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« Movie Ghosts » : les fantômes de Hollywood

Les éditions Bamboo publient Movie Ghosts, de Stephen Desberg et Attila Futaki. Très référencé, amarré à la Cité des Anges, l’album met en scène un enquêteur qui a la particularité de… dialoguer avec les morts.

Billy Wilder, Joseph L. Mankiewicz, David Cronenberg, David Lynch : de tout temps, Hollywood a fait l’objet de descriptions peu à son avantage, de manière directe ou détournée. Stephen Desberg se penche à son tour sur la capitale du cinéma américain et, plus largement, sur la Cité des Anges qui l’accueille. Jerry Fifth, son personnage principal, est un enquêteur traînant son spleen dans ces bars légendaires où Bogart et Gardner descendaient autrefois. Il s’y lamente sur les femmes, s’y épanche sur ses acouphènes et y rencontre un homme, Cornell, qui n’y voit rien de moins que l’expression de ces « esprits arrachés à leurs espoirs ». Car Los Angeles les compte par milliers, ces talents mort-nés, à peine arrivés déjà disparus. Serait-ce donc leurs doléances lointaines que Jerry perçoit de manière indistincte ?

Magnifiquement mis en images par Attila Futaki, dont les teintes penchent souvent vers le rose-mauve, Movie Ghosts mène le lecteur du Millennium Biltmore aux villas de Beverly Hills, du Walk of Fame au Sunset Boulevard, des bars branchés aux cinémas diffusant les vieux films d’Orson Welles (La Soif du mal en l’occurence). Jerry enquête d’abord sur le meurtre de l’ancienne star Louise Sandler, avant de se pencher, à la demande de Louis B. Mayer, sur le carnet secret de la chroniqueuse hollywoodienne Gilda Ghitis. En toile de fond : romance, mœurs, maccarthysme et « une relation particulière avec l’au-delà » qui fait le sel de l’album et fera dire à Jerry, désormais en liaison avec une actrice s’étant suicidée soixante années plus tôt : « Notre relation est le parfait reflet de l’illusion hollywoodienne, l’union indéfinissable de deux êtres séparés par un écran, leurs sentiments filtrés par une toile argentée. »

Un diptyque intitulé Movie Ghosts ne pouvait qu’être le prétexte à un réexamen de l’histoire hollywoodienne. Cela passe par de multiples références, des comparaisons avec Jean Harlow aux affiches de Spielberg, Romero ou Hitchcock, sans compter ces fameuses listes noires auxquelles les studios ont participé de manière discrète du temps du maccarthysme. Stephen Desberg et Attila Futaki plongent Jerry Fifth dans une enquête au long cours, où le milieu du cinéma entre en résonance avec l’anticommunisme forcené. Louis B. Mayer n’est plus alors qu’une fumée diffuse annonçant un incendie ardent. Le dessin flatte l’œil, la cinéphilie pulse à chaque page et l’irruption du fantastique permet de dévoiler une histoire peu reluisante du Hollywood de l’après-guerre. Et au milieu de tout cela : un amour impossible, douloureux, réveillant des passions mais annonciateur d’un échec.

Movie Ghosts, Stephen Desberg et Attila Futaki
Bamboo, avril 2022, 72 pages

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4

« Sociologie des dirigeants de presse » : qui sont-ils ?

Julie Sedel publie aux éditions La Découverte, dans la collection « Repères », l’opuscule Sociologie des dirigeants de presse. Elle y revient sur leurs traits constitutifs et leur travail.

Ils sont PDG, managers, directeurs éditoriaux ou actionnaires. Ils occupent des postes de premier plan dans le secteur de la presse. À ce titre, ils peuvent se revendiquer d’être les coproducteurs du débat public. Les dirigeants de presse constituent une galaxie à part, moins visible que les éditorialistes ou les grands reporters, mais dont le rôle et l’influence méritaient d’être questionnés. C’est à cette entreprise délicate que s’astreint Julie Sedel, spécialiste du sujet et auteure de l’ouvrage Dirigeants de médias : Sociologie d’un groupe patronal (publié aux Presses Universitaires de Rennes).

Peu féminisés, les métiers de dirigeant de presse renvoient à une certaine homogénéité. Ceux qui en France en remplissent les fonctions sont généralement des hommes, nés Français, issus des classes moyennes et supérieures. Monique Dagnaud et Dominique Mehl pointent à leur endroit un certain déficit en attributs et titres symboliques (fréquentation de grandes écoles, carrière ministérielle), tandis que d’autres (Mayerhoffer, Pfetsch) leur reconnaissent un contrôle de ressources symboliques. Comme Julie Sedel le rappelle, leur évocation éditoriale (dans les essais, les biographies, les portraits journalistiques) répond souvent l’une de ces trois dimensions : hagiographique, critique ou négative.

Il n’était pas possible de traiter d’un tel sujet sans le contextualiser à l’aune de structures médiatiques précaires et changeantes. Après la Libération, le gros des bataillons des dirigeants de presse est issu de la Résistance, son travail est balisé par l’État, en raison de liens étroits avec les champs bureaucratiques et politiques. Les années 1980 marquent un profond bouleversement, puisque la libération du secteur audiovisuel effrite le contrôle étatique et installe (déjà) les managers à des postes-clés. Une tendance qui s’amplifie encore dans les années 2000, avec l’essor des capitaux étrangers, de la concentration médiatique et le remplacement de dirigeants au profil littéraire par des gestionnaires. D’un côté Patrick Drahi, de l’autre Mediapart, puisque des structures indépendantes voient parallèlement le jour.

Formant une élite culturelle où la reproduction sociale demeure la règle, les dirigeants de presse ne brillent pas par leur diversité, laissée aux animateurs ou aux journalistes. Dans un échantillon étudié par Julie Sedel, 40% d’entre eux étaient par exemple issus de l’Institut d’études politiques de Paris. Il est à noter qu’on compte en revanche peu d’énarques ou d’ingénieurs parmi eux. Issus des filières journalistique, militante, intellectuelle, économique ou politico-administrative, sélectionnés sur base démocratique, réputationnelle ou strictement professionnelle, se mouvant selon les règles du mercato parisien (parfois pour se bouter hors du monde médiatique), les dirigeants de presse se livrent à une grande variété de tâches sur lesquelles l’auteure revient brièvement : réseautage, réflexion éditoriale, résistance à la pression, fonctions de représentation, impératifs de gestion…

Sociologie des dirigeants de presse se clôture par la mise en débat de l’influence de ces personnalités médiatiques parfois discrètes mais toujours centrales. Si l’opuscule parvient à un tableau d’ensemble clair et relativement complet, il comporte peu de réelles surprises et doit avant tout se concevoir comme une introduction utile à la question.

