« Mauvaise réputation » : toute réalité a deux faces

Le scénariste Ozanam et le dessinateur Emmanuel Bazin publient aux éditions Glénat Mauvaise réputation, une bande dessinée axée sur l’histoire des frères Dalton et dont le narrateur n’est autre qu’Emmett.

Précédé d’une réputation sulfureuse, Emmett Dalton s’est rangé depuis plusieurs années, après les mésaventures que lui et ses frères ont vécues. Il noie désormais son spleen dans l’alcool et est assailli de visions du passé aussi douloureuses que tenaces. Nous sommes en 1908 en Oklahoma et les Dalton continuent de polariser les attentions. À tel point d’ailleurs qu’un producteur de cinéma, John Tackett, approche Emmett afin d’obtenir sa version des faits avant de porter l’histoire de la fratrie sur grand écran. Le scénario, essentiellement basé sur des coupures de presse, est un tissu de mensonges. « Tout est faux, caricatural. Si j’avais vécu un seul jour comme ce que vous racontez là, je serais mort depuis longtemps. » S’il tempère – « Vous savez, dans un scénario, la vérité doit s’effacer devant l’efficacité » –, John Tackett voit là l’occasion de convaincre Emmett : s’il veut rétablir les faits, il suffit qu’il accepte de remplacer le scénariste embauché sur le projet. Et c’est ainsi que les deux hommes vont se rapprocher l’un de l’autre et éventer peu à peu, par l’intermédiaire du narrateur Emmett, l’histoire des Dalton.

Ozanam et Emmanuel Bazin vont alors nous faire découvrir d’anciens marshals que des circonstances défavorables et plusieurs injustices ont poussé sur le chemin de la criminalité. « Je suis persuadé que si la solde était tombée tous les mois, le dilemme n’aurait même pas existé. » Car l’activité de marshal est peu profitable aux Dalton : payés à l’acte, ils ployaient sous le travail et devaient en plus payer les enterrements de bandits qu’ils abattaient dans le cadre de leur mission lorsque ces derniers n’avaient pas de famille. « On s’est rendu à l’évidence que n’importe quel boulot serait plus rémunérateur… et moins dangereux » En filigrane, c’est l’Ouest, ses règles tacites et ses règlements de comptes qui transparaissent. Avec cette devise, si juste : « Qui vit du glaive périra par le glaive. » Pour en prendre la pleine mesure, il faut se rappeler que Towerly, l’assassin d’un frère Dalton, a été tué par un marshal qui n’a même pas eu le temps de profiter de sa prime avant de se voir lui-même abattu par un Indien. Le récit, à trois bandes – les Dalton, Emmett et John, l’Ouest –, est conté de manière réaliste et mélancolique. Les couleurs désaturées d’Emmanuel Bazin, l’analogie initiale entre Emmett et le Christ et, plus largement, les événements contés dans l’album contribuent à instaurer la teneur d’un western crépusculaire.

Bagarres de bar, chevaux volés, fusillades, fausses accusations de braquages, tragédies en cascade, marshals, truands et Indiens, Mauvaise réputation ne fait certainement pas affront au genre. Il a aussi le mérite de portraiturer une époque, en recourant à des personnages secondaires – l’usurier Bundle réclamant son dû à la veuve d’un soldat – ou à des dialogues édifiants – « Le public n’est pas prêt à payer pour voir les exploits d’un négro » au sujet de l’opportunité de consacrer un biopic à Bass Reeves. D’autres aspects de l’album feront en revanche l’objet de davantage de réticences : les nombreux bonds temporels et ellipses morcèlent le récit et nous empêchent parfois de nous fixer dans l’action ou de nous identifier pleinement aux protagonistes, tandis que le travail graphique sur les visages ou les décors apparaît quelque peu lacunaire. Ce premier tome, très cinégénique, n’en demeure pas moins plaisant et engageant quant à la suite de la série.

Aperçu : Mauvaise réputation (Glénat)

Mauvaise réputation (tome I), Ozanam et Emmanuel Bazin
Glénat, juin 2021, 72 pages

Note des lecteurs2 Notes
3

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les oranges amères, une image bien choisie

« A l’origine, nous étions des êtres doubles : chaque humain était constitué de deux personnes, unies en un seul corps gigantesque. Notre force et nos capacités étaient d’autant plus grandes et notre pouvoir était tel que nous cherchâmes à rivaliser avec les dieux… »

La femme au portrait, meurtre sur le tournage du film

« VOUS AVEZ BIEN CONSCIENCE QU’ON NE PEUT RIEN TOURNER SANS CE SATANE TABLEAU ? »

« Y a pas de mal à se faire du bien » : sexe en rayon

Un sex-shop, une vendeuse qui en a vu d’autres et Hugo, collègue aussi candide qu’intarissable : il n’en faut guère davantage pour transformer godes, porno, fantasmes et petites misères sexuelles en machine à gags. Sans prétendre révolutionner la gaudriole, cette BD trouve son meilleur carburant dans le télescopage entre la banalité du commerce et ce que ses produits ont de délicieusement embarrassant.