Dans Texas Blood, publié aux éditions Delcourt, le scénariste Chris Condon et le dessinateur Jacob Phillips nous plongent dans une bourgade texane placée sous la protection d’un shérif vieillissant, Joe Bob Coates. Ce dernier voit d’un mauvais œil l’arrivée intempestive, dans son pré carré, du frère d’un voyou fraîchement assassiné…
Joe Bob Coates vient de passer le cap douloureux de la septantaine. Il comprend avec regret que le meilleur est désormais derrière lui. Responsable du comté d’Ambrose, ce shérif bienveillant, qui rappelle en certains points Ed Bell dans No Country for Old Men, arpente les lieux pour y faire respecter l’ordre et la loi. Dans une exposition amère de l’Amérique redneck, on l’aperçoit intervenir face à un serpent dans une propriété rurale dont les occupants, affublés d’un t-shirt « Tout est plus gros au Texas », espéraient manifestement le voir utiliser son arme à feu. Il cherche ensuite à récupérer un plat à gratin, à la demande expresse de sa femme Martha, mais ne fait qu’assister, impuissant, à une bruyante scène de ménage. Son ami Ray a apparemment repris la picole, comme en témoignent les cannettes de bière qui jonchent sa poubelle.
De loin, ces scènes de la vie quotidienne pourraient prêter à sourire. Mais Joe Bob Coates, en sa qualité de shérif, a vécu des événements autrement plus traumatisants. Il est d’ailleurs confronté à de vieux démons qui ne cessent de se rappeler à son bon souvenir, comme l’illustrent parfaitement Chris Condon et Jacob Phillips. Texas Blood va peu à peu quitter son giron pour s’intéresser davantage à Randall, arrivé récemment de Los Angeles alors que son frère Travis vient d’être assassiné. « Randy » ne sait toutefois pas encore de quoi il retourne : à l’hôtel, on le supplie de se tenir à carreau ; au restaurant, on refuse de le servir ; et le shérif ne tarde pas à s’entretenir avec lui. C’est seulement à ce moment précis qu’il apprend que son frère, qu’il pensait en mauvaise posture, a en réalité été assassiné. Partant, Texas Blood va révéler les tenants et aboutissants de ce crime tout en radiographiant le passé et les fêlures de Randall.
Ce dernier séjourne d’abord à l’hôtel. Chris Condon nous fait comprendre que son ancienne maison recèle de mauvais souvenirs auxquels il n’a pas envie de faire face. Il dira d’ailleurs plus tard d’elle : « Elle était là, comme une plaie ouverte, suppurante, infectée. Le monument froid d’un passé disparu. » Sa relation avec son frère ne semble pas plus apaisée : « Il détestait son frère autant qu’il l’aimait. Deux aspects qui s’équilibraient, se contrebalançaient. » Il faut ajouter à cela le fait que Randall est un ancien fumeur et buveur invétéré, qu’il semble mû par une colère sourde et que, comme l’énoncera bientôt son ancienne petite amie Sara Gwynn, il cherche à « effacer le passé ». Cette dernière constituera d’ailleurs l’une des clefs de voûte du récit : à travers elle, on découvre une génération de Texans se sentant piégés dans « un cauchemar », voire « un enfer ». Elle n’est pas non plus étrangère à la disparition tragique de Travis…
Avec un style graphique efficace, faisant la part belle aux hachures et aux arrière-plans monochromes (sur les petites vignettes), Jacob Phillips contribue à hisser le Texas au rang de personnage. Entre ses trafics clandestins, ses secrets bien gardés, ses campagnards peu éduqués et son appétence pour la violence et les armes à feu, Ambrose justifie certainement que le shérif Coates repousse sans cesse au lendemain l’arrêt du tabagisme. Le vieil homme est doublement touchant : d’abord parce qu’il semble peu en phase avec son environnement, ensuite, et surtout, car il entretient une relation simple, terriblement ordinaire, mais manifestement solide, avec sa femme Martha. Leur vie lénifiante tranche de manière vertigineuse avec les intrigues de Teddy Kutner, Fred Plum, Sara Gwynn et, bien entendu, Travis.« Beaucoup de morts pour pas grand-chose », résumera finalement, las, Joe Bob Coates. Mais tout ceci était annoncé de manière programmatique au début de l’album : le Texas a ses propres règles, qu’une bande dessinée de néo-western ne suffit pas à épuiser.
Texas Blood, Chris Condon et Jacob Phillips Delcourt, juin 2021, 168 pages
Even se déroule dans une société dystopique où la norme sexuelle a été entièrement redéfinie. Désormais géré par un Ministère européen de la Santé, le plaisir émotivo-sexuel fait l’objet de programmes politiques et scientifiques dédiés.
« Le bonheur sexuel est un droit. » Et c’est probablement ce qui justifie qu’il se trouve désormais au frontispice des préoccupations politiques. Dans Even, le scénariste Zidrou et le dessinateur Alexeï Kispredilov charpentent une dystopie à plusieurs étages. La société y est divisée en deux classes sociales renvoyant au schisme de Bienvenue à Gattaca : si le patrimoine génétique servait à hiérarchiser les individus dans le film d’Andrew Niccol, c’est ici l’aspect physique des personnes qui les détermine. Les Swiiits (sweat, doux) dominent les Ugs (ugly, laid). Ces derniers sont à ce point marginalisés qu’ils subissent régulièrement les moqueries et l’ostracisme, quand ils ne se voient pas tout bonnement relégués dans des établissements (scolaires notamment) leur étant réservés. À cette ségrégation, Even ajoute une gestion publique de l’intime. Au cœur de l’Érospital de Montpellier 2, on développe ainsi des programmes sanitaires articulés autour de la réhabilitation émotivo-sexuelle, d’algorithmes neuro-érogènes, de réplico-thérapie ou encore de coefficients de jouissance. Est perçu comme malade, voire comme déviant, quiconque ne parvient pas à s’épanouir sexuellement.
De ces deux réservoirs scénaristiques, Zidrou va puiser des arches assez inégales. La manière dont la sexualité est dévoyée dans Even est parfaitement restituée : les thérapies par érogrammes, les publicités ciblées sur le tramway, la manipulation de l’ADN, l’équilibre émotivo-sexuel érigé en fondamental, l’implémentation des algorithmes dans ce qu’il y a de plus intime contribuent à caractériser une société phagocytée par les questions sexuelles et le solutionnisme technologique. Le monde social ségrégé ne fait en revanche l’objet que de descriptions sommaires – et attendues. Les Ugs sont mal dans leur peau et cantonnés à des emplois dévalorisés. Ils apprennent malgré eux, dès leur plus jeune âge, à raisonner en castes. Zidrou nous montre par exemple qu’à l’école, lors des parties de football, on installe les « moches » dans les buts afin d’« effrayer le ballon ». On comprend aussi qu’une peine de redressement civique pourrait frapper ceux qui oseraient se dresser contre les inégalités sociales. Mais si Even s’appréhende comme un appel à la tolérance en humanisant les Ugs, on regrette toutefois que cette dimension thématique n’ait pas été davantage traitée dans ses extensions sociologiques et politiques – il sera toutefois fait allusion, à travers une phrase, à une loi de préservation des patrimoines génétiques.
L’album prend appui sur une poignée de personnages bientôt liés les uns aux autres. Fred a perdu tout désir sexuel à la suite du suicide de sa femme. La journaliste Ann Seymour, du New Scientist, reçoit un appel anonyme l’enjoignant d’enquêter précisément sur cet événement tragique. Jahida Belinsky était une biochimiste renommée, collaboratrice importante du programme Even. À ce duo suspicieux va se greffer Meghan, une Ug faisant le ménage à l’Érospital, et secrètement amoureuse de Fred. Sur cette affaire, une déclaration semble avoir valeur programmatique : « À force de regarder qui se cache sous la barbe du père Noël, vous allez perdre vos dernières illusions sur l’être humain ! » Nous en sortirons pourtant déçus, cette promesse restant largement lettre morte. En cela, Even dévoile ses limites : bien illustré par Alexeï Kispredilov, prometteur quant aux enjeux qu’il supporte, l’album peine cependant à donner sa pleine mesure aux arcs narratifs qu’il initie. On peut certes y deviner la volonté de lier, dans une veine dystopique, la normalité à la beauté et la jouissance, mais il aurait alors été probablement judicieux de décentrer le regard pour saisir cette problématique en plan d’ensemble.
Finalement, c’est par certains détails qu’Even fait mouche. Il lui suffit ainsi d’une vignette pour narrer l’impossibilité de faire son deuil. On y voit Fred allongé à côté de la chemise de nuit de sa défunte épouse. L’intériorisation de la ségrégation se voit quant à elle illustrée par le rejet instinctif de ce dernier, mortifié, lorsque Meghan entreprend de lui déposer un bisou sur la joue. Très intelligemment, Zidrou et Alexeï Kispredilov montrent également une enfant Ug brûler une poupée dans l’espoir qu’elle finisse par lui ressembler. On connaît bien entendu les doléances afro-américaines envers les jouets non représentatifs de leur apparence/condition ; Even semble ici procéder par détournement, puisque cette même incapacité à s’identifier à une poupée est résolue par sa complète défiguration. Que l’on songe un instant au « doll test » du psychosociologue Kenneth B. Clark pour saisir à quel point ce micro-événement en dit long sur la manière dont se perçoivent les Ugs…
Even, Zidrou et Alexeï Kispredilov Delcourt, juin 2021, 88 pages
Un bébé disparu. Une mère prête à tout. Une secte mystérieuse. La saison deux de Servant repart sur les bases posées par la saison une, mais le résultat est loin d’être aussi réussi.
