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« Sideshow » : qui est Charly ?

Corbeyran et Emmanuel Despujol publient aux éditions Soleil le premier tome de Sideshow, intitulé « Charly ». Il y est question de dons, de monstres et de relations dysfonctionnelles.

Comme La Nuit des morts-vivants ou Paper Moon, ce premier tome de Sideshow s’ouvre par une séquence de recueillement funéraire. À ces deux illustres prédécesseurs cinématographiques, la bande dessinée de Corbeyran et Emmanuel Despujol emprunte respectivement l’étrangeté et la relation filiale contrainte. Tout commence à New York, en 1952, sur la tombe de Charles Chamber, où le cortège des éplorés demeure des plus clairsemés. S’y rencontrent toutefois un vieil homme et une jeune femme, tous deux désireux de s’épancher au sujet d’un « Charly » apparaissant des plus énigmatiques. Le premier évoque à son égard un mystérieux pouvoir dont les racines remonteraient à une attaque de vampire ; la seconde se remémore les instants vécus en compagnie du défunt des années plus tôt, alors qu’ils étaient hébergés dans le campement d’une troupe de « monstres ».

Sideshow est une bande dessinée à la croisée des genres, et extrêmement référencée. On y retrouve du Francis Bacon, du Edward Hopper, les dons des 4400, l’ambiance de Freaks, la monstrueuse parade et des créatures tout droit issues du folklore germanique ou de la mythologie grecque. L’essentiel du récit tient lieu de flashback. Charles Chamber a été tenu pour responsable, malgré le non-lieu du tribunal, de la mort de ses copains Chip et Lenny, assassinés par un vampire. Peu après la crise de 1929, porte ouverte aux démons de toutes sortes (et pas seulement métaphoriques), il se découvre des talents de chasseur de monstres. Vampires, lamies, kobolds ne lui échappent guère. « Il débarrassait les vieilles demeures de leurs occupants indésirables, nettoyait les cimetières des créatures néfastes qui les hantaient. » Il publie des annonces dans les journaux, se fait une réputation flatteuse et commence à apprécier la traque, « cette période de doute et d’insécurité où l’excitation se mêlait à l’hésitation ».

C’est précisément au cours d’une de ses missions qu’il va se heurter à Rebecca, une lamie ayant pris la forme d’une fillette. Son don de répulsif à monstres la rend impuissante, mais le contraint à la garder sous son aile, du moins jusqu’à ce qu’il la livre à la veuve qui l’a lancé à ses trousses. Après un accident de voiture, Charly et Rebecca continuent leur route vers New York à pied. Ils marchent longuement et s’épuisent peu à peu. Par chance, ils croisent Patricia, une ancienne alcoolique surnommée « Trixie », qui les héberge parmi ses amis freaks. C’est l’occasion pour le scénariste Corbeyran d’initier une romance, de jouer sur les ambiguïtés de la relation Charly/Rebecca, mais surtout de distiller une ode à la tolérance un peu trop appuyée. Parmi les monstres de foire, on apprend ainsi que « la normalité, c’est très relatif », qu’« un jour, les gens s’apercevront que ces gamins ne sont pas des monstres, mais que toutes leurs différences ont une origine banale » et que pour eux, « être ensemble est un mécanisme de défense ». Là-bas, Charly va rencontrer l’hostilité et essuyer un sombre présage quant à sa relation avec « Trixie » : « Vous serez brutalement séparés ! »

Plutôt efficace, le récit de ce premier volume de Sideshow prend grand soin de laisser toutes les pistes entrouvertes. L’organisation sophistiquée des planches, l’incrustation de vignettes ou les gros plans sur les visages, ainsi qu’une palette chromatique attrayante, mettent l’aspect formel au diapason d’un scénario suffisamment solide pour tenir le lecteur en haleine d’un bout à l’autre de l’album. Pour le reste, l’univers portraituré est assez singulier et traversé de sous-propos (sur la valeur intrinsèque des hommes, par exemple) pour qu’on ait envie d’en découvrir les extensions futures.

Aperçu : Sideshow – T.01 : Charly (Soleil)

Sideshow – Tome 1 : Charly, Corbeyran et Emmanuel Despujol
Soleil, juin 2021, 56 pages

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3.5

Morricone et Wagner : la musique au service du drame

La réputation d’Ennio Morricone n’est plus à faire : chacune de ses mélodies est une histoire parallèle, un contrepoint sonore à l’image. Dans Il était une fois en Amérique des thèmes discrets ponctuent, jalonnent et rendent riches de sens, les grands moments de l’intrigue. Retour sur une musique wagnérienne qui a su devenir ponctuation emphatique et colorer une des plus grandes fresques de l’histoire du cinéma

Le talent d’Ennio Moricone associé à Sergio Leone n’est plus à prouver. De l’harmonica d’Il était une fois dans l’ouest, à la flûte déjà parodique de Mon nom est personne, la puissance symbolique de la musique est évidente. Il était une fois en Amérique, ultime œuvre du réalisateur, ne déroge pas à la règle. Ses thèmes musicaux sont bien plus que les « poteaux indicateurs » décriés par Debussy, critiquant le leitmotiv wagnérien, mais bien des marqueurs temporels et symboliques.

Dans un film où le passage d’une époque à l’autre est central, la musique contribue à la compréhension de l’intrigue, sans pour autant n’être qu’un signal sonore indiquant à quelle époque nous nous situons, d’autant plus que son emploi est relativement parcimonieux et jamais systématique lors des changements d’époque. Comme le disait Sergio Leone à propos d’Ennio Morricone le 24 février 1989 dans l’émission Euphonia : « C’est plus qu’un compositeur pour moi. Je n’aime pas du tout les mots dans les films, j’espère toujours faire un film muet, et la musique se substitue aux mots, alors on peut dire que Morricone est l’un de mes meilleurs scénaristes ». La musique serait donc narrative ? Même si cette idée est très séduisante, rien n’est moins sûr. D’autant que Morricone composait avant que le film ne soit créé : c’est tout l’art de Sergio Leone de rendre cette musique signifiante et peut-être plus symbolique que narrative.

La musique de film dans toute la première partie de son histoire est issue de l’opéra wagnérien : elle remplace la parole, imite sonorement ce qui se passe à l’écran, sert de fond sonore au drame et tisse des thèmes pour chaque personnage. Ennio Morricone en est tributaire, mais il ne conserve de Wagner que l’usage de leitmotiv. Sa musique n’est plus narrative ou imitative, mais symbolique. Il refuse le continuum sonore et fait de la musique une ponctuation emphatique, commentaire musical surplombant l’action.

Musique et narration.

La musique intervient dans les moments de contemplation, qui souvent provoquent le souvenir, ce qui lui donne tout d’abord le rôle – jamais systématique – de ménager des moments de transition entre deux époques. Le premier flashforward est préparé par une suspension de la narration, un plan fixe sur un mur recouvert d’affiches, dans une gare – lieu transitoire par excellence, et un thème à la flûte de pan, « Cockeye’s Song » : mystérieux, créant déjà l’angoisse par des motifs redondants et obsédants, qui ne peut que nous rappeler l’harmonica de 1968 et qui caractérisera les moments de violence. La transition est ambiguë, la gare est un lieu de l’enfance – puisqu’une valise y a été cachée – mais aussi le lieu qui projette dans le futur avec un Noodles vieilli qui se trouve dans la même gare ; Yesterday des Beatles indique très clairement le saut temporel. Le traitement sonore se révèle beaucoup plus ambigu que ce que nous pouvons comprendre lors d’un premier visionnage. Il ne s’agit pas seulement d’indiquer que nous nous situons dans une époque ou une autre, mais déjà d’anticiper sur des lieux et des moments clés du film – cette gare où 1 million de dollars a été caché – tout en faisant entendre au spectateur un thème qui se révélera structurant et donc signifiant.

Des ponctuations emphatiques.

Mais reprenons dans l’ordre chronologique avec ce surprenant générique, silencieux ou presque. Sergio Leone nous a déjà habitués au silence pesant et angoissant en ouverture d’Il était une fois dans l’Ouest. Les bruits se substituent à la musique dans une scène où le silence et l’attente sont les principaux effets de tension. Dans Il était une fois en Amérique, l’absence de musique est encore plus évocatrice : le film que nous allons voir ne s’encombre pas de lyrisme et de polissage de la violence. Chaque nom qui s’affiche sur l’écran dans le silence est déjà un coup de feu mortel et brutal. Mais au loin, un brouhaha s’élève, des bruits de foule puis un chant – « God bless America », chant patriotique qui nous indique que l’histoire que nous allons voir est aussi celle de l’Amérique – puis des bruits de pas et des verres cassés. Nous regardons un écran noir et la musique nous appelle à entrer dans l’intrigue, à dépasser l’absence d’image. Un bruit de porte qui s’ouvre et voici le premier plan d’Il était une fois en Amérique. Le silence ou plutôt l’absence de musique perdure durant toute la première scène où on n’entend que les dialogues puis le bruit d’une gifle : et sans aucun filtre, sans aucun repère nous indiquant que nous sommes dans la fiction, nous assistons au premier meurtre du film. Si la musique chez Sergio Leone a autant de pouvoir, c’est qu’elle sait ménager une place à sa pesante absence. Ce n’est qu’au bout de 13 minutes de film, qu’on entend le premier thème de l’œuvre, ponctuation grandiose à la violence à laquelle nous venons d’assister. Dès le début, on nous annonce que les grands thèmes musicaux seront des ponctuations dramatiques et emphatiques à la violence crue qui les précédera. Le premier thème de l’œuvre est intitulé « Poverty », sa première occurrence est accentuée par un zoom avant sur le visage du personnage : une pédale de tonique pesante et oppressante, un mode mineur, un thème au piano de bastringue doublé à la sixte inférieure dans une registre aigu et une reprise de ce même thème aux cordes, amplifiant le motif, rendent ce premier moment d’une grande simplicité teintée d’un lyrisme presque opératique.

L’ambitus important ne fait que renforcer une opposition entre la profondeur dramatique des basses et la tristesse de la voix supérieure. Ce premier moment n’est pas narrativement fort, mais la musique renforce la fuite et l’errance du personnage qui a tout perdu. Ennio Morricone refuse d’utiliser la musique comme un fond sonore continu, qui adoucirait ce qui se passe à l’écran. Nous serons obligés d’assister à toutes les scènes de violence sans aucun baume réconfortant, sans cet arrière-fond musical qui prouve que nous sommes bien dans la fiction. Plus qu’un accompagnement continu, la musique est une ponctuation lyrique grâce à de grands moments musicaux reconnaissables et facilement mémorisables. Suite à ce premier thème, durant lequel l’intrigue est suspendue, en attendant que la mélodie ait fini de donner un sens à ce que nous avons vu, le silence – synonyme de violence – revient. La musique ne se fait donc pas redondante signification, mais au contraire crée l’émotion et l’empathie pour un personnage que nous ne connaissons pas encore. Il n’est pas anodin que le premier (et dernier) thème du film soit celui-là : le film ne parlera pas de la folie et de la brutalité qui caractérise la voix hurlante et le rythme effréné du générique du Bon, la Brute et le Truand, mais de la triste nostalgie d’un homme pris dans une histoire qui lui échappe.

