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Trois heures, l’heure du crime, de Phil Joanou

Au début des années 80, Phil Joanou a l’occasion de réaliser son premier film avec la bénédiction de son mentor Steven Spielberg, dont il est le tout jeune assistant. Ce sera Trois heures, l’heure du crime, une comédie déjantée qui raconte la journée d’un lycéen persécuté par une brute caractérisée. Boudé à sa sortie, ce teen movie original ne manque pourtant pas d’arguments. Rimini vient de rééditer cette curiosité en DVD/Blu Ray.

Teen movie

Jerry est un lycéen discret, très apprécié dans son école. Il s’occupe de la boutique étudiante et compte parmi les rédacteurs du journal de l’établissement. Bien involontairement, il se met à dos Buddy, un nouveau particulièrement irascible. Ce dernier donne rendez-vous à Jerry à la fin des cours pour régler le litige aux poings. L’issue du combat ne faisant aucun doute, Jerry va passer le peu de temps qui lui reste à chercher une échappatoire. Les jeunes acteurs sont excellents, notamment les deux rôles principaux : Casey Siemasko en nerd dépassé par les événements et Richard Tyson dans un personnage d’affreux très réussi. Le reste du casting ne dépareille pas, une galerie de figures tout ce qu’il y a de plus loufoque.

Clins d’œil

Avec ses plans à répétition sur des horloges et son compte à rebours faussement dramatique, Three O’Clock High s’apparente à un High Noon mais inversé, Jerry se caractérisant davantage par sa lâcheté que par son courage. Quant aux emmerdements qui s’abattent sur lui en escadrille, ils rappellent le After Hours de Scorsese sorti deux ans plus tôt. Des références parfaitement assumées par Joanou qui n’en reste d’ailleurs pas là. Le film est en effet truffé de clins d’œil cinématographiques, du western aux films d’horreur, du film noir au dessin animé en passant par la comédie romantique ou le film érotique. Au grand désespoir de Spielberg, producteur du film, qui attendait un nouveau Karaté Kid !

Terrain de jeu

Cette première réalisation fut un véritable terrain de jeu pour le futur réalisateur des Anges de la nuit. Phil Joanou et son équipe, libres comme le vent, se sont autorisés toutes sortes d’audaces atypiques dans un genre cinématographique souvent formaté. C’est une des excellentes surprises de cette œuvre a priori mineure : une mise en scène ludique et souvent déjantée. Les mouvements de caméra originaux, le travail sur le cadrage ou tout simplement la dynamique du récit contribuent à faire de ce film un objet beaucoup plus intéressant que l’impression qu’il peut donner. À découvrir donc.

Bande annonce :

Fiche technique :

  • Titre français : Trois heures, l’heure du crime
  • Titre original : Three O’Clock High
  • Réalisation : Phil Joanou
  • Scénario : Richard Christian Matheson et Thomas E. Szollosi
  • Production : David E. Vogel, Neal Israel, Aaron Spelling, John Davis
  • Musique : Tangerine Dream
  • Photographie : Barry Sonnenfeld
  • Montage : Joe Ann Fogle
  • Décors : Tom Bugenhagen
  • Costumes : Jane Ruhm
  • Format : Couleur – 1,85:1
  • Langue : anglais
  • Date de sortie: 9 octobre 1987 aux États-Unis

Contenu :

  • Boîtier Digipack avec étui
    Contient :
    – le Blu-ray du film
    – le DVD du film
  • Suppléments : interviews

– Phil Joanou (32′)
– Richard Christian Matheson et Tom Szollosi (18′)
– Jane Ruhm, costumière (13’43 »)

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4

Jane par Charlotte : une balade pop émouvante

Sélectionné dans la catégorie Cannes Première du Festival de Cannes 2021, le premier film de Charlotte Gainsbourg, Jane par Charlotte, est un moment attendrissant et émouvant sur une fille qui souhaite percer les secrets de sa mythique mère. 

Jane par Charlotte est un exercice de style qui se veut assez libre. Libre sur la forme, car ce documentaire est un melting-pot visuel, un collage entre diverses images d’archive, de moments de vie et de discussions autour d’un verre ou dans les draps d’un lit confortable. Libre dans le fond, car le film multiplie les pistes narratives, va d’un genre à un autre, d’une thématique à une autre et fait se superposer les différents regards : celui de Charlotte sur sa mère, celui de Jane sur Charlotte et même celui de la caméra qui essaye de scruter la relation aussi bienveillante que distante entre les deux. Ce n’est pas juste un portrait. Jane par Charlotte n’a pas pour objectif de relater ou de faire un retour exhaustif sur la carrière longue et fastidieuse de Jane Birkin. 

On notera que le fantôme de Serge Gainsbourg erre tout au long du film, comme un vieux loup de mer, certes, mais cette oeuvre est avant tout la possibilité pour une fille d’apercevoir certaines lueurs chez sa mère qu’elle ne mesurait pas auparavant. Dans ce dispositif narratif et esthétique, on ressent la personnalité autant cinématographique que musicale de Charlotte Gainsbourg. Parfois très (trop) mis en scène, un peu chichiteux dans son approche esthétique, Jane par Charlotte n’en demeure pas moins un objet pop stimulant, qui derrière ses respirations électroniques (excellente BO de Sebastian), ses allers-retours au quatre coins du monde, arrive parfaitement à faire éclore sa volonté première : celle de nourrir une communion entre une mère et sa fille, au travers du monde de la photo ou de dialogues introspectifs.

Que cela porte autour de questions personnelles, voire même intimes (l’alcoolisme, l’anxiété, le manque de sommeil), de simples trivialités familiales (un chien, l’âge de la fille de Charlotte) ou de réelles interrogations destructrices (la mort de Kate), Jane Birkin est la personne adéquate pour ce genre de procédé. Limpide dans son discours, claire avec elle même, extrêmement drôle sans réellement le vouloir, ou même parfois débordante d’émotion, toujours aussi présente à l’écran et s’accaparant les silences comme personne, ce jeu de questions réponses où les deux aiment se renvoyer la balle est revigorant. 

Revigorant car même si tout a été dit sur Jane Birkin et Charlotte Gainsbourg, qui sont deux immenses stars, il est assez touchant de les voir se confier avec autant de naturel et de simplicité, d’autant que leur image introvertie est proportionnelle aux carrières « sulfureuses » que les deux femmes ont pu avoir (ou ont toujours). Pour un premier film, Charlotte Gainsbourg délaisse le monde des films chocs ou la sphère auteuriste de son mari par exemple, pour créer son petit moment à elle, celui qu’elle rêvait depuis longtemps : une balade pop qui lui permet de pouvoir enfin dire merci à sa mère. Un beau moment.

Jane par Charlotte : Bande-annonce

Le documentaire Jane by Charlotte est un film présenté en séance spéciale sous le label Cannes Première au Festival de Cannes 2021. En salle 27 octobre 2021. Distributeur Jour2fête

Le cadre tranchant : corps hors-champ et violence du visible

Le cadre n’est jamais un simple contour décoratif, une bordure passive qui se contenterait d’entourer gentiment l’image sans l’affecter en profondeur. Il est bien davantage et bien autrement : une force active qui s’exerce sur le visible, une contrainte productive qui organise rigoureusement la vision, une frontière décisive qui structure radicalement ce qui peut apparaître et comment cela peut apparaître. Le cadre délimite impérativement un territoire visuel en traçant une ligne de démarcation nette entre ce qui mérite d’être montré et ce qui doit rester caché, il sélectionne avec une rigueur implacable certains éléments du réel continu pour les isoler et les présenter comme dignes d’attention, il exclut simultanément et nécessairement tout le reste qui demeurera invisible, relégué dans les ténèbres du hors-champ. Il décide souverainement ce qui apparaîtra dans l’espace visible de la représentation et ce qui disparaîtra dans l’espace aveugle de ce qui n’est pas montré, exerçant ainsi un pouvoir considérable sur notre accès au monde. Le cadre n’est absolument pas neutre, contrairement à ce que pourrait suggérer son apparente simplicité géométrique : il est au contraire un pouvoir, une instance de décision qui détermine les conditions de visibilité, qui hiérarchise les valeurs d’attention, qui oriente fondamentalement notre regard vers certaines portions du réel plutôt que d’autres. Cette dimension politique du cadre – au sens où il organise la distribution du visible et de l’invisible, du montrable et de l’immontrable – est rarement reconnue explicitement, dissimulée qu’elle est sous l’apparence naturelle et évidente de la délimitation. Pourtant, chaque cadrage constitue un acte politique implicite : il affirme que ceci mérite d’être vu et que cela ne le mérite pas, que cette perspective est légitime et que cette autre ne l’est pas, que ces corps sont dignes de représentation et que ces autres peuvent être omis. Le cadre est ainsi l’opérateur fondamental qui transforme le flux continu et indifférencié du réel en images discontinues et hiérarchisées, qui découpe dans l’étendue infinie du visible des fragments limités qu’il présente comme des totalités autonomes et signifiantes.

Le Cadre comme Limite : Ce qui Entre dans la Visibilité, Ce qui Reste Dehors dans l’Invisibilité

Toute image commence nécessairement et originairement par une exclusion radicale, par un geste de séparation qui divise le monde en deux zones absolument hétérogènes : ce qui sera montré et ce qui ne le sera pas. Ce qui est cadré accède à l’existence visuelle, acquiert le statut d’image, entre dans le régime de la représentation où il peut être vu, contemplé, analysé, interprété ; ce qui demeure hors-champ disparaît effectivement du champ de la vision, sombre dans une invisibilité qui peut être provisoire ou définitive, qui peut être suggérée ou totalement occultée. Le cadre impose ainsi une sélection drastique qui ne retient qu’une infime portion du réel disponible, établit une hiérarchie implicite entre ce qui mérite l’attention visuelle et ce qui peut être négligé, oriente autoritairement le regard vers certaines zones de l’espace en l’empêchant structurellement d’accéder aux autres. Il fonctionne comme une frontière active qui ne se contente pas de séparer passivement deux territoires mais qui organise activement les passages et les blocages, qui autorise certaines traversées et en interdit d’autres, qui définit les conditions sous lesquelles quelque chose peut franchir le seuil de la visibilité. Cette opération de délimitation n’est jamais innocente ou purement technique : elle engage toujours des choix esthétiques, éthiques, politiques sur ce qui doit être rendu visible et ce qui peut rester invisible, sur qui a le droit d’apparaître dans l’image et qui peut en être exclu, sur quels aspects du réel méritent d’être représentés et lesquels peuvent être omis sans dommage.