La saison 1 de Servantavait été une belle surprise, misant sur une atmosphère étrange et décalée ainsi que sur la peur qu’a connue tout parent de perdre son enfant. C’était bien rythmé, vraiment énigmatique et plutôt angoissant. En bref, tout ce que ne parviendra pas à reproduire cette saison deux, qui se révèle bien faible en comparaison.
Pour mémoire, la saison une se terminait sur l’enlèvement du bébé Jericho (mais était-ce vraiment lui ?) par sa baby-sitter Leanne aidée des mystérieux et terrifiants Tonton George et Tante May. On avait d’ailleurs appris que tout ce beau monde était rattaché à une secte jugée dangereuse qui avait officiellement disparu dans un massacre quelques temps plus tôt.
Telle est donc la situation lorsque démarre le premier épisode de cette saison deux, qui s’enchaîne directement à la suite du précédent. La police est prévenue, mais comment lui expliquer qu’une femme morte depuis sept ans, gourou d’une secte qui s’est décimée, a volé un bébé mort depuis des semaines ? Cette situation renforce un des aspects savamment exploité dans la saison une et que l’on retrouve ici dans les premiers épisodes, le décalage entre le monde extérieur et ce qui se passe dans la famille Turner. Sauf qu’ici, progressivement, cette folie gagnera le reste du monde…
La solution pour les Turner consiste donc à ne rien dire aux autorités et à faire leurs recherches eux-mêmes. C’est ce qui deviendra le point central de la saison : la recherche de Jericho. Une recherche menée essentiellement par Dorothy, sa mère, pour qui cela deviendra une véritable obsession. Tout sera permis pour arriver à ses fins : s’introduire illégalement dans des propriétés, lancer des messages personnels alors qu’elle est en pleine présentation du JT, et même enlever et séquestrer des personnes qu’elle n’hésitera pas à menacer et à brutaliser.
A ses côtés, son mari Sean semble être constamment incapable de réagir. Il est sans cesse dépassé par les événements et semble se contenter de suivre les autres, que ce soit sa femme ou son beau-frère Julian.
Car dans cette folie furieuse qui se dessine là, Julian, le frère de Dorothy, n’est pas en reste. Apercevant que la très fragile santé mentale de sa sœur semble se renforcer dans cette quête d’un enfant disparu, Julian va tout miser là-dessus, mettant en scène un kidnapping avec demande fictive de rançon, etc. Il va donc contribuer à compliquer encore la situation, puisqu’il contribue à faire croire à Dorothy que son Jericho, le véritable Jericho, est toujours en vie. Or, ce sera là un des dilemmes posés à Sean : faut-il laisser Dorothy dans ses délires ou lui ouvrir les yeux sur le décès de son fils, de nombreuses semaines plus tôt ? Un dilemme à l’image de la série, entre une réalité qui paraît trop lointaine, trop inadmissible, et une fiction coupée du monde.
Tout cela partait donc très bien. Le problème, c’est que, une fois ceci posé, la saison n’a pas grand chose à nous apporter. Lorsque se termine le dixième épisode, on n’est guère plus avancé qu’avant. La faute à un scénario qui veut à tout prix maintenir les énigmes (sur le bébé, sur Leanne, sur l’oncle et la secte). A force de ne pas vouloir apporter certains éléments de réponses qui feraient rebondir l’action, la série fait du sur-place. On pourrait presque dire : une saison pour rien.
Certes, ce jugement serait à nuancer.
D’abord, la saison nous apporte quelques scènes intéressantes. Les deux premiers épisodes, réalisés par Julia Ducournau (la réalisatrice de Graveet de Titane, qui sera en compétition officielle à Cannes cette année 2021) nous réservent de belles surprises, entre autre une scène d’hypnose régressive qui est sans aucun doute la scène la plus terrifiante de la saison. Ishana Night Shyamalan se révèle aussi une excellente réalisatrice lorsqu’il s’agit de planter une ambiance anxiogène.
Le problème, c’est que ce talent de réalisation se met au service d’un scénario qui n’est pas à la hauteur. La saison est répétitive, enfermée dans cette quête de Jericho qui n’avance pas. On fait intervenir des personnages extérieurs, sans que cela ne fasse avancer les choses. Tout ce que la saison nous montre, c’est une Dorothy enfermée dans son obsession, surjouée par une actrice qui en fait des tonnes et perd ainsi toute crédibilité. Toby Kebbell, qui tient le rôle de Sean, se contente de faire une tête d’ahuri tout au long de la saison. Si l’on cherche de belles performances d’acteurs, il faut aller voir Rupert Grint et Nell Tiger Free, les interprètes respectifs de Julian et Leanne. Le premier est formidable en un personnage s’enfonçant progressivement dans son délire, se brûlant un peu plus les ailes à chaque épisode. Nell Tiger Free, quant à elle, est peut-être la bonne raison pour voir cette saison, tant elle nous offre une Leanne ambiguë, dépassée par tous ces événements, et qui va renforcer petit à petit sa détermination. A la fois bienfaitrice et maudite, victime et tueuse, Leanne devient le personnage autour duquel tourne la saison. Un personnage insaisissable, tour à tour émouvante ou inquiétante.
A côté de cela, la série cumule les procédés qui paraissent vides de sens ou qui ne servent qu’à faire du remplissage un peu sensationnel mais sans intérêt pour l’action. En faisant de la cave le lieu maudit de la maison, les scénaristes auraient pu avoir une bonne idée… si elle avait été exploitée, et non abandonnée bêtement au bord du chemin. Sinon, les vitres qui explosent ou les pannes de courant n’apportent rien, ni dans l’action, ni dans l’ambiance.
On ne peut pas dire que ce soit mauvais, mais cette dizaine d’épisodes laisse l’impression d’une saison pour (presque) rien. Dommage.
Servant : bande annonce
Servant : fiche technique
Créateur et scénariste : Tony Basgallop
Réalisateurs : Julia Ducournau, Ishana Night Shyamalan, M. Night Shyamalan…
Interprètes : Lauren Ambrose (Dorothy Turner), Toby Kebbell (Sean Turner), Nell Tiger Free (Leanne Grayson), Rupert Grint (Julian Pearce).
Musique : Trevor Gureckis
Photographie : Marshall Adams, Gabriel Lobos
Montage : Jason Savage, Noemi Katharina Preiswerk
Production : Larissa Michel, Tony Basgallop
Sociétés de production : Blinding Edge Pictures, Escape Artists
Société de distribution : Apple TV+
Nombre d’épisode : 10
Durée d’un épisode : environ 30 minutes
Genre : fantastique
Diffusion du premier épisode : 15 janvier 2021 Etats-Unis – 2021
Premier film du Dogme95, réalisé par Thomas Vinterberg, Festen est un coup de poing dans la face lors de sa sortie en 1998. Cette histoire de fête de famille qui dégénère lui vaudra le prix du jury au Festival de Cannes la même année.
Synopsis: Helge fête ses 60 ans. À cette occasion, il invite toute sa famille dans une grande maison. Au cours du dîner, le fils aîné, Christian, est invité à dire quelques mots : certaines vérités difficiles à entendre sont révélées…
Jamais une fête de famille n’aura été filmée avec autant de force et de violence que dans Festen. Grâce aux principes du Dogme95 (filmer en lumière naturelle, caméra portée à la main…) l’impact d’une telle œuvre n’en est que plus important. On aurait pu croire qu’avec un scénario aussi difficile, émotionnellement parlant, et des thèmes abordés dedans le film serait tire-larmes ou plombant mais il est avant tout jubilatoire. En effet, la mise en scène de Thomas Vinterberg donne un ton tragi-comique à l’histoire, ainsi que ses mouvements de caméra et son montage assez abrupts qui donnent l’impression que tout se déroule très vite et que le spectateur n’a pas le temps de s’ennuyer. Le tragique de ce qu’on nous donne à voir est contrebalancé par cette sensation de vitesse et par le grotesque de certains personnages (on pense notamment au frère de Christian, Michael, joué par un Thomas Bo Larsen exubérant).
La grande force de Festen réside dans sa réalisation, nous l’avons dit, mais également dans son scénario : parler de suicide, d’abus sexuels et d’inceste n’est pas chose aisée, cependant le développement de l’histoire et surtout du personnage de Christian nous permettent de se mettre de son côté et de crier de joie lorsqu’il arrive à aller au bout de ses intentions et de surmonter son traumatisme. On s’attache très vite aux différents membres de la famille (sauf les parents, pour des raisons évidentes) et assister à l’explosion de cette famille dysfonctionnelle puis à la consolidation des liens de la fratrie reste symboliquement un geste « d’empouvoirement ». Geste qui peut résonner très fort avec le vécu de victimes d’abus sexuels. Christian est l’un des personnages les plus forts et importants du cinéma, pour ce qu’il accomplit, pour ce qu’il représente. Thomas Vinterberg le pose en victime, certes, mais jamais en le victimisant ou en le montrant en position de faiblesse. Il le filme comme un homme qui s’affranchit de ses démons et qui n’a plus rien à perdre.
