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Grand Union, de Zadie Smith : un exercice littéraire inégal aux airs de non finito ?

En mars 2021 paraissait chez Gallimard Grand Union, de Zadie Smith. L’autrice britannique nous a habitués à des romans complexes, mais Grand Union est un recueil de nouvelles. Dix-neuf histoires composent ce livre de 284 pages. On le sait, les maisons d’édition réservent le droit de publier des recueils de nouvelles aux auteurs déjà connus. Aucun novice n’aurait le privilège de publier des nouvelles sans avoir auparavant fait ses armes et son nom avec plusieurs romans à succès.
Y aurait-il une raison cachée derrière cette pratique ? Les recueils de nouvelles peuvent-ils parfois flirter avec un travail littéraire moins abouti ?
Grand Union tend à pencher en faveur de cette théorie : Zadie Smith nous livre ici davantage un exercice littéraire qu’un recueil de nouvelles abouti. Les dix-neuf nouvelles sont indéniablement inégales. Peut-être une manière d’introduire le non finito en littérature…

Ce qu’on apprécie dans Grand Union et dans l’oeuvre de Zadie Smith en général, c’est son intérêt pour l’identité, notamment pour les communautés minoritaires telles que les personnes non blanches, en particulier les femmes noires. Tout au long de ces dix-neufs récits courts, l’autrice questionne l’identité aussi bien sexuelle, raciale, religieuse que sociale. Le problème est que Grand Union n’apporte rien de neuf. La dénonciation laisse l’impression d’être déjà vue et de n’amener rien de nouveau – en plus, elle n’est pas suggérée pour que le spectateur la comprenne, elle lui est énoncée. C’est particulièrement le cas dans la nouvelle La Rivière Paresseuse qui énonce des clichés sans proposer aucune solution et sans faire réfléchir le spectateur. La nouvelle nous paraît d’ailleurs plus paresseuse que la rivière, sa lecture – comme celle du reste du livre – s’avère poussive. 

Car Grand Union est malheureusement plombé par une collection de défauts qui rendent la lecture difficile. Le propre du livre est de dénoncer, divertir ou faire réfléchir. Ici, la dénonciation, on l’a vu, est sans intérêt et sans nouveauté. Le livre n’est pas davantage divertissant : Zadie Smith s’attache à nous dépeindre des histoires ennuyeuses, peu intéressantes. Un côté déprimant se dégage de l’ensemble : tout est critiqué constamment. Le ton est aigre, Zadie Smith semble tout regarder d’un œil noir ou hautain sans qu’on comprenne réellement pourquoi. Il se dégage quelque chose d’acariâtre et d’aigri de la narration qui revient pour beaucoup de personnages. Le texte est aussi régulièrement pollué par un langage cru, inutile et vulgaire. Il n’est pas vulgaire parce qu’il est cru mais parce que ce côté cru est gratuit. Les tentatives d’humour sont ratées et un côté donneur de leçons émerge de l’ensemble. Au final, le livre tire vers le bas sans avoir la beauté et la poésie que peuvent revêtir un regard mélancolique, nostalgique ou même une complaisance dans la tristesse. La plume n’est pas particulièrement belle et elle semble trempée dans l’acide.

Seules quelques nouvelles sont intéressantes sur l’ensemble. Johanna Thomas-Corr du Guardian écrit d’ailleurs que « au moins huit des dix-neuf histoires de Grand Union ne sont pas très bonnes »… Ces nouvelles donnent l’impression de ne pas avoir été travaillées. De se résumer à un exercice de spontanéité qui se révèle lassant. Beaucoup n’ont pas de réelle narration ni d’histoire à proprement parler. Il ne s’agit que des réflexions de l’autrice – par exemple, l’observation de la rivière artificielle de la piscine d’un hôtel dans La Rivière Paresseuse. Réflexions, on l’a dit, très négatives. Cela dénote un problème : par rapport à un roman réfléchi, construit et articulé, ces nouvelles sont trop légères. On n’y accroche pas et seuls les défauts ressortent au lieu de la richesse de ce qui aurait pu se passer. Cela renforce cette impression d’exercice littéraire et de remplissage.
L’une des meilleures nouvelles du recueil est Mlle Adele et les corsets et elle n’a rien d’exceptionnel. Il s’en dégage encore une fois quelque chose de triste qui n’apporte ni regard neuf, ni solution. La surprise qui apparaît en milieu de récit est mal amenée et révélée avant d’être exploitée, ne provoquant finalement paradoxalement que peu de surprise. De surcroît, la nouvelle a une drôle de manière de dénoncer le racisme et la discrimination – notamment sexuelle – en énonçant sans la moindre gêne de nouveaux clichés racistes (probablement en toute inconscience) !

Enfin, c’est lorsqu’on parvient à la nouvelle Situation de blocage qu’on est soudain frappé par le problème majeur de Grand Union : sa narration. Le ton, on l’a dit, est volontiers critique, négatif, complaisant. Nouvelle après nouvelle, quelque chose dérange : que le narrateur soit interne ou externe, attaché à décrire les émotions et pensées de personnages différents, il s’exprime toujours de la même manière. Si cela saute aux yeux dans Situation de blocage, c’est parce qu’elle est censée être narrée par Dieu lui-même, or, voilà que, contre toute attente, Dieu s’exprime également avec le même ton moqueur et aigri que le narrateur décrivant les pensées de Mlle Adele, ou celles de Monica, mère quadragénaire se rappelant ses expériences sexuelles lors de ses années étudiantes dans L’éducation sentimentale, ou le narrateur de La Rivière Paresseuse ou Bien sous tous rapports ou Paroles et musique, etc. ! Le ton est toujours le même : celui de Zadie Smith.

La narration et le ton ne sont aucunement adaptés aux personnages ou aux situations – alors même qu’on lit des histoires très différentes les unes des autres. On retrouve pourtant toujours le même langage acerbe, les mêmes critiques décomplexées, la même vulgarité, le même humour raté. Le constat est simple : on ne lit pas des nouvelles avec une écriture y correspondant. On lit Zadie Smith qui raconte. Et du coup, c’est terrible, mais au-delà des phrases, au-delà des paragraphes, le lecteur est dérangé par quelque chose de flagrant qui le sort de la narration : il voit les ficelles.
Bien sûr, on ne peut pas ici invoquer le style comme défense : le style s’adapte aux situations, et indépendamment du style, des personnages différents ne peuvent pas tous s’exprimer de la même manière, sur le même ton, avoir les mêmes pensées et les mêmes opinions. En plus de ne pas être crédible, cela détruit leur expérience identitaire personnelle et dans le même temps, les questions que tente de soulever le recueil à ce propos.

Dans Grand Union, la narration ne fait pas sens : la forme n’est pas adaptée au fond. Zadie Smith ne s’efface pas au profit de ses personnages. Elle n’est pas un vecteur de leurs pensées, ils sont un vecteur de la sienne, en toute incohérence. Cela, bien sûr, se remarquerait moins dans un roman narré d’un point de vue externe qui ne suivrait les pensées que d’un seul personnage. Dans un roman à plusieurs voix, cela serait déjà un problème. Ça l’est encore plus dans un recueil de nouvelles censées être indépendantes – car rien ne lie les nouvelles les unes aux autres. Et d’autant plus dans la nouvelle où c’est Dieu qui s’exprime exactement de la même manière. Là, le mécanisme devient franchement grossier. Il donne l’impression que les personnages ne sont pas travaillés et c’est le cas, tout comme les intrigues. À tel point que ça en paraît assumé. Malheureusement, ça ne produit rien de positif. Quel est le but d’une telle manœuvre ?

Grand Union est donc un recueil de nouvelles inégal rappelant davantage un exercice d’écriture. Pour les amateurs de Zadie Smith, cela constituera peut-être un moyen de comprendre son processus créatif, un peu à la manière d’un non finito qui, en montrant l’écriture inachevée, flottante (ici au sens d’un exercice), montre dans le même temps, l’acte d’écrire au moment de l’écriture (et non pas fini et publié). Un peu à la manière d’un Michel-Ange qui, en laissant des parties non sculptées, à peine émerger du marbre brut, montrait dans le même temps la sculpture achevée et l’acte de sculpter.

Grand Union, Zadie Smith
Gallimard, 2021, 284 pages

« Mauvaise réputation » : toute réalité a deux faces

Le scénariste Ozanam et le dessinateur Emmanuel Bazin publient aux éditions Glénat Mauvaise réputation, une bande dessinée axée sur l’histoire des frères Dalton et dont le narrateur n’est autre qu’Emmett.

Précédé d’une réputation sulfureuse, Emmett Dalton s’est rangé depuis plusieurs années, après les mésaventures que lui et ses frères ont vécues. Il noie désormais son spleen dans l’alcool et est assailli de visions du passé aussi douloureuses que tenaces. Nous sommes en 1908 en Oklahoma et les Dalton continuent de polariser les attentions. À tel point d’ailleurs qu’un producteur de cinéma, John Tackett, approche Emmett afin d’obtenir sa version des faits avant de porter l’histoire de la fratrie sur grand écran. Le scénario, essentiellement basé sur des coupures de presse, est un tissu de mensonges. « Tout est faux, caricatural. Si j’avais vécu un seul jour comme ce que vous racontez là, je serais mort depuis longtemps. » S’il tempère – « Vous savez, dans un scénario, la vérité doit s’effacer devant l’efficacité » –, John Tackett voit là l’occasion de convaincre Emmett : s’il veut rétablir les faits, il suffit qu’il accepte de remplacer le scénariste embauché sur le projet. Et c’est ainsi que les deux hommes vont se rapprocher l’un de l’autre et éventer peu à peu, par l’intermédiaire du narrateur Emmett, l’histoire des Dalton.

Ozanam et Emmanuel Bazin vont alors nous faire découvrir d’anciens marshals que des circonstances défavorables et plusieurs injustices ont poussé sur le chemin de la criminalité. « Je suis persuadé que si la solde était tombée tous les mois, le dilemme n’aurait même pas existé. » Car l’activité de marshal est peu profitable aux Dalton : payés à l’acte, ils ployaient sous le travail et devaient en plus payer les enterrements de bandits qu’ils abattaient dans le cadre de leur mission lorsque ces derniers n’avaient pas de famille. « On s’est rendu à l’évidence que n’importe quel boulot serait plus rémunérateur… et moins dangereux » En filigrane, c’est l’Ouest, ses règles tacites et ses règlements de comptes qui transparaissent. Avec cette devise, si juste : « Qui vit du glaive périra par le glaive. » Pour en prendre la pleine mesure, il faut se rappeler que Towerly, l’assassin d’un frère Dalton, a été tué par un marshal qui n’a même pas eu le temps de profiter de sa prime avant de se voir lui-même abattu par un Indien. Le récit, à trois bandes – les Dalton, Emmett et John, l’Ouest –, est conté de manière réaliste et mélancolique. Les couleurs désaturées d’Emmanuel Bazin, l’analogie initiale entre Emmett et le Christ et, plus largement, les événements contés dans l’album contribuent à instaurer la teneur d’un western crépusculaire.

