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Les 2 Alfred de Bruno Podalydès : la vie en duo

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Avec Les 2 Alfred, le duo Podalydès nous livre une nouvelle fantaisie cruelle qui sait saisir les travers d’une époque, tout en luttant contre. Une sorte de conte portée par des duos qu’ils soient fraternels, amicaux, amoureux ou filiaux.

Reprendre le contrôle

Pouvoir rater, se tromper, recommencer . C’est comme cela que se présente Les 2 Alfred à ses débuts. L’alternative pour se relancer ? L’enfer du nouveau pouvoir : la start-up, les sigles à gogos et ce «no child » tendance qui aliène deux fois plus, même à l’heure des réunions en visio. C’est de ce constat, forcément encore plus fort aujourd’hui, que part Bruno Podalydès pour lancer son film. Son héros est complètement déphasé alors qu’autour de lui tout s’emballe, tout s’ubérise (sic !). Alors dans cette fable à la loufoquerie assumée (moins barrée peut-être qu’Effacer l’historique), les drones se posent un peu partout, les emplois s’enchaînent comme autant de services rendus où la concurrence est rude. Et trouver un emploi stable justifie de perdre une part de soi.

« Entrepreneur de lui-même »

Après ce constat, Bruno Podalydès se permet toutes les fantaisies, les cruautés mais surtout une grande tendresse qui fait du bien ! Tout fonctionne en duos, le père/la mère et son enfant, les deux doudous (les fameux 2 Alfred), les deux amis (qui sont aussi deux frères dans la vraie vie !), etc… C’est en créant ces duos indétrônables que Bruno Podalydès vient faire un pied de nez à cette start-up nation où le règne de l’individu s’écrit haut et fort ! Où, sous prétexte d’être un groupe, on est surtout soi face à ses chiffres, sa rentabilité. Dans l’univers aseptisé où l’on enjoint tout le monde à être soi-même, à être détendu, joyeux, en somme parfaitement calibré, l’individu s’efface tout en étant ultra autocentré. C’est un monde qui marche sur la tête alors Les 2 Alfred marche joliment et gentiment sur ce monde. Le film piétine tout cela pour revenir à ce qui fait le charme de chacun, comment il s’exprime justement dans la relation à l’autre.

Duos

Au-delà de ces moments tendres, l’entreprise en prend surtout pour son grade. Tout y est absurde, poussé à l’extrême, et pourtant tout paraît refléter la réalité. De la configuration des lieux aux réunions interminables en passant par les objectifs inatteignables. Mais aussi cette impression d’espionnage permanent où la vie privée n’a plus court, puisque la famille, c’est censé être l’entreprise. Alors on fouine, on se tire dans les pattes, pour finalement se rendre compte qu’on a plus besoin des autres qu’on ne le croit. Mention spéciale au duo Alexandre/Arcimboldo, mais surtout à celui, plus secret au départ, Séverine/Suzie. Les quatre acteurs : Denis Podalydès (toujours aussi attendrissant), Bruno Podalydès, Sandrine Kiberlain et Luàna Bajrami (qu’on a plaisir à retrouver après son rôle dans Portrait de la jeune fille en feu), s’amusent beaucoup, jouent ensemble telle une troupe qui, soir après soir, refait le monde à coup de slogans et de grande tendresse. Un tee-shirt en sera le symbole : « on ne sent pas ses chaînes, tant qu’on ne bouge pas ». Une petite pépite drôle et cruelle, à ne pas manquer à coup sûr !

Les 2 Alfred : Bande annonce

Les 2 Alfred : Fiche technique

Synopsis : Alexandre, chômeur déclassé, a deux mois pour prouver à sa femme qu’il peut s’occuper de ses deux jeunes enfants et être autonome financièrement. Problème: The Box, la start-up très friendly qui veut l’embaucher à l’essai a pour dogme : « Pas d’enfant ! », et Séverine, sa future supérieure, est une « tueuse » au caractère éruptif. Pour obtenir ce poste, Alexandre doit donc mentir… La rencontre avec Arcimboldo, « entrepreneur de lui-même » et roi des petits boulots sur applis, aidera-t-elle cet homme vaillant et déboussolé à surmonter tous ces défis ?

Réalisateur : Bruno Podalydès
Scénario : Bruno Podalydès, Denis Podalydès
Interprètes : Bruno Podalydès, Denis Podalydès, Sandrine Kiberlain, Luàna Bajrami, Yann Frisch, Leslie Menu, Michel Vuillermoz
Producteurs : Olivier Père, Pascal Caucheteux, Martine Cassinelli
Photographie : Patrick Blossier
Montage : Christel Dewynter
Sociétés de production : Why Not Productions, Arte France Cinema
Distributeur : UGC Distribution
Durée:92 minutes
Date de sortie : 16 juin 2021
Genre : Comédie

France – 2020

Des Hommes de Lucas Belvaux : une culpabilité apathique

Porté par un grand casting peu inspiré et une voix off éreintante, Des Hommes peine à émouvoir et faire ressurgir cette flamme de culpabilité qui suinte de son récit. 

Des Hommes ne permet malencontreusement jamais à son récit de respirer ou de faire vivre ses images. Jouant la carte d’une voix off omniprésente qui explicite ce que l’on semble deviner à l’écran, le film se perd en verbiage, en formules maladroites et perd toute saveur viscérale. Adaptant l’œuvre de Laurent Mauvignier, Lucas Belvaux dévoile de belles intentions : parler d’un mal être qui dépasse le temps, de la culpabilité qui ne s’éteint jamais, des effrois de la guerre et de parler d’une France qui se déchire. C’est d’autant plus dommageable que Des Hommes s’avère assez bien découpé, d’un point de vue narratif, entre les heurts d’un village qui voit des fractures communautaires et des violences racistes se dessiner, combinés avec des flashbacks alimentant les souvenirs d’une guerre d’Algérie dont la violence n’aura fait aucun vainqueur mais que des perdants.

Voulant faire souffler un cinéma social, traçant les traits d’une société provinciale en proie en doute, Lucas Belvaux semble malheureusement particulièrement distant par rapport à son sujet, dénonciateur sans jamais vraiment l’être, comme s’il n’y avait aucun pilote à bord de l’avion : rien n’y fait, le film semble porter à chaque scène ou chaque dialogue sur ses épaules un poids bien trop lourd. Ce film choral, qui voit se combiner les voix off, les errances et les différences de point de vue, surligne son cahier des charges rempli de passages obligés. Que cela soit par le biais d’un jeu d’acteur forcé et ankylosé malgré son casting 3 étoiles, une mise en scène usant parfois de ralentis pas toujours bienvenus, un récit en bout de course qui préfère se gargariser de ses mots plutôt que de réellement faire ressentir les émois de ses protagonistes, Des Hommes reste à quai.

L’utilisation d’une voix off ou l’inspiration de la récitation épistolaire ne sont pas des problèmes en soi, et nous avons pu le remarquer dans l’immense Trois souvenirs de ma jeunesse d’Arnaud Desplechin, sauf qu’ici, les mots n’accompagnent pas le cadre mais s’y substituent, effaçant toute présence de chaque individu, délimitant toute incarnation quand celle-ci n’est pas outrancière (vociférant Gérard Depardieu). Les séquences se déroulant en Algérie, qui sont sans doute les meilleures du film, à la fois par le biais de son espace, de sa lumière ou de par son convaincant jeune acteur Yoann Zimmer, font parfois penser à l’extatique et mutique Les Confins du Monde de Guillaume Nicloux.

Mais là où ce dernier affichait une aridité vorace, quitte à ce qu’elle soit incommodante, Lucas Belvaux ne fait jamais parler les cœurs ni le silence. Toute trace de sentiments, toute once d’intimité ou de culpabilité se noient dans des discours intempestifs qui nuisent à la fluidité du récit. Le film est un peu à l’image de son acteur phare Gérard Depardieu : imposant, habité et débordant souvent du cadre, mais paraissant dépasser par ses premières intentions, celles de montrer par le prisme du cinéma, le poids des regrets. Un cinéma qui n’existe pas ou trop peu dans Des Hommes. 

Des Hommes – Bande annonce

Synopsis : Ils ont été appelés en Algérie au moment des « événements » en 1960. Deux ans plus tard, Bernard, Rabut, Février et d’autres sont rentrés en France. Ils se sont tus, ils ont vécu leurs vies. Mais parfois il suffit de presque rien, d’une journée d’anniversaire, d’un cadeau qui tient dans la poche, pour que quarante ans après, le passé fasse irruption dans la vie de ceux qui ont cru pouvoir le nier.

Des Hommes – Fiche technique

Réalisation : Lucas Belvaux
Scénario : Lucas Belvaux (d’après l’oeuvre de Laurent Mauvignier)
Casting : Gérard Depardieu, Catherine Frot, Jean Pierre Darroussin, Yoann Zimmer
Durée : 1h41 minutes
Genre: Drame/Guerre
Date de sortie : 2 juin 2021 (Ad Vitam)

Cruella de Craig Gillespie, préquel à peine cruel

Après avoir raconté la genèse de Maléfique, le studio Disney s’attaque à une autre icône issue du grand classique d’animation Les 101 Dalmatiens sorti en 1961, dans une origin story bancale consacrée à Cruella d’Enfer. Le réalisateur australien Craig Gillespie (Moi, Tonya) livre ici sa version féminine et aseptisée du Joker, en troquant l’antipathique Cruella croquée par Marc Davis contre une fashionista vengeresse aux allures de Barbie punk-rock, mollement interprétée par Emma Stone. 

Après Maléfique, CendrillonDumboAladdinLe Roi Lion, Le Retour de Mary PoppinsLa Belle et le Clochard ou encore Mulan, le studio Disney prouve une fois de plus qu’il n’a qu’un seul intérêt : refaire ce qui a été fait, remettre en boucle le même disque, sans jamais parvenir à reproduire ce qui a plu, ému, et émerveillé par le passé. cruella

Good girl gone bad

Ici, au lieu d’entrer dans la psyché de l’iconique Cruella d’Enfer, personnage torturé, obsédé par les chiots tachetés et les manteaux de fourrure, imaginé par la romancière britannique Dodie Smith, on suit sans grand intérêt le parcours chaotique d’Estella Miller, pauvre orpheline brimée par le système scolaire et le conformisme social, mais bien déterminée à se faire un nom dans le milieu de la mode londonienne.