La Limite comme Tension : Le Bord qui Attire et Suggère l’Absence

Le bord de l’image, cette ligne où le visible s’arrête brutalement et bascule dans l’invisible, n’est jamais un simple arrêt neutre, une cessation passive de la représentation qui ne produirait aucun effet particulier. C’est au contraire un lieu de tension maximale, une zone critique où se joue le rapport entre ce qui est montré et ce qui est caché, entre la présence affirmée et l’absence suggérée. Le bord attire irrésistiblement le regard précisément parce qu’il marque la limite extrême du visible, le point au-delà duquel nous ne pouvons plus voir mais où nous devinons que quelque chose continue d’exister hors de notre portée visuelle. Il suggère puissamment ce qui manque à l’image, ce qui a été coupé, ce qui continue dans le hors-champ invisible mais imaginable. Cette suggestion crée une attente perceptive et psychologique intense : nous voulons savoir ce qui se trouve de l’autre côté, nous cherchons à compléter mentalement ce qui a été tranché, nous projetons des prolongements imaginaires au-delà de la frontière visible. La limite devient ainsi un seuil au sens fort : non pas une barrière infranchissable qui bloquerait totalement le passage, mais une zone de transition problématique où le visible bascule dans l’invisible tout en maintenant avec lui un lien de continuité imaginaire. Dans les peintures de Degas (danseuses coupées par le cadre, corps fragmentés par les bords), cette tension est systématiquement exploitée : les figures débordent constamment les limites du tableau, suggérant un espace qui continue bien au-delà de ce que le cadre montre. Le spectateur est ainsi forcé de compléter mentalement les corps tronqués, de prolonger imaginairement les mouvements interrompus, d’habiter activement le hors-champ que le cadre rend présent par son absence même. Le bord devient une invitation paradoxale : il marque la limite du visible tout en ouvrant vers l’invisible qu’il rend ainsi paradoxalement présent comme manque actif.

Le Bord comme Coupure : La Décision qui Fragmente et Révèle

Le cadre coupe implacablement les formes continues en fragments discontinus, tranche les corps organiques en morceaux séparés, fragmente les espaces unitaires en portions isolées. Cette opération de coupure n’est jamais un défaut technique accidentel qu’il faudrait éviter en cadrant mieux, en reculant davantage pour tout inclure, en élargissant le champ pour ne rien perdre ; c’est au contraire une décision esthétique et conceptuelle délibérée qui affirme que montrer une partie peut être plus révélateur, plus intense, plus signifiant que montrer la totalité. Le bord qui coupe ne détruit pas le sens de ce qu’il fragmente ; il le transforme radicalement en créant de nouvelles configurations visuelles, de nouvelles relations entre les éléments qui subsistent, de nouvelles significations qui n’existaient pas dans le continuum non-cadré. La coupure devient ainsi une forme à part entière : elle ne se contente pas de délimiter passivement ce qui préexistait, elle produit activement de nouvelles configurations qui n’existaient que virtuellement avant l’intervention du cadre. Dans la photographie japonaise moderne (Daidō Moriyama, Nobuyoshi Araki), les corps sont systématiquement coupés par les bords du cadre de manière radicale et souvent violente : un visage dont on ne voit que la moitié, un corps dont la tête est hors-champ, des mains coupées au poignet par la limite inférieure de l’image. Ces coupures ne sont pas des maladresses mais des stratégies délibérées qui intensifient la présence des fragments montrés en les isolant de leur contexte anatomique complet, qui créent une tension érotique ou morbide par la suggestion de ce qui manque, qui exposent la violence inhérente à tout cadrage qui doit nécessairement mutiler le réel pour le transformer en image. Le bord-coupure révèle ainsi que toute image est fondamentalement un fragment arraché au continuum du monde, un morceau isolé qui porte en lui la trace de la violence de sa séparation.

Le Cadre comme Construction : Organiser l’Espace, Orienter la Lecture, Contraindre la Vision

Le cadre n’est jamais simplement donné comme une évidence naturelle qui s’imposerait d’elle-même, comme si la délimitation de l’image allait de soi et ne posait aucun problème particulier. Il est toujours au contraire activement construit à travers des décisions techniques, esthétiques et idéologiques qui déterminent ses dimensions, son format, sa position, son orientation. Il organise méthodiquement l’espace visible en distribuant les éléments selon des rapports de proximité et de distance, de centralité et de marginalité, de dominance et de subordination. Il oriente autoritairement la lecture de l’image en suggérant des parcours visuels préférentiels, en hiérarchisant les zones d’attention, en créant des points d’attraction et des zones de relâchement. Il impose un rythme spécifique à la perception en alternant des zones denses et des zones vides, des concentrations intenses et des expansions calmes, des accélérations et des ralentissements du regard. Le cadre fonctionne ainsi comme une véritable architecture visuelle qui ne se contente pas de contenir passivement les éléments représentés mais qui structure activement leurs relations, qui détermine comment ils seront perçus, dans quel ordre, avec quelle intensité, selon quelles hiérarchies. Cette dimension constructive du cadre révèle qu’il n’y a jamais de vision naturelle et immédiate du réel : toute vision est toujours déjà médiatisée, organisée, construite par des dispositifs de cadrage qui déterminent ce que nous pouvons voir et comment nous pouvons le voir.

Le Cadrage Serré : Intensité Concentrée, Suffocation, Pression Maximale

Un cadrage serré qui resserre drastiquement l’espace visible autour du sujet central, qui élimine toute marge de respiration, qui remplit le cadre jusqu’à saturation enferme littéralement le sujet dans les limites étroites de l’image, le rapproche physiquement et psychologiquement du spectateur en éliminant toute distance de sécurité, le rend plus dense et plus intense en concentrant toute l’attention visuelle sur lui sans dispersion possible. Cette proximité forcée crée une intensité perceptive et émotionnelle maximale : le sujet devient écrasant, oppressant, impossible à fuir du regard. Mais elle peut aussi générer une suffocation claustrophobique, un sentiment d’étouffement visuel où le manque d’espace libre provoque une anxiété diffuse. Le cadre serré devient ainsi une pression exercée sur le sujet et sur le spectateur, une contrainte qui force la confrontation directe sans possibilité d’échappatoire, qui élimine toute distance confortable et impose une intimité parfois insoutenable. Dans les gros plans cinématographiques (Ingmar Bergman, Carl Theodor Dreyer, les Dardenne), les visages remplissent entièrement l’écran, éliminant tout contexte environnant, toute possibilité de détourner le regard vers autre chose. Cette proximité extrême révèle des détails microscopiques (pores de la peau, tremblements imperceptibles, micros-expressions fugitives) qui seraient invisibles en plan large, mais elle crée aussi un malaise par l’abolition de la distance sociale normale. Le spectateur se trouve forcé dans une intimité excessive avec le visage filmé, contraint de subir sa présence massive sans pouvoir s’échapper. Le cadrage serré expose ainsi le pouvoir coercitif du cadre : il peut forcer le regard à habiter des espaces trop étroits, imposer des proximités inconfortables, créer des pressions visuelles qui deviennent des pressions psychologiques.

Le Cadrage Large : Respiration Spatiale, Dispersion, Distance Contemplative

À l’inverse diamétral du cadrage serré, un cadrage large qui ouvre généreusement l’espace visible bien au-delà des strictes nécessités de la représentation du sujet principal dilue considérablement la présence de celui-ci en le noyant dans un environnement vaste qui relativise son importance, crée une distance physique et psychologique confortable entre le sujet et le spectateur qui peut ainsi maintenir une position de contemplation détachée plutôt que d’immersion forcée, génère une respiration visuelle où le regard peut circuler librement sans être constamment ramené vers un point focal unique. Le cadre large devient ainsi une respiration au sens littéral : il laisse entrer de l’air visuel, de l’espace vide qui permet au regard de se reposer, des marges de liberté où la perception peut vagabonder sans contrainte. Cette ouverture spatiale crée souvent un sentiment de solitude existentielle (le sujet perdu dans l’immensité) ou au contraire de liberté contemplative (l’espace qui invite à l’errance du regard). Dans les paysages de la peinture romantique allemande (Caspar David Friedrich), les figures humaines sont souvent minuscules, perdues dans des étendues naturelles démesurées – montagnes, océans, forêts infinies. Ce cadrage large qui rapetisse l’humain face au sublime naturel crée un sentiment d’écrasement métaphysique mais aussi d’ouverture spirituelle, de connexion cosmique avec l’immensité. Chez Yasujirō Ozu, les plans larges et fixes qui cadrent des intérieurs domestiques avec de vastes zones vides (tatamis, murs nus, espaces intermédiaires) créent une respiration contemplative, un temps suspendu où le regard peut habiter l’espace plutôt que de suivre frénétiquement l’action. Le cadrage large révèle ainsi la capacité du cadre à créer non pas seulement de la concentration mais aussi de la dispersion, non pas seulement de la pression mais aussi du relâchement, non pas seulement de l’enfermement mais aussi de l’ouverture vers l’infini suggéré au-delà des bords visibles.

Le Hors-Champ : Ce qui Existe Sans Être Vu, la Présence Active de l’Invisible

Le hors-champ – cet espace qui se trouve structurellement au-delà des limites du cadre, qui existe nécessairement dès lors qu’un cadre est posé mais qui reste par définition invisible – n’est absolument pas un vide inerte et négligeable, une pure absence qui n’aurait aucune incidence sur l’image visible. C’est au contraire un espace profondément actif qui continue d’exister et d’agir sur le champ visible même s’il ne peut pas être directement perçu. Il contient virtuellement tout ce que l’image ne montre pas mais que le regard peut imaginer, tout ce qui a été exclu par l’opération de cadrage mais qui n’a pas cessé d’exister pour autant, tout ce qui se passe simultanément dans les zones aveugles que le cadre ne couvre pas. Le hors-champ est ainsi une présence invisible mais agissante, une force qui travaille l’image de l’extérieur, qui la hante de ce qu’elle ne montre pas, qui la complète imaginairement en suggérant des prolongements, des continuités, des contextes qui débordent largement ce qui est effectivement visible. Cette dimension active du hors-champ révèle que l’image ne se réduit jamais à ce qu’elle montre explicitement dans les limites de son cadre : elle contient toujours implicitement tout ce qu’elle ne montre pas mais qu’elle suggère, évoque, convoque par le simple fait d’avoir tracé une frontière qui sépare le visible de l’invisible sans pour autant annuler ce dernier. Le hors-champ expose ainsi que toute image est fondamentalement incomplète, fragmentaire, partielle – et que cette incomplétude n’est pas une faiblesse mais au contraire une puissance : celle de faire exister l’invisible par le visible, l’absent par le présent, le non-montré par le montré.

Le Hors-Champ Narratif : Ce qui Continue, se Prolonge, Agit à Distance

Certaines actions cruciales se déroulent délibérément hors du cadre visible, dans les zones aveugles que l’image ne couvre pas, mais leurs effets traversent puissamment le champ visible et y produisent des conséquences parfaitement perceptibles même si leurs causes demeurent invisibles. Un personnage regarde vers le hors-champ avec une expression de terreur : nous ne voyons pas ce qui provoque cette terreur, mais nous la ressentons par contagion émotionnelle. Une main surgit du bord du cadre pour saisir quelque chose : nous ne voyons pas le corps dont cette main provient, mais nous imaginons nécessairement sa présence juste au-delà de la limite visible. Une lumière intense pénètre dans le champ depuis le hors-champ : nous ne voyons pas sa source, mais nous déduisons son existence et sa position par ses effets lumineux sur ce qui est visible. Le hors-champ narratif devient ainsi un prolongement invisible mais actif du visible, une continuité imaginaire qui étend l’espace de l’image bien au-delà de ses limites matérielles, une extension virtuelle qui fait exister tout un univers non-montré mais néanmoins présent. Dans le cinéma d’horreur classique (Val Lewton, Jacques Tourneur), le monstre demeure systématiquement hors-champ pendant la majeure partie du film : nous ne le voyons jamais directement, seulement ses ombres, ses traces, ses victimes, les réactions de terreur qu’il provoque. Cette invisibilité le rend infiniment plus terrifiant que ne le ferait aucune représentation directe : le hors-champ devient le lieu de projection de toutes nos angoisses, que chaque spectateur peuple différemment selon ses propres peurs. Le hors-champ narratif révèle ainsi que ce qui n’est pas montré peut être beaucoup plus puissant, plus suggestif, plus chargé émotionnellement que ce qui est montré – précisément parce qu’il sollicite l’imagination active du spectateur plutôt que de lui imposer une représentation close.