Un leitmotiv symboliquement mouvant.

Chez Wagner, le leitmotiv est mouvant, les mélodies sont en perpétuel devenir et se métamorphosent au gré des événements. Au contraire, le leitmotiv « morriconien » est immuable : chaque mélodie est toujours parfaitement identifiable, malgré des variations d’arrangement, mais c’est la signification qu’il porte qui évolue selon les circonstances. Ici réside toute la force des thèmes d’Ennio Morricone. On ne s’en lasse jamais parce qu’ils n’ont pas une signification redondante, mais que tous les thèmes se mêlent et changent de sens selon ce que l’écran nous montre. Tous les thèmes de Morricone se construisent sur cette même variation symbolique. Le thème de Déborah est celui de la femme aimée avec qui Noodles lit la Bible avant d’échanger un baiser, mais aussi qui refuse de lui ouvrir la porte, mettant brusquement fin à la mélodie ; il permet le premier flashback du film, grâce à un trou dans le mur pour espionner la jeune Déborah dansante, et au thème « Amapola » – autre indicateur temporel puisque il s’agit d’une reprise orchestrale d’une chanson de 1924 ; mais c’est aussi le thème qui succède aux cris après le viol de cette femme aimée, un thème qui en ressort sali et dépossédé de sa valeur amoureuse la plus naïve et romantique et qui devient le symbole du remord qui ronge dorénavant le héros, un thème qui revient fragmenté et à peine esquissé lors de troublantes retrouvailles finales. Ce leitmotiv incarne la relation entre les deux personnages et, mélodiquement inaltérable, il transcende les modifications des rapports sans jamais en figer le sens.

Des thèmes en confrontation.

Il était une fois en Amérique se conclut par le thème initial qui encadre le film : Noodles arrive dans la fumerie d’opium dans lequel il était au début et on réentend le piano de bastringue – instrument désaccordé et vieilli volontairement -, dernier retour sur un homme aussi brisé et dysfonctionnel que l’instrument. C’est le thème de l’exclusion, de la tristesse, du visage décomposé de Noodles après l’insulte de Déborah qui le rejette et son entrée en prison. Mais la majeurisation – traditionnellement associée à un caractère plus joyeux – du thème mineur sonne comme une lueur d’espoir et permet une transition vers le thème « Once Upon a Time in America », qui rappelle une insouciance enfantine, une forme d’espérance et de rédemption, comme dans l’excès de gourmandise du jeune Patsy qui préfère la chair de la pâtisserie à celle d’une jeune femme, dans la mélancolie de Noodles sur la tombe de ses amis, sa réconciliation avec Max après un meurtre qu’il ne souhaitait pas ou un flashback final fait de jeux d’enfants. Se tisse musicalement le passage d’une tristesse douloureuse à une nostalgie apaisée et une paix intérieure – caractérisée par un motif ascendant au hautbois et un grand lyrisme aux cordes avec une réminiscence de la femme aimée par l’accompagnement d’une voix de femme, absente du thème originel. Tout comme le regard caméra extatique de Robert de Niro, ultime retour sur l’espièglerie enfantine, l’emploi de ce double thème associé à des moments tout aussi bien douloureux que de rédemption clôt symboliquement cette magnifique fresque.

Il y aurait encore beaucoup à dire de l’emploi des musiques intradiégétiques, du rôle des bruits ou de l’utilisation de musique d’autres compositeurs, du chant traditionnel au standard de jazz en passant par des chants patriotiques. En ce qui concerne les grands thèmes de Morricone, ils n’interviennent jamais durant l’action : sa musique est une relecture symbolique de ce que nous avons vu et de ce que nous verrons. En confrontant les thèmes sonores avec ce que nous avons sous les yeux, Morricone nous donne à lire une autre histoire.

Article rédigé par QUANTIN Jean-Baptiste

Conjuring : sous l’emprise du diable, Michael Chaves loin de James Wan

Les films Conjuring constituent une saga phare dans le monde du cinéma horrifique ces dernières années. Aussi, la sortie du troisième opus, Conjuring : sous l’emprise du diable, est-elle un événement. Mais avoir confié la réalisation à Michael Chaves n’est pas la meilleure idée du siècle…

Initiée en 2013 par James Wan, la saga Conjuring s’inscrit dans ce que l’on pourrait appeler un “univers étendu” qui trouve son origine dans le film Insidious, signé par le même cinéaste deux ans plus tôt. Le but est de créer tout un monde horrifique à travers des films reliés entre eux, qu’ils fassent partie d’une saga (Insidious, Conjuring, Annabelle) ou non (La Nonne). Le projet est intéressant, même si l’on peut se poser des questions sur la cohérence de l’ensemble.
Prétendant adapter un dossier du couple Warren, des spécialistes en sciences occultes, le premier film Conjuring ne se démarquait pas par l’originalité d’une histoire somme toute très classique, mais il était bâti sur un crescendo puissant qui nous entraînait vers un final en feu d’artifice horrifique. La suite était déjà moins puissante mais a créé un personnage maléfique intéressant.
Et nous voici donc avec le troisième opus de la saga, le premier à ne pas être réalisé par Wan lui-même. Alors, franchement, on peut comprendre que le réalisateur ait de nombreux projets (dont Aquaman 2), mais de là à refiler le bébé à Michael Chaves… Le même Michael Chaves qui était très loin de nous avoir convaincus avec son précédent film, La Malédiction de la dame blanche. Eh ben, ici, on retrouve tous les défauts de cet opus…

Ce Conjuring : sous l’emprise du diable est l’adaptation d’un cas authentique, l’affaire Arne Cheyenne Johnson, surnommée “the devil made me do it” (“le diable m’a forcé à le faire”). Le cas est devenu célèbre car, pour la première fois aux USA dans un procès pour meurtre, la défense plaidait non-coupable pour cause de… possession démoniaque.
Tout commence au sein du foyer Glatzel. Le benjamin de la famille, David, est possédé depuis plusieurs mois. Ed et Lorraine Warren ont été appelés pour pratiquer un exorcisme qui s’avère d’une violence telle que Ed Warren sera terrassé par une crise cardiaque. Hospitalisé dans un état grave, il ne peut témoigner de ce qu’il a vu : si le démon a bel et bien quitté le jeune garçon, l’affaire n’est pas finie pour autant, car il a intégré un autre corps, celui d’Arne Johnson, le petit ami de la grande sœur de David.
Cette scène d’ouverture prétend sans doute nous terrasser sous un déluge de trucages et un montage brutal. Mais elle est surtout symptomatique de ce qui va mal dans ce film (et dans une bonne partie de la production horrifique de ces dernières années en règle générale). Michael Chaves doit penser qu’il est inutile de planter une ambiance propice à l’horreur et que les effets spéciaux suffiront à implanter l’angoisse chez les spectateurs. Le résultat est sans appel : pas un seul instant, ni dans cette scène d’ouverture ni dans la suite du film, le cinéaste ne parvient à faire peur. Ce Conjuring : sous l’emprise du diable peut éventuellement susciter l’intérêt à un ou deux moments, pour un public pas trop exigeant, mais en aucun cas la peur ou l’angoisse ne sont présentes. Chaves cherche à privilégier le rythme, enchaînant les scènes à toute vitesse, et délaissant tout travail sur l’ambiance.
Du coup, sans doute conscient de ce souci, il cherche à pallier ses lacunes à grand recours d’effets spéciaux éculés que les habitués des films d’horreur ont déjà vus et revus des centaines de fois : jump scare, lumières qui s’éteignent d’un coup, visages qui apparaissent subitement dans le coin sombre, là-bas, tout au fond, images distordues, etc. Des procédés identiques sont appliqués aussi au jeune Arne : pour montrer qu’il est possédé, on lui fait un sur-maquillage blanc, des cernes sous les yeux, etc. Bref, un déluge de trucages qui ne parviennent jamais à rattraper l’incapacité à planter une ambiance angoissante.

Sur le plan du rythme, Conjuring : sous l’emprise du diable file à toute vitesse. Or, cela a tendance à desservir le film. En effet, lorsqu’apparaît une idée intéressante, elle est à peine effleurée puis disparaît, remplacée par une autre séquence. Ainsi, la question du statut juridique de la possession est un débat très intéressant. Le dialogue avec l’avocate déplace l’action au point de rencontre entre la foi et la preuve scientifique. Là se dessine une piste intéressante, avec une mission assignée aux Warren : prouver, d’une façon juridiquement acceptable, la possession diabolique. Voilà qui promettait quelque chose d’un peu plus original…
… mais qui fut vite abandonné. Au lieu de chercher cette preuve juridique, les Warren vont enquêter sur une autre affaire. Puis ils vont chercher l’identité du maître sataniste. Et ainsi de suite. Le scénario fait feu de tout bois, mais rien n’aboutit. Finalement, lorsque l’on retourne au tribunal, à la fin du film, il n’y a plus aucun lien logique avec ce qui s’est passé précédemment, le jugement arrive comme un cheveu sur la soupe et plus rien n’est compréhensible.
Bien entendu, les révélations qui émaillent l’enquête des Warren ont tendance, elles aussi, à sortir de nulle part et constituent autant de facilités scénaristiques.

Du coup, qu’est-ce que le film a pour lui ?
L’interprétation de Patrick Wilson et Vera Farmiga est une réussite. Les deux acteurs, qui interprètent le couple Warren dans l’ensemble de cet univers, tiennent bien leurs personnages. Les amateurs de la série Fringe retrouveront avec plaisir l’acteur John Noble. Ensemble, ils constituent sans aucun doute ce qu’il y a de plus réussi dans ce film.
En bref, Conjuring : sous l’emprise du diable se révèle être un film froid, dépourvu d’émotions, mal ficelé.

Conjuring : sous l’emprise du diable : bande annonce

Conjuring : sous l’emprise du diable : fiche technique

Titre original : The Conjuring : The Devil made me do it
Réalisation : Michael Chaves
Scénario : David Leslie Johnson McGoldrick
Interprétation : Patrick Wilson (Ed Warren), Vera Farmiga (Lorraine Warren), Ruairi O’Connor (Arne Johnson), Sara Catherine Hook (Deborah Glatzel), John Noble (prêtre Kätzler)
Montage : Peter Gvozdas, Christian Wagner
Photographie : Michael Burgess
Musique : Joseph Bishara
Production : Peter Safran, James Wan
Sociétés de production : Atomic Monster, The Peter Safran Company, New Line Cinema
Sociétés de distribution : Warner Bros
Genre : horreur
Durée : 112 minutes
Date de sortie en France : 09 juin 2021
Etats-Unis – 2021

Les Vitelloni / Les Nuits de Cabiria : deux magnifiques films de Fellini en DVD/BR

Les éditions Tamasa frappent un grand coup en proposant en combo DVD/Blu-Ray deux immenses films de Federico Fellini, Les Vitelloni et Les Nuits de Cabiria, qui comptent parmi les plus grandes réussites de la première partie de carrière du cinéaste italien. Disponibles depuis le 18 mai dernier.