Intrigante sur le papier, sa rencontre fortuite avec les deux malfrats Jasper (Joel Fry) et Horace (Paul Walter Hauser), qui deviendront plus tard ses complices, ne provoque pas les rebondissements attendus. Colonne vertébrale de l’intrigue, l’interminable duel vestimentaire que se livrent Cruella et l’exécrable Baronne von Hellman (Emma Thompson, déjà vue chez Disney dans Saving Mr. Banks) sur fond de vol de médaillon, finit également par lasser. Clou du spectacle : les féroces dalmatiens veulent la peau de l’innocente Cruella..

Outre le patchwork de références stylistiques ou le soin accordé aux décors et costumes — Jenny Beavan rend d’ailleurs hommage aux exubérantes créations de Vivienne Westwood, reine de la haute couture anglaise des années 1970 –, Cruella ne tient pas la route.

Engourdi par des problèmes de rythme et une playlist pop-rock sixties envahissante qui étouffe l’effervescence du récit — le choix de la chanson « Smile » interprétée par Judy Garland fait notamment écho au Joker de Todd Phillips –, le film tombe dans le travers de la « victimisation » systématique de l’antagoniste disneyen.

En effet, s’efforçant une fois encore de vulgariser une de ses principales icônes pour plaire à la nouvelle génération, Disney suit sa recette à la lettre. Il s’agit de remplacer le méchant trop « caricatural » par un être décidément sensible, nuancé, un outsider contemporain faussement révolté et transgressif, afin d’éviter tout dangereux manichéisme ; puis de recycler le matériel narratif préexistant dans le but de flatter l’intellect des connaisseurs. Ainsi, lorsqu’il a dépassé sa condition d’infâme bourreau, l’antihéros humanisé, pétri de remords et de bonnes intentions, prend impérativement les traits d’un génie incompris, traumatisé, maltraité, qui doit susciter l’empathie du spectateur. Esclaves de cette infaillible mécanique du préquel aseptisé et raconté à la première personne, les scénaristes saccagent la mythologie originale, en disséminant tout de même quelques clins d’œil aux 101 Dalmatiens de Wolfgang Reitherman, Hamilton Luske et Clyde Geronimi.

Hélas, l’excentricité baroque du personnage de Cruella de Vil se heurte à la mise en scène laconique de Craig Gillespie. Dans une longue première partie, l’auteur de Moi, Tonya s’évertue à museler le monstre qui sommeille en Estella, et peine ensuite à réveiller l’alter ego diabolique et rebelle qui aurait dû être le sujet du film. Exit donc la chauffarde au rire bruyant et guttural, le fameux porte-cigarette lâchant derrière elle une épaisse traînée de fumée verte et nauséabonde, les plafonds décrépis du manoir croulant de Castel d’Enfer ou encore la course-poursuite finale avec Jasper et Horace dans la campagne enneigée de Dinsford…

Alors qu’elle mène une double vie pour berner sa concurrente (qui est en réalité sa mère biologique), l’ex-arnaqueuse devenue apprentie styliste, décide de se racheter en vengeant la mort de sa mère adoptive. Quant à l’égocentrique et impitoyable patronne, elle abuse de la créativité débordante de sa jeune recrue, mais aussi de son besoin d’héroïsme, de dévouement. Le luxe ostentatoire des défilés illustre à la fois le talent précoce d’Estella et la haine jalouse de la Baronne ; là se déclare également la rivalité des deux femmes.

Tout comme Cendrillon ou Blanche-Neige, autres héroïnes Disney orphelines, Estella se rend régulièrement à la fontaine de Regent’s Park — lieu de recueillement, de rupture, qui dénote parmi les ruelles d’une capitale anglaise sombre et hostile –, pour laisser libre cours à ses sentiments. Celle que l’on croyait naturellement hystérique, impulsive et fondamentalement détestable, n’est donc pas une authentique vilaine mais plutôt le reflet d’une intériorité trouble, obscure, une autoconstruction virtuelle. La cause principale de ses brutales sautes d’humeur et de sa prétendue perversité réside dans ce jeu de masques identitaire, qui est un exutoire pour Estella, prisonnière d’un carcan social trop guindé pour elle. Passé tragique et exclusion excusent la cruauté ; dès lors, l’aura et le mystère de Cruella d’Enfer s’évanouissent. C’est là tout le point faible du film.

La fadeur d’Emma Stone n’arrange rien. Loin du visage cadavérique, de la silhouette menue et des « postures narratives » créées par Bill Peet et Marc Davis, la star de La La Land ne dépasse pas le stade de la caricature. Affublée de perruques toutes plus extravagantes les unes que les autres, elle n’incarne jamais cette diablesse vulgaire à la chevelure noire et blanche en pétard qui a durablement marqué nos esprits. Rarement aussi peu investie dans un tel double rôle, Stone ne peut rivaliser avec le raffinement de Betty Lou Gerson qui prêta sa voix au personnage dans Les 101 Dalmatiens, ni avec le grain de folie de Glenn Close, excellente dans la première adaptation live réalisée par Stephen Herek en 1996.

À l’instar de Robert Stromberg avec Maléfique, Craig Gillespie se complaît dans le récit éternel de la différence, de l’enfance traumatisée et de la repentance en trahissant de bout en bout l’esthétique minimaliste du chef-d’œuvre d’animation dont il s’inspire. Conjugués ensemble, féminisme cosmétique et noirceur factice font de Cruella un conte moderne raté cruellement malhonnête.

Sévan Lesaffre

Cruella – Bande-annonce

Synopsis : Londres, années 70, en plein mouvement punk rock. Escroc pleine de talent, Estella est résolue à se faire un nom dans le milieu de la mode. Elle se lie d’amitié avec deux jeunes vauriens qui apprécient ses compétences d’arnaqueuse et mène avec eux une existence criminelle dans les rues de Londres. Un jour, ses créations se font remarquer par la baronne von Hellman, une grande figure de la mode, terriblement chic et horriblement snob. Mais leur relation va déclencher une série de révélations qui amèneront Estella à se laisser envahir par sa part sombre, au point de donner naissance à l’impitoyable Cruella, une brillante jeune femme assoiffée de mode et de vengeance…

Cruella – Fiche technique

Avec : Emma Stone, Emma Thompson, Joel Fry, Paul Walter Hauser, Emily Beecham, Kirby Howell-Baptiste, Mark Strong, Tipper Seifert Cleveland, Kayvan Novak, John McCrea, Jamie Demetriou, Niamh Lynch, Andrew Leung, Ed Birch, Dylan Lowe, Paul Bazely, Abraham Popoola, Leo Bill, Ninette Finch, Sarah Crowden
Réalisation : Craig Gillespie
Scénario : Tony McNamara, Dana Fox d’après l’œuvre de Dodie Smith
Production : Kristin Burr, Andrew Gunn, Marc Platt
Photographie : Nicolas Karakatsanis
Montage : Tatiana S. Riegel
Décors : Fiona Crombie
Costumes : Jenny Beavan
Musique : Nicholas Britell
Distributeur : The Walt Disney Company France
Durée : 2h14
Genre: Comédie / Drame / Famille
Sortie : 23 juin 2021

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Europe 51 et Où est la liberté ? : deux visages de Roberto Rossellini

Bonne pioche de l’éditeur Tamasa qui, avec ce duo de sorties, fait (re)découvrir deux facettes très différentes du cinéma de Roberto Rossellini. S’ils sont sortis l’un après l’autre, le célèbre Europe 51 (1952) et la comédie oubliée Où est la liberté ? (1954) ne présentent en effet pas beaucoup de points communs. Le premier, qui fait indiscutablement partie des classiques du maître italien, est un drame néoréaliste auquel se greffe une réflexion politico-spirituelle sur l’Italie de l’après-guerre. Le second, nettement moins connu et coincé entre deux chefs-d’œuvre, est une des rares comédies d’un Rossellini peu concerné par le projet. D’un côté, Ingrid Bergman en figure sainte ; de l’autre Totò, le roi transalpin du rire. 

Europe 51 : Sainte Ingrid

Même s’il fut récompensé par le Prix international au Festival de Venise (le Lion d’Or ayant été attribué cette année-là au splendide Jeux interdits de René Clément), Europe 51 est un exemple célèbre d’œuvre « charcutée ». Il en existe en effet (au moins) quatre versions différentes, témoignage des nombreuses coupes au montage et réenregistrements que le film subit à cause de l’influence ou de l’immixtion de nombreux acteurs aux motifs différents : Giulio Andreotti (figure majeure de la politique italienne d’après-guerre, il était à cette époque directeur de l’Office central pour le cinéma et, à ce titre, exerçait via la « loi Andreotti » un contrôle strict sur la critique politique présente dans le cinéma italien. Pour obtenir un prêt à la production, les œuvres devaient répondre aux critères de cette véritable censure d’Etat, ce dont Umberto D. de Vittorio De Sica, sorti la même année qu’Europe 51, fera les frais), l’Eglise catholique, les communistes, etc. Il faut donc féliciter Tamasa de proposer aux cinéphiles, non seulement une restauration de ce classique, mais surtout sa version la plus complète, celle qui fut présentée à l’époque à Venise.