Sociologie des dirigeants de presse, Julie Sedel
La Découverte, mai 2022, 128 pages

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3.5

« La Forêt immergée » : tous souris

Les éditions Delcourt accueillent le second tome de la trilogie Scurry. Mac Smith y met en vignettes un monde post-apocalyptique perçu à travers le point de vue de souris cherchant à préserver vaille que vaille leur colonie.

Second tome d’une trilogie, « La Forêt immergée » se structure autour de deux arcs narratifs appelés à se rejoindre. Réfugiée dans un nichoir, Pict est attaquée par des faucons et corbeaux, avant de faire le rencontre de Snag, dans un étrange refuge. « C’est le seul endroit dans le coin qui n’est pas inondé ou truffé de loups. » Parallèlement, Wix rencontre Atlas, un élan qui se propose de l’emmener vers l’endroit où est supposée se trouver Pict. Mais tous deux se trouvent pris en chasse par Erebus et sa meute de loups, prêts à planter leurs griffes et leurs crocs dans leur chair dès que l’occasion s’en présentera. Dans la colonie, qui se trouvait au cœur du premier épisode, Resher, Kessel et Orim continuent d’afficher leurs dissensions : le premier souhaite rejoindre au plus vite la ville, quand le dernier lui rappelle l’accord dont ils avaient convenu.

Dans un style toujours aussi proche du film d’animation, le scénariste et dessinateur Mac Smith accentue les menaces pesant sur les souris. Au manque de nourriture viennent ainsi se greffer, de manière démultipliée, les espaces inhospitaliers et les prédateurs. « La Forêt immergée » se distingue d’ailleurs par sa choralité, puisqu’il convoque quantité de nouveaux protagonistes, dont une tortue nommée Skoga, une trio de sœurs renardes appelées les Sorcières, Nyll, chef particulièrement fourbe d’un groupe de corbeaux, ou encore Minka, à la tête de souris sauvages de la forêt. À la fois sensible et spectaculaire, mais manquant un peu d’allant, ce second tome de Scurry tisse la toile d’un complot à peine éventé et applique aux animaux ayant survécu à l’apocalypse l’adage selon lequel l’homme est un loup pour l’homme.

Les rapports de domination, intra- et interespèces, occupent une place de choix dans l’album. On peut ainsi apercevoir des castors obéissant à un roi apparemment sénile, des corbeaux ayant formulé une double allégeance ou des loups se dévorer entre eux au moindre écart de conduite. Le monde agonisant constitue manifestement une pente glissante pour les uns et un tremplin inespéré pour les autres. En cela, Scurry se rapproche beaucoup d’un récit post-apocalyptique tel que The Walking Dead. On attend maintenant la conclusion d’une trilogie qui, mine de rien, aura brassé une multitude de thèmes (certes parfois de manière superficielle) tout en conservant une science du rythme et du divertissement.

Scurry : La Forêt immergée, Mac Smith
Delcourt, avril 2022, 120 pages

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3.5

« George Best, twist and shoot » : étoile filante

George Best, twist and shoot prend place dans la collection « Coup de tête » des éditions Delcourt. Le scénariste Kris et le dessinateur et coloriste Florent Calvez adaptent le roman Le Cinquième Beatles de Vincent Duluc et racontent l’ascension puis la chute d’un footballeur qui a fait les beaux jours de Manchester United dans les années 1960.

« C’était un personnage familier dont aucun Anglais ne restait jamais longtemps sans nouvelles, qu’il lise les pages people ou celles des sports. » George Best était fait de cette étoffe : à un génie footballistique qui lui valut reconnaissance et mirobolants contrats, notamment publicitaires, il a très vite juxtaposé tous les excès imaginables : voitures de luxe, sexe, drogues, alcool, nonchalance, caprices… Kris et Florent Calvez ne s’y trompent pas en érigeant sa maison, patiemment édifiée, en symbole de perdition : tape-à-l’oeil, dénuée de finesse, truffée de gadgets offerts par des industriels avant tout intéressés par l’aura du footballeur, elle suscitait la curiosité des badauds tout en étant moquée pour son ostensible laideur.

Remontons un peu le fil du temps. Page 14, le lecteur découvre la maison d’enfance de la future star de Manchester United. Chiche, sise dans un quartier populaire de Belfast, elle ressemble à s’y méprendre aux centaines d’autres qui l’entourent et l’enserrent. George Best est alors, mais plus pour très longtemps, ce « voyageur de 15 ans trop maigre, fils d’une ouvrière dans une fabrique de cigarettes et d’un employé des chantiers navals ». S’il s’affranchit de cette condition modeste, c’est uniquement à la faveur d’un recruteur anglais ayant tôt perçu son talent exceptionnel. À Manchester, il est censé travailler dans les bureaux d’une compagnie maritime en marge de ses entraînements. Obstiné, il claque la porte sans demander son reste ; il n’aspire qu’à tâter du ballon. On lui déniche alors un emploi fictif et il parvient, peu à peu, à faire son trou dans un environnement pourtant très concurrentiel, où de nombreux aspirants footballeurs se voient « renvoyés chez eux pour insuffisance de performances ».

Kris et Florent Calvez l’indiquent clairement : « L’air du temps changeait. Les Beatles fournissait le son et George, bientôt, s’occuperait de la chorégraphie. » Profitant d’abord d’une blessure pour obtenir sa première titularisation dans l’effectif professionnel de Manchester United, éclaboussant ensuite le Stamford Bridge (stade du FC Chelsea) de toute sa classe, il s’annonce au milieu des années 1960 comme un virtuose, agile, précis et compétiteur. Il demeure cependant « un gamin timide de Belfast dans un monde trop grand », ce qui expliquera, pour partie, sa rapide et terrible déchéance.

Bien sûr, « le swinging London n’aurait pas eu le même visage sans lui », mais George Best a cependant tout de l’étoile filante. Comme l’expose très bien cette biographie dessinée, le génie précoce souffrira de l’ivresse provoquée par la gloire (au sens propre comme au figuré). Il se noiera dans la fange de la célébrité et de la richesse, il peinera à honorer (humainement) un maillot alourdi par le fardeau de la catastrophe aérienne de 1958, qui coûta la vie, notamment, à huit joueurs de ManU. Il surnagera parfois dans un effectif limité, mais se fera surtout remarquer pour ses frasques extra-sportives et ses déclarations outrancières, et souvent fanfaronnantes. « Aucun joueur de football européen n’avait jamais suscité une attraction pareille », Best était devenu la première icône sportive de la publicité britannique, mais la locomotive de Manchester va dérailler et s’écraser dans le décor.

Brûlant la chandelle par les deux bouts, ce qui apparaît clairement dans l’album, l’attaquant de Manchester United doit faire un pas de côté, puis partir pour les États-Unis, où il enchaînera les transferts dans des équipes modestes. Plus tard, il connaîtra une faillite personnelle, la prison, la maladie. Son manque de fiabilité – il était parfois attendu à trois endroits en même temps –, sa rivalité contre-productive avec Bobby Charlton, son immense talent gâché par une attitude non professionnelle, irriguent à larges flots George Best, twist and shoot, qui n’oublie jamais, en plus de décrire un parcours fascinant, de souligner toutes les aspérités psychologiques qui s’y fondent.