Bagarres de bar, chevaux volés, fusillades, fausses accusations de braquages, tragédies en cascade, marshals, truands et Indiens, Mauvaise réputation ne fait certainement pas affront au genre. Il a aussi le mérite de portraiturer une époque, en recourant à des personnages secondaires – l’usurier Bundle réclamant son dû à la veuve d’un soldat – ou à des dialogues édifiants – « Le public n’est pas prêt à payer pour voir les exploits d’un négro » au sujet de l’opportunité de consacrer un biopic à Bass Reeves. D’autres aspects de l’album feront en revanche l’objet de davantage de réticences : les nombreux bonds temporels et ellipses morcèlent le récit et nous empêchent parfois de nous fixer dans l’action ou de nous identifier pleinement aux protagonistes, tandis que le travail graphique sur les visages ou les décors apparaît quelque peu lacunaire. Ce premier tome, très cinégénique, n’en demeure pas moins plaisant et engageant quant à la suite de la série.

Aperçu : Mauvaise réputation (Glénat)

Mauvaise réputation (tome I), Ozanam et Emmanuel Bazin
Glénat, juin 2021, 72 pages

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3

« La Machine ne ferme jamais les yeux » : techno-surveillance

Dans La Machine ne ferme jamais les yeux (Delcourt/Encrages), Yvan Greenberg, Joe Canlas et Everett Patterson se penchent sur les technologies de surveillance et la manière dont nos données privées sont exploitées de manière croissante. Pour ce faire, ils transitent par le FBI, la NSA, le maccarthysme ou encore les nouvelles technologies.

Edward Snowden et Olivier Tesquet l’ont chacun verbalisé à leur manière : les technologies de surveillance prennent une importance souvent insoupçonnée dans nos existences. L’ancien employé à la NSA a démontré à quel point les gouvernements et leurs agences de sécurité pouvaient s’immiscer dans l’intimité de leurs concitoyens. L’essayiste français a quant à lui énoncé les fondements d’une vie privée rabotée par les caméras de surveillance, les drones, les applications mobiles, la capture des données numériques ou encore des objets devenus anodins comme Google Home ou l’Apple Watch. La Machine ne ferme jamais les yeux nous plonge aux sources bibliques et historiques (Judas, le cheval de Troie…) de la surveillance, puis radiographie son extension progressive jusqu’à la situation actuelle, où le commercial, le technologique et le politique concourent sans distinction à notre mise à nu.

Il ne faut pas voir en La Machine ne ferme jamais les yeux une bande dessinée classique. Son récit s’ordonne en effet autour d’événements historiques éclairant les intrusions publiques, technologiques et/ou commerciales dans nos vies privées. Il fait donc le deuil d’une narration conventionnelle pour prendre la forme d’un manuel didactique, richement illustré, sur tous ces moments où la sphère privée et la surveillance ont fini par se heurter. L’objet de l’album outrepasse néanmoins ces seules questions, puisqu’on y assiste par exemple à la rencontre fictive entre George Orwell, père de la novlangue et de Big Brother, et Michel Foucault, tirant notamment de la surveillance panoptique de Jeremy Bentham toute une série de vocables et d’expressions censés témoigner de réalités sociologiques nouvellement établies et étayées (parfois par ses propres soins).

À la lecture de cet album très instructif, on peine toutefois à distinguer où se situe le paroxysme de la surveillance. Le doit-on aux milliers de dossiers secrets de J. Edgar Hoover, l’ancien patron paranoïaque du FBI ? Est-ce plutôt le fait de la NSA et de ses entreprises de télécommunication satellites, qui ont récolté ensemble, illégalement, les données privées de millions d’Américains, tel que révélé par Edward Snowden ? Ou faut-il définitivement couronner cette prouesse de sournoiserie, pratiquement indétectable, que constituent les oiseaux artificiels dotés de caméra ? À moins qu’il ne s’agisse, plus prosaïquement, du combo caméras publiques/applications mobiles/réseaux sociaux ? On pourrait aussi citer le crédit social chinois, dont cette bande dessinée fait peu de cas, mais qui en constituerait pourtant l’apogée logique.

Pessimiste mais nécessaire, La Machine ne ferme jamais les yeux est un document précieux en ce sens qu’il met en perspective les technologies de surveillance, leurs objectifs avoués et inavouables, mais aussi les moyens qui leur sont dévolus. Il s’attarde tour à tour sur la symbolique des anges (observateurs/protecteurs), le mythe de Godiva (sur le voyeurisme), la galerie des mauvais sujets (exposition publique de portraits de criminels), le fordisme (et ses cadences chronométrées), les deux phases de peur rouge (avec l’essor sous-jacent du fichage), les indiscrétions de la CIA et de la NSA, la répression des mouvement des droits civiques, du terrorisme et des rassemblements syndicaux (avec toutes leurs dérives sécuritaires) ou encore les nouvelles technologies (récoltant tant de données avec notre consentement tacite). L’album a beau constituer une initiation d’excellente facture, pour aller plus loin, on le complètera volontiers par les essais d’Olivier Tesquet, Brittany Kaiser, Tristan Nitot ou Shoshana Zuboff.

Aperçu : La Machine ne ferme jamais les yeux (Delcourt/Encrages)

La Machine ne ferme jamais les yeux, Yvan Greenberg, Joe Canlas et Everett Patterson
Delcourt/Encrages, juin 2021, 144 pages

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4

« Casablanca, l’aventure du film » racontée de a à z

L’écrivain Tito Topin a décidé d’exhumer tout ce qui a contribué à façonner, de près ou de loin, le film – et le mythe – Casablanca. Il publie chez LettMotif un ouvrage de 260 pages s’intéressant tant à l’histoire du long métrage de Michael Curtiz qu’à tous ceux, petites mains comme grandes stars, qui ont été impliqués dans sa réalisation.

L’American Film Institute le classe second parmi les cent plus grands films américains de tous les temps. La BBC le glisse dans son top 10. Les cinéphiles sont nombreux à le citer parmi leurs longs métrages favoris. Casablanca n’est pas un film tout à fait comme les autres. Si cette assertion peut ressembler à un lieu commun, Tito Topin se donne la peine de porter à son crédit toute une série de faits, de personnages et d’anecdotes qui ont le mérite d’éclairer l’œuvre de Michael Curtiz d’une lumière nouvelle. Né lui-même à Casablanca, l’auteur retrace le contexte de création du film, se penche une à une sur toutes ses parties prenantes, du réalisateur aux seconds rôles en passant par l’affichiste Bill Gold, et met son sens du récit au service d’une passion contagieuse. Il suffit de consulter le chapitre « Casablancamania » pour prendre la pleine mesure d’une postérité glorieuse. Mais saisir toutes les aspérités du film nécessitait bien ces multiples fiches (certes parfois un peu trop biographiques) que Tito Topin consacre à ses façonniers.

Casablanca, c’est la grande histoire racontée par la petite. Tito Topin rappelle les origines modestes des frères Warner et la manière dont ils ont rencontré le succès grâce au cinéma parlant. Il présente Michael Curtiz comme un réalisateur prolifique ayant fui la « terreur blanche » hongroise pour s’épanouir à Hollywood. Au moment où débute son tournage de Casablanca, le script était encore en gestation, ce qui a eu le don d’irriter Humphrey Bogart (qui venait d’être consacré suite au Faucon maltais) et Ingrid Bergman (prêtée à la Warner après avoir été repérée par Selznick). Le premier craignait que le film ne devienne un échec retentissant et la seconde, souvent dépitée par le manque d’organisation, peinait à en comprendre le scénario. Pour couronner le tout, les deux comédiens-phares ne filaient pas le parfait amour sur le plateau. Tito Topin raconte toutefois comment cette entreprise périlleuse a fini par se solder par un extraordinaire succès d’estime : Howard Koch retravaille le flashback, le script-doctor Casey Robinson amende la romance (non crédité, il ne sera même pas cité à la Cérémonie des Oscars), le chef opérateur Arthur Edeson impose ses éclairages, ses prises de vues et ses angles inédits, le chef décorateur Carl Jules Weyl fait de chaque élément de décor un vecteur narratif. Chacun a ainsi apporté sa pierre, précieuse, à un édifice en voie de maturation.

L’authenticité de Casablanca a également contribué à le distinguer. Son degré de réalisme a été renforcé par les 34 nationalités différentes qui cohabitaient sur le plateau, mais aussi par l’intervention de personnalités telles que le conseiller technique Robert Aisner – qui connaissait la ville de Casablanca pour y avoir lui-même transité. Le débarquement américain et une réunion diplomatique concomitante au lancement du film ont également favorisé son essor, en faisant résonner partout dans le monde le nom de la cité marocaine. L’affichiste Bill Gold n’y est pas pour rien non plus, lui qui a su synthétiser toute la choralité, la pluralité et l’ambiance du film en une illustration idoine, point de départ d’une carrière de quelque 70 années qui l’aura vu collaborer avec Alfred Hitchcock, Stanley Kubrick ou encore William Friedkin. C’est tout ceci – et un peu plus encore – que l’auteur Tito Topin énonce longuement, avec érudition et la volonté de mettre l’œuvre de Michael Curtiz autant en perspective que possible. Le pari est réussi, même si certains regretteront sans doute que l’anecdote l’emporte in fine sur l’analyse.

Casablanca, l’aventure du film, Tito Topin
LettMotif, mai 2021, 260 pages

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3.5

« Langue » : de la transversalité du parler

Enseignante à l’Université de Paris, Cécile Canut publie dans la collection « Le Mot est faible » (Anamosa) un opuscule portant sur la langue.

En France, la langue a été homogénéisée et fixée entre les XVIe et XVIIIe siècles : Richelieu fonde l’Académie française en 1635, l’Encyclopédie de Diderot voit le jour en 1751, les dictionnaires et les grammairiens ordonnent progressivement le sens et la place des mots, avant que la Révolution française n’impose un usage unique et invariable de la langue et de ses vocables. Pour les Lumières, cette dernière ferait tendre la civilisation vers le progrès et l’universel. Les patois et autres dialectes sont alors de plus en plus souvent considérés comme quantité négligeable. L’école devient le lieu d’apprentissage de l’unicité de la langue. Et des personnalités telles que l’abbé Grégoire ou Talleyrand concourent à unifier les parlers, un processus qui se cristallisera toutefois un peu plus tard, avec la IIIe République (1870-1940).

