« Even » : infiltrer l’intime

Even se déroule dans une société dystopique où la norme sexuelle a été entièrement redéfinie. Désormais géré par un Ministère européen de la Santé, le plaisir émotivo-sexuel fait l’objet de programmes politiques et scientifiques dédiés.

« Le bonheur sexuel est un droit. » Et c’est probablement ce qui justifie qu’il se trouve désormais au frontispice des préoccupations politiques. Dans Even, le scénariste Zidrou et le dessinateur Alexeï Kispredilov charpentent une dystopie à plusieurs étages. La société y est divisée en deux classes sociales renvoyant au schisme de Bienvenue à Gattaca : si le patrimoine génétique servait à hiérarchiser les individus dans le film d’Andrew Niccol, c’est ici l’aspect physique des personnes qui les détermine. Les Swiiits (sweat, doux) dominent les Ugs (ugly, laid). Ces derniers sont à ce point marginalisés qu’ils subissent régulièrement les moqueries et l’ostracisme, quand ils ne se voient pas tout bonnement relégués dans des établissements (scolaires notamment) leur étant réservés. À cette ségrégation, Even ajoute une gestion publique de l’intime. Au cœur de l’Érospital de Montpellier 2, on développe ainsi des programmes sanitaires articulés autour de la réhabilitation émotivo-sexuelle, d’algorithmes neuro-érogènes, de réplico-thérapie ou encore de coefficients de jouissance. Est perçu comme malade, voire comme déviant, quiconque ne parvient pas à s’épanouir sexuellement.

De ces deux réservoirs scénaristiques, Zidrou va puiser des arches assez inégales. La manière dont la sexualité est dévoyée dans Even est parfaitement restituée : les thérapies par érogrammes, les publicités ciblées sur le tramway, la manipulation de l’ADN, l’équilibre émotivo-sexuel érigé en fondamental, l’implémentation des algorithmes dans ce qu’il y a de plus intime contribuent à caractériser une société phagocytée par les questions sexuelles et le solutionnisme technologique. Le monde social ségrégé ne fait en revanche l’objet que de descriptions sommaires – et attendues. Les Ugs sont mal dans leur peau et cantonnés à des emplois dévalorisés. Ils apprennent malgré eux, dès leur plus jeune âge, à raisonner en castes. Zidrou nous montre par exemple qu’à l’école, lors des parties de football, on installe les « moches » dans les buts afin d’« effrayer le ballon ». On comprend aussi qu’une peine de redressement civique pourrait frapper ceux qui oseraient se dresser contre les inégalités sociales. Mais si Even s’appréhende comme un appel à la tolérance en humanisant les Ugs, on regrette toutefois que cette dimension thématique n’ait pas été davantage traitée dans ses extensions sociologiques et politiques – il sera toutefois fait allusion, à travers une phrase, à une loi de préservation des patrimoines génétiques.

L’album prend appui sur une poignée de personnages bientôt liés les uns aux autres. Fred a perdu tout désir sexuel à la suite du suicide de sa femme. La journaliste Ann Seymour, du New Scientist, reçoit un appel anonyme l’enjoignant d’enquêter précisément sur cet événement tragique. Jahida Belinsky était une biochimiste renommée, collaboratrice importante du programme Even. À ce duo suspicieux va se greffer Meghan, une Ug faisant le ménage à l’Érospital, et secrètement amoureuse de Fred. Sur cette affaire, une déclaration semble avoir valeur programmatique : « À force de regarder qui se cache sous la barbe du père Noël, vous allez perdre vos dernières illusions sur l’être humain ! » Nous en sortirons pourtant déçus, cette promesse restant largement lettre morte. En cela, Even dévoile ses limites : bien illustré par Alexeï Kispredilov, prometteur quant aux enjeux qu’il supporte, l’album peine cependant à donner sa pleine mesure aux arcs narratifs qu’il initie. On peut certes y deviner la volonté de lier, dans une veine dystopique, la normalité à la beauté et la jouissance, mais il aurait alors été probablement judicieux de décentrer le regard pour saisir cette problématique en plan d’ensemble.

Finalement, c’est par certains détails qu’Even fait mouche. Il lui suffit ainsi d’une vignette pour narrer l’impossibilité de faire son deuil. On y voit Fred allongé à côté de la chemise de nuit de sa défunte épouse. L’intériorisation de la ségrégation se voit quant à elle illustrée par le rejet instinctif de ce dernier, mortifié, lorsque Meghan entreprend de lui déposer un bisou sur la joue. Très intelligemment, Zidrou et Alexeï Kispredilov montrent également une enfant Ug brûler une poupée dans l’espoir qu’elle finisse par lui ressembler. On connaît bien entendu les doléances afro-américaines envers les jouets non représentatifs de leur apparence/condition ; Even semble ici procéder par détournement, puisque cette même incapacité à s’identifier à une poupée est résolue par sa complète défiguration. Que l’on songe un instant au « doll test » du psychosociologue Kenneth B. Clark pour saisir à quel point ce micro-événement en dit long sur la manière dont se perçoivent les Ugs…

Even, Zidrou et Alexeï Kispredilov
Delcourt, juin 2021, 88 pages

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3

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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