George Best, twist and shoot, Kris et Florent Calvez
Delcourt, avril 2022, 88 pages

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3.5

Babysitter : Le Théorème drolatique de Monia Chokri

Babysitter le nouveau métrage de Monia Chokri est une œuvre mitigée. Traitant avec drôlerie les thèmes du féminisme et de la misogynie, le film est intéressant , bien qu’un peu inabouti.

Synopsis de Babysitter:  Suite à une blague sexiste devenue virale, Cédric, jeune papa, est suspendu par son employeur. Pour se racheter, il va avec l’aide de son frère Jean-Michel, s’interroger sur les fondements de sa misogynie à travers l’écriture d’un livre. De son côté, sa femme Nadine en proie à une dépression décide d’écourter son congé maternité. L’arrivée dans leur vie d’une baby-sitter au charme espiègle et envouteur, va chambouler leur existence.

Battle of the sexes

Babysitter de la Québécoise Monia Chokri était assurément un film qu’il fallait voir, tant son premier long métrage la Femme de mon frère nous avait emballée. Ce second film remplit un rôle qu’on attend d’un film en général : celui de nous surprendre, au moins de nous sortir d’une certaine torpeur cinématographique dans laquelle la succession d’œuvres un peu trop formatées a tendance à nous plonger.

Adapté de l’œuvre éponyme de  Catherine Léger par l’auteure elle-même, Babysitter est très fidèle à la pièce de théâtre. Un triple sujet est enchevêtré dans une comédie grinçante : le sexisme, la misogynie,  le féminisme. Gentiment ou férocement satirique selon les heures, le film n’oublie pas d’être également poétique.

De fait, Babysitter commence sur les chapeaux de roue, assez désagréablement il faut bien le dire : Cédric (Patrick Hivon) est avec ses collègues et amis à un match de MMA, nouveau symbole de la « super virilité » s’il en est. En plus du match, les marqueurs d’une époque pré- MeToo fleurissent : la bière à gogo, les discussions graveleuses sur les fesses de femmes swipées sur l’écran de leur portable. En effet, La séquence est assez pénible par le maelström incessant des visages en gros plan des différents protagonistes, parmi des hurlements qui tentent de couvrir la rumeur ambiante. La quintessence d’une certaine violence. Et c’est dans cette ambiance qu’un Cédric imbibé va voler un baiser à la présentatrice télé, à la vue de tous les spectateurs.

Ce prélude se termine abruptement par une scène stylisée sur le ring de MMA, qui n’est pas sans rappeler notre Julia Ducournau nationale, et on aura ainsi des fulgurances  horrifiques tout au long du film. Pour le reste, on est dans l’humour survitaminée.

Ce baiser sur la joue non consenti aura des répercussions retentissantes, auxquelles Jean-Michel (Steve Laplante), le propre  frère de Cédric ne sera pas étrangère. C’est ensemble qu’ils feront leur mea culpa de misogynes, car l’excès de féminisme affiché par le frère et l’hyper sexisme de Cédric  ne font finalement qu’un tout compliqué. Ils écrivent des lettres d’excuses tout en essayant de comprendre la racine de leur mal de mâles. Pendant ce temps, Nadine (Monia Chokri elle-même) se languit dans une dépression post-partum, indifférente au monde, offrant son dos nuit après nuit à Cédric qui ne semble pas non plus en vouloir davantage. Le bébé est ingérable, non géré, chacun étant noyé dans ses propres affres.

Entre alors Amy (Nadia Tereszkiewicz) la babysitter du titre , une gironde française aux boucles d’or qui apparaît comme un enchantement au milieu de tout ce désordre.  Cette Mary Poppins des temps modernes, en plus de s’occuper merveilleusement du bébé, va les emmener dans un univers magique bien particulier , celui des fantasmes sexuels auxquels bizarrement seul le misogyne avéré ne sera pas sensible.

Comme dans la pièce, Monia Chokri a mis beaucoup de choses avec son triple questionnement. C’est un peu foutraque, pas toujours très facile à suivre. Mais l’essentiel de sa démonstration est là. Les hommes n’y sont pas à leur avantage, avec encore un long chemin à parcourir pour se défaire d’une misogynie ambiante. Les femmes du film, Amy et Nadine, chacune à leur façon, semblent plus libérées de leur carcan, et plus particulièrement la jeune babysitter. Cependant, malgré une belle inventivité visuelle, Babysitter aurait encore gagné en étant bavard  différemment : peut-être moins de saynètes et plus de dialogues  plus construits et ramassés autour de ses thèmes, peut-être moins d’ellipses, voire peut-être des acteurs un peu plus convaincants. Babysitter gardera le rang de second dans la filmographie naissante de la cinéaste.

 

Babysitter – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=ZReiiUgjinU

 

Babysitter- Fiche technique

Réalisateur : Monia Chokri
Scénario : Catherine Léger, d’ après sa propre pièce
Interprétation : Patrick Hivon (Cédric), Monia Chokri            (Nadine), Nadia Tereszkiewicz (Amy), Steve Laplante (Jean-Michel), Hubert Proulx          (Tessier), Stéphane Moukarzel (Carlos), Nathalie Breuer (Brigitte)
Photographie : Joëlle Deshaies
Musique : Emile Sornin
Producteurs : Pierre-Marcel Blanchot, Fabrice Lambot, Catherine Léger, Martin Paul-Hus
Maisons de Production : Amérique Film, Phase 4 Productions
Distribution (France) : Bac Films
Durée : 87 min.
Genre : Comédie
Date de sortie :  27 Avril 2022
Canada – 2022

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3

La figure : visages qui hantent, symboles qui traversent, incarnations qui capturent

La figure n’est pas un simple visage : elle est incarnation, symbole vivant, présence qui traverse et hante. Du Joker maquillé au regard impassible du Driver, d’Eleven à Daenerys, des figures sacrées aux avatars filtrés : elle organise la reconnaissance, structure l’empathie, oriente la perception et nous force à répondre à son appel silencieux ou à son cri muet. Dans un monde saturé d’images anonymes, la figure reste ce qui nous regarde en retour et nous dépossède de notre indifférence.

Il suffit d’un regard fixe, d’un visage qui se fissure, d’une silhouette qui se détache du fond pour que l’image cesse d’être neutre et devienne figure : une présence qui incarne, une intensité qui traverse, un symbole qui impose sa loi.
La figure n’est pas simple représentation : elle organise la reconnaissance, structure l’empathie, oriente la perception, nous force à répondre à son appel ou à son silence.
Dans un monde saturé d’images anonymes, la figure est ce qui reste : le visage qui hante, le corps qui parle sans mots, la forme qui nous regarde en retour et nous dépossède de notre indifférence.

