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Les Diaboliques de Henri-Georges Clouzot : L’enfer de Simone Signoret

Les Diaboliques de Henri-Georges Clouzot, dont la réputation ombrageuse n’est plus à faire, aura été une souffrance pour Simone Signoret qui a dû subir la médiocrité de Véra Clouzot, sa partenaire et amie à qui elle n’adresse plus la parole, et ses conséquences sur le tournage. Et pourtant, son interprétation n’en souffre pas, et elle contribue grandement au succès du film, un très bon thriller psychologique.

 

Synopsis :  Dans une institution destinée à l’éducation des jeunes garçons, Christina et Nicole, respectivement épouse et maîtresse du directeur Michel Delasalle, s’associent afin d’assassiner l’homme qu’elles ont fini par haïr. Mais quelques jours après leur méfait, le corps de Michel disparaît…

 

The Devil inside

On ne peut pas dire que Simone Signoret se soit épanouie avec Les Diaboliques iconiques de Henri-Georges Clouzot. Un tournage tumultueux, des retards faramineux qui ont fait qu’elle a dû travailler sur deux projets à la fois, des relations plus que glaciales avec Vera Clouzot. Et c’est là que l’on distingue une très grande actrice des autres. Le film a été un succès à la fois immédiat et au long cours.

Tourné en 1954, Les Diaboliques est adapté de Boileau & Narcejac dont Clouzot a acheté les droits de Celle qui n’était plus, à la barbe du grand Hitchcock. C’est un grand film français à suspense avec un twist final extrêmement efficace, qui a entraîné le cinéaste à mettre un carton à la fin du film pour demander aux spectateurs de tenir leur langue par rapport à ce qu’ils viennent de voir, pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui allaient suivre. Nous respecterons les consignes de Clouzot, mais nous pouvons au moins dévoiler que Signoret y joue un rôle central. Plus tard, Hitchcock fera Psychose, en réponse immédiate à Henri-Georges Clouzot.

Michel Delasalle (Paul Meurisse, toujours aussi impeccable), est le directeur d’une institution pour jeunes garçons, reçue semble-t-il en « dot » de sa femme Christina (Véra Clouzot, source des fortes tensions sur le plateau, sur lesquelles on reviendra plus tard). Il est odieux avec ses collègues, odieux avec ses élèves, odieux avec sa femme qu’il traite de « petite ruine », et odieux avec sa maîtresse, Nicole (Simone Signoret), une des collègues. Ces deux dernières fomentent alors le projet de se débarrasser de lui en l’attirant dans un guet-apens. Tout marche sur les roulettes pour les deux jeunes femmes, jusqu’au jour où le corps disparaît…

Toujours fidèle à sa méticulosité, Clouzot livre un film qui ne laisse rien au hasard. Les scènes avec les jeunes pensionnaires sont par exemple directement inspirées de ses propres expériences de pensionnat. Tout est à l’avenant, et au-delà du côté thriller des Diaboliques, c’est à une véritable et minutieuse étude de caractères que l’on assiste. On a là des groupes bien définis de personnages, les élèves, le corps enseignant, Michel, et ses deux femmes. Des caractères bien peu enviables dans l’ensemble, les protagonistes en tête : veulerie, obséquiosité, trahison, cruauté, jalousie et on en passe, tel est le menu des Diaboliques. Le casting est excellent, de Charles Vanel qui joue admirablement les Columbo avant l’heure, très certainement un modèle pour ce dernier, à un jeune Michel Serrault dont c’était la première apparition au cinéma, et qui apporte une légère touche de comique dans son interprétation dans un film qui est tout sauf drôle.

Quant à Simone Signoret, elle se détache nettement du lot. Instigatrice du projet meurtrier, elle est magistrale, puissante, féminine et masculine à la fois. Face à une Véra Clouzot qui aura éprouvé tout le plateau, une « femme de » qui n’a pas vraiment l’étoffe d’une actrice, et qu’elle prendra très vite en grippe jusqu’à la fin du tournage, la grande Simone assure. Elle regrette d’avoir été recrutée comme faire-valoir de luxe pour Véra Clouzot, ne recevant évidemment aucun soutien de la part de son réalisateur face à la médiocrité de sa partenaire. Paul Meurisse dans ses écrits rapporte entre autres la quantité de moments gaspillés à faire et refaire la lumière pour masquer l’absence totale d’expressivité de Véra Clouzot, une « actrice » qui n’a tourné que dans trois films, ceux de son amoureux transi de mari…

En 1954, Simone Signoret avait déjà tourné avec Jacques Tourneur (Casque d’Or, 1951) et Marcel Carné (notamment pour Thérèse Raquin, 1953), des films et surtout des rôles marquants, pour ne citer qu’eux. Il n’est alors pas étonnant qu’avec son talent, elle ait sensiblement contribué à amener Les Diaboliques vers l’immense succès qu’il a eu auprès du public. Cette actrice géniale, qui aura tourné pratiquement jusqu’au bout de sa vie, a été sévèrement critiquée par Clouzot pour Casque d’Or, un « non-film » selon ce dernier. Elle aura pourtant été son atout majeur pour son propre film.

Les Diaboliques – Bande annonce :

Les Diaboliques – Fiche technique :

Réalisateur : Henri-Georges Clouzot
Scénario : Henri-Georges Clouzot et Jérôme Geronimi, d’après le livre de Boileau & Narcejac
Interprétation : Simone Signoret (Nicole Horner), Véra Clouzot (Christina Delassalle), Paul Meurisse (Michel Delassalle), Charles Vanel (Alfred Fichet, le commissaire), Michel Serrault (M. Raymond, le surveillant), Noël Roquevert (M. Herboux), Pierre Larquey (M.Drain, professeur)
Photographie : Armand Thirard
Montage : Madeleine Gug
Musique : Georges van Parys
Producteur: Henri-Georges Clouzot
Maisons de production : Filmsonor, Vera Films
Distribution (France) : Cinedis, puis Arte
Récompenses :  Prix Louis Delluc pour H.-G. Clouzot, et quelques récompenses américaines pour le meilleur film étranger
Durée : 117 min.
Genre : Thriller, Horreur, Drame
Date de sortie :  29 Janvier 1955
France – 1955

« Le Dernier Métro » en coffret ultra collector chez Carlotta

Doté d’une nouvelle restauration 2K inédite en France, Le Dernier Métro de François Truffaut fait l’objet, aux éditions Carlotta, d’un coffret ultra collector très généreux en suppléments.

Dix Césars et une nomination aux Oscars. La réception critique du Dernier Métro fut en son temps particulièrement enthousiaste. Il faut dire que François Truffaut y donne la pleine mesure de son talent, en faisant cohabiter plusieurs objets d’observation : le couple, célèbre invariant truffaldien, la société française sous l’Occupation, mais aussi le fonctionnement interne d’un théâtre parisien. Le dramaturge juif Lucas Steiner y vit caché dans une cave, où sa femme Marion (excellente Catherine Deneuve) le rejoint chaque soir. Alors qu’une pièce est en cours de répétition, un jeune acteur est engagé, Bernard Granger, interprété par Gérard Depardieu. Le Dernier Métro va alors se pencher sur l’éveil amoureux de Marion et Bernard, sur fond de menace allemande permanente – et symbolisée dans le film par les apparitions inopinées et régulières de Daxiat, un journaliste antisémite collaborationniste.

Partiellement inspiré de la vie de Margaret Kelly et Marcel Leibovici, mais aussi d’événements impliquant Sacha Guitry ou Jean Marais, Le Dernier Métro est un film choral, où le monde extérieur s’efface en faveur d’un espace culturel clos et relativement préservé. Le théâtre y fait en effet office de personnage à part entière, caractérisé par un enchevêtrement de corridors, d’escaliers, de pièces, de portes et de trappes. C’est là que se tapit un père symbolique sous triple menace étrangère (extérieure, allemande et antisémite), condamné au silence et à l’isolement. La grande force de François Truffaut tient probablement à l’extrême richesse d’un long métrage pourtant linéaire et en apparence évident : derrière un récit sobre progressant lentement foisonnent les sous-propos et les références. Au désir transgressif, à l’émulation créative et culturelle, à la réalité historique viennent ainsi se juxtaposer des citations d’Ernst Lubitsch ou Jean Renoir, des métaphores situationnelles (le lavage de tête de l’enfant après qu’un officier allemand l’a caressée) ou encore des « observations clandestines » (à travers les vitres d’un café, les projections d’ombres/reflets, l’entrebâillement des portes ou un système auditif rendu possible par les conduits menant à la cave du théâtre).

Ces « observations clandestines » prennent un sens particulier dans la France occupée de 1942. Les intrusions de Daxiat y apportent d’ailleurs une lumière profuse : celui auquel Bernard Granger refusera de serrer la main est un trait d’union entre la vie artistique parisienne et la vie idéologique collaborationniste. Du début à la fin du film, le Théâtre Montmartre se confond avec une famille (artistique, intellectuelle, amicale) dont la maison peut à tout moment se voir assiégée par des intrus (un journaliste un peu trop curieux donc, mais aussi des officiers allemands, omniprésents, ou même la police française, qui risquerait de découvrir la cache de Lucas Steiner en enquêtant sur des vols). Le Dernier Métro parvient à planter un décor politique effroyable avec une rare économie de moyens : c’est un jambon dissimulé dans l’étui d’un violoncelle, une grille de mots croisés abjecte, une déclaration sur l’honneur attestant que les comédiens n’ont pas d’origines juives, une étoile jaune entravant les déplacements des individus contraints de la porter ou un amoncellement de képis allemands.

TECHNIQUE & BONUS

Dotée d’une restauration 2K encore inédite en France, cette édition bénéficie d’une qualité d’image très appréciable, tant en ce qui concerne l’absence de scories que la remarquable gestion du grain ou des couleurs. On citera en premier lieu, parmi les nombreux bonus, l’ouvrage de Jérôme Wybon, dûment intitulé Dans les coulisses du Dernier métro. Il comprend des conversations entre François Truffaut et Claude de Givray, des informations sur les personnages ou le tournage, mais aussi une chronologie de l’Occupation ou des extraits de critiques de presse. L’une des ressources les plus précieuses du livre relève sans conteste de la présence de fiches sur les personnages rédigées par François Truffaut. On y comprend les déterminants essentiels des protagonistes, mais aussi la manière dont le cinéaste a voulu les articuler.

Les autres suppléments (avec le descriptif de Carlotta) :
. COMMENTAIRE AUDIO DE JEAN-PIERRE AZÉMA (HISTORIEN) AVEC SERGE TOUBIANA (BIOGRAPHE DE FRANÇOIS TRUFFAUT) ET GÉRARD DEPARDIEU
. PRÉSENTATION DU FILM PAR SERGE TOUBIANA
. LES NOUVEAUX RENDEZ-VOUS (11 mn)
Réalisation : Rémy Grumbach – © 1980 INA
François Truffaut évoque le monde du spectacle sous l’Occupation, tandis que Gérard Depardieu et Catherine Deneuve parlent de leur personnage dans Le Dernier Métro.
. CINÉ-REGARDS : LE FILM DE LA SEMAINE (2 mn)
Réalisation : Pierre-Alain Beauchard – © 1980 INA
Le directeur de la photographie Néstor Almendros revient sur la difficulté de trouver une image en couleur de l’Occupation, souvent associée au noir et blanc dans l’imaginaire collectif.
. LE PARTAGE DU PLAISIR : SOUVENIRS PERSONNELS DU « DERNIER MÉTRO » (67 mn – HD)
Dans ce documentaire inédit réalisé par Robert Fischer, les actrices Paulette Dubost, Andréa Ferréol et Sabine Haudepin, le réalisateur Alain Tasma et les opérateurs Florent Bazin et Tessa Racine évoquent leurs souvenirs du tournage.
. SCÈNE COUPÉE (5 mn)
. BANDE-ANNONCE ORIGINALE

Ces documents, foisonnants de détails et d’anecdotes, sont l’occasion de voir Catherine Deneuve s’épancher sur son rôle, d’entendre François Truffaut s’expliquer sur ses choix de réalisation et de casting, ou de revenir sur ses relations avec les comédiens. Le cinéaste français, héraut de la Nouvelle vague, s’exprime aussi sur son emploi du temps et sur la distance qui sépare un critique (sa précédente activité) d’un scénariste et d’un réalisateur. Naturellement, la représentation de l’Occupation et les reliefs amoureux du film, notamment à l’aune du personnage de Bernard Granger, figurent également en bonne place dans ces suppléments.

