Invincible de Angelina Jolie : Critique

Invincible : Un exercice d’autocélébration nationale indigeste et daté

Synopsis: L’incroyable destin du coureur olympique et héros de la Seconde Guerre mondiale Louis « Louie » Zamperini dont l’avion s’est écrasé en mer en 1942, tuant huit membres de l’équipage et laissant les trois rescapés sur un canot de sauvetage où deux d’entre eux survécurent 47 jours durant, avant d’être capturés par la marine japonaise et envoyés dans un camp de prisonniers de guerre.

Auréolé outre-Atlantique d’un retour autant critique que public dithyrambique, le plaçant derechef comme un solide concurrent aux Oscars, et ce malgré son absence manifeste aux Golden Globes, Invincible (en VO Unbroken) s’affichait au fur et à mesure de sa promotion teintée d’autocélébration héroïco-centrée, comme une réponse contemporaine et actualisée des odes à l’humain et à la guerre, comme le furent avant Lawrence d’Arabie du grand David Lean ou Mémoires de Nos Pères du tout aussi grand Clint Eastwood.

2 grands noms, si ce n’est légendes auxquelles Angelina Jolie a souhaité se confronter, voire se conformer à travers une histoire sacrant plus que jamais la résistance et la puissance de l’être humain à travers ses moments les plus sombres. Un souhait honnête, se plaçant au diapason de la carrière de la metteuse en scène, qui a entamé au cours de la dernière décennie, une transformation radicale, la faisant se muer d’une jeune actrice rebelle, tatouée et très extravertie, à un modèle d’humanisme, de féminité et d’engagement, n’hésitant pas à troquer ses robes affriolantes pour des tenues d’ambassadrice de bonne volonté de l’ONU tout en arpentant les contrées meurtries par les guerres civiles que sont le Darfour, la Namibie ou encore la Thaïlande.

A travers ce combat de tous les instants, occupant maintenant une très grande partie de sa vie, s’est aussi affirmé ses besoins de cinéma. Des besoins, qui là encore, se devaient d’illustrer le profond penchant humaniste qu’elle a endossé. Des besoins qui ont ainsi donné un premier long métrage difficile, ambitieux et accompli avec son remarqué Au Pays du Sang et du Miel, évocation douloureuse et exacerbée d’un amour impossible sur fond de guerre de Bosnie. On n’en retiendra au final que très peu, si ce n’est une prédisposition à enchaîner sur un futur long-métrage, les tenants d’une ambitieuse fresque sacrant l’humain : la guerre.

On le sait la guerre a toujours revêtuoripeaux de changements sur les personnes s’y engageant. Rite initiatique, passage à l’âge adulte, affirmation de valeurs, autant de dénominations tendant à se rapprocher inexorablement d’une amère vérité : la guerre altère les perceptions, révèle des comportements cachés et détruit autant psychologiquement que physiquement. Un constat alarmant quoique prévisible, pourtant initiateur de certaines des plus belles et des plus héroïques histoires que peut recenser un conflit.

Comment ainsi oublier la trame du Il faut Sauver le Soldat Ryan, qui malgré son caractère fictive, n’en est pas moins inspirée d’une histoire somme toute réelle ? Ou celle du prochain The Imitation Game avec le mathématicien méconnu Alan Turing ayant par son travail contribué à la victoire des Alliés ? Autant d’histoires que la Seconde Guerre Mondiale renferme en elle, et qui parfois, au hasard d’un coup de chance peuvent se voir remises sur le devant de la scène, tant pour raviver la mémoire du soldat que pour constituer un legs historique ou une preuve intrinsèque de la puissance de l’être humain. L’occasion ainsi pour Angie de pouvoir affirmer plus que jamais ses envies.

Et à bien des égards, celle d’Invincible se voulait davantage comme un manifeste de l’humain et de sa force que comme une vaine itération de la toute-puissance de l’armée américaine, parachevant de la sorte le questionnement humaniste plus qu’apparent d’Angelina Jolie, sachant conjuguer affirmation de la primauté de l’humain autant hors que face caméra. Car, alors que le film pose sa trame dans le Pacifique, proche pourrait-on penser de Guadalcanal ou des plages d’Iwo Jima, c’est avant tout un soldat qui occupe l’écran. Un soldat italo-américain qui plus est promis à un destin hors du commun et qui a pourtant dû attendre sagement près d’un demi-siècle avant de se voir porté à l’écran. Son nom : Louis Zamperini.

L’Histoire avec un grand H

Véritable arlésienne car acquise par les studios Universal dès 1957, l’histoire de Louie Zamperini avait ainsi tout d’une histoire à l’américaine, convoquant autant abnégation, courage que réussite. Des éléments déjà grandiloquent auxquels il faudra ajouter un élément de taille et non des moindres : sa véracité. Car ce qui force le respect avec l’histoire de ce jeune italo-américain, c’est bel et bien de savoir qu’elle est réelle. Et à la vue de cette vie, facile est de comprendre pourquoi les studios de cinéma et finalement Angelina Jolie ont su voir dans ce récit de guerre hors norme un fascinant morceau d’Histoire à raconter.

Car encore relativement méconnu sur le vieux continent, ce qui constitue une tare, tant le parcours de cet Italo-Américain laisse pantois et admiratif, l’histoire de Louie Zamperini a tout d’une épopée humaine où coïncident force, endurance et courage.