La figure n’est pas un simple motif visuel : elle est la manière dont l’image se fait chair, dont une idée, une émotion, une force se donne corps et regard. Elle traverse le cinéma, les séries, la peinture, la photographie, les avatars numériques – non comme illustration, mais comme incarnation : une présence qui appelle, qui blesse, qui oblige. Lacan y verrait l’objet a incarné : le visage n’est pas sujet, il est ce qui manque au sujet, ce qui le fascine et le dépossède en même temps. Deleuze y lirait un devenir-figure : la silhouette qui se détache du fond n’est pas représentation, mais intensité, ligne de fuite qui traverse le plan et le spectateur. Merleau-Ponty ajouterait que la figure est chair visible : elle n’est pas vue de l’extérieur, elle nous regarde, elle nous touche, elle fait du corps percevant un corps perçu. Levinas verrait dans le visage l’appel éthique : il n’est pas objet, il est l’autre qui interdit le meurtre, qui impose la responsabilité. Nous ne regardons pas la figure ; elle nous regarde, elle nous traverse, elle nous capture dans son appel silencieux ou dans son cri muet.

La figure au cinéma : incarnation qui impose, présence qui hante, intensité qui traverse

Le cinéma fait de la figure une présence irréductible : un visage, un corps, une silhouette qui deviennent plus que des personnages – des symboles, des vecteurs d’émotion, des forces qui traversent l’écran. Dans Joker, le maquillage blanc, le sourire rouge, les yeux noirs ne sont pas masque : ils sont figure culturelle, incarnation du chaos, de la rupture, de l’ambiguïté morale qui contamine le spectateur. Le visage du Joker n’est pas vu ; il regarde, il hante, il impose sa présence jusqu’à ce que l’on sente le rire monter malgré soi. Dans Drive, le Driver est figure minimaliste : peu de mots, visage impassible, regard fixe – sa présence magnétique ne vient pas de l’action, mais du silence, de la retenue, de l’intensité contenue qui traverse chaque plan. Le corps du Driver n’est pas personnage ; il est icône, il est manière d’habiter l’image avec une froideur qui fascine et terrifie. Chez Denis Villeneuve dans Blade Runner 2049 ou Dune, la figure est monumentalité : visages sculptés par la lumière, silhouettes qui se découpent contre des paysages immenses – la figure n’est pas humaine ; elle est puissance, elle traverse le cadre pour imposer une présence qui dépasse l’individu. La figure cinématographique n’est pas représentation ; elle est incarnation : elle impose, elle hante, elle traverse le spectateur jusqu’à ce qu’il se sente regardé par elle.

La figure dans les séries : archétypes qui hantent, identités qui se fissurent, projections qui traversent

Les séries font de la figure un repère culturel longue durée : un personnage qui devient archétype, un visage qui hante les saisons, une identité qui se projette sur le spectateur. Dans Stranger Things, Eleven n’est pas seulement personnage : elle est figure de vulnérabilité puissante, incarnation d’une sensibilité extrême mêlée à une force destructrice. Son crâne rasé, ses yeux noirs, sa voix brisée deviennent symboles : elle traverse les écrans pour incarner la blessure et la puissance, l’empathie et la rage, l’enfance volée et la révolte. Dans Game of Thrones, Daenerys est figure mythique : elle commence comme victime, devient libératrice, finit tyran – son visage, ses cheveux argent, ses dragons deviennent symboles de pouvoir, de justice, de chute. La figure évolue, se fissure, se renverse : elle hante les saisons comme une projection collective de l’ambition et de la destruction. Dans The Leftovers ou Westworld, les figures sont hantées : visages qui portent les traumas, corps qui sont traversés par des souvenirs ou des programmes – la figure n’est pas fixe ; elle est traversée, fissurée, habitée par ce qui la dépasse. La figure sérielle n’est pas personnage ; elle est archétype vivant : elle hante, elle projette, elle traverse le spectateur jusqu’à ce qu’il se reconnaisse en elle – ou qu’il la refuse.

La figure dans les arts visuels : symboles qui appellent, silhouettes qui hantent, présences qui traversent

Dans la peinture, la sculpture et la photographie, la figure est geste d’incarnation : une manière de donner forme à une idée, une émotion, une intensité qui appelle ou repousse. Les figures sacrées (Vierges, Christs, Bouddhas) condensent des émotions collectives : compassion, crainte, admiration – elles ne représentent pas ; elles appellent, elles traversent le regard pour imposer une réponse éthique ou mystique. La figure sacrée n’est pas vue ; elle regarde, elle hante, elle organise l’empathie ou la terreur. Dans l’art contemporain, les casseurs d’images (Géricault, Bacon, Sherman) déconstruisent la figure : visages effacés, corps fragmentés, silhouettes brisées – la figure devient critique, elle expose la violence de la représentation, elle traverse le spectateur pour lui montrer que le visage n’est jamais innocent. Chez Bill Viola ou Marina Abramović, la figure est présence prolongée : visages immobiles qui fixent le spectateur pendant des heures, corps offerts à l’épreuve – la figure n’est pas vue ; elle est vécue, elle hante par sa durée, elle impose une relation qui dure. La figure visuelle n’est pas représentation ; elle est appel : elle traverse, elle hante, elle organise l’empathie ou la distance jusqu’à ce qu’elle devienne ineffaçable.

La figure numérique : avatars qui se recomposent, filtres qui habitent, identités qui se fissurent

Dans le numérique, la figure devient modulable, filtrée, simulée : elle n’est plus fixe, elle se transforme selon les plateformes, les algorithmes, les désirs. L’avatar est figure recomposée : une version choisie, idéalisée, construite pour être vue – il incarne une identité projetée, une manière d’être qui n’est pas tout à fait soi. Mais l’avatar peut devenir autonome : il échappe, il agit indépendamment, il possède à son tour le sujet originel. Les filtres modifient les visages : ils lissent, agrandissent, colorent – la figure devient effet, elle est habitée par une intention externe qui la fait plus belle, plus jeune, plus conforme. Dans les deepfakes, la figure est capturée : un visage habité par une autre voix, un autre corps, une autre intention – l’identité n’est plus fixe ; elle est traversée, possédée, fissurée par la technique. La figure numérique n’est pas représentation ; elle est simulation : elle se recompose, elle se fissure, elle traverse le regard jusqu’à ce qu’il doute de ce qu’il voit – et de qui il est.

La figure comme forme culturelle

La figure n’est pas un simple visage ou un corps représenté : elle est la manière dont l’image incarne une idée, une émotion, une force qui traverse et hante. Elle organise la reconnaissance, structure l’empathie, oriente la perception, nous force à répondre à son appel silencieux ou à son cri muet. Dans un monde saturé d’images anonymes et interchangeables, la figure est ce qui reste : le visage qui regarde en retour, le corps qui parle sans mots, la silhouette qui impose sa présence. Elle n’est pas vue ; elle voit : elle traverse, elle hante, elle capture. Et dans cette capture réside la vérité contemporaine : nous ne regardons pas les figures ; elles nous regardent, elles nous traversent, elles nous dépossèdent de notre indifférence – et parfois, elles nous font être autrement.