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Version Française DTS-HD Master Audio 1.0
Format 1.66 respecté • Couleurs • Durée du Film : 132 mn 

DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2
Version Française Dolby Digital 1.0
Format 1.66 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Couleurs • Durée du Film : 127 mn

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4.5

« Le Manoir Sheridan » : fontaine de jouvence

Aux éditions Glénat paraît Le Manoir Sheridan : La Porte de Géhenne, de Jacques Lamontagne et Ma Yi. D’une ambiance sépulcrale proche de Tim Burton, l’album exploite à foison le filon fantastique.

Souvenez-vous de Psychose (Alfred Hitchcock) : Marion Crane échoue dans le motel de Norman Bates après avoir commis un vol d’argent. « La Porte de Géhenne », premier tome de la série Le Manoir Sheridan, place son héros dans une situation analogue : Daniel, en fuite après avoir volé la caisse d’un magasin, est englouti dans les eaux gelées d’un lac, puis secouru par le colossal Mickhaï, majordome d’Angus Mac Mahon. Recueilli par ce dernier dans son immense manoir, Daniel découvre peu à peu les secrets inavouables qu’abritent les lieux.

Le Québec de 1922 tel que portraituré par Jacques Lamontagne et Ma Yi ne se révèle qu’avec parcimonie : ce sont des plaines enneigées, un manoir isolé, un village tout ce qu’il y a de plus ordinaire… Là où « La Porte de Géhenne » se montre plus engageant, c’est dans son imagerie fantastique très burtonienne, où foisonnent des monstres ineffables et un univers occulte en pleine décrépitude. L’altération que subit le monde réel dans son pendant surnaturel rappelle d’ailleurs Coraline, le long métrage d’animation en volume d’Henry Selick.

Soigné par un vétérinaire, cloué sur une chaise roulante, en convalescence dans un manoir labyrinthique, Daniel voit Angus Mac Mahon s’épancher sur son passé et la manière dont la fortune familiale fut dilapidée en investissements infructueux. Le jeune héros apprend par ailleurs en visitant une aile lui étant normalement interdite que la nièce du maître des lieux y est plongée dans un état léthargique. Édana demeure en effet immobile et silencieuse depuis la mort de son père Zephan. En explorant à l’aide de flashbacks l’enfance de Daniel, on comprend mieux pourquoi ce dernier s’identifie et s’attache à cette jeune femme dont la vie se résume désormais à son caractère physiologique.

Au cours du récit, plutôt conventionnel, certains éléments sont dévoilés (sur Zephan, sa disparition et les incroyables possibilités offertes par l’occultisme), tandis que d’autres se nappent de mystère (sur la mort prétendue d’un médecin, sur un puit…). Se développent surtout une histoire d’amour impossible et un discours plus général sur la nature humaine, capable des pires atrocités par égoïsme et/ou mégalomanie. Au service d’une histoire où le fantastique s’invite graduellement, le trait de crayon de Ma Yi, bien que soigné et efficace, manque à nos yeux de ce soupçon de fantaisie dont la couverture semblait formuler la promesse.

Le Manoir Sheridan : La Porte de Géhenne est une lecture plaisante, mais qui pèche précisément là où elle aurait dû tirer sa force : dans son originalité et son inventivité. Trop corseté dans sa narration, pas assez ample dans ses enjeux, l’album apparaît finalement solide, mais quelque peu convenu. On est toutefois curieux de voir comment Jacques Lamontagne et Ma Yi vont refermer ce diptyque aux interrogations encore nombreuses.

Aperçu : Le Manoir Sheridan : La Porte de Géhenne (Glénat/Vents d’Ouest)

Le Manoir Sheridan : La Porte de Géhenne, Jacques Lamontagne et Ma Yi
Glénat/Vents d’Ouest, juin 2021, 56 pages

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3

« Phobos : L’Envol des éphémères » : une adaptation en demi-teinte

La saga PHOBOS a été un grand succès de librairie. Son auteur, Victor Dixen, s’associe aujourd’hui au dessinateur brésilien Eduardo Francisco pour l’adapter en bande dessinée. Le premier tome issu de cette collaboration, intitulé « L’Envol des éphémères », exploite de nombreux thèmes, mais sans jamais y apporter l’ampleur ou l’originalité escomptées.

« Sans famille et sans attache, c’est parce que vous n’avez rien à regretter sur Terre que vous avez tout à espérer sur Mars. » Présenté ainsi, on comprend d’autant mieux pourquoi douze jeunes adultes, six femmes et six hommes, ont accepté de rejoindre la base spatiale New Eden, établie sur Mars, tout en étant les participants d’un show de télé-réalité diffusé aux quatre coins du monde. Dans un monde futuriste où l’espoir semble avoir disparu – comme l’indique très clairement le « No Future » tagué sur les rames du métro parisien –, le fonds Atlas Capital a racheté la NASA au gouvernement surendetté des États-Unis. Un investissement censé assurer le succès de son programme Genesis, qui vise à coloniser Mars. Après une année de formation intensive, les douze élus sélectionnés parmi des millions de candidats ont pu embarquer dans la navette qui va les emmener sur Mars, le tout sous une cohue médiatique à faire pâlir d’envie le Festival de Cannes. Léonor, orpheline de 17 ans et narratrice de la bande dessinée, figure parmi les apprentis astronautes. Tous sont sponsorisés, scrutés par les téléspectateurs du monde entier et appelés à trouver le parfait amour au cours du jeu télévisé imaginé par Atlas Capital.

Sans même se référer aux interviews glissées en fin d’album, « L’Envol des éphémères » est très explicite quant aux thèmes qui y sont mis en exergue : l’exploration spatiale, les écrans et les médias, mais aussi l’opportunisme et le cynisme des hommes. Léonor est désormais entourée de femmes qui constituent à la fois « des coéquipières indispensables et des adversaires redoutables ». Sans le savoir, elle fait également partie intégrante d’un plan machiavélique, issu d’un mystérieux rapport Noé, visant à rentabiliser les investissements d’Atlas Capital en envoyant les douze candidats du show télévisé périr sur une base défaillante. La manière dont ces éléments factuels sont portés à la connaissance du lecteur pose cependant problème : Victor Dixen ne prend pas le temps d’insinuer le doute, il ne suggère rien, il expose les agissements sournois de la productrice exécutive Serena McBee, du directeur technique Gordon Lock et de leurs collaborateurs proches en produisant des dialogues artificiels, qui n’ont d’autre objectif que celui de jeter les jalons de l’intrigue. À cela, il faut ajouter une surenchère assez maladroite. Était-il, par exemple, vraiment nécessaire de voir les « méchants » contrefaire des bouteilles millésimées pour démontrer à quel point ils sont égoïstes, cyniques et matérialistes ? De les faire assassiner froidement et sans autre forme de procès l’un des leurs ? Cela contribue à déshumaniser ces personnages et à enfermer le récit dans un manichéisme inexpiable.

« L’Envol des éphémères » est généreux. Il s’appuie sur une galerie de personnages aux fêlures multiples, ayant tous quelque chose à prouver. Il entend radiographier les médias, la conquête spatiale, l’addiction aux écrans, la société du spectacle, le cynisme des multinationales, leurs complots ou encore la manière dont l’argent dévoie les hommes. Il s’attarde aussi sur les relations amoureuses naissantes. Mais tout cela forme un melting-pot peu affriolant, trop démonstratif, se perdant tantôt dans des longueurs inutiles (lors des séances de speed dating, par exemple) tantôt dans des incohérences fâcheuses (un refus étrangement passé sous silence, un téléphone clandestin dans un endroit truffé de caméras…). Ces faiblesses conceptuelles sont d’autant plus regrettables que les dessins et la colorisation ont certains atouts à faire valoir. Eduardo Francisco accorde un grand soin aux représentations figuratives, à la juxtaposition des points de vue et aux décors, tant extérieurs qu’intérieurs. Mais l’un dans l’autre, ce premier tome de Phobos demeure largement en deçà des attentes.

Aperçu : Phobos : L’Envol des éphémères (Glénat)

Phobos : L’Envol des éphémères, Victor Dixen et Eduardo Francisco
Glénat, juin 2021, 80 pages

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2

« Valhalla Hotel », retour en trombe

La série de Patrice Perna et Fabien Bedouel, publiée par les éditions Glénat, s’étend après un premier tome très engageant. « Eat the gun » conserve le rythme, l’humour et le sens de l’absurde de son prédécesseur.

Retour à Flatstone, contrée états-unienne à forte communauté germanophone, où ont échoué le coach Malone et son poulain Lemmy, une jeune promesse du ping-pong. Le premier tome de Valhalla Hotel, décapant, avait entériné la disparition du pongiste dans des circonstances plutôt étranges. On apprend dans cette suite que cet événement succède à une série de seize cas analogues. Le non-sens qui semblait présider aux activités policières dès les premières pages de la série laisse une nouvelle fois entrevoir tout son éclat : « Si je devais déclencher une enquête à chaque fois qu’un clébard renifle le cul d’une chienne en chaleur… », assène aussitôt le shérif, postulant qu’il s’agit davantage d’une fugue vers l’aventure que d’un kidnapping tragique.

D’ailleurs, « qui s’intéresserait à des péquenauds adolescents biberonnés au Dr Pepper qui passent leurs journées à se tirer sur la nouille dans la benne du pick-up de papa » ? Betty, l’adjointe du shérif, est cependant moins désinvolte : elle soupçonne Frau Winkler, la gérante du Valhalla Hotel, d’être impliquée dans ces disparitions. Elle décide par conséquent d’investir les lieux… Ce qui fonctionnait si bien dans le premier tome continue à produire ses effets dans « Eat the gun » : un rythme trépidant, un ou deux gags par planche, un sens de l’absurde porté à incandescence, une cholarité exemplaire, une qualité figurative à la hauteur de celle du récit… Il faut y ajouter les super-pouvoirs de Tausend, les nouveaux rôles dévolus à El Loco et Melinda, ainsi que cette manière idoine dont Zawalski se pose en observateur clinique du monde. Ainsi, alors que le véhicule du shérif est écrasé par un char, il commente dans une parfaite neutralité : « C’est clairement un refus de priorité. »

Valhalla Hotel, c’est du Bertrand Blier reformaté et actualisé. Une grange part en lambeaux ? « Pas grave, je voulais repeindre. » Melinda se comporte comme Terminator ? « On ne peut pas dire qu’elle soit d’une grande douceur pour une femme. » On monte aussi à moto en s’agrippant aux seins de la conductrice, ou on parlemente sur le siège des toilettes… C’est sans compter ces situations presque anecdotiques transformées en moments de grâce : l’énonciation des clichés hollywoodiens lors de l’exploration du motel (un peu à la manière des discours méta de Scream), une posture désespérée et tremblotante devant un blindé, une déclaration raciste faisant référence à uncle Ben’s, une cérémonie religieuse où sont assimilés tout et n’importe quoi…

Tout aussi jubilatoire et trépidant que son prédécesseur, « Eat the gun » confirme qu’en dépit de quelques faiblesses conceptuelles (dont le manque de sous-propos), la formule trouvée par Patrice Perna et Fabien Bedouel fonctionne à merveille. En termes de gags et de caractérisation, c’est du millimétré : les réjouissances s’amoncellent et les protagonistes, principaux comme secondaires, prennent de l’épaisseur. Après la lecture, on a qu’une hâte, c’est de remettre le couvert avec le troisième volume.

Aperçu : Eat the gun (Glénat/Comix Buro)

Valhalla Hotel – Tome 2 : Eat the gun, Patrice Perna et Fabien Bedouel
Glénat/Comix Buro, juin 2021, 64 pages

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4

Un œil sur l’« Économie comportementale des politiques publiques »

La collection « Repères » des éditions La Découverte s’enrichit d’un nouvel opuscule intitulé Économie comportementale des politiques publiques. Yannick Gabuthy, Nicolas Jacquemet et Olivier L’Haridon y narrent la manière dont les déterminants comportementaux influencent la prise de décision économique.

Si l’économie comportementale est en plein essor depuis les années 1980, elle s’est surtout signalée à l’occasion de la remise du prix Nobel d’économie à Richard Thaler et Cass Sunstein en 2017. Tous deux ont contribué à théoriser le nudge, ce « coup de pouce » conçu de manière à encourager certains types de comportements, et qu’on retrouve en France tant dans la gestion de la crise sanitaire qu’à Pôle-Emploi. « L’approche par les nudges relève de ce que Thaler et Sunstein [2003] appellent le « paternalisme libéral » : les coups de pouce consistent à orienter les décisions (plutôt qu’à les contraindre) dans une direction bénéfique à la personne qui les prend », expliquent ainsi les auteurs.