I Vitelloni

Vingt ans avant Amarcord ou Roma, Fellini posait déjà, avec Les Vitelloni, un regard mélancolique et autobiographique sur la société qui l’a vu grandir. En l’occurrence, Fellini grandit dans la province de Rimini, où cette histoire semble se dérouler. Les Vitelloni est donc à plus d’un titre l’acte de naissance d’une filmographie qui n’en est encore qu’à ses débuts (après Les Feux du music-hall et Le Cheik blanc). On y trouve la plupart des éléments qui composeront la grande comédie humaine fellinienne à venir : le thème de la ville de jeunesse fantasmée, qui reviendra dans Amarcord ; des noms de personnages (Guido, Fausto) qu’on retrouvera dans La Dolce Vita ou Il Bidone ; des acteurs intimement liés au cinéaste (Giulietta Masina n’est pas encore là, mais l’on découvre Ricardo Fellini, frère de Federico) ; des femmes errantes comme on en retrouvera dans La Dolce Vita ; des plages et autres bords de mer, comme on en retrouvera dans presque tous ses films ; enfin, une approche néoréaliste à la frontière de l’onirisme, future marque de fabrique de son cinéma qui s’affinera encore dans La Strada ou Les Nuits de Cabiria.

Jours de fête

Les Vitelloni est un film choral, pluriel, comme son titre l’indique : c’est le récit d’une « famille », ou plutôt d’une bande de garçons au tournant de la trentaine, où chacun cherche un sens à sa vie dans une atmosphère de crise existentielle. Ces jeunes hommes sont dans une période d’entre-deux, entre l’adolescence et la vie active : trop vieux pour se contenter d’une vie frivole et détachée de toute responsabilité ; trop jeunes pour être raisonnables et sagement casés. Ils ne sont pas vraiment pauvres, car issus d’une sorte de petite bourgeoisie, mais pas vraiment riches non plus, étant pour la plupart désargentés et sans emploi. Bref, ce sont des personnages qui ne sont ancrés dans rien : ni dans une tranche d’âge bien définie, ni dans un statut social bien défini, et dont la vie quotidienne est tout aussi erratique. L’errance et le vide existentiel sont peut-être les caractéristiques principales des personnages felliniens ; mais la solitude qui en découle est toujours, chez le cinéaste italien, une forme de solitude collective, rendant le portrait d’ensemble d’autant plus tragique.

Cette tragédie collective de l’existence s’illustre de façon éclatante lors des nombreuses scènes de fêtes, de cérémonies et autres rassemblements qui deviennent autant de théâtres où les illusions s’épaississent. Le film s’ouvre sur une fête, se poursuit avec un mariage, un bal, un carnaval, etc. Et après chacun de ces moments d’ébullition, de brefs – mais interminables – couloirs désenchantés où les personnages sont mis face à leurs responsabilités, avant que la festivité suivante ne les ramène à leur ivresse. Cette dialectique cristallise le destin des personnages, qui oscille sans cesse entre la promesse d’une aventure (on veut partir au Brésil, on veut se marier, revoir une amante, changer de vie) et la fatalité d’un destin qui semble voué à l’échec (car en réalité, on ne fait rien). Les deux scènes de départ en train en témoignent : la première, pour le départ de Fausto et Sandra en lune de miel ; la seconde, pour le départ de Moraldo décidant de quitter la ville pour tenter sa chance ailleurs. Le premier départ est une fête célébrant un mariage promis à l’échec, et le train s’éloigne sous les saluts chaleureux de la famille et des amis. Le deuxième départ témoigne d’une vraie ambition de donner du sens à sa vie, mais le train s’éloigne cette fois-ci dans le silence et l’anonymat quasi total. Il y a toujours du monde pour célébrer le début des illusions ; il y en a peu quand elles ont disparu, pour dire au revoir.

Jeux de séduction

En outre, la volonté proprement vitale de vivre ses fantasmes pousse les personnages à entrer dans un perpétuel rapport de séduction avec leur environnement. Chaque rassemblement est l’occasion, pour Fausto, de tromper un peu plus sa femme et de fantasmer des relations adultères qui le sortiraient de la monotonie de son couple. Que ce soit dès le début lors de l’élection de Miss Sirène, lors d’une séance anodine de cinéma, lors d’un bal, de la rencontre avec une troupe de théâtre, et même sur son lieu de travail : Fausto séduit sans cesse, trompe sans cesse, réitère les mêmes erreurs et s’embourbe dans des situations malsaines promises à l’auto-destruction. En ce sens, Les Vitelloni est une façon pour Fellini de mettre à mal la virilité à l’italienne : à travers Fausto et sa faiblesse devant les femmes ; à travers Leopoldo, l’artiste renvoyé à une forme d’homosexualité qu’il laisserait malgré lui transparaître ; à travers Moraldo, qui se lie d’une amitié ambiguë avec un jeune garçon de la gare ; à travers Alberto, pris dans un étau œdipien entre sa mère et sa sœur.

Un personnage secondaire incarne parfaitement cette ironie du destin (qui veut que la séduction soit à la fois la possibilité d’un fantasme et la promesse d’un échec) : il s’agit de la femme que Fausto séduit au cinéma, sorte d’apparition onirique annonçant le personnage d’Anouk Aimée dans La Dolce Vita. Il n’est pas anodin que Fausto la rencontre dans une salle de cinéma, qui est le lieu de l’illusion par excellence : à ce moment-là, tout est permis, et au film projeté sur la toile répond le film qui se joue dans la tête des deux séducteurs. Il n’est pas anodin non plus que ce soit sur la plage que Fausto la retrouve par hasard à la fin du film, qui est le lieu de la désillusion par excellence, le « bout du chemin », le mur de réalité sur lequel la course des personnages felliniens s’écrase inévitablement. Cette femme, sorte de vamp tentatrice, de spectre que seul Fausto semble voir, est peut-être le démon avec lequel il pactise (après tout, son prénom l’y prédestinait…) dans la salle de cinéma, et qui réapparaît en fin de parcours, à l’heure du bilan, lorsque Fausto est mis face à ses responsabilités et doit rendre des comptes à tous ceux qu’il a trompés.

Vers leur destinée

Ainsi, Les Vitelloni compose une galerie de personnages plutôt pathétiques, voire de prime abord méprisables. Ils sont narcissiques, puérils, sans ambition, fondamentalement spectateurs de leur vie, et pourtant mus, intérieurement, d’un désir de réussir et d’une vitalité qui en font des « losers sublimes ». Car malgré les errances sur la plage, les lendemains de soirées déprimants, les réprimandes des parents et la tristesse globale qui accompagne leurs fantasmes, on sent bien que Fellini aime ses personnages et ne les abandonne jamais, parlant même à travers eux à plusieurs reprises. C’est Leopoldo qui s’écrie : « Cette ville est fermée à l’art. Je vis dans l’incompréhension. Mes amis ont des intérêts différents, ils ne s’intéressent qu’aux choses matérielles. Ils vivent leurs vies sordides, ne pensant qu’aux femmes et à l’argent ». C’est Moraldo qui confesse ses envies d’ailleurs : « Si je pouvais partir aussi… », et qui part finalement, à l’image de Fellini abandonnant Rimini pour Rome, à la conquête du cinéma.

Les Vitelloni peut paraître sombre, cynique ; c’est un film imprégné de nuit, de pluie, de désillusions et de regards perdus à l’horizon des vagues. La musique de Nino Rota, signant peut-être l’une de ses plus belles collaborations avec le cinéaste, traduit elle aussi toute la tristesse et la mélancolie qui rongent les personnages. Mais cette même musique évoque aussi une certaine douceur, une candeur et un droit au rêve, qui correspond finalement au regard bienveillant porté par Fellini sur son univers – que lui-même fantasme sans doute, et qui est sa « fête » à lui.

Contenu de l’édition :

Les Vitelloni (1h49)
– Livret (48p) : Fellini par Aldo Tassone + Facsimilé du dossier presse original
– Présentation par Jean-Christophe Ferrari (45min)
– Films annonce

Bande-annonce :

Synopsis : Dans une petite ville de la côte italienne. Alberto, Fausto, Moraldo, Leopoldo et Riccardo, la trentaine, refusent de travailler. Ils passent leurs journées à jouer au billard, à déambuler dans les rues et à bavarder dans les cafés. Lorsque Sandra, la sœur de Moraldo, annonce qu’elle est enceinte de Fausto, leur existence commence à changer. Fausto est obligé de se marier et de trouver du travail.

Le Notti di Cabiria

Sorti en 1957, Les Nuits de Cabiria n’est pas à proprement parler un film « néoréaliste », ce courant cinématographique étant daté de 1943 à 1955 (environ). Pourtant, il en porte toujours les marques tant thématiques que formelles, et demeure encore relativement dépouillé de l’onirisme qui caractérisera les œuvres felliniennes à venir. Les Nuits de Cabiria est donc le dernier film de la première partie de carrière de Fellini, point d’orgue stylistique et carrefour thématique amorçant parfaitement la transition qu’opérera plus radicalement La Dolce Vita, son film suivant, dès 1960. À de nombreux égards, les deux films se ressemblent : des errances nocturnes, des processions religieuses, un vide existentiel à travers la consommation de l’autre, des clowns tristes et des cabarets… Reste la forme, radicalement différente d’un film à l’autre, quoique toujours très identifiable quand il s’agit de Fellini.

Au scénario, Pasolini apporte un regard peut-être davantage tourné vers les marginaux des banlieues romaines (et notamment les prostituées, à propos desquelles il fera lui aussi un grand film, Mamma Roma, en 1962), alors que les personnages felliniens sont habituellement plutôt issus de la petite bourgeoisie des centres-villes. D’ailleurs, en amont du tournage, les deux cinéastes firent de nombreuses virées nocturnes dans ces lieux périphériques et abandonnés, pour mieux s’imprégner de l’atmosphère et du langage des laissés-pour-compte, des voyous, des maquereaux et bien sûr des prostituées. Sur ce point, le résultat est saisissant, notamment l’expression orale de Giulietta Masina et des autres actrices jouant les prostituées, dont l’italien approximatif et la gestuelle apportent beaucoup à l’immersion.