Europe 51 est le second film (après Stromboli terra di Dio/1950) de Rossellini tourné avec Ingrid Bergman, qu’il épousa peu avant le tournage. L’œuvre est un tournant dans la carrière du cinéaste romain, étant à la fois le dernier drame clairement néoréaliste et un condensé de ses récentes réflexions politiques et spirituelles. Le film se situe donc à un carrefour de plusieurs considérations intellectuelles (et artistiques) du cinéaste, ce qui le rend à la fois original et quelque peu déroutant – ce dernier qualificatif étant évidemment renforcé par les multiples coupes que l’œuvre a subies. En fait, il démontre ce que Rossellini a toujours été : un électron libre se nourrissant de divers camps politiques, s’appuyant sur eux pour concrétiser ses projets mais se gardant bien de devenir un artiste aux ordres. Un cinéaste politisé qui se méfie de la politique, en somme.

La prémisse d’Europe 51 ressemble à un fantasme gauchiste : Irène (Ingrid Bergman) forme avec son mari George (Alexander Knox) un couple de la haute bourgeoisie, dont l’existence va être bouleversée par la mort de son fils Michele des suites d’une tentative de suicide, dont l’objectif était d’attirer l’attention d’une mère trop occupée par des mondanités. Après une période de désespoir, Irène comprend qu’elle vit dans une bulle séparée du « vrai » monde, et n’a jamais prêté attention aux problèmes des autres. Andrea (Ettore Giannini), un cousin de son mari d’obédience communiste, lui fait alors visiter les quartiers pauvres de Rome (le tournage eut lieu notamment dans le quartier de Primavalle), une expérience qui fait naître en elle une « conscience sociale ». Son action rencontre l’incompréhension totale de ses proches et de son milieu, qui décident de la placer dans un hôpital psychiatrique.

Le film est une radiographie de l’Italie à une époque charnière, avec ses immenses fractures sociales et politiques, sa misère et l’indispensable reconstruction qui creuse l’écart entre pauvres et riches. Rossellini, qui refuse obstinément d’être étiqueté, fuit pourtant rapidement le cahier de charges communiste qui menaçait. D’abord, par certaines séquences désabusées inclues dans le film qui lui ont valu l’inimitié des communistes, notamment celle où Irène effectue une journée de travail à l’usine – un cadre montré pour la première fois au cinéma. Celle-ci est bien différente de ce qu’on pouvait voir dans les films de propagande soviétique, puisqu’elle est présentée comme une condamnation où les ouvriers sont vus par l’héroïne comme des « esclaves », ce que renforcent les plans des immenses machines déshumanisantes et le bruit infernal qui en émane. Ensuite, Rossellini n’hésite pas à montrer le prolétariat sous un jour plus nuancé, notamment via la légèreté de Juliette (Giulietta Masina), une ouvrière au chômage qui préfère aller batifoler avec son nouveau petit ami plutôt que de se rendre au travail qu’Irène vient de lui dégoter.

Enfin, le cinéaste se nourrit volontairement de sa fascination pour deux personnages qui échappent eux aussi aux étiquettes et constituent des modèles d’ordre moral. Il y a d’une part Saint-François d’Assise, auquel le metteur en scène a déjà consacré un film en 1950, Les Onze Fioretti de François d’Assise (Francesco, giullare di Dio). On retrouve son intérêt pour le saint dans Europe 51 à travers le personnage d’Irène, dont le caractère christique est évident, ce qui ne manque pas de choquer une partie de l’opinion (cf. la scène marquante de confrontation entre Irène et le prêtre, où la première bat le second sur le plan théologique). Il est d’ailleurs amusant de constater, à partir du moment où Irène est confrontée à son milieu qui ne peut accepter sa trahison sociale, à quel point Ingrid Bergman rappelle son interprétation de Jeanne d’Arc – la Pucelle devenue héroïne et sainte de l’Eglise catholique ayant elle aussi, en son temps, privilégié ses convictions à sa propre vie. Bergman interpréta d’ailleurs Jeanne par deux fois ! Une première sous la direction de Victor Fleming en 1948, et la seconde sous celle de Rossellini, en 1954 (Jeanne au bûcher/Giovanna d’Arco al rogo). Le second personnage qu’admire le cinéaste et qui imprègne le film est Simone Weil, qui incarna cette « troisième voie » politique européenne à laquelle aspire aussi Rossellini, et qui vécut la plupart des situations que vit Irène dans le film.

En conclusion, Europe 51 en dit autant de Rossellini que de l’époque tourmentée dans laquelle l’œuvre est née, une période tragique et incertaine pour l’Italie, traversée de courants violemment opposés. Ces courants ont tous imprégné la réflexion politique et l’inspiration artistique du réalisateur à différents moments de sa vie.

Synopsis : Une jeune femme riche et futile est bouleversée par le suicide de son enfant, dont elle se sent responsable. Son drame personnel lui fait découvrir la misère et les souffrances des autres, à qui elle se dévouera désormais. 

SUPPLÉMENTS

Un seul supplément au menu, mais il est d’un grand intérêt. En 45 minutes, Elena Dagrada, professeure à l’Università degli Studi di Milano et auteure en 2005 d’un livre sur les films de Roberto Rossellini avec Ingrid Bergman, livre une analyse passionnante sur les « X versions » d’Europe 51. En réalité, l’universitaire nous offre bien plus, puisqu’elle s’intéresse au parcours de Rossellini et au contexte du cinéma italien de l’époque. En ce qui concerne les quatre versions « principales » d’Europe 51 (celle présentée à Venise, l’italienne, l’internationale et la nord-américaine), le bonus aurait pu s’intituler « un film sous influence », car nombreux furent les partis – au sens littéral et figuré – à avoir fourré leur nez dedans ! Les coupes et autres changements opérés entre chaque version témoignent évidemment du contexte idéologique de l’Italie, ce dont nous éclaire Madame Dagrada, ses propos étant illustrés par de nombreux extraits du film. La fameuse séquence où Irène s’identifie au Christ (elle cite l’Evangile à la première personne) alors qu’elle converse avec le prêtre, est traitée en détails, car elle témoigne de la manière dont Rossellini tenta d’intégrer les diverses demandes de modification sans dénaturer son film – ce en quoi il ne réussit que partiellement, un director’s cut étant aujourd’hui hélas impossible à monter. Le cinéaste italien modifia en effet le dialogue de la scène mais, malicieusement, fit des choix de montage rendant les images bien plus explicites que les paroles ! Même si les propos d’Elena Dagrada sont passionnants et que sa maîtrise de la langue de Molière est impressionnante, on se permettra toutefois de noter que les innombrables « euh » qui émaillent ses explications en hachent la fluidité et finissent par irriter quelque peu, à la longue… Pas de quoi gâcher notre plaisir, toutefois.

Le Blu-ray/DVD est également accompagné d’un livret de vingt pages, dans lequel on retrouve notamment un article signé Jean A. Gili. Le spécialiste incontesté du cinéma italien y revient lui aussi sur les différentes versions du film, soulignant que le fait que ce dernier ne fut pas tourné en son direct (comme c’était d’usage en Italie) permit de réenregistrer certains dialogues à l’envi. On trouve également dans le livret une courte note de Rossellini lui-même, dans laquelle il revient sur la genèse du film et s’interroge sur la relativité des valeurs et leur lien avec l’époque. 

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • « Europe 51, le film aux X versions », par Elena Dagrada
  • Livret 20 pages : Le regard de Jean Gili et le dossier de presse original

Où est la liberté ? : Totò le héros 

Dans Europe 51, une scène montre Irène se rendant au cinéma pour voir un film de Mario Mattoli, Totò terzo uomo (1951). Hasard ou clin d’œil de Rossellini ? Il met en scène son opus suivant avec… Totò ! Tourné dès 1952 mais distribué seulement deux ans plus tard, Où est la liberté ? (Dov’è la libertà ?) est une œuvre quelque peu oubliée du maître italien, et très différente d’Europe 51. A vrai dire, elle se distingue d’à peu près tout ce qu’a réalisé Rossellini, puisqu’il s’agit ici d’une comédie, d’ailleurs réalisée entre deux grands drames du cinéaste, Europe 51 et Voyage en Italie (Viaggio in Italia/1954). Il s’agit aussi de la première et unique collaboration entre Rossellini et « le Picasso du rire » (lire plus bas).

En réalité, Où est la liberté ? se situe bien loin des canons de la comédie italienne des années 50. Certes, le sous-texte absurde, poétique et amusant justifie l’étiquette du genre : Salvatore Lojacono (Totò) sort de prison après avoir purgé une peine de vingt ans pour crime passionnel. Son retour à la vie civile tourne pourtant rapidement à la désillusion. Partout autour de lui, il ne rencontre que malhonnêteté, avidité, hypocrisie et lâcheté. Écœuré, il décide de retourner… en prison, dont la solidarité entre petites gens lui manque. Le film est construit sur un montage alterné entre scènes actuelles au tribunal où Salvatore défend son projet de nostalgie carcérale et flashbacks dédiés à la succession d’expériences traumatisantes qui rend son idée moins absurde qu’elle n’y paraît. Les premières, tournées par Mario Monicelli et dominées par un Totò en grande forme (qui doit se battre avec un avocat trop zélé pour assurer lui-même sa défense !), sont une farce de haut vol. Dans la plupart des autres séquences, par contre, on reconnaît immédiatement la patte de Rossellini. Les inclinations comiques y sont nettement plus contenues et Totò y incarne un clown triste, dans une veine néoréaliste évidente.