L’économie comportementale tient compte de plusieurs biais affectant nos décisions : celui d’immédiateté postule que ce qui nous est néfaste doit être plus difficile à obtenir, celui de projection explique la tendance à acheter davantage de produits alimentaires lorsque l’on fait nos courses en ayant faim et celui de statu quo témoigne de l’importance des choix par défaut. Le biais d’immédiateté nous poussera par exemple à soigner rapidement un mal de dos invalidant, mais à ignorer un diabète, tandis que le biais de statu quo nous condamnera à payer un abonnement inutile à une salle de sport (chose que les amateurs de la série Friends comprendront aisément). Yannick Gabuthy, Nicolas Jacquemet et Olivier L’Haridon l’énoncent clairement : si l’homo œconomicus est supposé rationnel et optimal dans ses choix, l’homer œconomicus (du nom du personnage des Simpson) a parfois besoin d’être guidé dans la bonne direction pour prendre les meilleures décisions possibles.

Concrètement, comment fonctionne l’économie comportementale ? Cette question de fond va en fait sous-tendre tout l’ouvrage. Après un détour par la théorie des jeux (dilemme du prisonnier, équilibre de Nash…), les auteurs vont abondamment revenir sur plusieurs exemples édifiants. En Israël, la mise en place d’une amende pour les parents en retard à la crèche s’est peu à peu transformée en permis d’arriver en dehors des heures prévues. L’acquittement d’une petite somme d’argent a altéré la valeur morale de l’absence de ponctualité. En matière de santé, il s’agit par exemple de taxer les externalités négatives (tabagisme passif) et de subventionner les externalités positives (la recherche sur les vaccins). Les labels peuvent être considérés comme des nudges alimentaires, les franchises dans les contrats d’assurance-santé comme une forme d’aléa moral (visant à limiter les soins superflus) et la dégressivité des allocations de chômage comme un arbitrage entre assurance et incitation au retour à l’emploi. L’épargne est quant à elle le fruit d’un lissage de la consommation, d’une anticipation des revenus futurs et de la fiscalité sur les investissements et les intérêts.

Économie comportementale des politiques publiques revient tour à tour sur la place des items dans les menus de restaurant, les rappels par SMS, le principe du pollueur-payeur, les effets de pairs, la licence morale, le marché du travail, les discriminations à l’embauche, l’influence de l’information dans la prise de décision ou encore la manière dont les inégalités salariales se traduisent en pertes de productivité. Les auteurs rappellent que les choix par défaut ont une importance capitale : ils peuvent par exemple augmenter sensiblement le recours aux médicaments génériques ou le don d’organes. Pour cette même raison, ils doivent être maniés avec une extrême prudence, surtout lorsqu’une gestion politique optimale ne peut être profitable à tous ou lorsqu’il y a une grande hétérogénéité dans les groupes ciblés.

Enfin, la finance comportementale n’est pas sans effets indésirables. L’ouvrage s’intéresse notamment à l’effet rebond. Une baisse de la consommation énergétique dans un secteur d’activité donné pourrait par exemple induire une diminution des prix aboutissant à une augmentation de la demande ailleurs. L’effet boomerang repose sur les mêmes principes : en mettant en comparaison les consommations énergétiques des ménages les plus dispendieux et économes, on pourrait certes pousser les premiers à se montrer plus responsables, mais aussi les seconds à faire preuve d’un certain relâchement. Cela démontre que l’économie comportementale peut engendrer des politiques affectant nos actes de multiples manières, dans le bon sens comme, par ricochet, dans le mauvais.

Économie comportementale des politiques publiques, Yannick Gabuthy, Nicolas Jacquemet et Olivier L’Haridon
La Découverte, mai 2021, 128 pages

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4

Quatre saison à Mohawk, avec le grand Hall et le petit Hall

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Très habile romancier, Richard Russo réussit à maintenir le suspense sur le vrai fond de cette histoire pendant toute la première partie où il place son narrateur, le tout jeune Ned, comme personnage central. Celui-ci restera narrateur tout au long du roman, mais le vrai personnage-clé apparaît finalement et ce n’est autre que Sam Hall, le père de Ned.

Imaginer que The Risk Pool (titre original) constituerait un portrait ou une sorte de biographie de Sam Hall serait une image erronée du roman qui s’attache à décrire l’ambiance de Mohawk sur plusieurs décennies et générations, avec quelques personnages marquants, plutôt pour leurs frasques que pour leur rayonnement. Tout cela émerge progressivement, de même que les ramifications des relations entre personnages, en particulier les relations de la famille Hall, le père et le fils devant apprendre à se débrouiller entre eux suite à la maladie de la mère, puis de la séparation des parents de Ned.

Quatre parties

Elles s’intitulent Quatre juillet-fête nationale puis Fête foraine et Mange-ta-dinde et enfin L’Hiver selon le raccourci de la description de la vie à Mohawk par le grand-père de Ned. Précision, la ville de Mohawk et ses habitants sont une pure invention de l’auteur. Une remarque qui a son importance, car tout ce que l’auteur raconte et décrit sonne incroyablement juste (grande force du roman). La division en parties selon les intitulés indiqués relève un peu de l’arbitraire, car ces parties montrent avant tout l’évolution de la situation familiale et locale du point de vue du narrateur, à différentes époques de sa vie.

Des défauts criants de vérité

Mohawk est une ville de moyenne importance qui permet à Richard Russo de décrire l’ambiance de l’Amérique profonde telle qu’il la connaît. Le contexte politique national lui importe peu (il n’y fait quasiment jamais référence), mais il profite des diverses péripéties vécues par ses personnages pour dresser un portait social d’une grande crédibilité. Surtout, il réussit à donner vie à ses personnages. Des personnages bourrés de défauts qu’il rend malgré tout particulièrement attachants, à l’image bien évidemment de Sam Hall.

Après-guerre

La première partie évoque la jeunesse de Ned, dans un contexte particulier, puisque ses parents ne sont que rarement sur la même longueur d’ondes. Sam Hall évoque ainsi sa deuxième guerre, car il est revenu de la guerre profondément marqué. Il a fait le débarquement en Normandie et a du mal à comprendre comme il a pu y survivre. Du coup, il pense avant tout à profiter de la vie, en toute liberté. Il est rentré en même temps que Jack Ward qui, lui, s’est enrichi au point de se trouver incapable de dépenser tout l’argent qu’il possède. Une richesse symbolisée par la grande maison dans laquelle il vit un peu à l’écart de la ville. Cette maison fascine Ned depuis l’enfance. Il l’a longtemps observée de loin et il l’évoque comme « la maison de diamant » en référence à l’éclat de sa façade, ce qui laisse imaginer qu’elle pourrait ressembler à une maison comme celles qu’Edward Hopper aimait peindre. De plus, Ned finira par réaliser que dans cette maison fascinante, vit Tria la séduisante fille de Jack Ward. Par contre, l’ambiance dans cette maison n’est pas à la hauteur de la fascination qu’elle exerce.

Sam Hall, une tête de mule parmi d’autres

Si on devait faire un bilan de ce que raconte Quatre saisons à Mohawk, on pourrait considérer que l’ensemble est finalement assez anecdotique (certainement à l’image de la très foutraque Histoire du comté de Mohawk par le père de Jack Ward). On peut se demander si cela vaut bien d’y consacrer 480 pages. Eh bien, ce roman dégage un tel charme qu’on apprécie de s’y plonger. Si certaines péripéties marqueront plus que d’autres, on retiendra une ambiance typique et surtout quelques personnages. À commencer par cette tête de mule de Sam Hall, joueur, buveur, provocateur, râleur incapable de lâcher une cible (et ne se gênant pas pour sortir des remarques à tendance raciste, alors même que son meilleur ami est noir), bourru avare de confidences personnelles sensibles et tellement peu bavard avec son fils qu’il lui adresse régulièrement ces deux mots passe-partout, « Eh ben ? », comme si Ned pouvait se passer d’explication. Sam Hall est quelqu’un de buté qui accueille régulièrement son fils avec une bonne taloche de principe, révélatrice de son incapacité à exprimer ses sentiments (alors qu’il est connu pour sa générosité). Même à la dernière extrémité, il refusera toute marque de sensiblerie. Dans ces conditions, je vous laisse imaginer ses relations avec les femmes, ce qui occasionne bien des situations compliquées pour Ned.

Fraicheur, humour, drames et émotion

Les deux premières parties emportent sans doute davantage l’adhésion que la suite (une fois qu’on est dans l’ambiance), grâce à la jeunesse de Ned qui fait souvent sourire par ses anecdotes. Richard Russo n’évite pas quelques longueurs pour cause de péripéties moins captivantes. Mais il apporte beaucoup d’émotion dans la dernière partie, pour laisser un très bon souvenir au final.

Un imaginaire très convaincant

Enfin, il y a un style assez personnel qui permet de bien sentir l’atmosphère dans laquelle l’auteur nous immerge. À ce titre, bien des passages mériteraient d’illustrer cette critique, aussi bien pour donner une idée de l’ambiance que pour mieux cerner certains personnages. Exemple révélateur : « Ça n’était pas donné, une enseigne et, si la présente avait une certaine réputation, on faisait aussi bien de la garder. C’était une constante de la vie de Mohawk : chaque jour, des fonds de commerce étaient vendus, échangés, voire perdus au poker, sans que cela affecte foncièrement leur identité. Pas besoin non plus d’afficher un « Changement de propriétaire » sur la vitrine, car tout le monde était déjà au courant. Même avant la réouverture, le premier lundi, il était déjà notoire que les spaghettis de Chez Mike étaient devenus infects. Et l’on se demandait au Mohawk grill si le nouveau patron allait contenter les vieux habitués avec des ailes de poulet barbecue. Cette idée. »

Quatre saisons à Mohawk, Richard Russo
Quai Voltaire, août 2005 (pour la traduction française), 480 pages

 
 
 
 
 
 
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3.5

Billie Holiday : une affaire d’état : au-delà du drame personnel, esquisse d’une injustice

Billie Holiday. Lady Day. Une voix. Et voilà ce que cette voix si belle a un jour entonné dans les salles prestigieuses où elle a vibré : « Les arbres du Sud portent d’étranges fruits. Du sang sur les feuilles, du sang à la racine. Des corps noirs se balançant dans la brise du sud. Un étrange fruit pendu à un peuplier ». Ces paroles, reflet d’une triste réalité, deviennent un hymne qui, et avant qu’Holiday ne le sache, devient la première étincelle d’un feu que sera le mouvement des droits civiques aux États-Unis pendant les années 60. Retour sur le biopic glaçant de Lee Daniels.

Depuis quelques années, le cinéma américain voit des réalisateurs afro-américains raconter leur propre Histoire et leurs propres histoires. Jordan Peele et son acclamé Get Out, Gerard Bush (en coopération avec Christopher Renz) et son incroyable Antebellum, Steve McQueen et le douloureux 12 years a slave, Ava Duverney et son œuvre Selma. Ils mettent des mots, les propres mots d’une communauté sur son Histoire.

Billie Holiday : une affaire d’état ou The United States vs Billie Holiday en version originale est un film de Lee Daniels sorti le 26 février 2021 sur la plateforme Hulu et le 2 juin au cinéma en France. C’est un biopic retraçant une période de la vie de la chanteuse Billie Holiday, de 1947 à 1959, année de sa mort.

Billie Holiday est au sommet de sa gloire et est interviewée par Reginald Lord Devine. Celui-ci lui pose des questions, notamment sur sa très controversée chanson Strange Fruit. Nous revenons alors dix ans en arrière pour voir où les problèmes de l’artiste commencent avec le bureau fédéral, qui la traque sans cesse…

Basé sur le livre de Johann Hari : Chasing the Scream: The First and Last Days of the War on Drugs, le film nous transporte dans les États-Unis d’après-guerre jusqu’en 1959, dans les bureaux fédéraux qui font la guerre à un nouvel ennemi : la drogue.

Porté à l’écran par Lee Daniels (Paperboy, The Butler) , le script est l’œuvre de Suzan-Lori Parks, la musique est interprétée par Andra Day qui est aussi le visage choisi pour incarner Holiday.