Sentinelle sud : cent familles

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Le conflit ici, parce qu’on revient de là-bas. Se perdre dans la vie civile, après s’être trouvé sous les drapeaux. Avec Sentinelle sud, Mathieu Gérault filme le retour de guerre en convoquant polar et drame social. Une jonction de genres réussie malgré quelques facilités.

Le « retour de guerre » est un véritable genre du cinéma français qui, de façon curieuse, met souvent l’illusion au cœur de ses intrigues. Le Retour de Martin Guerre, Un héros très discret et Dheepan (tous deux d’Audiard), Le Retour du héros… autant de titres pour autant de récits porteurs d’affabulations. Comme si une partie de la production hexagonale, pourtant consciente de l’histoire guerrière du pays, ne pouvait se résoudre à accepter l’extraordinaire de l’épreuve du feu, à le penser autrement que par la duperie. Ironiquement, même quand le vétéran dit la vérité, tel le Colonel Chabert de multiples fois joué sur grand écran, le personnage est écrasé par le poids de la vie civile et finit par se déclarer usurpateur. Le premier film de Mathieu Gérault, Sentinelle sud, adopte cette récurrence du mensonge en contraignant le soldat Christian Lafayette, revenu d’Afghanistan, à élucider les faux-semblants d’une ultime mission qui a mal tourné. Une quête douloureuse puisqu’elle implique deux autres rescapés, Mounir et Henri, frères d’armes blessés l’un au corps et l’autre à l’esprit, et confronte Christian au « père », le commandant de son ancienne unité.

D’ici et là-bas

Sentinelle sud rend compte du caractère désabusé des survivants et met en scène leur solitude après des mois en commun dans les reliefs afghans. Plusieurs séquences d’intérieur forgent leur enfermement (dont la première en boîte de nuit), ce qui confère toute sa valeur au cerf-volant déployé dans le ciel par Christian pour trouver une respiration. Le jouet aux couleurs afghanes pointe aussi son envie de repartir au combat, un désir contrarié dont le film profite pour importer le conflit en France. Donnée incontournable du front, le trafic de pavot s’immisce ainsi dans la nouvelle vie des soldats démobilisés pour les mener dans les griffes du banditisme. Cette situation entraîne un braquage qui singe la geste guerrière, entre fusil M-16 et sable filant entre les doigts de Christian comme dans les lointaines montagnes. Autre reviviscence du personnage, dont l’intérêt doit beaucoup à l’interprétation habitée de Niels Schneider, un enregistrement sonore le replonge impuissant et meurtri au cœur de la mission fiasco qui a ravagé son unité.

Mathieu Gérault exploite également la masculinité de l’armée pour l’opposer en creux avec le monde plus féminin du civil. La première scène de Sentinelle sud dévoile la frustration sexuelle de Christian face à une danseuse de boîte de nuit, la deuxième place le soldat entre une policière et une juge pour rendre des comptes sur la bagarre qui a ponctué la soirée, il est plus tard réprimandé par sa collègue du supermarché. Il ne manque alors plus à cette dialectique des sexes qu’à connaître sa synthèse malicieuse quand Christian et Mounir, ivres morts, expurgent leur mal-être habillés en femmes. Si le procédé du cinéaste est pour le moins binaire, il introduit la difficulté de Christian à mener sa relation avec Lucie, l’ergothérapeute qui s’occupe d’Henri, faute d’avoir fréquenté des femmes durant son temps militaire.

Familles (de cinéma)

Avec ces qualités, il est d’autant plus regrettable que Sentinelle sud invoque des imaginaires cinéphiles sans les travailler suffisamment. Par exemple Christian interrompt sa récolte de bijoux dans une scène de braquage, relative à la partie « polar » du long-métrage, car il entend une employée pleurer. Il se poste devant elle et lui hurle de s’arrêter, ne respectant plus le minutage du vol. Or, à aucun moment la subjectivité de la malheureuse n’aura été développée, le spectateur la découvre soudain en train de craquer psychologiquement, comme tant de personnages similaires dans d’innombrables braquages de cinéma avant elle. Elle n’incarne que la figure imposée d’un genre, à l’image de Lucie, l’horizon amoureux de Christian dans la veine plus « sociale » du film. L’ergothérapeute n’a pas une scène sans le soldat, son point de vue demeure dès lors limité et Mathieu Gerault fait même l’économie de lui révéler les agissements criminels de Christian. Il s’ajoute que la caractérisation des personnages de Sentinelle sud doit beaucoup à d’autres films, en l’occurrence américains. Dans une relation filiale avec son supérieur, Christian est un militaire taiseux, inadapté hors de son milieu et critique de la vie civile, rappelant John Rambo. Son camarade Mounir a perdu sa mobilité et sa virilité tel le Ron Kovic de Né un 4 juillet, en plus d’être rejeté à son retour en France pour ses faits d’armes. De son côté Henri, pourtant affable, finit par se retourner contre le commandant qui a causé sa folie, comme « Grosse Baleine » dans Full Metal JacketEt enfin ce commandant, le « père », mène sa propre guerre en ignorant sa hiérarchie à l’instar du Kurtz d’Apocalypse Now.

Le film sait néanmoins tirer parti de ses tutelles cinématographiques. Les registres de la guerre, du polar et du drame social offrent chacun à Christian, ancien enfant de la DDASS, l’hypothèse d’un foyer (l’armée, la mafia, l’amour de Lucie). Le parcours du personnage en vient ainsi à mettre en abyme celui du long-métrage au sein des genres qu’il convoque. Serein et baigné d’une lumière qui transperce les nuages, le choix final de Christian, et donc du film, n’en a que plus d’impact. Comme une identité finalement trouvée.

Sentinelle sud – Bande-annonce

Sentinelle sud – Fiche technique

Réalisation : Mathieu Gérault
Scénario : Mathieu Gérault avec la collaboration de Noé Debré et Nicolas Silhol
Interprétation : Niels Schneider, Sofian Khammes, India Hair, Denis Lavant
Photographie : Laurent Brunet
Musique : Evgueni Galperine, Sacha Galperine
Production : David Coujard
Durée : 1h36
Genres : retour de guerre, polar, drame
Pays : France
Date de sortie : 27 avril 2022

Severance : l’envers du miroir

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Disponible sur Apple TV+ depuis le 18 février, Severance est une série basée sur un concept technologique qui pirate l’humanité, l’hameçonnant avec un service pour mieux la dominer. Une trame héritière de Black Mirror, mais dont l’histoire unique préférée au format d’anthologie cultive la singularité.