Le point commun avec Europe 51 est la critique cinglante de l’Italie de l’après-guerre. Un pays miné par la misère, mais surtout corrompu par des mentalités égoïstes et lâches. Bon bougre, Salvatore n’est pas fait pour cet univers d’arnaques et de mensonges : il prend même conscience que la femme pour laquelle il a tué et sacrifié vingt ans de sa vie, le cocufiait sans vergogne ! Dès sa sortie de prison, il se retrouve par hasard en face de son ancien domicile, qu’il peine à reconnaître tant le quartier a changé, témoignage de la transformation rapide de l’Italie au sortir de la guerre. Le message est clair : Salvatore est comme un étranger dans ce monde. Ses mésaventures en cascade ne feront que confirmer cette impression. Il se retrouve d’abord involontairement impliqué dans une arnaque où il perd ses maigres économies, est expulsé par un marchand de sommeil sans scrupule – qui lui accorde de justesse une dernière nuit passée dans l’escalier ! – avant de retrouver ses proches. Lorsqu’il apprend que, non contents de le manipuler et de cacher de sordides affaires de mœurs, ceux-ci doivent leur fortune à la spoliation d’une famille de Juifs envoyée dans un camp de concentration pendant la guerre, la coupe est pleine. Salvatore ne désire désormais qu’une chose : retourner derrière les barreaux. C’est en se faisant passer pour le directeur de son ancienne prison qu’il parvient à s’y infiltrer, et notre homme de se glisser dans un lit de son ancienne cellule, ni vu ni connu…

L’hybridité entre les différentes tonalités du film (farce et comédie grinçante fortement empreinte de néoréalisme), qui s’explique par un manque d’implication de Rossellini, ainsi qu’un Totò qui ne semble pas toujours très à l’aise, font de Où est la liberté ? une œuvre mineure dans la filmographie du cinéaste italien. Il n’empêche que voir Totò évoluer sous la direction de Rossellini, dans ce qui constitue assurément une « curiosité » – de surcroît joliment restaurée et complétée par des bonus de qualité –, ravira à coup sûr tous les amateurs du maître !

Synopsis : Salvatore Lojacono, heureux d’être libéré après 20 ans de prison, se retrouve face à de nombreux problèmes. Impliqué à son insu dans une escroquerie, expulsé de son logement, complètement écœuré par sa famille, il va utiliser toute son énergie pour retrouver un havre de paix…

SUPPLÉMENTS

En guise de bonus vidéo, le spectateur a droit à une analyse du film, longue d’un gros quart d’heure, par Aurore Renaut, maîtresse de conférences en études cinématographiques et audiovisuelles. Celle-ci souligne notamment que Rossellini a souvent tourné des moments de comédie, y compris lorsque ceux-ci sont accolés à des scènes tragiques, comme dans Rome, ville ouverte. Avec le recul, le caractère tragi-comique de Où est la liberté ? n’est donc pas si surprenant que cela. Elle évoque également la connivence entre Monicelli (responsable des séquences au tribunal alors que Rossellini, comme il le fit en d’autres occasions, désertait régulièrement le tournage) et Totò, le premier ayant souvent fait tourner le second, notamment dans le formidable Pigeon (I soliti ignoti/1958). Enfin, l’analyse claire et pertinente de la spécialiste s’attarde sur l’incroyable popularité de Totò, difficile à concevoir en France car elle ne dépassa guère les frontières de son pays. L’ancienne vedette de music-hall passée au cinéma est d’ailleurs encore célébrée aujourd’hui dans sa Naples natale. Sous Rossellini, il joue un rôle inhabituel de naïf qui se fait avoir par tout le monde et déploie un jeu assez sobre, même s’il domine clairement le film au point d’en faire un « film de Totò ». Aurore Renaut rappelle également que l’actrice Franca Faldini, qui joue le rôle de Maria dans le film, fut la compagne de Toto pendant les quinze dernières années de sa vie.

Le commentaire sur le comédien italien est parfaitement complété par le livret de vingt pages, dans lequel un article remarquable (« le Picasso du rire », une expression que l’on doit à Sandro De Feo) de Jean A. Gili se taille la part du lion. Le spécialiste du cinéma transalpin y insiste d’abord sur la physionomie inoubliable de Totò, qui le range dans la même catégorie que Chaplin, Keaton ou Laurel et Hardy, un physique qu’on peut ramener « à un seul trait de crayon, une de ces caricatures dans lesquelles converge toute l’intensité d’une humanité ramenée à l’essentiel. » Gili relate ensuite la carrière incomparable du comédien, commencée sur les planches où il devint célèbre (aux côtés d’Anna Magnani, notamment), continuée au cinéma à la fin des années 30, à l’époque fasciste (sans toutefois jamais abandonner le théâtre). Très rapidement se met en place la thématique de Totò : « un homme du peuple ballotté par le monde extérieur et qui trouve en lui la force nécessaire pour résister », fidèle à la tradition napolitaine masquant le tragique derrière le grotesque. Totò devient plus tard une des plus grandes stars de la comédie italienne (combien de titres de film contiennent son nom !), genre qui connaît un développement phénoménal dans les années 50. Il y incarne de plus en plus des héros tragi-comiques, étroitement liés aux problèmes sociaux de l’époque, veine dans laquelle il excelle (« on ne peut pas être un véritable acteur comique sans avoir fait la guerre avec la vie », dit Totò). Malgré son caractère étonnant, Où est la liberté ? est le premier exemple d’une diversification des rôles pour le comédien, qui se concrétisera vraiment dans la dernière partie de sa carrière, au cours de laquelle il sera dirigé par de grands cinéastes dramatiques (Lattuada, Pasolini). La courte mais précieuse conclusion du livret est laissée à l’écrivain, réalisateur et scénariste Mario Soldati, dont est reproduit un commentaire écrit lors de la disparition de Totò en 1967, qui définit notamment l’art de ce dernier par une jolie formule : « une hilarante danse macabre ». Il écrit encore : « [] comme Molière et comme tous les vrais comiques, Totò démasquait les hypocrisies et dénonçait impitoyablement la vanité de la société contemporaine ».

Suppléments de l’édition combo DVD/Blu-ray :

  • Livret 20 pages : Totò, « le Picasso du rire » par Jean Gili
  • « Où est la liberté ?, une comédie néoréaliste », le film atypique de Rossellini remis dans son contexte par Aurore Renaut

Note concernant les films

4

Note concernant l’édition

4

Médecin de nuit : la fièvre du samedi soir

Avec un Vincent Macaigne habité et doté d’une fiévreuse atmosphère de film noir aux confins d’un Paris périphérique, Médecin de nuit d’Elie Wajeman frappe fort. Un immanquable. 

Un peu comme le dernier film de Frédéric Farrucci, La Nuit Venue, Médecin de nuit est un polar urbain et nocturne qui se déroule dans le Paris interlope des désœuvrés ou des âmes en peine, qui cherchent le réconfort là où il est difficilement trouvable. Mikael, médecin de nuit donc, faisant souvent des consultations dans sa voiture, s’occupe des patients « indésirables » et dans le même temps, organise avec son cousin, pharmacien, une fraude aux ordonnances de subutex. On ne sait pas vraiment si c’est pour aider son cousin afin qu’il règle ses multiples dettes ou/et si c’est pour venir en aide aux déshérités de la vie que personne ne souhaite aider, comme il l’explique à l’inspection du travail en début de film. 

Mais, sans faire de hiérarchie narrative, en épousant avec passion les pistes qui composent le récit, l’un dans l’autre, les genres se mélangent et s’agrippent pour ne plus se relâcher : film douloureux qui se veut être une introspection quasi documentariste dans le quotidien aux multiples zones d’ombre de médecins, sous staffés, précarisés, vidés et étranglés par la charge de travail, qui font face aux désarrois d’une bonne partie de la société, tout en étant également un tenace film de genre qui s’approprie les codes du film noir avec une femme fatale, figure du fantasme d’un avenir sans soucis (sublime et énigmatique Sara Giraudeau), et règlement de compte sanguinolents avec des dealers toujours plus demandeurs. 

Aride et souvent tumultueuse, l’œuvre se déroule lors d’une unique soirée aux teintes bleutées presque « Manienne » où tout va être chamboulé et où Mikael va devoir prendre les rênes de sa vie. Avec cette urgence constante, cette sensation de chute qui ne s’arrête jamais, ces choix qui s’avèrent foireux les uns après les autres, cette tragédie familiale, ces nuits entrecoupées de fêtes et de cavalcades face à la mort, avec ces hommes et femmes au bord de la rupture, où même cette violence va devoir inévitablement s’échapper, on pense irrémédiablement au cinéma tentaculaire et claustrophobe des frères Safdie, que cela soit Good Time ou même Uncut Gems. 

Elie Wajeman n’a peut être pas la science formelle des deux frères, mais s’illustre tout de même par la mise en place d’une ambiance qui ne cesse de monter en tension et dont la portée dramatique s’intensifie de minute en minute : le film nous passionne par ses vagabondages et cette virée dans un Paris qui ne reste jamais immobile, terrassant de tristesse et qui voit s’effondrer ses certitudes. Ce mélange des genres, comme indiqué, pourrait nuire au film et desservir le regard social ou sociétal porté par la caméra. Pourtant, tout s’emboite à merveille, à la fois grâce à un scénario qui cumule parfaitement ses moments de respirations (que cela soit chez des patients ou les spectateurs) avec ses instants plus viscéraux où Vincent Macaigne s’avère d’une violence insoupçonnée. 

Ce dernier, étant la véritable force centrifuge du film, impressionnant d’émotion, dans un rôle qui dénote avec ce qu’il a l’habitude d’incarner : tout tourne autour de lui, sa fragilité émotionnelle, son regard fatigué,  son envie de sortir la tête de l’eau, sa violence épidermique et son physique aussi doux qu’imposant qui rappelle Joaquin Phoenix dans A Beautiful Day de Lynne Ramsay. Avec son format court, qui lui permet de resserrer chaque enjeu, et de se débarrasser de tout forme de « gras », cette course poursuite face à l’inévitable est sèche comme un coup de trique et nous happe jusqu’à ces derniers instants. Un brillant exercice de style. 

Médecin de nuit – Bande Annonce

Synopsis : Mikaël est médecin de nuit.
Il soigne des patients de quartiers difficiles, mais aussi ceux que personne ne veut voir : les toxicomanes.
Tiraillé entre sa femme et sa maîtresse, entraîné par son cousin pharmacien dans un dangereux trafic de fausses ordonnances de Subutex, sa vie est un chaos.
Mikaël n’a plus le choix : cette nuit, il doit reprendre son destin en main.