Trevente Rhodes (Moonlight, Bird box) incarne Jimmy Fletcher, Rob Morgan (Jessica Jones, This is Us) est Louis McKay, Da’Vine Joy Randolph est Roslyn, Tyler James Williams (Dear White People, Dear White people la série) est Lester Young, Tone Bell incarne John Levy, Natasha Lyonne (poupées russes) est Tallulah Bankhead et Garrett Hedlund (Invincible, Troie) est Harry Anslinger.

Ce film est intéressant en plusieurs points. L’histoire trouble d’Holiday ne semble être qu’un prétexte pour aborder des sujets annexes plus importants que son addiction ou sa vie sentimentale trouble. En cela, il n’est pas un biopic qui remplirait une simple fonction de « documentaire » sur la vie du personnage.

L’oppression de la société américaine

Daniels montre à travers son film que ce qui gênait bien plus les autorités avec Holiday était son militantisme artistique en interprétant la chanson « Strange Fruit », plus que son addiction à l’opium et à l’héroïne. Le personnage de Jimmy Fletcher indique que le chef du FBI, Harry Anslinger, était déjà en service pendant la Prohibition, moment où l’alcool était tout bonnement interdit, mais que cela ne gênait pas du tout son patron de boire et de mettre les pieds dans un bar au moment de l’histoire où la prohibition est finie.

En effet, c’est plus parce qu’elle gêne le gouvernement et l’ordre social établi par une élite blanche que la chanteuse sera aussi longtemps poursuivie et interdite de chanter ou envoyée en prison au lieu d’aller en cure de désintoxication.

Ces méthodes ne sont hélas pas nouvelles. Plus tard, Eartha Kitt qui fut la première Catwoman métis de l’Histoire sera elle aussi interdite dans les médias après un déjeuner avec la First Lady où elle montre sa désapprobation à la participation des USA à la Guerre du Viet Nam. Dans une interview, Kitt dira : « j’avais une voiture à l’arrivée et à mon départ je n’en avais plus, j’ai dû faire du stop pour rentrer chez moi ».

Mais Holiday n’en démord pas, elle tente de chanter cette chanson que son public mixte réclame. Dans le film, peu de séquences la montrent réellement enjouée lors de ses spectacles, elle paraît même lointaine, détachée, apathique et lobotomisée par les chansons romantiques à mesure que l’étau de la police se resserre. Ces chansons, ayant toujours pour thème l’amour semblent quelque peu répétitives et vides de sens mais elle est obligée de les interpréter. Les seuls moments où elle est heureuse de ses prestations sont les moments où elle a quitté la prison et qu’elle revient sur scène, ou lorsqu’elle débutait au Café Society.

Et puis, vient « Strange Fruit ». Elle, avec ses éternelles gardénias blancs dans les cheveux, et le regard qui ne fuit pas, les paroles chantées, presque dans un murmure embrassé d’un soupir qui hypnotise le spectateur. Les paroles sont glaçantes comme son regard alors froid et pourtant ne cachant pas sa colère. Impossible de rester de marbre devant la prestation d’Andra Day, qui interprète elle-même les chansons d’Holiday. Elle ne l’imite pas, ce qui est excellent, car l’interprète a un timbre de voix différent et Holiday a une voix inimitable. Mais le ton est similaire. Le message et l’émotion restent alors intouchés.

Une oppression double : Billie et les hommes

En sociologie, l’intersectionnalité désigne le cumul de plusieurs facteurs de discrimination. Dans le cas de Billie Holiday, être noire ET être une femme amoindrissent le pouvoir qu’elle a sur elle-même et son environnement. Le film la montre victime de plusieurs amants et époux violents et escrocs. C’est l’exemple de Monroe, Louis McKay et de John Levy par exemple, qui n’hésitent pas à la vendre au FBI et à coopérer pour la faire arrêter.

Nous arrivons sûrement à la partie de l’analyse la plus difficile, étant donné que certaines scènes de violence à l’encontre du personnage sont révoltantes. L’une d’elles montre John Levy frapper Billie Holiday et lui mettre des coups de pieds si forts qu’elle en a des côtes brisées, mais étant sous sa coupe, elle se voit obligée de monter sur scène, dissimulant sous sa robe de satin rose des bandages. Cette violence insoutenable est pourtant le calvaire de Billie depuis l’enfance où un personnage de son entourage révèle à Jimmy Fletcher un détail très sombre de la vie de la chanteuse. A 10 ans à peine, la pauvre fille est violée par un individu, et sa mère, qui se prostituait, lui tient des propos insoutenables en lui annonçant qu’étant assez « grande », il était temps qu’elle aussi s’y mette.

Son éducation et ces violences mènent Holiday à n’envisager les rapports amoureux que dans la violence, Fletcher et elle sont ensemble pour un temps, mais elle retombe dans les bras d’un autre homme violent, Louis McKay qui lui ne s’embarrasse pas de lui faire du mal comme tous ceux avec qui elle a été. Les deux seules relations où elle ne souffre ni physiquement ni moralement dans le film sont avec Jimmy Fletcher, qui restera jusqu’au bout et Tallulah Bankhead, une femme privilégiée et actrice que le FBI essaiera d’épingler pour d’autres raisons : les mœurs.

En bref, les relations d’Holiday avec les hommes sont destructrices et le film montre une personne détruite par ces violences et qui se détruit par des poisons.

Les Poisons d’Holiday

La chanteuse est déjà complètement addicte à l’opium, l’héroïne, l’alcool et les cigarettes. Un an en prison n’a pas suffi à l’éloigner et elle sera plusieurs fois épinglée pour consommation de stupéfiants. Néanmoins, l’aspect le plus surprenant reste la corrélation entre son succès planétaire et l’augmentation de ses addictions. Plus elle est célèbre et voyage et travaille et plus la drogue et surtout l’alcool ont une place importante. Si bien qu’une des premières scènes montrant son déclin est un enregistrement en studio pour « I’m a fool to want you » où elle ne se rappelle pratiquement pas des paroles et hallucine en appelant Monroe qui n’est plus dans sa vie à ce moment-là.

Pendant un trip sous héroïne avec Fletcher, nous assistons à des scènes surréalistes où celui-ci voit Billie jeune dans une maison close, ou devant les décombres de la maison d’une famille qui vient de subir un lynchage. Elle est effondrée, et le spectateur ne peut que s’indigner.

Ces quelques épisodes sous forme de trips hallucinogènes montrent ce que l’artiste a cherché à noyer toute sa vie. Les traumatismes sont intenses et expliquent ses rechutes fréquentes jusqu’à la cirrhose.

Une critique annexe inattendue…

Dans ce film, on ne se contente pas de critiquer la société blanche qui tient les rênes et fait les lois, mais on critique aussi les afro-américains qui travaillent pour le FBI et « collaborent » avec cette élite qui les opprime.

Ces citoyens américains voient leur position comme un service à la patrie et la possibilité de faire un travail que « les blancs » ne peuvent pas faire à cause de la ségrégation. En effet, Fletcher se destine à arrêter ceux qui vendent de la drogue à Harlem par exemple, or, ce quartier devient exclusivement noir et pauvre au cours des décennies, alors qu’au début des années 1920, il était au cœur d’un mouvement littéraire (et plus généralement artistique) important appelé Harlem Renaissance. Le portrait de ces afro-américains travaillant au FBI n’est pas fait à l’acide et montre la complexité de leur situation. Ils ont des familles à nourrir, ils veulent rendre service à leur patrie pour une cause qu’ils estiment juste, qui est de chasser la drogue qui les détruit. Malheureusement, ils sont instrumentalisés par une hiérarchie qui les considèrent comme des sous-fifres, pas comme des individus. Et lorsqu’ils ne veulent pas faire quelque chose, ils sont tout bonnement évincés.

Le Cas Billie Holiday en est la preuve, puisqu’au final, même si elle est arrêtée pour usage de stupéfiants, les policiers l’embarquent pour avoir tenté de chanter « Strange Fruit » un soir. Et d’ailleurs, son cadavre décédé est menotté au lit de son hôpital pour son usage de stupéfiants. Et pourtant, la pauvre femme ne risque pas de s’échapper …

En plus de cela, la violence des hommes noirs envers les femmes est elle aussi critiquée, et montrée comme ce qu’elle est : la reproduction de l’oppression à plus petite échelle.

Conclusion

La dernière réplique d’Holiday sera pour Anslinger, à qui elle annonce qu’un jour, ses propres petits-enfants chanteront « Strange Fruit ». Sur une dernière quinte de toux, Holiday s’éteint, elle est loin de savoir qu’elle décède juste avant le début du Mouvement des Droits civiques américains qui amorceront des changements drastiques.

Billie Holiday devient contre tout attente un porte-étendard de la cause noire en osant chanter « Strange Fruit ». Dans la réalité, elle le devient malgré elle, car le poème la touche personnellement, en lui rappelant le tragique décès de son père à peine quarantenaire, à cause de la ségrégation puisqu’on a refusé de le soigner parce qu’il était noir.

Le film de Daniels est très intéressant à regarder et malgré quelques couacs dans la trame temporelle, il reste hautement conseillé de le regarder pour en apprécier le travail. En plus d’avoir des personnages traités dans leur complexité, l’esthétique est sublime, en dépit de scènes violentes mais nécessaires. Il montre juste ce que subissait une chanteuse noire du XXe siècle et le zèle avec lequel on a tenté de lui confisquer sa voix. Holiday subit violence sur violence, à toutes les échelles et parvient à rester forte dans l’épreuve.

Fiche Technique:

Réalisateur: Lee Daniels
Scénariste: Suzan-Lori Parks
Directeur de la photographie: Andrew Dunn
Musique: Christopher Gunning
Décors: Daniel T. Dorrance
Costumes : Paolo Nieddu
Durée: 130 minutes
Langues: Anglais
Année: 2021

Sources pour rédiger cet article:

The United States vs. Billie Holiday-Wikipedia- ; The Tragic story behind Billie Holiday’s stange fruit –biography.com-; Intersectionnalité –Wikipedia– ; Eartha Kitt –Wikipedia– ; Billie Holiday: une affaire d’été -wikipedia-; Eartha Kitt, the White house incident –youtube-; Harlem Renaissance –wikipedia

Image: IMdB

Thérèse Raquin (1953) : Simone Signoret, désirs enfouis d’une femme faussement banale

Avec Casque d’or (1951), Thérèse Raquin occupe une place particulière dans la carrière de Simone Signoret comme l’un des grands films du cinéma français des années 50 qui lui permit de prendre son envol. Elle y incarne une femme forte derrière une apparence quelconque, qui prend des risques et assume ses actes pour changer d’existence et vivre sa passion. Un rôle dans lequel la comédienne à la vie chahutée confère une authenticité et un caractère peu communs. Retour sur un des premiers coups d’éclat d’une actrice majeure.

Après avoir démarré sa carrière de comédienne aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale (notamment dans des films de son premier époux, Yves Allégret), Simone Signoret connaît une première consécration dans les années 1950, couronnée par l’Oscar qu’elle obtient pour son interprétation dans Les Chemins de la haute ville (Jack Clayton/1959), devenant ainsi la première femme française à recevoir la fameuse statuette. Cette première période de succès s’inscrit assurément dans un moment fort du cinéma français classique, que Signoret – aux côtés de Michèle Morgan et Micheline Presle, entre autres – marque de son empreinte en collaborant avec plusieurs grands maîtres. Dans la première moitié de cette décennie, elle apparaît même, coup sur coup, dans trois chefs-d’œuvre intemporels. Le premier, qui porte Signoret au sommet, est bien sûr l’inoubliable Casque d’or (1951) de Jacques Becker, dont elle incarne l’héroïne de la Belle Époque aux côtés de Serge Reggiani. Deux ans plus tard, elle retrouve Marcel Carné (après être apparue comme figurante dans Les Visiteurs du soir en 1942) sur Thérèse Raquin, et enchaîne dès l’année suivante avec Les Diaboliques de Henri-Georges Clouzot. Simone Kaminker – son vrai nom – se serait arrêtée là qu’elle aurait déjà laissé une trace indélébile dans l’histoire du cinéma français ! Heureusement, elle eut le bon goût de poursuivre sur sa lancée…

Non conforme aux canons de beauté

Publié en 1867, Thérèse Raquin est le troisième roman d’Émile Zola. L’héroïne du récit est une jeune fille qui, après le décès de sa mère, est confiée à sa tante, madame Raquin, qui l’élève avec son propre fils, Camille. À l’âge adulte, les deux cousins se marient. Commence alors pour Thérèse une vie monotone entre un époux fragile et souvent malade, et la belle-mère/tante invasive. Un jour, Camille ramène à la maison un ami, Laurent, qui tombe éperdument amoureux de Thérèse. Les sentiments sont réciproques, et pendant plusieurs mois les deux amants se fréquentent en secret. Thérèse est cependant emprisonnée dans son mariage et ne voit d’autre solution que de tuer Camille. Laurent et elle s’arrangent pour transformer l’assassinat en un accident de barque (transformé dans le film par un train). Alors que madame Raquin, sous le choc, devient paralysée et muette, les deux amants sont de plus en plus torturés par la culpabilité…

Lorsque Marcel Carné se lance (après avoir longuement ressassé le projet), il s’agit de la quatrième adaptation cinématographique de l’œuvre de Zola, après une version de Nino Martoglio en 1915, une autre de Jacques Feyder en 1928 et une plus étonnante de l’Egyptien Salah Abou Self en 1952. Il y en aura deux autres bien plus tard (Park Chan-wook/2009 et Charlie Stratton/2014). Le film est produit par les frères d’origine égyptienne Robert et Raymond Hakim, qui ont déjà produit Carné en 1939 (Le Jour se lève) et contribué à lancer la carrière de Signoret en produisant Casque d’or.