Rappelons que ce genre de thématique reste trop peu abordée au cinéma, et que quand elle l’est, cela reste souvent fait de façon maladroite. Donc pour cela, remercions M. Vinterberg.
Festen – Bande Annonce
Festen – Fiche Technique
Titre: Festen Réalisation : Thomas Vinterberg (non crédité, comme l’exige le manifeste Dogme95) Scénario : Thomas Vinterberg et Mogens Rukov Interprétation: Ulrich Thomsen, Henning Moritzen, Thomas Bo Larsen, Paprika Steen, Birthe Neumann Photographie : Anthony Dod Mantle Montage : Valdís Óskarsdóttir Musique : Lars Bo Jensen Récompenses: Grand Prix de l’Union de la critique de cinéma (UCC), Prix du Jury (ex aequo avec La Classe de neige) du Festival de Cannes 1998. Durée: 105min Genre: Drame Date de sortie: 1998
My Zoé : Parmi ce que Julie Delpy a réussi de mieux dans son film, il y a le titre. La cinéaste arrive à bien transcrire cette triste situation où certains couples qui se séparent s’arrachent littéralement le ou les enfants par pur égoïsme, et désir de possession. Pour le reste, le film est plutôt décevant, manquant d’émotion malgré le sujet éminemment sensible.
Synopsis : Après son divorce, Isabelle, généticienne, tente de reprendre sa vie en main. Elle tombe amoureuse et décide de relancer sa carrière. Mais son ex-mari, James, a du mal à l’accepter et lui rend la vie dure dans la bataille qu’il mène pour obtenir la garde de leur fille Zoé. Une tragédie les frappe et la famille s’en trouve brisée. Isabelle décide alors de prendre le destin en main.
Never let me go
Au gré de son programme de promotion, on apprend que Julie Delpy, la réalisatrice de My Zoé, a vécu une histoire similaires à celle de son héroïne. En tout cas, la première partie du film, axée sur le déchirement d’un couple autour de la garde de leur enfant, recouperait une situation que la cinéaste aurait vécu personnellement. Dans My Zoé, le « My » est tout aussi important que le prénom. La possessivité envers l’enfant, qui est la victime collatérale des séparations houleuses, son objectivation, telles sont les thèmes en filigrane de ce film, thèmes que la cinéaste arrive à très bien rendre.
Cette première partie se présente comme une suite de saynètes entremêlant disputes « conjugales » particulièrement acerbes, et moments d’Isabelle (Julie Delpy elle-même) avec son enfant Zoé (Sophia Ally). Fraîchement séparée de James (Richard Armitage), un homme plutôt toxique, Isabelle est engluée dans des demandes sans fin de partage équitable du temps de garde, comptant jusqu’aux quarts d’heure qui lui sont « dus ». Ces scènes sont sèches, comme inhabitées, malgré la performance de Delpyq ui, on le sait, est une très bonne actrice. L’aridité n’est pas uniquement due au propos, celui de la fin de l’amour et du début des (violents) ressentiments, mais aussi à la narration elle-même, ne laissant rien s’installer véritablement, passant d’une scène à l’autre sans que ça développe beaucoup ni l’histoire, ni les personnages. Ne surnagent que des bribes de vie qui ne permettent pas au spectateur d’entrer dans l’histoire.
Les séquences entre Isabelle et sa fille Zoé sont à l’avenant. Mère et fille semblent en représentation d’une vie inexistante dans la réalité, et la surenchère des « Amour de ma vie » qu’Isabelle lance à Zoé sonne creux, davantage comme le comblement d’un vide et non l’amour maternel très passionnel qu’on veut sincèrement nous donner à voir. De fait, le film sonne un peu faux, un peu à côté, avec une mise à distance qui n’est certainement pas voulue, et qui pourtant s’installe au fur et à mesure du film.
D’une manière assez prévisible, la première partie du film se clôt sur le drame, la disparition de l’enfant. Il laisse place à un nouveau film, à de la science-fiction. Isabelle est une scientifique, un médecin, ce qui aurait dû faciliter la transition d’une partie à l’autre, à défaut de la valider. La puissance de l’amour maternel est en réalité le vrai liant entre les deux parties. Mais la proposition est tellement invraisemblable et inconsistante en même temps qu’une fois de plus, le spectateur reste en dehors, jamais embarqué dans les délires pourtant vifs de la protagoniste. Et c’est dommage, car les questionnements bioéthiques que My Zoé apporte méritaient qu’on s’y attarde. Daniel Brühl, un des producteurs du film, semble dépassé par le rôle de savant fou qu’il endosse dans le film. Gemma Atterton, qui interprète le personnage de sa femme, fait la girouette sans raison et sans conséquences. Tout passe, rien ne nous retient.
C’est un vrai dommage que My Zoé soit si peu attrayant. Julie Delpy est une cinéaste fougueuse qu’on aime pour son originalité et ses audaces. On aime son Skylab ou son Lolo, déjà sur le thème de la maternité. Mais on a beau essayé de trouver des arguments en faveur du métrage, on ne peut que déplorer la fausse route qu’il a empruntée. Son cinéma est sincère, mais cette fois-ci, ses intentions n’ont pas atteint leur but.
My Zoé– Bande annonce
My Zoé – Fiche technique
Titre original : My Zoe
Réalisateur : Julie Delpy
Scénario : Julie Delpy
Interprétation : Julie Delpy (Isabelle), Sophia Ally (Zoé), Richard Armitage (James Lewis), Gemma Arterton (Laura Fischer), Daniel Brühl (Thomas Fischer), Saleh Bakri (Akil Keser), Lindsay Duncan (Kathy)
Photographie : Stephane Fontaine
Montage : Isabelle Devinck
Producteurs: Metalwork Pictures, Warner Bros. Film Productions Germany, Amusement Park Films, Baby Cow Productions, Electrick Films, Magnolia, Mae Films
Distribution (France) : Bac Films
Durée : 200 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 30 Juin 2021
Royaume-Uni | Allemagne | Etats-Unis | France – 2019
Que se passe-t-il lorsqu’un comédien indien, incorrigible gaffeur, est invité par erreur à un dîner huppé organisé par un ponte des studios hollywoodiens ? Une avalanche de catastrophes, pardi ! Ajoutez-y l’inénarrable Peter Sellers, auquel on a pour ainsi dire donné carte blanche, Blake Edwards à la réalisation, un scénario ténu faisant la part belle à l’improvisation et une mise en scène à la simplicité presque expérimentale, et vous obtenez un film culte des années 60. Il demeure encore aujourd’hui un témoignage révélateur sur ce que l’on peut obtenir d’un artiste indomptable lorsqu’on lui offre un terrain de jeu favorable et le moins possible de règles…
Tourné en 1968, La Party (The Party) est la troisième collaboration entre Edwards et Sellers, et la seule (sur sept au total, même si le dernier, À la recherche de la Panthère rose, sortit deux ans après la mort du comédien, des extraits de films précédents et des chutes de montage ayant été assemblés pour les besoins du film) qui ne fasse pas partie de la série La Panthère rose. Entre cette dernière et le film qui nous occupe, il y a pourtant une continuité qui tient tout simplement à la symbiose entre les deux hommes. Comme dans les différents opus de La Panthère rose, Sellers interprète en effet un antihéros gaffeur, donnant l’occasion à l’acteur de s’adonner à un des exercices où il fut le plus doué : la parodie. Alors qu’il interpréta dans La Panthère rose le rôle d’un inspecteur de police français incompétent, il campe dans La Party un comédien indien candide et d’une exceptionnelle maladresse.
Pour l’amour du muet
La relation entre Edwards et Sellers ne fut certes jamais un long fleuve tranquille, mais cela tient sans nul doute à leur exigence commune dans la création de cet art très sérieux qu’est la comédie. De l’aveu même de Blake Edwards, tous les films réalisés ensemble doivent leur succès à la rencontre entre leurs deux personnalités. Il faut dire que le cinéaste et le comédien avaient la même conception de la comédie, étant tous deux des admirateurs des grandes figures du cinéma muet (Charlie Chaplin, Buster Keaton, Harold Lloyd, Laurel et Hardy). Si toutes leurs collaborations témoignent de cet amour partagé, La Party en est en quelque sorte l’acmé, le film s’inscrivant clairement dans l’héritage du cinéma muet : un comique de situation, du slapstick, un élément perturbateur dans un milieu qui ne lui correspond pas, des quiproquos, et bien sûr un interprète tellement expressif et efficace qu’on le croirait né pour jouer de tels rôles.
Sellers incarne un acteur indien de second rang, Hrundi V. Bakshi, enrôlé dans une grosse production épique hollywoodienne. Caution « ethnique » d’un film en costume, le comédien ne fait que retarder un tournage déjà sous contrainte budgétaire : il surjoue une scène de mort héroïque, puis oublie d’ôter sa montre alors qu’il joue dans un film historique. Lorsqu’il fait exploser accidentellement un décor hors de prix, il échappe de justesse au metteur en scène fou de rage, qui jure qu’on ne reverra jamais le comédien sur un plateau. Le spectateur ne le sait pas encore, mais cette scène inaugurale n’a que deux objectifs scénaristiques : établir Bakshi comme un Gaston Lagaffe de compétition, et servir de prétexte à l’énorme quiproquo qui suit. En effet, le « général » Fred Clutterbuck, responsable du studio finançant le tournage que Bakshi vient de ruiner, inscrit le nom du comédien sur un bout de papier dans l’intention de le blacklister. Problème : par inadvertance, le gros bonnet vient de griffonner le nom honni sur la liste d’invités de la réception qu’il organise à son domicile !