Le Hors-Champ Sonore : Ce qui Surgit Acoustiquement, l’Invisible qui S’entend

Un bruit soudain et inexpliqué qui provient clairement de l’espace hors-champ, une voix off qui parle depuis une position invisible, un souffle inquiétant dont on ne peut localiser la source visuelle. Le son possède cette capacité unique de faire exister sensiblement et concrètement ce qui demeure visuellement invisible, de peupler acoustiquement le hors-champ, de lui donner une consistance perceptive malgré son statut d’absence visuelle. Le hors-champ sonore fonctionne comme une apparition paradoxale : quelque chose se manifeste clairement à la perception (nous l’entendons distinctement) tout en restant soustrait à la vision (nous ne le voyons pas). Cette dissociation entre le visible et l’audible crée une tension perceptive intense : nous savons qu’il y a quelque chose là-bas, juste au-delà de la limite du cadre, quelque chose qui existe réellement puisque nous l’entendons, mais nous ne pouvons pas le voir et donc pas le maîtriser du regard. Le son transforme ainsi le hors-champ d’une zone simplement absente en une zone activement présente par son émission acoustique, d’un vide passif en une présence agissante qui s’impose à l’écoute même si elle se dérobe à la vue. Dans le cinéma de Robert Bresson, les actions importantes se passent souvent hors-champ et nous ne les connaissons que par leurs bruits : des pas qui s’approchent ou s’éloignent, une porte qui claque, un objet qui tombe. Cette primauté du son sur l’image crée une expérience perceptive particulière où l’imagination visuelle est constamment sollicitée pour compléter ce que l’oreille seule perçoit. Le hors-champ sonore révèle ainsi que le cadre ne délimite que le visible mais n’a aucun pouvoir sur l’audible, qui peut librement déborder, envahir, contaminer l’image depuis des zones que le cadre a exclues de la visibilité.

Le Cadre comme Instabilité : Ce qui Déborde, Fuit, Résiste à la Délimitation

Le cadre n’est jamais totalement stable et souverain, jamais capable de contenir définitivement et exhaustivement ce qu’il prétend délimiter. Les formes représentées débordent constamment ses limites, refusent de se laisser enfermer dans les frontières qu’il leur assigne, excèdent l’espace de représentation qui leur était alloué. Les lignes fuient vers le hors-champ plutôt que de se boucler sagement à l’intérieur du visible, suggérant des continuités qui dépassent largement ce que le cadre montre. Les corps sortent partiellement ou totalement du champ visible, se soustraisant à la capture complète que le cadre tentait d’opérer. L’image devient ainsi un espace de tension permanente entre ce qui est contenu (provisoirement, précairement) et ce qui échappe (nécessairement, inévitablement), entre la prétention du cadre à délimiter et maîtriser et la résistance des formes à se laisser totalement enfermer. Cette instabilité fondamentale révèle que le cadre n’est jamais un dispositif de maîtrise totale mais toujours un compromis précaire, une tentative de délimitation qui ne réussit jamais complètement, qui doit constamment négocier avec les forces centrifuges qui poussent les formes vers l’extérieur, vers le hors-champ, vers l’échappée. Le cadre expose ainsi sa propre insuffisance constitutive : il ne peut jamais totalement contenir ce qu’il cadre, ne peut jamais empêcher le débordement, la fuite, l’excès qui le contestent de l’intérieur.

Le Débordement : L’Image qui Dépasse ses Propres Limites, l’Excès qui Révèle l’Insuffisance

Une main qui sort partiellement du cadre, prolongeant un bras visible mais laissant deviner un corps qui s’étend bien au-delà des limites montrées. Un mouvement trop ample, trop énergique qui excède l’espace disponible dans le cadre et doit donc se poursuivre nécessairement dans le hors-champ invisible. Une lumière éblouissante qui déborde littéralement du cadre, qui sature l’image au point de faire disparaître les contours qui la délimitaient, qui consume les frontières dans son rayonnement excessif. Ces débordements multiples révèlent tous, chacun à leur manière, l’insuffisance constitutive du cadre : celui-ci n’est jamais assez grand, jamais assez englobant pour contenir totalement ce qu’il prétend montrer, toujours trop étroit face à l’excès du réel ou du geste ou de la lumière qui le traverse et le dépasse. Le débordement expose que le cadre est une tentative toujours partiellement ratée de délimitation, un effort de maîtrise qui ne réussit jamais totalement parce que ce qu’il cherche à contenir résiste, excède, outrepasse les frontières qu’on lui assigne. Dans les peintures baroques (Rubens, Le Caravage, Tiepolo), les compositions débordent systématiquement de vitalité : les corps se tordent en diagonales dynamiques qui refusent de s’inscrire sagement dans les limites du tableau, les draperies tourbillonnent en volutes excessives qui semblent vouloir sortir du cadre, les lumières éclatent en rayonnements qui dissolvent les contours. Ce débordement baroque affirme que la vie, le mouvement, l’énergie ne peuvent jamais être totalement contenus dans un cadre, qu’ils excèdent nécessairement toute tentative de délimitation. Le débordement révèle ainsi que le cadre, loin d’être un dispositif de maîtrise totale, est au contraire le lieu d’une lutte permanente entre la volonté de contenir et la force de ce qui résiste à être contenu.

La Fuite : L’Image qui S’échappe, le Sujet qui Refuse d’être Capturé

Parfois, le cadre ne parvient tout simplement pas à retenir la forme qu’il était censé délimiter et présenter. Le sujet glisse progressivement vers le bord puis franchit la limite et disparaît dans le hors-champ, échappant définitivement à la capture visuelle. Il fuit activement le cadre qui tentait de le maîtriser, refusant de demeurer sagement à l’intérieur des frontières assignées, préférant l’invisibilité du hors-champ à la visibilité contrainte du champ. Cette fuite transforme radicalement le statut du cadre : de dispositif de présentation qui rendrait visible ce qu’il contient, il devient tentative désespérée et finalement vaine de retenir ce qui s’échappe, effort de capture qui échoue face à la mobilité de ce qu’il voulait fixer. Le cadre devient ainsi une tentative au sens juridique : un essai qui peut réussir ou échouer, un effort dont le résultat n’est jamais garanti d’avance, une opération précaire qui dépend de la docilité ou de la résistance de ce qu’elle cherche à capturer. Dans les photographies de rue (Cartier-Bresson, Garry Winogrand, William Klein), les sujets sont constamment en train d’entrer dans le cadre ou d’en sortir, capturés dans un moment transitoire où leur présence dans l’image est éphémère et incertaine. Cette fugacité révèle que le cadre photographique n’a qu’une prise temporaire et fragile sur le réel mobile : le moindre instant avant ou après le déclenchement, le sujet aurait été ailleurs, hors-champ, invisible. Le cadre photographique expose ainsi sa propre précarité temporelle : il ne capture jamais définitivement mais seulement momentanément, il ne maîtrise jamais totalement mais seulement provisoirement. La fuite révèle que le pouvoir du cadre est toujours contesté, toujours menacé par la mobilité de ce qu’il cherche à immobiliser, toujours susceptible d’échouer face à ce qui refuse de se laisser capturer.

Le Cadre comme Vérité de l’Image – Décision, Exclusion, Ouverture Paradoxale

Le cadre n’est pas un simple contour décoratif ou technique qui viendrait s’ajouter accessoirement à une image qui existerait indépendamment de lui ; c’est au contraire une décision constitutive qui produit l’image comme telle en la délimitant, en la séparant du continuum indifférencié du réel, en la constituant comme fragment autonome digne d’attention. Il révèle que toute image est fondamentalement un choix plutôt qu’une donnée naturelle, une exclusion nécessaire plutôt qu’une inclusion totale, une orientation autoritaire du regard plutôt qu’une vision neutre et libre. Le cadre est la force qui organise souverainement le visible en décidant ce qui peut apparaître et ce qui doit rester invisible, qui peut entrer dans le champ de la représentation et qui doit demeurer dans les ténèbres du hors-champ. Mais paradoxalement, en délimitant strictement ce qui est montré, le cadre laisse aussi nécessairement deviner ce qui ne l’est pas, ouvre imaginairement vers l’invisible qu’il a exclu mais qu’il rend ainsi présent comme absence active, comme hors-champ qui hante le champ visible. Dans le cadre, l’image trouve simultanément sa limite – cette frontière qui l’arrête, qui la sépare du reste, qui la constitue comme fragment fini et délimité – et son ouverture paradoxale – cette suggestion d’un au-delà, d’une continuité, d’un monde qui s’étend infiniment au-delà de ce que le cadre montre. Le cadre révèle ainsi la vérité profonde de toute image : elle n’est jamais une totalité close sur elle-même mais toujours un fragment qui porte en lui la trace de ce dont il a été séparé, elle n’est jamais une présence pleine mais toujours une présence hantée par toutes les absences qu’elle a dû produire pour exister, elle n’est jamais une vision totale mais toujours une vision partielle qui suggère, appelle, convoque imaginairement tout ce qu’elle ne montre pas. Cette leçon du cadre est aussi une leçon politique : elle nous rappelle que toute image nous montre le monde selon une certaine perspective qui en exclut nécessairement d’autres, selon un certain angle qui en rend d’autres invisibles, selon un certain choix qui en rend d’autres impossibles – et qu’il nous appartient de rester vigilants face à ces exclusions, de nous demander constamment ce qui a été laissé hors-champ, ce qui a été rendu invisible par l’opération de cadrage, quelles voix, quels corps, quelles perspectives ont été exclues de la représentation pour que celle-ci puisse exister sous cette forme-ci plutôt qu’une autre.

Festival de Cannes 2021 #1 : Ouistreham, Tout s’est bien passé, Rehana Maryam Noor

Comme à son habitude, la rédaction du Magduciné est bien présente au Festival de Cannes. L’année 2021 ne déroge pas à la règle, avec ses multiples surprises et autres découvertes. Premier tour d’horizon avec entre autres Ouistreham d’Emmanuel Carrère ou même Tout s’est bien passé de François Ozon.