La comédienne se fait elle-même quelque peu désirer mais finit par accepter le rôle. La continuité avec son interprétation de Marie, « Casque d’or » (un surnom en référence à sa chevelure blonde), est presque troublante. Dans les deux cas, en effet, l’héroïne du film s’engage dans un triangle amoureux dangereux, une passion destructrice avec un amant qui aboutit à la mort de l’autre homme.

Avec Thérèse Raquin, Carné comme son interprète principale rendent justice au naturalisme (naissant) de Zola, dont l’œuvre ne fut guère épargnée par la critique lorsqu’elle fut publiée. Même en 1953, le sujet du récit et le personnage de Thérèse paraissent déjà très modernes, et Simone Signoret interprète le rôle avec une formidable justesse. Son physique quelconque, vaguement masculin, son regard résigné et dur, font d’elle une femme de caractère (qu’elle était dans la vie), non de charme. Le rôle eût-il été tenu par une vamp américaine comme Jayne Mansfield ou, en France, par Michèle Morgan, par exemple, l’œuvre aurait basculé dans le film noir que le roman de Zola n’est assurément pas. Thérèse Raquin n’a rien d’une femme fatale qui enivre les hommes jusqu’à les faire commettre des actes irréparables, il s’agit d’une femme engluée dans une existence qui la vieillit avant l’heure, qui a fait une croix sur son épanouissement personnel. Une rencontre fortuite mais décisive va lui permettre de renouer de la plus tragique des façons avec sa nature profonde. Simone Signoret incarne physiquement cette femme lambda, un atout que la comédienne utilisera tout à fait consciemment à partir des années 60. C’est en effet à cette époque qu’elle intègrera son enlaidissement et vieillissement précoces causés par l’alcoolisme dans son jeu d’actrice afin d’incarner, non des victimes, mais au contraire des femmes de caractère, des « gueules », des êtres marqués par la vie (Le Chat, La Veuve Couderc, Les Granges brûlées, La Vie devant soi), loin du glamour incarné par Catherine Deneuve, Jeanne Moreau ou Brigitte Bardot. De cette « faiblesse », elle fit davantage qu’une force ; l’identité même de son jeu. N’est-ce pas en effet l’image que tout cinéphile garde d’elle ?

En héroïne zolienne

Si Simone Signoret est aussi convaincante dans le rôle de Thérèse Raquin, c’est donc avant tout parce qu’elle était capable d’incarner comme nulle autre cette femme moyenne, d’apparence banale et à l’existence morose. Carné croque à merveille les scènes d’un quotidien routinier presque terrifiant dans lequel Camille et sa mère occupent le rôle principal, et Thérèse celui d’un meuble ou d’une bonne. On pense bien sûr à ces soirées passées à jouer à des jeux de société avec deux amis, un rituel ennuyeux à mourir lors duquel le fils à maman Camille abandonne ses dernières traces de virilité, sans même s’en rendre compte.

L’irruption de Laurent (Raf Vallone), antithèse de son mari – il est beau, costaud, viril – bouleverse l’existence de Thérèse. En lui rappelant sa nature de femme, sa capacité de plaire et, même si cela n’est pas dit (nous sommes en 1953), ses besoins sexuels inassouvis. Il n’est guère étonnant que le roman de Zola ait été éreinté par la critique : le retournement des équilibres sexuels traditionnels (une femme cédant à la tentation de la chair) est en réalité présent avant même l’apparition de Laurent. À côté de Camille, il est en effet évident que Thérèse, quoique subissant stoïquement un sort peu enviable, est l’élément dominant du couple (ce qui est représenté par la constitution fragile de Camille, mais aussi par son physique malingre et sa relation puérile avec sa mère). D’ailleurs, on notera que si c’est Laurent qui poussera Camille par la portière du train, il semble lui aussi à la merci de Thérèse. C’est elle qui établit la fréquence de leurs fréquentations, elle qui décide quand ils ne peuvent plus se voir, elle encore qui évoque la première l’idée d’assassiner Camille, elle enfin qui provoque le destin en avertissant Laurent des intentions de Camille, qui refuse d’entendre parler de divorce. Camille mort, Thérèse gère bien mieux la situation que Laurent, dévoré par la culpabilité. Elle a repris le contrôle de sa vie et renoué avec sa nature dominante. Après tout, n’a-t-elle pas désormais l’amour, la passion et le confort matériel ? La peur qu’elle éprouve en voyant le regard accusateur de madame Raquin, muette et paralysée, lui rappelle certes le prix moral à payer pour le gain de sa liberté, mais ce prix vaut toujours mieux que l’enfermement. Un deus ex machina va toutefois précipiter le sort tragique des amants meurtriers.

Si Signoret fait merveille sous la direction de Marcel Carné, il faut dire que d’autres comédiens de grand talent viennent compléter un casting irréprochable. Raf Vallone, d’abord, l’acteur italien qui a tourné avec De Santis, Lattuada, Malaparte et Rosi jouant ici pour la première fois dans un long-métrage français. Il insistera (et obtiendra) de ne pas être doublé, s’exprimant donc lui-même dans un français non dépourvu d’un charmant accent, mais impressionnant (ses origines italiennes sont même intelligemment utilisées dans le scénario). Comme Signoret, il est l’incarnation physique idéale de son rôle : imposant, au charme latin et au regard ténébreux dans lequel on devine une certaine fragilité de bête traquée. De fait, s’il utilise son physique pour intimider Camille puis « Riton », le maître-chanteur, son impulsivité trahit un manque de réflexion et une fragilité émotionnelle, qu’accentuera par contraste le sang-froid et la force tranquille de Thérèse, qui ne perd jamais pied.

L’introduction par les scénaristes Carné et Charles Spaak du personnage de Henri, dit « Riton », est un coup de maître et constitue un des seuls changements importants par rapport au roman de Zola (avec l’époque à laquelle se déroule l’action, bien entendu, transposée dans les années 50). Témoin gênant du drame dans le train, Riton, titi parisien et ancien marin, est ce deus ex machina qui endosse un rôle trop grand pour lui en faisant chanter le couple coupable, et dont la mort accidentelle le condamne. Il est interprété avec talent par Roland Lesaffre, un ancien résistant et fusilier marin devenu comédien, qui entretint une relation sentimentale avec Marcel Carné, qui le fera tourner dans pas moins de onze de ses longs-métrages. Il faut enfin saluer la prestation de Sylvie qui, après avoir tourné sous la direction de Clouzot (Le Corbeau/1943), interprète ici la belle-mère tyrannique devenue la représentation de la conscience coupable de Thérèse, ainsi que celle de Jacques Duby, que le public découvre avec ce film, dans le rôle du fragile et pathétique Camille.

Simone Signoret évolue donc en bonne compagnie dans ce film remarquable qui, à bien des égards, pose déjà les jalons d’un certain type de personnage qu’elle incarnera de plus en plus souvent dans les années suivantes.

Synopsis : Orpheline, Thérèse a été recueillie par sa tante, madame Raquin, une femme austère qui tient une mercerie à Lyon. La jeune fille a épousé son cousin Camille, éternellement malade. Elle se meurt d’ennui lorsque le hasard lui fait rencontrer Laurent. Une passion brûlante naît entre eux.

Thérèse Raquin : Bande-annonce

Thérèse Raquin : Fiche technique

Réalisateur : Marcel Carné
Scénario : Marcel Carné et Charles Spaak (d’après le roman d’Emile Zola (1867))
Interprétation : Simone Signoret (Thérèse Raquin), Raf Vallone (Laurent), Sylvie (madame Raquin), Roland Lesaffre (Henri « Riton »), Jacques Duby (Camille Raquin)
Photographie : Roger Hubert
Montage : Marthe Gottie, Suzanne Rondeau et Henri Rust
Musique : Maurice Thiriet
Producteurs : Raymond et Robert Hakim
Durée : 102 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 6 novembre 1953
France/Italie – 1953

L’Effacement : Ratures, Dissolutions, Absences – Une Poétique de la Disparition et de la Trace Résiduelle

L’effacement n’est jamais une disparition nette. Il rature, dissout, altère. Il laisse affleurer des traces, des manques, des zones blanchies où la forme vacille. Entre ce qui persiste et ce qui se retire, l’image devient un territoire fragile, traversé par des absences actives et des présences incomplètes. L’effacement n’enlève pas : il transforme.

L’effacement n’est jamais une simple disparition totale et définitive qui ferait basculer brutalement quelque chose du visible vers l’invisible absolu, de la présence pleine vers le néant complet. Il est bien davantage et bien autrement : une opération complexe et stratifiée, un geste délibéré et chargé de signification, une manière subtile et puissante de faire vaciller la présence sans l’abolir totalement, de la fragiliser sans l’anéantir définitivement, de la rendre incertaine sans la supprimer entièrement. L’effacement ne supprime pas purement et simplement ce qu’il touche, éliminant toute trace comme si cela n’avait jamais existé ; il altère profondément ce qui était là en modifiant sa consistance, sa netteté, sa stabilité, il trouble radicalement sa visibilité en introduisant des zones d’incertitude entre ce qui se voit encore et ce qui a déjà disparu, il déplace imperceptiblement mais irréversiblement son statut ontologique en le faisant basculer d’une présence assurée vers une présence problématique, hésitante, fantomatique. L’effacement transforme ainsi fondamentalement l’image en un espace paradoxal où le visible et l’invisible ne s’opposent plus frontalement mais se superposent continûment, où la présence et l’absence coexistent dans une zone intermédiaire qui n’est ni l’une ni l’autre purement mais quelque chose de tertium quid qui échappe à cette dichotomie trop simple. Cette zone d’entre-deux que produit l’effacement est peut-être le lieu le plus fascinant et le plus troublant de l’image contemporaine : elle révèle que la visibilité n’est jamais un état binaire (visible ou invisible, présent ou absent) mais toujours un continuum graduel où existent d’innombrables degrés intermédiaires de présence affaiblie, de visibilité défaillante, d’apparition précaire. L’effacement expose ainsi la fragilité constitutive de toute image : celle-ci n’est jamais définitivement fixée dans une présence stable et assurée, elle est toujours susceptible de se défaire partiellement ou totalement, de se dissoudre progressivement, de s’estomper jusqu’à ne laisser que des traces résiduelles qui témoignent de ce qui fut visible mais ne l’est plus complètement. Dans cette fragilité assumée, l’effacement devient paradoxalement une force créatrice plutôt qu’une simple négation : il ne détruit pas l’image mais la transforme, ne l’abolit pas mais la déplace vers d’autres régimes de visibilité, ne la supprime pas mais l’ouvre vers des possibilités que la présence pleine et stable aurait maintenues fermées.