Une fois ce cadre historique posé, Cécile Canut peut se lancer dans une réflexion succincte et transversale sur la langue, qui nous apparaît tour à tour en tant que marqueur social excluant ceux qui n’en maîtrisent pas les codes, comme une entité aux usages pluriels (langage familier, protocolaire, académique, soutenu…), à l’aune des différentes significations qu’elle enveloppe à travers les cultures ou encore en qualité d’outil collectif d’émancipation lorsqu’elle sert par exemple à verbaliser les doléances de manifestants à travers un discours syndical et/ou politique. Cécile Canut rappelle par ailleurs à quel point l’ordre-de-la-langue instaure son contrôle sur le parler, mais aussi la manière dont les novlangues orwelliennes ont pu devenir une réalité, sous une forme lyophilisée : quand un licenciement devient un plan social, quand les formules demeurent à ce point spécieuses et édulcorées, est-il encore possible de penser le capitalisme sans en travestir les fondements ?

Dans un opuscule aussi clair que passionnant, aidée en cela par son expérience professionnelle, Cécile Canut revient également sur les dialectes africains et la manière dont on les a associés, au cours de l’histoire, au sous-développement, puis opposés aux langues des colonisateurs, supposées être porteuses de progrès. Dans certains pays comme le Mali, le français continue d’être valorisé à l’école, son apprentissage banalisé, la langue de Molière étant liée dans les esprits à l’éducation et l’élévation culturelle (au-delà des considérations politiques). En fin d’ouvrage, il est aussi question des Gilets jaunes, parfois moqués pour leur supposée non-maîtrise des codes linguistiques, mais capables de subvertir la langue pour diffuser leurs messages et s’ériger en êtres pensants et agissants. Au fond, ce qu’il faut retenir de cet ouvrage, c’est que la langue structure notre pensée, elle en pose les contours et en conditionne les horizons. Mais elle s’apparente aussi à un outil culturel, identitaire et politique qu’on emploie à des fins diverses, et parfois pour le pire.

Langue, Cécile Canut
Anamosa, mai 2021, 96 pages

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3.5

« Sous nos yeux : Petit manifeste pour une révolution du regard » par Iris Brey et Mirion Malle

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Iris Brey revient avec Sous nos yeux : petit manifeste pour une révolution du regard, publié aux éditions La ville brûle et illustré par Mirion Malle. L’objectif de ce petit livre est de synthétiser les hypothèses de Le regard féminin : une révolution à l’écran, pour les rendre accessibles aux ados. L’intention est louable, mais l’exécution beaucoup plus discutable.

Se présentant comme un petit volume d’une soixantaine de pages, le nouveau livre de la critique et universitaire Iris Brey a l’ambition louable de synthétiser pour le jeune public les hypothèses principales de son précédent opus : Le regard féminin : une révolution à l’écran. Le texte, écrit par ses soins, est illustré par Mirion Malle, grand nom de la nouvelle BD féministe. Les intentions du projet étant particulièrement évidentes, il n’est pas dans mon intention de le critiquer sur le fond, d’autant que j’y souscris globalement. Et reprocher à un manifeste ouvertement féministe d’être féministe serait, il faut le dire, le summum du grotesque.

Summum qui a déjà été largement atteint à la sortie de Le regard féminin : une révolution à l’écran en 2020. La publication de l’essai ouvertement engagé d’Iris Brey ne s’est pas faite sans déclencher son lot de polémiques. En l’état, il est difficile de nier le déferlement d’agressivité qui a suivi la publication, prouvant finalement par l’absurde cette phallocratie de la critique institutionnelle, prête à défendre son pré carré en convoquant les notions d’auteurisme à tout va, quitte à en dénaturer les fondements. Dommage, car au milieu de textes écrits à la va-vite, multipliant les procès d’intention en se basant sur des extraits sortis de leur contexte, quelques critiques plus mesurées, émanant du monde universitaire, méritaient que l’on s’y attarde. Retenons à ce titre celle, extrêmement détaillée et bienveillante, de Teresa Castro qui « ré-ouvre » le dossier du « female gaze », questionnant très justement la posture « révolutionnaire » que se donnait Iris Brey. Sans revenir dans le détail sur tous les écueils et règlements de compte qui émaillent cet essai, nous pourrions résumer la « problématique » par ce simple biais : l’auteure a quelque peu « confisqué » la notion à son profit, faisant mine d’ignorer tout un pan des études féministes sur la question, ou comme le rappelle justement Teresa Castro :

« Dans son ouvrage The Desire to Desire. The Woman’s Film of the 1940s [1987], l’américaine Mary Ann Doane revient sur « les difficultés apparemment insurmontables dans la conceptualisation du female gaze » (p.7). En 2020, ces difficultés ont apparemment, si l’on vous en croit, été surmontées. Entretemps, où sont passées Teresa De Lauretis, Miriam Hansen, Trinh T. Min Ha, Kaja Silverman, pour ne citer que quelques autrices qui auraient très facilement pu vous accompagner ? Leurs lectures complexes et rigoureuses, leur inventivité, nous sont toujours précieuses. Nous pouvons évidemment nous détacher de leurs interprétations, exprimer nos désaccords, regretter leur peu d’attention à des enjeux d’ethnicité ou de classe, mais elles peuvent encore nous servir d’interlocutrices, en particulier lorsqu’il s’agit de mobiliser une notion si largement discutée comme celle de gaze et d’y apposer le qualificatif très chargé de « féminin » ».

Pour résumer, en reprenant l’hypothèse succincte de Laura Mulvey sur l’existence d’un male gaze, qu’elle-même circonscrivait à la production hollywoodienne classique, Iris Brey imagine son opposé dans un female gaze. Ainsi, si le premier peut être pensé comme un regard de fascination dominateur et surplombant, voire destructeur, le second, selon la nouvelle définition de l’auteure, devrait être inclusif et créateur. C’était oublier un peu vite que ce female gaze fut, à plusieurs reprises, identifié comme l’exact envers du male gaze : c’est-à-dire ce même regard de fascination appliqué à des corps masculins, transformant cette fois l’homme en objet. Peut-être un juste retour de bâton, mais qu’Iris Brey refuse de prendre en compte, préférant construire un concept positif.

L’autre reproche, concomitant, qui fut adressé à Iris Brey fut son ignorance polie de toutes critiques et une certaine complaisance des journalistes, souvent peu au fait des guerres de chapelles qui agitent le monde de la critique et de la théorie cinématographique. Les débats auxquels elle participa pour vendre son livre n’en avait finalement que le nom, l’auteure faisant rarement face à la contradiction véritable. Pourtant, son essai pourrait encore être discuté, notamment dans la facilité avec laquelle Brey opère quelques raccourcis historiques hasardeux. À titre d’exemple, affirmer le féminisme d’Alice Guy, pionnière de la réalisation (à l’époque où le terme « réalisateur » n’était même pas un concept) tout en lui offrant la maternité du gros plan est, à plus d’un titre, « problématique ». Mais ces questions n’entendent pas toujours invalider totalement les hypothèses du Regard féminin. Parfois, il s’agit surtout de faire avancer le débat et de préciser cette idée d’un regard féminin, pour rendre le concept plus opérant.

Il n’est pas inutile de ré-ouvrir le débat pour parler de Sous nos yeux, qui se présente donc comme une version simplifiée de ces hypothèses. Le but assumé d’Iris Brey, accompagnée de Mirion Malle, est « d’apprendre à décrypter ces images, prendre conscience du fait qu’elles ne sont pas neutres », en mettant l’accent sur les représentations « des femmes et de leurs corps » au cinéma, mais aussi à la télévision, et pourquoi pas dans les jeux vidéos. Vaste programme qui, forcément, ne sera pas tenu car soixante pages, c’est un peu court pour développer tout ça.

Ce petit livre a pour lui son double positionnement critique. Les maisons d’édition pour la jeunesse ne se font plus prier pour publier des ouvrages développant une pensée féministe, souvent de grande qualité et sans concession (voir évidemment Les Culottées de Pénélope Bagieu). D’un autre côté, on notera le paradoxe de ce monde saturé d’images où les documents de vulgarisation à destination du jeune public autour du cinéma ou de la télévision sont d’une triste rareté. Très peu d’auteur.es semblent s’être donné.es les moyens d’expliquer aux ados ou aux enfants « Qu’est-ce que le cinéma ? ». Comment filme t-on une scène ? Où se place la caméra ? C’est quoi le hors-champ ? Quels sont les différents métiers du cinéma ? Voici, à la volée, quelques questions qui méritent d’être posées.

C’est ici l’enseignant occasionnel (moi) qui parle, et qui s’est trop souvent rendu compte que ces lacunes devenaient bien visibles dans les premières années d’études cinématographiques. La plupart des étudiant.es qui arrivent en licence de cinéma ont souvent pour eux un bagage culturel non négligeable (des listes de films et de séries cultes), mais très peu de notions précises de ce qu’il se passe « hors cadre ». Aussi, j’affirme qu’il y a une véritable urgence à traiter ces sujets pour le jeune public, et que de tels ouvrages de vulgarisation sont nécessaires et bien trop rares en librairie.

De cette pénurie incompréhensible découle le premier échec regrettable de Sous nos yeux : son volet « pédagogique » est très vite expédié. Au fil des pages, Iris Brey revient sur quelques figures féminines d’importance « effacées » de l’histoire du cinéma (là encore, nous pourrions discuter cette idée) : Alice Guy, Dorothy Arzner, Frances Marion, etc. Quelques statistiques glissées ça et là rappellent justement des chiffres importants comme la disparité de représentation entre personnages féminins et personnages masculins. Malheureusement, en refermant le livre, la lectrice n’aura pas appris grand-chose sur ce qui fait un film ou comment faire un film. Le premier chapitre est à ce titre exemplaire, se demandant « Ce que filmer veut dire », sans jamais vraiment répondre à cette interrogation première. Trop rapidement, Iris Brey expose son hypothèse par la forme affirmative (« Et parmi toutes ces images, la manière dont on filme le corps des femmes et des hommes a un impact sur nos vies »), et amorce brutalement une connivence avec la lectrice (« Et un beau jour, les séries sont arrivées dans ma vie »).

