Taxi Blues, l’URSS de la perestroïka vue par Pavel Lounguine

Premier film réalisé par Pavel Lounguine, Taxi Blues est un portrait contrasté, nuancé et passionnant, d’une Union Soviétique en transition, entre espoir d’une libération et crainte d’une perte de repères.

Pavel Lounguine a toujours fait preuve d’une formidable capacité d’analyse de la société contemporaine. Cela fera de lui l’un des cinéastes russes les plus passionnants actuellement, un de ceux qui savent rendre compte de la complexité de la situation sociale de la Russie depuis la fin de l’URSS.
Pourtant, ce qui avait guidé la création de son premier film comme réalisateur, Taxi Blues, c’était la volonté d’exprimer la façon toute personnelle dont il ressentait cette période étrange qu’est la perestroïka.
Pour rappel, la perestroïka (terme que l’on peut traduire par “restructuration”) est caractérisée par une série de réformes sociales et économiques menées par Mikhaïl Gorbatchev, qui fut le dernier dirigeant de l’URSS, de 1985 à 1991. Si l’Occident a fait de Gorbatchev une véritable star, sa situation était loin d’être florissante en URSS, où il menait une politique d’équilibriste entre les libéraux qui trouvaient ses réformes insuffisantes et les conservateurs qui lui reprochaient de trahir l’idéologie marxiste-léniniste.
C’est ce contexte qui sert de toile de fond à Taxi Blues, ce mélange d’espoir et de crainte, de liberté et d’appréhension. Nous sommes en 1989, l’URSS a encore deux ans à survivre tant bien que mal. Les premiers plans nous montrent un pays qui tente de faire le grand écart entre libéralisme à l’Occidentale et idéologie communiste. Sur les immeubles de verre qui rappellent n’importe quel quartier des affaires d’une grande métropole occidentale s’affichent d’immenses portraits de Lénine montrant la voie pour la libération du peuple. En quelques images, tout est dit de cette contradiction qui guidera le film. L’URSS que décrit Lounguine est à un tournant. Cela se sent dans les arts, dont la pratique semble plus libre, mais aussi dans le fait qu’un saxophoniste, Liocha Seliverstov, puisse sortir comme il veut du pays, faire des concerts aux USA et rentrer ensuite à Moscou.

Taxi Blues, c’est la rencontre de deux personnages.
D’un côté, Ivan Petrovitch Shlykov, chauffeur de taxi, est un personnage droit, strict, sévère. D’apparence impassible, il est capable de s’énerver très facilement et peut, en un rien de temps, devenir très violent. Il est attaché à des valeurs de l’ancien monde, comme le travail. Ainsi, il pense qu’être artiste n’est pas un métier et il traite le saxophoniste Liocha de “parasite”, accusation typique de l’époque soviétique.
Shlykov est surtout un homme parfaitement adapté à la (sur)vie en URSS. Il a constitué des réseaux clandestins pour vendre de la viande, il maîtrise toute cette économie souterraine sans laquelle bon nombre de citoyens soviétiques n’auraient pas pu survivre et il vit dans ce qui semble être un appartement communautaire. Ses façons de penser sont celles d’un citoyen soviétique ordinaire.
Il est possible d’affirmer que Seliverstov est, en cela, l’exact opposé de Shlykov. C’est un homme tourné vers la modernité. Il voyage à l’étranger, et c’est à New York qu’il devient célèbre : il fait donc déjà partie de ce monde globalisé et non plus d’une URSS renfermée sur elle-même. De plus, il joue du jazz, musique américaine par excellence.
Le saxophoniste apparaît aussi comme quelqu’un de puéril et irresponsable. Ainsi, il laisse la baignoire déborder dans l’appartement de Shlykov et cause pour 400 roubles de dégâts dans les appartements inférieurs. Il revend des affaires qui ne lui appartiennent pas. Il boit beaucoup, fait beaucoup la fête et vit au jour le jour de façon un peu bohème. Le fait qu’il soit un joueur de jazz est assez significatif : le jazz est la musique de l’improvisation, et cela semble correspondre à son mode de vie.
Le parcours des relations entre les deux personnages est assez paradoxal : convaincu de vivre la seule vie correcte, Shlykov va tenter de remettre Liocha sur ce qu’il perçoit être le “droit chemin”. Shlykov, dont la vie est bien organisée, avec tout son réseau de connaissances, ne supporte pas le caractère immature et désorganisé de la vie de Liocha. Il va l’aider, le soutenir, l’accueillir chez lui, lui donner des conseils pour sortir de la dépression, etc.
Finalement, il est possible de dire que Seliverstov représente le chemin dans lequel s’engage la Russie, un chemin imprévisible, ouvert à toutes les possibilités. Shlykov est, d’un certain côté, un homme du passé. Liocha l’accuse d’avoir été formaté par l’éducation soviétique. En tout cas, il semble bien adapté à cette vie soviétique qui est pourtant en train de s’effondrer.
A ces deux personnages s’ajoute un troisième, tout aussi symbolique, celui du vieil homme qui cohabite dans le même appartement que Shlykov. Cet homme, qui a reçu des médailles (vraisemblablement lors de la Grande Guerre patriotique), représente l’ancienne URSS.