La Rature : Effacer pour Révéler, Violence Productive du Geste Correctif

La rature n’est jamais un simple retrait passif qui se contenterait de soustraire discrètement un élément jugé indésirable, une correction technique neutre qui éliminerait proprement une erreur sans laisser de traces visibles de son intervention. Elle est au contraire une intervention active et souvent violente qui s’inscrit ostensiblement dans l’image, qui laisse des marques visibles de son passage, qui expose le processus de correction plutôt que de le dissimuler hypocritement. La rature inscrit ainsi une tension fondamentale et irréductible entre ce qui était originellement là (et dont subsistent souvent des traces partielles sous le geste d’effacement) et ce qui ne doit plus y être (mais dont l’absence reste marquée par les traces même du geste qui l’a produite). Cette tension ne se résout jamais totalement : la rature ne parvient jamais à effacer complètement ce qu’elle vise, elle laisse toujours subsister des résidus, des fantômes, des indices de ce qui fut là avant son intervention. Elle ne peut pas non plus dissimuler son propre geste : les traces de rature (ratures au crayon, repeints visibles, grattages qui ont altéré la surface, zones surpeintes qui créent des épaisseurs différentes) témoignent explicitement de l’opération d’effacement elle-même, transformant ainsi l’image en un palimpseste où coexistent plusieurs états temporels superposés. La rature laisse inévitablement et constitutivement une trace de son propre geste : elle ne peut pas effacer sans simultanément inscrire quelque chose (la marque de l’effacement lui-même), elle ne peut pas supprimer sans simultanément ajouter (les traces de l’opération de suppression). Cette dialectique paradoxale fait de la rature non pas une pure négation mais une opération complexe qui soustrait et ajoute simultanément, qui efface et inscrit dans le même mouvement, qui supprime une présence tout en créant une autre présence (celle de l’effacement lui-même comme trace visible).

La Rature comme Correction : Processus Visible, Hésitation Inscrite, Repentir Assumé

Effacer pour corriger une erreur perçue, pour ajuster une composition qui ne satisfait pas encore, pour réorienter une direction qui s’est révélée infructueuse. La rature correctrice montre explicitement et sans dissimulation que l’image n’est jamais un résultat figé dès l’origine, une forme parfaite qui aurait surgi spontanément dans sa configuration définitive, une présence stable qui n’aurait jamais connu d’hésitation ni de transformation. Elle révèle au contraire que l’image est fondamentalement un processus temporel étalé dans la durée, une construction progressive faite d’essais et d’erreurs, d’avancées et de reculs, d’affirmations et de corrections. Les ratures visibles témoignent des hésitations de l’artiste, des chemins explorés puis abandonnés, des solutions tentées puis rejetées, des formes essayées puis effacées pour laisser place à d’autres configurations jugées plus satisfaisantes. Loin d’être des faiblesses honteuses qu’il faudrait dissimuler soigneusement pour ne présenter que le résultat final parfait et lisse, ces ratures deviennent des éléments précieux qui documentent le processus créatif lui-même, qui exposent la genèse laborieuse de l’œuvre, qui révèlent que toute forme stable est le résultat provisoire d’une série de décisions, de corrections, de repentirs successifs. Dans les carnets de Léonard de Vinci ou les études préparatoires de Michel-Ange, les dessins sont constamment repris, corrigés, raturés : un bras est redessiné plusieurs fois dans des positions légèrement différentes, une tête est retracée avec des proportions modifiées, un drapé est réétudié sous plusieurs angles. Ces repentirs multiples ne sont pas des défauts qu’il aurait fallu éliminer ; ils sont au contraire la preuve d’une recherche acharnée de la forme juste, d’une exploration méthodique des possibles, d’un refus de se satisfaire de la première solution venue. Dans les peintures de Francis Bacon, les figures sont systématiquement retravaillées, grattées, repeintes, surchargées de couches successives qui créent une épaisseur matérielle et temporelle : on devine sous la surface visible les états antérieurs partiellement effacés, les configurations abandonnées qui persistent comme fantômes sous la version finale. Bacon assumait explicitement cette dimension processuelle de son travail, refusant de nettoyer proprement ses toiles pour éliminer les traces de repentirs, préférant au contraire maintenir visibles ces strates d’effacement et de reconstruction qui témoignent du combat avec la forme. La rature correctrice révèle ainsi que l’image n’est jamais donnée d’un seul coup mais toujours construite progressivement, jamais stable définitivement mais toujours susceptible d’être remise en question et transformée, jamais parfaitement achevée mais toujours en suspens entre ce qu’elle est et ce qu’elle pourrait encore devenir.

La Rature comme Résistance : Brouillage Délibéré, Masquage Protecteur, Censure Visible

Parfois, la rature ne vise plus du tout à corriger une erreur technique ou à améliorer une composition jugée insatisfaisante ; elle refuse au contraire délibérément la lisibilité elle-même, contesté activement la transparence communicationnelle que l’image devrait normalement offrir. Elle brouille intentionnellement ce qui était trop clairement visible, elle masque stratégiquement ce qui ne devait pas être montré ou ce qui doit être protégé du regard indiscret, elle cache ce qui doit demeurer secret tout en signalant paradoxalement par le geste même de dissimulation qu’il y a là quelque chose à cacher. La rature devient alors une forme active de défense contre la visibilité totale, contre l’exposition complète, contre la transparence obligatoire qui caractérise le régime de visibilité contemporain. Elle affirme qu’il existe encore des zones de l’image qui doivent rester opaques, des éléments qui ont le droit de se soustraire au regard, des présences qui peuvent légitimement refuser d’être totalement exposées. Cette rature-résistance prend des formes multiples et stratégiques. La censure politique ou morale rature violemment les images jugées subversives ou scandaleuses : visages noircis au feutre sur les photographies de presse, corps nus masqués par des bandes noires, passages textuels oblitérés au marqueur épais. Ces ratures censuratrices ne dissimulent jamais totalement ce qu’elles visent (on devine toujours vaguement ce qui a été caché) mais elles signalent explicitement qu’un pouvoir s’est exercé pour empêcher la visibilité complète, qu’une autorité a décidé que quelque chose ne devait pas être vu. L’artiste peut également recourir à la rature comme stratégie délibérée de résistance à la lisibilité transparente. Cy Twombly couvre ses toiles de griffonnages apparemment illisibles, de ratures qui oblitèrent partiellement les mots ou les formes qu’il vient de tracer, créant ainsi des surfaces opaques qui résistent à toute lecture immédiate et facile. Ces ratures ne cachent rien de précis qu’il faudrait absolument dissimuler ; elles affirment simplement que l’image peut et doit conserver des zones d’opacité, des résistances à la compréhension totale, des refus de la transparence communicationnelle. Anselm Kiefer recouvre certaines zones de ses toiles monumentales de couches épaisses de plomb, de cendre ou de paille qui masquent ce qui avait été peint dessous : ces recouvrements ne sont pas des corrections mais des ensevelissements délibérés, des enfouissements qui transforment les couches antérieures en strates archéologiques enfouies sous la surface visible. La rature comme résistance révèle ainsi que l’effacement peut être un acte politique de refus : refus de la visibilité totale, refus de la transparence obligatoire, refus de l’exposition complète qui caractérise notre époque où tout doit être montré, exposé, rendu visible sans reste ni mystère.

La Dissolution : Formes qui se Défont Progressivement, Évanouissement Graduel, Délitement Matériel

La dissolution ne procède jamais par effacement brutal et instantané qui ferait disparaître d’un coup ce qui était là dans une bascule binaire du visible vers l’invisible ; elle dissout au contraire progressivement et graduellement, selon un processus temporel étalé qui fait passer l’image par d’innombrables états intermédiaires entre présence pleine et absence totale. Les contours auparavant nets et tranchés se floutent imperceptiblement, perdent leur précision définitoire, deviennent vagues et incertains au point qu’on ne sait plus exactement où commence et où finit chaque forme. Les surfaces auparavant cohérentes et continues se délitent matériellement, se fragmentent en particules séparées, se désagrègent en poussière qui se disperse progressivement. Les volumes auparavant solides et stables se dispersent en nuages vaporeux, perdent leur consistance matérielle, s’évaporent littéralement dans l’atmosphère environnante. L’image devient ainsi une matière fondamentalement instable qui refuse toute fixation définitive, qui reste perpétuellement en suspens entre différents états de consistance, qui oscille continuellement entre solidification et liquéfaction, entre coagulation et dispersion. Cette instabilité matérielle transforme radicalement le statut ontologique de l’image : elle cesse d’être une chose fixe dotée de propriétés stables pour devenir un processus dynamique de transformation permanente, elle n’est plus un état mais un devenir, plus une forme mais une métamorphose continue. La dissolution expose ainsi que la forme stable n’est jamais qu’une configuration provisoire et précaire qui peut à tout moment se défaire, se dissoudre, se disperser – et que cette potentialité de dissolution habite secrètement toute forme même lorsque celle-ci semble parfaitement stable et assurée.

La Dissolution Picturale : Effacer par la Matière Elle-Même, Accidents Contrôlés, Hasard Assumé

Dans la pratique traditionnelle de la peinture, la dissolution peut provenir d’un glacis trop humide qui réactive les couches sous-jacentes encore mal sèches et crée des mélanges involontaires, d’une couleur excessivement diluée qui se mêle aux pigments environnants en créant des zones de fusion chromatique incontrôlées, d’une surface insuffisamment préparée qui absorbe inégalement la peinture et se délave par endroits en laissant des zones pâlies et fantomatiques. Ces dissolutions matérielles étaient traditionnellement considérées comme des accidents techniques indésirables qu’il fallait éviter soigneusement en contrôlant rigoureusement les dilutions, les temps de séchage, les préparations de surface. Mais certains artistes ont délibérément exploité ces accidents comme ressources créatrices, transformant la dissolution accidentelle en stratégie esthétique intentionnelle. L’effacement devient alors littéralement une texture à part entière : non plus un défaut qui altérerait malencontreusement la surface mais une qualité matérielle recherchée qui confère à l’image une présence spécifique, vaporeuse, incertaine, tremblante. Les aquarelles de Turner exploitent systématiquement les dissolutions chromatiques : les couleurs se mélangent directement sur le papier humide, fusionnent en créant des transitions insaisissables, s’étalent en auréoles diffuses qui évoquent la vapeur, la brume, les atmosphères instables. Ces dissolutions ne sont pas des maladresses techniques mais des effets délibérément recherchés qui permettent de représenter l’immatériel : la lumière qui se dissout dans la brume, les formes qui s’évanouissent dans le lointain atmosphérique, les transitions imperceptibles entre eau et ciel qui ne peuvent être rendues que par la dissolution picturale elle-même. Helen Frankenthaler et les peintres du Color Field (Morris Louis, Kenneth Noland) ont systématisé la technique du « soak-stain » : verser directement de la peinture très diluée sur des toiles non apprêtées qui l’absorbent comme une teinture, créant des zones où le pigment se dissout partiellement, migre selon les propriétés capillaires du support, laisse des auréoles floues qui témoignent de son passage liquide. Ces dissolutions contrôlées créent des surfaces d’une grande subtilité chromatique où les couleurs semblent suspendues dans la matière même du support plutôt qu’appliquées sur lui. La dissolution picturale révèle ainsi que la matière elle-même peut être un agent actif d’effacement, que l’image peut se défaire d’elle-même par les propriétés physiques et chimiques des médiums utilisés, que cette autodissolution matérielle peut devenir une ressource esthétique extraordinairement riche plutôt qu’un simple défaut à éviter.

La Dissolution Numérique : Perte de Données, Corruption de Fichiers, Fragmentation Algorithmique

Dans l’univers des images numériques, la dissolution n’est plus un phénomène matériel lié aux propriétés physiques des pigments et des supports mais un phénomène informationnel lié à la perte, à la corruption ou à la compression excessive des données qui composent l’image. Elle apparaît sous forme de pixels manquants qui créent des trous dans l’image, de compressions ratées qui transforment les zones détaillées en blocs monochromes approximatifs, de fragments entiers qui disparaissent soudainement en laissant des béances dans la continuité visuelle, de dégradations progressives dues aux multiples copies et recompressions successives qui accumulent les pertes d’information jusqu’à rendre l’image presque méconnaissable. L’image numérique se défait ainsi non pas par délitement matériel mais par manque d’information : là où des données sont absentes ou corrompues, l’algorithme de reconstruction ne peut plus recalculer l’apparence et laisse des zones vides, floues, approximatives, erronées. Cette dissolution informationnelle a une esthétique propre très différente de la dissolution picturale : elle produit des artefacts géométriques caractéristiques (blocs de compression JPEG, bandes horizontales de décompression vidéo ratée, pixels isolés qui scintillent), des approximations chromatiques (couleurs qui dérivent vers des valeurs aberrantes), des fragmentations spatiales (parties de l’image qui se décalent ou se dupliquent). Des artistes comme Thomas Ruff (série jpeg), Penelope Umbrico ou Rosa Menkman exploitent délibérément ces dissolutions numériques en poussant volontairement les images vers leurs zones de dégradation maximale : sur-compresser jusqu’à faire apparaître massivement les artefacts de blocs, agrandir excessivement une image basse résolution jusqu’à la pixelisation extrême, corrompre intentionnellement les fichiers pour créer des erreurs de lecture spectaculaires. Ces stratégies de dissolution numérique révèlent la matérialité cachée de l’image digitale : celle-ci n’est jamais une présence immatérielle et éthérée mais toujours un ensemble fini de données qui peuvent se perdre, se corrompre, se dégrader. La dissolution numérique expose ainsi que même les images apparemment parfaites et stables de l’ère digitale sont fondamentalement fragiles, vulnérables à la perte informationnelle, susceptibles de se dissoudre progressivement à travers les copies successives, les compressions destructives, les corruptions de fichiers qui caractérisent la circulation des images dans les réseaux contemporains.