Tu mérites un amour

Les Nuits de Cabiria est d’abord une quête d’amour. Cabiria est une prostituée, dont le métier est donc de donner l’illusion à des hommes qu’ils sont désirables et désirés, voire aimés, l’espace d’un instant. En ce sens, elle n’est qu’un moyen en vue d’une fin égoïste de l’homme qui la paye, et l’affection qu’elle doit artificiellement donner n’est jamais rendue – ou si elle l’est, c’est de façon tout aussi artificielle. Ironie tragique que ce métier qui consiste à « faire l’amour » sans qu’il n’en soit, en réalité, jamais question. Et Cabiria ressent un profond manque d’amour. C’est un petit bout de femme dont la candeur et l’envie d’être aimée transparaissent irrépressiblement.

Du fait de son métier, d’abord, puis de l’effort qu’elle met à persuader les autres comme elle-même qu’elle « n’a besoin de rien », cette quête d’amour est refoulée derrière un empire d’illusions – qui est décidément le foyer le plus familier des personnages de Fellini. Car ces zones urbaines périphériques sont de véritables jungles nocturnes : la compétition fait rage entre les prostituées, les insultes fusent de toutes parts, et le désir de trouver sa place – ou de partir, synonyme de se sortir de la rue – se heurte au poids des préjugés. En témoigne cette scène où Cabiria croise un policier : elle maintient la tête haute et affirme son caractère bien trempé face au regard plein de jugement de l’officier ; or on sent bien que ce comportement compense proportionnellement le manque d’assurance et le sentiment d’illégitimité qui la dévorent.

La mise en scène de Fellini permet de renforcer la position inconfortable de Cabiria vis-à-vis de son environnement : elle est souvent filmée de sorte à paraître petite, isolée ou écrasée par les décors. La scène dans l’appartement de Lazzari, la célébrité qu’elle accompagne pour une nuit, est un des grands moments du film. Elle est d’abord ravie qu’un homme de son statut l’ait choisie, mais leur virée tourne rapidement au fiasco et cristallise toute la tragédie amoureuse de Cabiria. Dans un appartement aux allures de musée, où tout est silencieux et comme figé dans le temps, en décalage frappant avec le tumulte de la rue, Cabiria est encore reléguée au second plan : celui de spectatrice du bonheur des autres quand elle n’est plus le bouche-trou de leur malheur. L’amante de Lazzari ressurgit et Cabiria doit se cacher dans un placard toute une nuit, d’où elle ne peut qu’observer, par le trou de la serrure, la scène de réconciliation et d’amour renaissant auquel elle n’aura jamais part. Son départ est tout aussi violent, réduite à se faufiler comme une voleuse pour ne pas réveiller la femme endormie, regardant une dernière fois ce lit d’amour s’éloigner, comme on regarde une occasion manquée nous échapper, à l’occasion d’un travelling arrière bouleversant. Et finalement, ne plus exister que par transparence, n’être plus qu’une ombre derrière la vitre teintée d’une porte refermée pour toujours.

Les anges déchus

Les Nuits de Cabiria est aussi un film sur la grâce, dans son sens le plus religieux. Fellini se disait catholique, même s’il était volontiers critique envers la superstition, notamment sur le plan collectif. Il n’y a qu’à comparer les scènes de processions religieuses des Nuits de Cabiria avec celles de La Dolce Vita : les deux films donnent à ces cérémonies des allures de cirque, où le ridicule se mêle à une forme de sublime qui semble malgré tout être pris au sérieux par le cinéaste.

Dans ce film, la séquence de la messe est proprement époustouflante en termes de montage, de rythme et de mise en scène. C’est une ruée vers le lieu saint, contre les grilles duquel les fidèles s’amassent comme des animaux en cage. Les femmes pleurent, crient, prient la Madone de leur octroyer la grâce ou d’accomplir des miracles ; on ne se rappelle plus vraiment les contritions ni les usages cérémoniels, mais l’on fait de son mieux ; on se confesse, dans une mise à nu publique aussi sincère que pathétique. L’église devient le théâtre d’une sorte de transe collective où même Cabiria rend finalement les armes, suppliant la Vierge de lui faire « changer de vie » (elle qui mettait tant d’aplomb à répéter qu’elle avait déjà tout). Mais chez Fellini, la grâce ne passe jamais par la religion (dans sa dimension collective), qui n’est qu’un autre empire de superstitions. Après la messe, « les boiteux sont toujours boiteux », déplore Cabiria.

Pour elle, le salut passera avant tout par la sortie des illusions et la quête d’une grâce trouvée à l’intérieur d’elle-même. « Peu importe les préjugés. Ce qui compte, c’est de se connaître profondément », la consolera-t-on. L’autre séquence déterminante pour Cabiria sera celle du numéro d’hypnose dans le cabaret, qui se construit dans un parallèle évident avec celle de la messe. D’un côté, la Vierge et ses miracles qui n’arrivent pas ; de l’autre, le magicien aux cornes de diable et son hypnose qui perce à jour la vérité profonde du cœur de Cabiria. Ce numéro est mis en scène comme un véritable procès, un « jugement dernier » accompli par le public du cabaret, qui la moque pour ce qu’elle est. Par l’hypnose, elle s’adoucit et laisse éclater sa bonté profonde, sa candeur, mais aussi sa peur de l’abandon et sa propre honte vis-à-vis de sa condition.

Alors que Cabiria sort de la messe triste et abandonnée, elle sort du cabaret aimée et accompagnée par un homme, Oscar, qui semble être l’ange qu’elle avait toujours attendu. Mais le cabaret, au même titre que l’église pour Fellini, n’en est pas moins un lieu de prestidigitation : tout ce qui en sort n’est que fantasme et tromperie. Toutefois, si le destin de sa relation avec Oscar semble donc, tragiquement, déjà scellé, c’est à travers cet ultime empire d’illusions que Cabiria découvrira la grâce, sa grâce.

Splendeur et misère

L’histoire de Cabiria commence par une noyade, sauvée de justesse par des enfants passant par là ; elle finit par une tentative de meurtre analogue, du haut d’une falaise. Mais cette fois-ci, Cabiria ne tombe pas. Entre temps, elle aura réussi à changer sa vie : par les échecs d’illusions successives (l’amour de Dieu comme l’amour d’un homme), certes, mais qui sont consubstantielles de l’existence humaine, et qui lui auront permis d’aller chercher au fond d’elle-même cette grâce, cet amour absolu si longtemps refoulé. Dans le cinéma de Fellini, l’illusion se révèle aussi mensongère que nécessaire, et c’est par l’expérience de l’ivresse qu’elle procure que les personnages parviennent (ou non) à s’élucider eux-mêmes. Jusqu’aux Nuits de Cabiria, la plupart réussiront ; mais à partir de La Dolce Vita, ce royaume des ombres semblera de plus en plus inextricable.

Aussi, le défilé final conclut le film sur une note d’espoir et d’onirisme, avec ce cortège d’anges qu’on croirait sortis du ciel pour accompagner l’assomption d’une sainte. Car Cabiria, au même titre que Gelsomina dans La Strada – déjà incarnée par Giulietta Masina –, accède littéralement au rang de sainte : par sa charité et son don de soi, par son débordement naïf d’amour… Autant de gestes qui, pour Fellini, rendent sublimes des lieux pourtant peuplés de ruines et de misère.

Contenu de l’édition :

Les Nuits de Cabiria (2h)
– Livret (56p) : Entretien avec Federico Fellini par Aldo Tassone
– Entretien avec Dominique Delouche (37min)
– Présentation par Jean-Christophe Ferrari (28min)
– Films annonce

Bande-annonce :

Synopsis : À Rome, Cabiria, une prostituée, échappe à la noyade après avoir été dépouillée par son « grand amour ». Malgré tout, elle continue de croire en la vie.

Nomadland de Chloe Zhao : L’autre face de l’Amérique

Avec Nomadland, Chloe Zhao poursuit son exploration d’une Amérique paradoxalement marginale et profonde. Elle brosse avec l’aide de l’immense Frances McDormand et de quelques nomades dans leur propre rôle, un portrait sensible d’une communauté lumineuse malgré les ravages de la crise économique.

Synopsis :  Après l’effondrement économique de la cité ouvrière du Nevada où elle vivait, Fern décide de prendre la route à bord de son van aménagé et d’adopter une vie de nomade des temps modernes, en rupture avec les standards de la société actuelle. De vrais nomades incarnent les camarades et mentors de Fern et l’accompagnent dans sa découverte des vastes étendues de l’Ouest américain.

American Woman 

Le dernier film de Chloe Zhao, Nomadland, commence avec un encart expliquant que la ville d’Empire, dans le Nevada, a purement et simplement été rayé de la carte en 2011, lorsque son « propriétaire », l’US Gypsum Corporation, une société spécialisée dans les matériaux de construction, l’unique employeur de la ville, a décidé de fermer l’usine et de délocaliser ses 750 habitants suite à la récession de 2008.

On s’attend alors à un film social, à l’horreur économique dénoncée il y a vingt-cinq ans déjà par l’essayiste Viviane Forrester. En fait, à ce jour, l’entreprise USG est de nouveau florissante, et vient d’être vendue pour 7 milliards de dollars, le capitalisme débridé est loin d’être mort.

Et pourtant, le film de Zhao n’est pas vraiment axé sur une dénonciation quelconque de ce capitalisme sauvage. Nomadland mâtine la réalité et la fiction avec de nombreux thèmes. D’une part, la réalité, avec des acteurs issus de la vraie sphère nomadland, des personnes poussées sur la route par des problèmes économiques, mais aussi d’autres attirées par le mode de vie, la philosophie de vie, est-on même tenté de dire. Parmi eux, Linda May et Swankie, deux lumineuses femmes nomades qui jouent leur propre rôle dans le film. D’autre part, la fiction, avec le personnage de Fern, interprétée magistralement par Frances McDormand, une sorte de synthèse de plusieurs nomades issus du livre éponyme de la journaliste américaine Jessica Bruder, qui a vécu en immersion avec de vrais nomades.

Fern est une veuve, rescapée d’Empire, dépouillée de sa maison, qui a dû elle aussi prendre la route en vivant dans son van par manque de moyens. Comme elle le dit à une jeune fille interrogative : « I am houseless, not homeless ». Employée à temps très partiels, la période d’avant les fêtes dans un entrepôt géant d’Amazon, pendant la récolte des betteraves chez un grand producteur terrien, ou en haute saison touristique dans le parc national des Badlands, elle ne rechigne à aucune tâche. Fern est une dure à cuire, plutôt taiseuse, et il est vrai que certaines critiques à l’encontre du traitement du sujet de la crise économique par la cinéaste pointent ce côté « même pas mal » qui est inhérent à l’actrice. Il n’ y a qu’à se référer à ses derniers films, Three billboards en tête. Frances McDormand est comme ça, on la choisit pour cela.  Fern est certes une victime du capitalisme débridé, mais elle semble vivre plutôt bien la vie nomade, la solitude, la précarité même (« I need work, I love work », dira-t-elle à une de ses nombreux recruteurs). Vers la fin du film, la cinéaste donnera quelques éclairages sur ses motivations, mais tout au long du film, on admire ce personnage de femme farouche, résiliente, terriblement autonome, très détachée du monde matériel, tout en étant très empathique des humains qu’elle côtoie.