Médecin de nuit – Fiche technique

Réalisation : Elie Wajeman
Scénario : Agnès Feuvre, Elie Wajeman
Casting : Vincent Macaigne, Sara Giraudeau, Pio Marmai, Sarah Le Picard
Durée : 1h22 minutes
Genre: Polar, Drame
Date de sortie : 16 juin 2021 (Diaphana Distribution)

 

Un Homme en colère, remake efficace du Convoyeur par Guy Ritchie

En réalisant Un Homme en colère, Guy Ritchie retrouve Jason Statham, 21 ans après Snatch, et signe une adaptation noire et réussie du Convoyeur de Nicolas Boukhrief.

Le nouveau film de Guy Ritchie, Un Homme en colère, se présente comme un remake du Convoyeur, de Nicolas Boukhrief, avec Albert Dupontel et Jean Dujardin. De fait, il est possible d’affirmer que nous avons là un remake fidèle à l’oeuvre originale, même si certains ajustements ont été accomplis.

Un personnage ambigu
La première différence notable est le personnage principal. Dans le film de Guy Ritchie, il est surnommé H. Lorsqu’il se présente au recrutement de l’entreprise de convois de fonds, il dit être un Britannique. Très vite, le doute va s’immiscer chez le spectateurs au sujet de ce protagoniste : regards trop insistants, répliques sarcastiques murmurées à l’insu de leur destinataire, et une attitude générale qui ne colle pas avec le boulot de convoyeur de fonds.
Tout cela est encore accentué par la réalisation. Décors sombres, musique anxiogène… Guy Ritchie parvient à faire transparaître à l’écran le caractère angoissant d’un métier où on peut se faire attaquer à chaque tournant de rue. Les assaillants peuvent se cacher derrière n’importe quelle identité, ils peuvent surgir derrière n’importe quelle personne croisée dans la rue. Bien entendu, l’angoisse provient de ces situations bien rendues, mais on sent aussi qu’il y a quelque chose qui cloche chez H.
Ce sera confirmé lors d’une scène d’attaque de fourgon. H, la personne qui n’a réussi ses tests d’aptitude que de justesse, se révèle être un tireur hors pair, un flingueur froid, méticuleux. Quelque chose qui ne correspond en rien à l’image qu’il veut se donner, et qui, en l’occurrence, constitue une différence de taille avec le personnage interprété par Dupontel dans le film original : H ressemble à un exécuteur professionnel.
C’est là que l’on peut affirmer que le choix de Jason Statham se révèle très judicieux. Il incarne très bien ce tireur froid et méthodique. On peut même penser que Guy Ritchie joue sur l’image de son acteur principal : on pense inévitablement au Transporteur ou à d’autres films d’action du même acabit dans lesquels Statham s’est fait une réputation ces dernières décennies. Mais si Ritchie renvoie Statham à son statut de héros de films d’actions écervelés, ce n’est que pour mieux en marquer la différence.
Pour mieux le comprendre, il faut parler de l’organisation du film.

Une construction réfléchie

Convoyeur avait un récit linéaire dans lequel surgissaient deux ou trois flashbacks.
Un Homme en colère possède une construction plus complexe.
Le film est divisé en quatre chapitres.
Laissons de côté le dernier chapitre, celui de l’action à proprement parler.
Les trois premiers chapitres sont là pour présenter les différents personnages, les “forces en présence”, pourrait-on dire. Cela permet à Guy Ritchie de densifier son film et d’étoffer son protagoniste. En effet, le deuxième chapitre nous montre un personnage qui est loin d’être le héros vertueux et irréprochable que l’on pourrait attendre. Si H paraît être un tueur froid, c’est qu’en effet, il a la mauvaise habitude de flinguer à tout-va. Et Guy Ritchie va instaurer une terrible ambiguïté sur son protagoniste, faisant de lui un personnage avec lequel on voudrait sympathiser (comme il se doit avec le personnage principal d’un film d’action), mais on ne le peut pas à cause de ses méthodes de boucher pour le moins violentes et expéditives.
Ainsi, on se rend compte que le premier chapitre, avec un Jason Statham en héros invincible, était un trompe-l’œil dissimulant un personnage ambigu et brutal (il faut noter que cette ambiguïté s’étend également aux “forces de l’ordre” du FBI…).
Le troisième chapitre, quant à lui, va combler un vide qui était au cœur du film original de Boukhrief : il présente les braqueurs (parmi lesquels nous retrouvons avec plaisir Jeffrey Donovan, que les fans de la série Le Caméléon pourront reconnaître). Et eux aussi sont des personnages violents, brutaux. “Animals, bad animals” nous dit le titre du chapitre. Des animaux sans morale et sanguinaires. En bref, l’affrontement se fera non pas entre un bon et des méchants, mais sous la forme d’un combat de prédateurs.
Tout est alors prêt pour laisser libre cours à cet affrontement dans le dernier chapitre…

Film noir

Toujours sur le plan de l’organisation, Un Homme en colère est construit autour d’une scène originale qui est le centre autour duquel tourne toute l’action. Cette scène, présentée d’abord en pré-générique, sera revécue plusieurs fois au fil du film, sous plusieurs angles.
Là où Ritchie s’avère malin, c’est que, dans son pré-générique, cette scène ne nous montre quasiment rien. Tournée en un unique plan-séquence depuis l’intérieur du fourgon, le réalisateur laisse l’essentiel de l’action de dérouler hors du cadre.
Tout cela tourne Un Homme en colère vers le néo-noir, et non vers le film d’action basique. Une fois de plus, répétons-le : ceux qui croiraient voir ici un Jason Statham façon Fast and Furious en seront pour leurs frais. Un Homme en colère mise plus sur l’ambiance, l’atmosphère noire et brutale.
Pour ce faire, Guy Ritchie adopte une réalisation inhabituellement sobre (selon ses critères). Loin de ses extravagances habituelles, il fait un film posé et sombre. Une jolie réussite dans son domaine.

Un Homme en colère : bande annonce

Un Homme en colère : fiche technique

Titre original : Wrath of man
Réalisation : Guy Ritchie
Scénario : Guy Ritchie, Marn Davies, Ivan Atkinson, d’après le film Convoyeur, de Nicolas Boukhrief
INnerprètes : Jason Statham (H), Holt McCallany (Bullet), Rocci Williams (Hollow Bob), Josh Hartnett (Boy Sweat Dave), Jeffrey Donovan (Jackson).
Photographie : Alan Stewart
Montage : James Herbert
Musique : Christopher Benstead
Production : Ivan Atkinson, Bill Block, Guy Ritchie
Société de production : MGM, Miramax, CAA Media Finance, Flic Films UK, Toff Guy Films
Société de distribution : Metropolitan Filmexport
Date de sortie en France : 16 juin 2021
Durée : 119 minutes
Genre : film noir
Etats-Unis – 2021

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3.5

« La Tour » : prison ou refuge ?

Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab s’associent à l’occasion de la série La Tour, publiée aux éditions Glénat/Comix Buro. Très référencé, plutôt ingénieux, ce premier tome prometteur pose un cadre dystopique et des personnages déjà bien esquissés.

Par un renversement des normes dû à son caractère post-apocalyptique, The Walking Dead plaçait, dans sa troisième saison, ses principaux protagonistes à l’intérieur d’une prison. Les barreaux et les miradors, autrefois symboles d’enfermement et de répression, prenaient alors des atours protecteurs. Le monde extérieur, perçu par le détenu comme une finalité (ce qu’il recouvre au bout de sa peine), devenait précisément pour Rick et ses amis la chose à fuir, qu’il fallait à tout prix tenir éloignée afin de préserver la pérennité du groupe. Dans la bande dessinée qui nous intéresse aujourd’hui, la tour qui offre son titre à la série possède de nombreux points communs avec la prison qu’investissent les personnages de The Walking Dead. Elle tient à la fois lieu de refuge et de prison. C’est un espace érigé en personnage à part entière, permettant aux protagonistes de se soustraire à une menace extérieure (une bactérie rendant l’air irrespirable) tout en les condamnant à un confinement potentiellement éternel.

La série d’AMC n’est pas le seul point de comparaison possible. La Tour emprunte en effet un concept (un espace clos aux inégalités manifestes) que des films tels que High-Rise (Ben Wheatley), Snowpiercer (Bong Joon-ho) ou Land of The Dead (George A. Romero) avaient déjà placé au cœur de leur récit. Cette dimension cinématographique, à laquelle Jan Kounen n’est probablement pas étranger, se retrouve aussi en abondance dans des planches très soignées, aux points de vue multiples et aux décors apocalyptiques. Ce dernier point peut rappeler Je suis une légende (Francis Lawrence) ou le jeu vidéo The Last of Us, prochainement adapté en série télévisée. La présence de Newton, une intelligence artificielle régissant la tour, renvoie quant à elle à Mother (Alien, le huitième passager) ou HAL 9000 (2001, l’Odyssée de l’espace). Newton est une extension artificielle de la communauté, un rouage essentiel de l’administration de la tour : « Sans moi pour gérer la tour et ses mille problèmes quotidiens, ce serait l’anarchie assurée. Alors, oui, je suis ontologiquement irremplaçable. »

Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab construisent un univers dystopique, dans un Bruxelles désormais fondu dans des États-Unis d’Europe. Nous sommes en 2072, cela fait trente années qu’une bactérie a bouleversé et décimé le monde, la nature a peu à peu repris ses droits sur l’urbanité. Malgré un air mortel, des chasseurs en combinaison sortent de l’immeuble-refuge occasionnellement, le temps de ramener du gibier. Aatami vient d’intégrer leurs rangs. Le jeune homme se situe à la lisière de deux groupes aux tensions exacerbées : les Anciens, qui ont connu le monde d’avant, et les Intras, qui sont nés dans la tour, s’accusent mutuellement d’égoïsme. Les plus jeunes s’opposent à leurs parents de manière frontale : « On s’en fout de votre passé ! C’est de la merde ! » Les doléances sont si nombreuses que les Intras veulent faire sécession, en organisant l’intégration systématique des adolescents dans leur groupe dès l’âge de treize ans. « Vous saviez parfaitement que nous n’aurions aucun avenir. Aucune vie. »

Ces heurts générationnels, motivés par un confinement éprouvant, se doublent d’inégalités criantes. La doyenne Fabienne Delmotte a ainsi la chance d’occuper un appartement confortable, quand d’autres vivotent péniblement dans des étages privés d’eau, de chauffage et d’électricité. Aatami, sa mère Ingrid ou encore la révolutionnaire Angela constituent autant de personnages relativement bien caractérisés, et probablement appelés à jouer les premiers rôles. La fin de l’album réserve en outre quelques cliffhangers, avec le déclenchement d’une révolte et l’usage par Aatami d’une mystérieuse combinaison. Doté d’un récit linéaire très référencé, La Tour se montre ainsi généreux en motifs et en enjeux. L’ambition des prochains tomes sera sans conteste de les développer et de les mener à terme.