Qui n’y a jamais pensé ? Se dissocier de soi-même. Grâce à la technologie, partitionner son esprit afin que le travail n’empiète plus sur la vie personnelle et vice-versa. Après tout, la nature a prévu un mécanisme de dissociation en cas de traumatisme, alors pourquoi y recourir de façon volontaire et scientifique ne serait pas profitable à l’humanité ? La série de Dan Erickson, Severance, convoque ce fantasme technophile (ou technophobe, selon la sensibilité de chacun) avec ses personnages partagés entre un « inter », qui travaille dans une corporation nommée Lumon Industries, et un « exter », qui reprend la main une fois sorti de l’ascenseur de la société.

Severance (littéralement dissociation) introduit le spectateur dans son univers déroutant à travers les yeux d’une nouvelle employée, Helly. La jeune femme se réveille dans une salle de réunion sans souvenir de sa vie extérieure. Si la personnalité de son exter est préservée, ainsi que sa culture générale, Helly à l’intérieur de Lumon est une étrangère à elle-même. Elle ignore jusqu’au pourquoi de son engagement au « raffinement des macrodonnées », parmi trois collègues vissés devant leur écran d’ordinateur, dont le chef de service Mark. Le quatuor, au début improbable, se soude au fil des neuf épisodes de la première saison pour se rebeller contre Lumon et questionner la dissociation.

Un univers atomisé et orwellien

Figure de proue de Severance, la dissociation charrie au-delà d’elle-même une atomisation des différentes strates des relations humaines. À un niveau global, elle fractionne la ville entre les anti-dissociations et les salariés de Lumon. Dans l’entreprise, la direction organise savamment une défiance entre les départements pour en tenir les équipes séparées. De façon interindividuelle, l’arrivée d’Helly dans le service, filmée de son point de vue puis de celui de Mark, montre comment les positions respectives des personnages les mettent en conflit sans qu’ils le veuillent. Individuellement, la dissociation engendre aussi une concurrence entre les deux consciences de l’individu. Par exemple Helly (l’employée) transmet plusieurs demandes à son exter pour qu’elle démissionne, toutes refusées, ce qui provoque un bras de fer entre les deux versions de la jeune femme. Enfin, Severance va jusqu’à confronter un inter avec lui-même dans la « salle de coupure » de Lumon, où un un travailleur jugé fautif doit lire un texte d’excuses soumis à un détecteur de mensonges. Toute fausse contrition de l’intéressé est alors identifiée. Quand il est intimement sûr de son bon droit, l’exercice peut durer des heures jusqu’à ce que, épuisé, il en vienne vraiment à estimer avoir mal agi et raccorde ses pensées avec son discours.

Si cette atomisation à plusieurs niveaux sert les intérêts privés de Lumon, elle participe en outre de la dimension orwellienne de Severance : culte du fondateur de la corporation, surveillance et contrôle des employés, absence de contre-pouvoir, novlangue dont un fameux aphorisme « unis dans la dissociation (1) ». Avec ses faux raccords volontaires dans les couloirs froids et dédaléens de la firme, la réalisation de la série rend d’autant plus sensible l’engloutissement du libre arbitre et du sens pour les employés dans la puissante structure.

L’héritage contrarié de Black Mirror

Le ressort dissociatif et son utilisation dans un cadre orwellien font de Severance une série héritière de Black Mirror. Comme son aînée britannique, produite depuis sa saison 3 par Netflix, Severance est d’ailleurs issue d’une structure questionnée sur son respect de la vie privée, en l’occurrence Apple. Soit une preuve de plus que le ruban de Moebius cher à Jean Baudrillard, postulant la critique d’un système comme un chemin qui mène à son renforcement, est constitutif de la postmodernité. La série de la marque à la pomme se distingue néanmoins de Black Mirror en étant une fiction aux épisodes interdépendants. À ce titre Severance entremêle au concept de dissociation des éléments classiques d’une série télévisée : des personnages évolutifs, le développement de romances, des révélations, etc. Cette matière humaine injectée en continu dans le récit fait toute la différence avec le format anthologique de Black Mirror, qui confine les personnages à un horizon d’une heure de fiction (en moyenne) où ils sont intégralement soumis au concept dystopique choisi pour l’épisode.

De fait, les évolutions dramatiques de Severance se font le terreau d’une résistance humaine face à l’asservissement technologique. Ignorant leur relation passée lorsqu’ils se côtoient à Lumon, Mark et son ancien amour en viennent ainsi à recréer une affection partagée. De son côté Irving, le collègue de Mark, est caractérisé en artiste au cours de la saison. Il peint chez lui ce que son inconscient enregistre dans les locaux de la firme et contourne de la sorte la dissociation. L’enjeu de Severance pourrait dès lors se résumer à une réplique de Mark quand il tente de rassurer Helly à son arrivée à Lumon : « Une vie est possible ici (2). » Un propos symbolique d’une série peut-être plus optimiste qu’elle n’y paraît, faisant écho à la célèbre formule de Ian Malcolm dans Jurassic Park : « La vie trouve toujours un chemin (3). »

(1) « United in dissociation. »
(2) « There’s a life to be had here. »
(3) «Life finds a way. »

Severance saison 1 – Bande-annonce

Severance – Fiche technique

Création : Dan Erickson
Interprétation : Adam Scott, Britt Lower, John Turturro, Zach Cherry, Patricia Arquette
Une saison de neuf épisodes disponible en 2022
Durée moyenne d’un épisode : 50 minutes
Genre : anticipation
Pays : États-Unis
Diffusion : Apple TV+

« Murina » : la jeune fille et la mer

Caméra d’or au Festival de Cannes 2021, Murina est le premier long-métrage de sa réalisatrice, la croate Antoneta Alamat Kusijanović. Produit, entre autres, par Martin Scorsese, Murina est un film sensible et humaniste. Un film qui annonce brillamment le doux mystère d’une filmographie à venir.

Synopsis de Murina : Sur l’île croate où elle vit, Julija souffre de l’autorité excessive de son père. Le réconfort, elle le trouve au contact de la mer, un refuge dont elle explore les richesses. L’arrivée d’un riche ami de son père exacerbe les tensions au sein de la famille.

La mer, les murènes, Julija…

La mer et ses secrets, à peine dévoilés. Le miroitement de l’eau, par éclats furtifs. Deux corps à la recherche de murènes. Deux corps qui nous sont encore inconnus, peut-être toujours inconnus l’un l’autre et qui connaissent, eux, cette mer. Dès sa première séquence, Murina envoûte le regard et éveille les sens par son rapport éminemment physique au monde. En quelques plans seulement, le film d’Antoneta Alamat Kusijanović dévoile toute sa beauté délicate, spirituelle et sensorielle sans se révéler entièrement et révéler son mystère.