Chloe Zhao fait ainsi de Nomadland un film quelque peu hybride, surtout que les images de Joshua James Richard, tournées en cinemascope, viennent encore rajouter une nouvelle dimension, une dimension grandiose, aux thèmes déjà identifiés. Tout comme dans son précédent film, The Rider, la cinéaste donne à voir des paysages américains magnifiques, rendant justice avec son format à  l’immensité de la nature américaine, à sa diversité, à sa beauté.

Mais quelle que soit la manière dont on le regarde, Nomadland est avant tout un grand hommage à Frances McDormand. Quand l’employée du camping payé par Amazon pour ses travailleurs temporaires cherche en vain son nom sur les listings, Fern lui suggère de chercher à « M.C.D », comme le début de McDormand. C’est dire la porosité de la marge entre l’actrice et le personnage. C’est Fern qui est au centre du film. La musique un tantinet sirupeuse, ou des situations un peu trop sentimentales sont comme calmées avec un de ses regards, un de ses sourires en coin qui tirent davantage vers le rictus. Les nomades, la crise économique ou encore la nature majestueuse sont périphériques, et même si ce sont des préoccupations qui tiennent au cœur de la cinéaste, elle s’intéresse surtout aux personnes, à Fern ou à Brady, le cavalier de The Rider.

En ces temps de disettes cinématographiques, qui ont laissé la place à des films peu hollywoodiens  comme Nomadland, les Oscars et les BAFTA ne s’y sont pas trompés en lui attribuant à chaque fois trois des plus beaux prix : meilleur film, meilleure réalisatrice, meilleure actrice. Au-delà d’être la « première femme de couleur » à recevoir le prix de la réalisation, Chloe Zhao est une grande cinéaste à la sensibilité qui n’a d’égale que la sincérité. Quant à Frances McDormand, dont la réputation n’est plus à faire, on peut se demander dans quel rôle elle pourrait encore se surpasser, tant elle est parfaite dans Nomadland.

Nomadland– Bande annonce  

Nomadland – Fiche technique

Titre original : Nomadland
Réalisateur : Chloe Zhao
Scénario : Chloe Zhao, d’après le livre de Jessica Bruder
Interprétation : Frances McDormand (Fern), Gay DeForest (Gay), Patricia Grier (Patty), Linda May (Linda), Bob Wells (Bob), Charlene Swankie (Swankie), David Strathairn (Dave), Derek Endres (Derek)
Photographie : Joshua James Richard
Montage : Chloe Zhao
Musique : Ludovico Einaudi
Producteurs: Frances McDormand, Peter Spears, Mollye Asher, Dan Janvey, Chloé Zhao, Coproducteurs : Geoff Linville, Taylor Ava Shung, Emily Jade Foley
Maison de production : Highwayman Films
Distribution (France) : The Walt Disney Company France
Récompenses :  meilleur film, meilleure actrice et meilleure réalisatrice aux Oscars et aux BAFTA 2021, et de nombreuses autres récompenses
Durée : 107 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  09 Juin 2021
Etats-Unis | Allemagne – 2020

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4.5

Nobody (I Naïchouller) : une personne d’intérêt

Le scénariste de John Wick et le réalisateur de Hardcore Henry se sont retrouvé réunis pour écrire une comédie romantique, et puis… Non. Mieux vaut parler de personne que d’une seule : Nobody est sorti ce 2 Juin.

Synopsis : Hutch Mansell, un père et un mari frustré, totalement déconsidéré par sa famille, se contente d’encaisser les coups, sans jamais les rendre. Il n’est rien. Une nuit, alors que deux cambrioleurs pénètrent chez lui, il fait le choix de ne pas intervenir, plutôt que de risquer une escalade sanglante. Une décision qui le discrédite définitivement aux yeux de son fils Blake, et qui semble l’éloigner encore plus de sa femme Becca. Cet incident réveille chez cet homme blessé des instincts larvés qui vont le propulser sur une voie violente

John Wish, le roi de la loose

Oublions les scènes d’exposition et les gourmandises : ici, dès l’affiche on est dans le dur. L’équipe de com’ a bien bossé, et assumé de présenter le visage de Bob Odenkirk, incarnant Hutch Mansell, le nobody du titre, s’essuyant le visage d’un revers ou bien se prenant des poings dans la tronche. Le héros est laborieux, bosse dans un secteur usant, le meurtre, et marque de tout son corps sa lassitude à le faire. Comme John Wick, en quelque sorte, ange noir blasé de devoir venger son chien contre toutes les mafias du Monde. La loose est celle qu’ils ont choisie : John Wick se planque et toilette un chiot, Hutch Mansell sort les poubelles en retard, pointe tous les matins à son usine et s’ennuie pas mal.

Briquer la défaite

Derrière les intertitres qui s’affichent dans une séquence d’introduction digne d’un grand Guy Ritchie, « Lundi », « Mardi » et les autres, ponctuant chaque jour d’une défaite répétitive ponctuée d’un gong sonore retentissant il y a bien plus que de l’humour noir. On dépasse la simple liste visuelle des petits échecs qui en font le grand. Perdre sa famille, sa femme et le sens des réalités, c’est créer avec des effets volontairement ampoulés un Jerry Lindegaard dans Fargo : la frustration c’est un terreau terrible pour le polar, peut-être le plus grand. Et ici, c’est tout ce qu’on veut : faire rentrer le polar dans un beau quartier à la desperate housewives, à grands coups de chausse-pieds.

L’habit ne fait pas le moi

La loose se choisit-elle ? On pourrait s’en convaincre. Après le braquage de sa maison par deux paumés incapables de choisir la bonne maison d’un quartier résidentiel pour y piquer quelques dizaines de dollars, la bête se réveille. Hutch Mansell chasse les deux tocards qui ont failli faire de lui un modèle de violence devant son fils, qui, perdu, le lâche, prenant un courage pour une défaite, alors qu’elle est le costard le plus porté de la planète. C’est ainsi : on perd toujours plus qu’on ne gagne à se construire et chaque victoire ne peut jamais cacher toutes ses impuretés. Traqués, les deux braqueurs se révèlent quand Hutch les débusquent : ils cherchaient des sous pour aider leur bébé malade, se contenant de manger des soupes chinoises lyophilisées. Alors ?

« Je sais qui on était »

Comme un mantra, Hutch affirme à sa femme qui le délaisse, incarnée par une Connie Nielsen brillante de distance : « je sais qui on était ». Chaque personnage de cinéma pourrait avoir la force de l’affirmer, car tout se perd dans la routine, même l’idée de soi. Et qui Hutch est-il donc ? Le fils de Christopher Lloyd / Doc Brown et le gendre de Michael Ironside / Côté de fer. Soit, cinématographiquement l’enfant parfait de l’entertainment et du badass. Un héritage assumé, qui délimite les frontières de la folie d’une personne qui ne veut pas en être une, furieux de cette contradiction à la base de toute cette colère : comme John Wick, Hutch Mansell tue et fêle des crânes par et pour un point de départ anodin, comique : l’un son chien, l’autre le bracelet de sa petite fille à ramener. Le diable se cache dans les détails : la scène de tabassage dans le bus est ainsi un vrai rêve de directeur de clinique.

Un mariage dangereux

Difficile de ne pas goiser sur le travail d’équilibriste potentiellement douteux que la stylisation d’une violence, dans toute sa banalité, a de sulfureux. On pense à History of violence de David Cronenberg, mais pourquoi pas à Drive, ou aux revenge movies qui ont enterré la légendaire carrière de Charles Bronson. Cycliquement, des films révèlent des perdus, bien à l’aise dans leurs marges, qui en sortent violemment. Aujourd’hui, ce gardien du temple est un gars malingre, piqué d’une barbe masquant le goître de l’avocat qu’il était dans Breaking bad et Better call Saul : Bob Odenkirk est parfait dans le rôle d’un vieux qui s’en cogne, comme Bryan Cranston l’a joué avant lui. Il y a ainsi quelque chose de jubilatoire à voir un vieux cogner et tirer des mafieux russes comme à la foire, avec son père octogénaire, cassant un jeunisme du film d’action qui nous a fait perdre tant d’acteurs qui auraient bien voulu s’amuser avec nous. La scène de fin, folle, échappe comme un Fast and furious aux critiques qui louperaient le coche : ce Nobody n’est pas une personne.

Bande annonce

Fiche technique

Titre original et français : Nobody
Réalisation : Ilia Naïchouller
Scénario : Derek Kolstad
Photographie : Pawel Pogorzelski
Montage : William Yeh
Musique : David Buckley
Production : Braden Aftergood, Kelly McCormick, Bob Odenkirk, Marc Provissiero
Sociétés de production : 87North Productions, Eighty Two Films et Odenkirk Provissiero Entertainment
Distribution : Universal Pictures International France (France), Universal Pictures (États-Unis)
Pays d’origine :  États-Unis
Format : couleur — 2,35:1 — 35 mm — Dolby Digital
Genre : action, thriller
Durée : 92 minutes
Dates de sortie : 2 juin 2021
France : interdit aux moins de 12 ans lors de sa sortie en salles

Distribution

Bob Odenkirk (VF : Gérard Darier) : Hutch Mansell
Connie Nielsen (VF : Micky Sébastian) : (Re)Becca Mansell
RZA (VF : Namakan Koné) : Harry, le frère de Hutch
Alexeï Serebriakov : Julian, criminel russe
Alexandre Pal : le frère de Julian
Christopher Lloyd (VF : Jean-Claude Montalban) : David Mansell, le père de Hutch
Colin Salmon (VF : Thierry Desroses) : Banion
Michael Ironside : Eddie Williams

Des Livres Fantastiques À Lire

La littérature fantastique est un genre qui nous permet d’explorer d’autres mondes. C’est un genre qui peut être un peu intimidant pour les débutants car il est rempli de créatures d’un autre monde, de systèmes magiques complexes et, bien sûr, de nombreux éléments fantastiques. La lecture de livres est un passe-temps que les hommes et les femmes apprécient beaucoup. Certaines personnes aiment regarder des films, d’autres jouent à des jeux de casino en ligne, et beaucoup d’autres aiment lire des livres. Les avantages de la lecture sont nombreux. Elle procure une stimulation mentale, réduit le stress et nous aide à améliorer notre vocabulaire.

