Desperate Housewives, ou l’art de la dissimulation

Souvenirs, souvenirs… Desperate Housewives, comme toute série, c’est avant tout des images et un générique marquants. Ce sont des personnages attachants, des intrigues haletantes et des rebondissements à perte de vue. Retour sur l’une des séries phares du début des années 2000.

C’est au détour d’un quartier chic, celui de Wisteria Lane, dans la tout aussi chic banlieue de Fairview, que l’on mesure l’étendue de ce qu’on peut cacher derrière une porte. La porte, une limite, un luxe. Cette précieuse ligne de démarcation entre la sphère publique et la sphère privée. Ce seuil rassurant de préservation et de non-contamination de l’une par l’autre. “Pour vivre heureux, vivons cachés” ; quelques mots pour justifier ce besoin naturel d’intimité et de tranquillité dont tout un chacun a besoin. La solution ? Une porte. Derrière l’exposition qu’offre la banlieue, chacun s’attache à dissimuler. C’est l’enseignement à tirer de Wisteria Lane, ses jardins à peine clos, ses allées exposées au regard de tous. Car au vu de l’herbe verte bien tondue et des jolis bosquets bien taillés, on comprend l’importance donnée à l’apparence et à l’art de la dissimulation, à leur maîtrise que nécessite la vie en banlieue. Il faut porter son regard au-delà, ce que les voisins font parfois trop bien.

Présentation

Desperate Housewives est une série du début des années 2000, époque d’un nouvel âge d’or pour les séries américaines. Traduisible en français par “Femmes au foyer désespérées”, son titre donne le ton d’entrée. En effet, la série se centre sur quatre personnages principaux, quatre femmes, Gabrielle, Susan, Lynette et Bree. Quatre héroïnes, donc, et avec elles autant de quotidiens qui se juxtaposent puis s’entremêlent, du fait de l’amitié qui les lie toutes les quatre. Le personnage de la femme au foyer devient le personnage central, centre de la série et des quotidiens qu’elle représente. La série jongle entre ces quatre existences, ces quatre personnalités, passant d’une séquence à l’autre des gaffes de Susan aux problèmes conjugaux de Gaby, de la vie de famille apparemment épanouie de Lynette aux rapports complexes qu’entretient Bree avec les siens. Grande richesse pour le spectateur qui peut trouver un peu partout de quoi se reconnaître et s’identifier. L’accès privilégié qui lui est offert par l’ouverture sur le quotidien de ces quatre femmes, épouses, mères, amies, somme de toutes ces différentes facettes qui le composent lui-même, favorise l’affect et l’identification au quotidien des personnages.

Ainsi, le fil rouge qui relie ces quatre vies est cette amitié entre les protagonistes principales et le drame initial qui les unit. La série s’ouvre en effet sur le suicide d’une autre amie qui devient ensuite la grande présente-absente des réunions-poker-gossip hebdomadaires : Mary-Alice Young.

L’originalité de la narration

Mary Alice constitue finalement la matrice de la série. Elle incarne par excellence la femme au foyer désespérée, dont l’ultime geste porte en son sein le mal-être et le désespoir qui l’ont animée tout au long de sa vie. Une trace d’elle persiste, dans la banlieue, dans la mémoire de ses amies, de sa famille, dans son ancienne maison qui porte elle aussi la marque de son suicide. Et à travers son fantôme, nous accédons au quotidien de celles et ceux qui restent et habitent ce quartier qui l’a vue évoluer, cette herbe qu’elle a foulée et cette rue qui cristallise ce que les voisins partagent. Elle donne à voir et à entendre au spectateur puisqu’elle est à présent au-dessus de tout, et que c’est par son point de vue aussi qu’il accède aux quotidiens que la série met en scène. C’est à la fois son regard et sa voix qui renseignent le spectateur. Jonglant habilement entre intériorité et pure extériorité, Mary Alice cristallise ce que nous faisons tous les jours, nous tenir à la fois à distance et dans l’intimité des personnes qui nous entourent. Son enterrement, au début de la série, permet de rencontrer ces autres femmes au foyer désespérées que l’on suit avec plaisir durant huit saisons.

Or, si la série plaît, et c’est là l’une de ses grandes ressources, c’est aussi parce qu’elle brasse un grand nombre de thématiques dont les horizons sont tout aussi larges. L’enfance, la découverte de la sexualité, les problèmes “des grands” de quelque ordre qu’ils soient (conjugaux, financiers, familiaux, etc.), la mort et j’en passe, sont abordés. De la même manière, Desperate Housewives met en scène tout une galerie de personnages éclectiques, favorisant une fois de plus la possibilité d’identification de la part du spectateur. Et que c’est plaisant de sans cesse naviguer en eaux troubles, entre ces vies bousculées et fascinantes de « banlieusards chics » que l’on se plaît à suivre.

Un ressort imparable : l’intrusion

Dans cette sorte d’Eden intouchable (ou presque) et américain qu’est Wisteria Lane, le quotidien regorge de drames, de secrets, de tempêtes cachées que l’on s’efforce tant de garder comme telles. Ainsi, la banlieue fonctionne comme un vivarium labyrinthique dans lequel les allées tortueuses abritent les plus sombres secrets. Le contexte d’apparition et de développement de la série permet de rapprocher son succès de celui des débuts de la téléréalité. Elles illustrent toutes deux ces tentations voyeuristes qui nous animent au quotidien. Le spectateur aime autant être propulsé dans l’intimité de ces vies chaotiques aux apparences calmes et heureuses, puisque c’est aussi un moyen pour lui de s’identifier et se reconnaître, que d’y échapper en s’en tenant à distance. Il est dans la nature humaine de se comparer aux autres. C’est là qu’une série réussit toujours dès lors qu’elle suscite l’intérêt. Et Desperate Housewives de confirmer la règle. Mesdames, quelle housewife êtes-vous ?

Et parfois, nous succombons seulement à nos élans voyeuristes. La question est posée de manière récurrente dans la série : après tout, que savons-nous vraiment de nos voisins, et que voulons-nous en savoir ? La vie en banlieue illustre parfaitement cette attraction/répulsion pour la vie en communauté ainsi que l’attrait pour la tranquillité dans un vivre-ensemble où le répit est parfois difficile à trouver. Desperate Housewives renvoie en miroir les situations que nous connaissons au quotidien, nous confrontant à nos réussites, nos échecs, nos bonheurs, nos désespoirs et nos aspirations.

En fin de compte, peu importe qui vous y trouverez. La série le montre à travers la déferlante des personnages secondaires au long de ces huit saisons. Une conclusion : dans les banlieues, les habitants se croisent et se succèdent, et avec eux leurs secrets. Car tout n’est qu’éternel recommencement ; et chacun de nous voyage accompagné de sa little dirty laundry

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