Formée à l’Université de Columbia, à New York, c’est dans son pays natal, la Croatie, qu’Antoneta Alamat Kusijanović choisit de situer Murina. Un premier long-métrage d’une grande précision technique mais dont la maîtrise n’entrave en rien la fluidité des sentiments. Une première œuvre, pensée comme un véritable voyage aux confins de la mer, qui nous entraîne sur une petite île de l’archipel des Kornati. La photographie d’Hélène Louvart (rappelant l’atmosphère charnelle de cet autre film qu’elle a récemment « éclairé », The Lost Daughter de Maggie Gyllenhaal) participe de cet envoûtement en se posant avec bienveillance sur ces corps qui nagent, dont celui de Julija (la merveilleuse Gracija Filipovic) toujours en mouvement, sous l’eau, sur terre, à la recherche des murènes, ou de sa liberté.

… et les autres

Les autres, ce sont les parents de Julija. Julija vit sous le joug de son père Ante (Leon Lučev), un homme autoritaire et machiste. Un père dont la violence émotionnelle et physique touche également sa femme, Nela (Danica Curcic), ancienne reine de beauté. Dans ce monde extérieur et naturel, cette île aux allures de paradis, Julija vit au sein d’un huis clos oppressant. Un espace paradoxal, sec et aride dans son ressenti malgré l’infinité de la mer qui le berce.

De temps en temps, Julija regarde avec ses jumelles les jeunes de son âge qui passent sur des bateaux et qui s’amusent tandis qu’elle est assignée à rester dans sa chambre sans sortir, surtout lorsqu’il y a des invités. Les autres, ce sont ces invités, ces autres, ceux qui pourraient donner des idées de liberté et de voyages à Julija, et en particulier Javier (Cliff Curtis), le riche ami de son père, ancien compagnon de Nela. Dans ce monde hostile, Javier semble être cette échappatoire que Julija, cette ouverture vers d’autres pays, le lointain, l’ailleurs. Des rêves de nouvelle vie partagés par toute la famille mais non pas pour les mêmes raisons.

Parce que pour Julija, la mer, c’est le quotidien : c’est avec son père qu’elle pêche chaque matin, depuis des années. Cette mer est peut être son refuge mais elle la renvoie également à sa condition de vie. Sur cette île mirage, reculée, lieu du partout et du nulle part, la communion de Julija et de la mer incarne avec justesse cette complexité d’être femme ou, plutôt, la complexité de n’être perçue que comme telle.

Murina est un film nécessaire et brillant parce qu’il met en avant l’absurdité des sociétés patriarcales à travers des scènes de vie banales, afin d’illustrer comment le sexisme est ordinaire. Le scénario suit Julija, ses expériences, son vécu, lequel se heurte aux impératifs de son père, obnubilé par des idées machistes. L’œil de la réalisatrice s’associe au point de vue de Julija et nous lie à son histoire avec force et ferveur. Un personnage qui nous bouleverse par ses combats et son désir de liberté.

Bande-annonce – Murina

Fiche technique – Murina

Réalisation : Antoneta Alamat Kusijanović
Scénario :  Antoneta Alamat Kusijanović et Frank Graziano
Interprétation : Julija (Gracija Filipovic), Ante (Leon Lučev), Nela (Danica Curcic)
Durée : 1h32
Genre : Drame
Date de sortie : 20 avril 2022
Pays : Croatie

« Cache-cache mortel à Bréhat » : vacances contrariées

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Le scénariste Patrick Weber et le dessinateur Nicoby publient Cache-cache mortel à Bréhat aux éditions Glénat, dans la collection « Vents d’Ouest ». Sur une île bretonne paradisiaque, une famille française sans histoires (pense-t-on) va vivre des péripéties improbables…

Au moment de choisir leur destination de vacances, Luigi, restaurateur, insiste auprès de sa femme : l’archipel de Bréhat, en Bretagne, a tout d’un endroit idyllique, calme et dépaysant. Plus avenante que l’Ardèche, cette petite commune de quelque 850 habitants, lieu de villégiature prisé par les célébrités, sera l’assurance pour elle de se reposer au soleil avant d’accoucher de leur deuxième enfant. Leur arrivée a cependant quelque chose de doux-amer : la maison qu’ils louent est superbe, l’air marin engageant, mais le voisinage, composé d’une actrice has been et d’un milliardaire m’as-tu-vu, ne laisse rien présager de bon.

Patrick Weber et Nicoby nappent déjà leur récit d’étrangeté. L’ombre inquiétante aperçue lors de la séquence d’ouverture trouve un écho un peu plus tard, au cours d’une rencontre inopportune entre Nathan, le fils des vacanciers, et un cantonnier prénommé Hervé. Ce dernier lui confie volontiers une vieille et effrayante légende locale selon laquelle un père de famille aurait subi la trahison mortelle de ses enfants pour son héritage. Plein de ressources, Nathan a toutefois de quoi être déboussolé, puisqu’il va aussi découvrir un cadavre flottant dans la piscine de M. Lannoy, son riche voisin, avant qu’une commissaire ne le désigne comme assistant informel dans la résolution de cette enquête…

Cache-cache mortel à Bréhat prend alors un tour hitchcockien, en ce sens qu’il semble placer des personnages ordinaires dans des situations extraordinaires. L’archipel paradisiaque renferme de toute évidence son lot de secrets inavouables. Et même les histoires qui y circulent paraissent entrer en résonance avec la faune locale – M. Lannoy a trois filles oisives et vaniteuses, pas insensibles à sa fortune. Ce que le lecteur ignore longtemps, jusque dans les dernières pages de l’album, c’est le drame qui se joue en coulisse, puisqu’une vieille affaire aux blessures encore béantes motive les meurtres et mystérieuses disparitions de cadavres recensés à Bréhat.

Ceux qui suivent de près l’œuvre de Nicoby ne seront guère surpris par la palette graphique déployée dans l’album. Se revendiquant volontiers d’Agatha Christie, Cache-cache mortel à Bréhat se caractérise par une double enquête, menée par Nathan et une commissaire poil à gratter, dans un univers résolument oxymorique (idyllique en apparence, dévoyé en réalité). Le récit se lit avec plaisir, d’une traite, et ménage quelques surprises. Il faut aussi porter à son crédit l’introduction de personnages pathétiques, tels que les trois filles impudiques de M. Lannoy ou cette actrice phagocytée par ses succès passés, rappelant vaguement la Norma Desmond de Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950).

Cache-cache mortel à Bréhat, Patrick Weber et Nicoby
Glénat, avril 2022, 136 pages

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3.5

« Waco Horror » : passé de mo(n)de

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Waco Horror, Elizabeth Freeman, l’infiltrée, de Lisa Lugrin, Clément Xavier et Stéphane Soularue, paraît aux éditions Glénat. On y retrouve Elizabeth Freeman et William Du Bois à l’occasion d’une enquête passionnante, et aboutissant à des révélations effroyables sur la disparition d’un ouvrier agricole afro-américain de dix-sept ans, Jesse Washington.