Personnage au croisement de Buster Keaton et Jacques Tati, Bakshi provoque l’hilarité en premier lieu par son inadéquation évidente avec le milieu dans lequel il met les pieds. Dès son arrivée à la villa cossue des Clutterbuck, il perd en effet un de ses mocassins en le rinçant dans une petite piscine intérieure. S’ensuivent des échanges maladroits et empreints de malaise et d’incompréhension entre l’invité surprise et les autres convives qui appartiennent à un autre monde. Jusqu’à la fin, personne ne se demandera qui est exactement ce drôle d’individu… y compris le couple d’hôtes ! Pour ne pas faire le jeu du politiquement correct ambiant, on ne s’attardera pas sur le caractère offensant ou non du blackface de Peter Sellers, qui parodie un Indien et dont la teinte de peau a été brunie (le comédien avait déjà joué un Indien dans deux autres films, sa routine était maîtrisée). Chacun se fera sa propre opinion, mais précisons simplement qu’à l’époque du film, même la première ministre indienne Indira Gandhi en était fan. Et puis, à condition bien sûr d’accepter que l’on se moque de tout le monde, il est impossible de nier le talent d’imitation de Sellers. S’arrêter à sa nature parodique serait d’ailleurs une erreur. L’indianité du personnage de Bakshi renforce son décalage par rapport au faste hollywoodien, avec ses sourires polis, sa fermeture d’esprit, sa vacuité et ses méchancetés voilées.L’incompréhension de mœurs constitue le ressort humoristique primordial du film qui, de surcroît, n’épargne guère l’univers des hôtes. Bakshi, bonne âme, est bien celui qui remporte l’adhésion du spectateur.
Un dispositif novateur
La Party a pour particularité d’être une sorte de huis-clos comique. En effet, notre héros improbable pénètre dans la villa où se déroule la fête dès la dixième minute de métrage (le fait que le générique apparaisse lorsqu’il gare sa voiture ne fait que confirmer que ce qui précède n’était qu’une simple introduction), et il n’en sortira qu’à l’avant-dernière séquence. La fête est le sujet. La fête est le film.
Ce faisant, et l’air de rien, Blake Edwards propose un dispositif totalement novateur, voire expérimental. Le cinéaste (et scénariste, aux côtés des frères Waldman, de fidèles collaborateurs) a en effet suivi la règle des trois unités du théâtre classique pour la quasi-totalité du film : de temps (le récit tient en une soirée), de lieu (les faits se déroulent dans la villa des Clutterbuck) et d’action (tout tourne autour de la fête et de ses invités). Mieux encore : le remarquable décor de studio a été réalisé de manière telle à ce qu’on ait l’impression d’avoir constamment une vue sur l’ensemble de la maison – en tout cas de l’endroit où se déroule la réception. On ne quitte donc jamais vraiment les personnages, et les différentes situations que l’on découvre au fil du récit se poursuivent à l’arrière-plan, au point de parfois offrir plusieurs accroches au regard.
Le script, quant à lui, est le plus court sur lequel Edwards ait travaillé, de l’aveu même du metteur en scène : 63 pages !Scénario et décor poursuivent un même objectif, offrir un terrain de jeu à Peter Sellers. De fait, le film a été largement improvisé par le comédien qui était comme un poisson dans l’eau. Si ce choix audacieux explique sans doute quelques légères longueurs dans le dernier tiers du film, comment ne pas succomber au brio de Sellers qui exploite à merveille le décor et les caractéristiques du personnages qu’il s’est forgé ? Protagoniste incontrôlable placé dans un monde qui lui est étranger, chaque situation se révèle problématique : sortir de sa voiture, trouver une toilette libre alors que le besoin se fait pressant, dîner en étant assis sur un tabouret bien trop petit pour lui, maîtriser le système domotique (référence évidente à Mon oncle de Tati), etc. Même ses déplacements sont périlleux dans un environnement ludique qui multiplie pièges et pièces d’eau un peu partout !
Ses interactions avec les autres invités sont à l’avenant : jamais il ne semble sur la même longueur d’ondes qu’eux, et tout le monde le considère au mieux comme un gentil farfelu, au pire comme une nuisance. A ce titre, il faut souligner que, même si Sellers domine la distribution, ses partenaires de jeu ont été parfaitement choisis : l’hilarant serveur ivre (Steve Franken), le producteur imbu de lui-même (Gavin MacLeod), la star de westerns typiquement américaine (Denny Miller) et sa poupée italienne, le « colonel » éternellement contrarié et son épouse bientôt dépassée par les événements, le vieux beau et sa femme alcoolique, et bien sûr Michèle (jouée par l’actrice et chanteuse française Claudine Longet), starlette délaissée qui retrouvera joie et légèreté au contact de Bakshi. Via cette galerie de personnages grotesques et ridicules, il est évident que Blake Edwards se moque surtout d’un certain milieu du cinéma qu’il connaît bien.
Le final sous forme d’apothéose délirant représente une victoire – presque une revanche – des éléments exogènes sur le biotope fermé et protégé du nabab hollywoodien. De manière totalement invraisemblable, les gaffes commises par le « perturbateur » Bakshi mènent à un dérèglement généralisé de la fête, qui dégénère et tourne à un jeu de massacre très drôle avec l’arrivée impromptue de la fille de la maîtresse de maison et ses amis contestataires. L’éléphant peinturluré qu’ils trimbalent avec eux (!) symbolise alors presque littéralement le deus ex machina sonnant le triomphe de Bakshi, pour lequel cet animal, visage du dieu hindou Ganesh, est évidemment sacré. Le lendemain matin, il quitte alors les lieux d’une nouba qui restera dans les annales tel un héros de film d’action : dans une voiture de sport, aux bras d’une jolie fille, laissant derrière lui un décor en ruine. Quelle fiesta, mes aïeux !
Synopsis : Commettant gaffe sur gaffe, un acteur indien de second ordre compromet le tournage du film pour lequel il avait été engagé. Son nom se retrouve par erreur parmi ceux des invités d’un magnat des studios hollywoodiens. Au cours de la réception, il multiplie les gaffes et les maladresses.
La Party : Bande-annonce
La Party : Fiche technique
Titre original : The Party
Réalisateur : Blake Edwards
Scénario : Blake Edwards, Tom Waldman et Frank Waldman
Interprétation : Peter Sellers (Hrundi V. Bakshi), Claudine Longet (Michèle Monet), Gavin MacLeod (C.S. Divot), Steve Franken (Levinson), J. Edward McKinley (Fred Clutterbuck), Fay McKenzie (Alice Clutterbuck), Denny Miller (« Wyoming Bill » Kelso)
Photographie : Lucien Ballard
Montage : Ralph E. Winters
Musique : Henry Mancini
Producteur : Blake Edwards
Société de production : The Mirisch Corporation
Durée : 99 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 13 août 1969 États-Unis – 1968
11 nominations, 11 victoires aux Saturn Awards, au festival de Géradmer, aux Cahiers du cinéma, au Fangoria Chainsaw dès sa sortie. Scream a raflé toutes les récompenses et pour cause, ce film est une bouffée d’air frais dans le genre de l’horreur. Il réalise l’exploit de mêler hommage et renouveau dans le genre. Mais il est encore plus intéressant pour la tournure que prennent ses événements, notamment pendant une fête…
La fête a toujours été synonyme de joie, de détente, de réunion, et elle est même le dénouement heureux de la plupart des films. Par exemple, le mariage à la fin des contes de fées clôt l’histoire en montrant une héroïne au sommet. Dans les films adolescents, c’est lors de fêtes et de bals que les crushs sont révélés et assumés ou que la némésis de nos héros est en disgrâce. Peu de films dérogent à cette règle du bonheur. Mais il y en a qui font de la fête le lieu d’action principal du film et inversent les codes précédents. C’est le cas du premier volet de Scream de Wes Craven, sorti en 1996.
L’histoire commence par le meurtre sauvage de deux adolescents dans une petite ville de Californie. Le meurtrier ne s’arrête pas là, et commence à harceler sa prochaine victime, la jeune Sidney Prescott qui traîne un lourd traumatisme lié à sa mère. C’est au cours d’une soirée que tout dérape et où les masques tombent.
Écrit par Kevin Williamson et réalisé par Wes Craven, le film a échappé de peu à la censure que lui réservait Harvey Weinstein, notamment concernant la violence et le sang. Le scénariste n’est autre que l’auteur de Scream 2, suite excellemment réussi, et de Souviens-toi…l’été dernier. Il a aussi travaillé sur la série Vampire Diaries et Scream.