Ouistreham de Emmanuel Carrère (Quinzaine des réalisateurs)

En adaptant le roman de Florence Aubenas, Emmanuel Carrère retrace le parcours d’une écrivaine, qui sans dévoiler sa réelle identité à ses collègues d’infortune, s’immisce dans le quotidien de femmes de ménage. Usée par une société qui se délite, par des inégalités qui s’accentuent, Ouistreham porte un beau regard social sur une France des invisibles. Le récit, amené finement, qui s’empare de son sujet sans jamais oublier de portraitiser avec bienveillance ses protagonistes prolétaires, ne tombe jamais dans l’exercice de style vaniteux. Ce mensonge initial, celui d’une écrivaine qui essaye de comprendre la souffrance des plus faibles en leur cachant ses propres intentions premières, ressemblant à de la bonne conscience bourgeoise qu’on pourrait facilement mettre en abîme avec celle du spectateur quand il regarde ce genre de films, n’est finalement pas un poids mais au contraire une piste idéalement utilisée. Certes, Juliette Binoche est de tous les instants, personnage principal de l’œuvre, mais cette dernière fait parler les autres et rend visibles ceux qui ne le sont pas habituellement. Que cela soit dans sa démarche humaine (l’amitié entre les uns et les autres, la quête d’avenir et d’identité) ou son approche semi documentaire (la reconstitution du quotidien professionnel précaire), le film ne surprend malheureusement jamais, suivant alors un schéma assez didactique. Cependant, il est difficile d’enlever à Emmanuel Carrère l’émotion qui se dégage de son œuvre sincère. Une belle entrée en matière dans cette Quinzaine des réalisateurs 2021. 

Sébastien Guilhermet

 

The Story of Film : A New Generation de Mark Cousins (Séances Spéciales)

The Story of Film : A New Generation aura été le tout premier film projeté à Cannes pour cette édition 2021 du festival. Avant même la séance d’ouverture et la projection d’Annette de Leos Carax, le documentariste Mark Cousins propose un film idéal pour « pré-ouvrir »le plus grand festival de cinéma au monde. The Story of Film est un documentaire de 2h40 qui pose une question simple : comment la décennie qui vient de s’achever aura-t-elle marqué l’histoire du cinéma ? Immense montage de séquences issues des films les plus marquants des années 2010, le réalisateur questionne d’abord la façon dont ces œuvres ont « étendu le langage cinématographique », à travers des analyses de plans, de cadrages, de renversements de codes de genres, etc. Puis, le documentaire pose la question du regard : à travers ces mutations de la façon de filmer et de raconter des histoires, qu’apprend-on de nous-mêmes et de notre époque ? Sans jamais vraiment répondre de manière tranchée, Mark Cousins propose des pistes qui rappellent à quel point le cinéma est intimement lié aux questions sociales, politiques et de représentation. Le documentaire n’est pas exempt de reproches, trop long, inégal en termes de pure qualité d’analyse, parfois timoré dans son propos et peu original, et construit de façon trop didactique. Un film certes académique mais qui aura tout de même le mérite de s’interroger sur l’extrême contemporain, sur l’héritage du passé et celui que ces années 2010 laisseront elles-mêmes. The Story of Film : A New Generation transpire la passion et l’éclectisme, dans une vue panoramique appréciable à défaut d’être révolutionnaire.

Jules Chambry

Rehana Maryam Noor de Abdullah Mohammad Saad (Un Certain Regard)

Premier film bangladais de l’histoire du Festival de Cannes, Rehana Maryam Noor, réalisé par Abdullah Mohammad Saad, lance la sélection Un Certain Regard avec fracas – quelques heures avant l’ouverture officielle par le très attendu Onoda. Film à la fois intimiste et brutal, il raconte l’histoire d’une mère et de sa fille, toutes deux victimes (directes ou indirectes) de harcèlement, l’une au travail et l’autre à l’école. Ces deux femmes, malgré la différence de génération, sont animées par la même volonté de se battre et de répondre aux comportement toxiques et injustes qui les entourent. Le problème, c’est que la société qui est la leur n’en fait jamais des victimes, mais des accusatrices qui feraient mieux de se taire et s’excuser plutôt que de prendre la parole. Dans un écrin bleuté d’une froideur carcérale, Rehana Maryam Noor saisit par son atmosphère assourdissante, ses gros plans à la caméra-épaule tremblants, ses couloirs floutés à l’arrière-plan suffocants, mais surtout par le jeu de ses deux actrices absolument poignantes. Que faire dans une telle situation : parler, se révolter et mettre en péril son confort professionnel et familial ? ou bien se résigner, accepter les conventions où chacun doit rester à sa place, troquant ses idéaux contre un moment de répit ? Si le film tire parfois en longueur, et que la mise en scène s’avère répétitive, l’intelligence dans l’écriture des personnages permet au film de ne jamais évacuer les difficultés, laissant s’enfoncer les personnages dans leurs positions comme leurs contradictions. Et ce, tout en nous faisant nous rendre compte, à nous spectateurs occidentaux, que les problèmes de harcèlement et d’impunité dans le milieu professionnel (ou plus généralement dans la sphère publique) sont malheureusement les mêmes partout. Mais heureusement, il en va de même de l’envie de changer notre regard sur ceux-ci.

Jules Chambry

 

Tout s’est bien passé de François Ozon (Compétition)

François Ozon est un cinéaste qui aime intégrer dans ses films la notion d’identité, la souffrance d’un passé destructeur et le libre arbitraire lié au corps. Dans Tout s’est bien passé, dans un registre plus doux et moins viscéral, il parle de vie et de mort. Un père, âgé, victime d’un AVC et qui n’est plus autonome, demande à sa fille de l’aider à mourir. On reconnait la fluidité du cadre du cinéaste, son amour habituel pour ses personnages et leurs failles, puis sa capacité à diriger avec perfection ses acteurs, notamment l’excellente Sophie Marceau, toute en délicatesse et en tension. Derrière un récit qui se tient, qui mêle les affres familiales d’un côté, et le poids des choix individuels de l’autre, Tout s’est bien passé agence sa mélodie avec simplicité et préfère la description des émotions et des intentions plutôt que de décrypter de manière organique une situation délétère. Différent de films comme The Father ou même Amour, ici est posée la question du choix de vivre ou de mourir, d’écouter et non pas juger les envies du patient et d’un homme qui sait oui ou non s’il se reconnaît encore. De ce fait, même si l’on sent le cinéaste habité par son sujet, voulant faire preuve d’une distance justement amenée, pour laisser le chant libre aux dérives de ses personnages par le biais de quelques traits d’humour souvent cyniques et bien trouvés, on se retrouve nous spectateurs devant un film peu rigoureux et statique qui manque d’éclairs de génie pour happer. Sobre, Tout s’est bien passé traite de l’euthanasie avec conviction mais son emballage conventionnel et sa méthode programmatique dessert le souffle romanesque de l’oeuvre. Un rendez-vous presque manqué. 

Sébastien Guilhermet

La Route des Lucioles, de Kristin Hannah : la vie, tout simplement

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En mars, Michel Lafon publiait La Route des Lucioles, traduction de Firefly Lane, roman de Kristin Hannah publié en 2008. La sortie française faisait suite à la diffusion dès février d’une nouvelle série Netflix, adaptée du roman : Toujours là pour toi.
La Route des Lucioles nous raconte l’amitié d’une vie : celle de Tully et Kate, qui se rencontrent adolescentes, dans les années 70, et grandissent puis vieillissent ensemble, jusqu’aux années 2000.
Le roman de Kristin Hannah est un livre touchant, divertissant, qui plaira surtout aux femmes, et qui ne laissera pas indifférent. Au-delà de son aspect de divertissement, la fin poignante du roman délivre un message qui marquera définitivement l’oeuvre.

La vie et le temps qui passe

Kristin Hannah nous raconte une histoire qui commence par une rencontre en banlieue de Seattle, en pleine ère disco. La plume est efficace, attachée à retracer le fond, parfois un peu au détriment de la forme. Qu’à cela ne tienne, le lecteur n’en sera que peu dérouté tant il plongera avec joie dans cette histoire qui s’intéresse aux détails de la vie, bien avant une quelconque préoccupation littéraire. Très peu de sous-texte ici, pas d’analyse poussée à effectuer, de mots en cachant un autre. Kristin Hannah ne recherche pas une quelconque virtuosité littéraire : c’est une conteuse d’histoires. Son style familier fait mouche : elle nous emporte dans cette lecture facile qui finira par nous rendre accro. Tout au long des presque cinq cents pages qui composent ces trente ans d’amitié, le lecteur, attaché aux héroïnes, se préoccupera de leur sort.

Le roman peut parfois se révéler un peu inégal, certaines périodes intéressant davantage que d’autres. Parfois, c’est l’inverse, l’autrice, au moyen d’ellipses, saute des années qu’on aurait aimé connaître. Pourtant, c’est ainsi qu’on sent que le temps passe, que les héroïnes mûrissent puis vieillissent, sans avoir vu passer le temps elles-mêmes. 

Le souvenir d’une époque

La Route des Lucioles, traduit en français treize ans après sa sortie américaine (2008) s’achève en 2006 (une suite inédite en France, Fly Away, a d’ailleurs été publiée en 2013). L’histoire débute en 1974, alors que les deux protagonistes ont quatorze ans. La majeure partie du roman est une collection de références que les lectrices vingtenaires ou trentenaires d’aujourd’hui ne comprendront pas – elles sont d’ailleurs bien souvent explicitées dans des notes de bas de page. Si le roman constitue un beau témoignage des années 70, puis 80, ainsi que 90 et enfin 2000, il peut être difficile pour les lectrices (ou lecteurs, bien que le roman soit, avouons-le, très orienté féminin) de s’identifier à ces femmes qui auraient aujourd’hui soixante ans. Ainsi, dans le monde de Tully et de Kate, une simple licence donne accès à un emploi dans une chaîne d’informations locales, un bon appartement dans le quartier branché et une paie minimale mais apparemment suffisante pour sortir tous les soirs. Il est aussi assez rare de nos jours qu’une femme ayant eu des petits amis tout au long de ses études reste vierge jusqu’à 25 ans, donnant l’impression d’une vie sentimentale peu adulte. Il en va de même pour ces disputes assez infantiles pour des femmes de vingt ans.
Dans le même ordre d’idées, le fait que les personnages deviennent facilement riches réduit encore toute possibilité d’identification – en particulier pour un lectorat actuel et jeune.

Un livre à la fois optimiste et critique

Pourtant La Route des Lucioles, malgré ces quelques défauts, demeure un livre profondément optimiste et agréable à lire. Il y a quelque chose de positif dans le regard que pose Kristin Hannah sur le monde et cela fait du bien. C’est aussi très agréable de voir une femme aussi déterminée que Tully. De manière un peu binaire, le livre oppose carrière et vie de mère de famille. Si Kate est heureuse de devenir mère au foyer, on ne peut toutefois s’empêcher de penser que ses talents d’écrivain sont un peu gâchés. Pourquoi également une mère au foyer ne devrait-elle vivre que pour ses enfants et n’avoir aucun autre centre d’intérêt que le bénévolat et les tâches ménagères ? On aurait aimé une critique plus subtile des choix laissés aux femmes.

Il est aussi intéressant, dans ce type de livres, de voir un portrait des ravages de l’alcool et de la drogue, notamment du point de vue de l’entourage. Ce sujet est traité de manière intermittente par les allées et venues au gré des pages de Nuage, la mère toxico de Tully.