La page suivante, « Comment est filmé le corps des femmes ? », promet une fusion des deux notions convoquées (forme filmique et féminisme), pour finalement s’arrêter à des considérations très superficielles. Le corps féminin est soit révélé par un « panorama vertical » (on parle plutôt de « panoramique » pour le mouvement de caméra, mais bref), soit filmé au ralenti, soit découpé par des gros plans. L’auteure affirme au passage que seuls les corps « désirables » sont traités comme tel. J’aurai, personnellement, suggéré un détour par la parodie ou la comédie, où ces effets sont souvent renversés, parfois appliqués à des corps masculins ou des corps féminins « non désirables ». Cela ne rend pas les films plus féministe, mais peut faire figure de contre-exemple. Au-delà, si l’auteure insiste sur l’impact de ces figures visuelles (« Ces mouvements de caméras sont devenus au fil des années des codes visuels qui t’indiquent quels corps sont désirables… »), elle ne creuse pas la question de leur invention ou leur imposition. « Pourquoi le ralenti rend le corps désirable ? » serait pourtant une question fort intéressante à poser.

Sous nos yeux n’entend pas poser les problèmes mais affirmer leur existence tout en les confirmant paradoxalement par une succession de « biais » qui finissent par faire douter de l’exigence de l’auteure. Par exemple, la page suivante définit très maladroitement des « stéréotypes féminins » problématiques, tels « la badass » ou « la femme fatale », convoquant des exemples très discutables. Mary-Jane Watson dans Spiderman devient donc l’exemple de la « girl next door », c’est-à-dire, selon la définition donnée : « le genre de fille que le garçon ne remarque pas au premier coup d’œil parce qu’elle ne met pas ses atouts physiques en avant ». Or, une simple lecture des comics ou un visionnage rapide des films confirme l’inverse : Mary-Jane est l’archétype de la « bombe atomique » (selon les termes employés) qui intimide Peter Parker.

Sur la même page, la définition de la « Manic Pixie Dream Girl » (« fille de rêve un peu fofolle ») n’est pas sans poser d’autres problèmes. L’expression fut forgée par le critique américain Nathan Rabin en 2007 pour désigner spécifiquement le personnage de Kirsten Dunst dans Rencontres à Elizabethtown (Cameron Crowe), pour souligner le biais genré d’un type de personnage fantasque n’existant que pour aider le héros dans sa reconstruction émotionnelle. Rabin lui-même amendera le concept, jugeant sa définition trop floue et regrettant sa généralisation abusive, qui finira par devenir une manière un peu simpliste de critiquer un personnage féminin décalé mais autonome. Non seulement Sous nos yeux ne rappelle pas cette origine (très facilement trouvable en ligne), mais tombe les deux pieds dans la définition simpliste popularisée par les blogueuses et youtubeuses, résumant la figure à la seule personne de l’actrice Zoey Deschanel. L’autre exemple de Kate Winslet dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Michel Gondry) est plus recevable ; par contre celui de Scarlett Johanson dans Her (Spike Jonze) est complètement hors sujet, puisqu’il n’est même pas questions de corps dans ce film. Toujours est-il que, contrairement à la femme fatale, les exemples de Manic Pixie Dream girls semblent trop peu nombreux pour considérer la figure comme un archétype dépassant un cadre temporel donné (les années 2010).

En essentialisant à outrance, Iris Brey réduit arbitrairement la dimension artistique d’un film ou d’une série à une succession de tropes narratifs certes discutables mais pas véritablement discutés. Le recours à des contre-exemples probants, ou simplement des exemples précis, aurait permis d’ouvrir de nouvelles perspectives. Seulement, au fil des pages, nous comprenons que ce n’est pas là l’objectif principal du livre.

À exactement la moitié, Iris Brey, reformule son female gaze, selon « sa » définition (au moins la posture est assumée). Elle manque alors l’occasion de corriger les quelques failles déjà pointées par la critique dans son précédent essai. Le female gaze, donc, « c’est le fait de partager l’expérience d’une héroïne : être dans sa tête, dans son corps, et avoir l’impression de ressentir les choses avec elle ». Partant de cette simple affirmation, Brey multiplie alors les exemples pour séparer ce qui serait du female gaze de ce qui serait de simple « portraits de femme ». Les « analyses » défilent alors très vite, résumant succinctement les œuvres à un seul procédé de mise en scène. Fleabag (Phoebe-Waller-Bridge) est donc réduite au simple regard caméra, ce qui était déjà le cas dans Le Regard féminin. C’est oublier un peu vite que l’expérience féminine dans cette série passe par de nombreux procédés dont l’intérêt repose justement dans leur interconnexion pour faire ressentir le chaos de la vie de la jeune femme. De plus, le ton trop affirmatif pourrait prêter à confusion, laissant supposer que ces procédés de mise en scène conseillés (adresse à la caméra, caméra subjective, rêve etc.) seraient essentiellement la production d’un regard féminin. On trouve pourtant beaucoup de films « au masculin » qui utilisent chacun de ces procédés.

Il ne s’agit pas ici de faire preuve de mauvaise foi, en opposant à chaque exemple un contre-exemple. Mais une telle succession de raccourcis abrupts pose finalement la question fondamentale qui doit prévaloir à la rédaction de ce type d’ouvrages : qui est la cible ?

« Pour moi c’est un livre qui s’adresse aux adolescent‧es mais aussi aux jeunes adultes et peut-être même aux adolescent‧es à venir », nous explique Iris Brey dans une interview donnée sur le site Sorociné.com. Le site de la maison d’édition, La ville brûle, n’est pas plus clair, affirmant que le livre « donne aux ados des clés pour changer de regard ». Si l’intention est louable, elle manque de précisions, car l’adolescence recouvre malgré tout un spectre très large dans lequel nous trouvons un certain nombre de nuances. Ainsi, à la lecture de cet humble opus, on se demande si Iris Brey entend s’adresser aux 11-15 ans ou aux 16-18 ans.

Le texte, évidemment simplifié par rapport à sa forme originelle, oscille constamment entre un style à la limite de l’infantilisant (abus de la deuxième personne du singulier, de points d’exclamation et d’anglicismes douteux) et des références qui appellent tout de même à une certaine maturité. Je ne suis pas certain que les lycéen.es apprécieront le premier aspect, eux qui aiment qu’on leur parlent comme des adultes, ni que les collégien.ne.s se sentent soudainement avides de dévorer la filmographie de Chantal Akerman, dont la plupart des œuvres restent difficilement accessibles. Iris Brey tente régulièrement d’évoquer les séries qui « parlent » aux jeunes (13 Reason Why, Riverdale, Les Nouvelles Aventures de Sabrina), mais ne semble pas avoir vraiment fait l’effort de retravailler son premier corpus pour l’adapter à ce nouveau public. Si Fleabag ou Orange is the New Black sont des séries d’une qualité indéniable (et encore ce n’est pas la question), il n’est pas dit que celles-ci soient adaptées à un public « jeune ». Ce n’est pas faire preuve de censure que de rappeler que Fleabag aborde tout de même des thèmes très complexes à même de passionner les adultes, mais pas forcément les adolescent.e.s. Peut-être au lycée, mais au collège, c’est très discutable. On sent également au fil des pages que Brey n’est pas très à l’aise avec ces nouvelles séries, et préfère piocher dans celles de son adolescence comme Dawson, Sex and the City ou Gossip Girls. La cible devient alors plutôt les « adulescent.e.s » ou jeunes adultes qui passerons difficilement la barrière de ce ton à la fois docte et très familier.

Ce positionnement « problématique » nous amène à la dernière volée de chapitre qui se concentre sur la question du corps féminin et ses représentations. L’auteure enchaîne alors ses interrogations autour de la représentation de l’orgasme féminin, du porno, de la masturbation et même de la culture du viol. Le recentrement sur la question sexuelle se fait non sans une certaine violence paradoxale, convoquant des statistiques et des chiffres illustrés par des morceaux choisis de séries. Game of Thrones en prend ainsi pour son grade, l’auteure insistant (non sans raison) sur la complaisance de la série autour de ce sujet complexe. Suivant sa méthodologie phénoménologique, Brey expose sans filtre sa conception d’une inclusivité passant par la représentation du corps comme puissance discursive.

Sauf que l’auteure oublie un peu vite que la sexualité, surtout chez les adolescent.e.s, est un sujet générant autant de fascination que de malaise. La plupart des professeur.e.s vous confirmeront ce point : les ados ne sont pas forcément à l’aise pour en parler ouvertement ou poser des questions. De fait, l’utilité de cette liste, amusante et provocante, « Mon top 10 des héroïnes qui se masturbent dans les séries », reste a prouver. Pour ma part, si Iris Brey affirme que la masturbation féminine reste un tabou (c’est vrai) de la représentation, j’éprouve quelques difficultés à composer mon propre « Top 10 des héros qui se masturbent ». Car même si l’onanisme au masculin est plus souvent évoqué, il est rarement présenté comme un acte positif. Le seul qui me vient en tête est Les Beaux Gosses (Riad Sattouf), que les ados, pourtant sujet principal du film, n’apprécient pas forcément.

Mais le problème de ces derniers chapitres se résume surtout à un militantisme qui finit par complètement supplanter la dimension didactique de l’ouvrage. Pour résumer, si les rappels autour du consentement, de la vague MeToo, des règles ou du clitoris sont évidemment bienvenus, Sous nos yeux ne semble plus tellement parler de cinéma ou de série à ce moment-là. Les exemples deviennent des illustrations de situations « réelles » et la question du regard (est-ce présenté comme quelque chose de positif ou négatif dans l’œuvre ?) se dissout dans des statistiques et un besoin de traiter un peu tous les sujets.

Finalement, les pages les plus convaincantes restent cette analyse de Game of Thrones et la question du viol. Sur deux pages, le texte prend le parti (pour une fois) de citer la position ambiguë des hommes derrières la caméra. L’auteure se permet également une comparaison avec le roman, pour démontrer que les plus spectaculaires séquences de viols ne sont issues que de l’imagination des scénaristes de la série. Si cette analyse n’échappe pas à quelques biais (pourquoi ne pas rappeler que le viol n’est catégorisé comme crime en France que depuis les années 1980 ?), appliquer une rigueur similaire à toutes les œuvres évoquées aurait rendu l’ouvrage incontournable.