Le genre fantastique est parfois négligé et il existe de nombreux endroits où vous pouvez commencer votre voyage dans le domaine du fantastique. Il s’agit d’un sous-genre de la fiction spéculative, terme utilisé pour les œuvres qui défient les lois communes de notre réalité, comme l’utilisation de la magie. Beaucoup de gens semblent d’accord pour dire que la présence de la magie dans une histoire est ce qui définit une œuvre de fantasy. Dans d’autres œuvres, par exemple la science-fiction, tout doit être basé sur des faits scientifiques prouvés ou spéculatifs. Ceci étant dit, voici quelques excellents livres de fantastique à lire.

Le Hobbit

J.R.R. Tolkien est connu pour être le père de la littérature fantastique moderne. Son livre, Le Hobbit, englobe tout ce que l’on peut imaginer d’une grande histoire fantastique. Il y a des nains, un trésor et un dragon. Si Le Seigneur des Anneaux est peut-être la meilleure série fantastique de tous les temps, tout a commencé avec Le Hobbit, avec la célèbre introduction « Dans un trou dans le sol, vivait un hobbit… ». De nombreux débutants en littérature fantastique ne sont probablement pas prêts à s’attaquer à une trilogie entière telle que Le Seigneur des Anneaux. Le Hobbit est donc plus court et constitue une introduction plus facile au monde de la Terre du Milieu.

Le Nom du Vent

La série Kingkiller Chronicle est un bon début pour votre voyage dans le monde du fantastique, surtout avec le premier livre de la série, Le nom du vent. Ce livre introduit le personnage principal, Kvothe, un épéiste et magicien à la retraite qui décrit son histoire à une personne connue sous le nom de Chroniqueur. Kvothe est le narrateur, et toute l’histoire est racontée de son point de vue tel qu’il s’en souvient, racontant à nouveau ses aventures passées en tant que le tristement célèbre tueur de roi. Le livre raconte cette histoire avec une belle description et des détails complexes.

L’œil du monde

La série La Roue du temps est un exemple parfait de ce que signifie écrire une histoire fantastique épique. Le premier livre de la série, L’Œil du monde, parvient à saisir ce que Tolkien a fait avec Le Seigneur des anneaux, mais d’une manière qui le distingue et le rend original. Le monde qu’il crée est riche en détails et en traditions, avec un grand nombre de personnages. La série elle-même est longue et dense, mais le premier livre est suffisant pour vous permettre de vous lancer dans ce que la série a à vous offrir.

Le dernier empire

Beaucoup considèrent la trilogie originale Mistborn comme un standard du genre fantastique actuel. Le premier livre de la série, intitulé Le dernier empire, introduit une grande variété de personnages sympathiques. Le livre est un mélange entre la fantastique épique et un thriller de casse, et l’histoire implique un groupe de voleurs entreprenant un travail impossible : renverser un empire éternel et tuer un dieu. L’histoire présente également un système de magie très bien développé appelé Allomancy, une capacité qui implique la combustion de métaux qui, à leur tour, confèrent à l’utilisateur différentes capacités magiques.

Le bandit armé

Il va sans dire que la plupart des gens connaissent Stephen King et l’impact qu’il a eu sur le monde de l’horreur. Sa série fantastique connue sous le nom de La Tour sombre est un autre excellent choix pour commencer votre plongée dans les livres fantastiques modernes. Le premier livre de la série est connu sous le nom de « le bandit armée ». Le cadre est sinistre, onirique et très similaire au nôtre. Le livre nous présente le personnage principal, Roland, qui est une figure solitaire traversant un paysage presque intemporel, à la poursuite d’un antagoniste énigmatique dans les montagnes qui séparent le désert de la mer de l’Ouest.

Les mensonges de Locke Lamora

La façon d’imaginer Les mensonges de Locke Lamora est la Venise de la Renaissance associée à quelques éléments fantastiques. La ville fantastique est décrite de manière très détaillée et avec beaucoup de cran. L’ensemble du livre porte davantage sur le développement des personnages et l’histoire que sur les éléments fantastiques. La littérature fantastique est reléguée au second plan dans ce contexte. Bien sûr, il y a les concoctions occasionnelles et un mystérieux Elderglass mais ils sont plus une toile de fond par rapport à la conduite de l’intrigue. Néanmoins, tout s’accorde bien. Les personnages sont bien construits et l’histoire est pleine de rebondissements, ce qui en fait une lecture intéressante.

 Post écrit par Vincenzo

Le cinéma suédois d’hier et aujourd’hui : les films à ne pas manquer

Amoureux du 7ème art et de la Suède, vous êtes peut-être à la recherche des grands classiques suédois, et des figures emblématiques qui ont fait l’âge d’or du cinéma en Suède. En passant par les grands classiques des débuts du cinéma, jusqu’aux films actuels sur Netflix, vous trouverez ici de quoi parfaire votre culture cinématographique.

Les débuts du cinéma suédois

Le cinéma est vraiment arrivé en Suède sur le devant de la scène grâce à la Grande Exposition sur les Arts et les Industries à Stockholm en 1897. Les premiers réalisateurs à avoir fait sortir leur pays de l’ombre à ce moment sont Iktor Sjöström ou Mauritz Stiller avec Le trésor d’Arne. Depuis cette date, le succès du cinéma suédois n’a cessé de grandir.
Il a connu une renaissance dans les années 1950, et les films sont un succès à l’internationale. Parmi les immanquables de cette époque, nous pouvons citer Mademoiselle Julie d’Alf Sjöberg. L’un des réalisateurs grâce à qui l’industrie du cinéma suédois a retrouvé son éclat est indéniablement Ingmar Bergman. Parmi ses nombreuses réalisations, l’un de ses films le plus connu est Le septième sceau (1957) qui aborde des thèmes métaphysiques. Fanny et Alexandre (1982) mérite également d’être visionné.
Elle n’a dansé qu’un seul été d’Arne Mattsson (1951) fait partie des grands classiques suédois à avoir eu une renommée à l’internationale.
Roy Andersson est une des figures emblématiques du cinéma suédois, dans les années 1970, notamment avec son court-métrage Samedi le 5.10 (1969) qui a reçu une récompense au festival International de Berlin.
En utilisant un VPN, et grâce notamment au login NordVPN, vous obtiendrez plus de contenus et pourrez ainsi découvrir plus de réalisations suédoises.

Le cinéma suédois moderne

Du côté des films plus récents, la Suède n’est pas en reste depuis les deux dernières décennies. Fucking Åmål (1998) est un grand succès de Lukas Moodysson, réalisateur qui marque le début de l’ère moderne du cinéma suédois. Ce film aborde également le thème de l’homosexualité, peu présent à l’époque. On peut également noter que la Suède a toujours été pionnière en luttant contre des tabous, notamment grâce à Vilgot Sjöman qui a été le premier cinéaste à montrer dans ses films des personnages nus (La maîtresse, 1962 ou encore 491, 1963).
Le début des années 2000 est marqué par Together (2000) de Lukas Moodysson, qui reçoit le Grand Prix au Festival International du Film de Comédie et d’Humour de l’Alpe d’Huez 2001. Il renouvelle donc ici un accueil à succès pour son deuxième long-métrage. Dans ce film, il explore le passé de son pays, dans les années 70 à travers une communauté hippie.
La réalisatrice Anna Odell se fait remarquer avec The Reunion (2013), un film expérimental qui oscille entre fiction et documentaire.
Ruben Östlund est un des réalisateurs les plus influents des années 2000. Il a remporté plusieurs prix dans des festivals internationaux avec Happy Sweden (2008), qui dépeint un tableau plutôt inattendu de la société suédoise. Il continue ses succès avec Snow Therapy (2015), et The Square (2017) a reçu la palme d’or au festival de Cannes en 2017.

Découvrir le cinéma suédois sur Netflix

De nos jours, les réalisations suédoises se retrouvent aussi bien dans les courts-métrages que dans les longs-métrages, mais aussi les documentaires.
En plus des films précédemment cités, ne ratez pas Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire (2014) de Felix Herngren. Ce film est l’adaptation du roman homonyme, et est sans doute le film suédois le plus drôle disponible sur la plateforme Netflix.
La série policière Quicksand de Camilla Ahlgren dont la saison 1 est diffusée depuis 2019 mérite le détour. Cette série relate le procès d’une étudiante qui se retrouve jugée pour meurtre à la suite d’une fusillade dans son lycée.
Le documentaire historique de Kasper Collin, I called him Morgan (2016) relate la vie du jazzman Lee Morgan qui a été assassiné par sa femme à 33 ans. Ce documentaire a été chaleureusement accueilli et présenté dans de nombreux festivals.
Dans les grands classiques présents sur Netflix, l’adaptation de la trilogie Millenium, issue des romans suédois à succès du même nom, ont permis de découvrir l’actrice de renom Noomi Rapace.

Si vous avez envie de découvrir une réalisation suédoise sur grand écran maintenant que les cinémas sont ouverts, ne ratez pas Drunk de Thomas Vinterberg. Pour en savoir plus sur l’un des réalisateurs les plus influents de Suède, Ingmar Bergman, n’hésitez pas à visionner le documentaire A la recherche d’Ingmar Bergman (2018) qui lui est consacré.

Guest Post

La Femme et le Pantin, de Jacques de Baroncelli

La Femme et le Pantin raconte les déboires sentimentaux d’un riche séducteur épris d’une danseuse de flamenco fière et indocile. Parmi les nombreuses adaptations du roman de Pierre Louÿs, c’est finalement cette première version muette signée Jacques de Baroncelli qui s’avère la plus fidèle au texte. Magnifiquement restauré, ce film fait l’objet d’une réédition en DVD/Blu Ray au même titre que la version de Julien Duvivier.

La belle de Cadix…

…a des yeux de velours ! Du moins font-ils fondre d’amour le pauvre Don Mateo Diaz. Le sémillant (et sévillan) séducteur a littéralement le coup de foudre pour Concha, une très jeune femme au tempérament de feu, à la démarche provocante et au regard aguicheur. Une fille « qui n’a peur de rien », que le très riche Mateo pense à tort pouvoir acheter. L’idée de génie de Baroncelli est d’avoir confié ce rôle féminin à Conchita Montenegro, une véritable danseuse qu’il découvrit par hasard à Paris dans un spectacle de flamenco. Elle apporte au personnage une vitalité bluffante et surtout une modernité qui manque à la plupart des actrices de l’époque. Totalement décomplexée, elle accepte même de danser intégralement nue dans une scène étonnante qui ne dépare pas avec l’univers érotique de Pierre Louÿs.

Ciao pantin

« Le désir s’accroît quand l’effet se recule » écrivait ce coquin de Corneille. On pourrait appliquer la formule à  ce pauvre Don Mateo dont la désillusion va aller croissant, au fur et à mesure que la belle s’évertuera à repousser ses avances. Comme dans cette scène mémorable où, coincé derrière la grille d’un hôtel particulier, il assiste impuissant à une nouvelle esquive de sa bien-aimée. On sent Baroncelli particulièrement à l’aise avec cette histoire. L’Andalousie des palais et des estaminets, des jardins bourgeois et des ruelles populaires inspire le réalisateur. Mais c’est surtout à ses interprètes que le film doit sa réussite. D’abord Raymond Destac, pitoyable en pantin désarticulé à l’image du tableau de Goya qui ouvre le film. Mais surtout Conchita Montenegro dont la prestation incandescente dans la scène du cabaret préfigure les danseuses fatales du cinéma que seront Gloria Swanson, Brigitte Bardot ou Marlene Dietrich.