Un roman très intense qui opère un revirement

La Route des Lucioles a aussi la particularité d’opérer un brusque revirement soixante page avant la fin (sur cinq cents). Ce dénouement inattendu modifie toute la saveur de l’histoire sans pour autant l’amputer de sa beauté, bien au contraire.

Par rapport à la série, le roman a plus d’intensité car il suit la vie des héroïnes de manière linéaire. On le sent, l’adaptation télévisuelle a pris le parti de conformer davantage l’histoire à l’ère actuelle (bien que se déroulant tout de même en 2003), sans pour autant perdre en intérêt. Pourtant, le roman, en nous permettant de nous glisser dans les personnages, nous donne un meilleur aperçu de leur vie, de leurs pensées. Si l’on aurait aimé voir davantage Tully, la suivre peut-être autant qu’on suit Kate, il est à noter que la suite du roman (Fly Away) se concentre sur sa vie.

La Route des Lucioles est un livre très touchant qui entre en résonance avec notre vie personnelle et nos espoirs de par l’humanité de ses personnages. Très simplement, Kristin Hannah nous conte avec force détails l’histoire d’une amitié, mais surtout, l’histoire d’une vie avec ses rires et ses larmes.

La Route des Lucioles, Kristin Hannah

Michel Lafon, 2021, 491 pages – adapté en série par Netflix, 2021

Ivalu, où es-tu ?

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Pipaluk est une jeune fille qui vit au Groenland. Aujourd’hui, alors qu’elle constate la disparition d’Ivalu, le pays reçoit la visite de la reine du Danemark, qui vient voir une ancienne colonie. Pour l’honorer, les jeunes filles portent leur joli (couleurs notamment) costume national. Celui de Pipaluk étant malheureusement devenu trop petit, son père l’a vendu.

Les Danois Morten Dürr (scénario) et Lars Horneman (dessin) proposent avec Ivalu (124 pages) une BD que certains classeront du côté des albums jeunesse, mais dont le contenu évoque néanmoins des faits qui ne concernent pas que la jeunesse, loin de là. Ceci dit, le peu de texte et la clarté du trait montrent que l’album est pensé pour être accessible à un public relativement jeune, disons adolescent. Le scénario se montre d’une belle intelligence et affiche une progression tout en finesse, qui correspond à la prise de conscience de Pipaluk. Ainsi, observant Pipaluk et Ivalu ensemble, on hésite un bon moment à les voir sœurs (Ivalu étant la plus grande) ou bien mère et fille. Cette ambigüité persiste au moins jusqu’au moment (passé proche datant de la Confirmation d’Ivalu) où Pipaluk observe le regard qu’un jeune homme du nom de Miki porte sur Ivalu, regard que Pipaluk trop jeune ne peut identifier clairement. À la réflexion, elle a observé un autre regard comparable sur Ivalu. L’album propose donc une lecture (entre autres symbolique), qui pourra échapper à un public trop jeune. Ainsi, dès les premières images, on voit un corbeau, oiseau de malheur comme dans les albums de Comès, s’approcher de la ville. D’ailleurs, Pipaluk va observer ce corbeau dans l’un de ses rêves virant au cauchemar, le dernier comportant des dessins avec une créature à l’aspect très menaçant, les couleurs sombres contrastant avec un rouge sang particulièrement significatif. D’autre part, l’un des thèmes majeurs de cette BD est la domination. Celle qu’on observe dans le domaine familial est à mettre en parallèle avec celle exercée par le Danemark sur le Groenland. Ce n’est donc pas un hasard si l’action se situe au moment de la visite de la reine du Danemark. Ajoutons que Pipaluk dit que c’est à l’école qu’on leur a annoncé la visite de la reine et qu’à l’occasion les enfants devront revêtir le costume national (elle précise qu’il s’agit d’une obligation).

Aspect esthétique

D’une grande lisibilité agrémentée par un usage des couleurs qui rend justice aux paysages et aux costumes, ainsi qu’à la diversité des coloris des façades de maisons (pas spécialement collées les unes contre les autres), le dessin séduit. L’arrivée du corbeau au-dessus de la ville permet en quelques planches de faire sentir l’atmosphère du coin, même si l’esthétique de l’album enjolive certainement la réalité. Un effet voulu qui permet d’atténuer ce que la réalité comporte de noirceur. Non mentionnée, la ville pourrait être Nuuk, capitale du Groenland, située à l’embouchure du fjord du même nom, environ 240 km au sud du cercle polaire arctique, ce qui explique la présence d’icebergs.

À la recherche d’Ivalu

Quand Pipaluk s’aperçoit qu’Ivalu a disparu dans la nuit, elle la cherche un peu partout, aux endroits où elles ont eu l’occasion d’aller pour s’amuser. C’est bien vu, car la situation permet, assez naturellement, de montrer différents lieux aux alentours de la ville. D’ailleurs, sans surprise, la BD utilise des couleurs différentes (sépia et noir) pour toutes les actions situées dans le passé (proche ou bien un peu plus lointain).

Le secret

La BD peut se lire facilement (1 quart d’heure en ce qui me concerne), et l’histoire de Pipaluk fait son effet pour imprégner les esprits. Finalement, Pipaluk se constitue un secret. On sent le danger de sa réaction face à un drame qui la touche de près. L’album atteint donc son but en faisant comprendre que face à ce type de situation – insupportable -, la réaction saine (et vitale) est d’en parler.

Ivalu, Morten Dürr et Lars Horneman
Éditions Sarbacane, janvier 2021, 128 pages
 
 
 
 
 
 
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3.5

« Lubitsch à Hollywood » : par-delà la caméra

Maître de conférences en études cinématographiques à l’Université de Lorraine, Katalin Por publie aux éditions CNRS un ouvrage consacré à Ernst Lubitsch. Loin de faire l’exégèse de ses films, elle préfère questionner sa place centrale, en qualité d’artiste et de producteur, au sein du système hollywoodien.

Ernst Lubitsch est passé à la postérité grâce à ses comédies sophistiquées. Le cinéaste d’origine allemande cultivait un sens éprouvé du détail caché, de la musicalité, de l’ambivalence. L’auteure Katalin Por prend toutefois le parti de se détacher de cette image réductrice pour se pencher sur une dimension méconnue de sa carrière hollywoodienne : celle qui lui a permis de négocier une latitude absolue sur ses choix artistiques et qui l’a ensuite érigé en producteur respecté. Car Ernst Lubitsch a tiré de sa première expérience avec Mary Pickford, alors productrice au sein de la société United Artists, un enseignement déterminant : sauf exception contractuelle, en cas de désaccord artistique, le producteur a toujours le dernier mot.

Partant, Lubitsch n’a de cesse de préserver son intégrité artistique – et ses intérêts. Il s’attache à obtenir une liberté de création absolue, à garantir à ses films des budgets suffisants, à conserver un droit de regard sur les collaborateurs dont il s’entoure – dont les habituels Hans Dreier, Eric Locke, Merrill White… Katalin Por revient longuement, dans un document passionnant, sur la manière dont le réalisateur a imposé ses méthodes et desiderata dans une industrie hyper-normée. Son premier contrat auprès de Warner Brothers est un modèle du genre. À la Paramount, il bénéficiera de conditions semblables. La presse s’en émeut d’ailleurs. Directeur de la production, puis producteur-réalisateur special pictures, il dirige les studios Astoria à New York, passe de la Paramount à la MGM, puis à la 20th Century Fox, mais demeure mû par cette volonté inébranlable : construire les conditions de son autonomie.

Ernst Lubitsch n’était pas seulement un cinéaste vénéré, oscarisé, et figurant parmi les mieux rémunérés de son temps. Comme le raconte très bien Katalin Por, il s’est toujours employé à ajouter à sa casquette de réalisateur celle de producteur, comme si la seconde apportait son crédit à la première. La maîtrise des sources (les pièces de théâtre, par exemple), les intéressements aux bénéfices et l’assurance de n’avoir à subir aucune modification de ses films hors censure ont également marqué sa carrière hollywoodienne. Lubitsch à Hollywood contient d’ailleurs un chapitre substantiel sur la Production Code Administration, les bureaux de censure locaux et des organismes tels que la Legion of Decency. Katalin Por revient notamment sur l’intégrité artistique entamée de The Merry Widow : Lubitsch doit déplorer 13 coupes dans sa version finale. D’autres fois, ce sont des demandes d’autorisation de ressortie qui lui sont refusées : Trouble in Paradise suscite d’abord l’admiration, puis, des années plus tard, la censure du très catholique Joseph Breen. Mais comme l’explique parfaitement l’auteure, les films de Lubitsch sont conçus de telle sorte qu’il est « impossible d’en retirer la dimension jugée immorale à l’aide de coupes ».

Dans la seconde partie de son ouvrage, Katalin Por s’intéresse aux modes de création d’Ernst Lubitsch. Son écriture scène par scène, passant des principes généraux aux dialogues, ses réécritures courantes, son attachement aux scénaristes (de Billy Wilder à Samson Raphaelson), sa caractérisation des personnages, sa gestion du rythme et du potentiel comique, sa mise en scène du monde social : tout est passé au tamis observationnel. Lubitsch à Hollywood se clôture enfin sur le travail du cinéaste germano-américain en tant que directeur de la production : sa volonté de mettre l’accent sur l’artistique y est réaffirmée, bien que certains réalisateurs se méfiaient de ses éventuelles ingérences. Avec Lubitsch, les œuvres sont constamment « ouvertes » : on peut les soumettre à révision même après les previews, on doit pouvoir en améliorer la qualité le plus longtemps possible. En cela, et c’est l’ultime démonstration de Katalin Por, Lubitsch produit comme il réalise : en réexaminant sans cesse le travail exécuté, en s’entourant des meilleurs talents, en cherchant à mettre de la finesse là où d’autres privilégient le spectacle.

Lubitsch à Hollywood, Katalin Por
CNRS Éditions, juin 2021, 228 pages

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4

Annette, de Leos Carax : « Sympathy for the dark abyss »

La sortie d’un film de Leos Carax est toujours un événement en soi pour les cinéphiles, après seulement cinq films en en 37 ans. Annette, son sixième, dix ans après Holy Motors, s’offre en plus le luxe d’ouvrir la compétition officielle du 74e Festival de Cannes. Après deux précédents films d’ouverture plutôt ronflants (Everybody Knows et The Dead Don’t Die), Annette passionne et bouscule pour lancer les hostilités sous les meilleurs auspices. Un film aussi déconcertant que grisant.

Si Holy Motors avait de quoi diviser de par sa radicalité, Annette se veut à la fois plus accessible, renouant avec les grandes histoires d’amour du Carax des débuts, mais tout aussi minutieux et ambitieux d’un point de vue formel et narratif. Des couleurs invoquant Suspiria aux décors studios à tomber par terre, en passant par l’excellente bande-originale des Sparks, Annette est un feu d’artifices. Un feu d’artifices au sens le plus littéral du terme, tant l’artificialité voulue de la mise en scène se met au service d’une histoire parlant justement de facticité, d’obscurité et de brefs éclats de lumière dans la nuit. Que reste-t-il de nos amours, de la vérité et du bien, dans cet océan de ténèbres ?