Aperçu : La Tour (Glénat/Comix Buro)

La Tour, Jan Kounen, Omar Ladgham et Mr Fab
Glénat/Comix Buro, juin 2021, 64 pages

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3.5

Sur le « Dopage organisé » en Russie

Ingénieur chimiste de formation, ancien coureur de fond semi-professionnel, Grigory Rodchenkov a été le directeur du laboratoire antidopage de Moscou, à partir duquel il a contribué à falsifier les tests des athlètes russes lors des Jeux d’hiver de Sotchi. Dans un document sans ambages intitulé Dopage organisé, il livre les secrets d’un système illicite qu’il a longtemps piloté, avant de se voir poussé à l’exil.

Quand Vladimir Poutine succède à Dmitri Medvedev en 2012, il caresse un grand projet : faire des Jeux d’hiver de Sotchi, qui auront lieu deux années plus tard, un événement mémorable salué aux quatre coins du monde. La Russie n’a plus accueilli d’épreuves olympiques depuis la chute de l’URSS en 1991. Et le président, amateur de judo notoire, y voit une manière de renforcer le soft power russe. Par une organisation pharaonesque réglée comme du papier à musique, mais aussi à la faveur de médailles d’or glanées par tous les moyens, et même les moins honorables.

Dans Dopage organisé, Grigory Rodchenkov va expliquer précisément de quoi il retourne. Celui qui dirige alors le laboratoire antidopage de Moscou a lui-même eu l’occasion d’expérimenter dans sa jeunesse certains produits prohibés, du temps où il était coureur semi-professionnel. Travaillant à l’hôpital, sa mère avait accès à toute une série de médicaments capables d’améliorer ses performances ou ses capacités de récupération. Stéroïdes anabolisants, ampoules de propionate de testostérone, méthandrosténolone, Retabolil : nombreux sont les produits permettant d’augmenter sa masse musculaire, de pouvoir suivre un entraînement intensif sans s’épuiser, de commencer chaque journée de compétition en étant frais comme un gardon.

Ce qu’on ignorait en revanche, c’est à quel point les substances prohibées par l’Agence mondiale antidopage (AMA) s’écoulaient en masse, depuis des décennies, parmi les sportifs russes de haut niveau. Grigory Rodchenkov explique par le menu comment les contrôles antidopage étaient falsifiés, les échantillons sous scellé ouverts ou intervertis, les rapports officiels soumis à l’arbitraire et aux mensonges, le tout avec la complicité des autorités publiques, du Ministère des Sports et des services secrets. Ingénieur chimiste sorti de la prestigieuse Université d’État de Moscou, Grigory Rodchenkov évoque d’abord la VNIIFK, qui ne disposait d’aucun relai dans le monde sportif et ne savait dès lors pas quels produits chercher dans les tests des athlètes. Pour les JO de Séoul (1988), les sportifs soviétiques devaient arrêter les produits dopants quelques semaines avant la compétition pour éliminer toute trace suspecte dans leur organisme. Puis, Rodchenkov remplace Semenov au centre antidopage de Moscou, et les révélations deviennent encore plus croustillantes.

L’AMA est décrite comme une agence mal gérée, accordant une confiance et une latitude trop importantes à ses antennes locales. Pendant ce temps, à Moscou, la corruption, les falsifications, l’ouverture des flacons BEREG-KIT, les futurs contrôles antidopage éventés, les entraîneurs urinant pour leurs sportifs, les échantillons volontairement altérés ou encore les cocktails « Duchesse » forment l’attirail éhonté de la tricherie sportive. À Sotchi, les performances couronnées de succès de quelques athlètes naturalisés ne suffisent pas : il faut charger les poulains russes et effacer tout ce qui pourrait attester de leurs écarts. « Comme nous manquions de cas positifs, il nous fallait des victimes pour l’exemple, et je la signalai », confesse par ailleurs Grigory Rodchenkov au sujet de la biathlète allemande Evi Sachenbacher-Stehle, dont le test incriminant aurait pu, pour le même prix, être classé négatif.

Dopage organisé. Ces deux vocables disent tout de l’entreprise narrée par Grigory Rodchenkov – qui tempère cependant les méfaits du dopage tant sur la santé qu’en termes d’équité sportive. Un reportage de la chaîne télévisée allemande ARD mettra toutefois le feu aux poudres en dévoilant les dessous du sport russe. Depuis, l’ancien directeur de l’agence antidopage de Moscou est poursuivi dans son propre pays et s’est réfugié aux États-Unis. On l’a notamment accusé d’avoir dopé les athlètes à leur insu. Une affirmation désespérée, qui vise évidemment à masquer les collusions entre différentes agences russes pour organiser un système de dopage de masse. Pour en comprendre les tenants et aboutissants, cet ouvrage est, vous l’aurez compris, tout indiqué.

Dopage organisé, Grigory Rodchenkov
Michel Lafon, juin 2021, 400 pages

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3.5

« Leyte » : théâtre de guerre navale

Peintre officiel de la Marine, Jean-Yves Delitte publie aux éditions Glénat, dans la collection « Les Grandes batailles navales », une bande dessinée intitulée Leyte et portant sur une opération militaire majeure de la Seconde guerre mondiale.

En 1944, la Seconde guerre mondiale touche à sa fin. L’Axe est acculé par les Soviétiques et les fronts se multiplient. Après avoir repris les îles Mariannes, les Alliés cherchent à s’installer au centre de l’archipel des Philippines, dans le but de couper les routes d’approvisionnement du Japon. « C’est un flot continu d’hommes et de matériel qui foule la terre philippine. » Dans son album, Jean-Yves Delitte conte de manière succincte une bataille qui se joue dans le Pacifique et qui voit l’US Navy faire face à la marine impériale japonaise, mais aussi aux avions kamikazes nippons.

Il n’est guère surprenant que Jean-Yves Delitte parvienne si bien à restituer les théâtres d’opérations militaires. Son savoir-faire n’est en effet plus à démontrer. Que cela soit en double page ou via des vignettes aux articulations millimétrées, le scénariste et dessinateur immerge ingénieusement le lecteur au cœur de la Seconde guerre mondiale, tout en sondant tant le camp américain que japonais. Alors qu’ils s’apprêtent à faire face au jusqu’au-boutisme nippon (le St Lo sera le premier navire de surface coulé par un kamikaze), les Américains ont conscience que l’abnégation de leur ennemi s’avère sans limite. Pendant que les cuirassés japonais sombrent dans les mers, le soldat américain Jimmy s’épanche : « Ils sont du genre à t’attaquer un blindé avec un canif ! »

L’armée américaine est diversifiée. Elle voit par exemple cohabiter un New-Yorkais et un gars du Wyoming. Certains y sont moins sensibles à la menace nippone que Jimmy : « Chaque fois que les Japs montrent le bout de leur nez, on les pulvérise… » Pourtant, et Jean-Yves Delitte l’illustre clairement, les soldats japonais ont à cœur de se montrer dignes de l’armée impériale. Ils veulent défendre leur honneur coûte que coûte, en ce y compris avec la force du désespoir. C’est ainsi qu’ils vont parvenir à couler des porte-avions d’escorte et à faire douter les Américains alors que tout semblait indiquer un succès rapide. Si l’on reste évidemment à la surface des événements, format oblige, le récit n’en demeure pas moins clair sur les enjeux et forces en présence.

Pour aller un peu plus loin, Jean-Yves Delitte propose un dossier historique en fin d’album. Ce dernier complète utilement Leyte, dont on appréciera surtout les qualités immersives et la capacité à caractériser les deux camps avec une rare économie de moyens (56 pages pour une bataille d’une importance majeure). Et mine de rien, c’est un nouvel épisode appréciable qui vient se glisser dans l’excellente collection « Les Grandes batailles navales ».

Aperçu : Leyte (Glénat)

Leyte, Jean-Yves Delitte
Glénat, juin 2021, 56 pages

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3

Schizophrenia (1983), de Gerald Kargl : dans le cerveau d’un psychopathe

Littéralement sorti de nulle part, échec commercial à sa sortie, Schizophrenia (Angst) a gagné sa reconnaissance sur le tard et est aujourd’hui un cas emblématique de film « culte ». Basé sur un personnage et des faits réels, l’œuvre est une plongée dans l’esprit dérangé d’un psychopathe perpétrant un triple homicide sans aucun motif. Le jeu incroyablement habité d’Erwin Leder dans le rôle du tueur, les choix de mise en scène, les techniques originales de photographie et une économie de moyens assumée confèrent à cet OVNI un réalisme cru et terrifiant, auquel s’ajoute la bande-son glaçante composée par Klaus Schulze (ex-Tangerine Dream). S’il n’est pas dépourvu de défauts, Schizophrenia constitue une expérience cinématographique presque unique en son genre. Même près de quatre décennies après sa sortie, elle ne peut laisser personne indifférent… 

Itinéraire d’une œuvre culte

Il est peu de dire que personne ne vit venir Gerald Kargl. Lorsque sort Angst en 1983, le cinéaste a certes roulé sa bosse dans le milieu du cinéma autrichien via quelques courts-métrages, l’organisation d’un festival et la création d’un magazine spécialisé, mais il n’a pas encore franchi le pas du long-métrage. Surtout, le cinéma de genre est à peu près inexistant à l’époque en Autriche, un pays qui, de manière générale, ne produit que très peu de films (les choses n’ont pas vraiment changé depuis lors). La genèse d’Angst ressemble à celle de tous les films devenus « culte », un projet radical et atypique, porté à bout de bras par un homme, à la reconnaissance tardive initiée par une poignée d’amateurs de curiosités. Gerald Kargl finança en effet le film entièrement lui-même, s’endettant ainsi pour de longues années (le budget correspondant à près d’un demi-million d’euros actuels a beau être modeste, c’est une autre affaire lorsqu’il provient de la poche du seul réalisateur !). A sa sortie, le film est interdit dans presque toute l’Europe pour sa violence extrême. Aux États-Unis, il hérite même d’un label triple X qui le range dans la même catégorie que les films pornographiques, et le rend donc inexploitable en salles pour le grand public. Par conséquent, ce sera un échec commercial total. Ruiné, Kargl ne tournera plus aucun long-métrage, se contentant par la suite de publicités, documentaires et autres films éducatifs afin d’éponger ses dettes.

