« La Machine ne ferme jamais les yeux » : techno-surveillance

Dans La Machine ne ferme jamais les yeux (Delcourt/Encrages), Yvan Greenberg, Joe Canlas et Everett Patterson se penchent sur les technologies de surveillance et la manière dont nos données privées sont exploitées de manière croissante. Pour ce faire, ils transitent par le FBI, la NSA, le maccarthysme ou encore les nouvelles technologies.

Edward Snowden et Olivier Tesquet l’ont chacun verbalisé à leur manière : les technologies de surveillance prennent une importance souvent insoupçonnée dans nos existences. L’ancien employé à la NSA a démontré à quel point les gouvernements et leurs agences de sécurité pouvaient s’immiscer dans l’intimité de leurs concitoyens. L’essayiste français a quant à lui énoncé les fondements d’une vie privée rabotée par les caméras de surveillance, les drones, les applications mobiles, la capture des données numériques ou encore des objets devenus anodins comme Google Home ou l’Apple Watch. La Machine ne ferme jamais les yeux nous plonge aux sources bibliques et historiques (Judas, le cheval de Troie…) de la surveillance, puis radiographie son extension progressive jusqu’à la situation actuelle, où le commercial, le technologique et le politique concourent sans distinction à notre mise à nu.

Il ne faut pas voir en La Machine ne ferme jamais les yeux une bande dessinée classique. Son récit s’ordonne en effet autour d’événements historiques éclairant les intrusions publiques, technologiques et/ou commerciales dans nos vies privées. Il fait donc le deuil d’une narration conventionnelle pour prendre la forme d’un manuel didactique, richement illustré, sur tous ces moments où la sphère privée et la surveillance ont fini par se heurter. L’objet de l’album outrepasse néanmoins ces seules questions, puisqu’on y assiste par exemple à la rencontre fictive entre George Orwell, père de la novlangue et de Big Brother, et Michel Foucault, tirant notamment de la surveillance panoptique de Jeremy Bentham toute une série de vocables et d’expressions censés témoigner de réalités sociologiques nouvellement établies et étayées (parfois par ses propres soins).

À la lecture de cet album très instructif, on peine toutefois à distinguer où se situe le paroxysme de la surveillance. Le doit-on aux milliers de dossiers secrets de J. Edgar Hoover, l’ancien patron paranoïaque du FBI ? Est-ce plutôt le fait de la NSA et de ses entreprises de télécommunication satellites, qui ont récolté ensemble, illégalement, les données privées de millions d’Américains, tel que révélé par Edward Snowden ? Ou faut-il définitivement couronner cette prouesse de sournoiserie, pratiquement indétectable, que constituent les oiseaux artificiels dotés de caméra ? À moins qu’il ne s’agisse, plus prosaïquement, du combo caméras publiques/applications mobiles/réseaux sociaux ? On pourrait aussi citer le crédit social chinois, dont cette bande dessinée fait peu de cas, mais qui en constituerait pourtant l’apogée logique.

Pessimiste mais nécessaire, La Machine ne ferme jamais les yeux est un document précieux en ce sens qu’il met en perspective les technologies de surveillance, leurs objectifs avoués et inavouables, mais aussi les moyens qui leur sont dévolus. Il s’attarde tour à tour sur la symbolique des anges (observateurs/protecteurs), le mythe de Godiva (sur le voyeurisme), la galerie des mauvais sujets (exposition publique de portraits de criminels), le fordisme (et ses cadences chronométrées), les deux phases de peur rouge (avec l’essor sous-jacent du fichage), les indiscrétions de la CIA et de la NSA, la répression des mouvement des droits civiques, du terrorisme et des rassemblements syndicaux (avec toutes leurs dérives sécuritaires) ou encore les nouvelles technologies (récoltant tant de données avec notre consentement tacite). L’album a beau constituer une initiation d’excellente facture, pour aller plus loin, on le complètera volontiers par les essais d’Olivier Tesquet, Brittany Kaiser, Tristan Nitot ou Shoshana Zuboff.

Aperçu : La Machine ne ferme jamais les yeux (Delcourt/Encrages)

La Machine ne ferme jamais les yeux, Yvan Greenberg, Joe Canlas et Everett Patterson
Delcourt/Encrages, juin 2021, 144 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.

« Soudain », un chemin patient vers l’intime

L'amitié entre une directrice française d'EHPAD et une metteuse en scène japonaise. De cet argument simple, Ryusuke Hamaguchi tire un film épuré et pourtant foisonnant, aussi sensible que politique, sans jamais forcer le trait si ce n'est dans quelques redondances. Analyse.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet. 

« Mudlarks » : l’enfance de Dickens

En imaginant la rencontre du jeune Charles Dickens avec Oliver, enfant des rues et alouette de la Tamise, Philippe Charlot et Manu Cassier font de Mudlarks le récit d’une double initiation : celle d’un garçon brutalement confronté à la misère londonienne et celle d’un futur écrivain découvrant, au contact des oubliés, la matière humaine de son œuvre.