L’Absence : Ce qui Manque Devient Signe, la Présence Inversée, le Vide Actif

L’absence en image n’est jamais un pur vide neutre et inerte qui ne signifierait rien, qui n’aurait aucune incidence sur la perception, qui pourrait être simplement ignoré comme un néant sans importance. Elle est au contraire une présence paradoxalement inversée : ce qui manque devient immédiatement un signe qui attire l’attention peut-être plus puissamment encore que ce qui est présent, une tension perceptive et psychologique qui sollicite l’imagination pour compléter ce qui fait défaut, une attente qui transforme le vide en promesse de présence à venir ou en trace de présence disparue. L’absence fonctionne ainsi comme une forme à part entière qui ne doit rien à une quelconque positivité matérielle mais tout à sa négativité productive : c’est précisément parce qu’il n’y a rien que quelque chose se passe, c’est précisément parce qu’une zone reste vide que le regard s’y arrête et s’y attarde, c’est précisément parce qu’un élément manque que l’esprit cherche à le reconstituer imaginairement. Cette productivité paradoxale de l’absence révèle que la visibilité ne se réduit jamais à ce qui est effectivement montré : elle inclut tout autant ce qui n’est pas montré mais qui est suggéré, évoqué, convoqué par le manque lui-même. L’image ne se compose pas seulement de présences positives mais tout autant d’absences actives qui travaillent la perception de l’intérieur, qui créent des appels d’air visuels, qui ouvrent des béances fertiles où peut se déployer l’activité imaginative du spectateur. L’absence transforme ainsi radicalement le statut du spectateur : celui-ci cesse d’être un récepteur passif qui enregistrerait simplement ce qui lui est montré pour devenir un co-créateur actif qui doit compléter mentalement ce qui manque, qui doit projeter imaginairement dans les vides ce qui n’y est pas matériellement présent, qui doit interpréter créativement les absences pour leur donner un sens.

Le Vide comme Espace Actif : Respiration Visuelle, Concentration Paradoxale, Pouvoir du Blanc

Un espace délibérément laissé blanc dans une peinture ou un dessin, une zone intentionnellement non peinte qui conserve la neutralité du support vierge, un fragment consciemment non rempli qui maintient une béance au cœur de l’image saturée. Ce vide volontaire n’est jamais un simple oubli, une négligence qui aurait laissé incomplète une zone qui aurait dû être traitée ; il est au contraire une décision esthétique délibérée qui affirme que le vide peut être plus puissant que le plein, que l’absence peut être plus signifiante que la présence, que le blanc peut être plus actif que la couleur. Le vide attire paradoxalement et irrésistiblement le regard : dans une image par ailleurs dense et saturée, c’est souvent vers les zones vides que l’œil se dirige d’abord, comme attiré par le repos visuel qu’elles promettent ou par l’énigme qu’elles constituent. Il organise puissamment la composition en créant des respirations qui empêchent la saturation totale, en ménageant des pauses visuelles qui permettent à l’œil de se reposer entre les zones denses, en établissant des rapports dynamiques entre pleins et vides qui structurent l’espace. Dans la peinture chinoise traditionnelle (peinture de lettrés, paysages Song), le vide (空 kōng) n’est pas un manque mais un élément compositif essentiel : de vastes zones de papier ou de soie restent vierges, créant des espaces de brume, de ciel, d’eau qui ne sont pas représentés mais suggérés par leur absence même. Ces vides ne sont pas des fonds neutres mais des présences atmosphériques actives : le vide est la brume qui enveloppe les montagnes, le souffle vital (氣 qì) qui circule entre les formes, l’espace de méditation où le regard peut se perdre contemplativement. La philosophie taoïste qui sous-tend cette esthétique affirme que le vide n’est pas le contraire du plein mais son complément nécessaire, que c’est le vide du vase qui le rend utile, que c’est le vide entre les rayons qui permet à la roue de tourner. Dans les dessins minimalistes d’Ellsworth Kelly ou les peintures monochromes presque blanches de Robert Ryman, le vide occupe la quasi-totalité de la surface, ne laissant subsister que quelques marques minimales qui révèlent par contraste l’intensité du blanc environnant. Le vide devient ici le sujet principal plutôt que le fond accessoire, la présence dominante plutôt que l’absence négligeable. Le vide comme espace actif révèle ainsi qu’une image peut être d’autant plus puissante qu’elle renonce à montrer, qu’elle peut signifier d’autant plus qu’elle laisse des zones indéterminées, qu’elle peut captiver d’autant plus qu’elle conserve des mystères non élucidés.

L’Absence comme Mémoire : Ce qui n’est Plus Visible Continue d’Exister, Fantômes et Rémanences

Ce qui n’est plus actuellement visible dans l’image continue paradoxalement d’exister sous une forme spectrale : sous forme de souvenir qui persiste dans la mémoire du spectateur qui a vu les états antérieurs avant l’effacement, sous forme de trace matérielle résiduelle qui subsiste imperceptiblement sous les couches de recouvrement, sous forme de rémanence perceptive qui fait que l’œil conserve momentanément l’impression de ce qui vient de disparaître. L’absence devient ainsi une mémoire inscrite dans l’image elle-même : non pas une simple disparition qui n’aurait laissé aucune trace mais une présence spectrale qui hante l’image de l’intérieur, qui continue d’agir sur la perception même si elle n’est plus directement visible. Cette dimension mémorielle de l’absence transforme l’image en palimpseste temporel où coexistent plusieurs états chronologiques superposés : ce qui est actuellement visible, ce qui fut visible et a été partiellement effacé mais dont subsistent des traces, ce qui pourrait devenir visible si on grattait les couches superficielles pour révéler les strates enfouies. Dans les tableaux radiographiés qui révèlent sous la surface visible des compositions antérieures totalement différentes (pentimenti), on découvre que de nombreux chefs-d’œuvre contiennent des images cachées, des présences effacées qui habitent secrètement la peinture sans être visibles à l’œil nu. Rembrandt a ainsi souvent réutilisé de vieilles toiles en peignant par-dessus des compositions antérieures qu’il jugeait insatisfaisantes : ces images enfouies continuent d’exister matériellement sous la surface visible même si elles sont devenues totalement invisibles. Christian Boltanski travaille systématiquement avec des photographies d’archives floues, agrandies jusqu’à la limite de la lisibilité, qui évoquent des présences humaines disparues (victimes de la Shoah, visages anonymes d’écoliers d’autrefois) : ces images fantomatiques sont des absences-présences troublantes qui convoquent des morts, qui donnent une forme visuelle précaire à ce qui n’est plus là. Les photographies de Gerhard Richter tirées d’albums familiaux (Tante Marianne, Oncle Rudi) montrent des personnes mortes depuis longtemps : l’absence définitive de ces êtres disparus hante les images qui deviennent des monuments funéraires, des traces matérielles de présences irrémédiablement perdues. L’absence comme mémoire révèle ainsi que l’effacement ne supprime jamais totalement ce qu’il touche : il le transforme en fantôme, en spectre, en trace résiduelle qui continue d’habiter l’image sous forme de présence absente, de visibilité invisible, de mémoire matérialisée qui témoigne de ce qui fut et n’est plus.

L’Effacement comme Régime d’Instabilité Ontologique et Temporelle de l’Image

L’effacement n’est jamais une simple perte regrettable qui appauvrirait l’image en la privant de certains éléments qui y étaient présents ; c’est au contraire une transformation productive qui révèle des dimensions de l’image qui restaient invisibles tant que celle-ci demeurait stable et complète. Il révèle fondamentalement que l’image n’est jamais totalement stable dans sa présence, jamais définitivement fixée dans une configuration immuable, jamais complètement à l’abri de modifications qui pourraient la transformer radicalement. L’image est toujours susceptible de se défaire partiellement, de se dissoudre progressivement, de disparaître fragmentairement – et cette susceptibilité à l’effacement n’est pas une faiblesse accidentelle mais une condition constitutive de toute image qui révèle sa nature profondément temporelle et processuelle. L’effacement expose que l’image n’est pas une chose fixe dotée de propriétés stables mais un processus dynamique traversé par des forces contradictoires de construction et de déconstruction, d’apparition et de disparition, de présence et d’absence. Cette instabilité ontologique transforme notre rapport à l’image : nous ne pouvons plus la considérer comme un objet stable que nous pourrions posséder définitivement, maîtriser totalement, conserver indéfiniment à l’identique ; nous devons au contraire la comprendre comme un phénomène précaire qui peut à tout moment se transformer, se dégrader, s’effacer – et qui tire précisément de cette précarité sa puissance d’émotion et de signification.

L’Effacement comme Ouverture : Créer de l’Espace, Permettre la Réinvention, Libérer les Possibles

Effacer, ce n’est pas seulement retirer ou supprimer quelque chose qui était là ; c’est aussi et peut-être surtout ouvrir un espace nouveau qui était auparavant occupé, obstrué, saturé. C’est permettre à l’image de respirer en créant des zones de relâchement là où régnait une densité étouffante, de se réinventer en libérant des possibilités nouvelles qui étaient bloquées par les configurations antérieures, de se recomposer autrement en redistribuant les éléments restants selon d’autres logiques que celles qui prévalaient avant l’effacement. L’effacement est ainsi fondamentalement une possibilité créatrice plutôt qu’une négation destructrice : il ouvre vers ce qui peut advenir plutôt qu’il ne ferme définitivement ce qui était. Cette dimension d’ouverture fait de l’effacement une opération essentiellement libératrice : en retirant ce qui encombrait, en supprimant ce qui obstruait, en éliminant ce qui bloquait, il libère des espaces où peuvent se déployer de nouvelles formes, de nouvelles significations, de nouvelles expériences visuelles. Robert Rauschenberg, dans son célèbre Erased De Kooning Drawing (1953), a systématiquement effacé pendant plusieurs semaines un dessin original de Willem De Kooning que ce dernier lui avait donné à cette fin : le résultat n’est pas un simple vide mais une présence paradoxale où subsistent les traces fantomatiques du dessin effacé, où l’absence du dessin original devient une œuvre à part entière. Ce geste radical affirme que l’effacement peut être un acte créateur aussi légitime que l’addition, que supprimer peut être aussi productif qu’ajouter, que le vide obtenu par effacement peut avoir autant de valeur esthétique qu’un plein obtenu par accumulation. Cy Twombly procède souvent par effacements partiels : il trace des marques puis les rature, les recouvre, les efface partiellement pour laisser subsister des fantômes qui témoignent de gestes antérieurs. Ces effacements créent des surfaces stratifiées temporellement où coexistent différents moments du processus créatif, où l’image garde la mémoire de ses propres transformations. L’effacement comme ouverture révèle ainsi qu’il peut être nécessaire de détruire partiellement pour créer véritablement, qu’il faut parfois supprimer l’ancien pour libérer le nouveau, qu’effacer peut être le geste préalable indispensable à toute réinvention radicale.

