Festival de Cannes 2021 #1 : Ouistreham, Tout s’est bien passé, Rehana Maryam Noor

Comme à son habitude, la rédaction du Magduciné est bien présente au Festival de Cannes. L’année 2021 ne déroge pas à la règle, avec ses multiples surprises et autres découvertes. Premier tour d’horizon avec entre autres Ouistreham d’Emmanuel Carrère ou même Tout s’est bien passé de François Ozon.

Ouistreham de Emmanuel Carrère (Quinzaine des réalisateurs)

En adaptant le roman de Florence Aubenas, Emmanuel Carrère retrace le parcours d’une écrivaine, qui sans dévoiler sa réelle identité à ses collègues d’infortune, s’immisce dans le quotidien de femmes de ménage. Usée par une société qui se délite, par des inégalités qui s’accentuent, Ouistreham porte un beau regard social sur une France des invisibles. Le récit, amené finement, qui s’empare de son sujet sans jamais oublier de portraitiser avec bienveillance ses protagonistes prolétaires, ne tombe jamais dans l’exercice de style vaniteux. Ce mensonge initial, celui d’une écrivaine qui essaye de comprendre la souffrance des plus faibles en leur cachant ses propres intentions premières, ressemblant à de la bonne conscience bourgeoise qu’on pourrait facilement mettre en abîme avec celle du spectateur quand il regarde ce genre de films, n’est finalement pas un poids mais au contraire une piste idéalement utilisée. Certes, Juliette Binoche est de tous les instants, personnage principal de l’œuvre, mais cette dernière fait parler les autres et rend visibles ceux qui ne le sont pas habituellement. Que cela soit dans sa démarche humaine (l’amitié entre les uns et les autres, la quête d’avenir et d’identité) ou son approche semi documentaire (la reconstitution du quotidien professionnel précaire), le film ne surprend malheureusement jamais, suivant alors un schéma assez didactique. Cependant, il est difficile d’enlever à Emmanuel Carrère l’émotion qui se dégage de son œuvre sincère. Une belle entrée en matière dans cette Quinzaine des réalisateurs 2021. 

Sébastien Guilhermet

 

The Story of Film : A New Generation de Mark Cousins (Séances Spéciales)

The Story of Film : A New Generation aura été le tout premier film projeté à Cannes pour cette édition 2021 du festival. Avant même la séance d’ouverture et la projection d’Annette de Leos Carax, le documentariste Mark Cousins propose un film idéal pour « pré-ouvrir »le plus grand festival de cinéma au monde. The Story of Film est un documentaire de 2h40 qui pose une question simple : comment la décennie qui vient de s’achever aura-t-elle marqué l’histoire du cinéma ? Immense montage de séquences issues des films les plus marquants des années 2010, le réalisateur questionne d’abord la façon dont ces œuvres ont « étendu le langage cinématographique », à travers des analyses de plans, de cadrages, de renversements de codes de genres, etc. Puis, le documentaire pose la question du regard : à travers ces mutations de la façon de filmer et de raconter des histoires, qu’apprend-on de nous-mêmes et de notre époque ? Sans jamais vraiment répondre de manière tranchée, Mark Cousins propose des pistes qui rappellent à quel point le cinéma est intimement lié aux questions sociales, politiques et de représentation. Le documentaire n’est pas exempt de reproches, trop long, inégal en termes de pure qualité d’analyse, parfois timoré dans son propos et peu original, et construit de façon trop didactique. Un film certes académique mais qui aura tout de même le mérite de s’interroger sur l’extrême contemporain, sur l’héritage du passé et celui que ces années 2010 laisseront elles-mêmes. The Story of Film : A New Generation transpire la passion et l’éclectisme, dans une vue panoramique appréciable à défaut d’être révolutionnaire.

Jules Chambry

Rehana Maryam Noor de Abdullah Mohammad Saad (Un Certain Regard)

Premier film bangladais de l’histoire du Festival de Cannes, Rehana Maryam Noor, réalisé par Abdullah Mohammad Saad, lance la sélection Un Certain Regard avec fracas – quelques heures avant l’ouverture officielle par le très attendu Onoda. Film à la fois intimiste et brutal, il raconte l’histoire d’une mère et de sa fille, toutes deux victimes (directes ou indirectes) de harcèlement, l’une au travail et l’autre à l’école. Ces deux femmes, malgré la différence de génération, sont animées par la même volonté de se battre et de répondre aux comportement toxiques et injustes qui les entourent. Le problème, c’est que la société qui est la leur n’en fait jamais des victimes, mais des accusatrices qui feraient mieux de se taire et s’excuser plutôt que de prendre la parole. Dans un écrin bleuté d’une froideur carcérale, Rehana Maryam Noor saisit par son atmosphère assourdissante, ses gros plans à la caméra-épaule tremblants, ses couloirs floutés à l’arrière-plan suffocants, mais surtout par le jeu de ses deux actrices absolument poignantes. Que faire dans une telle situation : parler, se révolter et mettre en péril son confort professionnel et familial ? ou bien se résigner, accepter les conventions où chacun doit rester à sa place, troquant ses idéaux contre un moment de répit ? Si le film tire parfois en longueur, et que la mise en scène s’avère répétitive, l’intelligence dans l’écriture des personnages permet au film de ne jamais évacuer les difficultés, laissant s’enfoncer les personnages dans leurs positions comme leurs contradictions. Et ce, tout en nous faisant nous rendre compte, à nous spectateurs occidentaux, que les problèmes de harcèlement et d’impunité dans le milieu professionnel (ou plus généralement dans la sphère publique) sont malheureusement les mêmes partout. Mais heureusement, il en va de même de l’envie de changer notre regard sur ceux-ci.

Jules Chambry

 

Tout s’est bien passé de François Ozon (Compétition)

François Ozon est un cinéaste qui aime intégrer dans ses films la notion d’identité, la souffrance d’un passé destructeur et le libre arbitraire lié au corps. Dans Tout s’est bien passé, dans un registre plus doux et moins viscéral, il parle de vie et de mort. Un père, âgé, victime d’un AVC et qui n’est plus autonome, demande à sa fille de l’aider à mourir. On reconnait la fluidité du cadre du cinéaste, son amour habituel pour ses personnages et leurs failles, puis sa capacité à diriger avec perfection ses acteurs, notamment l’excellente Sophie Marceau, toute en délicatesse et en tension. Derrière un récit qui se tient, qui mêle les affres familiales d’un côté, et le poids des choix individuels de l’autre, Tout s’est bien passé agence sa mélodie avec simplicité et préfère la description des émotions et des intentions plutôt que de décrypter de manière organique une situation délétère. Différent de films comme The Father ou même Amour, ici est posée la question du choix de vivre ou de mourir, d’écouter et non pas juger les envies du patient et d’un homme qui sait oui ou non s’il se reconnaît encore. De ce fait, même si l’on sent le cinéaste habité par son sujet, voulant faire preuve d’une distance justement amenée, pour laisser le chant libre aux dérives de ses personnages par le biais de quelques traits d’humour souvent cyniques et bien trouvés, on se retrouve nous spectateurs devant un film peu rigoureux et statique qui manque d’éclairs de génie pour happer. Sobre, Tout s’est bien passé traite de l’euthanasie avec conviction mais son emballage conventionnel et sa méthode programmatique dessert le souffle romanesque de l’oeuvre. Un rendez-vous presque manqué. 

Sébastien Guilhermet

Festival

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