Cinquante nuances plus sombres, un film de James Foley : Critique

À l’occasion de la Saint-Valentin, Christian Grey revient dans le second volet de la saga érotique Cinquante Nuances de Grey. Le premier opus avait rapidement été taxé de navet, recevant même plusieurs Razzies. On aurait donc pu s’attendre à ce que Cinquante nuances plus sombres redresse la barre : malheureusement, le film emboîte tristement le pas au précédent et cultive la même nullité.

Synopsis : Anastasia Steele, désormais assistante d’édition, renoue avec son ex Christian Grey quelques mois après leur rupture. Alors qu’elle l’avait quitté après avoir réalisé qu’il prenait du plaisir en infligeant des châtiments corporels aux femmes, elle accepte de remettre le couvert à une condition : cette fois, elle imposera ses termes. Transi, le millionnaire lui en fait la promesse et se montre changé. Mais rapidement, les fantômes du passé resurgissent…

On le sait, la saga littéraire à succès d’E. L. James est au départ dérivée d’une fan fiction librement inspirée de Twilight. De fait, malgré un érotisme provocateur et un contexte plus ancré dans la réalité, le phénomène Fifty Shades s’est rapidement imposé comme une bluette faussement transgressive, majoritairement destinée à un public féminin. Au cinéma, son adaptation n’a pas dérogé pas à la règle : encore plus sage, gommant tout aspect potentiellement choquant, le premier opus revêtait des allures de drame romantique niais estampillé young adults, totalement dépourvu de charge sexuelle et d’enjeux. Mais la suite, annoncée comme plus sombre et plus subversive, nous promettait une romance plus débridée, sans plus aucune règle ni aucun secret. Alors, le résultat est-il à la hauteur des attentes ? Pas vraiment.

Cinquante nuances plus niaises 

Alors que le titre nous laisse sous-entendre que le récit va basculer dans des sphères plus sombres, il n’en est rien. Au contraire, l’intrigue fait la part belle à l’amour, la passion, voire la romance enflammée, « parfum vanille ». Car oui, Christian Grey est un homme nouveau, transfiguré par la force et la pureté des sentiments sincères qu’il éprouve envers la belle Anastasia, sa sauveuse, son salut. Terminé le sadisme, fini la domination. A la place, le fringant millionnaire de seulement 27 ans (rappelons-le), désormais guéri de ses penchants malsains, se laisse aller aux joies du bonheur simple et se plie en quatre pour reconquérir la femme de sa vie à grands coups de bouquets garnis et de déclarations transies. Des fleurs, des fleurs et encore des fleurs viennent inonder le quotidien de sa jeune promise, émerveillée par un tel changement. Virée idyllique en bateau au rythme d’une ballade mollement électro-RnB signée Taylor Swift et ZAYN (ancien One-Direction), feux d’artifice éblouissants, bals masqués luxueux et liesse à tous les étages : la relation lumineuse qui unit Christian à Anastasia est parfaite. Pour preuve, lui qui est habituellement si ténébreux et inaccessible ouvre son coeur, dévoile son passé douloureux, se laisse toucher et demande à sa moitié de s’installer avec lui, avant de carrément vouloir l’épouser ! On l’aura compris, en plus d’une bande son mièvre et sans goût qui affadit le moindre plan, Cinquante Nuances plus sombres est un film commercial calibré au millimètre près pour séduire les YA fans de bluettes « sauce piquante », histoire de mettre un peu de piment dans leur Saint-Valentin.

Cinquante nuances plus coquines

Niveau sexe (puisqu’il faut bien l’avouer, l’érotisme sulfureux est l’un des arguments de vente majeurs de la franchise), on est encore loin de 9 Semaines 1/2 et Basic Instinct, mais l’alchimie entre Dakota Johnson et Jamie Dornan est plus convaincante que dans le volet précédent et leurs instants d’intimité, assez nombreux, viennent efficacement apporter une pointe de croustillant au scénario, dont la platitude et le vide avoisinent le néant. Au moins, on peut se réjouir de voir que Christian et Anastasia remettent le couvert avec un enthousiasme débordant, s’adonnant à des parties de jambes en l’air survoltées en toutes circonstances (sous la douche, dans un ascenseur) et agrémentées de quelques gadgets qui renouent avec l’esprit du roman dont la notoriété était en partie liée à son audace et son inventivité en la matière. Entre accessoires divers, lingerie coquette, bijoux « intimes » et situations excitantes, Anastasia explore sa sexualité et repousse ses limites, se laissant aller à des pratiques hors-normes, à tel point qu’on peut entendre résonner le titre « Not Afraid Anymore » lorsque la jeune femme demande à son amant de la conduire dans la chambre rouge… Elle n’a plus peur. Bien évidemment, la pudeur est de mise dans ce film qui ne montre aucune nudité frontale même si la sensualité de Dakota Johnson et le sex appeal de son partenaire sont constamment mis en avant. Elle se mord la lèvre, se courbe et se penche, se laisse porter, se prélasse de façon indolente comme une femme trophée et soumise ; tandis qu’il exhibe ses abdominaux saillants tel un mâle alpha et s’adonne à une démonstration de virilité mémorable lors d’une séance de sport musclée. Sans avoir peur de tomber dans les clichés les plus communs et de porter à l’écran des archétypes éculés dans sa représentation des sexes, Cinquante Nuances plus sombres nous offre cependant quelques séquences « chaudes » qui raviront les amateurs de la saga.