Sidney Prescott est interprétée par Neve Campbell (House of Cards, Medium, Mad Men, Sexcrimes, The craft) , sa meilleur amie Tatum Riley est interprétée par la jeune Rose McGoman (Planet Horror, Charmed, Jawbreaker) . Son petit-ami Billy Loomis est interprété par Skeet Ulrich (Riverdale) et son complice Stuart Macher est interprété par Matthew Lillard (She’s all that, The good wife, Supernatural, Twin Peaks,Scooby-Doo) . Le « je-sais-tout » du film d’horreur, Randy Meeks, est incarné par Jamie Kennedy (Roméo+Juliet, Ad Astra, Lucifer). Le sympathique Dewey Riley est interprété par David Arquette et Courtney Cox (Friends) est l’énervante et égoïste Gale Weathers.
Dans cette courte analyse, nous essayerons de dire comment la fête devient complice du meurtrier dans ce film d’horreur ingénieux et original.
La fête comme lieu du crime
Dans certains longs-métrages, la fête peut être le lieu du crime, mais ce qui est intéressant dans Scream est que la fête n’est plus un événement du schéma narratif mais qu’elle devient le cadre spatio-temporel de celui-ci. En somme, la fête n’est pas un événement déclencheur, ni le climax ou le dénouement, mais tout cela en même temps : Sidney Prescott va à la fête, donc elle déclenche la rage meurtrière du Masque. Elle vit des péripéties qui ont à voir de près ou de loin avec le meurtrier et quasiment tous les événements majeurs de l’histoire se déroulent à cette dite fête.
La soirée est étrange car presque tous les meurtres dramatiques y ont lieu. Celui de Tatum amorce la tragédie et jusqu’à la fin, très peu de personnages évitent la mort, pendant que d’autres s’amusent. Meeks y échappe de peu et Dewey est sauvé grâce à sa popularité auprès du public. Mais sinon, presque tous les personnages meurent dramatiquement et douloureusement, le masque frappant comme la faucheuse qu’il est, n’épargne jamais sa victime. En plus de cela, il semble que le lieu exerce une sorte de pouvoir sur les tueurs. En effet, étant parmi les invités, ils se fondent dans la masse et on ne les soupçonne pas une seconde (sauf le spectateur bien entendu). Il y a tellement de lieux où ils peuvent se cacher, agir, cacher leurs costumes, revenir sans qu’on ne les soupçonne. Par exemple Tatum n’est découverte par Sidney que bien plus tard dans la soirée lorsqu’elle essaye d’échapper à l’un des deux tueurs. Ainsi, nous avons droit à un massacre en une seule soirée.
Donc, la fête est le cadre spatio-temporel et pas seulement un des événements du schéma narratif. C’est l’espace où tous les meurtres emblématiques sont commis. C’est l’endroit où une tragédie prend forme mais aussi là où elle s’arrête (au moins dans ce premier volet).
La fête comme lieu d’initiation
Dans les films adolescents, les soirées sont connues pour être toujours réussies grâce à trois ingrédients : ambiance fun, boisson coulant à flot…et premières expériences sexuelles.
Scream reprend cette tradition. Sidney a sa première fois avec son petit-ami Billy Loomis pendant la soirée. Cette expérience est récurrente dans les films adolescents mais elle est aussi tournée en dérision. L’héroïne gagne avec cette première expérience de l’instinct et de la force. Cela va contre l’idée de « perte » classique (de la virginité et de la vie en général dans le film d’horreur). C’est comme si cela lui ouvrait les yeux, et notamment sur Billy qui se révèle très étrange dans son comportement.
En plus de cela, c’est aussi le moment où elle y apprend la vérité sur le meurtre de sa mère. Aussi tragique que cela puisse être, cela lui permet d’enterrer le souvenir et le trauma de ce personnage qui est à l’origine du harcèlement de Sidney dans quasiment toute la quadrilogie. Malheureusement, Sidney apprend que c’est Billy le meurtrier par pure vengeance.
La perte de l’innocence de l’héroïne
Pour compléter le cycle de l’horreur, Sidney est obligée de tuer Billy qui tout au long du film semble increvable. A ce titre, elle n’est plus innocente, puisqu’elle a commis un meurtre.
Cette tournure n’est pas inintéressante dans la mesure où elle va contre la théorie de Meeks où les femmes qui ne sont pas « pures » dans les films d’horreur sont les victimes du tueur. Par exemple, dans Carrie au bal du Diable de Brian de Palma sorti en 1976, c’est Chris, la némésis de l’héroïne qui meurt assassinée par Carrie elle-même. Celle-ci est sexuellement active et en use comme argument pour obtenir ce qu’elle veut. Dans Halloween de John Carpenter, sorti en 1978, le personnage de Lynda Von Der Klok est tué quelque peu après l’acte par Michael Myers.
Dans Scream, nous sommes aux antipodes du film d’horreur. Sidney n’est plus vierge ET s’en sort en vie. Ce sera même là son premier meurtre mais ce sera la dernière fois où elle sera une sorte de « demoiselle en détresse ». Sidney a un grand intérêt car elle est une héroïne active, sauvée par elle-même et potentiellement par Gale, l’autre seul personnage féminin de la saga encore vivant à la fin.
Il est donc évident que la fête est un lieu important d’initiation sexuelle, mais aussi de vie. À partir de là, Sidney n’est plus la même car elle n’est plus une petite fille à cause des actes qu’elle a subie et qu’elle a commis.
Une couverture parfaite pour la Faucheuse
La musique élevée, les rires, et la désinhibition font de la fête un lieu rêvé pour un tueur en série comme le masque. En effet, la nature sanglante des meurtres serait démasquée en moins de deux minutes dans un lieu calme, mais dans un lieu reculé ou à une soirée aussi bruyante et peuplée, le(s) tueur(s) pouvaient prendre leur temps pour commettre la sale besogne. Il est d’ailleurs frappant d’avoir d’un côté l’insouciance et la joie, et la douleur et la mort, parfois séparés par un simple mur.
Dans un sens, la fête devient un cinéma comportant trois dimensions:
la première est la dimension réelle, où les invités regardent un film sur une scène de crime à venir.
la seconde est la dimension imaginaire, où le film se joue.
la troisième est la nôtre, les spectateurs qui regardons un film d’horreur, où des gens regardent un film d’horreur, pendant qu’une scène d’horreur prend place…
Au même moment où Tatum est en train de se faire assassiner, les autres regardent des films d’horreur. Et au même moment où Meeks explique le destin d’une héroïne vierge à ses amis, Sidney est en train d’avoir ses premiers rapports avec l’un des tueurs, Billy. Et le répit sera court car elle va bientôt se faire attaquer.
Par la suite, un événement macabre ayant lieu sur la pelouse du lycée convainc les adolescents de quitter la soirée pour aller l’admirer. La fête est finie dans le sens où le silence s’installe, mais nous avons l’impression qu’elle continue car elle ne s’arrête pas de fonctionner ou au moins les dynamiques qu’elle a enclenché ne s’arrêtent pas. Tous les ingrédients sont encore là : l’alcool, le lieu, le désordre des jeux et des films regardés, de la nourriture consommée, l’ébriété… Mais paradoxalement, elle semble paralyser le pouvoir des tueurs. À partir de là, personne ne meurt réellement à l’intérieur de la maison. Dewey, Meeks, Billy et Gale ne sont que blessés. Le seul qui meurt est à l’extérieur et c’est Kenny, le caméraman de Gale. Bien plus tard, elle se retourne contre eux en devenant le lieu où Stu et Billy sont châtiés.
Une ressemblance frappante avec Masque de la Mort Rouge d’Edgar Allan Poe
Dans le récit de l’écrivain américain, une fête se tient pendant ce qui ressemble à une épidémie. Le prince d’une seigneurie organise un bal costumé où il invite d’autres seigneurs, croyant que derrière les épais murs de sa forteresse, il serait protégé. Mais la Mort Rouge s’invite sans qu’on ne sache comment cela arrive. Et tous les invités meurent. Cette fête comporte « des bouffons, des improvisateurs, musiciens » et le vin y coule à flot.
Les similitudes entre le récit de Scream et la nouvelle sont incroyablement proches. Dans le récit, les symptômes de la maladie ressemblent à ceux que les tueurs passent aux victimes: de grands taches écarlates couvrent les uns et les autres. La Mort Rouge elle-même est décrite comme « un inconnu grand et décharné » enveloppé d’un suaire et portant un masque. Son vêtement est couvert de sang.
Dans la façon de procéder, le Masque et la Mort Rouge sont aussi pareils, cette dernière est décrite comme étant « venue comme un voleur de nuit » ayant un « Audace insensé » et passant à « deux doigts du prince ». Cela ne rappelle-t-il pas l’audace de Billy et de Stuart qui tuent sans problèmes en entrant par effraction? La Mort Rouge fait son apparition pendant le Bal Masqué (une fête) et des masques y tourbillonnent « dans « l’insouciance lointaine » comme dans Scream les adolescents regardent le film mangent et boivent.
Lorsque les invités voient la Mort Rouge, ils réagissent ainsi, avec « des bruits de terreur, d’horreur et de dégoût » et lorsqu’ils sont contaminés et décimés rapidement par cette peste, voici ce qui leur arrivent: « chacun mourut dans la posture désespérée de sa chute. » Et finalement, « les ténèbres et la ruine et la mort rouge établirent sur toute chose leur empire illimité. » Il va sans dire que la posture des morts dans Scream pourrait être décrite pareillement, et qu’à la fin du film, la scène pourrait être décrite de façon similaire.
