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Retour de « Search and Destroy » aux éditions Tonkam/Delcourt

Après un premier tome des plus prometteurs, les éditions Delcourt publient, dans la collection « Tonkam », la suite de Search and Destroy, série dans laquelle Atsushi Kaneko revisite le Dororo d’Osamu Tezuka. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le soufflé n’est pas près de retomber.

Missionné par le maire d’Hachisuka, l’inspecteur Yang est sur la trace d’une authentique machine à tuer. Mais pas n’importe qui : c’est le groupe des 48, coupable d’avoir enlevé à Hyaku une partie de ses attributs humains, qui se voit décimé peu à peu. Le premier tome de Search and Destroy avait introduit ce personnage féminin démembré et augmenté par l’ingénierie comme un monstre de film d’horreur : par bribes, à travers des vignettes évocatrices, jusqu’à la révélation complète de son corps. On la retrouve en croisade contre ses ennemis, prêtes à tout pour recouvrer pleinement son humanité. « Ces yeux… à travers eux, tout semble scintiller », affirme-t-elle au début du récit, émerveillée par un sens qu’elle vient d’acquérir. Doro, toujours lucide, lui répond : « Le monde, mieux vaut le zieuter en diagonale pour en garder que le meilleur. »

Difficile de donner tort au petit voleur androgyne. Dans une société partagée entre Hu (pour humains) et Creech (des androïdes), il y a du Blade Runner dans l’atmosphère. Les Creech ont beau faire l’objet d’un arrêté de protection, ils sont envoyés dans des mines inhospitalières, là où aucun humain n’accepterait de passer ne serait-ce qu’une heure de son temps. Exploités sur fond de spéculation sur les matières premières, ils ne semblent tolérés que dans la mesure où ils contribuent à placer la ville d’Hachisuka sur la carte du monde. Les propos du conseiller Murakoshi au Conseil municipal sont édifiants quant à la manière dont une partie de la population les perçoit : « détritus sur pattes », promis à une « mise au rebut », « tas de ferraille »… Dans un argumentaire politique qu’on croirait sorti de la bouche d’un élu d’extrême droite au sujet de l’immigration sont évoqués tour à tour l’insécurité, le chômage, les impôts croissants, autant de choses dont seraient responsables les Creech.

Aussi haletant et spectaculaire que son prédécesseur, ce second tome de Search and Destroy installe la série d’Atsushi Kaneko au rang d’événement. La mise en scène se perpétue dans la radicalité et l’inventivité. Le lecteur est appelé à pénétrer dans un établissement érotique qui s’inspirerait de la série Westworld : aux accoutrements en latex et postures lascives se juxtaposent en effet des expériences en réalité augmentée où un futur évêque peut librement dépenser le denier du culte pour torturer des Creech. La mairie, corrompue et tentaculaire, est entourée d’un mystère qui ne cesse de s’épaissir. Et partout où posent les yeux Doro et Hyaku semblent régner le vice et la perdition.

« Si l’on en croit les Hu, les Creech sont dépourvus de cœur. Leurs émotions ne sont que le fruit de calculs, le résultat de simples algorithmes. » Comme une réponse lointaine, les androïdes organisent une révolte qui justifie le titre de la série. « Il faut traquer nos vrais ennemis, les débusquer, puis les détruire. » La valeur des uns et des autres apparaît de toute façon floue : Doro rêve de s’augmenter avec les prothèses mécaniques de Hyaku. Et cette dernière devient plus vulnérable à mesure qu’elle s’humanise. Ainsi, d’un point de vue purement utilitariste, Creech et Hu semblent s’équivaloir : un humain possède certes des émotions, mais il ressent en contrepartie la douleur, et surtout il ne peut compter sur des pièces de rechange pour rallonger artificiellement sa durée de vie.

Spectaculaire et violent, Search and Destroy n’en oublie pas pour autant de construire son propos : il dépeint un monde sépulcral, intéressé et ségrégationné. Un enfer terrestre dans lequel se fondent parfaitement deux protagonistes finement caractérisés : Doro et Hyaku, personnages-phares d’Osamu Tezuka à qui l’on découvre, avec grand plaisir, une seconde vie riche et passionnante.

Search and Destroy vol. 2, Atsushi Kaneko
Delcourt/Tonkam, juin 2021, 220 pages

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4

« Claude Gueux » : coupable, vraiment ?

Séverine Lambour et Benoît Springer publient aux éditions Delcourt une adaptation en bande dessinée de Claude Gueux, court roman de Victor Hugo paru en 1834. Dans des planches où les dialogues demeurent rares, ils reprennent à leur compte les questionnements de l’auteur français sur la société et la justice.

La dernière page de Claude Gueux, reprenant les mots de Victor Hugo, est édifiante quant aux enjeux de cette bande dessinée : « Voyez Claude Gueux, cerveau bien fait, cœur bien fait, sans nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit par voler ; la société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer. Qui est réellement coupable ? Est-ce lui ? Est-ce nous ? » Ce commentaire conclusif n’est rien d’autre qu’une manière d’affirmer les déterminismes sociaux et sociétaux : s’il n’existe aucune fatalité, il reste que certaines réalités sociologiques et civilisationnelles agissent sur les individus comme de puissants incubateurs.

Pour mieux le comprendre, rappelons les grandes lignes du récit, bien connues : Claude Gueux vole un pain pour nourrir sa fille affamée, est incarcéré à la suite de cet acte désespéré et se lie d’amitié avec un détenu nommé Albin, que le directeur des lieux finit par muter sans motif légitime, de manière tout à fait arbitraire. Claude Gueux, qui a un sens aigu de la justice, plaide en vain sa cause après du maître des lieux, avant de condamner à mort ce « méchant homme, qui jouit de tourmenter ». Il fait alors ses adieux à ses codétenus, accepte de se soumettre à leur jugement, leur distribue ses biens matériels et commet l’irréparable. On le sait, Victor Hugo était un célèbre opposant à la peine de mort. Au même titre que Le Dernier Jour d’un condamné, Claude Gueux s’appréhende évidemment comme une énonciation littéraire de ce combat politique. Contraindre, puis punir de mort l’objet de cette contrainte, y tient lieu de double infamie.

Avec une rare économie de dialogues, Séverine Lambour et Benoît Springer parviennent très bien à caractériser les deux principaux protagonistes du récit : Claude Gueux est un artisan dont les affaires vont mal, préoccupé par le sort des siens, qui souffrent de conditions de vie déplorables ; le directeur de la prison, autoritaire, se montre méfiant et envieux de sa popularité auprès des autres détenus, raison pour laquelle il prend le parti de lui infliger une peine aussi radicale qu’injuste. Car, comme l’expriment ceux qui côtoient Claude aussi bien à l’atelier qu’au cachot, « sans la ration d’Albin, il va mourir de faim ». Et sans l’amitié de ce dernier, il va probablement dépérir. Ces deux malheurs affligeant celui que la société a contraint au vol sont parfaitement restitués dans l’album. La faim le tenaille et il ne cesse de la verbaliser. C’est Albin, en partageant ses rations avec lui, qui parvient à l’endiguer. Quant à l’importance des liens qui se sont créés entre les deux hommes, une salve de vignettes représentant la solitude et la peine d’un Claude Gueux désormais privé de son acolyte permet d’en prendre la pleine mesure.

La couverture de l’album contient en germe son programme. On y voit les traits rugueux du directeur surplombant un Claude Gueux manifestement accablé, isolé, diminué au centre d’un vaste décor carcéral. Les dessins de Benoît Springer, très soignés, produisent souvent cet effet suggestif, discret mais réel : ce sont des prisonniers accoutrés à l’identique, alignés comme des endives dans un atelier de confection de chapeaux ; c’est un directeur à la bouche tombante et à l’air dédaigneux ; ce sont des inserts oxymoriques sur la nourriture, chiche et peu ragoûtante, mais si précieuse… Lecture rapide (72 pages peu dialoguées), cette adaptation de Claude Gueux n’en conserve pas moins les reliefs que Victor Hugo avait su, en son temps, lui affecter.

Aperçu : Claude Gueux (Delcourt)

Claude Gueux, Séverine Lambour et Benoît Springer
Delcourt, juin 2021, 72 pages

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3.5

« Tezucomi » : second hommage à Osamu Tezuka

Le second volume de Tezucomi paraît aux éditions Delcourt, dans la collection « Tonkam ». Le principe en est simple : des auteurs et dessinateurs du monde entier déclinent sous la forme d’un chapitre spin-off une œuvre du maître mangaka Osamu Tezuka.

L’idée provient initialement du magazine mensuel japonais Tezucomi, dans lequel des bédéistes de toutes sortes ont pris le parti de revisiter les histoires originales d’Osamu Tezuka. Tonkam/Delcourt, qui rendait déjà hommage au maître mangaka par le biais de prestigieuses intégrales, a décidé d’en publier une version française, permettant au lecteur de découvrir (de manière partielle) la réappropriation de certains récits de Tezuka par des scénaristes et illustrateurs venus des quatre coins du monde.

On trouve dans la première histoire de ce recueil des parentés évidentes avec Search and Destroy, la série hommage d’Atsushi Kaneko, elle-même publiée dans la collection « Tonkam ». « Les Métamorphiques dans la ville » procède en effet à un schisme : parmi les humains se cachent une communauté secrète dont les membres sont dotés de pouvoirs surnaturels et pris en chasse par des milices privées. Un parti pris scénaristique qui rappelle beaucoup l’animosité entre Hu et Creech. Le scénariste et dessinateur Bokutengou place au centre de son récit « une otak sévère » probablement partiellement autobiographique, puisqu’il s’agit d’une mangaka à la bibliothèque bien remplie. Cette jeune femme attachante va découvrir un monde occulte où règnent maîtres, seigneurs et guerriers. « La Chanson de Mina », de Luis Nct, se déroule dans le Tokyo de 2028. La société y est également divisée, cette fois entre humains et artificiels. Le désastre écologique a provoqué la mort prématurée de millions d’enfants qui ont été remplacés par des clones qui ont fini par prendre le pouvoir. Dans tous ces récits, la place de chacun dans la collectivité est questionnée avec intelligence.

Les artistes sont également mis à l’honneur à travers « Le Nouveau Nanairo inko » et « Catalante ». Le premier récit, que l’on doit à Atsuko Ishida, repose – comme son titre l’indique – sur Nanairo inko et prend pour cadre le monde du théâtre. Il s’agit en fait d’un double hommage à Osamu Tezuka, puisque les personnages du Phénix et de Black Jack se fondent dans le récit. La seconde histoire, de MIG, est un modèle de sensibilité. On y découvre un écrivain meurtri par le deuil, mais aussi la relation particulière qui unit l’auteur et son public. On apprendra aussi à travers ces chapitres spin-off qu’un comédien ne fait pas l’essence du théâtre et que les relations filiales et fraternelles renferment toute une série de complexes et de non-dits.

Le personnage de Black Jack fait également le lit de Yoshihisa Tokimaru. Dans une histoire singulièrement loufoque, intitulée « Black Jack dans un autre monde », le célèbre chirurgien supervise l’accouchement… d’une pêche (ce qui lui permet de fréquenter un couple japonais traditionnel), avant d’opérer… des extraterrestres. Autre figure emblématique de l’univers d’Osamu Tezuka : Saphir. Le collectif Buredo reprend à son compte l’histoire de cette princesse élevée comme un garçon pour pouvoir accéder au trône. « Le Nouveau Prince Saphir » témoigne de l’absurdité de la phallocratie tout en questionnant la possibilité de s’épanouir en travestissant sa véritable nature. Le Premier ministre Lester, qui règne sur Silverland, complote dans le dos de celui que l’on surnommera bientôt « le chevalier au ruban ».