Le principal problème de Sous nos yeux est le même que Le regard féminin : la généralisation du corpus et de l’hypothèse. Si nous avons rappelé en introduction que Laura Mulvey circonscrivait son Male Gaze à la production hollywoodienne classique, c’est parce qu’elle-même n’a de cesse de le rappeler. En forgeant son female gaze, Iris Brey omet cette donnée fondamentale, tout en l’appliquant presque exclusivement à un corpus anglophone. Sous nos yeux donne ainsi cette impression que le « modèle » n’a pas de contre-exemple. On s’étonne alors que dans cette défense d’un regard féminin que le film Mädchen in uniform (Jeunes filles en uniforme – 1931), œuvre de l’Allemande Leontine Sagan, qui connaîtra deux remakes (dont un avec Romy Shneider en 1958), soit complètement passée à la trappe. Plus largement, l’ouvrage oublie de faire un pas de côté vers d’autres cinématographies. La production japonaise, animées ou non, est donc également évacuée, quand les analyses récentes tendent à montrer que les cartes jouées par Iris Brey ne sont pas nulles, mais clairement rebattues. Sans affirmer que l’animation japonaise est une production féministe, la multitude de figures féminine face à un spectre très réduit d’archétypes masculin pose ces images comme l’exact opposé de ce qu’affirme l’auteure ici (sans aller creuser jusqu’à la production érotique). En prenant en compte l’extrême popularité des mangas chez les adolescent.e.s, et donc l’impact qu’ils ont sur leur inconscient, il semble que le détour était plus que nécessaire.

Enfin, l’obsession phénoménologique d’Iris Brey l’amène malheureusement à résumer ce regard à une question corporelle, donc sexuelle, comme en témoignent ces pages plutôt abruptes sur la pornographie. Si elle nous rappelle, chiffres à la clé, qu’en moyenne les adolescent.e.s regardent leur premier porno à douze ans, il serait judicieux de ne pas généraliser. Excusez le rapprochement, mais avant le porno, il y a les Disney ! Curieusement, alors que Sous nos yeux invite à « changer de regard », le livre fait peu de cas de cette production destinée à la jeunesse qui forge durablement l’imaginaire. La question « que disent les films de princesses de ces rapports de force ? », pourtant largement posée par ailleurs, est ici complètement absente.

Iris Brey frôle alors la culpabilisation de la lectrice, qui pourrait finir par s’interroger : « Si j’aime les films de princesses, suis-je une mauvaise féministe ? » ou « Suis-je obligée de regarder des scènes de masturbation féminine pour construire mon regard féminin ? » (ces questions ne sont pas dans le texte). Iris Brey encourage à ouvrir ses perspectives en allant voir ailleurs, mais n’offre pas vraiment de clés d’analyse pour que la lectrice se réapproprie ces premières images. Le paradoxe de son hypothèse phénoménologique (en gros, les films agissent sur le corps) tient à ce que l’auteure semble curieusement considérer la spectatrice comme une force passive qui reçoit cet « inconscient patriarcal » sans jamais l’interroger, à moins d’avoir reçu un « coup de pied » mental l’encourageant à réveiller son cerveau. Or, la question de la réception est extrêmement complexe, et chacun.e s’approprie les images comme il ou elle l’entend.

Quitte à écrire tout son amour pour Wonder Woman (Patty Jenkins), pourquoi ne pas s’intéresser un peu à La Reine des neiges (Jennifer Lee, Chris Buck), qui a tout de même le mérite de reconfigurer la dynamique « prince/princesse » en sororité ? Est-ce que les petites filles voient en Belle une jolie femme enfermée par un homme bestial, ou un personnage avide de lecture qui s’évade de son quotidien sans intérêt ? Difficile à dire, mais il sera toujours plus efficace d’encourager à voir « autrement », qu’à voir « autre chose ». La beauté de la curiosité, c’est que la deuxième solution s’articule souvent très bien à la première. En sautant tout de suite vers des œuvres estimées (Chantal Akerman, Jane Campion) mais peu adaptée (La leçon de Piano est peut-être un peu rude pour un début), l’auteure oublie donc de mettre en place une progression. En somme, comment construire un imaginaire cinéphile féministe partant de La Reine des neiges pour arriver au Portrait de la jeune fille en feu ? Cette question fondamentale qui aurait du sous-tendre tout le livre n’est jamais posée.

Comme Sous nos yeux se présente comme un ouvrage à destination des plus jeunes, il est presque certain qu’il n’attirera pas autant les regards que le précédent opus. Ce qui démontre le dédain que la critique porte au principe de vulgarisation en général, particulièrement en direction des ados. Il s’agit pourtant d’un exercice extrêmement difficile qui exige une certaine rigueur. Il faut constamment garder en tête la nature du public ciblé, prendre en compte que celui-ci est par essence non figé et que ses goûts changent à une vitesse folle. Tenter de cerner ce que ce public sait ou ignore est également fondamental. Iris Brey nous parle de réalisatrices et scénaristes oubliées, mais est-elle certaine que ce nouveau lectorat sait vraiment ce qu’impliquent ces dénominations ? Que des ouvrages comme celui-ci avec de telles ambitions existent est louable. Mais ce petit manifeste donne plutôt l’impression d’un coup de communication flairé par une maison d’édition. Sorti à peine un an après la première bataille, ce deuxième essai pêche un peu par arrogance et beaucoup par manque de rigueur.

Sous nos yeux : petit manifeste pour une révolution du regard, Iris Brey et Mirion Malle
La ville brûle, avril 2021, 64 pages

« La Peau douce » : amour triangulaire

Les éditions Carlotta commercialisent dans une édition prestige limitée, en combo DVD/blu-ray, La Peau douce, de François Truffaut. L’occasion de redécouvrir ce qui demeure, des décennies plus tard, l’un des films les plus subtils et notables d’une filmographie pourtant féconde.

Mal accueilli en son temps, La Peau douce a déconcerté les admirateurs de la Nouvelle vague. Plus découpé (environ mille plans) et moins mobile que Jules et Jim, son prédécesseur sur la thématique du triangle amoureux, le long métrage de François Truffaut, sorti en 1964, se caractérise en outre par un format 1.66, une imagerie hitchcockienne façonnée par Raoul Coutard, des plans fixes en abondance et une volonté d’associer Pierre Lachenay, campé par Jean Desailly, à l’effet Koulechov, son regard hagard et perdu pouvant de fait prétendre à une multiplicité d’états émotionnels. S’il se signale sur la forme, La Peau douce demeure profondément truffaldien, comme en témoignent ses inserts foisonnants, sa dimension autobiographique, son attention accordée à la silhouette féminine, sa radiographie croisée du couple ou encore son personnage d’écrivain en rupture avec son temps. Ce dernier attribut est clairement objectivé à deux reprises au moins : lorsque Pierre Lachenay reste attablé alors que sa maîtresse se déhanche sur une piste de danse et quand il éteint la lumière de la chambre d’hôtel où il s’apprête à commettre un adultère.

Le 20 août 1963, François Truffaut adresse ces mots à Helen Scott : « Je pars après demain pour commencer ce nouveau scénario avec Jean-Louis Richard. Ce sera très facile à écrire car très près de la vie ; le film sera indécent, complètement impudique, assez triste mais très simple. Ce sera vite écrit, vite tourné, vite sorti et, j’espère, vite amorti. » Édifiant quant à son statut de petit film tourné en urgence, juste avant la mise en production de Fahrenheit 451, la missive ne dit en revanche rien des subtilités qui irriguent de part en part La Peau douce. Il y a d’abord la verticalité. Dans la première portion de récit, Pierre Lachenay, spécialiste de Balzac et directeur d’une revue littéraire, passe du métro souterrain à l’espace aérien. Il s’agit d’une phase d’éveil, où le désir apparaît en croissance, comme le symbolisent ces plans où son regard s’attarde lourdement sur Nicole (une Françoise Dorléac à la beauté froide). François Truffaut se délecte d’ailleurs à dilater le temps, comme il le reproduira ensuite lors d’une montée en ascenseur où Pierre et Nicole, hôtesse de l’air, ne cessent de se jeter des regards intéressés. À cette première phase d’élévation va succéder une seconde de perdition : c’est un plan vertigineux où Pierre Lachenay observe Nicole à partir du haut d’un immeuble, deux vues en plongée, respectivement dans une cage d’escalier et vers la rue, mais aussi une chute rejouée à travers plusieurs points de vue lorsque l’écrivain transi est abattu par sa femme Franca. François Truffaut décrira d’ailleurs lui-même La Peau douce comme « un film qui descend ».

Ce n’est évidemment pas la seule sophistication d’un long métrage qui fourmille de détails significatifs. Si François Truffaut nous contraint ainsi à l’oxymore, c’est en recourant à des plans sur des alliances ou des mécanismes (interrupteurs, poignées de porte, horloges, compteurs, feux de signalisation, pompe à essence…), à des vues subjectives lors de trajets vers l’aéroport, à un adultère en ombres chinoises, à des clins d’œil cinéphiliques (les affiches de Jean Cocteau et Marcel Ophüls) ou encore à un travelling s’attardant sur des chaussures disposées devant des portes de chambres d’hôtel. La Peau douce sonne surtout le glas du mariage bourgeois – et, pendant réel, de celui de François Truffaut –, tandis qu’il nappe son héros d’une forme exacerbée de vulnérabilité. Il faut dire que l’adultère y est émaillé d’écueils, froid, presque désespéré. Et Pierre Lachenay se trouve dans une situation inconfortable à laquelle renvoient, en seconde intention, les visages menaçants qui ne cessent de l’épier lors d’un repas inopiné précédant sa conférence à Reims.

La Peau douce a la réputation d’être formé d’approximativement mille plans, dont la moitié au moins consisterait à immortaliser Pierre Lachenay dans ses turpitudes amoureuses. Comme on l’a déjà mentionné au regard de son système d’élévation/chute, le film est traversé de nombreux symboles visuels contribuant à la caractérisation de ses personnages. Ainsi, lorsque Pierre Lachenay obtient son premier rendez-vous avec Nicole, il allume aussitôt toutes les lumières de sa chambre avant de se détendre, satisfait, sur son lit. Quand il dîne avec sa future maîtresse au restaurant, tout lui paraît plus agréable qu’en France (et par analogie, qu’avec sa femme). La preuve : à cette heure tardive, à Paris, on les aurait probablement déjà mis à la porte de l’établissement. D’autres éléments annoncent pourtant la fin précoce de cette idylle. Un envoi de télégramme avorté, des surimpressions connotées, l’impossibilité de passer du temps ensemble en province ou d’obtenir une place pour assister à la conférence de Pierre, un jeans troqué contre une jupe, la mise en scène lors de la prise des photographies, tout semble préfigurer le « grand malentendu » énoncé par Nicole. Et François Truffaut d’asseoir ainsi son film : poétique et cruel sur l’amour, impudique et sadique sur les hommes.

TECHNIQUE & BONUS

Ce nouveau master restauré en haute définition nous offre un confort de visionnage inédit. L’image est stable, très soignée, sans artéfact notable. La bande sonore est à l’avenant. Les suppléments, assez nombreux, apportent quant à eux des éléments précieux sur la genèse, la conception et les subtilités du film.

