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Sensibilités divines, empathie complexe, sens propre et figuré, casseur d’images et nuit simulée – l’abécédaire artistique n°30

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Aujourd’hui, l’Abécédaire artistique est fier de fêter 30 numéros et une moyenne de 20 000 lectures par mois !

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ABC… ART

Cet abécédaire vous parlera de :

Art en général, peinture, arts graphiques, sculpture, gravure, littérature, poésie, musique, cinéma, Histoire, gastronomie, traditions, arts vivants, théâtre, opéra, philosophie, etc.

Rendez-vous un jeudi sur deux pour une chronique d’art illustrée où vous découvrirez 5 définitions artistiques issues de lettres de l’alphabet choisies aléatoirement.

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  • Apollinien et dionysiaque

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catégorie : philosophie, esthétique, mythologie grecque, noms masculins dérivés de la mythologie hellénique (Apollon et Dionysos).

L’apollinien et le dionysiaque sont des concepts philosophiques et esthétiques opposés, censés, par leur dualité, représenter les deux sensibilités existant au monde. 

Les noms sont inspirés de ceux de deux dieux grecs : Apollon et Dionysos. Tous deux fils de Zeus, ces demi-frères ont des caractères opposés, s’accordant avec leur fonction dans le panthéon grec. Apollon (qui conserve son nom chez les Romains) est le dieu du soleil et de la clarté. C’est une divinité mesurée et logique, qui agit rationnellement plutôt que par passion. Dionysos (Bacchus dans la mythologie romaine), est quant à lui le dieu du vin, de la vigne et de tous les excès… Très logiquement, c’est un dieu qui agit selon ses envies et ses émotions, de manière bien plus instinctive que son frère Apollon. 

En réutilisant leur nom, les concepts de l’apollinien et du dionysiaque cherchent à expliquer les deux courants qui régissent le monde. D’un côté, l’apollinien couvre tout ce qui est ordonné, mesuré, pensé et conçu avec sérieux et mesure. De l’autre, le dionysiaque désigne un mode de vie et de pensée plus libre, plus impulsif, plus sauvage mais aussi plus à l’écoute de ses émotions. 

Si les deux termes et l’opposition existaient avant lui, c’est le philosophe allemand Friedrich Nietzsche qui les a rendus célèbres dans son essai esthétique et philosophique La Naissance de la tragédie (1872). D’après lui, l’apollinien est le propre des civilisations occidentales, coupées de leurs émotions mais dotées d’une forme de « génie ». A l’opposé, le dionysiaque serait l’apanage des civilisations orientales, connectées à la manière d’être originelle, instinctives, un rien insaisissables et surtout plus sensibles. 

Vous savez donc à présent que chaque fois que vous vous maîtrisez, vous agissez selon les termes de l’apollinien. A l’inverse, tout emportement, positif ou non, relève du dionysiaque. Peut-être devrions-nous rééquilibrer ces deux polarités dans nos vies… ?
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  • Dénotation et connotation

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catégorie : linguistique, esthétique, art, noms féminins.

La dénotation et la connotation sont deux concepts opposés et complémentaires qui font référence au sens premier et figuré des choses. 

En linguistique, la dénotation, c’est l’idée littérale associée à un objet, à un concept, etc. A l’inverse, la connotation désigne tous les sens secondaires et figurés que ledit concept englobe. Pour retenir, il suffit de penser à l’adjectif « connoté ». Ce qui est connoté, c’est ce qui est impliqué, qui est sous-entendu, qui peut être tiré d’un élément, sans lui être forcément intrinsèque, et qui dépend aussi de la perception des gens, de leur culture, etc.

La dénotation, c’est le sens évident et compris par tous ; la connotation, c’est l’avis subjectif, mais c’est aussi la nuance. 

Par exemple lorsqu’on parle d’une peinture et d’une croûte, les deux termes font référence à une œuvre peinte. En revanche, seule la croûte est connotée comme de piètre qualité et implique donc une connotation critique, un jugement de valeur.