« Le Maudit », de Mathieu Bablet, est peut-être le récit le plus cinégénique du recueil. C’est un polar faisant de la ville un personnage à part entière. C’est aussi un double hommage à Fritz Lang (M le Maudit et Metropolis) reposant sur un enquêteur chargé de résoudre une affaire de disparitions d’enfants. Ce dernier circule dans une ville gigantesque, tellement verticale que les rayons du soleil n’y atteignent plus le sol, si dédaléenne que certains quartiers y demeurent largement méconnus. Le récit fonctionne à merveille, avec des dessins d’une précision d’orfèvre, aussi noirs que ceux du « Lapin de la lune » (Valérie Mangin et Brice Cossu) sont muets et poétiques, et comprenant aussi une réflexion sur le deuil et la robotique.

Enfin, on trouve également dans le recueil le récit « Songoku – Le Chat », de Kenny Ruiz. Il y est question d’un singe né d’un œuf de rocher et suivant l’enseignement du Saint Ermite, grâce auquel il apprend à maîtriser les lois de la métamorphose. Une histoire inventive, échevelée, qui prend notamment appui sur les notions de confiance en soi, de dépassement de soi et de popularité.

Tezucomi vol. 2, collectif
Tonkam/Delcourt, juin 2021, 400 pages

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4

« Sapiens Imperium » : en quête de liberté

Sapiens Imperium, de Sam Timel et Jorge Miguel, est une dystopie galactique aux enjeux bien ancrés dans le temps présent. Publiée aux éditions Les Humanoïdes associés, cette bande dessinée au long cours, riche en ellipses, raconte la révolte de prisonniers politiques traités en esclaves.

La guerre israélo-palestienne de 1948 et les exodes qui en ont découlé portent le nom de nakba, ce qui peut se traduire par désastre, ou catastrophe. Sapiens Imperium emploie le même vocable, c’est-à-dire catastrophe, pour un autre exode : celui des Kheleks et des peuples lui étant fidèles sur Tazma, une lune abritant une base militaire impériale et renfermant dans ses labyrinthiques grottes souterraines les descendants d’une dynastie déchue, réduits au dénuement et à la servitude. Le scénariste Sam Timel et le dessinateur Jorge Miguel inscrivent ainsi leur récit dans un futur dystopique : l’empereur Amarcord Thesol, de la dynastie Kerkan, règne sur 530 milliards d’êtres vivants et a placé sous son joug pas moins de 123 espèces considérées comme esclaves. L’histoire officielle, orwellienne, a même été expurgée des Kheleks et de leurs soutiens exilés sur Tazma, comme si ces derniers n’avaient en réalité jamais existé. Peu enclin au compromis, le gouvernement impérial jouit d’une latitude absolue dans l’administration de ses territoires. Des nervis ou des Metalnauts, des machines de combat dans lesquelles les miliciens projettent leur conscience, sont là pour s’en assurer.

Derrière un récit d’anticipation aux nombreux sous-propos (et rendu limpide par la chronologie clôturant l’album), Sapiens Imperium s’appuie sur des enjeux très actuels : la liberté, l’écologie, la spéculation sur les matières premières, la démocratie, le respect des droits humains, l’exploration spatiale… Amarcord Thesol revoit unilatéralement les termes du contrat qui le lie aux prisonniers de Tazma : ils devront augmenter leurs livraisons d’algue, sans quoi les denrées alimentaires leur étant dévolues, déjà maigres, se verront encore rationnées. Et peu importe si, « en exigeant davantage, il met lui-même en péril son fructueux trafic ». Les conditions de vie sur cette lune-prison sont à peine supportables, ce qui en fait un terrain propice aux ressentiments et à la désunion. Tôt dans le récit, Leorg, chef des Xlotis, organise une mutinerie – et un génocide – contre les Kheleks, assassinant le prince Baltar et contraignant sa femme Alanda, sa fille Xinthia, ainsi que Réa, sa propre sœur, à la fuite. Cela va générer une série d’événements qui verront des alliances se nouer, des conflits se dessiner et une maison impériale péricliter.

Elliptique et d’une densité remarquable, Sapiens Imperium ne raconte pas seulement la volonté d’affranchissement d’une communauté multiraciale de prisonniers politiques. L’album met en scène un empire vacillant sur ses bases, marqué par l’opposition entre deux frères au tempérament contradictoire. Les héritiers de la dynastie Kerkan, Eléa et Ergun, représentent en effet les deux faces du pouvoir : le premier se montre modéré, doué d’humanité, favorable au dialogue envers les détenus séditieux, quand le second, mû par un sentiment d’infériorité et aveuglé par la haine et la mégalomanie, en appelle à leur extermination. La caractérisation des Lektars n’est pas non plus sans intérêt, puisqu’ils voient se porter sur eux toutes sortes de jugements acrimonieux, en raison de leur rôle d’intermédiaires entre Tazma et les forces impériales et ce, alors même qu’ils disposent d’un statut à peine plus enviable que celui des prisonniers. À ces éléments, de la conservation du pouvoir kerkan au plan d’évasion des détenus, viennent se mêler une romance, la découverte d’un eldorado primitif (prétexte à une métaphore sur la peur et l’échange) et une conclusion malheureusement assez décevante.

Au dessin, Jorge Miguel fait mouche. Décors sophistiqués, scènes spectaculaires, expressions parfaitement restituées, mise en images ingénieuse (avec parfois des détails situationnels venant se greffer sur un plan d’ensemble, comme lors de l’exploration des réseaux souterrains) : l’illustrateur portugais offre au scénario de Sam Timel un écrin à la hauteur de ses ambitions. La première d’entre elles, qui n’a rien d’une sinécure, consistait sans doute à multiplier les axes de réflexion sans empeser le récit. Sapiens Imperium y parvient avec succès.

Aperçu : Sapiens Imperium (Les Humanoïdes associés)

Sapiens Imperium, Sam Timel et Jorge Miguel
Les Humanoïdes associés, juin 2021, 112 pages

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3.5

Fatherland, portrait individuel et familial

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Nina Bunjevac est une jeune dessinatrice canadienne d’origine serbe. Dans un style personnel où son talent saute aux yeux, elle décortique son histoire familiale mouvementée (pour revenir notamment sur la figure de son père), ce qui l’amène à évoquer l’histoire géopolitique de l’ex-Yougoslavie.

Sans doute pour bien se situer elle-même, Nina Bunjevac commence l’album au présent, soit à Toronto en 2012 alors que sa mère vient la voir à un moment où elle-même dessine. La première impression est d’ailleurs assez bizarre, car d’après l’apparence physique qu’elle donne à chacune, elle-même fait plus vieille que sa mère qu’elle dessine avec un visage rond et bien lisse, alors que Nina se représente avec un visage (le menton notamment) et une silhouette plus marqués.

Jusqu’où remonter ?

Pour raconter son histoire familiale, Nina va devoir remonter dans ses souvenirs et reconstituer une sorte de puzzle avec tout ce qu’elle a pu glaner comme informations, notamment auprès de sa grand-mère maternelle à la forte personnalité. Nina Bunjevac a vécu des allers-retours entre le Canada et l’ex-Yougoslavie, côtoyé ses grands-parents et entendu parler de l’Histoire de son pays selon des points de vues sans doute assez différents. Elle sait donc qu’il va lui falloir remonter de plusieurs générations pour comprendre et expliquer ce qui l’intéresse.

Peter Bunjevac (1936-1977)

Clairement, l’objet de ce roman graphique, c’est la figure du père de la dessinatrice. Du genre caractériel, il était pas mal isolé dans sa jeunesse. Cependant, lorsqu’on lui témoignait de l’affection, de la tendresse, il pouvait se montrer d’une incroyable fidélité. Ainsi, il a toujours entretenu une relation privilégiée avec sa tante Mara. Mais celle-ci n’a pas pu rester éternellement auprès de lui et le protéger à sa façon. Quand elle a dû s’éloigner de lui, Peter fut envoyé à l’école militaire. Mais sa personnalité était déjà forgée, capacités sentimentales quasiment réduites à néant, sans doute à cause des nombreuses violences (y compris familiales), dont il fut témoin depuis sa jeunesse en pleine guerre et ayant banalisé ses manifestations dans son esprit. Il fut très certainement marqué par son injuste éviction de l’armée. C’est ainsi qu’il prit la décision (logique familiale) de chercher une nouvelle vie sur le continent américain, au Canada. S’oubliant dans un travail abrutissant physiquement, il éprouva le mal du pays. Grâce à des petites annonces, il réussit à correspondre avec des compatriotes restés au pays, jusqu’à nouer une idylle qui se solda par son mariage et la naissance de ses trois enfants (2 filles, dont Nina). Mais son passé et ses origines l’imprégnaient et il intégra un groupe de nationalistes serbes bien décidés à agir, à la grande crainte de la mère de Nina qui finit par décider d’emmener ses filles voir leur grand-mère…

Fatherland

Plus subtil qu’il n’y paraît au premier abord, le titre fait référence à l’anglais motherland (équivalent français de « mère patrie »), il fait aussi bien allusion à la patrie d’origine de la famille Bunjevac qu’à l’univers mental du père de la dessinatrice. À vrai dire, le mot se rapproche plutôt de vaterland, son équivalent allemand.

Une artiste hors du commun

Le style graphique de la dessinatrice est vraiment particulier, avec un trait relativement épais et noir pour les grandes lignes et l’utilisation systématique du lignage pour remplir des espaces. Ce lignage est très régulier, même s’il ne recherche pas la perfection (aucun doute, il s’agit d’un lignage manuel). À l’occasion, l’artiste croise lignage vertical et horizontal ou dans tout sens lui permettant de donner des impressions de volume (en rendant compte du jeu des ombres) et enrichit cela d’un peu de pointillisme si nécessaire. C’est un travail très soigneux qui lui prend du temps (je l’ai vue à l’œuvre, quand elle m’a dédicacée cette BD, au festival de Colomiers 2019 où elle était l’invitée d’honneur). Le résultat définit un style vraiment personnel, bien mis en valeur par le noir et blanc, avec des dessins soignés, mais qui manquent un peu de vie. Cette sensation de statisme vient aussi du fait que de nombreux dessins sont faits d’après des photographies, le choix du noir et blanc accentuant un effet vieillot voulu (évocation d’un passé guère enthousiasmant, vision d’un pays un peu en retard par rapport à la vie en occident). Mais cela peut aussi correspondre à sa personnalité, son vécu. Rappelons que le personnage de son père donne l’impression d’être un peu handicapé côté sentiments. Le portrait qu’elle en dresse apparaît donc nettement moins lisse que celui qui fait la couverture. D’ailleurs, ayant lu Bezimena, sa BD suivante, mon sentiment est que Nina Bunjevac risque assez rapidement de se trouver un peu à l’étroit dans le cadre strict du neuvième art. On sent aussi que son histoire familiale a laissé des traces profondes dans son psychisme. Dessiner représente probablement pour elle un moyen privilégié pour s’exprimer, une façon de faire émerger des fantasmes qui mériteraient une analyse en profondeur. Elle n’a pas subi autant de violences directes que son père, mais, l’ayant côtoyé, elle porte en elle les conséquences du traumatisme évident qu’il traînait.