Cinquante nuances plus glauques

Le problème majeur de Cinquante Nuances plus sombres, en plus de son visuel papier glacé désincarné, sa réalisation convenue, sa BO indigeste, sa mauvaise direction d’acteurs, son manque d’enjeux scénaristiques et sa niaiserie, réside dans son message très douteux. En réalité, lorsqu’on prend le temps de réfléchir, on remarque rapidement que Christian Grey, vendu comme le prince charmant idéal, est un stalker et un psychopathe : il suit ou fait suivre sa bien-aimée partout, garde des dossiers sur toutes ses « soumises » (dont certaines sont devenues folles et suicidaires), connaît tout sur ses partenaires, se comporte en dominateur tentaculaire qui décide des moindres faits et gestes d’Anastasia et exerce son influence à tous les niveaux de sorte à avoir la mainmise sur ses « proies » comme un tueur sur ses victimes. A ce titre, le parallèle n’est pas si absurde car le héros, qui explique que sa mère toxicomane est décédée sous ses yeux lorsqu’il avait quatre ans, avoue ne se choisir que des femmes ressemblant à sa génitrice pour les sadiser et les maltraiter, pratiques sexuelles qui l’ont sauvé puisqu’à en croire les dires de son « initiatrice » Mme Robinson (Kim Basinger, venue cachetonner), si elle ne l’avait pas révélé ainsi à lui-même, il serait en prison ou pire. Comprendre que Christian Grey, sous ses airs de parfait gentleman, est en réalité un fou, ce qui ne pose visiblement aucun problème à Anastasia quand on voit que la jeune femme, légèrement crédule et idiote, accepte volontiers de se plier à tous les désirs de son homme aussi déplacés soient-ils (ingérence dans sa vie professionnelle, suppression de tout libre-arbitre et nécessité absolue de la posséder entièrement). On constate donc que le film véhicule malheureusement un message très rétrograde sur la condition de la femme, propos également relayé par les personnages secondaires entre Leila la névrosée qui a perdu la tête après s’être fait larguer comme une vieille chaussette par Christian, ou Jack Hyde le patron abusif d’Anastasia qui tente d’exercer sur elle un droit de cuissage en s’immisçant dans son intimité…

Pour conclure, Cinquante Nuances plus sombres n’opère aucune rupture de ton ni de style avec le volet précédent et embraye sur la même médiocrité, n’ayant de sombre que son amorce de thriller (la vengeance de Jack Hyde, la jalousie de Mme Robinson et l’obsession névrotique de Leila envers Anastasia) qui se poursuivra sans doute dans la suite de la saga, comme l’annonce un bref teasing à la fin du générique. Une recette plate et sans relief, faussement transgressive, qui au mieux fera passer le temps aux spectateurs les moins exigeants (les images sont jolies) et qui au pire fera tiquer dans sa façon rétrograde d’aborder la représentation du genre à l’écran.

Cinquante nuances plus sombres : Bande-annonce

 

Cinquante nuances plus sombres : Fiche Technique

Titre original : Fifty Shades Darker
Réalisation : James Foley
Scénario : Niall Leonard, d’après Fifty Shades Darker de E.L. James
Interprétation : Dakota Johnson (Anastasia Steele), Jamie Dornan (Christian Grey), Bella Heathcoate (Leila Williams), Rita Ora (Mia Grey), Kim Basinger (Elena Lincoln alias Mme Robinson), Luke Grimes (Elliot Grey), Eric Johnson (Jack Hyde), Hugh Dancy (John Flynn)…
Image : John Schwartzman
Décor : Nelson Coates
Costumes : Shay Cunliffe
Son: Mark Noda
Montage: Richard Francis-Bruce
Musique: Danny Elfman
Producteurs :  Dana Brunetti, E. L. James, Marcus Viscidi et Michael De Luca
Distributeur: Universal Pictures International France
Genres : Drame, Romance, Thriller érotique
Date de sortie en France : 8 février 2017
Durée: 115 min

Etats-Unis – 2017

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Reefer Madness : C’est de la bonne !

Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.

The Social Reckoning : la data du jugement

Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.
Marushka Odabackian
Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

Englouti : le ventre de la mer

Avalé par un cachalot avec une heure d’oxygène, Austin Abrams livre un survival viscéral et bluffant, entre huis clos organique et décors palpitants. Dommage que des flashbacks trop bavards et un final lourdingue lui coupent le souffle, là où le film aurait pu rester en apnée jusqu’au bout.

Ni vue, ni connue : une figurante (trop) douée

Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.

Petite Casbah : les toits de la liberté

"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.