le récit de détails alors inutiles, il a depuis gagné en coffre dans les mille et un récits des petites mains de la saga. Les fans, les écrivains, amateurs et confirmés ont développé et matérialisé ce mode de vie monacal, qui reste une pauvreté choisie. En effet, pour une très large majorité d’entre eux, les pauvres n’ont pas cherché à l’être. On pourrait même aller jusqu’à dire, au risque de choquer les âmes sensibles, qu’ils n’aiment pas beaucoup cela.

Rey, sur Jakku, compte les sous et marchande mieux que Christian Clavier quand elle ramène des pièces à son racheteur, pour s’offrir de quoi se nourrir et vivre modestement. Si sa scène d’exposition prend moins le temps pour elle de laisser percer la frustration de sa condition auprès des spectateurs, le fait est qu’on voit cette héroïne, comme Luke, subir une condition frustrante, qui est cependant amenée à être totalement reconsidérée par des dons hors du commun qui leur permettront à tous deux de devenir Jedi (sans toutefois reprendre les goûts un peu douteux d’Obi-Wan en terme de décoration intérieure). Il reste donc les pauvres qui n’ont même pas la richesse d’un destin, les soudards, les ivrognes, même pas bons à raconter leur propre histoire. On peut penser aux cabochards de la cantina de Chalmun, la toute première mise en scène. C’est la première fois durant toute la saga que le sabre laser est utilisé pour blesser, avant de tuer, et un pauvre bougon y perd son bras. Bon, le sang est vert, il repoussera peut-être… Ponda Baba, le propriétaire du bras précédemment cité, a depuis gagné des galons de contrebandier dans sa biographie. Mais les autres ? Les buveurs, les passants, les mendiants, les chômeurs ? Ils sont assez discrets, n’ont pas de personnages ou alors gagnent rapidement dans l’imagination des fans et des scénaristes, s’ils ont une réplique ou deux, un obscur statut de chasseur de prime, de marchand ou autre CSP assez vague pour éviter de rester inutile. Dans Star Wars, le pôle emploi ne rigole pas des masses. En 2016, le scénario de Rogue One se fera un plaisir d’utiliser certains laissés pour compte, ceux-là même qu’on ne mettait même pas auparavant dans un seul plan. Le personnage de Cassian Andor, ici héros d’une aventure taillée pour les soudards, lance une piste, un nouvel espoir. Il a rejoint assez tôt les insurgés mais connaît suffisamment les bas-fonds pour exécuter un témoin potentiellement gênant dans une venelle bien crade. Ainsi, les pauvres de la guerre des étoiles n’ont pas beaucoup d’images pour montrer leur condition, à moins d’incarner l’érémitisme, le chapardage ou la paysannerie. Dans les espaces urbanisés, on peut ici penser aux populations des étages inférieurs de Coruscant, les bas-fonds de la planète capitale dont on ne voit dans les films que les beaux quartiers. Encore une fois, les jeux vidéos comblent ces espaces inconnus, à la recherche de marges et de territoires, mais la pauvreté dans Star Wars, elle, gagnerait à être matérialisée si un jour elle devenait un véritable ressort dramatique.

Requiem pour des fous

Si collectivement les nécessiteux ne feront jamais grève dans Star Wars, bien qu’ils faillent un bon groupe d’ouvriers, de techniciens, de petits bosseurs pour faire tourner des planètes entières au son et lumières, cette folie collective ne sera pas mise en scène, fort heureusement, pour éviter toute faute de goût. Mais la folie individuelle, elle, existe t-elle pour autant ? Benicio Del Toro incarne DJ dans le décrié Les derniers jedi. S’il n’est pas totalement fou ni dingue, il est assurément assez allumé pour évoquer poliment un bougre au cerveau légèrement usé. Forest Whitaker, en Saw Guerrera, lui, est plus dans le registre d’une mégalomanie désenchantée, traumatisé et mutilé dans sa chair par ses combats passés. La drogue, la vraie, existe si peu dans Star Wars. Une petite scène à droite à gauche, pas plus, où un jeune dealer doit réfléchir à son avenir face au jeune Obi-Wan Kenobi, encore trentenaire dans L’attaque des clones, en 2002. La véritable folie semble dans cet univers passer par un seul biais, la colère. La colère sourde et sournoise, un des piliers les plus solides du côté obscur, qui marginalise d’autres laissés pour compte qui ne sont pas à oublier : les intellos. Pas d’homme ou de femme politique, de diplomates, de députés efficaces : dans un monde de guerre, le chancelier Valorum, incarné par Terence Stamp dans La menace fantôme, en 1999, est aussi inefficace que des piles r4 sur un sabre laser déchargé. Le ver est ici dans le fruit. Avec un nom aussi marqué, la franchise sera à jamais nourrie pour et par la guerre, l’action, la violence et le manque de négociations abouties qui font pourtant le sel de très bons romans de l’univers, légendes, à l’image de celui consacré à Dark Plagueis.

Aux grands maux, pas de remèdes : l’ignorance, l’impulsivité, la lourdeur et la violence n’ont pas de combattants dignes de ce nom. Star Wars ne compte pas ses profs, ses médecins et, plus cocasse, ses obstétriciens : Sarah Jeong avait déjà fait en 2017 cette remarque judicieuse concernant l’accouchement et la grossesse d’Almidala dans une gender study très pertinente et lourde de sens. Pire, elle a marqué d’une pierre blanche l’inefficacité et/ou le manque de volonté des films Star Wars jusqu’à nos jours à montrer une volonté de changer de forme de récit. Le temps long, l’ennui, les soupirs et les latences sont pour ailleurs. Pour l’écrit, les jeux vidéos de maintenant et à venir, mais aussi pour l’imagination. C’est ici que dans Star Wars nos esprits agités par tant de guerres poseront un vieux ou deux au bord d’une rivière, un enfant en train de jouer ou de faire ses devoirs, un adulte fêtant la naissance de son premier gosse ou l’entrée dans son nouvel appartement. Beaucoup de fans, voire l’extrême majorité des fans ne voudront pas de ces scènes-là dans leurs films pour autant. Alors nous continuerons à aller voir des métrages reposant sur les épaules d’un Atlas collectif de populations désarmées, prêtes à servir diégétiquement la cause cinématographique en sacrifiant leurs existences dans ce grand maelstrom. C’est tragique, beau et divertissant à la fois. Et c’est dur de le dire, mais c’est aussi ça, la guerre. Et dire qu’on en a pris pour 20 ans…

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