Severance : l’envers du miroir

Disponible sur Apple TV+ depuis le 18 février, Severance est une série basée sur un concept technologique qui pirate l’humanité, l’hameçonnant avec un service pour mieux la dominer. Une trame héritière de Black Mirror, mais dont l’histoire unique préférée au format d’anthologie cultive la singularité.

Qui n’y a jamais pensé ? Se dissocier de soi-même. Grâce à la technologie, partitionner son esprit afin que le travail n’empiète plus sur la vie personnelle et vice-versa. Après tout, la nature a prévu un mécanisme de dissociation en cas de traumatisme, alors pourquoi y recourir de façon volontaire et scientifique ne serait pas profitable à l’humanité ? La série de Dan Erickson, Severance, convoque ce fantasme technophile (ou technophobe, selon la sensibilité de chacun) avec ses personnages partagés entre un « inter », qui travaille dans une corporation nommée Lumon Industries, et un « exter », qui reprend la main une fois sorti de l’ascenseur de la société.

Severance (littéralement dissociation) introduit le spectateur dans son univers déroutant à travers les yeux d’une nouvelle employée, Helly. La jeune femme se réveille dans une salle de réunion sans souvenir de sa vie extérieure. Si la personnalité de son exter est préservée, ainsi que sa culture générale, Helly à l’intérieur de Lumon est une étrangère à elle-même. Elle ignore jusqu’au pourquoi de son engagement au « raffinement des macrodonnées », parmi trois collègues vissés devant leur écran d’ordinateur, dont le chef de service Mark. Le quatuor, au début improbable, se soude au fil des neuf épisodes de la première saison pour se rebeller contre Lumon et questionner la dissociation.

Un univers atomisé et orwellien

Figure de proue de Severance, la dissociation charrie au-delà d’elle-même une atomisation des différentes strates des relations humaines. À un niveau global, elle fractionne la ville entre les anti-dissociations et les salariés de Lumon. Dans l’entreprise, la direction organise savamment une défiance entre les départements pour en tenir les équipes séparées. De façon interindividuelle, l’arrivée d’Helly dans le service, filmée de son point de vue puis de celui de Mark, montre comment les positions respectives des personnages les mettent en conflit sans qu’ils le veuillent. Individuellement, la dissociation engendre aussi une concurrence entre les deux consciences de l’individu. Par exemple Helly (l’employée) transmet plusieurs demandes à son exter pour qu’elle démissionne, toutes refusées, ce qui provoque un bras de fer entre les deux versions de la jeune femme. Enfin, Severance va jusqu’à confronter un inter avec lui-même dans la « salle de coupure » de Lumon, où un un travailleur jugé fautif doit lire un texte d’excuses soumis à un détecteur de mensonges. Toute fausse contrition de l’intéressé est alors identifiée. Quand il est intimement sûr de son bon droit, l’exercice peut durer des heures jusqu’à ce que, épuisé, il en vienne vraiment à estimer avoir mal agi et raccorde ses pensées avec son discours.

Si cette atomisation à plusieurs niveaux sert les intérêts privés de Lumon, elle participe en outre de la dimension orwellienne de Severance : culte du fondateur de la corporation, surveillance et contrôle des employés, absence de contre-pouvoir, novlangue dont un fameux aphorisme « unis dans la dissociation (1) ». Avec ses faux raccords volontaires dans les couloirs froids et dédaléens de la firme, la réalisation de la série rend d’autant plus sensible l’engloutissement du libre arbitre et du sens pour les employés dans la puissante structure.

L’héritage contrarié de Black Mirror

Le ressort dissociatif et son utilisation dans un cadre orwellien font de Severance une série héritière de Black Mirror. Comme son aînée britannique, produite depuis sa saison 3 par Netflix, Severance est d’ailleurs issue d’une structure questionnée sur son respect de la vie privée, en l’occurrence Apple. Soit une preuve de plus que le ruban de Moebius cher à Jean Baudrillard, postulant la critique d’un système comme un chemin qui mène à son renforcement, est constitutif de la postmodernité. La série de la marque à la pomme se distingue néanmoins de Black Mirror en étant une fiction aux épisodes interdépendants. À ce titre Severance entremêle au concept de dissociation des éléments classiques d’une série télévisée : des personnages évolutifs, le développement de romances, des révélations, etc. Cette matière humaine injectée en continu dans le récit fait toute la différence avec le format anthologique de Black Mirror, qui confine les personnages à un horizon d’une heure de fiction (en moyenne) où ils sont intégralement soumis au concept dystopique choisi pour l’épisode.

De fait, les évolutions dramatiques de Severance se font le terreau d’une résistance humaine face à l’asservissement technologique. Ignorant leur relation passée lorsqu’ils se côtoient à Lumon, Mark et son ancien amour en viennent ainsi à recréer une affection partagée. De son côté Irving, le collègue de Mark, est caractérisé en artiste au cours de la saison. Il peint chez lui ce que son inconscient enregistre dans les locaux de la firme et contourne de la sorte la dissociation. L’enjeu de Severance pourrait dès lors se résumer à une réplique de Mark quand il tente de rassurer Helly à son arrivée à Lumon : « Une vie est possible ici (2). » Un propos symbolique d’une série peut-être plus optimiste qu’elle n’y paraît, faisant écho à la célèbre formule de Ian Malcolm dans Jurassic Park : « La vie trouve toujours un chemin (3). »

(1) « United in dissociation. »
(2) « There’s a life to be had here. »
(3) «Life finds a way. »

Severance saison 1 – Bande-annonce

Severance – Fiche technique

Création : Dan Erickson
Interprétation : Adam Scott, Britt Lower, John Turturro, Zach Cherry, Patricia Arquette
Une saison de neuf épisodes disponible en 2022
Durée moyenne d’un épisode : 50 minutes
Genre : anticipation
Pays : États-Unis
Diffusion : Apple TV+

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Sylvain
Sylvainhttps://www.lemagducine.fr/
J’écris principalement sur le cinéma et les séries télévisées. En quête de l’alchimie des regards, des plans, des scènes, des œuvres.

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