« Texas Blood » : instinct fraternel

Dans Texas Blood, publié aux éditions Delcourt, le scénariste Chris Condon et le dessinateur Jacob Phillips nous plongent dans une bourgade texane placée sous la protection d’un shérif vieillissant, Joe Bob Coates. Ce dernier voit d’un mauvais œil l’arrivée intempestive, dans son pré carré, du frère d’un voyou fraîchement assassiné…

Joe Bob Coates vient de passer le cap douloureux de la septantaine. Il comprend avec regret que le meilleur est désormais derrière lui. Responsable du comté d’Ambrose, ce shérif bienveillant, qui rappelle en certains points Ed Bell dans No Country for Old Men, arpente les lieux pour y faire respecter l’ordre et la loi. Dans une exposition amère de l’Amérique redneck, on l’aperçoit intervenir face à un serpent dans une propriété rurale dont les occupants, affublés d’un t-shirt « Tout est plus gros au Texas », espéraient manifestement le voir utiliser son arme à feu. Il cherche ensuite à récupérer un plat à gratin, à la demande expresse de sa femme Martha, mais ne fait qu’assister, impuissant, à une bruyante scène de ménage. Son ami Ray a apparemment repris la picole, comme en témoignent les cannettes de bière qui jonchent sa poubelle.

De loin, ces scènes de la vie quotidienne pourraient prêter à sourire. Mais Joe Bob Coates, en sa qualité de shérif, a vécu des événements autrement plus traumatisants. Il est d’ailleurs confronté à de vieux démons qui ne cessent de se rappeler à son bon souvenir, comme l’illustrent parfaitement Chris Condon et Jacob Phillips. Texas Blood va peu à peu quitter son giron pour s’intéresser davantage à Randall, arrivé récemment de Los Angeles alors que son frère Travis vient d’être assassiné. « Randy » ne sait toutefois pas encore de quoi il retourne : à l’hôtel, on le supplie de se tenir à carreau ; au restaurant, on refuse de le servir ; et le shérif ne tarde pas à s’entretenir avec lui. C’est seulement à ce moment précis qu’il apprend que son frère, qu’il pensait en mauvaise posture, a en réalité été assassiné. Partant, Texas Blood va révéler les tenants et aboutissants de ce crime tout en radiographiant le passé et les fêlures de Randall.

Ce dernier séjourne d’abord à l’hôtel. Chris Condon nous fait comprendre que son ancienne maison recèle de mauvais souvenirs auxquels il n’a pas envie de faire face. Il dira d’ailleurs plus tard d’elle : « Elle était là, comme une plaie ouverte, suppurante, infectée. Le monument froid d’un passé disparu. » Sa relation avec son frère ne semble pas plus apaisée : « Il détestait son frère autant qu’il l’aimait. Deux aspects qui s’équilibraient, se contrebalançaient. » Il faut ajouter à cela le fait que Randall est un ancien fumeur et buveur invétéré, qu’il semble mû par une colère sourde et que, comme l’énoncera bientôt son ancienne petite amie Sara Gwynn, il cherche à « effacer le passé ». Cette dernière constituera d’ailleurs l’une des clefs de voûte du récit : à travers elle, on découvre une génération de Texans se sentant piégés dans « un cauchemar », voire « un enfer ». Elle n’est pas non plus étrangère à la disparition tragique de Travis…

Avec un style graphique efficace, faisant la part belle aux hachures et aux arrière-plans monochromes (sur les petites vignettes), Jacob Phillips contribue à hisser le Texas au rang de personnage. Entre ses trafics clandestins, ses secrets bien gardés, ses campagnards peu éduqués et son appétence pour la violence et les armes à feu, Ambrose justifie certainement que le shérif Coates repousse sans cesse au lendemain l’arrêt du tabagisme. Le vieil homme est doublement touchant : d’abord parce qu’il semble peu en phase avec son environnement, ensuite, et surtout, car il entretient une relation simple, terriblement ordinaire, mais manifestement solide, avec sa femme Martha. Leur vie lénifiante tranche de manière vertigineuse avec les intrigues de Teddy Kutner, Fred Plum, Sara Gwynn et, bien entendu, Travis. « Beaucoup de morts pour pas grand-chose », résumera finalement, las, Joe Bob Coates. Mais tout ceci était annoncé de manière programmatique au début de l’album : le Texas a ses propres règles, qu’une bande dessinée de néo-western ne suffit pas à épuiser.

Texas Blood, Chris Condon et Jacob Phillips
Delcourt, juin 2021, 168 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Agnès la Chevaleresse » : la fantasy à la langue bien pendue

Avec "Agnès la Chevaleresse", Damien Geffroy se délecte des mythes de l’heroic fantasy. Pièce après pièce, avec une jubilation fortement communicative, il imagine un récit entre satire des histoires chevaleresques, héroïne obstinée et vieux mentor plus porté sur la chopine que sur l’honneur. L’auteur livre aux éditions Fluide Glacial une aventure légère, drôle et souvent irrésistible.

« La Vie extraordinaire d’Arizona Joe » : l’Amérique au carrefour des fortunes

À l'heure où Wall Street commence à façonner le monde moderne, un adolescent en fuite croise la route d'un vagabond qui lui apprend à regarder l'Amérique autrement. Avec "Baby Boxer Banker", premier volet de La Vie extraordinaire d'Arizona Joe, Stéphane Piatzszek et Fabrice Meddour signent un récit d'initiation où l'aventure se mêle à la filiation, la liberté et les promesses contradictoires du rêve américain.

« Bêtes comme nous » : quand les animaux deviennent humains

Un escargot super-héros qui met deux semaines à sauver New York, des moutons grégaires militants ou encore une araignée dépressive parce que son costume de super-héros ne trompe personne : avec Bêtes comme nous, MO/CDM bâtit un bestiaire dont les pièges, souvent, relèvent des caractéristiques biologiques des protagonistes. Une idée simple, parfois exploitée jusqu’à l’usure, mais qui donne naissance à un recueil de gags souvent réjouissants.