Faire un parallèle entre cette nouvelle de 1842 et ce film de 1996 est intéressant car nous pouvons voir des ressemblances frappantes, et Scream pourrait sans conteste n’être qu’une adaptation audacieuse de cette nouvelle fantastique du XIXe siècle.
Conclusion
Au delà de la dimension Slasher de Scream, son intérêt réside assurément dans la mise en scène d’un lieu de fête et de joie partagée comme un lieu d’horreur multi-dimentionnel, dépassant un simple événement du schéma narratif traditionnel. La fête devient le cadre spatio-temporel de l’histoire et englobe une majeure partie des événements du schéma narratif. Elle est aussi le lieu qui couvre le meurtre, et à double tranchant, celui sur lequel ils vont périr.
En plus d’être un hommage au cinéma d’horreur en citant des références à celui-ci, Scream affirme de nouveaux standards du film d’horreur en mettant en scène des héroïnes plus fortes et affirmées, qui ne sont plus des victimes passives, et en mettant en scène des héros plus nuancés, moins flamboyants, voire qui sont les vrais criminels de l’histoire. La résolution est revisitée pour équilibrer une histoire où la moralité des personnages n’est plus ce qui les sauvent, mais leur comportement sur le moment, rendant l’histoire plus attractive, car réaliste.
Coïncidence ou inspiration inconsciente, le parallèle entre Scream et une nouvelle fantastique du 19e siècle relatant une fête qui elle aussi tourne mal est aussi intéressant que le suggèrent les diverses similitudes trouvées durant cette analyse.
Fiche Technique:
Réalisateur: Wes Craven
Scénariste: Kevin Williamson
Directeur de la photographie: Mark Irwin, Peter Deming
Musique: Marco Beltrami
Costumes : Cynthia Bergstrom
Durée: 111 minutes
Langues: Anglais
Année: 1996
Sources pour rédiger cet article:
Kevin Williamson -wikipédia- ; Scream –wikipedia– ; le masque de la mort rouge -wikipedia- ; Le chat noir et autres nouvelles, Edgar Allan Poe, lu par Jacques Bonnaffé -audiobook éditions Gallimard- image –imdb–
Aller voir en pleine phase de déconfinement un film dont l’essentiel de l’action se déroule dans une maison cadenassée, au fond d’un lac, à suivre des personnages masqués dont la capacité respiratoire va en se réduisant ne relève-t-elle pas du masochisme caractérisé ? La question subsidiaire étant : en plus de s’infliger un film asphyxiant, notre peine n’est-elle pas alourdie par un scénar (sonar) mal ficelé ou des héros profondément soûlants ? Un peu des deux mon capitaine. The Deep House d’Alexandre Bustillo et Julien Maury tient longtemps la barre avant de sombrer dans le dernier quart d’heure.
Pour autant, cette Deep House est loin d’être nullissime. D’abord parce que la réalisation, techniquement parlant, est quand même une tuerie. Il ressort de la première demi-heure d’immersion une poésie visuelle et une atmosphère fantastique plutôt réussie. De fait, le film réutilise à la perfection les codes des youtubeurs spécialistes de l’exploration urbaine que sont Tina et Ben. Autrement dit, il y a de l’urbex dans l’eau.
Ensuite, parce que le film semble s’amuser avec la plupart des clichés propres aux films de maisons hantées, plaçant ici le jump scare incontournable, là les distorsions optiques et sonores (accentuées ici par l’environnement aquatique) ou encore la poupée sanglante (et flottante) de service.
Jusque là tout va bien (! spoiler dans le prochain paragraphe !)
Sauf qu’au lieu de tenir cette ligne du fantastique jusqu’au bout, à la façon d’un récit lovecraftien -suggéré par la devise de la demeure : «N’est pas mort ce qui à jamais dort »-, le film dans sa dernière partie s’enfonce irrémédiablement dans un grand n’importe nawak. Là où le scénario réussissait jusqu’à présent à naviguer entre deux eaux avec une certaine justesse, la dernière demi-heure se noie dans une accumulation de poncifs. Confrontés aux difficultés d’un escape room en mode sous-marin, aux manifestations terrifiantes d’une maison hantée, à l’adversité de ce qui ressemble à des zombies, le tout dans la maison d’un tueur sadique porté sur le satanisme, on se dit que nos deux plongeurs prennent quand même un peu cher, peuchère.
On ne s’attend plus pour compléter le tableau qu’à voir débarquer les sœurs jumelles de Shining (avec la baigneuse de la chambre 237 ?), la Créature du lac noir ou tant qu’à faire Cthulhu en personne.
Bref, pour 10 euros pas sûr qu’il faille le recommander pas mais pour 4, pourquoi pas !
Bande annonce :
Fiche technique :
Titre original : The Deep House
Réalisation et scénario : Alexandre Bustillo et Julien Maury (traduction en anglais : Julien David et Rachel Parker)
Musique : Raphaël Gesqua
Décors : Hubert Pouille
Costumes : Alice Eyssartier
Photographie : Jacques Ballard
Montage : Baxter
Production : Clément Miserez
Coproduction : Cloé Garbay et Jean-Charles Levy
Production déléguée : David Giordano
Sociétés de production : Radar Films ; Apollo Films, Forecast Pictures et Logical Pictures (coproductions)
Spring Breakers de Harmony Korine est un film clivant qui s’appuie sur des bases trop peu consensuelles pour plaire à tout le monde. En faisant l’apologie du Spring break, une fête plutôt excessive et assez vide de sens, il réussit pourtant à dépeindre une jeunesse américaine en perte de vraies valeurs tout en donnant à voir une certaine forme de joie pure, d’amusement absolu qui n’est pas désagréable à suivre.
Synopsis : Pour financer leur Spring break, quatre filles aussi fauchées que sexy décident de braquer un fast-food. Et ce n’est que le début… Lors d’une fête dans une chambre de motel, la soirée dérape et les filles sont embarquées par la police. En bikini et avec une gueule de bois d’enfer, elles se retrouvent devant le juge, mais contre toute attente leur caution est payée par Alien, un malfrat local qui les prend sous son aile…
The Bling Ring
Intégrer Spring Breakers de Harmony Korine dans une rétrospective consacrée à la fête au cinéma pourrait relever d’un contresens. Ce film pop lumineux est en effet autant macabre que festif. Le cinéaste a une démarche critique en filmant ce summum de l’hédonisme américain, du point de vue d’étudiants étranglés d’avance par des dettes aussi abyssales qu’irréfléchies. Un exutoire facile, le Spring break a une puissance cathartique non négligeable, et les extraits de beuveries réelles en séquence introductive, avec des extras mais surtout de vrais spring breakers, sont hypnotisants de surréalisme. A la limite du found footage, ils donnent le ton d’une fête justement sans limite.
C’est la fête, la méga fête, mais une fête triste, qui d’ailleurs commence de manière dramatique. Les quatre jeunes filles qui seront au centre du métrage viennent de milieux américains très traditionnels. Dans une ville moyenne du Midwest noyée sous la pluie, Faith (Selena Gomez) passe ses temps libres avec un groupe religieux animé par un coach au look d’instructeur militaire légèrement facho. Les trois autres, de jolies blondes, sont ce que les américains eux-mêmes traiteraient de white trash en puissance. Sous l’œil désapprobateur de Faith, elles rassemblent l’argent qu’il leur faut grâce à un casse minable au pistolet à eau, et avec une voiture volée à un de leurs professeurs. Cette scène rajoute d’ailleurs un sou dans le crin-crin de la démonstration que Korine semble vouloir faire quant à la vacuité et à la bêtise potentielles de ses jeunes compatriotes.
Quand les jeunes californiennes arrivent à « St Pete », le Saint Petersbourg qui se trouve dans la baie de Tampa en Floride, véritable haut lieu de Spring break s’il en est, elles semblent transformées. Le cinéaste les installe dans une imagerie aux couleurs vives, celles de leur American dream. Ne disent-elles pas d’ailleurs à leurs proches, au téléphone, qu’elles se sentent bien dans ce voyage, qu’elles s’y sont cherchées et qu’elles s’y sont trouvées ? Croyant que l’abus de sexe, de drogue et de Britney Spears, le tout arrosé d’alcool coulant à flots est la quintessence de tout étudiant qui se respecte ?
Harmony Korine transcrit très bien ce grand écart, ce désir d’appartenance, notamment avec la pieuse Faith qui semble en panique devant cette débauche. Le propos est renforcé par le fait d’avoir embauché trois comédiennes de l’écurie Disney, Selena Gomez donc (Faith), Vanessa Hudgens (Candy), Ashley Benson (Brit), ainsi que sa femme Rachel Korine (Cotty). Hauts symboles de « bisounoursland », les actrices représentent accessoirement une idée ingénieuse pour démocratiser son film, lui qui n’a pas la réputation de faire des films pour tous publics.