Serge Toubiana revient sur le livre d’entretiens conçu par François Truffaut et Alfred Hitchcock, sur l’écriture rapide de La Peau douce, sur son mélange de faits divers et d’événements autobiographiques, sur la vision romantique empreinte de sécheresse qui irrigue le film ou encore sur son découpage hitchcockien. Françoise Dorléac évoque brièvement le film et son rapport au personnage de Nicole, tandis que François Truffaut revient sur la maladresse de Pierre Lachenay, de toute évidence incapable de vivre dans le mensonge, sur la manière dont il est traité à l’écran, mais aussi sur la multiplicité des points de vue lors de son assassinat ou sur le dilatation du temps lors des scènes d’ascenseur. Enfin, le réalisateur et scénariste Nicolas Saada apporte lui aussi son éclairage sur le long métrage : il voit en Pierre Lachenay un personnage passif et peu sympathique, il se penche sur le découpage de La Peau douce, puis sur le format de l’image ou le double discours sur le cinéma (Nicole serait à la Nouvelle vague ce que Pierre Lachenay est à la Qualité française).

BD 50 • MASTER HAUTE DÉFINITION • 1080/23.98p • ENCODAGE AVC
Version Française DTS-HD Master Audio 1.0
Format 1.66 respecté • Noir & Blanc • Durée du Film : 118 mn 

DVD 9 • NOUVEAU MASTER RESTAURÉ • PAL • ENCODAGE MPEG-2
Version Française Dolby Digital 1.0
Format 1.66 respecté • 16/9 compatible 4/3 • Noir & Blanc • Durée du Film : 113 mn

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4.5

Les Chemins de la haute ville, Simone Signoret au cœur d’un drame social et sentimental

Réalisé par Jack Clayton, Les Chemins de la haute ville reste dans les mémoires cinématographiques en France comme étant le film pour lequel une actrice française décrocha pour la première fois un Oscar. Il faut dire que le jeu extraordinaire de Simone Signoret donne au film une forte intensité dramatique.

Si on le regarde sous un certain angle, le protagoniste du film de Jack Clayton Les Chemins de la haute ville pourrait se décrire comme un Bel-Ami (plus ou moins) malgré lui.
Joe Lampton arrive à Warnley, ville industrielle britannique. Les pieds sur la banquette du train, il donne l’apparence d’un jeune homme décontracté. Mais derrière cette image se cache une colère inextinguible.
Cette colère est d’ordre social. Joe Lampton perçoit les injustices sociales comme une blessure personnelle. Issu d’un milieu ouvrier, ancien prisonnier de guerre, il arrive à Warnley dans l’optique de s’élever socialement. Comme si, dans son esprit, il s’agissait de laver un affront.
Or, Warnley est une ville où la hiérarchie sociale est très fortement marquée. Tout en haut de la pyramide sociale de la ville se trouve la famille Brown, qui associe la fortune à l’influence. Tout ce dont rêve Joe Lampton. Tout un idéal de réussite qui est symbolisé par un quartier, la Haute Ville, qui semble faire référence directement à la division urbaine dans le film de Fritz Lang Metropolis.
C’est là qu’intervient Susan Brown. La fille de la famille. L’héritière de la fortune. C’est là aussi que le comportement de Joe Lampton sera pour le moins ambigu. Qu’est-ce qui l’attire chez cette riche héritière ? Est-ce le joli minois ? Ou est-ce son statut d’héritière ? Avant même de la connaître, on voit que Joe est intéressé par elle lorsqu’elle monte dans une superbe et luxueuse voiture (les voitures joueront d’ailleurs un rôle important dans le film : symbole de réussite sociale, lieu de rencontre amoureuse, mais aussi instrument d’un final terrible). Du coup, la séduction que Lampton va entreprendre auprès de la jeune femme sera-t-elle sincère ou guidée par la volonté de s’élever socialement ?
Ce jeu de séduction prend une allure politique encore plus forte lorsque Lampton est confronté au prétendant officiel de Susan. Un prétendant “comme il faut”, c’est-à-dire riche. Un homme méprisant, qui ne cesse de rabaisser Lampton et d’exhiber des signes de réussite dont on ne sait pas trop s’il les a obtenus par sa valeur ou par son rang social.

Cette histoire de séduction liée à l’ambition sociale va encore se compliquer avec l’arrivée d’Alice Aisgill. Ancienne professeur française qui avait débarqué en ville dans le cadre d’un échange culturel, elle a épousé un homme riche. Depuis, Alice fait l’objet du mépris d’une bonne partie de la population de la petite ville, qui l’accuse de se jeter dans les bras du premier homme venu.
Si Joe se rapproche d’elle, c’est sans doute par le sentiment d’une communauté de destin. Comme lui, Alice n’est pas acceptée dans la bonne société de Warnley. D’un certain côté, elle représente même l’étape suivante : les illusions étant tombées, il ne lui reste plus que la résignation malheureuse. Or, Joe représente pour elle une sortie de cette vie d’ennui et de mépris. C’est la chance d’être aimée, véritablement aimée.

La principale qualité des Chemins de la haute ville, c’est son interprétation. Acteur (et réalisateur) trop oublié de nos jours, Laurence Harvey est ici formidable. Il sait développer toutes les nuances de son personnage, aussi bien le Rastignac cherchant à s’élever socialement, dévoré par une colère sociale ardente, que l’amoureux inconscient du drame qui se noue autour de lui. Car Lampton ne maîtrise strictement rien et se retrouve dépassé par les conséquences de ses actes. Un personnage qui se retrouve aussi confronté à ses propres ambiguïtés, à ses atermoiements. L’hésitation entre les deux femmes, c’est aussi le balancement entre ses ambitions sociales et ses sentiments, et son incapacité à choisir.
Face à lui, Simone Signoret nous rappelle qu’elle fut une des meilleures actrices de son époque. Elle intériorise entièrement le drame de son personnage, ce qui le rend d’autant plus intense. Elle joue à merveille un personnage de femme abandonnée qui se raccroche à cet amour comme à un dernier espoir. Pour ce rôle, Simone Signoret sera la première actrice française à décrocher un Oscar.

Les Chemins de la haute ville : bande annonce

The Father, de Florian Zeller : la vieillesse est un naufrage

Adaptant sa propre pièce de théâtre écrite en 2012, le Français Florian Zeller passe pour la première fois derrière la caméra de la plus convaincante des façons. Non seulement The Father invite-t-il à une immersion poignante dans la démence dans laquelle s’enfonce inexorablement son héros, il offre aussi à ses deux comédiens principaux un rôle cinq étoiles. Anthony Hopkins, qui livre une des performances les plus habitées de sa longue et riche carrière, y a gagné un second Oscar bien mérité, à l’âge de 83 ans. Le comédien gallois rappelle ainsi qu’en dépit de choix de carrière souvent désolants depuis plus de deux décennies, il n’a rien perdu de son incroyable talent… lorsqu’on lui offre l’opportunité d’en donner la mesure. 

Le moins que l’on puisse dire est que la carrière de Florian Zeller suit une trajectoire fulgurante. Dramaturge surdoué, le Français âgé d’à peine 41 ans enquille les succès critiques et populaires au théâtre depuis près de quinze ans, La Vérité ayant par exemple été jouée dans une trentaine de pays depuis sa création en France en 2011. L’an dernier, il franchit pour la première fois une étape risquée en passant derrière la caméra, choisissant d’adapter une de ses propres pièces, Le Père. Le résultat est une franche réussite artistique, saluée par six nominations aux Oscars et deux statuettes remportées, dont une pour le scénario de Zeller et Christopher Hampton. Pour une première, ce n’est plutôt pas mal… Vous avez dit « talent insolent » ?

Le Père est le second volet d’une trilogie familiale entamée en 2010 avec La Mère et close par Le Fils en 2018. La pièce (et le film) suit un protagoniste octogénaire affecté par des signes de plus en plus visibles d’une démence (très probablement une maladie d’Alzheimer) et qui est pris en charge par sa fille. L’impression très forte que laisse le film est d’autant plus remarquable que la mise en scène y est minimaliste (il s’agit clairement de « théâtre filmé »). L’intérêt de The Father est ailleurs, et en premier lieu dans son illustration d’une dégénérescence mentale telle que vécue par le malade, sans prise de distance et avec le souci de l’authenticité. Par ailleurs, le médium cinématographique permet à Zeller d’utiliser avec intelligence les ficelles du thriller hitchcockien pour faire pénétrer le spectateur dans le cerveau du vieillard. L’ensemble de l’œuvre ressemble ainsi à une répétition d’une poignée de situations banales (l’accueil d’une nouvelle aide-soignante, les désirs de déménagement d’Anne, le repas au poulet, les disputes entre la fille et le beau-fils, etc.) sans cesse modifiées par l’esprit d’Anthony (Anthony Hopkins). D’une scène à l’autre, celui-ci voit les différents personnages autour de lui prendre des visages différents, et les lieux (son appartement, celui de sa fille, un hôpital et une chambre dans une seigneurie) se substituer, le plongeant dans une confusion et une angoisse de plus en plus profondes. Là où Hitchcock se serait délecté à utiliser pareille situation pour tisser une toile de manipulation et de faux-semblants autour d’un héros qui s’avérerait sans doute parfaitement sain, Zeller utilise les codes cinématographiques de l’altération de la réalité pour décrire une descente aux enfers bien réelle : celle d’un homme qui observe les visages et les lieux les plus familiers lui devenir étrangers. En faisant partager au spectateur l’angoisse et la panique qui saisissent légitimement le vieillard, l’œuvre offre ainsi une plongée intime, effrayante, dans une affection mentale que l’on observe d’habitude avec distance.

La prestation des comédiens joue bien sûr un rôle clé dans la crédibilité de cette expérience et la subtilité du traitement d’un tel sujet, qui évite soigneusement les raccourcis simplistes et les effets lacrymaux. On a beaucoup écrit sur la performance d’Anthony Hopkins, qui lui a valu d’être l’acteur le plus âgé (à 83 printemps) à être distingué par un Oscar (le second après Le Silence des agneaux en 1992), fin avril dernier. Elle vaut pourtant bien quelques lignes supplémentaires. Le fait est connu : le comédien gallois, passé sur le tard du théâtre au cinéma, a connu un parcours sinueux. Après avoir connu la gloire critique et commerciale dans les années 90 (Le Silence des agneaux, Retour à Howards End, Dracula, Les Vestiges du jour, Les Ombres du cœur, Nixon, etc.), son installation définitive aux États-Unis à l’orée des années 2000 (il possède depuis lors la double nationalité) a indéniablement coïncidé avec l’entame d’une longue période caractérisée par des choix douteux… S’il demeure fort demandé et joue encore beaucoup (surtout pour un acteur de son âge), la liste des bons films dans lesquels il est apparu est bien courte à côté des multiples ratages et autres blockbusters hollywoodiens tristement produits à la chaîne (Thor et Transformers, dans le cas qui nous occupe) qui, n’en doutons pas, seront remisés comme ils le méritent dans la catégorie des nanars purs et simples d’ici dix ou vingt ans. The Father arrive ainsi comme une brusque et salutaire piqure de rappel. Le génie d’Anthony Hopkins, c’est apparemment comme le vélo : ça ne s’oublie pas.