Une histoire marquante

La BD suit les aléas familiaux, fortement liés à l’évolution politique de l’ex-Yougoslavie. Impossible de comprendre l’histoire familiale sans évoquer l’histoire géo-politique de la région. Même si ce qu’elle explique consiste forcément en une simplification, elle se montre synthétique et pédagogue. Sans prétendre comprendre dans toutes ses subtilités la longue histoire de cette région marquée d’abord par la cohabitation entre Serbes et Croates, puis par des conflits aux allures impossibles, on comprend le casse-tête du territoire et des volontés nationalistes. La famille Bunjevac en représente un triste exemple, puisque le père de Nina a vu le jour dans une famille serbe habitant en Croatie. Les conflits ayant entraîné des déplacements de populations, la famille aurait pu emménager dans l’une de ces maisons libérées par la contrainte. Finalement, l’histoire politique évoquée par Nina Bunjevac est presque plus facile à comprendre que son histoire familiale qu’elle présente de façon non chronologique, évoquant les déplacements successifs entre le pays d’origine et le Canada selon les besoins de sa narration.

Fatherland, Nina Bunjevac
Ici Même, novembre 2014
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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Les Implacables, de Raoul Walsh : The Tall Men

Les Implacables (The Tall Men), réalisé en 1955, marque le retour de Raoul Walsh au western, le premier volet d’une trilogie dont Clark Gable sera l’acteur emblématique. Suivront Le Roi et quatre reines (1956) et L’Esclave libre (1957). Les éditions Sidonis rééditent ce western atypique dans une version restaurée.

Les ingrédients du western

Les frères Allison, deux malfrats notables issus de l’armée confédérée, sont embauchés par un riche homme d’affaire (Robert Ryan) pour convoyer 5000 têtes de bétail du Texas au Montana. Une femme (Jane Russell) rescapée d’un raid sioux et des cow-boys mexicains acquis à la cause de Ben Allison (Clark Gable) sont du voyage. Les amoureux du western auront plaisir à retrouver dans The Tall Men la plupart des éléments constitutifs du genre : saloon bondé et joueurs de poker, bivouacs animés et feux de camp, empoignades viriles et attaques indiennes. De fait, le scénario est signé Clay Fisher, grand romancier de l’Ouest américain souvent adapté au cinéma.

Mise en scène XXL

Bien que le scénario s’annonce a priori très classique, The Tall Men est en réalité un western peu commun. A commencer par une première scène qui donne le ton. Deux cavaliers à la peine dans les montagnes enneigées du Montana aperçoivent au loin un homme pendu à un arbre. Réplique géniale de Clark Gable : « On approche de la civilisation ! » Du Raoul Walsh tout craché. Le cinéaste borgne est ici parfaitement à l’aise avec les grands espaces américains. En témoignent son utilisation immersive du cinémascope et la fluidité avec laquelle il filme la progression du troupeau à travers fleuves, prairies immenses et canyons. Du grand spectacle.

Rupture de ton

La Walsh touch se retrouve aussi dans la direction d’acteurs. En l’occurrence celle d’interprètes en pleine maturité – Clark Gable, Robert Ryan et Jane Russell-, qui se prêtent à un jeu sentimental digne des plus pures comédies romantiques. Avec cette rupture de ton Raoul Walsh continue son travail de hors-piste. La scène de cabotinage où Jane Russell et Clark Gable partagent une bicoque paumée est à ce titre tout à fait atypique. Jane Russell très à l’aise dans un rôle de brune qui ne compte pas pour des prunes et Clark Gable au machisme d’un autre âge dont on ne sait jamais s’il faut le prendre au premier ou au second degré. Étonnant.

 

Bande annonce :

 

Fiche technique :

    • Titre original : The Tall Men
    • Titre français : Les Implacables
    • Réalisation : Raoul Walsh
  • Scénario : Sydney Boehm et Frank S. Nugent d’après le roman The Tall Men de Henry Wilson Allen
  • Direction artistique : Mark-Lee Kirk, Lyle R. Wheeler
  • Décors : Chester L. Bayhi, Walter M. Scott
  • Costumes : Travilla et Charles Le Maire
  • Photographie : Leo Tover
  • Son : Harry M. Leonard, John D. Stack
  • Montage : Louis R. Loeffler
  • Musique : Victor Young
  • Cascades : Chuck Roberson
  • Production : William A. Bacher et William B. Hawks
  • Société de production : Twentieth Century-Fox
  • Société de distribution : Twentieth Century-Fox
  • Pays d’origine : États-Unis
  • Langue : anglais, espagnol
  • Format : Couleur (DeLuxe) – 35 mm — 2,55:1 (CinemaScope) — son Stéréo 4 pistes (Western Electric Recording) (copies magnétiques), Mono (Western Electric Recording) (copies optiques)
  • Genre : Western
  • Durée : 122 minutes
  • Dates de sortie :
    • États-Unis : 22 septembre 1955 (première à Los Angeles)
    • France : 20 janvier 1956
    • Belgique : 24 février 1956

Contenu :

  • Combo DVD BLU-RAY + fourreau
  • Présentations du film par Bertrand Tavernier (21′), Patrick Brion (10′) et Michael Henry Wilson (6′)
  • Bande annonce
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Gatsby : la fête démesurée, entre vacuité bourgeoise et mélancolie

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Pour célébrer la fête du retour du cinéma, LeMagDuCiné revient en juin sur les grands moments de festivités au septième art. Si la fête représente souvent une réjouissance, un lieu de partage, de cérémonie et de joie, elle cache parfois des messages et des émotions plus complexes. Une situation qu’évoque particulièrement The Great Gastby de Baz Lurhmann, dont les scènes de fête constituent des séquences au faste et aux couleurs mémorables.

La fête, débauche d’une bourgeoisie exubérante et narcissique

Si tout le monde peut s’amuser, il est des réceptions auxquelles tout un chacun n’est pas admis. Des festivités réservées, sur invitation personnelle, au gratin de la société bourgeoise. Parmi ces fêtes privées, celles de Jay Gatsby dans The Great Gatsby restent uniques au cinéma.

Le jeune et mystérieux millionnaire, au passé trouble sujet à d’étranges conjectures, organise au sein de son manoir des soirées sensationnelles que convoitent des centaines d’invités issus de la haute société. A ces occasions récurrentes, Jay Gatsby donne à voir toute l’étendue de sa richesse, dans un déluge excentrique et exagéré de luxe, boissons, chansons, danses et paillettes. Presque tout est permis, jusqu’au saut dans la piscine, pour satisfaire et impressionner des convives en quête de plaisirs mondains sans limite.

Alors que l’hôte, de notoriété publique, demeure à l’écart de ses propres réceptions, les invités ont pour seul souci de se montrer, d’apparaître sous leur meilleur jour aux yeux de la société et de satisfaire leurs intérêts personnels. The Great Gatsby, et encore davantage le livre éponyme de F. Scott Fitzgerald, dénoncent implicitement avec ces scènes de festivités l’opulence d’une bourgeoisie égocentrique et individualiste. L’objectif est de gravir les échelons de la société, avec comme maxime « la fin justifie les moyens », en rencontrant par exemple des contacts utiles et puissants.

Comme s’il assistait lui-même aux festivités, le spectateur du film devient un observateur critique de cette société. En suivant le point de vue de Nick Carraway, le narrateur, qui assiste pour la première fois à une réception de Gatsby, le public se voit ouvrir les portes de l’immense manoir. Dans une séquence de près de cinq minutes, The Great Gatsby montre les premiers pas de Nick, arpentant la réception avec fascination et émerveillement. On assiste au balais incessant de l’arrivée des limousines, pleines à craquer, au service du champagne, aux danses et aux jeux du casino, jusqu’à l’arrivée surprise de Gatsby juste avant le bouquet de la soirée, un immense feu d’artifice.

Mais cet affichage démesuré de luxe et de richesse cache en réalité, en particulier pour le presque invisible Jay Gatsby, des émotions secrètes beaucoup moins gaies.

L’envers du décor festif, l’attente mélancolique d’un millionnaire solitaire

Si Jay Gatsby accueille dans son domaine des soirées extraordinaires, il ne s’y montre que très rarement. La quasi-totalité des invités et même du personnel ne l’ont d’ailleurs jamais vu. Ceci donne lieu à quelques rumeurs fantasques sur leur hôte. Pour autant les convives s’intéressent davantage à leur propre plaisir qu’à l’identité ou à l’histoire du célèbre millionnaire.

Le passé de Jay Gatsby se révèle progressivement au spectateur. Contre les apparences, Gatsby n’est pas issu d’un milieu aisé mais d’une famille pauvre de fermiers. Il a élevé son statut social grâce à son ami Dan Cody et à ses activités de trafiquant d’alcool.

Certes, Gatsby est obsédé par l’argent et le luxe, comme en témoignent largement les fêtes tenues à son manoir, mais celui-ci reste davantage pour lui un moyen qu’une fin. Gatsby n’aspire en réalité qu’à reconquérir Daisy, dont il est amoureux depuis des années. Daisy, qui aurait refusé de l’épouser en raison de son rang social, a préféré choisir Tom Buchanan, un mari infidèle qui ne la rend pas heureuse.

Ainsi, en organisant des réceptions somptueuses et en affichant sa richesse de façon outrancière, Gatsby espère secrètement que Daisy admire sa nouvelle place dans la société et réponde enfin à la passion obsessionnelle qu’il éprouve pour elle. Les soirées de Gatbsy représentent un ultime cri d’amour désespéré lancé à l’attention de Daisy.

Si Daisy est loin d’être insensible à cet amour, elle s’en tient à la morale bourgeoise et affirme aimer son époux lorsque Gatsby lui avoue enfin ses sentiments.  Gastby finit par mourir assassiné par Georges Wilson, ce dernier pensant à tort que le millionnaire a tué sa femme. Gastby, enterré dans la profonde indifférence, sera oublié de tous.

En définitive, dans The Great Gatsby, la fête, aussi somptueuse et colorée soit-elle, laisse donc au public, à travers les yeux d’un héros solitaire et mélancolique, un arrière-goût doux amer, entre luxe, extravagance et tristesse d’un amour impossible.

The Great Gatsby de Baz Lurhmann – Extrait – Scène de la fête

Minari de Lee Isaac Chung : Un apprentissage tout en sensibilités

Minari de l’Américano-Coréen Lee Isaac Chung réussit la gageure de raconter une belle histoire familiale sans verser dans le sentimentalisme. Les protagonistes de cette belle histoire de famille sont des caractères marqués qui permettent d’apporter du relief à un film assis sur des bases simples. Une vraie réussite qui intègre le plus délicat de deux mondes.

Synopsis :  Une famille américaine d’origine sud-coréenne s’installe dans l’Arkansas où le père de famille veut devenir fermier. Son petit garçon devra s’habituer à cette nouvelle vie et à la présence d’une grand-mère coréenne qu’il ne connaissait pas.

Still Walking

 Minari, de l’Américano-Coréen Lee Isaac Chung fait penser de prime abord au récent Falling de Viggo Mortensen. Une fois que l’on sait, et même si on l’a deviné fortement, que le film est semi-autobiographique, on comprend alors pourquoi ce sentiment familier d’un déjà-vu. Dès lors que l’on voit le petit David (adorable Alan Kim) en action, le  fils du couple de migrants coréens Monica et Jacob Yi au  centre du métrage, il nous saute aux yeux que le film contient une vérité qui va au-delà des performances du petit acteur, comme Viggo Mortensen incarnait un personnage créé en partie avec ses souvenirs. Ici, David est le véritable protagoniste de Minari, et représente avec beaucoup de justesse le cinéaste au même âge.