Annette a tout du conte merveilleux, s’ouvrant par une scène d’introduction magistrale qui annonce la plongée dans l’univers de la fiction et des faux-semblants, où le chant, la chorégraphie et le « jeu d’acteur » seront au centre de la vie des personnages. Un prélude conclu par un premier trajet en moto : Adam Driver lancé sur les routes imprégnées de nuit, tel un esprit vagabond tout droit sorti du Lost Highway de Lynch. La descente aux enfers est déjà actée. Car si Annette s’inscrit dans le genre du conte (l’omniprésente pomme de Blanche-Neige, les chansons, la marionnette…), il en arbore aussi les côtés sombres et cauchemardesques inhérents au genre littéraire. En résulte un opéra halluciné de 2h20, pas toujours épargné par les longueurs, mais aux sursauts mémorables.

Adam Driver (dont la performance dépasse sans doute tous les superlatifs imaginables) et Marion Cotillard (spectrale à défaut d’être toujours convaincante) sont réunis pour hanter les personnages de Henry et Ann ; ils seront bientôt rejoints par l’étonnant Simon Helberg pour former un triangle amoureux destructeur et déchirant. Henry et Ann sont tous deux artistes de scène : il fait du stand up, elle est cantatrice d’opéra. Et Carax de détourner l’essence même de ces arts scéniques pour les faire s’entrechoquer avec les codes de la comédie musicale : d’un côté, l’imprévisibilité d’un public, l’improvisation d’un texte, la vulnérabilité de celui ou celle qui se met à nu devant l’audience ; de l’autre, l’extrême rigueur de la chorégraphie filmée, l’effet parfois « peu naturel » des dialogues chantés et la connivence surréaliste de tous les personnages embarqués dans un même mouvement, vers un même but, à l’unisson. Ainsi, ce qu’il y a de plus authentique dans le stand up ou l’opéra, à savoir la réaction d’un public, devient elle-même chorégraphiée et comme « prévue à l’avance » ; l’artiste n’a plus rien de vulnérable, il n’y a plus de mise à nu, puisque tout est faux : le réel devient fiction. Pour autant, le triomphe de la fiction ne condamne pas la vérité : c’est finalement par la première, et par elle seule, que la seconde pourra éclater. On ne jurera pas de dire la vérité devant un tribunal, mais bien sur scène ; on ne découvrira pas le meurtrier lors d’interrogatoires policiers, mais bien en plein concert ; on ne montrera pas la mort « en vrai », mais on la rejouera tous les soirs à l’identique, sur scène encore, avant de la retrouver dans ses propres cauchemars.

Entre le vrai et le faux, le réel et la fiction, Carax semble condamner ses personnages – et nous avec – à l’indécision. Depuis Holy Motors, le cinéaste met en scène la mise en scène elle-même, dans une mise en abîme du cinéma qui passe par l’éclatement des unités de temps, de lieu et d’action, mettant ses personnages face un autre abîme : le leur. Carax cite Nietzsche, non sans lourdeur dans l’explicitation, mais au nom d’une atmosphère passionnément baroque et parfois tendrement adolescente, qui sied finalement bien au cinéaste comme au philosophe dont il tire l’axiome de son film. Dans cet abîme que l’on contemple jusqu’à le devenir soi-même, l’amour semble introuvable, quand bien même le « mot » traverse tous les textes. Car Annette parle avant tout d’amour, notamment à travers ses séquences chantées – pour certaines bouleversantes. Annette parle aussi de crime, de deuil, de vengeance et de rédemption. Annette parle encore de parentalité, de transmission, de difficultés à communiquer. Mais Annette ne parle en réalité que d’une seule chose, à travers toutes ces thématiques : de la facticité d’une relation amoureuse, de sa toxicité et, à cause d’elle, de la mort inéluctable de toute forme d’amour.

Et bien sûr, il y a, en plus de tout cela, le personnage éponyme : Annette, la fille de Henry et Ann. Mieux veut en savoir le moins possible à son sujet, tant elle est l’enjeu de tout le film et cristallise les névroses de ses deux parents. Elle-même réifiée, voire fictionnalisée par ses parents, elle est une sorte de Pinocchio qui attend son heure : l’heure où elle sera considérée et aimée pour ce qu’elle est, une vraie petite fille, et non comme prolongement de la gloire perdue d’un père en perte de contrôle, ni comme outil de vengeance d’une mère aux ailes brûlées en plein vol.

Brouillant les genres, les symboles, son propos, Annette n’est certes pas ce que Carax a fait de plus abscons, loin de là, mais demeure par instants insaisissable. Tout n’est pas compréhensible, car tout ne semble pas fait pour être compris. Une démarche qui montre parfois ses limites et pourrait faire poindre un sentiment de trop-plein. Mais une démarche dont émane une telle sincérité de la part du marionnettiste aux commandes qu’il est presque impossible de lui en tenir rigueur. Ainsi, dans son exploration des tréfonds de l’âme humaine et du langage cinématographique, Annette réserve bien des surprises au spectateur grâce à son lot de scènes marquantes : un chef d’orchestre désespérément amoureux, une tempête en pleine mer transfigurant le délitement d’un couple, des moments de tendresse et de transmission autour d’un piano, une explication musclée au bord d’une piscine, ou encore les retrouvailles – trop tardives – entre deux êtres séparés par un abîme que plus rien ne pourra résorber.

Annette – Bande-annonce :

https://www.youtube.com/watch?v=qgGH5AjQ5Ok

Le premier film de la sélection officielle du Festival de Cannes 2021 est Annette de Leos Carax (Holy Motors, Mauvais Sang…), avec Adam Driver et Marion Cotillard. Cette comédie musicale est présentée en compétition officielle. Le long métrage sortira dans les salles françaises le 6 juillet.

 

Hors d’atteinte de Steven Soderbergh: La Forme de l’eau

Dans la pyramide du cool obligatoire qui régnait sur les années 90, Steven Soderbergh occupait un étage qu’il était le seul à habiter. Celui du flegme laid-back survolant la gravité, tel un jazzman qui jouait sa légèreté toutes notes dehors. Une marque déposée pour la première fois dans Hors d’atteinte qui vient de sortir en DVD et Blu-ray chez Rimini. Soit le film qui a posé le style qui décidera de son destin de cinéaste dans la décennie suivante.

Près des yeux, loin du coeur

A priori, Steven Soderbergh n’a rien d’un rookie lorsqu’il arrive sur Hors d’Atteinte. A 33 ans, le bonhomme aligne le CV d’un vétéran précoce : cinq films au compteur dont une Palme d’or dès sa première sortie sur les écrans (Sexe, Mensonges et Vidéo). Mais paradoxalement, il s’agit d’un réalisateur qui ne s’est pas encore trouvé : tout ce qui a succédé à son triomphe cannois s’est soldé par des échecs publics cinglants, que compensent mal l’intérêt que la critique continue de lui porter. Mieux vaut parfois une reconnaissance tardive qu’un succès trop précoce. En l’occurrence, celui de Soderbergh fait lever l’auriculaire dans les salons mondains, mais maintient les pouces des spectateurs vers le bas :  un véritable objet de happy-few, à deux doigts d’être perdu pour la cause mainstream.

C’est alors que Casey Silver, le patron d’Universal de l’époque, lui fait une offre qui ne se refuse pas : l’adaptation d’Out of Sight, roman d’Elmore Léonard un temps développé par Barry Sonnenfeld (déjà réalisateur de Get Shorty) pour le grand-écran.

Second Souffle

Si la rencontre sonne comme une évidence à l’image, sur le papier on n’est pas loin de l’erreur de casting. A l’époque, Léonard est le romancier dans l’air du temps par excellence. Son style à la fois aérien et « grounded », qui survole la gravité sans perdre de vue les émois de ses personnages pittoresques, épouse à merveille les contours de l’ironie nonchalante et la distance flegmatique cultivée par le cinéma des années 90. Pas étonnant qu’après Sonnenfled, c’est le pape de la décennie Quentin Tarantino en personne qui s’en taillera un bout avec son monument Jackie Brown.

A l’inverse, le cinéma d’art et d’essai de Soderbergh a tout de l’œuvre de laborantin qui se cherche entre ses quatre murs. C’est une chose de se louper, c’en est une autre de laisser le grand-public sur le bas-côté de son parcours initiatique. Bref, l’un par l’autre revient à faire tapis sans regarder ses cartes, mais l’instinct se déjoue du tableau de probabilités. Le cinéma de studios d’avant, c’était aussi ça.

Or, toute la réussite de Hors d’Atteinte découle justement de ce mariage entre des instruments faussement disparates qui se réinventent en orchestre dans le feu de l’action.

Yes My Tempo

A la baguette, Soderbergh réinvente son destin de metteur en scène sur la partition millimétrée de Scott Frank (scénariste génial et futur grand auteur de Godless et du Jeu de la dame). Ici, le jeu de l’amour et du hasard impose son tempo sur le polar : normal, c’est George Clooney et Jennifer Lopez dans la peau du voleur 222222222222-+333et du gendarme qui s’échangent les rôles du chat et de la souris.  La séduction, ce n’est jamais que de la légèreté qui n’en pense pas moins et cette interdiction formelle à extérioriser la gravité, Hors d’Atteinte ne va pas la subir mais l’embrasser. A l’instar de ses deux personnages principaux finalement, qui se laissent aller à la spontanéité des sentiments au détriment des attendus de leurs fonctions respectives.  John McTiernan (influence revendiquée de Soderbergh sur Ocean’s Eleven) fonctionnera avec un mantra similaire sur son Thomas Crown , qui sortira environ un an plus tard et jouera lui-aussi avec les codes de la comédie sociale et du genre investis pour se mettre au diapason de l’histoire d’amour dépeinte.

La futilité essentielle des sentiments devient ainsi moteur de création pour le réalisateur de Logan Lucky . Soderbergh se laisse guider par la musicalité du moment, comme s’il se laissait porter par la partition de David Holmes. Flash-backs qui déjouent la linéarité attendue, arrêt sur images qui privilégient l’instant T à l’instant-prégnant, zooms en point de ponctuation… Le futur réalisateur des Océan’s réalise en jazzman une œuvre de pure forme qui réagit aux variations du fond depuis la surface.

Le cool, c’est savoir se laisser aller à la spontanéité.  Ce credo desservira de façon inégale la filmographie de Steven Soderbergh durant son moment hollywoodien (voir les suites d’ Ocean’s), mais entérine Hors d’Atteinte comme son acte de renaissance.

BONUS :

Rimini a l’habitude de soigner les titres de ses catalogues, et Hors d’Atteinte ne fait pas exception à la règle. La maison met les équipements audiovisuels domestiques sur un pied d’égalité en proposant une piste stéréo et une 5.1 aussi aboutie l’une que l’autre. Le piqué de l’image met en valeur la dimension plasticienne du travail de Soderbergh, jusqu’à trahir une esthétique de studios dans certaines scènes dont le réalisateur s’amuse dans le commentaire audio ! Le cinéaste y revient sur la conception du film avec Scott Frank, scénariste au caractère visiblement bien trempé qui n’hésite pas à tacler son comparse à plusieurs reprises sur certains de ses choix artistiques. Pas difficile de détecter dans ce module de 1999 le scénariste déjà frustré de ne pas totalement reconnaitre son travail dans la mise en scène, qui franchira le pas près de 15 ans plus tard avec le succès que l’on sait.