A découvrir.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre : La Femme et le Pantin
  • Réalisation : Jacques de Baroncelli
  • Scénario : Pierre Louÿs  d’après son roman éponyme et Pierre Frondaie d’après son adaptation théâtrale
  • Décors : Robert Gys
  • Photographie : Louis Chaix
  • Musique : George Van Parys et Philippe Parès
  • Sociétés de production : Société des cinéromans, Les Films de France
  • Distribution : Pathé Consortium Cinéma
  • Pays d’origine : France
  • Format : Noir et blanc – 1,33/1 – Film muet – 35 mm
  • Genre : drame ironique
  • Durée : 110 minutes
  • Date de sortie : France, 31 mai 1929

Contenu :

  • Edition restaurée en combo DVD/Blu ray
  • DVD – 1.33 – N&B – Muet – 115 min
    MUSIQUE : DTS-HD Master Audio 5.1/2.0
    SOUS-TITRES : Anglais
    AUDIOVISIONBLU-RAY – 1.33 – N&B – Muet – 115 minMUSIQUE : DTS-HD Master audio 5.1/2.0SOUS-TITRES : AnglaisAUDIOVISION
  • Suppléments

– Géométrie des corps : Entretiens autour du film avec Philippe Roger et Bernard Bastide (31 min)

– La musique de La Femme et le Pantin : entretiens avec Jean-Louis Sajot, Günter Buchwald et Léon Rousseau (19 min)

– Actualité Pathé d’époque : La Semaine Sainte à Séville – 1924

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4

After Dark, My Sweet de James Foley : quelques nuances de noir

Lorsqu’au début des années 90 le producteur Cary Brokaw propose à James Foley d’adapter un roman de Jim Thompson, le réalisateur du très sombre At close Range accepte sans hésiter. Jason Patric, Rachel Ward et Bruce Dern y incarnent un trio typique du film noir mais ici sous le ciel bleu de Californie. Les éditions Carlotta présentent ce film peu connu dans une version restaurée HD Blu-ray/DVD inédite en France.

Un « noir » signé Jim Thompson

After Dark, My Sweet est un film noir mais à la tonalité très particulière.  Plusieurs adaptations cinématographiques des romans de Jim Thompson détonnent par un cynisme caractéristique du romancier : Guet-apens (Peckinpah, 1972), Coup de Torchon (Tavernier, 1981) ou encore The Killer Inside Me (Winterbottom, 2010). Dans After dark, « Kid » Collins est un ancien boxeur qui a fait le match de trop. Il se retrouve au seuil de la clochardisation, errant sur les routes de Californie. Le pauvre bougre a une belle gueule, un corps rescapé du ring et le profil parfait du pigeon. D’un côté, la belle Fay le mettrait bien dans son lit. De l’autre « Oncle » Bud, son amant, verrait bien Collins jouer le gogo de service dans un coup sordide à cent mille dollars.

Sensualité à nuancer

Loin de la psychologie des personnages, c’est la sensualité du film que la promo a mis en avant. Car l’attraction des corps aidant, la belle et la « bête » finissent par s’étreindre. S’ensuivent quelques scènes torrides qui ne sont pas sans rappeler Le Facteur sonne toujours deux fois ou La Fièvre au corps, deux films des années 80 où criminalité et sensualité se conjuguent pareillement. Un registre dans lequel James Foley ne semble pourtant pas le plus à l’aise, l’érotisme annoncé manquant quelque peu d’audace. Un comble pour le futur réalisateur des 50 Nuances.

Jeu de dupes

En revanche, James Foley est particulièrement inspiré lorsqu’il transpose le roman dans le décor aride du désert californien. Point de ruelles sombres ici, de trottoirs mouillés, ni de bistrots mal famés. L’action se déroule sous un ciel bleu immaculé, dans un décor nu et sec. C’est l’Amérique des riches – dont les gosses jouent au golf – et celle des laissés-pour-compte. L’intrigue en elle-même reste très classique : celle du trio infernal, couple complice et amant manipulé. Avec sa démarche balourde et son regard délavé, Jason Patric compose dans ce jeu de dupes un personnage à contre-emploi, à moitié couillon mais faussement naïf, pathétique mais attachant.

Un bon film sous-estimé à redécouvrir

Bande-annonce :

Fiche technique :

  • Titre original : After Dark, My Sweet
  • Titre français : La mort sera si douce
  • Réalisation : James Foley
  • Scénario : Robert Redlin et James Foley d’après le roman After Dark, My Sweet de Jim Thompson
  • Production : Cary Brokaw, Robert Redlin, Ric Kidney
  • Images : Mark Plummer
  • Musique : Maurice Jarre
  • Montage : Howard E. Smith
  • Genre : Film noir
  • Pays d’origine : Etats-Unis
  • Durée : 114 minutes (h 54)
  • Date de sortie : 24 août 1990

Contenu des éditions :

  • DVD/Blu Ray
  • Nouveau Master restauré Haute Définition
  • Version originale / Version française DTS-HD Master AUdio 2.0
  • Suppléments : « lumière sur un film noir » (32 minutes) : entretien avec James Foley
  • Bande-Annonce
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3.5

Taxi Blues, l’URSS de la perestroïka vue par Pavel Lounguine

Premier film réalisé par Pavel Lounguine, Taxi Blues est un portrait contrasté, nuancé et passionnant, d’une Union Soviétique en transition, entre espoir d’une libération et crainte d’une perte de repères.

Pavel Lounguine a toujours fait preuve d’une formidable capacité d’analyse de la société contemporaine. Cela fera de lui l’un des cinéastes russes les plus passionnants actuellement, un de ceux qui savent rendre compte de la complexité de la situation sociale de la Russie depuis la fin de l’URSS.
Pourtant, ce qui avait guidé la création de son premier film comme réalisateur, Taxi Blues, c’était la volonté d’exprimer la façon toute personnelle dont il ressentait cette période étrange qu’est la perestroïka.
Pour rappel, la perestroïka (terme que l’on peut traduire par “restructuration”) est caractérisée par une série de réformes sociales et économiques menées par Mikhaïl Gorbatchev, qui fut le dernier dirigeant de l’URSS, de 1985 à 1991. Si l’Occident a fait de Gorbatchev une véritable star, sa situation était loin d’être florissante en URSS, où il menait une politique d’équilibriste entre les libéraux qui trouvaient ses réformes insuffisantes et les conservateurs qui lui reprochaient de trahir l’idéologie marxiste-léniniste.
C’est ce contexte qui sert de toile de fond à Taxi Blues, ce mélange d’espoir et de crainte, de liberté et d’appréhension. Nous sommes en 1989, l’URSS a encore deux ans à survivre tant bien que mal. Les premiers plans nous montrent un pays qui tente de faire le grand écart entre libéralisme à l’Occidentale et idéologie communiste. Sur les immeubles de verre qui rappellent n’importe quel quartier des affaires d’une grande métropole occidentale s’affichent d’immenses portraits de Lénine montrant la voie pour la libération du peuple. En quelques images, tout est dit de cette contradiction qui guidera le film. L’URSS que décrit Lounguine est à un tournant. Cela se sent dans les arts, dont la pratique semble plus libre, mais aussi dans le fait qu’un saxophoniste, Liocha Seliverstov, puisse sortir comme il veut du pays, faire des concerts aux USA et rentrer ensuite à Moscou.

Taxi Blues, c’est la rencontre de deux personnages.
D’un côté, Ivan Petrovitch Shlykov, chauffeur de taxi, est un personnage droit, strict, sévère. D’apparence impassible, il est capable de s’énerver très facilement et peut, en un rien de temps, devenir très violent. Il est attaché à des valeurs de l’ancien monde, comme le travail. Ainsi, il pense qu’être artiste n’est pas un métier et il traite le saxophoniste Liocha de “parasite”, accusation typique de l’époque soviétique.
Shlykov est surtout un homme parfaitement adapté à la (sur)vie en URSS. Il a constitué des réseaux clandestins pour vendre de la viande, il maîtrise toute cette économie souterraine sans laquelle bon nombre de citoyens soviétiques n’auraient pas pu survivre et il vit dans ce qui semble être un appartement communautaire. Ses façons de penser sont celles d’un citoyen soviétique ordinaire.
Il est possible d’affirmer que Seliverstov est, en cela, l’exact opposé de Shlykov. C’est un homme tourné vers la modernité. Il voyage à l’étranger, et c’est à New York qu’il devient célèbre : il fait donc déjà partie de ce monde globalisé et non plus d’une URSS renfermée sur elle-même. De plus, il joue du jazz, musique américaine par excellence.
Le saxophoniste apparaît aussi comme quelqu’un de puéril et irresponsable. Ainsi, il laisse la baignoire déborder dans l’appartement de Shlykov et cause pour 400 roubles de dégâts dans les appartements inférieurs. Il revend des affaires qui ne lui appartiennent pas. Il boit beaucoup, fait beaucoup la fête et vit au jour le jour de façon un peu bohème. Le fait qu’il soit un joueur de jazz est assez significatif : le jazz est la musique de l’improvisation, et cela semble correspondre à son mode de vie.
Le parcours des relations entre les deux personnages est assez paradoxal : convaincu de vivre la seule vie correcte, Shlykov va tenter de remettre Liocha sur ce qu’il perçoit être le “droit chemin”. Shlykov, dont la vie est bien organisée, avec tout son réseau de connaissances, ne supporte pas le caractère immature et désorganisé de la vie de Liocha. Il va l’aider, le soutenir, l’accueillir chez lui, lui donner des conseils pour sortir de la dépression, etc.
Finalement, il est possible de dire que Seliverstov représente le chemin dans lequel s’engage la Russie, un chemin imprévisible, ouvert à toutes les possibilités. Shlykov est, d’un certain côté, un homme du passé. Liocha l’accuse d’avoir été formaté par l’éducation soviétique. En tout cas, il semble bien adapté à cette vie soviétique qui est pourtant en train de s’effondrer.
A ces deux personnages s’ajoute un troisième, tout aussi symbolique, celui du vieil homme qui cohabite dans le même appartement que Shlykov. Cet homme, qui a reçu des médailles (vraisemblablement lors de la Grande Guerre patriotique), représente l’ancienne URSS.