Sous le soleil éclatant de l’Arkansas, une camionnette de déménagement conduite par Jacob (Steven Yeun, la star montante d’Hollywood) précède la voiture de la famille Yi, conduite elle par Monica (la Coréenne Yeri Han),  jusqu’à une sorte de préfabriqué sur roues au milieu de nulle part. Amusés par l’originalité, David et sa grande sœur Anne (Noel Kate Cho) se ruent vers leur nouvelle « maison », tandis que Monica semble consternée et déçue par cette drôle de terre promise. Jacob son mari avait réussi à la convaincre de quitter ses amies en Californie, pour un nouveau départ qu’elle imaginait plus riant, et surtout moins isolé, car leur petit David a des problèmes cardiaques qui auraient nécessité de vivre proche d’un hôpital.

De métier, les Yi sont sexeurs de poussin, une spécialité coréenne prisée dans le monde entier qui consiste à reconnaître presque dès l’éclosion, les poussins mâles, inutiles aux yeux de l’aviculteur, des femelles. A la place de ce métier qu’ils continuent d’exercer dans ce nouveau lieu, Jacob souhaite développer une ferme spécialisée dans les légumes qu’il souhaite vendre à tous les migrants jusqu’à plusieurs heures à la ronde.

L’un des thèmes principaux de Minari est ainsi l’American Dream, un rêve de gloire, de richesse, de transmission, que Jacob poursuit de tout son être, parfois au détriment des siens. Migrants de première génération, les Yi ont de vraies allures de pionniers avec leur quasi-roulotte, et leur terre à dompter. Le cinéaste restitue l’enracinement  de cette famille dans leurs terres américaines tout en préservant son identité coréenne. Le film montre du coup beaucoup de similitudes avec des films familiaux japonais de Ozu, Hirokazu KoreEda, ou encore de Kiyoshi Kurosawa.

En parallèle de sa première thématique, Chung dépeint avec simplicité, malgré une musique qui aurait gagné à être plus discrète, une histoire familiale intime et touchante, transgénérationnelle, surtout lorsque la grand-mère arrive tout droit de la Corée du Sud. Sa cohabitation, notamment avec David qui partage sa chambre, est délicieuse ; le personnage est truculent, et a mérité à l’actrice qui l’interprète (Yuh-Jung Youn) l’Oscar du meilleur second rôle féminin, ainsi que de nombreux autres prix. Grand-Mère « sent la Corée », met des sous-vêtements d’homme, mais elle devient le pilier d’une maisonnée submergée par les aléas de la ferme. Elle devient le pilier d’un film qui  gagne en rythme par sa présence, en piquant dans une famille finalement sans histoire.

Malgré quelques drames qui surviennent dans sa dernière partie, des drames dont on aurait pu s’affranchir sans craindre d’affadir le film,  Minari est un véritable feel-good movie, sans que cela ait une quelconque connotation péjorative. Leurs valeurs de travail, de famille et de foi chrétienne (la Corée est un pays majoritairement chrétien) ne véhiculent que des sentiments positifs, parce que sans doute vécus à hauteur d’enfant, jusqu’au pasteur de leur Eglise qui s’exclame « quelle famille magnifique ! ». Comme le minari tutélaire, une sorte de cresson d’eau asiatique très prisé en Corée et qui pousse un peu partout, la famille Yi s’accroche plutôt bien à leur nouvelle vie idyllique, exempte de racisme, nimbée d’une empathie totale qui n’existe que dans les films, et le spectateur, pour une fois, ne peut en être que ravi…

 

Minari– Bande annonce

 

 

 

Minari – Fiche technique

 

Titre original : Minari
Réalisateur : Lee Isaac Chung
Scénario : Lee Isaac Chung
Interprétation : Alan S. Kim (David), Yuh-Jung Youn (Soonja), Steven Yeun (Jacob), Yeri Han (Monica), Noel Cho (Anne), Will Patton (Paul)
Photographie : Lachlan Milne
Montage : Harry Yoon
Musique : Emile Mosseri
Producteurs: Dede Gardner, Jeremy Kleiner, Christina Oh
Maison de production : Plan B Entertainment
Distribution (France) : ARP Sélection
Récompenses :  meilleure actrice dans un second rôle aux Oscars et aux BAFTA 2021, et de nombreuses autres récompenses
Durée : 115 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  23 Juin 2021
Etats-Unis – 2020

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4

Dédée d’Anvers et les débuts de Simone Signoret

Même si Dédée d’Anvers n’est pas le premier rôle de Simone Signoret, le film d’Yves Allégret est peut-être le véritable début de la carrière de la grande actrice. Trois ans avant la noirceur absolue de Manèges, Yves Allégret, Simone Signoret et Bernard Blier construisent un drame fort et humain.

Dédée d’Anvers commence par l’image d’une femme, debout sur un quai et regardant les bateaux partir et arriver. Parmi les grandes réussites du film, il faut noter que le réalisateur, Yves Allégret, parvient parfaitement bien à rendre cette ambiance portuaire que l’on avait déjà pu sentir auparavant dans un film comme Quai des brumes, de Marcel Carné. La brume, les bistrots sur les quais remplis de marins venant de tous horizons, les rues aux pavés mouillés, tout est réuni et participe de l’atmosphère si particulière de ce genre de film.
Le décor portuaire est presque obligatoirement rattaché au thème du départ, à la question de savoir qui part et qui reste, ou s’il est possible de partir ou non. Or, dès les premières images, nous avons une jeune femme debout sur le quai et les bateau qui circulent. Yves Allégret implante d’emblée le contraste entre immobilisme et mouvement. Le film se jouera, bien entendu, là-dessus.
Dédée d’Anvers se construit comme une tragédie en trois actes. Le premier acte présente la situation. Très vite, nous apprenons que Dédée est une prostituée, et une des plus onéreuses de la ville. Elle-même se définit comme “une femme qui aime trop les hommes”. Elle est l’exemple de la femme prisonnière de sa condition sociale.

« _ Est-ce que tu te plais ici ?
_ Si je ne me plaisais pas, je partirais.
_ C’est vrai, dans la vie on fait toujours ce qu’on veut”

La réplique est, bien entendu, d’une noire ironie, et rentre parfaitement dans la thématique du film : le portrait d’une femme enfermée, emprisonnée dans une ville étrangère et dans un métier qu’elle ne veut plus assumer. Une femme sans liberté.
Cette absence de liberté est symbolisée par un personnage, Marco (interprété par l’immense Marcel Dalio, un des seconds rôles les plus importants du cinéma français). Il est le souteneur de Dédée. C’est un personnage violent, brutal, intolérant, frustré de n’être qu’un second couteau. Il est un faible qui se fait passer pour un dur, qui aime “prendre des poses”. Dans la maison gérée par Monsieur René (Bernard Blier, forcément génial), Marco n’est toléré que parce qu’il “gère” Dédée. Il représente tout ce qui enferme la jeune femme, tout ce qui l’emprisonne. La question de la liberté se focalisera donc autour de ce personnage.

Le deuxième acte sera déclenché par l’arrivée d’un autre personnage. Il s’appelle Francesco, il est italien et, forcément, c’est un marin. Il représente l’exact opposé de Marco. Francesco est un homme respectueux. Il représente aussi le romantisme de l’aventurier, certes pas forcément honnête, mais qui est capable d’emmener Dédée en voyage.
L’espoir est tel que même René soutient Dédée dans sa volonté d’émancipation face à Marco. Cependant, un sentiment de tragédie plane sur le film.
Allégret sait ne pas employer de gros moyens ou de lourds sabots. Son film reste réaliste, sa réalisation est subtile et jamais trop appuyée. Dès le début, on sent que cet amour avec Francesco ne se concrétisera jamais par une véritable liberté pour Dédée. On sent partout l’ombre de Marco ; il est là comme un danger permanent, menaçant Dédée même à distance.

Même si Dédée d’Anvers n’est pas le premier film de Simone Signoret, il est possible de situer ici le véritable début de sa carrière. En tournant pour la première fois devant la caméra de son mari de l’époque, Simone Signoret déploie tout son art d’un jeu intériorisé. Son personnage de femme soumise qui va se libérer par amour est marquant et digne des grands drames du cinéma français.
L’actrice est aussi formidablement bien entourée, l’ensemble du casting étant d’une qualité rare. Le travail sur les décors et l’ambiance est également une belle réussite. En bref, tout contribue à créer une sorte d’écrin où peut se développer le jeu de Signoret, Blier et Dalio, trio exceptionnel formé de quelques-uns des meilleurs interprètes du cinéma français de l’époque.

Dédée d’Anvers : extrait

https://www.youtube.com/watch?v=ieNknTrDp8s

Le Bruit Visuel : Saturation, Chaos, Surcharge – Une Esthétique de l’Excès et du Débordement Contemporain

Le bruit visuel n’est jamais un simple accident technique qu’il faudrait corriger en nettoyant l’image, en éliminant les parasites, en restaurant une clarté perdue. Il est bien davantage et bien autrement : une force active et déstabilisatrice qui envahit méthodiquement l’image, la surcharge jusqu’à saturation, la déstabilise dans ses fondements mêmes en contestant la possibilité d’une lecture fluide et transparente. Là où la netteté classique organise rationnellement l’espace visible en hiérarchies claires, en centres et périphéries distincts, en parcours de lecture balisés, le bruit dérègle systématiquement ces organisations rassurantes, brouille les hiérarchies établies, multiplie les centres concurrents jusqu’à dissoudre toute centralité stable. Là où la forme traditionnelle se structure selon des principes compositionnels rigoureux – équilibre, proportion, harmonie, unité – le bruit déborde violemment ces cadres normatifs, refuse toute limitation, conteste toute règle de composition, prolifère anarchiquement sans respect pour les frontières et les convenances esthétiques. Le bruit visuel instaure ainsi un véritable régime d’instabilité qui transforme radicalement l’image : celle-ci cesse d’être un espace organisé et maîtrisable, une surface lisse où le regard peut circuler confortablement selon des parcours préétablis ; elle devient au contraire un champ de tensions contradictoires, un territoire contesté où s’affrontent des forces hétérogènes qui refusent de se réconcilier en une synthèse harmonieuse. Cette transformation n’est pas une dégradation pathologique de l’image qu’il faudrait guérir en restaurant la clarté perdue ; elle est au contraire la révélation de sa vérité profonde à l’époque contemporaine : l’image n’a jamais été ce territoire pacifié et transparent que l’esthétique classique prétendait qu’elle était, elle a toujours été traversée par des forces contradictoires, des excès refoulés, des débordements contenus avec peine – et le bruit visuel contemporain ne fait qu’exposer ouvertement ce qui était auparavant dissimulé sous l’apparence trompeuse de l’ordre et de la clarté. Il révèle que nous vivons désormais dans un régime de saturation généralisée où les images se multiplient exponentiellement, s’accumulent sans limite, se superposent en strates vertigineuses, créant un environnement visuel fondamentalement chaotique que le bruit artistique ne fait que refléter et intensifier pour mieux le révéler.