Issue de la vague d’immigration italo-américaine du début du 20ème siècle, le jeune Louie Zamperini nous est ainsi montré d’emblée comme un garçon à problème. Violent, rebelle, et se voulant déjà comme un adulte, celui-ci est montré dans ses moins bons moments, faits d’incertitude, d’illégalité, le tout saupoudré d’un étrange sentiment, qui au fur et à mesure du développement du récit, s’éclaircira jusqu’à apparaitre en pleine lumière : sa hargne. Le poussant à ne jamais baisser les bras et à ne pas laisser tomber, cette hargne va devenir l’atout de ce jeune homme pour qui sa frêle condition physique et son statut social ont fait naitre une rage, qu’il parviendra à canaliser par la course à pied.

Une discipline physique illustrant l’extrême motivation de cet homme qui en ce sport trouvera son exutoire et sa manière d’échapper à la rue qui lui tendait si injustement les bras tout en le transformant en légende vivante, quand en 1936, il foulera la piste des Jeux Olympiques de Berlin, avant de s’envoler dans les airs du Pacifique, pour participer à la Seconde Guerre Mondiale.

Une guerre, qu’il passera un temps dans les airs avant de voir son avion abattu par l’armée japonaise au cours d’un raid aérien, le laissant lui, ainsi que deux amis, errer dans un canot de sauvetage, 47 jours durant, à l’assaut du soleil, des requins et de la soif ; avant de se voir très injustement encore interné dans un camp de prisonniers japonais, où il subira bien évidemment les brimades de certains, trop heureux de compter un athlète olympique dans leurs rangs.

Quand la fascination vire à l’obsession.

Toutefois, à la vue de ce projet à l’apparence inoubliable, une question demeurait en suspens : un destin extraordinaire suffit-il pour en faire un film extraordinaire ?

Là, était toute la question. Car Invincible, de par les nombreux choix animant sa mise en scène et de par les thématiques qu’il cherchait à aborder prenait de nombreux risques.

Car en cherchant à compiler autant les errances de l’enfance, la question de l’immigration, que le récit de survie exemplaire, tout en omettant d’induire une quelconque remise en question des personnages qu’elle filme, laissant ainsi planer le plus parfait manichéisme sur l’ensemble, Angelina Jolie, malgré son ambition et ses envies, ne détourne que très peu des autres parangons du genre.

Pire, vu son souhait vif, si ce n’est ardent de proposer qu’uniquement la vérité, comme indiqué par son écriteau « a true story« , différant déjà des cadors américains en la matière, apposant le « inspired by«  comme preuve de modifications stylistiques ou artistiques, elle laisse dérouler une intrigue, belle sur le papier, mais ne présentant au demeurant aucun potentiel cinématographique, ne se résumant qu’à un empilement de scènes, tantôt héritées du passé, tantôt du présent, sublimé par le travail de Roger Deakins (Skyfall, Fargo), chef opérateur, qui sait à tout instant illustrer la petitesse de l’homme face au géant combat qui s’offre à lui, mais entachée par une mise en scène virant à l’obsession voire l’admiration béate.

Manquant alors clairement de recul sur son œuvre, Jolie en vient à appuyer inutilement de sous-propos héroïques une mise en scène déjà référencée et qui n’a pour but que d’exposer un pur produit de l’Amérique triomphante, engoncé finalement dans linéarité odieuse, paralysant le récit fait de fulgurance visuelle, pauvreté verbale et ficelles scénaristiques usées jusqu’à la corde.

On en retiendra alors une reconstitution plutôt honnête et des acteurs engagés, jouant dans une ode au dépassement de soi inégale dont la forme fait cruellement défaut à la beauté du fond, rendant ce morceau d’Histoire ainsi assimilable à une gentille hagiographie d’un personnage en tout point de vue exceptionnel, exposé à un long calvaire doloriste autocélébrateur.

Invincible – Bande annonce officielle VOST

Fiche technique: Invincible (Unbroken)

États-Unis – 2014
Réalisation: Angelina Jolie
Scénario: William Nicholson, Richard LaGravenese, Joel Coen, Ethan Coen
d’après: le livre de: Laura Hillenbrand
Interprétation: Jack O’Connell (Louis Zamperini), Domhnall Gleeson (Russell Allen « Phil » Phillips), Garrett Hedlund (Commandant John Fitzgerald), Jai Courtney (Hugh « Cup » Cuppernell), Miyavi (Mutsushiro Watanabe), Finn Wittrock (Francis « Mac » McNamara), Maddalena Ischiale (Louise Zamperini), Vincenzo Amato (Anthony Zamperini)…
Photographie sous-marine: Simon Christidis
Distributeur: Universal Pictures International France
Date de sortie: 7 janvier 2015
Durée: 2h17
Genre:
Image: Roger Deakins
Montage: Tim Squyres, William Goldenberg
Musique: Alexandre Desplat
Producteur: Matthew Baer, Angelina Jolie, Erwin Stoff, Clayton Townsend
Production: Universal Pictures, 3 Arts Entertainment, Legendary Pictures, Jolie Pas

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Antoine Delassushttps://www.lemagducine.fr/
J'ai une profonde admiration pour les sushis, James Bond, Leonardo DiCaprio, Apocalypse Now, Zodiac, les bons films et le ski. Pas forcément dans cet ordre. Et à ceux pouvant critiquer un certain amateurisme, je leur répondrais simplement que l'Arche de Noé a été fabriqué par des amateurs et le Titanic par des professionnels.

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