Quand James Franco, qui a collaboré étroitement avec Korine sur ce Spring Breakers, entre en scène, la fête prend une tournure bien différente. Alien, car c’est ainsi que le personnage se nomme, est un rappeur blanc (largement inspiré du rappeur floridien DangerRus), mais surtout un « gangster cosmique », comme le dit Korine lui-même. Alien s’achète littéralement les quatre amies mises par hasard sur son chemin au commissariat de la ville. La première soirée de Spring break fut la dernière pour les filles, vite embarquées par la police avec d’autres après une nuit arrosée, poudrée, destroy. Alien paie la caution, pour le désenchantement total de Faith qui finit par se rendre compte que le grand écart avec sa foi religieuse est impossible. Pour les trois autres, le mode de vie proposé par Alien est par contre un bonheur : de l’argent à flots, des armes, de l’adrénaline, et surtout la fête non-stop. Le tout dans une imagerie pop, acidulée, presque enfantine, avec en point d’orgue cette scène iconique faite d’un montage de casses armés perpétrés par Alien et les filles, sur fond du personnage de Franco au piano qui interprète affreusement Everytime de Britney Spears.
Il y a beaucoup à dire sur Spring Breakers de Harmony Korine. L’image de la femme, en bikini toute la sainte journée, sans parler de la nuit, mais aussi paradoxalement une sorte d’émancipation de ladite femme (« C’est ma vie, j’en fais ce que je veux »). L’absence d’un scénario consistant, voire de personnages fortement caractérisés, pourraient aussi prêter à discussion : on ne sait pas pourquoi les filles en arrivent à épouser le mode de vie d’Alien avec autant de facilité. Mais Korine n’a clairement pas fait ce film pour cela. Nous sommes davantage dans un film sensoriel, avec le dubstep de Skrillex comme musique de fond, et la drogue comme moteur.
En transverse, on a quand même une lecture possible de Spring Breakers par rapport à la perte de repères de tous ces jeunes américains en manque de valeurs. Sous ses airs de fêtarde, l’Amérique est malade de son avidité, de sa violence, de son matérialisme (voir la fameuse scène « Look at my shit » où Alien exhibe aux filles médusées son arsenal, des tombereaux de billets de banque et même ses shorts et ses T-shirts de toutes les couleurs). La fête, c’est aussi ça, nous dit Korine, cette géante société de consommation, jamais en veille, « On repeat » comme le DVD de Scarface dans la chambre d’Alien …
Mais par-dessus tout, Spring Breakers est une vraie ode à la fête des sens, l’apologie du bon temps, sans jugement et sans tabou. Une fête universelle, et presque abstraite, où les êtres humains ne sont finalement que des figurants.
Spring Breakers – Bande annonce
Spring Breakers – Fiche technique
Titre original : Spring Breakers
Réalisateur : Harmony Korine
Scénario : Harmony Korine
Interprétation : James Franco (Alien), Selena Gomez (Faith), Vanessa Hudgens (Candy), Ashley Benson (Brit), Rachel Korine (Cotty), Gucci Mane (Archie)
Photographie : Benoît Debie
Montage : Douglas Crise
Musique : Skrillex, Cliff Martinez
Producteurs: David Zander, Chris Hanley, Charles-Marie Anthonioz, Jordan Gertner, Coproducteurs : Susan Kirr, Mike Weber
Maisons de production : Muse Productions, O’ Salvation, Radar Pictures, Division Films, Iconoclast Films
Distribution (France) : Mars Films
Récompenses : Nombreuses nominations et récompenses
Durée : 194min.
Genre : Drame
Date de sortie : 06 Mars 2013
Etats-Unis | France – 2012
Dans Eyes Wide Shut, la fête est un venin difficile à extraire. Une idée qui vampirise l’esprit quitte à faire basculer hors de la réalité. Un monde où l’onirisme et la frayeur ne font qu’un.
La fête au cinéma peut sentir l’énergie adolescente (la trilogie de l’Apocalypse adolescente de Gregg Araki), le désir qui s’annonce (La Vie d’Adèle ou Mektoub My love), peut devenir vengeresse (Carrie au bal du diable), amener l’horreur (Climax), suinter la mélancolie (Oslo 31 août ou Eva en août), dégager une force communautaire (Les Ogres), faire battre le coeur de la vie (Matrix Reloaded), être solennelle et majestueuse (Le Parrain) ou même devenir limite cathartique (Huit et demi ou La Dolce Vita). Elle n’a pas qu’une seule façon de se mouvoir mais prend la forme de ses personnages. En famille ou avec des amis, avec des inconnus ou seul, avec l’être aimé ou un amant d’un soir, la fête au cinéma n’est pas seulement un indicateur de festivité, de chaleur humaine ou ne s’apparente pas seulement à un climax pour qu’un film puisse sortir de ses gonds.
Elle est une échappatoire, un moment suspendu ou prolongé d’une émotion qui s’accroit. D’une tension qui s’achemine. Qu’on utilise une musique à haute intensité comme chez Xavier Dolan ou que l’espace soit d’une dorure outrancière comme chez Baz Luhrmann, elle est protéiforme et devient parfois un point de bascule où le scénario ne pourra pas revenir en arrière. Qu’elle se finisse en larmes ou en sang, par des éclats de rire ou des cris de disputes, c’est l’une des séquences les plus humaines que le cinéma peut capter par le biais de son cadre, qui en dit parfois autant sur son environnement que sur celui qui la regarde.
Un film comme Eyes Wide Shut, par exemple, est un film où la fête ne s’interrompt presque jamais : même si elle s’avère terminée, elle trotte incessamment dans la tête de son personnage principal, et dans celle du spectateur, errant dans les rues new-yorkaises après que sa femme lui a avoué avoir déjà pensé à un autre homme. Dans le film de Kubrick, les banquets lumineux où la haute société danse pour mieux s’agripper, les douces mélodies de bar à jazz, les orgies sectaires et les petites incartades avec des filles d’un soir ou les frivolités perverses dans de vulgaires marchandages incestueux font le sel et l’horreur d’une œuvre étant le portrait mental d’un homme qui avait tout et qui ne semble plus maître des autres ni de ce qu’il a construit : est-il maître de ses fantasmes et de son inconscient ?
Accentué par une mise en scène opulente et majestueuse, Eyes Wide Shut prends le pouls de cette bourgeoisie déambulant dans de vastes appartements où la culture, les connaissances et la réussite comblent les murs. Mais derrière cette façade, l’une des premières fêtes du film, un banquet de Noël luxuriant, va commencer à faire se fissurer un couple qui semblait sans failles. Dans un décor élégiaque, où l’on se croirait dans une fête à la Gatsby le magnifique, lui drague deux jeunes femmes aux intentions bien affichées, et elle se fait vamper par un homme dont l’élégance est proportionnelle à la crudité de ses envies. Entre une scène de danse lascive sous alcool, et une réanimation d’une jeune femme sous drogue (ou sous emprise), c’est le dessin d’une bourgeoisie qui souhaite sortir de son cadre, ou du cadre qu’on veut bien lui donner, celle qui a ce qu’elle veut, qui utilise sa domination sociale voire patriarcale mais qui s’ennuie de façon éhontée, se croyant immortelle, et qui d’un claquement de doigts peut changer de visages tout en ayant peur de l’inconnu. Inconnu qui pourrait les faire basculer de rang.
Eyes Wide Shut, c’est l’esprit de la nuit, ou la nuit de l’esprit, qui telle une araignée tisse sa toile dans l’imaginaire d’un couple beau, riche et aux allures parfaites. Mais lui semble si sûr de lui et sûr de la conception qu’il a de la vie et de la femme. Car la fête, au-delà de son aspect narratif, est un fil rouge, qui pose une question au personnage de William : ai je compris la femme de ma vie ? Moi, médecin, qui ausculte et qui soigne, qui pense peut-être détenir un pouvoir divin entre mes mains, ai-je saisi les velléités de la personne avec qui je fais ma vie ?
C’est alors que le film, aux multiples mystères et aux nombreuses pistes de lectures, toutes aussi valables les unes que les autres, puise sa force dans sa critique d’une bourgeoise et d’une certaine forme de morale. Moins politique, moins frondeur et moins violent qu’une œuvre telle que Salo et les 120 journées de Sodome, Eyes Wide Shut se questionne lui aussi sur l’idée de désir ou de non-désir, s’aventure dans les fantasmes inavoués ou imaginés par ses personnages, pour perforer cette dualité entre l’inconnu et l’identité. Par quoi sont-ils identifiables? Franchissent-ils la ligne rouge? Sont-ils dans la norme que leur rang social leur confère ou sont-ils eux aussi des marginaux aux déviances bien ancrées dans une certaine forme de réalité?
La fête dans Eyes Wide Shut n’est jamais folklorique ou festive dans sa connotation rassembleuse : elle dévie les gens de la trajectoire que la société leur donne, les pousse à changer de certitudes et se veut dangereuse. Elle est ténébreuse, vicieuse, presque mortifère, jonchée par le poids d’une morale religieuse patriarcale (la violence faite aux femmes qui inonde le film). Kubrick aime utiliser l’épouvante, une épouvante presque lynchienne, pour amener le film dans ses retranchements. La scène centrale, dans un vaste château, aux orgies et rites sectaires qui se fondent dans un décor victorien, avec ce fameux plan séquence où le sexe devient une représentation libertine, froide, silencieuse et théâtrale, est l’épicentre du film.