Saturation : Quand l’Image Déborde d’Elle-Même, Excède ses Propres Limites

La saturation n’est jamais une simple intensité chromatique excessive qu’on pourrait corriger en désaturant légèrement les couleurs pour retrouver une harmonie tempérée. C’est un excès constitutif, une accumulation compulsive qui ne connaît plus de limite, une densité visuelle qui empêche structurellement toute lecture fluide et confortable en surchargeant chaque portion de l’image jusqu’au point de rupture. L’image saturée devient un espace où tout arrive simultanément, où aucune hiérarchie ne distingue plus l’important de l’accessoire, où chaque élément réclame autant d’attention que les autres dans une cacophonie visuelle qui abolit toute possibilité de focalisation sélective. Cette saturation n’est pas une simple augmentation quantitative qui laisserait intacte la structure de base de l’image ; elle est une transformation qualitative radicale qui fait basculer l’image d’un régime de clarté organisée vers un régime d’opacité chaotique. L’image saturée déborde littéralement d’elle-même : elle ne peut plus contenir tout ce qu’elle accumule, elle excède ses propres capacités de structuration, elle se déverse au-delà de toute limite raisonnable dans un mouvement de prolifération incontrôlée qui refuse tout arrêt, toute modération, toute retenue. Cette saturation expose que l’image contemporaine n’est plus conçue selon une économie de la rareté (où chaque élément devait être soigneusement sélectionné et positionné) mais selon une économie de l’abondance excessive (où tout peut et doit être accumulé sans limite, où l’excès devient la norme plutôt que l’exception).

La Saturation Chromatique : Couleurs en Collision Violente, Guerre Visuelle des Teintes

Des couleurs beaucoup trop vives qui agressent littéralement la rétine par leur intensité lumineuse excessive, beaucoup trop nombreuses qui se disputent simultanément l’attention dans une compétition acharnée où aucune n’accepte de se subordonner aux autres, beaucoup trop proches chromatiquement qui refusent de se distinguer clairement les unes des autres en créant des zones d’ambiguïté vibratoire où l’œil ne parvient plus à séparer les teintes adjacentes. Ces couleurs saturées ne coexistent pas paisiblement dans une harmonie colorée soigneusement orchestrée ; elles se heurtent violemment dans des collisions chromatiques qui créent des zones de turbulence visuelle, se superposent sans se mélanger véritablement en générant des effets de moiré et d’interférence optique, se parasitent mutuellement en rendant impossible toute lecture stable de la valeur colorée de chaque zone. La couleur cesse alors radicalement d’être un repère fiable qui permettrait d’organiser l’espace, de distinguer les plans, de hiérarchiser les éléments ; elle devient au contraire un bruit au sens le plus technique du terme : une information parasite qui brouille la transmission du signal, qui empêche toute lecture claire, qui transforme le message visuel en cacophonie indéchiffrable. Dans les peintures de Anselm Reyle ou de Katharina Grosse, les couleurs fluorescentes et saturées se heurtent frontalement dans des compositions qui refusent toute harmonie tempérée : roses shocking contre verts acides, oranges incandescents contre bleus électriques, jaunes éblouissants contre violets saturés. Ces collisions chromatiques violentes créent un inconfort visuel délibéré, une agression perceptive qui force le spectateur à abandonner toute recherche d’harmonie rassurante pour accepter la violence de l’excès coloré. L’œil ne trouve aucun repos dans ces surfaces saturées, aucune zone de relâchement où il pourrait se reposer : il est constamment sollicité, agressé, déstabilisé par l’intensité implacable des couleurs qui refusent toute modération. La saturation chromatique expose ainsi que la couleur peut être utilisée non pas pour créer de l’harmonie mais au contraire pour produire du conflit, non pas pour organiser mais pour désorganiser, non pas pour clarifier mais pour brouiller.

La Saturation Texturale : Surfaces Encombrées, Territoires Chaotiques Sans Respiration

Un nombre excessif de détails microscopiques qui réclament chacun une attention individuelle impossible à satisfaire, une multiplication compulsive de motifs décoratifs qui se répètent obsessionnellement sans jamais se stabiliser en pattern reconnaissable, une accumulation vertigineuse de textures hétérogènes qui se superposent sans s’intégrer en créant des surfaces hétérogènes où l’œil ne trouve aucun point d’ancrage stable. Face à cette saturation texturale, l’œil ne sait littéralement plus où se poser : chaque tentative de focalisation sur un détail particulier est immédiatement parasitée par la présence envahissante de tous les autres détails environnants qui réclament simultanément la même attention, chaque effort pour suivre un motif répétitif se perd dans la prolifération incontrôlée des variations et des déformations qui empêchent toute reconnaissance de pattern stable. La surface devient ainsi un territoire profondément chaotique où aucune zone de repos visuel ne subsiste, où chaque centimètre carré est densément occupé par des éléments qui se disputent violemment l’attention, où l’accumulation atteint un degré tel qu’elle bascule de la richesse vers l’étouffement. Dans les tapisseries médiévales (La Dame à la licorne, les tentures de l’Apocalypse) déjà, cette saturation texturale était utilisée pour créer des surfaces denses où s’accumulent fleurs, animaux, motifs végétaux, figures allégoriques dans une profusion qui ne laisse aucun vide, aucune respiration. Mais cette densité médiévale conservait encore une lisibilité hiérarchique (figures principales vs. fond décoratif) que la saturation contemporaine abolit délibérément. Chez Kehinde Wiley, les portraits de personnages contemporains sont littéralement noyés dans des fonds décoratifs ultra-saturés inspirés du baroque et du rococo : motifs floraux exubérants, arabesques dorées, patterns végétaux proliférants qui envahissent l’espace au point de concurrencer visuellement la figure humaine censée être le sujet principal. Cette saturation décorative crée une tension entre figure et fond qui se dissout progressivement : le fond refuse de rester sagement en arrière-plan, il déborde, envahit, conteste la primauté du sujet représenté. La saturation texturale révèle ainsi que l’accumulation excessive peut transformer l’image en un espace claustrophobe où l’œil étouffe, où la lecture devient une lutte épuisante contre la prolifération incontrôlée du détail.

Chaos : L’Image qui Perd son Centre, Effondrement des Hiérarchies Organisatrices

Le chaos visuel n’est jamais un désordre totalement anarchique et aléatoire où plus aucune structure ne subsisterait, où règnerait une confusion absolue qui rendrait impossible toute perception. C’est plutôt un ordre qui se fissure progressivement sous la pression de forces centrifuges qu’il ne parvient plus à contenir, une structure qui se dérègle systématiquement en perdant les principes organisateurs qui la maintenaient stable et cohérente, une hiérarchie qui s’effondre en laissant coexister sur le même plan des éléments qui auraient dû occuper des positions clairement différenciées. L’image chaotique perd son centre gravitationnel unique autour duquel tout s’organisait harmonieusement, elle perd ses lignes directrices claires qui guidaient le regard dans un parcours balisé, elle perd ses hiérarchies rassurantes qui distinguaient l’essentiel de l’accessoire, le principal du secondaire, le figure du fond. Cette perte transforme radicalement l’expérience de l’image : celle-ci cesse d’être un espace maîtrisable où le regard peut se déplacer confortablement selon des règles implicites de lecture ; elle devient au contraire un territoire instable où le regard se perd faute de repères fiables, où aucune loi de composition ne vient structurer la perception, où l’œil doit constamment improviser ses parcours sans pouvoir s’appuyer sur des conventions établies. Le chaos visuel expose ainsi que l’ordre perceptif de l’image classique n’était pas une donnée naturelle et évidente mais une construction culturelle et historique qui imposait autoritairement certaines manières de voir – et que cette construction peut à tout moment s’effondrer, libérant ou produisant des régimes de vision profondément différents.

La Dispersion : Absence de Focalisation, Démultiplication des Centres Concurrents

Aucun élément de l’image ne parvient à s’imposer visuellement comme dominant, comme point focal obligé vers lequel le regard devrait naturellement converger ; aucun ne joue le rôle de guide qui orienterait la lecture de l’ensemble en proposant un point d’entrée évident dans l’image. Au contraire, tous les éléments se présentent simultanément avec une égale insistance, réclament simultanément une attention équivalente, refusent de se hiérarchiser en centres et périphéries clairement distincts. Le regard se perd littéralement dans cette multiplicité non-hiérarchisée, incapable de choisir où commencer sa lecture, où focaliser son attention ; il se disperse en une multitude de micro-focalisations successives et erratiques qui ne parviennent jamais à se synthétiser en une vision d’ensemble cohérente ; il se fragmente en suivant simultanément plusieurs parcours contradictoires qui ne mènent nulle part. L’image devient ainsi un espace radicalement sans centre, un territoire acentré où la notion même de point focal perd toute pertinence, où la vision périphérique diffuse remplace la vision focale concentrée. Dans les all-over paintings de Jackson Pollock, cette dispersion est portée à son paroxysme : les drippings couvrent uniformément toute la surface de la toile sans laisser subsister aucune zone de moindre densité qui pourrait servir de repos visuel, sans créer aucun point d’attraction qui concentrerait le regard. L’œil est forcé d’errer indéfiniment à travers ces enchevêtrements de lignes qui ne convergent jamais vers un centre, qui ne proposent aucune hiérarchie entre trajectoires principales et secondaires, qui maintiennent une égale intensité sur toute l’étendue de la surface. Cette absence de focalisation crée une expérience perceptive radicalement nouvelle : plutôt que de regarder l’image depuis une distance confortable qui permettrait d’en saisir la structure globale, le spectateur doit s’immerger physiquement dans la surface, se déplacer devant elle, la parcourir fragmentairement sans jamais pouvoir la maîtriser d’un seul regard synthétique. La dispersion révèle ainsi que la centralité de l’image classique (composition pyramidale, nombre d’or, point de fuite perspectif) était une construction idéologique qui imposait une manière autoritaire de voir – et que son abandon libère des possibilités de vision nomade, fragmentaire, décentralisée qui correspondent mieux à l’expérience contemporaine d’un monde lui-même décentré et fragmenté.

La Collision des Formes : Chocs Visuels, Violence Compositionnelle, Guerre des Éléments

Des formes géométriques ou organiques qui se chevauchent violemment sans respecter les limites les unes des autres, des lignes directionnelles qui s’entrechoquent frontalement en créant des zones de collision où les trajectoires se brisent et se fragmentent, des volumes qui s’écrasent mutuellement dans une compression spatiale qui nie les règles élémentaires de la perspective et de la profondeur. Le chaos ne reste pas ici une dispersion passive où les éléments coexisteraient pacifiquement dans leur absence de hiérarchie ; il devient au contraire une dynamique interne agressive, un régime de conflit permanent où les formes luttent activement les unes contre les autres pour occuper le même espace, où aucune coexistence harmonieuse n’est possible parce que chaque élément refuse de céder la place aux autres. Ces collisions créent des chocs visuels intenses qui déstabilisent profondément la lecture : l’œil ne peut pas suivre tranquillement une ligne ou une forme sans être constamment interrompu, dévié, fragmenté par les autres éléments qui traversent violemment son parcours. Dans le cubisme analytique de Braque et Picasso (1910-1912), cette collision des formes devient systématique : les objets représentés (guitares, bouteilles, visages) sont fragmentés en multiples facettes qui se chevauchent et s’interpénètrent sans respect pour l’intégrité de chaque objet, créant une surface densément compactée où les plans se télescopent violemment. Cette violence compositionnelle ne détruit pas totalement la figuration (on reconnaît encore vaguement les objets) mais la soumet à une pression extrême qui la déforme, la fragmente, la disperse en éclats multiples. Chez Francis Bacon, la collision devient littéralement charnelle : les corps se heurtent à eux-mêmes dans des torsions impossibles, les visages s’écrasent contre une surface invisible qui les déforme brutalement, les membres se plient selon des angles qui violent l’anatomie. Le chaos baconien est une violence interne au corps lui-même, une guerre que la chair mène contre sa propre forme stable. La collision des formes révèle ainsi que le chaos peut être non pas simplement une absence d’ordre mais une présence active de conflit, non pas simplement une dispersion passive mais une violence compositionnelle qui transforme l’image en champ de bataille où les formes s’affrontent sans merci.