Aquarelle, crayon, encre de chine. Il n’en faut pas plus à Stéphane Soularue pour donner corps au récit de Lisa Lugrin et Clément Xavier, et dépeindre l’horreur raciste et ségrégationniste qui sévissait dans le sud des États-Unis au cours des années 1910. Waco Horror est d’abord l’histoire d’une rencontre : en se croisant sur la route des revendications sociales, la féministe Elizabeth Freeman et le sociologue William Du Bois ont contribué à révéler les dessous d’une disparition tragique. Le jeune Jesse Washington, ouvrier agricole de dix-sept ans, parqué dans une « case », s’est mystérieusement évaporé après avoir été accusé du meurtre de la femme de son employeur. Ce que ce one-shot engagé énonce, à travers l’enquête passionnante – mais largement méconnue – d’Elizabeth Freeman, c’est la suite d’événements innommables ayant conduit à son lynchage public.

Ce dernier, glaçant, voit son potentiel d’effroi accentué par les modalités graphiques de son exposition. Stéphane Soularue en présente en effet les grandes lignes par le truchement de dessins d’enfant (inspirés de Saul Bass). Le point de vue ingénu attendu d’un jeune spectateur se voit battu en brèche par la barbarie dont se rendent coupables des adultes aveuglés par la haine raciale. Une haine qui préside à une mise à mort atroce, exécutée de manière totalement décomplexée, dans une ambiance de kermesse surréaliste. Capable de duplicité, emplie d’abnégation, Elizabeth Freeman va éventer les responsabilités du shérif local et du juge saisi de l’affaire Washington, jetant ainsi en pâture une forme de racisme institutionnel qui, dans le contexte de l’époque, n’avait malheureusement rien d’inédit.

Les cinéphiles se souviennent probablement des chefs-d’œuvre d’Alan Parker (Mississippi Burning) ou de Norman Jewison (Dans la Chaleur de la Nuit). Les lecteurs de bandes dessinées songeront peut-être à la série Bitter Root ou à l’album Traquée (portant sur la militante afro-américaine Angela Davis). Par sa sensibilité politique et son intransigeance, Waco Horror peut se réclamer, d’une certaine façon, de toutes ces œuvres. Mais ce roman graphique dépasse le seul cadre de l’assassinat de Jesse Washington. Il radiographie par exemple la propagande naissante (Propaganda ne sera écrit par Edward L. Bernays qu’en 1928). « Nous devons apprendre le langage de la communication, pour infiltrer les grands journaux et diffuser notre message », y lit-on par exemple. W.E.B. Du Bois se sert par ailleurs du bulletin d’information The Crisis comme d’un canal lui offrant un accès direct à des centaines de milliers de lecteurs. Un luxe non négligeable dans une Amérique où la guichetière d’une salle de spectacle suppose spontanément qu’un Noir accompagnant un Blanc ne peut être que son chauffeur (c’était en réalité l’inverse).

Ainsi, de la puissance politique du film Naissance d’une Nation aux divisions du mouvement des suffragettes sur la question raciale jusqu’à la mise en scène d’un baiser sulfureux, Waco Horror se leste d’un arrière-plan à la fois fécond et très juste. Héroïne méconnue, Elizabeth Freeman (nom qu’elle partage avec une célèbre esclave affranchie du Massachusetts) va retourner l’ignominie contre ceux qui s’en accommodaient alors si volontiers. C’est ainsi l’une de ces cartes postales qui « se vendent comme des petits pains » qui trahira le lynchage public abject dont a été victime Jesse Washington. Clinique sans être dénuée d’humour (les ruptures de ton demeurent nombreuses et rappellent le BlacKkKlansman de Spike Lee), cette bande dessinée a partie liée avec la psychologie des foules, puisque la désinhibition collective et la contagiosité des outrances y apparaissent clairement. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Gustave Le Bon se voit cité en appendice de l’album. Stanley Cohen, pour sa théorisation de la panique morale, aurait pu, lui aussi, y figurer en bonne place.

Waco Horror, Elizabeth Freeman, l’infiltrée, Lisa Lugrin, Clément Xavier et Stéphane Soularue
Glénat, avril 2022, 168 pages

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4.5

« Janardana » : tension exotique

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Antoine Ettori publie aux éditions Delcourt le one-shot Janardana. Aquarelles, aventures et exotisme y sont au rendez-vous. Un récit empreint d’humanité, et volontiers porté à hauteur d’enfant.

Marcel Piton est une armoire à glace. Malgré un âge avancé, il se tient droit comme un I, les épaules carrées et le regard pénétrant. Il dirige une petite entreprise dans le Sud-Ouest de la France. Une missive reçue de l’autre bout du monde va cependant rompre la litanie de son quotidien. Il embarque aussitôt direction l’Inde et Pondipor, puisque son ami Dev a usé d’un vieux code connu d’eux seuls pour implorer son aide. Ce voyage sera une invitation à l’exotisme. Antoine Ettori dépeint à l’aquarelle, avec sensibilité, l’exotisme indien. Il mâtine son album de références, et notamment aux studios Ghibli.

Sur place, alors qu’il redécouvre des lieux qu’il a traversés des décennies plus tôt, Marcel Piton profite des charmes ambiants et se lie d’amitié avec une gamine, tout en suivant la piste de Dev. Il découvre bientôt qu’Omi n’est autre que la fille de son ami. Antoine Ettori va alors laisser ses protagonistes s’épancher, apprenant au lecteur, par le biais de leurs échanges, le passé de Marcel dans les forces coloniales, la relation de confiance instaurée avec Dev alors que ce dernier n’était qu’un enfant ou encore le passage de ce dernier dans la résistance à l’occupant. Les questionnements moraux de Piton en tant qu’agent colonial, mais aussi d’Omi vis-à-vis des actions passées de son père, nourrissent alors Janardana.

Alternant les séquences muettes et prolixes, les moments intimes et spectaculaires (notamment une course-poursuite), les cadres urbains et luxuriants, Antoine Ettori échafaude un récit se lisant d’une traite, où l’âpreté du colonialisme le dispute à la tendresse d’un enfant se dressant avec humanité entre une comtesse ennemie et un ami pris de rage. Sans en dévoiler la teneur, on peut avancer que le dénouement de Janardana comporte un symbolisme fort, voire une forme d’animisme de nature à contrarier certaines entreprises humaines.

La relation d’amitié unissant Marcel Piton et Dev renferme une poésie qui contribue beaucoup à la réussite de Janardana. Alors qu’il n’était encore qu’un enfant, le jeune Indien a initié le colon, qui avait soif de découvertes, à la culture locale. Après le retour de ce dernier en France, ils ont continué à s’écrire, même si leurs réponses se sont progressivement espacées. Cela n’a jamais empêché Dev de louer les mérites de son ami à ses proches, même des années plus tard, et notamment à son fils. Et de le solliciter lorsqu’il s’est retrouvé, une fois de plus, dans de sales draps.

Janardana, Antoine Ettori
Delcourt, avril 2022, 152 pages

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3.5