La fête est masquée, sexualisée, organique, sans émotion, lieu où les corps s’expriment mais où l’identité se dissimule derrière l’apparat. Kubrick ne pointe à aucun moment du doigt le monde de la nuit ou des fêtes : il s’interroge sur les vestiges d’une caste moribonde qui se calfeutre dans les transgressions mais pour échapper à quoi ? Un corps social qui se terre derrière des valeurs familiales nobles, épousant ces dernières plus par mimétisme sociétal que par pur cadre de vie fondé. Que cela soit dans ce monde bourgeois ou dans le couple lui-même, le remède ne tient qu’en un seul mot, comme l’indique le personnage d’Alice dans le dernier dialogue du film : baiser. Ici commence peut-être la fête.
Alors que les salles de cinéma viennent de réouvrir, le cinéma français nous abreuve d’excellents films. Après La Nuée, Médecin de nuit ou même Slalom, c’est au tour de Gagarine de nous éblouir avec ce conte social filmé par le prisme de l’aventure spatiale.
Gagarine, dans un mouvement perpétuellement vertical, avec d’un coté un bâtiment de cité qui doit s’effondrer en emmenant de nombreux souvenirs avec lui, et de l’autre, une jeunesse qui tente de s’élever vers un avenir qu’elle souhaite étoilé, fait le pont entre un périple social habité par la solidarité et l’envie de construire avec les prémices du rêve spatial. Entre l’envie de certains de rester sur Terre, de se battre pour le moment présent, de faire pousser des racines sociales et territoriales qui sont les leurs et cette sensation d’apesanteur qui happe les vestiges d’une banlieue comme si cette dernière était un vaisseau composé de capsules spatiales, le film ne privilégie aucun des deux versants, pour au contraire les faire cohabiter avec perfection.
Que cela soit par le biais de sa mise en scène aérienne, son sublime mixage sonore en adéquation avec son ambition ou même sa bande sonore qui rappelle les derniers Ad Astra ou même d’autres grosses écuries américaines que sont par exemple Interstellar, Fanny Liatard et Jérémy Trouilh trouvent facilement le juste milieu et la recette parfaite pour sublimer cette recherche de réalisme qui se répercute avec le regard du jeune Youri imprégné par l’envie d’évasion qui rappelle parfois celui d’Alain Damasio. Youri aime son quartier et fait tout pour rénover les artères de sa cité afin que cette dernière ne disparaisse pas, lui faisant espérer revoir sa mère mais aussi voir toute une communauté respirer et vivre « confortablement ».
Sans vouloir minimiser quoi que ce soit ou dévaler toute représentation, Gagarine est un peu « l’anti » Bac Nordou Les Misérables. Un film qui parle de solidarité, de débrouille dans la misère sociale, d’une jeunesse qui se bat pour ses ainés, qui sans fermer les yeux sur les conditions de vie déplorable de certains habitants (le père de Houssam), des abandons familiaux (Youri), des violences étatiques et systémiques présentes (le délogement de la famille de Diana), le quotidien de ces quartiers avec les petits dealers du coin (le personnage presque burlesque mais mélancolique de Dali), et arrive à faire naître une poésie aussi naturaliste que stellaire grâce à son détachement de la réalité.
En ce sens, la séquence de l’éclipse est l’une des plus belles du film : cette entraide vivante, le sourire aux lèvres, d’une communauté apaisée et fédérée. Même si ces moments s’avèrent éphémères, ils méritent d’être vécus. Mais ce qui dénote dans Gagarine avec les films précités juste au-dessus, ce n’est pas seulement la différence de traitement autour de la population mais aussi et surtout sur la représentation architecturale de la banlieue : là où Les Misérables ou même des films comme le non moins très bon Frères Ennemis scrutent les ruelles de cité comme des affres tentaculaires où les violences sociale et physique peuvent se trouver à chaque périmètre, Gagarine filme avec grâce les contours d’un quartier qui mérite de l’attention, autant humaine que structurelle.
Porté par sa caméra mouvante, le regard des deux cinéastes est malgré tout toujours à hauteur d’homme, notamment celui de Youri ou Diana. Que cela soit à travers sa première partie, plus communautaire, documentariste et sa deuxième, plus solitaire, fantastique et introspective, Gagarine n’en oublie jamais les fondements de ses intentions : filmer l’émotion débordante d’une jeunesse qui souhaite juste réaliser ses rêves.
Bande Annonce – Gagarine
Synopsis : Youri, 16 ans, a grandi à Gagarine, immense cité de briques rouges d’Ivry-sur-Seine, où il rêve de devenir cosmonaute. Quand il apprend qu’elle est menacée de démolition, Youri décide de rentrer en résistance. Avec la complicité de Diana, Houssam et des habitants, il se donne pour mission de sauver la cité, devenue son » vaisseau spatial « .
Fiche Technique – Gagarine
Réalisation : Fanny Liatard et Jérémy Trouilh
Scénario : Fanny Liatard, Jérémy Trouilh, Benjamin Charbit
Casting : Alséni Bathily, Lyna Khoudri, Jamil McCraven, Finnegan Oldfield
Durée : 1h38 minutes
Genre: Drame/
Date de sortie : 23 juin 2021 (Haut et Court)
Conte rural poétique ou feel-good movie à la française porté par la fantaisie coquette d’une Catherine Frot toujours rayonnante, La Fine Fleur de Pierre Pinaud (Parlez-moi de vous) distille un charmant parfum bucolique.
Rosiériste passionnée et perfectionniste, Ève Vernet (Catherine Frot) est au bord de la faillite, sur le point d’être rachetée par un riche concurrent aussi puissant qu’exécrable (Vincent Dedienne). Tout se bouscule lorsque Fred, Samir et Nadège, trois employés en insertion sans aucune compétence horticole, débarquent dans la petite exploitation familiale sous l’impulsion de Véra (Olivia Côte), la fidèle adjointe d’Ève. Alors que tout les sépare, ils s’allient pour remonter la pente et sauver la roseraie.
Pièce maîtresse de ce second long-métrage de Pierre Pinaud (Parlez-moi de vous), l’excellente Catherine Frot compose une horticultrice indépendante, exigeante, têtue mais attachante, artisane de la vieille école douée d’une personnalité forte dans la continuité des Imogène McCarthery, Hortense Laborie (Les Saveurs du palais) ou autres Marguerite auxquelles elle a déjà prêté sa fantaisie coquette et son charme si singuliers.
Héroïne mélancolique, solitaire, fumant la pipe au son de Dean Martin, Madame Vernet est animée par la promesse faite à son père disparu trop tôt de ne jamais céder le domaine familial, et à travers elle, par l’obsession romantique de poursuivre un rêve qui perpétue la vie. C’est à contrecœur qu’elle engage Fred (le débutant Melan Omerta), un jeune délinquant rejeté par ses parents, pour le former et faire fleurir en lui les vertus d’une vocation nouvelle.
« De nos deux tristesses, un bonheur est né »
En apparence, tout oppose cette gloire déchue, ruinée, très attachée à l’excellence du métier — encore accrochée au souvenir et aux méthodes de travail de son père –,et le voyou de banlieue nonchalant, téléporté malgré lui dans un milieu horticole qui lui est complètement étranger. Pourtant, une improbable complicité ne tarde pas à éclore entre ces deux personnages en crise. La créatrice au grand cœur et son apprenti au nez fin vont s’apprivoiser et partager le fruit de leur collaboration : une nouvelle variété née de deux pétales rares, qui leur permettra de remporter le prestigieux concours de roses de Bagatelle.
En effet, si La Fine Fleur met en scène le processus de sélection, d’hybridation, de mariage et de repiquage très peu montré à l’écran, il s’agit surtout d’une fable rurale attendrissante sur la transmission, l’héritage, le savoir-faire français, l’efflorescence et la beauté des relations humaines. Le chef-opérateurGuillaume Deffontaines (Ma Loute, Jalouse, Tanguy, le retour) y déploie avec délicatessele champ lexical de la nature, du jardin et des fleurs, laisse s’épanouir dans chaque plan la lumière du monde végétal, faisant de la beauté bucolique de la campagne roannaise l’écrin sensible de cette comédie sociale printanière, colorée et parfumée.
La fluidité du récit l’emporte sur la sobriété du dispositif et le caractère assez convenu du scénario qui peine parfois à dissimuler certaines ficelles (entre poésie et drôlerie, la lutte de la micro-entreprise Vernet contre le gros industriel Lamarzelle, dirigé par un Vincent Dedienne moins à son aise, mène à un happy-end attendu). Peu de surprises, donc, mais un bon rythme d’ensemble, de belles images et quelques trouvailles dans les dialogues qui donnent naissance par bourgeonnement à des personnages emplis d’espoirs et de tendresse.
Sévan Lesaffre
La Fine Fleur – Bande-annonce
La Fine Fleur – Fiche technique
Avec : Catherine Frot, Melan Omerta, Fatsah Bouyahmed, Olivia Côte, Marie Petiot, Vincent Dedienne, Serpentine Teyssier…
Scénario : Pierre Pinaud, Fadette Drouard, avec la collaboration de Philippe Le Guay
Production : Stéphanie Carreras, Philippe Pujo
Photographie : Guillaume Deffontaines
Montage : Valérie Deseine, Loïc Lallemand
Décors : Philippe Chiffre
Costumes : Elise Bouquet, Reem Kuzayli
Musique : Mathieu Lamboley
Distributeur : Diaphana Distribution
Durée : 1h34
Genre : Comédie dramatique
Sortie : 30 juin 2021