Rimini nous gratifie en outre d’une conversation entre Mathieu Macheret (Le Monde) et Frédéric Mercier (Transfuge), qui reviennent en détail sur le film et la place qu’il occupe dans la filmographie de Soderbergh. L’échange est fluide et assez fructueux en termes pistes d’analyses, en dépit de quelques redondances.

Mais en plus du traditionnel making-of qui polit déjà la légende de George Clooney en M. Nice guy invétéré et blagues carambar ambulante, le module le plus intéressant reste néanmoins  les scènes coupées. Si la réussite d’un film se jauge à ce qui est gardé, force est de constater que celle d’Hors d’Atteinte s’appréhende également à l’aune ceux qui a été retiré ou modifié. En l’occurence, il n’y a rien de nature à embarrasser les instigateurs sur le banc de montage, mais les scènes concernées qui se définissent à l’aune des informations qu’elles apportent, et non pas par la musique interne de l’ensemble. Hors d’Atteinte est une affaire de style: l’utile devient un projet superflu.

Fiche Technique:

2 Disques (Blu ray/ DVD)- Master HD – Français DTSHD-MA 5.1- Anglais DTSHD-MA 5-titres français – Format 1.85 – Couleur – Etats-Unis – Polar – Durée totale : 122 mn

Bande Annonce:

 

« Les Conséquences du capitalisme » : du militarisme aux crises sociales et écologiques

L’ouvrage Les Conséquences du capitalisme est tiré d’un cours que Noam Chomsky et Marv Waterstone ont donné conjointement à l’Université d’Arizona. Il s’origine aux extensions, volontaires ou non, du capitalisme dans les domaines militaires, sociaux, écologiques et contestataires.

Grande figure de la gauche anticapitaliste, Noam Chomsky ne cesse d’alimenter le catalogue des éditions Lux depuis le début des années 2000. Nous avions fait mention, il y a quelques mois, dans ces mêmes colonnes, des entretiens entre le professeur de l’Université d’Arizona et le journaliste allemand Emran Feroz, parus sous le titre La Lutte ou la Chute !. Ce qu’on ignorait en revanche, c’est à quel point l’intitulé de cet opuscule annoncerait le programme des Conséquences du capitalisme. La chute est de nature protéiforme : elle s’étend du terrain militaire au domaine démocratique, social ou écologique. La lutte, quand elle demeure possible, permet quant à elle de prendre le pouls d’une société lasse, qui se dresse contre les contrecoups sociaux et les externalités négatives d’un système économique créateur d’inégalités et incubateur de catastrophes socio-écologiques.

Tout au long de ce volumineux ouvrage (plus de 400 pages), Noam Chomsky et Marv Waterstone prennent langue avec un capitalisme qu’ils connectent à des événements tragiques : coups d’État, militarisme, concentration des richesses, accidents nucléaires, perturbateurs endocriniens… Dans une démonstration par étapes, qui évoque tôt le sens commun et ne cesse ensuite d’en enrichir les tenants et aboutissants, les deux universitaires passent en revue les conséquences d’un capitalisme qui se projette en toute chose : l’économie bien entendu, le monde social par extension, la politique, les médias, la guerre ou l’écologie, et enfin les résistances qui lui sont opposées. Leur démonstration, entièrement à charge, ne souffre aucune concession : le capitalisme est la raison pour laquelle six sociétés décident de 90% de ce que les Américains vont lire ou regarder, il explique la guerre en Irak et les contorsions linguistiques qui l’entourent, il aboutit à ce que les 26 personnes les plus riches du monde détiennent autant de capital que la moitié la plus pauvre de l’humanité, il désigne, le plus souvent par commodité, des menaces intérieures ou extérieures (du communiste au terroriste), il explique que le budget de la Défense engloutit des fonds publics au détriment de la sécurité sociale…

D’Edward Bernays à Anthony Giddens, de Walter Lippmann à Antonio Gramsci, de George Orwell à Adam Smith, les deux auteurs convoquent toute une série de personnalités afin d’étayer leur propos. Et au fil des leçons prodiguées, ils livrent des données édifiantes. « Le budget total de l’ONU ne représente (…) qu’une fraction des dépenses militaires mondiales. Il compte pour seulement 1,8 % de ce que nous dépensons pour l’armée, ce qui en dit long sur nos priorités. » Plus loin : « Les statistiques dont nous disposons aujourd’hui sont fiables. Elles indiquent que 50 % de la richesse mondiale est aux mains de grandes sociétés établies aux États-Unis, même si le PIB national est loin de refléter cette réalité. » Ou encore : « On prévoit que d’ici moins de trente ans, l’Allemagne aura perdu 76 % de sa masse totale d’insectes volants ; le nombre de papillons monarques dans le monde a chuté de 90 % depuis 1996 ; les populations d’abeilles connaissent un déclin rapide partout sur la planète. Soixante-quinze pour cent de la diversité génétique des cultures agricoles ont d’ores et déjà été perdus, du fait notamment de la formation de conglomérats et de la monoculture. Soixante-quinze pour cent des pêcheries dans le monde sont désormais pleinement utilisées ou surexploitées. Jusqu’à 70 % des espèces connues sont menacées d’extinction en cas de hausse des températures mondiales supérieure à 3,5 °C, un scénario plus que probable. Chaque jour nous en rapproche davantage. »

Ces conséquences néfastes du capitalisme appellent, selon les auteurs, à une résistance légitime. Le hic, et ils l’énoncent longuement, c’est que les mouvements sociaux se voient de plus en plus réprimés. Les activistes sont parfois confondus par le FBI avec des terroristes. Et les pays européens ne sont pas en reste, comme en témoignent les dérives policières liées au mouvement des Gilets jaunes. Pendant ce temps, la santé, l’éducation ou la sécurité sociale figurent parmi les victimes impuissantes du néolibéralisme. La délocalisation des activités industrielles mêlée à la sédentarité de la main-d’œuvre a occasionné un chômage de masse. Mais les patrons des multinationales sont toujours mieux insérés dans les cercles du pouvoir. L’Administration Trump, non contente d’augmenter les budgets militaires, a ainsi ouvert ses portes à d’anciens cadres d’ExxonMobil… Et les taxes sur les gains en capital, les impôts sur les sociétés ou ceux sur le revenu demeurent en chute libre depuis les années 1950, pendant qu’à l’international, l’armée organise la mainmise capitalistique, ou laisse grand soin au FMI, à l’OMC ou à la Banque mondiale de le faire. Tous ces (mé)faits, et bien d’autres encore, irriguent de bout en bout l’ouvrage de Noam Chomsky et Marv Waterstone.

Les Conséquences du capitalisme, Noam Chomsky et Marv Waterstone
Lux, juin 2021, 464 pages

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EtuŋwAŋ Celui-Qui-Regarde en suspendant le cours du temps

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Avec cet album, Thierry Murat étonne, captive et donne à réfléchir, en imaginant le périple d’un photographe dans les territoires encore occupés par les Indiens dans le Far-West, au cours des années 1867-1868.

Premier étonnement, le personnage de Joseph Wallace sort de l’imaginaire du dessinateur, alors qu’on accepterait volontiers que l’album soit une sorte de biographie plus ou moins romancée d’un personnage réel, puisque Thierry Murat situe le début de l’action à l’aube de la photographie et pendant l’expansion vers l’ouest. Son personnage prend le train depuis Pittsburgh, où il laisse une charmante femme et deux adorables enfants qu’il aime plus que tout, pour intégrer une expédition gouvernementale d’observation.

Deuxième étonnement

Tout le texte, y compris les dialogues, est en caractères tapés à la machine (on imagine facilement un modèle d’époque). Aucune raison n’est mentionnée, le lecteur que je suis et qui découvre ce dessinateur en est réduit aux conjectures. Il s’agit peut-être d’une habitude de Thierry Murat. Peut-être est-ce tout simplement un choix pour rendre toute la partie texte bien lisible ? Finalement, ce choix pourrait se justifier par le fait que par moments le texte prend pas mal de place. En effet, la BD est conçue comme un carnet intime de Joseph Wallace, qui note plus ou moins régulièrement, des faits mais aussi des impressions.

Troisième étonnement

Cette BD ne prend parti ni pour les Indiens ni pour les hommes blancs. Thierry Murat situe son intrigue à une époque où la cohabitation reste possible. C’est tout juste s’il signale que de visiteurs, les Blancs sont progressivement devenus envahisseurs, leur agressivité augmentant avec leur nombre. Le dessinateur ne fait pas des Indiens les propriétaires naturels de leur territoire, parce que les premiers à l’habiter. Par contre, il prend le temps de faire sentir comment et pourquoi ils font corps avec ce territoire, s’y intègrent avec un grand naturel. Dès le début, il est question de la chasse aux bisons sur une échelle qui vire au massacre. Or, on sait que les Indiens avaient une grande considération pour ces animaux. L’équilibre de ce réservoir alimentaire naturel leur tenait à cœur. Il est question de la raison de la venue des immigrants européens, fuyant leurs pays d’origines à cause des guerres et des famines. Le sous-entendu est que si les Européens fuyaient un pays où les conditions d’existence devenaient insupportables, ils pouvaient sur le long terme rendre ce nouveau pays également insupportable pour les mêmes raisons. On comprend ainsi rapidement que Thierry Murat ne cherche pas seulement à faire une BD séduisante par bien des aspects, mais aussi à aborder des points qui incitent à la réflexion.

Quatrième étonnement

Point fondamental de cette BD : son aspect esthétique. En choisissant un faux noir et blanc, avec une teinte sépia qui ne peut que rappeler les premières photographies, Thierry Murat se met au diapason des réflexions de son personnage principal. Celui-ci s’interroge d’abord sur ses motivations. Pourquoi quitter un studio où son activité de portraitiste fonctionne bien, avec sa clientèle aisée séduite par un procédé innovant ? Il souhaite fixer pour l’éternité tout ce qui risque de disparaître prochainement. Ainsi, il fait quelques rencontres inattendues (Indiens, animaux), se fait un ami et projette un nouveau voyage à titre bien plus privé que le premier. Une exploration qui lui apportera de nouvelles surprises et de nouveaux questionnements, sur lui-même en particulier.

Cinquième étonnement

La meilleure surprise apportée par cet album (160 pages) vient à mon avis des réflexions profondes menées par Joseph Wallace, qui rejoignent très probablement celles du dessinateur. Joseph s’interroge en particulier sur sa technique de photographie. Le procédé lui-même lui permet d’obtenir un résultat de qualité. Mais il arrive à la conclusion que tout ce qu’il s’autorise comme effets et retouches apportent un plus à ses yeux parfaitement justifié. Ainsi, après avoir photographié un cerf, il note : « Peut-être est-il vain de vouloir à tout prix saisir les choses et d’en arrêter, même l’espace d’un instant, le mouvement – ou même de donner l’illusion de cet arrêt – parce qu’au bout du compte tout continue sans nous, inévitablement. » Il considère que ses retouches lui permettent de retrouver les sensations qu’il éprouvait au moment du cliché, choses qui peuvent se perdre ou se diluer sur une image fixe brute. Autant dire que Thierry Murat colle parfaitement à ce propos qu’il applique à merveille pour ses dessins. Et donc, sans savoir ce qu’il connaît de l’époque et des Indiens, ce qu’il en montre est franchement convaincant. Il ne faudrait surtout pas oublier le rapport important de cet album avec la poésie, apporté notamment avec de nombreuses allusions à Charles Baudelaire (Les Fleurs du mal).