Angst est une œuvre au scénario pour le moins succinct et aux dialogues rares. L’intrigue est simple : du début à la fin, le spectateur suit un psychopathe anonyme qui, dès sa sortie de prison, se met en quête de ses prochaines victimes, et finit par les trouver au hasard de ses déambulations dans les rues d’un patelin de province. Le film s’inspire d’un fait divers qui a défrayé la chronique autrichienne : celle de Werner Kniesek, un meurtrier qui a torturé et assassiné une famille de trois personnes (ainsi que leur chat, remplacé dans le film par un chien… qui survit) sans aucun motif, quelques années avant la sortie du film, en janvier 1980. Kniesek ayant commis cet acte alors qu’il était en libération conditionnelle, après n’avoir écopé que de huit années de réclusion pour l’assassinat d’une femme en 1973 – meurtre sur lequel s’ouvre le film de Kargl –, l’affaire suscita une vive émotion dans le pays et alimenta le débat concernant des modifications à apporter au code pénal autrichien.

Objet filmique non identifié

Si le tueur en série est une figure de fascination-répulsion bien connue et si de nombreux films lui sont consacrés, Angst se distingue pourtant de la grande majorité des productions concernées. L’œuvre est une sorte de Henry, portrait d’un serial killer (John McNaughton/1986) en version plus obscure, plus crue et (encore) plus dérangeante. Son impact saisissant s’explique avant tout par une approche simple : enfermer le spectateur dans le cerveau malade du psychopathe du début à la fin, et vivre l’action à travers lui, sans aucune prise de distance.

Le film a été coécrit par le chef opérateur et monteur polonais Zbigniew Rybczyński, dont c’est le premier film hors de son pays natal. Formé à la célèbre école de Łódź qui vit passer la crème des cinéastes et techniciens polonais (Wajda, Polanski, Kieślowski, Skolimowski, etc.), il se spécialisa après ce film dans des techniques expérimentales, qu’il exploita notamment dans de nombreux clips vidéo pour les Simple Minds, Lou Reed, les Pet Shop Boys, Rush et bien d’autres. Son rôle dans la forme très originale de ce film a été déterminant. C’est en effet à Rybczyński que l’on doit ces nombreux plans avec des angles étonnants : contre-plongées vertigineuses, impressionnants gros plans sur le visage du tueur, travellings à la steadicam qui encerclent ses déplacements, contrebalancés par quelques mouvements à la grue. Les plans originaux, très réalistes, du tueur – filmé en très gros plan – en mouvement ont été rendus possibles par un ingénieux système de miroirs ainsi qu’un arceau fixé sur l’acteur, maintenant constamment la focalisation sur lui alors que l’environnement en arrière-plan est flou, comme si le psychopathe se filmait lui-même.

Cette impression d’intimité est renforcée par le fait que le film, pratiquement dépourvu de dialogues, est dominé par le monologue intérieur du tueur, qui narre d’une voix neutre, presque mécanique, les traumatismes de son enfance et ses pulsions et fantasmes sadiques, l’absence d’émotions contrastant parfois outrageusement avec la brutalité de ses actes montrés à l’écran. Une seule exception à ce procédé : le prologue sous forme de faux documentaire en voix off retraçant l’enfance et le parcours criminel du protagoniste (mauvais traitements infligés par son beau-père, naissance de pulsions sadiques, torture d’animaux, relations toxiques et déviantes, multiples crimes et peines de prison). On retrouve également la voix off dans une brève conclusion. Ce prologue ne correspond pas à la vision de Gerald Kargl puisqu’il fut imposé par le distributeur du film, dans le but d’en rallonger la durée qui n’atteignait que 75 min dans sa version initiale. Même si elle ne nuit pas réellement au propos, on peut regretter la greffe de ce prologue, car sans elle l’expérience immersive aurait vraiment été totale.

Le visage de la folie

Le réalisme de l’expérience proposée par Kargl et Rybczyński est renforcé par deux éléments. Le premier est l’interprétation d’Erwin Leder dans le rôle du meurtrier anonyme, présent dans presque tous les plans du film. L’acteur autrichien, célèbre pour avoir joué le rôle du chef machiniste Johann dans l’extraordinaire Das Boot (Wolfgang Petersen/1981), livre ici une prestation qui hantera bien des cauchemars de spectateurs. Le casting est parfait, car on peut dire que Leder possède le « physique de l’emploi » : visage anguleux et disgracieux, yeux globuleux, regard fuyant, corps filiforme. Le comédien fait usage de ces « atouts » naturels à travers une composition particulièrement habitée qui traduit parfaitement l’excitation sadique, la frénésie et l’ivresse abjecte du tueur, guidé par un besoin irrépressible qu’on peut presque qualifier d’ « organique » (on pense notamment à ces gestes et déplacements bizarres, comme s’il était possédé).

L’autre élément consiste en l’absence totale d’artifice (à l’exception de la musique – lire plus bas). L’angoisse suscitée est d’autant plus terrible qu’on a l’impression d’observer des faits réels. La pauvreté des moyens de production (éclairage naturel, décors banals, absence totale d’effets spéciaux, montage sans fioritures) est ainsi exploitée afin de simuler un aspect documentaire qui renforce l’intention de Kargl et Rybczyński. Tout est fait pour que les situations n’aient pas l’air écrites mais au contraire captées sur le vif. Ainsi, fidèle à la réalité dont s’inspire l’œuvre, les « plans » que le tueur ne cesse d’évoquer dans ses monologues intérieurs n’existent que dans son imagination. La réalité est qu’il est mû par des pulsions, non par la raison. Ses décisions et agissements sont déterminés par le hasard. A sa sortie de prison, il se met immédiatement en quête de nouvelles victimes. N’importe qui. Après avoir envisagé de s’attaquer à des clients d’un restoroute, c’est en échouant dans sa tentative d’assassinat d’une conductrice de taxi qu’il se retrouve par hasard dans un quartier résidentiel, où il tombe sur une résidence qui lui semble parfaite pour accomplir son forfait. Il n’a rien prévu, il n’est pas armé. Il improvisera tout au moment même. La demeure isolée et vide, dans laquelle il découvre un homme handicapé, puis sa jeune sœur et sa mère, lui offrent un cadre idéal par pure coïncidence. Nous ne sommes donc pas en présence d’un de ces criminels brillants qui effraient par leur génie du mal, à l’instar du docteur Hannibal Lecter. Le psychopathe de Angst se trouve à l’autre extrémité du spectre de la peur. Le caractère déviant d’un homme gouverné par ses pulsions morbides, associé à une mise en scène et des situations banales qui basculent dans l’horreur crue, sale et réellement dégoûtante, expliquent certainement le bannissement du film à sa sortie. En termes de pure violence graphique, en effet, seul le meurtre de la jeune fille est choquant. Si elle exige d’avoir le cœur bien accroché, beaucoup de fictions actuelles font évidemment bien pire. C’est la forme globale du film, autopsie de l’horreur sans fard ni prise de distance, qui le rend si dérangeant, aujourd’hui encore. Elle permet de compenser son budget misérable et la naïveté de certains éléments – en particulier le comportement et la réaction des victimes.

Last but not least, il est indispensable de mentionner la bande originale, peut-être plus connue que le film lui-même. Électronique et percussive, elle est signée Klaus Schulze, ancien membre du groupe Tangerine Dream. Elle est pour ainsi dire le seul artifice du film mais, paradoxalement, son côté bizarroïde et répétitif en renforce encore le malaise. Original et extrêmement perturbant, Angst demeure une œuvre inclassable, une plongée crue et insolite dans un esprit profondément dérangé. A condition d’être prêt à s’abandonner à l’expérience, voici un cauchemar qu’on n’oublie pas de sitôt.

Synopsis : Tout juste sorti de prison après avoir purgé une peine pour meurtre, un psychopathe se lance à la recherche de sa nouvelle proie. Il trouve par hasard une maison où vivent une vieille dame et ses deux enfants…

Schizophrenia : Bande-annonce

Schizophrenia: Fiche technique

Titre original : Angst
Réalisateur : Gerald Kargl
Scénario : Gerald Kargl et Zbigniew Rybczyński
Interprétation : Erwin Leder (le tueur), Edith Rosset (la mère), Silvia Ryder (la fille), Rudolf Götz (le fils)
Photographie : Zbigniew Rybczyński
Montage : Zbigniew Rybczyński
Musique : Klaus Schulze
Producteurs : Gerald Kargl et Josef Reitinger-Laska
Durée : 83 min.
Genre : Horreur
Autriche – 1983

Le Discours de Laurent Tirard: une comédie inventive et ciselée qui tourne court

2.5

Le Discours, que Fabcaro jugeait lui-même inadaptable (c’est bien de son roman que le film est tiré) est finalement devenu un film, réalisé par Laurent Tirard. L’écueil que l’auteur envisageait est bien là, le dispositif est séduisant mais tourne parfois un peu en rond. Car en laissant sortir ce flot de paroles, de pensées, Le Discours s’appauvrit un peu en cinéma, en images et en émotion. Cela reste tout de même au-dessus de la mêlée des comédies françaises actuelles, mais un peu loin du potentiel comique du travail de Fabcaro.