En plus de la linguistique, la dénotation et la connotation sont aussi utilisées dans l’art, en particulier en analyse d’œuvres. Le dénotatif et le connotatif désignent alors respectivement ce qu’on voit dans l’œuvre et ce que l’artiste a voulu signifier. Les lignes, les formes, les personnes, les lieux, les objets sont la dénotation. Les émotions qu’on en retire, les impressions qu’on s’en fait, les adjectifs ou les termes qui vont venir subtilement redéfinir la scène, c’est la connotation.
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  • Einfühlung

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catégorie : philosophie, esthétique, psychologie, romantisme allemand, art abstrait, nom masculin de l’allemand (empathie). 

L’Einfühlung est un concept philosophique assez complexe qu’on doit aux romantiques allemands (1873), en particulier au philosophe de même nationalité Robert Vischer. C’est lui qui forge le terme, mais il sera rendu célèbre par son compatriote, le psychologue Theodor Lipps, qui définit d’abord le concept d’Einfühlung, avant de poser les bases psychologiques de l’empathie au sens moderne. 

Pour définir l’Einfühlung (l’empathie au sens esthétique), on pourrait dire que les romantiques allemands ont remarqué que l’humain ne pouvait jamais être totalement objectif. Nous projetons toujours de nous dans tout ce que nous faisons, regardons, expérimentons. Ainsi, même lorsque nous nous exprimons, nous oublions parfois de réaliser que tout ce que nous vivons n’est pas absolu, mais le résultat de notre expérience. Par exemple, dire qu’un goût est mauvais, c’est oublier qu’il s’agit uniquement de notre perception. 

Ainsi, l’Einfühlung, c’est constater ses émotions et constater leur implication dans notre vie : elles rendent appréciables ou non tout ce qui nous entoure, donnent à toute chose un bagage émotionnel qui n’y est pas présent (qui n’est présent que dans notre esprit), raison pour laquelle on peut le traduire par empathie, car on croit identifier dans le paysage, dans des choses inertes, des couleurs, des formes, etc., des pensées qui n’y sont pas présentes. 

Le concept est rapidement abandonné par la philosophie, pour sa superficialité, bien que la question de l’empathie (au sens non esthétique) gagne en importance dans la psychologie, jusqu’à atteindre son acception actuelle. 

Dans le domaine de l’esthétique, puis de l’art moderne, l’Einfühlung persiste, notamment avec l’art abstrait. Les œuvres abstraites, constituées de formes et de couleurs, voient leurs spectateurs projeter en elles leurs propres idées et émotions, à défaut de distinguer un sujet dans le tableau. Le critique d’art allemand Wilhelm Worringer publie à ce sujet sa thèse de doctorat intitulée Abstraktion und Einfühlung (Abstraction et Empathie) qui s’adresse au domaine de l’art, en 1907. A noter qu’il est également connu pour avoir nommé l’expressionnisme (voir l’entrée éponyme, Abécédaire artistique n°26). 
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  • Iconoclaste

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catégorie : art et culture en général, art religieux, iconographie, adjectif dérivé du nom commun iconoclasme (du grec «image brisée»).

Si l’on a souvent entendu le terme iconoclaste, nous n’en connaissons pas tous le sens et surtout l’origine. L’iconoclaste n’est pas qu’une des insultes préférées du capitaine Haddock, lorsqu’il accompagne autour du monde son ami Tintin (voir l’entrée « Ligne claire », Abécédaire artistique n°18). Il est avant tout celui qui détruit les œuvres d’art. L’iconoclaste, c’est le briseur d’images : icono (« icône ») et claste (de klao en grec, signifiant « briser »).

Si aujourd’hui, toute personne qui brise une œuvre d’art par conviction (surtout politique ou religieuse) peut être taxée d’iconoclasme, le terme désignait à l’origine un groupe bien précis. 