Surcharge : Trop d’Informations, Trop de Signes – Saturation du Sens et Effondrement Sémiotique

La surcharge visuelle est une accumulation compulsive et apparemment sans limite de signes hétérogènes, de données visuelles disparates, de stimuli concurrents qui sollicitent simultanément l’attention sans coordination ni hiérarchie. L’image surchargée devient un flux continu et accéléré d’informations visuelles qui défile devant le regard sans lui laisser le temps nécessaire pour traiter, assimiler, comprendre chaque élément avant que le suivant n’apparaisse déjà. Cette surcharge n’est jamais un simple ajout quantitatif d’éléments supplémentaires qui laisserait intacte la structure sémiotique de base ; c’est au contraire une saturation qualitative du sens lui-même qui transforme radicalement le fonctionnement signifiant de l’image. Lorsque trop de signes s’accumulent simultanément dans le même espace visuel, lorsque trop d’informations réclament en même temps d’être lues et comprises, lorsque trop de stimuli bombardent la perception sans relâche, le système sémiotique s’effondre : les signes cessent de signifier clairement parce qu’ils se parasitent mutuellement, les informations deviennent illisibles parce qu’elles se superposent en créant une opacité sémiotique, les stimuli perdent leur efficacité parce que l’attention saturée ne peut plus répondre à leurs sollicitations incessantes. La surcharge révèle ainsi qu’il existe un seuil critique au-delà duquel l’accumulation de signes produit non pas plus de sens mais au contraire moins de sens, non pas plus de lisibilité mais au contraire plus d’opacité, non pas plus de communication mais au contraire plus de bruit informationnel qui brouille tout message.

La Surcharge Narrative : Trop d’Éléments à Lire, Multiplication des Actions Concurrentes

Plusieurs actions dramatiques qui se déroulent simultanément dans différentes zones de l’image sans qu’aucune ne s’impose clairement comme principale, plusieurs gestes qui s’accomplissent en même temps sans coordination apparente ni lien narratif évident, plusieurs directions vectorielles qui tirent le regard dans des sens contradictoires sans lui permettre de suivre une trajectoire unique cohérente. L’image surchargée narrativement raconte trop d’histoires à la fois, trop rapidement pour qu’on puisse les suivre individuellement, trop intensément pour qu’on puisse maintenir une attention égale sur tous les fils narratifs concurrents. Le récit se dissout nécessairement dans cet excès narratif : au lieu de construire une histoire claire et linéaire avec un début, un développement et une fin identifiables, l’image produit une multiplicité de micro-récits fragmentaires qui se chevauchent, se contredisent, s’annulent mutuellement sans jamais se synthétiser en une narration cohérente. Dans les grandes compositions baroques (Rubens, Le Tintoret, Véronèse), cette surcharge narrative était déjà utilisée mais restait maîtrisée par des principes compositionnels forts qui hiérarchisaient les actions (scène principale au centre, scènes secondaires en périphérie). Les Noces de Cana de Véronèse accumulent ainsi plus d’une centaine de personnages engagés dans des actions diverses (le miracle du vin, les musiciens, les serviteurs, les conversations des convives) mais la composition pyramidale maintient encore une lisibilité d’ensemble. La surcharge narrative contemporaine abolit délibérément cette hiérarchisation rassurante. Dans les films de Robert Altman (Nashville, Short Cuts, Gosford Park), la caméra suit simultanément une vingtaine de personnages dont les histoires s’entrecroisent sans qu’aucun protagoniste principal n’émerge clairement : le spectateur doit gérer lui-même cette multiplicité narrative en choisissant à quel fil s’attacher, sachant qu’il en manquera nécessairement d’autres. La surcharge narrative expose ainsi que le récit unique et linéaire est une construction artificielle qui simplifie drastiquement la complexité chaotique du réel – et que son abandon au profit de la multiplicité narrative produit une expérience plus proche de la manière dont nous vivons effectivement le monde : fragmentairement, partiellement, sans jamais accéder à une vision totale et cohérente de ce qui se passe.

La Surcharge Symbolique : Trop de Significations, Réseau Saturé de Références Entrecroisées

Une prolifération excessive de symboles iconographiques qui se superposent en créant des couches de signification multiples et parfois contradictoires, une accumulation vertigineuse de références culturelles hétérogènes (histoire de l’art, culture populaire, publicité, iconographie religieuse, imagerie politique) qui se télescopent sans se hiérarchiser, une multiplication compulsive de signes qui prétendent tous signifier quelque chose d’important sans qu’on puisse toujours déterminer quoi exactement. L’image devient ainsi un réseau saturé où les relations signifiantes se multiplient exponentiellement au point de créer une opacité sémiotique : chaque élément renvoie potentiellement à plusieurs autres éléments dans l’image et hors de l’image, chaque symbole active plusieurs chaînes interprétatives qui se ramifient indéfiniment, chaque référence ouvre vers d’autres références dans un jeu d’intertextualité infinie qui ne se stabilise jamais en un sens définitif. Dans cet espace où tout signifie simultanément trop de choses, le sens paradoxalement se brouille, devient incertain, se dissout dans la prolifération même des significations possibles. Les peintures de Sigmar Polke ou de David Salle superposent délibérément des images hétérogènes issues de sources radicalement différentes : photographies d’archives, motifs décoratifs, fragments de peinture d’histoire, images publicitaires, graffitis, patterns abstraits. Ces superpositions créent des collisions sémiotiques violentes où les systèmes de signification entrent en conflit sans se réconcilier : l’image publicitaire véhicule un message consumériste, le fragment historique évoque un passé glorifié, le graffiti introduit une dimension subversive – et ces messages contradictoires coexistent sans synthèse dans le même espace visuel. Le spectateur se trouve face à un puzzle sémiotique dont les pièces ne s’assemblent jamais totalement, face à un réseau de significations où chaque connexion ouvre vers de nouvelles connexions dans une prolifération sans fin. La surcharge symbolique révèle ainsi qu’à l’époque contemporaine caractérisée par la circulation accélérée et massive des images, par le mixage permanent des références culturelles hétérogènes, par l’effondrement des hiérarchies entre haute culture et culture populaire, l’image ne peut plus prétendre véhiculer un message unique et stable – elle devient nécessairement un espace polysémique saturé où les significations se multiplient, se contredisent, se parasitent mutuellement dans un bruit sémiotique qui est peut-être la seule manière honnête de représenter la confusion signifiante du monde contemporain.

Le Bruit Visuel comme Régime d’Instabilité Contemporaine et Condition Historique

Le bruit visuel n’est absolument pas un défaut technique accidentel qu’il faudrait corriger en restaurant la clarté, l’ordre et l’harmonie perdus ; c’est au contraire une condition esthétique contemporaine qui reflète fidèlement l’état du monde visuel dans lequel nous vivons désormais. Il n’est pas une dégradation pathologique de l’image qu’il faudrait soigner mais une transformation historique qui révèle que nous sommes entrés dans un nouveau régime de visibilité caractérisé par la saturation, l’excès, le chaos, la surcharge. Ce nouveau régime reflète directement un monde objectivement saturé d’images qui se multiplient exponentiellement (des milliards de photos prises chaque jour, des millions d’heures de vidéo uploadées continuellement), saturé de flux informationnels qui circulent sans interruption (réseaux sociaux, actualités en continu, notifications permanentes), saturé de signaux visuels concurrents qui sollicitent simultanément notre attention (publicités omniprésentes, écrans multiples, interfaces surchargées). L’image bruitée, saturée, chaotique, surchargée n’invente pas artificiellement cette saturation : elle la reconnaît lucidement, la représente honnêtement, l’intensifie artistiquement pour mieux la révéler et peut-être nous permettre de la penser critiquement. L’image devient ainsi un espace fondamentalement instable, constamment traversé par des forces contradictoires qui refusent de se stabiliser en configurations harmonieuses – et cette instabilité n’est pas une faiblesse mais au contraire une force qui fait de l’image contemporaine un champ de bataille esthétique et politique où se joue notre rapport au visible.

Le Bruit comme Résistance à la Lisibilité Immédiate et à la Consommation Passive

Le bruit visuel empêche structurellement et délibérément la lecture immédiate et fluide que les images commerciales ou publicitaires cherchent à faciliter pour assurer une consommation visuelle rapide et passive. Il ralentit radicalement le processus de décodage en multipliant les obstacles perceptifs et sémiotiques, complique intentionnellement la compréhension en superposant des couches d’informations contradictoires qui refusent de se synthétiser facilement, perturbe systématiquement toute tentative de maîtrise rapide de l’image en maintenant celle-ci dans un état d’opacité partielle qui résiste à l’épuisement interprétatif. Le bruit fonctionne ainsi comme une résistance active contre la transparence communicationnelle que l’économie visuelle contemporaine exige des images : celles-ci doivent normalement transmettre leur message instantanément, se laisser consommer rapidement sans résidus, s’effacer dès qu’elles ont été décodées pour laisser place aux images suivantes dans le flux continu. L’image bruitée refuse cette logique de consommation accélérée : elle impose une durée d’attention prolongée, elle exige un effort interprétatif soutenu, elle maintient des zones d’opacité qui résistent à toute tentative de décodage exhaustif. Cette résistance n’est pas une simple coquetterie formaliste ou un élitisme esthétique qui rendrait l’art volontairement hermétique ; c’est une stratégie politique de lutte contre l’instrumentalisation de l’image, contre sa réduction à un simple véhicule de messages préfabriqués, contre son assujettissement aux logiques de communication et de consommation. Dans les photographies volontairement floues, pixelisées ou surexposées de Wolfgang Tillmans ou Thomas Ruff, dans les peintures saturées et chaotiques de Laura Owens ou de Nicole Eisenman, le bruit visuel force le spectateur à ralentir, à s’arrêter, à regarder longuement plutôt que de simplement jeter un coup d’œil rapide avant de passer à l’image suivante. Il transforme la consommation passive en contemplation active, le décodage automatique en interprétation créative, la réception transparente en négociation opaque. Le bruit comme résistance révèle ainsi que l’opacité peut être une valeur positive contre l’idéologie de la transparence totale, que la difficulté de lecture peut être une richesse contre la facilité appauvrissante, que la lenteur imposée peut être une libération contre l’accélération aliénante.