Son interprétation d’un personnage qu’il a visiblement voulu s’approprier au point de lui attribuer son prénom – ce qui n’est pas le cas dans la pièce – est magistrale, sans doute une des plus poignantes, subtiles et intenses de toute sa carrière. Hopkins réalise pleinement un des plus vieux lieux communs pour un comédien en nous faisant littéralement passer du rire aux larmes. La subtilité et les nuances du personnage expliquent son authenticité, de celles qui annihilent la distance avec le spectateur et lui font ressentir la terrible épreuve du vieillard et de sa fille sans artifices émotionnels, mais avec la puissance du choc que l’on éprouve face à une situation que l’on a vécue, même lorsque ce n’est pas le cas. Anthony n’est ni l’ancêtre atrabilaire, ni le gentil papy à côté de la plaque, ni l’épave pathétiquement à la dérive ; il est tout cela à la fois. Il faut voir les numéros dans lesquels se lance Hopkins qui, en véritable virtuose, se révèle tour à tour touchant, drôle, charmeur, cruel, obsessionnel, digne, peureux ou perdu, au fur et à mesure que la maladie altère son humeur… et sa perception d’une réalité en constante mutation. Un véritable Stradivarius qu’on observe jouer sa partition avec un mélange de fascination et d’attachement sincère, comme si c’était notre propre père ou grand-père que l’on voyait se perdre. La mise à nu culmine dans la dernière séquence du film, déchirante régression à l’état d’enfance qui nous laisse K.O. et que seul un acteur de la trempe d’Anthony Hopkins pouvait rendre aussi crédible.

Si Hopkins est inoubliable, il serait injuste d’oublier ses partenaires à l’écran, en particulier Olivia Colman, nommée elle aussi pour l’Oscar de la meilleure actrice dans un second rôle (remporté par la comédienne coréenne Youn Yuh-jung). L’actrice britannique livre une prestation brillante dans le rôle d’une fille aimante déchirée entre son affection pour un père aux accès de cruauté (inspirés… ou exacerbés par la maladie) parfois très durs, et sa vie personnelle exigeant des sacrifices. Elle forme avec Hopkins un duo pareillement désemparé face à une dégénérescence inexorable, imprévisible et impitoyable. Et les autres rôles secondaires sont tout aussi bien servis par un casting impeccable.

Si l’on parle autant des comédiens, c’est aussi parce que Florian Zeller leur a façonné un écrin idéal pour s’épanouir. Comme écrit plus haut, l’histoire de The Father est très simple et repose sur des situations et des sentiments dans lesquels tout le monde peut se reconnaître. Les décors sont restreints, les mouvements d’appareil discrets, la musique délicate (très joli thème récurrent constitué de « Je crois entendre encore » tiré de l’opéra de Bizet « Les pêcheurs de perles », qu’écoute souvent Anthony et qui l’apaise). The Father est un film épuré dont même les effets de mise en scène (les déformations de la réalité à travers le regard d’Anthony) renforcent et servent le jeu des comédiens. Un film extrêmement simple, mais resserré autour de personnages et d’émotions authentiques et très forts. Difficile de rester insensible à ce bijou !

Synopsis : Anthony est retraité. Il vit seul dans son appartement de Londres et refuse toutes les aides-soignantes que sa fille, Anne, tente de lui imposer. Cette dernière y voit une nécessité d’autant plus grande qu’elle ne pourra plus passer le voir tous les jours : elle a en effet pris la décision de partir vivre à Paris pour s’installer avec l’homme qu’elle vient de rencontrer…

The Father : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=HVCs_ahGpls

The Father : Fiche technique

Réalisateur : Florian Zeller
Scénario : Florian Zeller et Christopher Hampton, d’après la pièce de théâtre Le Père, de Florian Zeller (2012)
Interprétation : Anthony Hopkins (Anthony), Olivia Colman (Anne), Olivia Williams (Catherine/Laura/Anne), Rufus Sewell (Paul), Imogen Poots (Laura/Lucy), Mark Gatiss (Bill/Paul)
Photographie : Ben Smithard
Montage : Yorgos Lamprinos
Musique : Ludovico Einaudi
Producteurs : David Parfitt, Jean-Louis Livi, Philippe Carcassonne, Christophe Spadone et Simon Friend
Sociétés de production : F comme Film, Trademark Films, Cine@, AG Studios, Film4, Orange Studio, Canal+ et Ciné+
Durée : 97 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 26 mai 2021
Royaume-Uni/France – 2020

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4.5

Petite maman de Céline Sciamma : fulgurance de la simplicité

4.5

Céline Sciamma a rencontré un succès critique, international et public avec Portrait de la jeune fille en feu. Elle y parlait de feu intérieur, mais aussi et surtout de regard, de rencontre. Son film est devenu un hymne. Comment rebondir après cela ? En choisissant la simplicité, la vérité et en se tournant, encore et toujours, du côté du cinéma et de ses émotions brutes. Petite Maman, n’est que cela : un concentré d’émotions, de petites douceurs qui se déballent les yeux grands ouverts, le sourire aux lèvres. On en retient l’authenticité, le calme et toujours cette force du regard porté sur soi et les autres, surtout la bouleversante beauté de la rencontre amoureuse, amicale ou tout simplement familiale. On ne choisit pas sa famille, mais on peut apprendre à l’aimer vraiment, à la recréer sans cesse, à l’étonner et à s’étonner d’elle.

« Enfant loin de toi, enfin avec toi »

Nelly est avec sa mère lorsque celle-ci doit vivre un second deuil accolé au précédent : vider la maison de sa mère après sa toute récente mort. La petite fille voit sa mère lui échapper alors qu’elle ne garde de sa grand-mère qu’une canne qui a « l’odeur de sa main » dit-elle. C’est cela que va raconter Céline Sciamma après trois autres films sur l’enfance (en tant que réalisatrice ou scénariste) : Naissance des pieuvres (2007), Tomboy (2010) et Ma vie de courgette (2016). Ces trois petites fantaisies racontaient un moment de la vie, des choix. Pour Nelly aussi quelque chose se dessine. Elle voit sa mère partir et décide d’aller sur les traces de son enfance, puisque c’est après tout dans sa chambre d’enfant qu’elle dort pour quelques nuits. Dans cette maison que l’on vide, elle trouve des traces du passé et s’étonne de ne rien savoir de l’enfance de ses parents, autre que des « petites histoires ». Elle veut connaître leurs peurs, leurs émotions intimes, en somme pouvoir les regarder. Savoir regarder, savoir marcher sont des choses si naturelles qui prennent ici tout leur sens. C’est en déambulant que Nelly rencontre Marion à l’endroit même où sa mère a construit une cabane à huit ans. C’est en regardant bien que Nelly découvre Marion, sa petite maman. Tout cela est le prétexte à un conte onirique où les joies et fantasmes de l’enfance ressurgissent. Dans la maison (au double visage passé et présent), tout entre dans le fantasme de Nelly, un placard que l’on ouvre à tâtons, une panthère noire dans la nuit, des bols où boire un chocolat chaud…

La vie en plus beau

Le choix de Céline Sciamma est étonnant car il est celui de la simplicité. Elle décide de nous montrer la fulgurance de moments doux, tout n’est ici que calme et volupté. C’est une transition magnifique au portrait dressé dans son film précédent, à nouveau nous regardons à travers les yeux de Nelly. Elle regarde, elle est regardée. Et ce jeu de regards, de miroir (les deux actrices sont jumelles) fait grandir autant l’une que l’autre (la dernière scène du film et les révélations faites la nuit qui la précède le prouvent). Le dispositif est d’une extrême simplicité, c’est une fantaisie pleine de tendresse. C’est une forêt qui, à la manière de Mon voisin Totoro, réunit deux petites filles dans un espace temps réinventé. Autour de la cabane et d’autres objets réunis avec soin, les deux gamines jouent, s’inventent sans cesse et se rêvent plus tard (même si pour l’une les choses sont déjà scellées, Céline Sciamma parvient à nous faire croire que tout est encore possible). Il est ainsi troublant de voir Marion rencontrer le père de Nelly, comme si les choses pouvaient en être gâchées d’avance. Il est certain pourtant que le film se regarde comme une boucle temporelle où tout ce qui se joue s’est déjà joué et se jouera encore. Pourtant, pour Nelly, c’est l’instant présent seul qui compte. Elle sait que ce moment précieux ne sera vécu qu’une fois et donc elle en profite à fond. Si la sororité a un sens pour Céline Sciamma, elle sait la réinventer, comme elle réinvente son cinéma, à chaque film.

Intimité créative 

La réalisatrice arpente des lieux intimes, ceux de sa propre enfance (on y redécouvre encore une fois L’Axe majeur de Cergy Pontoise, déjà filmé dans Naissance des pieuvres) et bouleverse par des images si personnelles qui deviennent sous nos yeux des instants de cinéma. Car Petite Maman fait ressurgir des souvenirs enfouis en nous, des désirs de création. Le film remet au centre également la toute puissance de la nuit dans l’enfance, avec ce fantasme des ombres qui font peur et qui fascinent. Mais aussi cette capacité à abolir les barrières, il suffit de dire « bonjour » pour se rencontrer de nouveau. A ce propos, les « au revoir » dans le film ont une importance capitale, autant que les signes de la main pour se saluer. Car ces deux moments encadrent le temps : ils sont un début et une fin, ils permettent de ne pas regretter. L’au revoir appelle au souvenir, quand le bonjour appelle à la rencontre, au regard vers l’autre.
Céline Sciamma filme la vie qui se structure avec le petit déjeuner, les rituels d’une journée. Les sons sont omniprésents et deviennent une musique que Céline Sciamma ne fait résonner réellement qu’une seule fois pour une chanson (La musique du futur) dont les résonnances ne sont pas sans rappeler le chant des femmes autour du feu dans Portrait de la jeune fille en feu. Mais c’est le calme qui domine, cette attention aux détails, à la mise en scène (sur laquelle Nelly a une grande influence puisque ce sont ses déambulations qui sont mises en scène). La maison se vide, le deuil commence, mais loin de nos regards. Ce qui compte c’est ce moment dans la vie de Nelly, cette rencontre avec sa mère, mais aussi en arrière-plan, les instants avec son père. Un personnage masculin très positif (comme celui de Tomboy) plus important qu’il n’y paraît. L’émotion peut venir à tout moment, de détails qui nous font rire, à d’autres qui nous emmènent dans une émotion plus souterraine, plus intime.