Il est né pour qualifier la débâcle causée au VIIIème siècle par l’empereur byzantin Léon III. Ce dernier décide que toutes les icônes religieuses doivent être détruites : il est influencé en cela par les pratiques musulmanes qui interdisent les représentations divines, raison pour laquelle l’art musulman et oriental s’est tourné vers la géométrie, notamment les fameuses arabesques. Toutefois, la plupart des sujets de l’empereur ne comprennent pas sa décision et refusent de marteler leurs icônes et de se libérer de leurs images saintes. C’est la révolte : l’épisode cause un tel tollé qu’il donne naissance au concept d’iconoclasme.

Bien sûr, l’iconoclasme existait auparavant : on se souvient par exemple de certaines pratiques d’effacement réalisées en Egypte ancienne, où l’on martelait les cartouches des rois déchus, pour les effacer de l’Histoire. C’est le sort qui a été réservé au pharaon Akhenaton, considéré comme hérétique : sa tombe a été saccagée, le visage sur son sarcophage mutilé et sa momie a été privée de ses biens et de son droit à la postérité. Le même destin a failli échoir au souvenir de la reine-pharaon Hatchepsout, qui subit quelques martèlements et effacements de son nom et de ses statues, mais de manière trop sporadique pour être efficace.

En plus d’un iconoclasme lié à la destruction de leurs statues et représentations en bas-reliefs (voir l’entrée éponyme, Abécédaire artistique n°7), ces deux souverains égyptiens ont été victimes de ce qu’on appelle une damnatio memoriae : une volonté de damner, en l’effaçant, la mémoire de leur existence. Le terme provient de la Rome antique, où la coutume était malheureusement fréquente. 

Plus récemment, la destruction en 2001, par les Talibans, des gigantesques bouddhas de Bâmiyân sculptés dans la paroi rocheuse afghane, constitue un triste exemple d’iconoclasme à grande échelle. Ces statues monumentales et millénaires avaient alors été jugées hérétiques par les intégristes religieux. 

Au sens large, un iconoclaste est aujourd’hui toute personne qui remet en cause l’ordre établi, qui casse les codes et fait preuve de rébellion envers les interdits et les normes.
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  • Nuit américaine

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catégorie : cinéma, nom féminin.

Qu’est-ce que la nuit américaine ? Un mouvement artistique nocturne prenant place aux Etats-Unis ? Pas du tout, la nuit américaine est un procédé cinématographique permettant de simuler la nuit. 

Inventée aux Etats-Unis, la nuit américaine se remarque à son coloris bleuté, qui nimbe les images de la pellicule. Filmer de nuit peut se révéler complexe, coûteux, voire épuisant pour les équipes. Pour faciliter les prises de vue, la nuit américaine consiste à filmer tôt le matin ou en fin de journée, lorsque la luminosité n’est pas à son comble. On ajoute ensuite un filtre bleu sur l’image pour ajouter encore cette impression nocturne. Pour ce qui est du ciel, on réduit l’exposition pour l’assombrir, tandis qu’on surexpose le reste de l’image, pour mieux faire ressortir les éléments. C’est la nuit américaine, appelée ainsi en France en référence à l’origine de la technique. 

Tout cela peut-être réalisé numériquement en post-production, ou à l’aide de filtres dégradés, polarisants, etc. 

Le résultat n’étant tout de même qu’un simulacre, la nuit américaine est utilisée, de nos jours, aussi rarement que possible. L’effet bleu se remarque aisément par les yeux d’un spectateur averti, ainsi que l’aspect général de la luminosité, qui n’est pas réellement nocturne. 

Rendez-vous dans un mois pour 5 nouvelles définitions artistiques. Pour vous proposer un contenu toujours aussi passionnant, l’Abécédaire Artistique est mis en ligne aussi souvent que possible, toujours le jeudi.

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