L’un des enjeux du film est donc de mettre en scène cette période d’incertitude et de transition, ce que fait Lounguine grâce à ses personnages. Ses personnages sont complexes et contrastés, et ils semblent parfois opaques tant leurs décisions paraissent incompréhensibles.
Sur le plan de la mise en scène (qui a été primée au Festival de Cannes), le cinéaste adopte une réalisation proche de ses personnages. Ainsi, il alterne entre des scènes parfois frénétiques lorsque les personnages font la fête (par exemple), et des scènes plus mélancoliques pour exprimer la dépression subie par ses protagonistes.
D’un certain côté, la caméra de Lounguine pourrait être qualifiée de naturaliste : le cinéaste se veut très réaliste dans sa description de la société, jusqu’aux détails les plus sordides parfois.
La théorie critique qui analyse le cinéma russe des années 90 a inventé le concept de “tchernoukha” (de “tcherno” : noir). La tchernoukha, c’est la description sombre, dramatique, de la Russie dans le cinéma des années 90. Banditisme, violence, effondrement social, extrême pauvreté, corruption, prostitution… Les Russes ont une image extrêmement négative des années 90 et cela se ressent dans de nombreux films, dont certains ont connu un grand succès, comme le diptyque Le Frère (Brat’), d’Alekseï Balabanov.
D’un certain côté, dès 1989, Lounguine montre déjà cet effondrement de la Russie. Les lieux qu’il a choisis pour tourner son film sont significatifs : des arrière-cours glauques et mal fréquentées, des immeubles insalubres, des caves où l’on entrepose de la viande dans des conditions d’hygiène déplorable, des terrains vagues où l’on se livre à des marchandages, etc.
Mais Taxi Blues n’est pas qu’un film sombre. Lounguine sait parfaitement montrer toute la vitalité de cette époque. La perestroïka a libéré des énergies, et Taxi Blues est aussi un film rempli de cette énergie.
Au final, c’est toute la contradiction, toutes les contradictions de cette fin d’années 80, entre espoirs et craintes, entre libération et perte de repères, que nous montre Pavel Lounguine.

Taxi Blues : bande annonce

Taxi Blues : fiche technique

Scénario et réalisation : Pavel Lounguine
Interprétation : Piotr Mamonov (Liosha), Piotr Zaïchenko (Shlykov)
Photographie : Denis Evstigneev
Montage : Elizabeth Guido
Musique : Vladimir Chekasin, Youri Kouznetsov
Production : Marin Karmitz, Pierre Rival, Mark Gekht, Aleksandr Goloutva, Vladimir Repnikov.
Société de production : MK2 productions, ASK Eurofilm, La Sept Cinéma, LenFilm Studio.
Société de distribution : MK2 Diffusion
Genre : drame
Durée : 110 minutes
Date de sortie en France : 17 octobre 1990
URSS – 1990

Grand Union, de Zadie Smith : un exercice littéraire inégal aux airs de non finito ?

En mars 2021 paraissait chez Gallimard Grand Union, de Zadie Smith. L’autrice britannique nous a habitués à des romans complexes, mais Grand Union est un recueil de nouvelles. Dix-neuf histoires composent ce livre de 284 pages. On le sait, les maisons d’édition réservent le droit de publier des recueils de nouvelles aux auteurs déjà connus. Aucun novice n’aurait le privilège de publier des nouvelles sans avoir auparavant fait ses armes et son nom avec plusieurs romans à succès.
Y aurait-il une raison cachée derrière cette pratique ? Les recueils de nouvelles peuvent-ils parfois flirter avec un travail littéraire moins abouti ?
Grand Union tend à pencher en faveur de cette théorie : Zadie Smith nous livre ici davantage un exercice littéraire qu’un recueil de nouvelles abouti. Les dix-neuf nouvelles sont indéniablement inégales. Peut-être une manière d’introduire le non finito en littérature…

Ce qu’on apprécie dans Grand Union et dans l’oeuvre de Zadie Smith en général, c’est son intérêt pour l’identité, notamment pour les communautés minoritaires telles que les personnes non blanches, en particulier les femmes noires. Tout au long de ces dix-neufs récits courts, l’autrice questionne l’identité aussi bien sexuelle, raciale, religieuse que sociale. Le problème est que Grand Union n’apporte rien de neuf. La dénonciation laisse l’impression d’être déjà vue et de n’amener rien de nouveau – en plus, elle n’est pas suggérée pour que le spectateur la comprenne, elle lui est énoncée. C’est particulièrement le cas dans la nouvelle La Rivière Paresseuse qui énonce des clichés sans proposer aucune solution et sans faire réfléchir le spectateur. La nouvelle nous paraît d’ailleurs plus paresseuse que la rivière, sa lecture – comme celle du reste du livre – s’avère poussive. 

Car Grand Union est malheureusement plombé par une collection de défauts qui rendent la lecture difficile. Le propre du livre est de dénoncer, divertir ou faire réfléchir. Ici, la dénonciation, on l’a vu, est sans intérêt et sans nouveauté. Le livre n’est pas davantage divertissant : Zadie Smith s’attache à nous dépeindre des histoires ennuyeuses, peu intéressantes. Un côté déprimant se dégage de l’ensemble : tout est critiqué constamment. Le ton est aigre, Zadie Smith semble tout regarder d’un œil noir ou hautain sans qu’on comprenne réellement pourquoi. Il se dégage quelque chose d’acariâtre et d’aigri de la narration qui revient pour beaucoup de personnages. Le texte est aussi régulièrement pollué par un langage cru, inutile et vulgaire. Il n’est pas vulgaire parce qu’il est cru mais parce que ce côté cru est gratuit. Les tentatives d’humour sont ratées et un côté donneur de leçons émerge de l’ensemble. Au final, le livre tire vers le bas sans avoir la beauté et la poésie que peuvent revêtir un regard mélancolique, nostalgique ou même une complaisance dans la tristesse. La plume n’est pas particulièrement belle et elle semble trempée dans l’acide.

Seules quelques nouvelles sont intéressantes sur l’ensemble. Johanna Thomas-Corr du Guardian écrit d’ailleurs que « au moins huit des dix-neuf histoires de Grand Union ne sont pas très bonnes »… Ces nouvelles donnent l’impression de ne pas avoir été travaillées. De se résumer à un exercice de spontanéité qui se révèle lassant. Beaucoup n’ont pas de réelle narration ni d’histoire à proprement parler. Il ne s’agit que des réflexions de l’autrice – par exemple, l’observation de la rivière artificielle de la piscine d’un hôtel dans La Rivière Paresseuse. Réflexions, on l’a dit, très négatives. Cela dénote un problème : par rapport à un roman réfléchi, construit et articulé, ces nouvelles sont trop légères. On n’y accroche pas et seuls les défauts ressortent au lieu de la richesse de ce qui aurait pu se passer. Cela renforce cette impression d’exercice littéraire et de remplissage.
L’une des meilleures nouvelles du recueil est Mlle Adele et les corsets et elle n’a rien d’exceptionnel. Il s’en dégage encore une fois quelque chose de triste qui n’apporte ni regard neuf, ni solution. La surprise qui apparaît en milieu de récit est mal amenée et révélée avant d’être exploitée, ne provoquant finalement paradoxalement que peu de surprise. De surcroît, la nouvelle a une drôle de manière de dénoncer le racisme et la discrimination – notamment sexuelle – en énonçant sans la moindre gêne de nouveaux clichés racistes (probablement en toute inconscience) !

Enfin, c’est lorsqu’on parvient à la nouvelle Situation de blocage qu’on est soudain frappé par le problème majeur de Grand Union : sa narration. Le ton, on l’a dit, est volontiers critique, négatif, complaisant. Nouvelle après nouvelle, quelque chose dérange : que le narrateur soit interne ou externe, attaché à décrire les émotions et pensées de personnages différents, il s’exprime toujours de la même manière. Si cela saute aux yeux dans Situation de blocage, c’est parce qu’elle est censée être narrée par Dieu lui-même, or, voilà que, contre toute attente, Dieu s’exprime également avec le même ton moqueur et aigri que le narrateur décrivant les pensées de Mlle Adele, ou celles de Monica, mère quadragénaire se rappelant ses expériences sexuelles lors de ses années étudiantes dans L’éducation sentimentale, ou le narrateur de La Rivière Paresseuse ou Bien sous tous rapports ou Paroles et musique, etc. ! Le ton est toujours le même : celui de Zadie Smith.

La narration et le ton ne sont aucunement adaptés aux personnages ou aux situations – alors même qu’on lit des histoires très différentes les unes des autres. On retrouve pourtant toujours le même langage acerbe, les mêmes critiques décomplexées, la même vulgarité, le même humour raté. Le constat est simple : on ne lit pas des nouvelles avec une écriture y correspondant. On lit Zadie Smith qui raconte. Et du coup, c’est terrible, mais au-delà des phrases, au-delà des paragraphes, le lecteur est dérangé par quelque chose de flagrant qui le sort de la narration : il voit les ficelles.
Bien sûr, on ne peut pas ici invoquer le style comme défense : le style s’adapte aux situations, et indépendamment du style, des personnages différents ne peuvent pas tous s’exprimer de la même manière, sur le même ton, avoir les mêmes pensées et les mêmes opinions. En plus de ne pas être crédible, cela détruit leur expérience identitaire personnelle et dans le même temps, les questions que tente de soulever le recueil à ce propos.

Dans Grand Union, la narration ne fait pas sens : la forme n’est pas adaptée au fond. Zadie Smith ne s’efface pas au profit de ses personnages. Elle n’est pas un vecteur de leurs pensées, ils sont un vecteur de la sienne, en toute incohérence. Cela, bien sûr, se remarquerait moins dans un roman narré d’un point de vue externe qui ne suivrait les pensées que d’un seul personnage. Dans un roman à plusieurs voix, cela serait déjà un problème. Ça l’est encore plus dans un recueil de nouvelles censées être indépendantes – car rien ne lie les nouvelles les unes aux autres. Et d’autant plus dans la nouvelle où c’est Dieu qui s’exprime exactement de la même manière. Là, le mécanisme devient franchement grossier. Il donne l’impression que les personnages ne sont pas travaillés et c’est le cas, tout comme les intrigues. À tel point que ça en paraît assumé. Malheureusement, ça ne produit rien de positif. Quel est le but d’une telle manœuvre ?

Grand Union est donc un recueil de nouvelles inégal rappelant davantage un exercice d’écriture. Pour les amateurs de Zadie Smith, cela constituera peut-être un moyen de comprendre son processus créatif, un peu à la manière d’un non finito qui, en montrant l’écriture inachevée, flottante (ici au sens d’un exercice), montre dans le même temps, l’acte d’écrire au moment de l’écriture (et non pas fini et publié). Un peu à la manière d’un Michel-Ange qui, en laissant des parties non sculptées, à peine émerger du marbre brut, montrait dans le même temps la sculpture achevée et l’acte de sculpter.

Grand Union, Zadie Smith
Gallimard, 2021, 284 pages