L’Effacement comme Tension : Entre ce qui Reste et ce qui Disparaît, Dialectique de la Présence et de l’Absence

Entre ce qui subsiste encore visiblement après l’effacement et ce qui a déjà disparu dans l’invisibilité, entre la trace résiduelle qui témoigne de ce qui fut là et le vide qui marque son absence définitive, entre la présence affaiblie qui résiste à la dissolution totale et l’absence progressive qui gagne inexorablement du terrain. L’effacement crée et maintient une tension fondamentale et irréductible qui traverse toute l’image et structure profondément l’expérience que nous en faisons. Cette tension n’est jamais résolue : l’effacement ne va jamais jusqu’à l’abolition complète (il reste toujours des traces, des indices, des rémanences) ni ne s’arrête à une préservation rassurante (il menace toujours d’aller plus loin, de dissoudre encore davantage). L’image effacée demeure ainsi suspendue dans un état intermédiaire instable entre présence et absence, visible et invisible, forme et informe – et c’est précisément cette suspension qui fait sa puissance esthétique et émotionnelle. Elle crée un sentiment d’urgence perceptive (il faut regarder maintenant avant que tout ne disparaisse complètement), une intensité d’attention (on scrute les traces résiduelles pour tenter de reconstituer ce qui manque), une mélancolie de la perte (on mesure ce qui a été irrémédiablement effacé). Dans les photographies délavées par le temps, les images de famille jaunies et pâlies où les visages deviennent de plus en plus fantomatiques, cette tension entre présence résiduelle et absence progressive crée une émotion poignante : ces êtres chers dont l’image s’efface lentement disparaissent une seconde fois à travers la dégradation matérielle de leur représentation. Anselm Kiefer crée délibérément cette tension en appliquant sur ses toiles des matériaux qui vont continuer à se dégrader avec le temps (cendre, paille, plomb qui s’oxyde) : ses œuvres ne sont jamais définitivement achevées mais continuent de se transformer, de vieillir, de s’altérer, maintenant ainsi une dialectique permanente entre ce qui persiste et ce qui s’efface. L’effacement comme tension révèle ainsi que l’image la plus puissante n’est peut-être pas celle qui affirme une présence pleine et stable mais au contraire celle qui oscille entre présence et absence, qui maintient ouverte la question de sa propre visibilité, qui nous fait ressentir dans notre chair même la fragilité de toute apparition visuelle.

L’Effacement comme Vérité Profonde de l’Image Fragile et Temporelle

L’effacement n’est pas une simple disparition négative qui appauvrirait l’image en la privant de certains éléments qui la constituaient ; c’est au contraire une manière profondément productive de faire apparaître autrement, de révéler des dimensions qui restaient invisibles tant que l’image demeurait complète et stable, d’exposer des vérités qui ne pouvaient se manifester que dans et par l’effacement lui-même. Il révèle la fragilité constitutive de toute image : celle-ci n’est jamais une présence pleine et assurée qui résisterait indéfiniment au temps et aux altérations, elle est au contraire une apparition précaire qui peut à tout moment se défaire, se dissoudre, s’estomper, disparaître partiellement ou totalement. Cette fragilité n’est pas une faiblesse qu’il faudrait déplorer mais au contraire une qualité essentielle qui confère à l’image sa puissance d’émotion : c’est précisément parce que nous savons que l’image peut s’effacer que nous la regardons avec une attention intensifiée, c’est précisément parce qu’elle est menacée de disparition que sa présence actuelle nous touche si profondément. L’effacement révèle également la capacité fondamentale de l’image à se transformer continuellement, à ne jamais demeurer identique à elle-même, à se métamorphoser à travers les opérations de rature, de dissolution, d’absence qui la traversent et la reconfigurent sans cesse. L’image n’est jamais donnée une fois pour toutes dans une forme définitive et immuable ; elle est toujours en processus, toujours susceptible d’être reprise, corrigée, effacée, transformée, recomposée autrement. Cette plasticité radicale fait de l’image non pas une chose fixe mais un devenir permanent, non pas un résultat achevé mais un processus ouvert qui ne se clôt jamais définitivement. Dans l’effacement, l’image trouve paradoxalement sa vérité la plus profonde et la plus instable : elle se révèle comme ce qu’elle a toujours été secrètement – une apparition temporelle et précaire qui porte en elle sa propre disparition potentielle, une présence fragile qui oscille continuellement entre être et ne-plus-être, une forme instable qui se défait au moment même où elle se fait. Cette vérité de l’image comme phénomène essentiellement éphémère et transformable est peut-être la leçon la plus importante que l’effacement peut nous enseigner : elle nous apprend à voir les images non plus comme des objets stables que nous pourrions posséder et conserver indéfiniment mais comme des événements temporels que nous ne pouvons qu’habiter provisoirement, des présences fragiles que nous devons accueillir dans leur précarité même plutôt que de chercher vainement à les fixer définitivement. L’effacement nous révèle que toute image est fondamentalement une image en train de disparaître – et que c’est précisément dans cette disparition progressive, dans cette fragilité assumée, dans cette instabilité maintenue qu’elle trouve sa beauté mélancolique et sa vérité temporelle la plus essentielle.

Quelques heures d’improvisation

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Dessinée par l’américain Joel Orff, cette BD de 136 pages (format 22,1 x 16,6 cm) se lit rapidement et, sans atteindre au chef-d’œuvre, se montre d’une sensibilité suffisante pour compenser des défauts qui sautent aux yeux. La manière et l’état d’esprit rappellent celle d’un autre américain, Noah Van Sciver.

À Minneapolis, Bob, la trentaine, gagne sa vie – modestement – comme chauffeur de taxi. Il fait partie de la classe des travailleurs trop occupés à assurer leur avenir pour réfléchir aux problèmes majeurs de son époque. C’est quelqu’un d’habitué à subir, aussi bien dans sa vie sentimentale que dans sa vie professionnelle. Avec son métier, il échappe quand même à l’abrutissant métro-boulot-dodo. Et, pendant son temps libre, il s’adonne à son passe-temps favori : élaborer des BD. Il semble que cela ne constitue qu’un hobby. Peut-être doute-t-il trop de lui pour envisager de contacter des éditeurs. Quoi qu’il en soit, l’aspect autobiographique de l’histoire ne fait guère de doute.

Bob va-t-il toucher le fond ?

Un jour, Bob reçoit une carte postale de Milwaukee, signée Wanda. Cette ex lui annonce de but en blanc, qu’ayant besoin de se retrouver seule pour faire le point, elle lui envoie Casey, sa fille dont elle lui annonce qu’il est le père. Des nouvelles de Wanda, Bob en avait eues, rarement, et leur histoire n’avait pas duré bien longtemps, mais il n’avait jamais entendu parler de Casey. Pas le temps de réfléchir, Casey est là. C’est une adolescente dont on a du mal à évaluer l’âge. D’emblée, elle lui dit qu’elle ne voulait pas venir, mais que l’idée vient de sa mère.

Apprivoisements

Voilà donc un homme habitué à une vie de solitaire, devant composer soudain avec une fille qui lui tombe du ciel, alors qu’il n’a pas grand-chose à lui offrir. Désireux d’assurer son rôle de père, même s’il n’y était absolument pas préparé, il va faire son possible. Avec sensibilité, le dessinateur s’emploie à montrer les efforts réciproques du père et de la fille pour s’apprivoiser. Pour qui n’aurait pas compris l’enjeu de la situation, Joel Orff en imagine une autre en parallèle : les efforts de Casey pour s’occuper d’un chaton qu’elle trouve dans un refuge pour animaux où Bob lui a suggéré de se proposer comme bénévole.

Estime de soi

Dans cette BD où de nombreuses pages comprennent un unique dessin, Joel Orff réussit à faire passer une réelle émotion avec des moyens limités. En effet, à l’exception d’une belle illustration de couverture, son dessin en noir et blanc révèle une technique assez rudimentaire qui néglige régulièrement les proportions, alignements, etc. Même les visages déçoivent souvent. Heureusement, Joel Orff se rattrape avec sa façon de décrire les petits riens de la vie, par petites touches plutôt bien vues. Il montre en particulier un personnage qui cherche à bien faire, malgré le peu de moyens à sa disposition, exactement ce qu’affiche le dessinateur. Sans bavardage inutile et en quelques situations somme toute assez banales, il montre que Bob et Casey ont surtout besoin d’attentions réciproques et de rêver un peu. Étant tous deux dans les mêmes dispositions, le courant passe rapidement et ils pourraient aller jusqu’à envisager de rattraper le temps perdu.

Le cas Wanda

Une constatation inattendue émerge, à une époque où les revendications féministes prennent (à juste titre) une force qui tendrait à faire évoluer les relations hommes/femmes vers plus d’équilibre. On s’aperçoit que Wanda (la mère de Casey), avec son fichu caractère, est du genre qui ne s’embarrasse pas de fioritures dans ses relations avec les autres (voir la scène d’ouverture). Casey comme Bob arrivent à la conclusion qu’il s’agit d’une manipulatrice. Mais Wanda ne sait pas comment les choses ont pu se passer entre Bob et Casey et elle ne maîtrise pas ce qu’ils ont désormais en tête. Bien sûr, on ne sait pas ce qui sera possible, mais Wanda a ouvert une voie qui pourrait la déstabiliser.

Quelques heures, Joël Orff
Éditions Ça et là, janvier 2020, 136 pages

 
 
 
 
 
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2.5

« Le Garde du corps de Massoud » : reconversion

Dans Le Garde du corps de Massoud, le scénariste Jean-Pierre Pécau et le dessinateur Renato Arlem initient la série « Histoire & Destins » en se penchant sur Nikolaï Bystrov, ancien soldat soviétique devenu le protecteur d’un chef afghan ennemi.

Au départ de cette biographie dessinée de Nikolaï Bystrov, il y a des liens géopolitiques anciens et complexes. Comme le rappelle l’ex-diplomate Lasha Otkhmezuri dans un dossier instructif glissé en fin d’album, les Soviétiques et les Afghans ont connu des relations diplomatiques erratiques, caractérisées notamment par l’assassinat du président Nour Mohammad Taraki commandité par son concurrent communiste Hafizullah Amin, beaucoup moins favorable à Moscou. S’ensuit l’invasion soviétique en Afghanistan, aussi motivée par l’animosité envers l’Iran de Khomeiny, suspectée de fomenter des rébellions locales comme celle de la ville d’Hérat.

L’homme que l’on découvre au début du récit est profondément meurtri par la mort du commandant Massoud, qu’il a l’impression d’avoir abandonné à son sort. Pour comprendre les raisons de ce désarroi, Jean-Pierre Pécau et Renato Arlem effectuent un bond temporel en arrière, jusqu’à son arrivée en Afghanistan. Excellent tireur, Nikolaï Bystrov est recruté pour protéger les intérêts des Soviétiques dans un pays d’Asie centrale régi par les rapports claniques. L’essentiel de l’intérêt de cet album relève précisément du portrait qui est fait de l’Afghanistan des années 1980 : les montagnes y grouillent de combattants, le haschisch s’y échange contre des armes, chaque maison peut cacher un repère de moudjahidines, toute expédition peut se muer en piège mortel. C’est dans ce contexte que Nikolaï Bystrov va se trouver lié au commandant Massoud : ce dernier lui rend sa liberté mais, ne pouvant retourner en URSS sans se voir accusé de désertion, le soldat soviétique préfère se mettre à son service…

Les dessins de Renato Arlem, réussis, détaillés et expressifs, nous immergent dans un pays exotique aux airs de purgatoire. Là-bas, Bystrov avance sur le fil du rasoir, est rebaptisé Islamouddine et rejoint les troupes du commandant Massoud, composées d’à peine six gardes du corps mais dotées de missiles Stinger… Au-delà de l’impossibilité de rentrer au pays, le Soviétique se sent redevable envers Massoud, au sein duquel il perçoit des qualités éprouvées de leader. Si l’on comprend sans peine ce qui conduit au rapprochement entre les deux hommes, leur relation ne fait toutefois l’objet que de descriptions sommaires, ce qui tend à restreindre la portée du récit. Plus intéressante est en revanche sa dimension identitaire. Bystrov se sent coincé « entre deux mondes, errant dans les limbes comme un fantôme ». Il se distingue par une dualité contenue en germe dans ces deux épisodes : sa conversion à l’islam et son union avec une Afghane… communiste !

Si les scènes d’action fonctionnent assez bien, renvoyant volontiers à un Afghanistan coupe-gorge, force est de constater que l’intérêt didactique de l’album demeure limité. En 60 pages nanties de dialogues relativement chiches, il était en effet difficile de caractériser comme il se doit les différents personnages, de créer un véritable lien entre Bystrov et Massoud ou de radiographier les oppositions claniques et géopolitiques qui avaient alors cours en Afghanistan. Si on appréciera la restitution graphique du piège afghan à travers le point de vue des Soviétiques, les dissensions entre Moscou et Kaboul se verront quant à elles surtout explicitées dans le dossier figurant en appendice de l’album, Le Garde du corps de Massoud n’apportant à cet égard que des éléments parcellaires. C’est d’autant plus regrettable qu’il y avait là matière à des développements géopolitiques, dramatiques, psychologiques ou relationnels d’une tout autre ampleur.

Aperçu : Le Garde du corps de Massoud (Delcourt)

Le Garde du corps de Massoud, Jean-Pierre Pécau et Renato Arlem
Delcourt, juin 2021, 60 pages

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