En filmant trois générations de femmes sans en dire autre chose que le moment où elle les prend, Céline Sciamma livre une œuvre délicate, douce et d’une simplicité magnifique. Son Petite Maman est une nouvelle image manquante, une nouvelle réinvention. Le récit de cette mère et de cette fille qui se rencontrent au même âge est le récit d’un rêve qui se réalise. C’est un moment rare et précieux et cela en devient un moment de cinéma suspendu et bouleversant.

Petite Maman : Bande annonce

Petite Maman : Fiche technique

Synopsis : Nelly a huit ans et vient de perdre sa grand-mère. Elle part avec ses parents vider la maison d’enfance de sa mère, Marion. Nelly est heureuse d’explorer cette maison et les bois qui l’entourent où sa mère construisait une cabane. Un matin la tristesse pousse sa mère à partir. C’est là que Nelly rencontre une petite fille dans les bois. Elle construit une cabane, elle a son âge et elle s’appelle Marion. C’est sa petite maman.

Réalisation : Céline Sciamma
Scénario : Céline Sciamma
Interprètes : Joséphine et Gabrielle Sanz, Nina Meurisse,  Stéphane Varupenne, Margot Abascal
Photographie : Claire Mathon
Montage : Julien Lacheray
Production : Bénédicte Couvreur, Cécile Négrier
Sociétés de production : Lilies Films, France 3 Cinema
Distributeur: Pyramide Distribution
Genre : Drame
Durée : 72 minutes
Date de sortie : 2 juin 2021

France – 2020

« Théorème de la couche-culotte » : radiographie de la parentalité

Publié aux éditions Anamosa, Théorème de la couche-culotte, de Nicolas Santolaria, est un recueil de chroniques parues dans les pages L’Époque du journal Le Monde. L’auteur y dépeint une parentalité soumise à de nombreux écueils, avec un regard tendre et amusé.

Tous les parents le savent : éduquer un enfant est un exercice d’équilibriste, où l’autorité le dispute à l’empathie, où le temps est géré en flux tendu, où la communication et l’affection passent au tamis des impératifs professionnels et sociaux. Ce que Nicolas Santolaria nous rappelle avec beaucoup d’à-propos, c’est que cette vision autocentrée des adultes n’a à peu près aucune prise sur la réalité telle que vécue par les enfants. La parentalité est en effet une équation à deux inconnues où les plus jeunes, par nature infériorisés, forment pourtant une variable autonome et essentielle. Il ne faut toutefois pas se méprendre : l’auteur, journaliste au Monde, ne cherche en aucun cas à culpabiliser des parents qu’il sait souvent surmenés. Il préfère user d’un humour caustique, d’une lucidité rare, pour dépeindre toutes les dissonances qui tendent à frapper le foyer lambda.

À la lecture de ce Théorème de la couche-culotte, la parentalité apparaît comme une aventure à la fois périlleuse et émotionnellement riche, épuisante mais revigorante. C’est un peu comme si son caractère oxymorique se révélait de page en page, objectivé par la plume fluide et inspirée de Nicolas Santolaria. En livrant des expériences personnelles – sur le choix du prénom, sur l’organisation des anniversaires, sur le confinement, sur la charge mentale, sur les aires de jeux, sur YouTube, sur les expressions à la mode dans les cours de récréation… –, le journaliste verbalise la réalité la mieux partagée au monde : celle des parents, avec tous ses schèmes, préoccupations et réjouissances universels. Chaque chronique nous envoie un pan de parentalité en pleine face. On s’identifie aux situations portraiturées, on s’amuse de tomber dans les travers décrits, on réfléchit – aussi – à la manière dont on pourrait s’amender afin de mieux répondre aux besoins de nos enfants.

Théorème de la couche-culotte est aussi une affaire de chiffres. Nicolas Santolaria apporte en effet des données statistiques à l’appui de ses démonstrations. On apprend ainsi tour à tour que les femmes assureraient encore 65% des tâches parentales (Insee, 2010), que 62% des enfants français de huit à quatorze ans craignent de devenir un jour pauvres (Ipsos/Secours populaire, 2019), que seuls 3% des parents imaginent que leurs enfants vivront mieux qu’eux (Institut Gece, 2019), que 34% des enfants américains de moins de huit ans regardent chaque jour des vidéos en ligne ou encore que les activités extrascolaires des enfants serviraient surtout… à flatter le narcissisme de leurs parents (Sport, Education & Society, 2018). Comme en atteste ce dernier point, sur les « sur-enfants » de Nietzsche, Nicolas Santolaria se plaît à torpiller certaines idées reçues. Ainsi, un programme extra-scolaire trop conséquent aurait pour conséquence indirecte de nuire à l’éducation de nos ouailles en exerçant une pression démesurée sur elles (en plus de limiter le temps passé en famille). Au contraire, les vertus des jeux vidéo sont soulignées par l’auteur, avec l’appui de l’OMS.

Illustré de plusieurs dessins humoristiques, Théorème de la couche-culotte est un livre ouvert sur la parentalité, dont les traits caractéristiques sont épaissis non seulement pour provoquer le sourire du lecteur, mais aussi pour rendre limpides les démonstrations de Nicolas Santolaria. Cette lecture légère, ludique mais non moins étayée est de nature à rassurer tous les parents : ce qu’ils vivent, ils peuvent le projeter partout où adultes et enfants cohabitent. Et même si les mini-catastrophes et les micro-événements vécus s’avèrent finalement anodins, l’auteur, par ses talents de conteur, leur offre poésie, tendresse et facétie.

Théorème de la couche-culotte, Nicolas Santolaria
Anamosa, juin 2021, 288 pages

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4

« Un avion sans elle » : quête identitaire

Déjà décliné avec plus ou moins de succès en mini-série, le roman Un avion sans elle, de Michel Bussi, fait désormais l’objet d’une adaptation en bande dessinée. Le scénariste Fred Duval et le dessinateur Nicolaï Pinheiro se livrent à l’exercice avec talent.

Imaginez un crash aérien auquel ne survit qu’un bébé miraculé. Son identité demeurant incertaine et les tests ADN étant toujours à l’état de gestation, deux familles endeuillées se disputent la garde de l’enfant. C’est à la justice de trancher : qui, des Carville, industriels de renom, ou des Vitral, restaurateurs ambulants, peuvent légitimement se revendiquer parents du nourrisson ? Comme si les choses n’étaient pas assez compliquées en l’état, les Carville usent de leur réseau pour influencer le juge Jean-Louis Le Drian, qui, suspecté de connivences, doit démissionner. Ils engagent aussi un détective privé, Crédule Grand-Duc, qu’ils paient une fortune pour trouver de nouveaux éléments permettant de percer le mystère à jour.

Cette version dessinée d’Un avion sans elle s’ouvre justement par un Crédule Grand-Duc au bord du suicide, tentative avortée en raison de nouvelles informations glanées par hasard, en consultant un vieux journal. Durant les quelque 170 pages qui suivent, Fred Duval et Nicolaï Pinheiro vont nous balader à travers un faisceau d’informations, de rebondissements et de fausses pistes jusqu’à la découverte de la véritable identité de « Lylie » – contraction de Lyse-Rose (Carville) et d’Émilie (Vitral). Le rythme est bien géré, les personnages suffisamment étoffés et le mystère intact d’un bout à l’autre de l’album. En cela, Un avion sans elle constitue une réussite assez largement supérieure à l’adaptation télévisée (dont l’histoire diffère beaucoup).

Le récit ne vaut pas seulement pour les ombres qui pèsent sur l’unique survivante du vol 5403 Istanbul-Paris. Un avion sans elle fait s’entrechoquer deux familles issues de milieux socioculturels très différents. On verra les Carville chercher à acheter « Lylie » aux Vitral, mentir par omission au sujet d’une gourmette, se fourvoyer dans le crime et la corruption, mais surtout manipuler une gamine, Malvina (la sœur putative de « Lylie »), jusqu’à la rendre folle. En opposition, et cette lecture est facilitée par le récit prédominant de Crédule Grand-Duc (à travers un carnet de notes d’une centaine de pages), les Vitral, modestes vendeurs de frites à Dieppe, semblent simples, presque ingénus, et surtout victimes de la puissance financière de l’autre partie.

L’histoire fonctionne aussi grâce aux ambiguïtés du détective privé, à la justesse de la relation entre Marc et « Lylie » (qui se sentent étrangers au point de s’abandonner à leur amour) ou à ces pèlerinages annuels au mont Terrible, vecteurs d’éléments nouveaux. Graphiquement, il y a peu à redire sur le travail de Nicolaï Pinheiro. La palette chromatique (avec des couleurs différenciées selon la narration adoptée), la mise en planche, l’expressivité du trait contribuent à la qualité d’ensemble de l’album. Certains jeux de postures (par exemple lors de la rencontre entre les deux grands-mères) renvoient directement aux relations ou aux rapports de force entre les protagonistes. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’une tenancière de café le verbalise clairement au début du récit.

Malgré un attrait réel, cette bande dessinée nous apparaît parfois lacunaire. La caractérisation des deux familles peut sembler partiale, au point d’en devenir quelque peu caricaturale (surtout dans le chef de Léonce de Carville, même s’il est ensuite humanisé par deux attaques cérébrales). Ce dernier assènera notamment : « Si le bébé pouvait choisir, je vous assure qu’il n’hésiterait pas entre l’avenir que je lui offre et l’odeur d’huile de friture des Vitral ! » À l’opposé, à Dieppe, on fêtera simultanément le sacre de François Mitterrand et une décision de justice favorable aux Vitral… Quant à Malvina, elle est d’abord dépeinte comme une sorte de monstre, traumatisée par des procédures judiciaires auxquelles elle n’était pas prête, mais elle alterne finalement entre des phases de repli apathique et des comportements « normaux », ce qui fait d’elle un personnage difficile à cerner. Des bémols auxquels s’ajoute une fin un peu trop facile, mais qui ne gâchent pas, heureusement, l’essentiel de l’album.

Aperçu : Un avion sans elle (Glénat)

 

Un avion sans elle, Fred Duval et Nicolaï Pinheiro
Glénat, mai 2021, 176 pages

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3