Le Bruit comme Énergie Vitale : Intensité, Vibration, Force Créatrice du Chaos

Le bruit n’est pas seulement un obstacle négatif qui bloquerait la communication en parasitant la transmission du signal, qui empêcherait la lecture en brouillant le message, qui détruirait le sens en créant de la confusion ; il est aussi et peut-être surtout une intensité positive, une vibration énergétique, une force créatrice qui donne à l’image une vie chaotique mais profondément vitale. Le bruit introduit dans l’image une dimension dynamique et pulsatile que l’ordre trop parfait aurait étouffée : il fait vibrer les surfaces, osciller les formes, trembler les contours, créant ainsi une animation interne qui maintient l’image dans un état d’instabilité productive plutôt que de la figer en configuration morte. Cette énergie du bruit n’est pas une simple agitation superficielle mais une force profonde qui traverse l’image de part en part, qui la maintient vivante en refusant toute stabilisation définitive, qui génère continuellement de nouvelles configurations perceptives par le jeu des interférences, des collisions, des saturations. Dans les drippings de Pollock, le bruit des trajectoires entrecroisées n’empêche pas la perception mais au contraire la stimule intensément : l’œil ne cesse jamais de découvrir de nouvelles connexions, de nouveaux patterns émergents, de nouvelles dynamiques dans cet enchevêtrement qui ne se laisse jamais totalement maîtriser. Le bruit devient ainsi source inépuisable de découvertes perceptives, générateur d’expériences visuelles toujours renouvelées. Dans les compositions électroniques de musique noise ou glitch (Merzbow, Fennesz, Alva Noto), le bruit sonore n’est pas un parasite à éliminer mais le matériau principal à partir duquel sont sculptées des architectures sonores d’une grande complexité : craquements, saturations, distorsions, artefacts numériques deviennent les éléments constructifs d’une esthétique qui trouve dans le chaos apparent une richesse texturale et émotionnelle que les sons purs ne pourraient jamais atteindre. De même, le bruit visuel peut être considéré non pas comme une pollution qui dégraderait l’image pure mais comme un matériau riche et complexe qui ouvre des possibilités esthétiques nouvelles, qui permet d’explorer des territoires visuels que la clarté classique maintenait hors d’atteinte. Le bruit comme énergie révèle ainsi que le chaos n’est pas l’opposé stérile de l’ordre mais son complément dynamique, que la saturation n’est pas l’ennemi de la signification mais sa condition d’intensification, que la surcharge n’est pas un obstacle à l’expérience esthétique mais peut-être la forme que celle-ci doit prendre pour correspondre à la complexité saturée du monde contemporain.

Conclusion : Le Bruit comme Vérité Profonde de l’Image Saturée Contemporaine

Le bruit visuel révèle une vérité fondamentale et incontournable sur l’image contemporaine : celle-ci n’est plus et ne peut plus être un espace stable, ordonné, maîtrisable selon les normes esthétiques classiques de la clarté, de l’harmonie et de la proportion. Elle est devenue constitutionnellement saturée par l’accumulation excessive d’informations visuelles qui déborde toute capacité de structuration harmonieuse, profondément chaotique par l’effondrement des hiérarchies compositionnelles qui organisaient traditionnellement l’espace visible, radicalement surchargée par la multiplication des signes, des références, des stimuli qui sollicitent simultanément l’attention sans coordination possible. L’image contemporaine est une image qui déborde constamment d’elle-même en refusant toute limitation quantitative, qui dérègle systématiquement les codes de lecture établis en multipliant les obstacles perceptifs et sémiotiques, qui résiste activement à toute tentative de maîtrise totale en maintenant des zones d’opacité irréductibles. Cette transformation n’est pas une catastrophe esthétique qu’il faudrait déplorer nostalgiquement en appelant à un retour impossible vers la clarté perdue ; c’est au contraire l’adaptation nécessaire de l’image à un monde lui-même saturé, chaotique, surchargé où la multiplicité incontrôlée des flux visuels, informationnels, communicationnels a définitivement remplacé l’ordre stable des représentations classiques. Dans le bruit visuel, l’image contemporaine trouve sa tension essentielle et sa vérité historique : elle expose honnêtement la condition de saturation généralisée dans laquelle nous vivons désormais, elle refuse la fausse consolation d’une clarté artificielle qui dissimulerait cette saturation sous l’apparence trompeuse de l’ordre, elle nous force à affronter lucidement le chaos visuel qui constitue notre environnement quotidien. Le bruit n’est pas ce qui empêche l’image de signifier ; il est peut-être la seule manière dont l’image peut encore signifier quelque chose de vrai sur le monde contemporain – en représentant sa complexité saturée plutôt qu’en la simplifiant mensongèrement, en exposant son chaos constitutif plutôt qu’en le masquant artificiellement, en assumant sa surcharge plutôt qu’en prétendant à une impossible légèreté. Dans cette acceptation courageuse du bruit comme condition incontournable, l’image contemporaine trouve paradoxalement non pas sa faiblesse mais sa force : celle de regarder en face la saturation du monde visible et d’en faire non pas un obstacle à surmonter mais un matériau à partir duquel inventer de nouvelles formes de vision, de nouvelles manières de voir, de nouvelles possibilités esthétiques qui correspondraient enfin à la réalité chaotique et saturée dans laquelle nous vivons.

Jour de fête (1949), de Jacques Tati : rien ne sert de courir…

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La fête au cinéma amène souvent son lot d’excès, d’euphorie et de retours brutaux à la réalité. Sauf chez Tati. Avec le cinéaste français, la fête, comme toute autre chose de la vie, est filmée avec douceur et bienveillance, presque sans heurts. Jour de fête, son premier long-métrage sorti en 1949, est un bel hommage à la France rurale de l’après-guerre, entre célébrations locales et regards tournés vers un monde nouveau qui se profile, « moderne » et venu d’outre-atlantique.

Tourné avec deux caméras, une couleur et une noir et blanc de secours, Jour de fête n’a longtemps existé qu’en noir et blanc, jusqu’à une restauration récente ayant rendu au film les couleurs d’origine voulues par Tati. Et le film gagne a être découvert dans cette version, tant les tonalités légèrement délavées donnent à l’ambiance du film, déjà surannée, sa saveur de village français d’antan. En plus de l’image, la musique de Jean Yatove participe au charme désuet du film, variant les registres entre mélodies foraines, valses, jazz et sonorités enfantines de boîte à musique. Et comme toujours chez Tati, ce travail de la musique et de l’ambiance sonore contre-balance des dialogues quasi inaudibles. Car les mots importent peu dans ce cinéma sociologique ; ce qui compte, ce sont les bruits, les couleurs, et même les goûts et les odeurs que l’on recompose et qui enrobent les passants et les passantes.

Fête…

Jour de fête est, par son titre même, une promesse. Promesse tenue par la première partie du film, qui s’ouvre avec une roulotte filant devant les champs et les basses-cours, conduite par des forains venus monter un carrousel sur la place du village. Tout le monde s’affaire : on s’habille pour l’occasion, on va chez le coiffeur ou le barbier, le barman repeint la terrasse de son café, les jeunes filles se félicitent de leur toilette, les enfants sautillent… Et c’est tout un village qui semble prendre vie. Après la présentation attendrissante du décor, l’arrivée du personnage de François le facteur, joué par Tati lui-même, lance les hostilités comiques. Immédiatement, François apparaît comme un descendant évident des personnages de Keaton (la grande taille en plus). Aussi dénote-t-il avec le reste d’un décorum jusqu’ici très « réaliste », auquel il ajoute une touche burlesque bienvenue un « jour de fête ». Et le spectateur de valser avec lui au gré des manèges, stands de tir, chamboule-tout, concours de cul-secs et tours de piste de danse – autant de saynètes dans lesquelles Tati parvient toujours à glisser quelques gags savoureux, où l’entrain enfantin de son personnage, mêlant malice innocente, maladresse et concours de circonstances, fait autant de miracles qu’il ne le met dans l’embarras.

Dans cette première partie, Jour de fête est une vraie réussite comique, sans pour autant n’être que cela. La galerie de personnages est profuse, et chacun a ses propres sous-intrigues à partir desquelles Tati va créer de nouveaux gags : Roger le forain et son coup de foudre pour la jolie passante ; François et ses problèmes de vélo ; le retour incessant d’une mouche particulièrement bruyante ; le vernis des chaises du bar qui ne veut pas sécher ; l’homme au strabisme qui vise toujours à côté ; et bien sûr la petite vieille à la chèvre, qui commente tout ce qu’elle voit en invitant le spectateur à participer à ses commérages. Tous ces détails ne sont que des ébauches d’écriture finalement très peu exploitées, mais qui demeurent autant de champs des possibles avec lesquels le personnage de Tati pourra interagir ou non. En moins d’une heure vingt, tout ceci sert un comique de répétition et de situation d’une grande finesse, tout en peignant une toile de fond vivante et chaleureuse. Un petit monde riche et dynamique, à peine caractérisé et pourtant si attachant…

… et défaite ?

Puis la journée prend fin et un nouveau film commence. Les couleurs bleutées, la nuit tombante, les stands refermant leurs portes et le silence assourdissant de « l’après » plongent la place du village dans une mélancolie inattendue. On remballe. Le jour de fête n’était qu’une exception, et dès le lendemain, la vie quotidienne doit reprendre. Facteur dépassé, François a le cafard : durant la fête, il a assisté à la projection d’un documentaire sur les postmen américains, sortes de super facteurs du futur parachutés par hélicoptères. « Les Américains veulent faire de chaque facteur l’acrobate », nous dit-on : parce qu’en Amérique, tout doit être plus amusant, plus divertissant, plus grand, plus beau, plus extrême… C’est le nouveau monde qui frappe à la porte du vieux village de la France rurale : désormais, tout ira plus vite, tout sera plus efficace. « Rapidité, rapidité ! », scande François à tour de bras, grisé par le progrès et bien décidé à lancer sa propre tournée « à l’américaine ».

Cette obsession pour l’Amérique, vue par tous les villageois comme un ailleurs absolu cristallisant toutes leurs idées de l’exotisme, de la démesure et de la mécanisation, symbolise pour Tati cette fascination craintive pour une société moderne et technologique à laquelle la France « profonde » n’échappera pas elle non plus. Nous sommes en 1949, la Seconde Guerre mondiale vient de passer, et l’Amérique jouit encore de cette aura de puissance que son intervention victorieuse dans la guerre lui a octroyée. La culture américaine commence donc à s’infuser dans les esprits européens, jusque dans ces villages ruraux a priori intouchables : en témoigne cette scène où François aide les villageois à dresser un grand poteau sur le place du village pour hisser le drapeau français, dans une chorégraphie menant les personnages à épouser les positions exactes de ces – déjà mythiques ! – G.I. érigeant le drapeau sur Iwo Jima en 1945.

François est donc dans ce double rapport d’admiration enfantine et de crainte d’être dépassé. Facteur à vélo, alors que les jeunes filent déjà sur leurs mobylettes. Employé de la poste française où l’on trie le courrier à la main, tandis que là-bas, des machines le font à toute vitesse. « Rapidité, rapidité ! ». Un temps déprimé à l’idée de devenir un facteur inefficace, François prend finalement cette perspective comme un défi, comme un jeu qui s’inscrit parfaitement dans cette ambiance de fête. Et c’est d’ailleurs, sans hasard, sur le vélo factice du carrousel qu’il s’entraînera à pédaler le plus vite possible et à chorégraphier ses gestes pour distribuer le courrier plus efficacement. Et face au ridicule attendrissant de l’entreprise, la vieille commère le rassurera en donnant le fin mot de l’histoire : « pour c’qu’elles sont bonnes les nouvelles, on a ben l’temps d’les r’cevoir ! »

The show must go on !

Le cinéma de Jacques Tati est imprégné de douceur et d’amusements enfantins, dès ses deux premiers films, Jour de fête et Les Vacances de Monsieur Hulot, et jusqu’à son dernier, Fanfare. La fête est pour lui l’occasion de gags comiques mais aussi de mélancolie passagère, ambivalence caractéristique de son cinéma dont les personnages sont en proie à la solitude au cœur même de l’effervescence collective. C’est le cas de Monsieur Hulot, qui ne trouve pas sa place au sein des vacanciers et finit par s’amuser seul avec des feux d’artifice ; c’est aussi le cas de François le facteur dans Jour de fête, messager solitaire qui socialise le temps d’une célébration villageoise, avant de s’apitoyer sur son sort une fois seul sur les chemins.