Dans la tête d’Adrien

Adrien est non seulement coincé par la demande de discours de son beau-frère, mais il l’est aussi dans sa vie. Si sa pensée va à toute vitesse, il ne dit rien de ce qu’il pense. Pire, il est presque transparent. Si peu propice à dire ce qu’il aime, qu’on lui offre chaque année une encyclopédie différente, sur des sujets aussi variés que ses goûts pourraient l’être. En somme, s’il nous dit tout à nous, spectateurs, et qu’il est maître de la mise en scène, en vérité, il est effacé. Sa nervosité est le moteur du film et Benjamin Lavernhe s’en amuse avec délectation. Il est la grande réussite de ce film souvent inventif. Son défaut cependant réside dans la manière dont il fige les personnages comme sur une scène de théâtre. L’enjeu n’est pas tant physique que discursif, ce qui peine parfois à relancer la machine, malgré le côté cartoonesque du rendu. La force du film est son côté narratif éclaté, jamais linéaire, qui joue justement avec l’effet de la pensée et part dans tous les sens. On revient en arrière, on s’immobilise sur un détail. C’est un dîner de famille comme le cinéma en produit beaucoup mais celui-ci est transformé en un défi, il dure, il reprend là où on l’avait laissé. Et surtout, il permet à Adrien de se laisser surprendre.

De soi à soi

En effet, dans la mécanique bien huilée de sa pensée, Adrien doit laisser la place à l’inattendu et remettre ainsi plusieurs fois ses plans en cause. Tout l’enjeu est de savoir si le discours que prononcera ce personnage introverti saura le sortir de ses petites fiches préparées et de ses habitudes. Le film justement tente en permanence de sortir du cadre, d’aller un peu à droite, un peu à gauche, dans une impression de fouillis maîtrisé. L’impression surtout que ce repas ne va jamais finir, que personne n’a rien à se dire, mais que pourtant chacun se doit d’avoir un rôle à jouer. Cette comédie humaine suffit à créer une tension toute relative. L’enjeu est ailleurs : se targuer d’être dans la tête d’un personnage pour tirer vers l’absurde, l’obsessionnel. C’est comme anticiper ce qui va être dit et que cela devienne drôle parce que c’était prévu, attendu. L’absence de surprise devient le moteur du comique dans l’esprit d’Adrien. Il s’y réfugie pour n’avoir pas à penser à ces quelques mots qu’il devra prononcer et à travers lesquels il se voudrait héroïque. Cette demande le renvoie à sa propre banalité, sa méconnaissance de sa sœur, de sa famille qu’il croit pourtant connaître au millimètre près. Et puis, on s’aperçoit très vite que que l’on tourne de plus en plus en rond dans une réflexion qui , quoi qu’il arrive , n’aura pas d’issue . Enfin si, le fameux discours, dont on n’attend plus grand chose. Adrien est tellement persuadé que rien ne peut changer, que finalement le film fait du sur-place avec lui. Alors oui, c’est un joli moment entrainant et parfois inventif, mais qui au final raconte quelque chose de vague, comme une ritournelle qui passe et qui s’en va…

Laurent Tirard a voulu un film un peu novateur, avec dit-il un budget plus raisonnable (que ses précédentes réalisations comme Astérix et Obélix : au service de sa majesté ou encore Le retour du héros). Ce dispositif resserré, convainc au début, un peu à la manière de The Father, mais faute d’un renouvellement d’enjeu, le soufflet s’estompe rapidement. Le Discours est dans le travail de Fabcaro bien en dessous d’un Zai Zai Zai dont l’adaptation ciné est attendue elle aussi et sera, espérons-le, un peu plus intéressante.

Le Discours : Bande annonce

Le Discours : Fiche technique

Synopsis : Adrien est coincé. Coincé à un dîner de famille où papa ressort la même anecdote que d’habitude, maman ressert le sempiternel gigot et Sophie, sa soeur, écoute son futur mari comme s’il était Einstein. Alors il attend. Il attend que Sonia réponde à son sms, et mette fin à la « pause » qu’elle lui fait subir depuis un mois. Mais elle ne répond pas. Et pour couronner le tout, voilà que Ludo, son futur beau-frère, lui demande de faire un discours au mariage… Oh putain, il ne l’avait pas vu venir, celle-là ! L’angoisse d’Adrien vire à la panique. Mais si ce discours était finalement la meilleure chose qui puisse lui arriver ?

Réalisateur : Laurent Tirard
Scénario : Laurent Tirard d’après l’œuvre de Fabcaroµ
Interprètes: Benjamin Lavernhe, Sara Giraudeau, Kyan Khojandi, Julia Piaton, François Morel, Guilaine Londez, Sebastien Chassagne
Photographie: Emmanuel Soyer
Montage : Valérie Deseine
Sociétés de production : Les Films sur mesure, Scope Pictures, Le Pacte,  France 2 Cinema
Distributeur : Le Pacte
Genre : comédie
Durée : 88 minutes
Date de sortie : 9 juin 2021

Eden de Mia Hansen-Love : de rêves en raves, la fête finira-t-elle un jour ?

Avec Eden, Mia Hansen-Love signait un petit pas de côté dans sa filmographie. Elle y filmait une sorte de grande fête sans lendemain où tout se mêlait, surtout la vie sentimentale et artistique de son personnage principal. Et la réalisatrice posait une question pertinente : comment filmer les soirées en boîte au cinéma ? Rien de mieux pour notre cycle sur la fête au cinéma.

Grands soirs

La musique, dit-on, adoucit les mœurs. Ici, elle est surtout le personnage principal d’un film qui se veut générationnel. Mia Hansen-Love filme l’effervescence – aidée par la drogue – d’une génération qui sort la musique non pas du placard mais du garage, pour la faire résonner dans de grandes raves dont les lendemains ne chantent pas mais sont difficiles. Cependant, quand la fête bat son plein, c’est l’impression que tout est possible qui domine grâce à une mise en scène du groupe d’une grande fluidité de laquelle quelques visages familiers se détachent. Son film est l’histoire d’un parcours – comme toujours – mais cette fois masculin. C’est avant tout celui d’un éveil au monde, d’un réveil brutal et d’une émancipation. Le film casse constamment son rythme entre soirées et création, entre le désir d’aller de l’avant et la frustration de voir le monde avancer sans soi. La fête filmée n’est que plus belle quand elle fait suite soit à un grand vide ou à des temps plus calmes, on est presque pris dans un tourbillon à la Mommy de Xavier Dolan, en moins émotionnellement destructeur peut-être. Eden parvient à retranscrire l’ambiance des soirées de raves, la musique qui envahit l’espace et tous ces moments suspendus qui comptent aussi : quand la fête est finie et qu’il faut continuer à avancer, à créer, à s’émanciper de soi, des autres et se construire un avenir. Les personnages filmés par Mia Hansen-Love, à l’image de la première séquence du film, vivent dans la nuit permanente, dans une esthétique, dans leurs histoires d’amour plus ou moins foireuses. Mia Hansen-Love filme, au-delà d’une génération, un microcosme parisien aux rêves d’Amérique. Son microcosme parisien puisqu’elle conte là l’ascension (et la chute) fulgurante de son frère (qui a co-écrit le scénario) Sven ici rebaptisé Paul. C’est donc autant une histoire de fête qu’une histoire de famille que la réalisatrice filme.

De l’intime au collectif et vice-versa

La réalisatrice s’échappe de ce qu’elle savait le mieux faire jusqu’alors : des films romantiques et sensibles à l’heure où tout va vite. Elle semble mieux adhérer à l’effervescence du monde même si, là encore, son personnage principal est en perte de vitesse… Alors que le monde avance, il veut retrouver son passé, celui avant la perte de l’innocence. « Quelque part entre l’euphorie et la mélancolie », voilà précisément la grande réussite du film : réussir à parler de notre quête à tous – avancer sans se trahir, se donner un avenir tout en regardant derrière soi – en parlant d’un individu. Tous ceux que l’on croise pendant ces deux heures où l’on a envie de danser et de crier sont aussi agaçants qu’attachants et nous donnent à vivre une passion, un idéal : celui d’une machine associée à une musique plus traditionnelle (la voix humaine) qui peu à peu se laisse rattraper par son destin : l’électro. Les personnages ont sans cesse la gueule de bois et traversent les années 90 comme un rêve avant de se réveiller à l’aube des années 2000 avec des machines entêtantes plein la tête et une certitude : avoir grandi sans pour autant renoncer tout à fait. Si cette grande fresque échappe parfois à Mia Hansen-Love, elle livre un film passionnel qui va à la découverte d’une époque, d’une musique et propose sa propre lecture d’un parcours, de plusieurs parcours qui se croisent entre création, amitié et chassé-croisé amoureux où l’on aperçoit quelques visages connus sous les traits d’actrices internationales. La réalisatrice s’est laissé enivrer par une force : le collectif et donc l’euphorie sans oublier ce qui fait sa force : la mélancolie. C’est peut-être finalement cela filmer la fête au cinéma, s’emparer d’un collectif, d’une effervescence inattendue qui prend tout le monde et savoir qu’un jour la fête se termine et qu’il faudra gérer l’après. C’est cette question cruciale que pose Alex Beaupain dans sa chanson Grands soirs : « Mais quand c’est fini c’est trop boire / Quand c’est rendre tout ce trop plein / Que reste-t-il de nos grands soirs / Quand s’en vient le petit matin ? »… La réalisatrice répond avec une justesse toujours présente et un jeu d’équilibriste d’une grande douceur derrière une musique omniprésente.

Eden : Bande annonce