« Bitter Root » : racisme et monstruosité

Quelque part entre l’ethnogothique et le steampunk, Bitter Root raconte une histoire tridimensionnelle : celle de démons sanguinaires assiégeant les États-Unis, celle d’un racisme renvoyé par analogies à une forme de monstruosité et celle, enfin, des Afroaméricains au début du XXe siècle.

Il y a des indices qui ne trompent pas : un lynchage du Ku Klux Klan au Mississippi, des agents effrayés à l’idée de patrouiller dans Harlem, une vendetta policière arbitraire et aveugle dans une communauté noire new-yorkaise. Si Bitter Root raconte des histoires de monstres, c’est avant tout en usant de métaphores : la haine des Blancs envers les Noirs les condamnent à une mutation abominable ; ces derniers, en revanche, ne sont damnés que de manière marginale et en raison de souffrances indicibles. L’intolérance, le suprémacisme et la violence illégitime deviennent ainsi les incubateurs d’une monstruosité létale. David Walker, Chuck Brown et Sanford Greene, tous crédités en tant que scénaristes et dessinateurs, renvoient clairement l’horreur de la société américaine des années 1920 à celle qui peuple la littérature et le cinéma d’épouvante.

Des récits géographiquement éclatés s’enchâssent progressivement pour former « Affaire familiale ». Les Sangerye sont des Afroaméricains réputés pour leur usage des plantes (Hoodoo) et leur capacité à purifier les Jinoos, ces démons qui menacent l’Amérique. Décimée, cette famille s’avère en outre divisée, puisque ses membres s’opposent fondamentalement sur les méthodes à employer pour lutter contre un mal de plus en plus dévastateur. Certains arguent qu’une guérison est possible, d’autres prétendent qu’une annihilation définitive demeure la seule solution viable. « Je ne purifie pas. J’ampute », avancera ainsi Ford, avant d’expliquer qu’il est matériellement impossible de soigner tout le monde. Le sous-texte tient de l’évidence : peut-on raisonner les racistes et quelles armes utiliser contre eux ?

Le découpage des planches est varié et astucieux, les dessins et les couleurs n’occasionnent pas la moindre déconvenue, mais c’est surtout par son écriture que ce premier tome de Bitter Root se distingue. Les personnages possèdent une épaisseur certaine et les femmes ne sont d’ailleurs pas en reste, puisque l’on a affaire à une grand-mère obstinée et robuste et à sa petite-fille téméraire, laquelle n’hésite pas à remettre en question les rôles traditionnellement assignés aux femmes dans la famille (la préparation de sérums plutôt que le combat).

Les trajectoires des différents protagonistes nous invitent de surcroît à réexplorer l’Histoire des Noirs au début du XXe siècle. On l’a vu, le KKK fait partie intégrante du récit, de même que les violences policières – rappelant en cela la vulnérabilité du corps noir récemment exprimée par Ta-Nehisi Coates. Mais « Affaire familiale » passe aussi par le mouvement culturel Renaissance de Harlem, les émeutes raciales de Tulsa (1921) ou le Red Summer (1919), lorsque des Blancs massacraient des Noirs sur fond de tensions raciales et socioéconomiques. Les doubles lectures foisonnent, certes pas toujours avec la plus grande finesse, mais l’ensemble n’en est pas moins passionnant.

Pour ne rien gâcher, le lecteur trouvera également en appendice de l’ouvrage plusieurs documents replaçant notamment ce volume en regard de la culture afro-américaine.

Bitter Root (Tome 1 : Affaire familiale), David Walker, Chuck Brown, Sanford Greene et Rico Renzi
HiComics, janvier 2020, 172 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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