Dans tous les cas, quoique les protagonistes de ces deux premiers films soient en décalage avec leur environnement, il ne se dégage jamais une once de tristesse de cette relative solitude. Au contraire, ces personnages, un peu perdus dans leur monde à eux – celui de l’enfance éternelle et de l’imaginaire –, ne cessent de s’émerveiller, de trouver des sources de motivation, de créativité et de renouvellement. Et finalement, sans véritablement changer le cours des choses ni transformer les bouts de monde qu’ils traversent, les personnages de Tati parviennent toujours, là où ils passent, à imprimer une marque de bonté, de candeur et de malice rafraîchissantes. Une marque quasi imperceptible, et pourtant essentielle.

 

Jour de fête – Bande-annonce :

Synopsis : Dans un petit village du centre de la France, c’est jour de fête : les forains s’installent sur la place avec leurs roulottes, leur manège et leur cinéma ambulant. Les villageois découvrent alors un documentaire sur les prouesses de la poste en Amérique. François le facteur, impressionné par ce film, décide de se lancer à son tour dans une tournée « à l’américaine »…

Fiche Technique :

Titre : Jour de fête
Réalisation : Jacques Tati
Distribution : Jacques Tati, Paul Frankeur, Guy Decombe
Scénario : Jacques Tati, Henri Marquet, René Wheeler
Photographie : Jacques Mercanton,
Musique : Jean Yatove
Société de production : Cady-Film, Fancinex
Pays d’origine : France
Genre : Comédie
Durée : 75 minutes
Date de sortie : 11 mai 1949

Sound of Metal, de Darius Marder : un handicap rarement montré au cinéma

Avec ses six nominations aux Oscars (pour deux obtenus), on attendait forcément avec beaucoup d’impatience la sortie, perturbée par la pandémie, de Sound of Metal. Production Amazon, chouchou prévisible de la critique, le premier long-métrage de fiction de Darius Marder parvient à contourner le conformisme attendu ainsi que quelques imperfections grâce, notamment, à sa représentation sincère d’un handicap rarement montré à l’écran : la surdité. Le sujet est parfaitement servi par le talent et l’investissement du comédien anglo-pakistanais Riz Ahmed, qui livre dans le film sa meilleure prestation à ce jour. 

Depuis sa présentation au Festival de Toronto en septembre 2019, Sound of Metal a plongé comme beaucoup d’autres dans le purgatoire du COVID. Aidé par la toute-puissance de son distributeur Amazon, et contrairement à d’autres œuvres qui n’ont pas eu cette chance, il fut toutefois sorti en salles par Amazon Studios fin novembre 2020, puis rendu disponible sur la plateforme Prime Video en décembre. Le voilà donc qui débarque enfin sur les écrans français ! Sans même parler de sa qualité, Sound of Metal est assurément un « film de cinéma » ; il faut donc se réjouir de pouvoir le découvrir dans les meilleures conditions.

Le film a été coécrit par Derek Cianfrance (Blue Valentine, The Place Beyond the Pines), qui souhaitait à la base réaliser une docufiction intitulée Metalhead, avec les membres du groupe de sludge metal Jucifer dans leur propre rôle. Le projet n’ayant pas abouti, il a été repris plus tard par Darius Marder, un ami de Cianfrance et scénariste de The Place Beyond the Pines, dont c’est le premier long-métrage de fiction (après un documentaire réalisé il y a plus de dix ans). Le scénario a été coécrit par Darius et son frère Abraham Marder. Alors que le duo Matthias Schoenaerts-Dakota Johnson était initialement prévu, ce sont finalement Riz Ahmed (Night Call, Rogue One, Venom) et Olivia Cooke (Ready Player One) qui ont hérité des deux rôles principaux. Le reste du casting est issu en grande partie de la communauté des malentendants.

Sound of Metal, dont le titre sous forme de jeu de mots fait référence aussi bien à la musique pratiquée par le protagoniste que le son très imparfait émanant des implants cochléaires qu’il finira par se faire poser, relate l’histoire de Ruben (Ahmed), un batteur de metal qui écume les routes américaines avec sa compagne, également chanteuse/guitariste du two man band, dans leur camping-car. Toxicomane en rémission, Ruben s’investit totalement dans sa musique, à la fois passion et exutoire. Il est donc dévasté lorsqu’il constate un jour une perte d’ouïe sévère, bientôt confirmée par les médecins. En attendant de pouvoir se faire poser des implants qui pourraient partiellement compenser sa surdité, il lui est fortement conseillé de ne plus s’exposer à des bruits intenses. Sa compagne Lou (Cooke) craint que ce retrait précipité du monde musical fasse retomber Ruben dans ses démons. Elle le pousse à rejoindre un centre d’hébergement pour malentendants souffrant d’addictions, ce que Ruben finit par accepter à contrecœur. Au sein de la petite communauté animée par Joe (Paul Raci), ancien alcoolique et vétéran de la guerre du Vietnam, il va essayer d’accepter, puis de surmonter son handicap…

Sur le papier, Sound of Metal coche toutes les cases du film conforme à l’air du temps, et il n’a d’ailleurs pas manqué d’être encensé par la critique sensible à cette nouvelle histoire ciblant une minorité – en l’occurrence la communauté malentendante. Il faut pourtant souligner le fait que le film n’a rien de militant et qu’il ne se gargarise aucunement de mélo… peut-être même pas suffisamment ! Probablement conscient du danger rampant, Darius Marder a en effet évité soigneusement tout effet lacrymal, et il a été épaulé dans cet effort par la prestation très réaliste de Riz Ahmed (lire plus bas). Le refus de l’idéalisation et le souci de la nuance s’expriment clairement dans le parcours de Ruben, qui finit par quitter une communauté fonctionnant, selon Joe, sur le principe que la surdité n’est « pas un handicap ». Sans la juger, Marder laisse le spectateur se faire sa propre opinion sur ce double déni de réalité : un homme qui refuse la surdité quittant une communauté qui refuse de définir celle-ci comme un handicap. De même, lorsque Ruben parvient enfin à rassembler assez d’argent pour se faire poser des implants cochléaires, le spectateur reste avec une impression mitigée quant à l’amélioration de la qualité de vie qu’offrent réellement ces engins. Le bénéfice que Ruben en tire en termes de relations sociales est en effet compensé par une qualité sonore discutable, et la dernière image du protagoniste retirant temporairement ses implants pour profiter des images de Paris (où il a rejoint Lou) sans « interférences », laisse dubitatif. Le film s’efforce de ne pas édulcorer ni de simplifier à l’excès.

A l’instar de Nomadland, qui sort également sur nos écrans, Sound of Metal est imprégné d’une volonté évidente de peindre le plus authentiquement possible une communauté peu représentée au cinéma, et cela sans velléités idéologiques. Ainsi, la plupart des acteurs interprétant des personnes sourdes le sont dans la vie réelle, et l’excellent Paul Raci, quoique entendant, est le fils de parents sourds et maîtrise donc parfaitement la langue des signes. L’environnement du centre et les activités qui y ont lieu paraissent très réalistes. Quant à la prestation de Riz Ahmed, elle constitue clairement l’atout numéro un du film, et elle devrait lui ouvrir de nouvelles portes. Sa justesse ne tient pas seulement au travail d’apprentissage considérable effectué par l’acteur anglo-pakistanais (huit mois d’entraînement à la langue des signes et à la batterie), mais aussi à son investissement dans le façonnement précis du rôle. Sans qu’il soit nécessaire de s’appesantir dessus, on comprend le passé difficile de Ruben à travers sa nervosité contenue, ses routines compensatoires, son lâcher-prise dans la pratique de son instrument, sa fuite en avant dans la musique. Enfin, il faut mentionner le travail remarquable effectué sur le mixage sonore, qui a valu au film un de ses deux Oscars (avec celui pour le montage), sur six nominations. Rarement mentionné dans les critiques, ce travail technique revêtait évidemment une importance particulière dans le cadre d’une œuvre consacrée à la perception – et l’absence – du son. Les cinq ingénieurs du son récompensés sont parvenus à donner l’impression au spectateur d’entendre les choses telles que les entend le protagoniste, au fur et à mesure de l’évolution de son handicap.

Pour louables que soient tous les efforts de Darius Marder pour rendre son film authentique, ils mènent parfois à une certaine froideur, le spectateur étant maintenu à distance d’un protagoniste taciturne qui refuse de céder à l’émotion, freinant ainsi l’empathie éprouvée à son égard. Le scénario à nos yeux imparfait (en dépit de sa nomination aux Oscars) y contribue aussi. Peu explicatif et évitant les pics dramatiques, celui-ci réserve quelques frustrations avec ses questions laissées sans réponse et ses ellipses abusives. Par exemple, pourquoi Ruben est-il immédiatement coupé du monde extérieur (y compris de Lou) une fois placé dans le centre tenu par Joe ? Certes, celui-ci abrite des personnes en sevrage, mais ce n’est pas le cas de Ruben au sujet duquel, par ailleurs, on ne comprend pas bien les craintes, étant donné qu’à aucun moment il ne semble tenté de céder à nouveau aux paradis artificiels… La disparition de Lou et les retrouvailles tardives du couple à Paris paraissent ainsi tous deux aussi brusques qu’inexplicables. Quant à la décision de Ruben de se faire poser des implants, elle est réduite au montage à quelques plans qui ne rendent évidemment pas justice au processus long et pénible que représente une telle intervention, puis la « réappropriation » nécessaire du son qui s’ensuit. Certes, ces étapes ne sont sans doute pas très adaptées au medium cinématographique, mais il s’agit malgré tout d’une entorse regrettable à une approche globalement réaliste.

Pour finir, un mot concernant la représentation du monde de la musique metal, chère au cœur de votre serviteur. Une fois de plus fort caricaturale, elle fera sourire ou enrager les aficionados. Les musiciens proposent en effet davantage du bruit que de la musique, dans une configuration de duo rarissime dans le genre. Bref, les concerts ne ressemblent à rien et ne sont certainement pas représentatifs de ce qu’est l’essentiel de la scène metal. Sans parler du cliché sous-entendant que la surdité de Ruben est due au fait qu’il ait joué une musique si « bruyante » pendant de longues années, alors que son drame pourrait frapper n’importe quel artiste live malchanceux ou omettant sa protection auditive, qu’il s’agisse d’Ozzy Osbourne ou d’Étienne Daho. Une chose reste donc sûre : le film représentant fidèlement cette scène musicale reste encore à faire…

Synopsis : Ruben et Lou, ensemble à la ville comme à la scène, sillonnent les États-Unis entre deux concerts. L’ouïe de Ruben subit soudain une altération rapide, et un médecin lui annonce qu’il sera bientôt sourd. Désemparé, et face à ses vieux démons, Ruben va devoir prendre une décision qui changera sa vie à jamais.

Sound of Metal : Bande-annonce

Sound of Metal : Fiche technique

Réalisateur : Darius Marder
Scénario : Darius et Abraham Marder
Interprétation : Riz Ahmed (Ruben Stone), Olivia Cooke (Lou Berger), Paul Raci (Joe), Lauren Ridloff (Diane), Mathieu Amalric (Richard Berger)
Photographie : Daniël Bouquet
Montage : Mikkel E. G. Nielsen
Musique : Abraham Marder et Nicolas Becker
Producteurs : Bill Benz, Kathy Benz, Bert Hamelinck, Sacha Ben Harroche
Sociétés de production : Caviar, Ward Four et Flat 7 Productions
Durée : 120 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 16 juin 2021 (Amazon Prime Video : 4 décembre 2020)
États-Unis – 2019

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3.5