L’un des enjeux du film est donc de mettre en scène cette période d’incertitude et de transition, ce que fait Lounguine grâce à ses personnages. Ses personnages sont complexes et contrastés, et ils semblent parfois opaques tant leurs décisions paraissent incompréhensibles.
Sur le plan de la mise en scène (qui a été primée au Festival de Cannes), le cinéaste adopte une réalisation proche de ses personnages. Ainsi, il alterne entre des scènes parfois frénétiques lorsque les personnages font la fête (par exemple), et des scènes plus mélancoliques pour exprimer la dépression subie par ses protagonistes.
D’un certain côté, la caméra de Lounguine pourrait être qualifiée de naturaliste : le cinéaste se veut très réaliste dans sa description de la société, jusqu’aux détails les plus sordides parfois.
La théorie critique qui analyse le cinéma russe des années 90 a inventé le concept de “tchernoukha” (de “tcherno” : noir). La tchernoukha, c’est la description sombre, dramatique, de la Russie dans le cinéma des années 90. Banditisme, violence, effondrement social, extrême pauvreté, corruption, prostitution… Les Russes ont une image extrêmement négative des années 90 et cela se ressent dans de nombreux films, dont certains ont connu un grand succès, comme le diptyque Le Frère (Brat’), d’Alekseï Balabanov.
D’un certain côté, dès 1989, Lounguine montre déjà cet effondrement de la Russie. Les lieux qu’il a choisis pour tourner son film sont significatifs : des arrière-cours glauques et mal fréquentées, des immeubles insalubres, des caves où l’on entrepose de la viande dans des conditions d’hygiène déplorable, des terrains vagues où l’on se livre à des marchandages, etc.
Mais Taxi Blues n’est pas qu’un film sombre. Lounguine sait parfaitement montrer toute la vitalité de cette époque. La perestroïka a libéré des énergies, et Taxi Blues est aussi un film rempli de cette énergie.
Au final, c’est toute la contradiction, toutes les contradictions de cette fin d’années 80, entre espoirs et craintes, entre libération et perte de repères, que nous montre Pavel Lounguine.

Taxi Blues : bande annonce

Taxi Blues : fiche technique

Scénario et réalisation : Pavel Lounguine
Interprétation : Piotr Mamonov (Liosha), Piotr Zaïchenko (Shlykov)
Photographie : Denis Evstigneev
Montage : Elizabeth Guido
Musique : Vladimir Chekasin, Youri Kouznetsov
Production : Marin Karmitz, Pierre Rival, Mark Gekht, Aleksandr Goloutva, Vladimir Repnikov.
Société de production : MK2 productions, ASK Eurofilm, La Sept Cinéma, LenFilm Studio.
Société de distribution : MK2 Diffusion
Genre : drame
Durée : 110 minutes
Date de sortie en France : 17 octobre 1990
URSS – 1990

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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