Le style de Thierry Murat

L’illustration de couverture en donne un exemple très représentatif, avec les couleurs (même s’il utilise un bleu très sombre pour les ambiances nocturnes). Globalement, les dessins sont assez gros (jamais plus de trois bandes par planche) et surtout il affirme sa personnalité en s’affranchissant des codes de la BD, utilisant ainsi régulièrement le langage des Indiens (proposant des traductions sans doute parfois littérales et impossibles à vérifier), pour de nombreuses phrases qui mériteraient largement réflexion, tout en enchainant des dessins remarquables (portraits comme paysages), illustration d’une technique parfaitement maîtrisée. Celle-ci apporte aussi bien la satisfaction esthétique que l’interprétation sous l’œil de Celui-Qui-Regarde (surnom donné par les Indiens à Joseph, les Indiens ne comprenant pas que son nom n’ait aucune signification particulière. Concrètement, Thierry Murat laisse la place pour l’imaginaire de celui (celle) qui contemple ses dessins (niveau qui les élève au rang d’œuvres d’art). Il illustre intelligemment la rencontre très particulière de deux civilisations qui n’ont pas les mêmes valeurs. On notera enfin que l’album rappelle l’importance de prendre son temps, aussi bien pour réaliser une œuvre d’art que pour connaître les autres et donc vivre correctement (même si la contradiction vient de la relative brièveté de l’existence).

EtuŋwAŋ Celui-Qui-Regarde, Thierry Murat
Futuropolis, juin 2016, 160 pages
 
 
 
 
 
 
 
 
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4

L’Idiot, de Fedor Dostoievski, l’amour qui sauve le monde

Écrit entre Le Joueur et L’Eternel Mari, L’Idiot fait partie des grands romans de Fedor Dostoievski, une œuvre déroutante, dense, et le portrait d’un personnage inoubliable et insaisissable.

Certains des contes populaires russes ont un personnage de héros paradoxal surnommé Ivan-Dourak (littéralement Ivan le Crétin). Dans ces contes, la famille idéale contient trois enfants : le premier représente la force physique, le deuxième l’intelligence un peu sournoise, et le troisième, c’est Ivan-Dourak (voir, à titre de comparaison, la composition de la famille Karamazov dans le chef d’œuvre de Dostoievski).
Attention, cette appellation de “crétin” lui est donnée par les autres, souvent par ses frères en personne, essentiellement parce qu’il est un personnage marginal, incompréhensible, n’agissant pas selon les normes admises dans la société. On se moque régulièrement de lui, on l’insulte, mais finalement c’est lui qui résout les énigmes émaillant le conte et qui, à la fin, épouse la princesse. Ivan-Dourak est finalement dans un entre-deux, à la fois héros et rejeté par les autres.
Il y a quelque chose de similaire dans le personnage d’Idiot incarné en Lev Nikolaevitch Mychkine. Il est intéressant de constater que tous les (nombreux) personnages qui gravitent autour de lui tout au long du roman hésitent en permanence. Le premier réflexe est de le prendre pour un idiot. Donc, pour quelqu’un devant qui on peut tout dire, puisqu’il ne comprendra jamais rien. Mieux, on peut même se permettre de l’insulter face à face, de lui balancer du “idiot” en plein visage dès que quelque chose ne fonctionne pas comme prévu.
Puis, au fil de l’histoire, les avis se font moins tranchés, plus hésitants. Mychkine serait-il vraiment un idiot ? Ne serait-il pas, au contraire, extrêmement fin, intelligent, voire rusé ? Son plan ne consisterait-il pas à se faire passer pour un idiot pour endormir les vigilances ?
L’une des forces de la narration adoptée par Dostoievski, c’est de ne pas nous apporter de vérité toute faite. Le lecteur est finalement placé dans la même situation que les personnages du roman, ne sachant jamais avec certitude quelle est la situation du personnage. Contrairement aux romans occidentaux de la même période (autour de 1860-1870), les romans de Dostoievski ne fournissent pas de vérité absolue. Certains épisodes du roman resteront toujours dans le flou, le vague, l’inexpliqué.
Ce flou concerne aussi bien la maladie que le caractère même de Mychkine. Comme Ivan-Dourak, Mychkine est à la fois l’idiot et le héros. Il semble doté d’une empathie extraordinaire avec les personnes qu’il voit autour de lui, étant capable, en un rien de temps, de saisir les contradictions, les problèmes, les douleurs enfouies au plus profond des gens. Et dans le même temps, il semble parfaitement incapable de connaître les plus évidents mécanismes de la vie sociale. Parfois, il est totalement mutique, comme incapable de proférer le moindre son, et à d’autres moments il est pris d’une logorrhée verbale intarissable, même en sachant qu’en agissant ainsi, il se ridiculise aux yeux du “beau monde” qui l’entoure.

Cette ambiguïté est également politique, ce qui ruine toute tentative d’interprétation politique du roman.
Le roman de Dostoievski est divisé en quatre parties de longueurs à peu près égales.
Le chapitre 7 de la quatrième partie nous montre le prince Mychkine invité d’honneur (plus ou moins malgré lui) d’une soirée mondaine où on doit peser son poids comme prétendant de la belle Aglaïa Ivanovna Epantchina. Or, lui qui, d’habitude, reste très mesuré dans ses propos, voire même taiseux, le voilà qui s’épanche au-delà de toute mesure, créant un spectacle autour de ses propos dans lesquels, entre autres, il dit que le catholicisme est pire que l’athéisme.
La réaction des autres invités, réunis autour de lui, varie entre la gêne, la compassion et l’envie de rire. Puis, un des invités tranche dans le débat en qualifiant Mychkine de “slavophile”.
Qu’est-ce qu’un slavophile ?
Pour le comprendre il faut remonter au milieu du XIXème siècle. Le débat sur la nation russe fait alors rage. Il oppose deux camps.
D’un côté, les Occidentalistes, qui pensent que la Russie doit se réformer en suivant les exemples occidentaux : droits de l’homme, liberté de culte, liberté de la presse, transformation de l’autocratie en une monarchie parlementaire à la britannique, etc.
De l’autre côté, les Slavophiles. Pour eux, la Russie suit une voie qui lui est propre et qui n’est ni occidentale, ni orientale. Pour les slavophiles, l’identité russe repose sur trois piliers : la langue, l’autocratie et l’orthodoxie. Si on devait faire une simplification excessive, on pourrait dire que les slavophiles représentent une droite conservatrice, nationaliste et religieuse.
Dans le premier camp, on a des écrivains comme Pouchkine, Lermontov ou Tourgueniev.
Parmi les slavophiles, on retrouve Gogol et Dostoievski.
On serait donc tentés d’interpréter Mychkine comme un représentant de l’écrivain. mais ce serait ne pas tenir compte de plusieurs facteurs.
D’abord, dans ses romans, Dostoievski n’a quasiment jamais créé de personnage à son image. On peut, bien évidemment, le reconnaître à travers Le Joueur ou dans les Souvenirs de la maison des morts, mais c’est bien tout. Mychkine ne représente pas Dostoievski.
Mais surtout, ce jugement sur la slavophilie de Mychkine est contrebalancé, à plusieurs reprises, par des propos opposés, qualifiant le prince de “démocrate”, surtout par ses propos contre la peine de mort.
En politique, les discours de Mychkine sont nombreux, mais ils sont décousus et reflètent la personnalité insaisissable du protagoniste. Là aussi, nous avons un personnage qui n’est pas stable, comme l’ensemble du monde décrit dans le roman.

Cette volonté de ne pas apporter de réponse stable est une caractéristique troublante de ce roman. Elle est doublée d’une position assez originale : L’Idiot est un roman qui n’a pratiquement aucune action. Et les rares choses qui s’y déroulent sont, elles aussi, soumises au doute. Mychkine a-t-il vraiment vu quelqu’un le menacer d’un couteau ? Que s’est-il passé lors de ces six mois d’ellipse entre la première et la seconde partie ?
Ce qui importe, ici, ce sont les impressions, les émotions qui se dégagent du roman. Dostoïevski nous plonge en immersion émotionnelle auprès de ses personnages. Le but est de mettre au point une immense empathie, et c’est elle qui est au centre du roman.
Les personnages de Dostoievski sont habituellement tiraillés entre des attitudes contradictoires. L’exemple majeur ici est Nastasia Philippovna, qui est sans doute, avec Mychkine, l’autre personnage principal du roman (sauf que Mychkine est omniprésent alors que Nastasia Philippovna, par un jeu littéraire passionnant, est presque totalement absente du roman, et presque toujours présente en tête des préoccupations des autres personnages). Elle est sans cesse tiraillée entre son amour pour Mychkine, qui la forcerait à mener une vie pure, et la fuite loin du même Mychkine, car elle se croit trop irrémédiablement impure pour pouvoir l’approcher. Mychkine lui-même est tiraillé entre Nastasia Philippovna et Aglaïa, entre amour-pitié et amour-sentiment. L’action du roman se resserre donc entre quatre personnages qui se regroupent deux par deux, comme des pôles magnétiques : Nastasia Philippovna et Aglaïa, Mychkine et Rogojine.

L’Idiot est un roman marqué par la maladie et la mort. Dès le premier chapitre, Mychkine se présente comme un malade revenant d’une longue cure en Suisse. Nastasia Philippovna est fréquemment qualifiée de folle. Deux personnages n’en finissent pas de mourir tout au long du roman. L’ensemble de la société paraît d’ailleurs malade
La maladie de Mychkine donne au personnage un statut particulier. Il est à la fois plus sensible, plus empathique, et en même temps plus fragile et plus inadapté à la vie mondaine. Il est aussi intéressant de constater que, telles qu’elles sont décrites par Dostoievski, les crises d’épilepsie de Mychkine ressemblent à des crises mystiques. Or, s’il est évident que le prince est une figure christique, le rôle de la maladie dans cette élévation spirituelle apporte un arrière-goût particulier. Dostoievski, qui se méfiait des grandes théories, fait de son personnage un exemple, presque malgré lui, de charité chrétienne. Pour l’auteur, c’est l’amour qui peut sauver l’humanité (voir le personnage de Sonia dans Crime et châtiment, par exemple). Mychkine, c’est l’exemple de cette charité exercée dans un monde qui ne la comprend pas ou, du moins, ne veut pas la recevoir.
Mychkine se retrouve finalement être une illustration du propos de Saint Paul :

“La charité est patiente, elle est pleine de bonté ; la charité n’est point envieuse ; la charité ne se vante point, elle ne s’enfle point d’orgueil,
elle ne fait rien de malhonnête, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s’irrite point, elle ne soupçonne point le mal,
elle ne se réjouit point de l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité ;
elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.”
(1 Corinthiens chapitre 13, versets 4 à 7)